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Le galant
de nuit

Le galant de nuit

Cha­pitres 6 et 7

Cha­pitre 6 — La nouba

Mer­cre­di 27 — Jeu­di 28 février 2019

Les jours prirent un rythme.

C’é­tait le propre des amours clan­des­tines — elles inventent leurs propres horaires, leurs propres rituels, leur propre litur­gie. Et comme toute litur­gie, celle-ci repo­sait sur la répé­ti­tion : les mêmes gestes, les mêmes lieux, les mêmes heures, qui par leur récur­rence acqué­raient la den­si­té d’une tradition.

Le matin, Naïm tra­vaillait à la Biblio­thèque natio­nale. Les manus­crits de la Rah­ma­niyya révé­laient des tré­sors — un com­men­taire inédit du Kitâb al-Tajal­liyât d’Ibn Ara­bi, copié au dix-neu­vième siècle par un cheikh de Kaby­lie dont per­sonne n’a­vait jamais enten­du par­ler. Fari­da rayon­nait. Elle appor­tait les car­tons avec la fier­té d’une mère qui pré­sente ses enfants, et chaque nou­veau docu­ment était l’oc­ca­sion d’un petit cours d’his­toire — celui-ci vient de la zaouïa de Sidi Abder­rah­mane, celui-là a été sau­vé d’un incen­die pen­dant la guerre d’in­dé­pen­dance, cet autre a été confis­qué par l’ar­mée fran­çaise et res­ti­tué en 1968.

Naïm pho­to­gra­phiait, trans­cri­vait, anno­tait. Mais son esprit était ailleurs. Dans les marges de ses notes, des mots appa­rais­saient qui n’a­vaient rien à voir avec la recherche — pis­cine, che­veux, gre­nade, peau. Des frag­ments de Nes­rine qui s’in­fil­traient dans le tra­vail comme l’eau s’in­filtre dans la pierre.

À midi, il man­geait seul dans un res­tau­rant du centre-ville. Une gar­gote sans enseigne, rue Ben M’hi­di, où on ser­vait une rech­ta — ces pâtes faites main, fines comme des fils de soie, nap­pées d’une sauce au pou­let, aux pois chiches et aux navets, par­fu­mée à la can­nelle et au poivre noir. Le goût était d’une com­plexi­té qui tenait de la musique — chaque bou­chée révé­lait une note dif­fé­rente, un accord inat­ten­du. L’Al­gé­rie se man­geait comme elle se chan­tait — par couches, par strates, par superpositions.

L’a­près-midi, la pis­cine. Nes­rine arri­vait vers qua­torze heures, nageait, s’as­seyait au bord du bas­sin. Ils par­laient. De tout et de rien — de la ville, de la musique, des enfants qu’elle n’a­vait pas eus, du fils qu’il avait, de la cha­leur, du jas­min, des chats errants qui peu­plaient les jar­dins de l’hô­tel et que Mou­nir, le ser­veur, nour­ris­sait en cachette avec les restes du buffet.

Puis elle répé­tait dans le salon du qua­trième. Il écou­tait. Et le soir — le soir, la chambre 714.

*   *   *

Le mer­cre­di, quelque chose changea.

Ils étaient dans la chambre, après l’a­mour, dans cette heure sus­pen­due où les corps se reposent et où les mots reviennent. Nes­rine était allon­gée sur le ventre, le visage tour­né vers le bal­con, les che­veux en vrac sur le drap. Naïm tra­çait du doigt une ligne invi­sible sur son dos — la colonne ver­té­brale, les omo­plates, la chute des reins.

— Chante-moi quelque chose, dit-il.

Elle tour­na la tête. Le regar­da avec cette expres­sion qu’elle avait par­fois — amu­sée et grave à la fois, comme si chaque phrase de Naïm était une pièce de mon­naie qu’elle exa­mi­nait des deux côtés avant de la mettre dans sa poche.

— Tu me demandes de chan­ter dans un lit ?

— Oui.

— Les chan­teuses ne chantent pas dans les lits. Elles chantent sur scène.

— Les sou­fis chantent par­tout. Le dhi­kr n’a pas besoin de scène.

Elle sou­rit. Enfouit son visage dans l’o­reiller un ins­tant, comme pour y pui­ser quelque chose. Puis elle se redres­sa, s’as­sit en tailleur sur le lit, le drap remon­té sur ses cuisses, et elle chanta.

Pas une nou­ba. Pas un muwash­shah savant. Elle chan­ta un haw­zi — un poème d’a­mour popu­laire, en arabe algé­rien cette fois, pas en arabe clas­sique. Un poème que toutes les femmes algé­riennes connaissent, un poème de noces et de nuits, un poème qu’on chante dans les patios à la lumière des bou­gies quand les hommes sont par­tis et que les femmes res­tent entre elles.

Yâ l‑ghâli yâ l‑ghâli

Toi le pré­cieux, toi le précieux

Qal­bî m’âk râhi

Mon cœur est avec toi, là-bas

Sa voix, dans l’in­ti­mi­té de la chambre, était dif­fé­rente de sa voix de concer­tiste. Plus petite, plus nue, sans la pro­jec­tion ni la puis­sance qu’exi­geait la scène. Une voix de chambre, au sens musi­cal du terme — une voix pour les espaces clos, pour les secrets, pour les confi­dences. Le son ne rem­plis­sait pas la pièce, il la caressait.

Naïm écou­tait, le dos contre la tête de lit, les yeux fer­més. Les mots du haw­zi étaient simples — toi le pré­cieux, mon cœur est avec toi — mais dans la voix de Nes­rine, ils acqué­raient une pro­fon­deur qui dépas­sait leur sens lit­té­ral. Ce n’é­tait pas un poème d’a­mour adres­sé à un amant — ou pas seule­ment. C’é­tait un poème adres­sé à l’Al­gé­rie, à l’ab­sence, à tout ce qui est pré­cieux et loin­tain, à tout ce qu’on aime sans pou­voir le toucher.

Quand elle se tut, le silence était d’une qua­li­té par­ti­cu­lière — le silence qui suit un aveu.

— C’é­tait quoi ? demanda-t-il.

— Un haw­zi. Ma mère le chan­tait. Et la mère de ma mère. C’est un chant de femmes.

— C’est un chant d’amour.

— C’est un chant de femmes. C’est pareil.

Il ouvrit les yeux. Elle le regar­dait avec une inten­si­té qui le tra­ver­sa — pas le regard de la chan­teuse sur scène, le regard d’une femme nue dans un lit, qui vient de chan­ter pour un homme un chant que sa grand-mère chan­tait, et qui sait que ce geste-là est plus intime que tout ce qu’ils avaient fait avec leurs corps.

— Nes­rine, dit-il.

— Oui.

— Je vou­drais écrire sur toi.

— Sur moi ?

— Sur ta voix. Sur ce que ta voix fait avec les textes sou­fis. Sur la conti­nui­té entre la musique anda­louse et la mys­tique — le même réper­toire, le même voca­bu­laire, la même extase. Toi, tu es la preuve vivante de ce que j’es­saie de démon­trer dans mes livres — que l’a­mour pro­fane et l’a­mour sacré ne sont pas deux choses dif­fé­rentes. Qu’ils sont le même geste.

Elle se leva. Mar­cha jus­qu’au bal­con, nue. Le vent de mer pla­qua ses che­veux en arrière. Sa sil­houette se décou­pait dans la lumière bleu­tée de la ville — les épaules, la courbe du dos, les hanches, les jambes longues. Une sta­tue vivante, une carya­tide de chair et de souffle.

— Tu veux m’é­tu­dier, dit-elle, le dos tourné.

— Non. Je veux te comprendre.

— C’est la même chose. Tu veux me mettre dans un livre. Me trans­for­mer en objet de connais­sance. C’est ce que font les uni­ver­si­taires — ils aiment les choses et ils les classent. Ils les classent et ils les tuent.

— Ce n’est pas ce que je veux.

— Alors qu’est-ce que tu veux ?

Elle se retour­na. Son visage, dans le contre-jour, était illisible.

— Je veux res­ter, dit-il.

Le mot sor­tit avant qu’il puisse le rete­nir. Res­ter. Pas écrire, pas com­prendre, pas étu­dier. Res­ter. À Alger, dans cette chambre, près de cette femme, dans ce pays qui se sou­le­vait comme une mer.

— Tu ne peux pas res­ter, dit Nes­rine. Tu as un fils à Paris. Tu as des cours à don­ner. Tu as une vie.

— J’ai une vie qui n’en est pas une. J’ai un appar­te­ment avec des livres et un lit vide. J’ai un métier qui consiste à expli­quer l’ex­tase à des gens qui consultent leur télé­phone. J’ai un ex-femme qui me tolère et un fils qui me demande si j’ai vu des chameaux.

— Et tu vou­drais tout quit­ter pour une chan­teuse mariée qui te chante des haw­zi dans un lit d’hôtel ?

— Oui.

Elle rit. Un rire bref, presque dur, qui n’é­tait pas de la moque­rie — c’é­tait de la stu­peur. La stu­peur devant quel­qu’un qui dit la véri­té sans cal­cul, sans filet, sans la moindre conscience du ridicule.

— Tu es fou, dit-elle.

— Ibn Ara­bi dit que la folie est le pre­mier degré de la sagesse.

— Ibn Ara­bi est mort depuis huit siècles. Et il n’a jamais eu à expli­quer à un mari pétro­lier pour­quoi un uni­ver­si­taire pari­sien dort dans le lit de sa femme.

Elle revint vers le lit. S’as­sit au bord, le dos droit, les mains sur les genoux. Son visage avait chan­gé — la colère, ou ce qui y res­sem­blait, avait lais­sé place à quelque chose de plus tendre, de plus vulnérable.

— Naïm. Ce qu’on vit est beau. C’est beau parce que c’est pro­vi­soire. Parce que c’est une paren­thèse. Parce que dehors il y a le Hirak et la révo­lu­tion et la folie et la joie, et que tout ça va finir, et nous aus­si on va finir, et c’est jus­te­ment parce que ça finit que c’est beau. Tu com­prends ? C’est la même chose que le fanâ’ — l’ex­tase n’est pas un état per­ma­nent. C’est un éclair. Si tu essaies de le rete­nir, tu le détruis.

Il ne répon­dit pas. Elle avait rai­son. Encore une fois. Elle avait la sagesse des femmes qui ont appris à vivre avec les limites — les limites du corps, les limites du pays, les limites de l’a­mour. Lui, il ne connais­sait que l’ab­so­lu des textes.

— D’ac­cord, dit-il. Une parenthèse.

— Une parenthèse.

Mais quand elle l’embrassa, le bai­ser n’a­vait rien d’une paren­thèse. Il avait la pro­fon­deur et la den­si­té d’un texte qui se sait définitif.

*   *   *

Le jeu­di, le concert.

La salle Ibn Khal­doun était pleine. Huit cents per­sonnes — des mélo­manes, des vieux mes­sieurs en cos­tume qui connais­saient chaque note de chaque nou­ba par cœur, des jeunes femmes en hijab et bas­kets qui fil­maient avec leur télé­phone, des diplo­mates étran­gers invi­tés par le minis­tère de la Culture, des jour­na­listes. L’air était char­gé d’at­tente et de par­fum — les Algé­roises s’é­taient parées pour l’oc­ca­sion, et les fra­grances se mêlaient en un nuage épais, ambré, capiteux.

Naïm était assis au sep­tième rang, une place que Nes­rine lui avait réser­vée par l’in­ter­mé­diaire de l’ou­diste. Il por­tait le seul cos­tume qu’il avait empor­té — un com­plet gris anthra­cite, une che­mise blanche, pas de cra­vate. Il se sen­tait gauche, trop habillé, trop fran­çais. Autour de lui, les gens par­laient en arabe algé­rien, cette langue rapide, syn­co­pée, tru­cu­lente, truf­fée de mots fran­çais détour­nés, de for­mules otto­manes fos­si­li­sées et d’ex­pres­sions ber­bères — une langue qui était elle-même une musique, un muwash­shah populaire.

Les lumières baissèrent.

L’or­chestre prit place sur la scène — six musi­ciens, assis en demi-cercle : l’ou­diste que Naïm connais­sait, un joueur de rabâb (cette vièle à archet dont le son grin­çant et mélan­co­lique est l’âme de la musique anda­louse), un joueur de qânûn (la cithare à cordes pin­cées, dont le son cris­tal­lin tombe comme de la pluie), le joueur de der­bou­ka, un flû­tiste (nay, le roseau per­cé, le même ins­tru­ment que les sou­fis uti­lisent dans le samâ’), et un joueur de man­do­line (car la çanaa algé­roise, contrai­re­ment au malouf de Constan­tine ou de Tlem­cen, avait inté­gré la man­do­line napo­li­taine, héri­tage de la pré­sence ita­lienne en Médi­ter­ra­née — encore Moret­ti, encore l’I­ta­lie, encore ces fils invi­sibles qui reliaient les mondes).

Puis Nes­rine entra.

Elle por­tait un kara­kou — le cos­tume tra­di­tion­nel algé­rois, une veste de velours bro­dée de fils d’or, cin­trée à la taille, sur un pan­ta­lon de satin crème. Les bro­de­ries repré­sen­taient des ara­besques flo­rales — des roses, des jas­mins, des feuilles d’a­canthe — en un enche­vê­tre­ment si dense que le velours dis­pa­rais­sait presque sous l’or. Ses che­veux étaient libres, pei­gnés en arrière, les boucles domp­tées juste assez pour for­mer un halo ordon­né autour de son visage. Un khôl sombre sou­li­gnait ses yeux. À ses oreilles, des pen­den­tifs en or fili­grane oscil­laient à chaque mou­ve­ment de tête.

Elle était mécon­nais­sable. Non — elle était la même, mais révé­lée. Comme un manus­crit dont on aurait reti­ré la reliure ordi­naire pour mon­trer l’en­lu­mi­nure. La femme de la pis­cine, la femme en paréo et en lunettes de soleil, la femme nue dans la chambre 714 — c’é­tait la même femme, mais habillée de sa voix, de son art, de cinq siècles de tra­di­tion musicale.

La salle applau­dit. Nes­rine incli­na la tête — un geste bref, modeste, qui contras­tait avec la splen­deur du kara­kou. Elle prit place sur un fau­teuil au centre du demi-cercle, le micro devant elle, un verre d’eau à por­tée de main.

L’ou­diste joua le pré­lude. Les pre­mières notes du mode dhîl — la mélan­co­lie — s’é­le­vèrent dans la salle, et le silence se fit, total, mas­sif, un silence de huit cents per­sonnes qui retiennent leur souffle.

Nes­rine chanta.

Naïm avait enten­du sa voix dans le salon de répé­ti­tion, dans la chambre, au bord de la pis­cine. Mais ici, ampli­fiée par la salle, por­tée par l’or­chestre, sou­te­nue par l’at­tente fer­vente du public, la voix deve­nait autre chose. Elle deve­nait un phé­no­mène col­lec­tif — quelque chose qui ne lui appar­te­nait plus, qui appar­te­nait à tous ceux qui l’é­cou­taient, qui les reliait les uns aux autres par un fil invi­sible, comme le dhi­kr reliait les hommes de la zaouïa.

Le pro­gramme com­men­ça par la nou­ba en mode dhîl. Le msad­dar, lent et grave — la voix de Nes­rine qui posait les fon­da­tions, qui ins­tal­lait la tona­li­té, qui dérou­lait le poème avec une patience de tis­se­rande. Puis le btây­hî, un peu plus rapide, les orne­men­ta­tions qui se mul­ti­pliaient, les mélismes qui enve­lop­paient les mots comme des lianes autour d’un tronc. Puis le draj, puis le insi­raf, de plus en plus vite, de plus en plus dense, le rythme qui s’ac­cé­lé­rait, la der­bou­ka qui mar­te­lait, le nay qui gémis­sait, les cordes du qânûn qui cré­pi­taient — et au som­met, le khlâs, le mou­ve­ment final, celui où la voix de Nes­rine mon­ta dans un aigu ver­ti­gi­neux, tenu, vibrant, un son qui sem­blait ne jamais devoir finir, un fil de soie lan­cé vers le ciel, et la salle entière sus­pen­due à ce fil, huit cents poi­trines qui rete­naient l’air, et puis la note qui retom­ba, dou­ce­ment, comme un oiseau qui se pose, et le silence, et l’ex­plo­sion d’applaudissements.

Naïm applau­dis­sait aus­si, les mains en feu, les yeux brû­lants. L’homme assis à côté de lui — un vieux mon­sieur en cos­tume gris, les mains nouées par l’ar­thrite — pleu­rait en silence, les larmes cou­lant dans les rides de son visage sans qu’il songe à les essuyer.

La deuxième nou­ba fut en mode zîdân — l’a­mour. Les textes étaient ceux que Naïm connais­sait par cœur, les muwash­shah anda­lous qu’il avait tra­duits, anno­tés, com­men­tés. Mais dans la voix de Nes­rine, devant cette salle pleine, dans cette ville qui se sou­le­vait, les mots acqué­raient une dimen­sion qu’au­cune tra­duc­tion ne pou­vait rendre. Quand elle chan­tait l’a­mour m’a frap­pé et je n’ai pas de bou­clier, ce n’é­tait pas une méta­phore — c’é­tait un récit de guerre. Quand elle chan­tait ô toi qui ignores ce que l’a­mour a fait de moi, elle ne par­lait pas d’un amant — elle par­lait d’un pays, d’une his­toire, d’une bles­sure qui ne cica­trise pas.

La troi­sième nou­ba, en mode raml al-mâya, fut la plus étrange. Ce mode ancien, le plus mys­té­rieux du réper­toire anda­lou, avait quelque chose de liquide, de mou­vant, d’in­sai­sis­sable — les inter­valles étaient inha­bi­tuels, les orne­men­ta­tions impré­vi­sibles, et la voix de Nes­rine y évo­luait comme un pois­son dans l’eau sombre, appa­rais­sant et dis­pa­rais­sant, tan­gible puis fan­to­ma­tique. Le texte par­lait de la nuit, de la soli­tude, du voyage — un voya­geur qui marche dans le désert et qui voit, au loin, une lumière qui pour­rait être un mirage ou une oasis.

Quand le concert s’a­che­va, la salle se leva. Ova­tion debout. Nes­rine salua, encore et encore, les mains jointes, le visage lui­sant de sueur, le kara­kou frois­sé par deux heures de musique. Les spec­ta­teurs criaient bra­va, Allah y barek — Dieu te bénisse — et cer­tains lan­çaient du jas­min sur la scène, des brins de jas­min cueillis dans les jar­dins, qui tom­baient comme une pluie blanche sur le velours et l’or.

Naïm ne bou­gea pas de son siège. Il atten­dit que la salle se vide. Quand il ne res­ta plus que les tech­ni­ciens qui démon­taient le maté­riel et les musi­ciens qui ran­geaient leurs ins­tru­ments, il se leva et se diri­gea vers les coulisses.

Il la trou­va dans une petite loge, assise devant un miroir, en train de reti­rer ses boucles d’o­reilles. Le kara­kou était posé sur un cintre. Elle por­tait un tee-shirt gris et un pan­ta­lon de lin, les pieds nus, le khôl un peu cou­lé sous les yeux. Elle le vit dans le miroir et sourit.

— Alors ? dit-elle.

— Je n’ai pas les mots.

— Toi ? Pas de mots ? L’homme qui a écrit trois cents pages sur la séman­tique de l’ex­tase chez Ibn Arabi ?

— Oui. Cet homme-là n’a pas les mots.

Elle se retour­na sur son tabou­ret. Le regar­da. Et il vit, dans ses yeux fati­gués, brillants, cer­nés par le khôl, quelque chose qu’il n’a­vait pas vu avant — pas de la fier­té, pas de la satis­fac­tion d’ar­tiste. De la gra­ti­tude. La gra­ti­tude d’être vue — pas admi­rée, pas célé­brée, vue. Vue par quel­qu’un qui com­pre­nait ce qu’elle fai­sait avec sa voix, qui savait lire les textes qu’elle chan­tait, qui enten­dait les couches de sens sous la mélodie.

— Viens, dit-elle. On rentre à l’hôtel.

*   *   *

Ils prirent un taxi ensemble. La nuit d’Al­ger défi­lait par les vitres — les réver­bères, les enseignes, les ter­rasses de café encore ouvertes, les groupes de jeunes qui traî­naient aux car­re­fours en com­men­tant les der­nières vidéos du Hirak sur leurs télé­phones. Le chauf­feur de taxi écou­tait la radio — un débat poli­tique, des voix exci­tées qui par­laient du ven­dre­di à venir, du cin­quième man­dat que Bou­te­fli­ka vou­lait s’ac­cor­der, de la colère qui montait.

— Ven­dre­di, dit Nes­rine à voix basse, pour que le chauf­feur n’en­tende pas. Ven­dre­di, ce sera énorme.

— Tu descendras ?

Elle ne répon­dit pas tout de suite. Le taxi mon­tait vers l’Au­ras­si, les phares éclai­rant les virages ser­rés du bou­le­vard Frantz Fanon. Les jar­dins de l’hô­tel appa­rurent, ponc­tués de lanternes.

— Peut-être, dit-elle. Si tu des­cends avec moi.

Le taxi s’ar­rê­ta devant l’en­trée de l’hô­tel. Naïm paya. Ils entrèrent dans le lob­by, côte à côte, pas trop près — la dis­tance de deux per­sonnes qui se connaissent mais ne s’af­fichent pas, cette cho­ré­gra­phie invi­sible des amants clan­des­tins. Le récep­tion­niste de nuit leva les yeux, les baissa.

Dans l’as­cen­seur, seuls, elle prit sa main. Sep­tième étage. Cou­loir. Chambre 714.

Cette nuit-là, ils ne firent pas l’a­mour tout de suite. Ils res­tèrent long­temps sur le bal­con, assis par terre, ados­sés à la balus­trade, les jambes allon­gées sur les dalles. La nuit était douce. Le jas­min mon­tait en bouf­fées épaisses, presque siru­peuses. Des avions cli­gno­taient dans le ciel, en route vers Mar­seille, vers Paris, vers Istan­bul — ces lignes aériennes qui reliaient Alger au monde et qui, pen­dant la décen­nie noire, avaient été inter­rom­pues une par une, iso­lant le pays dans sa propre terreur.

— Ma grand-mère, dit Nes­rine, avait un jar­din à Bli­da. La ville des roses. Toute l’an­née, il y avait des fleurs — des roses, du jas­min, des oran­gers. Pen­dant la décen­nie noire, le jar­din a conti­nué de fleu­rir. Les bombes tom­baient, les gens mou­raient, et le jas­min fleu­ris­sait. Ma grand-mère disait : les fleurs ne connaissent pas la poli­tique.

— C’est vrai, dit Naïm. Les sou­fis disent la même chose — la beau­té est la preuve que Dieu n’a pas aban­don­né le monde.

— Ma grand-mère n’a­vait pas besoin des sou­fis pour savoir ça. Elle avait son jardin.

Ils rirent. Un rire doux, com­plice, le rire des gens qui com­mencent à se connaître — pas seule­ment leurs corps, pas seule­ment leurs his­toires, mais leur rythme, leur humour, la fré­quence exacte de leur ironie.

Puis ils ren­trèrent dans la chambre, et cette fois ils firent l’a­mour avec une len­teur qui n’é­tait plus de la décou­verte mais de la connais­sance — le btây­hî après le msad­dar, le deuxième mou­ve­ment, celui qui sait où il va parce que le pre­mier a posé le che­min. Les gestes étaient plus sûrs, les souffles mieux accor­dés, et quand Nes­rine chan­ta — un mur­mure, un filet de voix, quelques mots du haw­zi qu’elle lui avait chan­té la veille — Naïm sut que ce moment-là, cet ins­tant pré­cis où l’a­mour et la musique et le jas­min et la nuit d’Al­ger se confon­daient en une seule chose, était ce qu’Ibn Ara­bi avait cher­ché toute sa vie à décrire, et qu’au­cun livre ne décri­rait jamais.

*   *   *

À minuit, le télé­phone de Nes­rine vibra sur la table de nuit.

Sofiane.

Elle décro­cha. Naïm se leva, sor­tit sur le bal­con, fer­ma la porte vitrée der­rière lui. Il n’en­ten­dit pas les mots — juste le son de sa voix, assour­di par la vitre, un son neutre, poli, le son d’une femme qui parle à son mari. Quelques minutes. Puis le silence.

Nes­rine ouvrit la porte du balcon.

— Il arrive demain soir. Un jour plus tôt que prévu.

Naïm hocha la tête. Il regar­dait la baie. Un car­go glis­sait sur l’eau noire, ses lumières reflé­tées en colonnes tremblantes.

— D’ac­cord, dit-il.

— Demain, c’est notre der­nier jour.

— Je sais.

— Ven­dre­di, il sera là. Et ven­dre­di, c’est le Hirak.

— Je sais.

Elle s’ap­pro­cha de lui. Posa sa tête sur son épaule. Ses che­veux, défaits, lui cha­touillaient le cou. L’o­deur du jas­min et l’o­deur de sa peau se mêlaient en un par­fum unique, inou­bliable, que Naïm sut à cet ins­tant qu’il cher­che­rait pour le reste de sa vie dans chaque jar­din, dans chaque rue, dans chaque chambre d’hô­tel du monde, sans jamais le retrouver.

— Naïm, dit-elle. Ven­dre­di, je des­cen­drai dans la rue.

— Avec Sofiane ?

— Non. Avec toi.

Le mot tom­ba dans la nuit comme un jas­min sur une scène. Blanc, léger, par­fu­mé. Irréversible.

Cha­pitre 7 — Le deuxième vendredi

Ven­dre­di 1er mars 2019

Le matin se leva sur la baie comme un rideau qu’on tire lentement.

Naïm était debout à six heures. Il n’a­vait presque pas dor­mi — non pas à cause de l’an­goisse, mais à cause d’une exci­ta­tion étrange, lumi­neuse, qui res­sem­blait à la fièvre sans en être une. Il avait pas­sé la nuit seul dans la chambre 714 — Nes­rine était ren­trée chez elle la veille, pré­pa­rer l’ap­par­te­ment pour le retour de Sofiane. En la quit­tant dans le lob­by, ils ne s’é­taient pas embras­sés. Elle avait dit demain, devant l’hô­tel, à dix heures, et elle était par­tie dans la nuit.

Il prit une douche longue, brû­lante. S’ha­billa sim­ple­ment — un jean, un tee-shirt blanc, des bas­kets. Pas de cos­tume, pas de che­mise, pas de livre dans le sac. Aujourd’­hui il ne serait pas l’u­ni­ver­si­taire. Il ne serait pas le cher­cheur, le spé­cia­liste, l’homme au Moles­kine. Il serait un homme dans une foule, un corps par­mi les corps, un Algé­rien par­mi les Algériens.

Il des­cen­dit prendre le petit-déjeu­ner dans la salle du res­tau­rant. Le buf­fet était le même que d’ha­bi­tude — les vien­noi­se­ries, les œufs, le café, le pain rond — mais l’at­mo­sphère avait chan­gé. Les ser­veurs chu­cho­taient entre eux. Le récep­tion­niste consul­tait son télé­phone avec une fré­quence inha­bi­tuelle. L’hô­tel tout entier sem­blait vibrer d’une ten­sion sou­ter­raine, comme un ins­tru­ment dont on aurait trop ten­du les cordes.

Par la baie vitrée, Naïm vit la ville. Alger la Blanche, éta­gée sur ses col­lines, des­cen­dant vers la mer en cas­cades de ter­rasses et de mina­rets. La lumière du matin était pure, lavée, sans l’é­pais­seur de la cha­leur qui vien­drait plus tard. Et dans les rues, déjà, des sil­houettes se met­taient en mou­ve­ment — des gens qui mar­chaient dans la même direc­tion, vers le centre, vers la Grande Poste, vers la Place Audin, vers les artères prin­ci­pales. Des dra­peaux algé­riens appa­rais­saient aux bal­cons, aux fenêtres, aux rétro­vi­seurs des voi­tures. Le vert et le blanc et le rouge du crois­sant — par­tout, comme une flo­rai­son spontanée.

À neuf heures, il sor­tit de l’hô­tel. L’air du matin avait cette fraî­cheur vivi­fiante des matins médi­ter­ra­néens de fin d’hi­ver — le soleil chauf­fait déjà mais l’ombre res­tait fraîche, et la brise de mer appor­tait une odeur d’iode et d’algues qui se mêlait au jas­min des jar­dins. Les buis­sons de l’Au­ras­si étaient en pleine flo­rai­son — le galant de nuit, qui avait don­né tout son par­fum pen­dant la nuit, refer­mait len­te­ment ses pétales dans la lumière du jour, comme un amant qui se rha­bille au matin.

Il atten­dit devant l’en­trée de l’hô­tel, debout sur le trot­toir du bou­le­vard Frantz Fanon, les mains dans les poches. Le tra­fic était plus dense que d’ha­bi­tude — des voi­tures klaxon­naient, des bus pas­saient bon­dés, des taxis refu­saient des courses. La ville conver­geait vers son propre centre comme un cœur qui se contracte.

À dix heures, un taxi s’ar­rê­ta. Nes­rine en descendit.

Elle por­tait un jean, des bas­kets blanches, un blou­son en cuir brun sur un tee-shirt clair. Les che­veux libres, les boucles sou­le­vées par le vent. Pas de maquillage. Pas de bijoux. Pas de kara­kou, pas de velours, pas d’or. Elle était la femme de la pis­cine — celle que per­sonne ne reconnaissait.

— Bon­jour, dit-elle.

— Bon­jour.

— Tu es prêt ?

— Je suis prêt.

Elle sou­rit. Le vrai sou­rire, celui de la fos­sette. Et dans ses yeux, quelque chose que Naïm n’a­vait pas vu avant — de la joie. Pas du bon­heur, pas de la satis­fac­tion — de la joie. Cette joie brute, enfan­tine, ani­male, qui pré­cède les grandes choses, qui dit je suis vivante et le monde est immense et aujourd’­hui tout est pos­sible.

Ils des­cen­dirent vers le centre-ville à pied.

*   *   *

Ce qu’ils virent, en des­cen­dant du Pla­teau des Taga­rins vers la rue Didouche Mou­rad, aucun mot ne pou­vait le contenir.

La ville était deve­nue une marée.

Des cen­taines de mil­liers de per­sonnes — peut-être un mil­lion, peut-être plus, les esti­ma­tions varie­raient pen­dant des semaines — rem­plis­saient les rues d’Al­ger d’un bord à l’autre, comme un fleuve qui aurait débor­dé de son lit et inon­dé la ville entière. Des rues que Naïm avait par­cou­rues en taxi quelques jours plus tôt, à moi­tié vides, tra­ver­sées par des chats et des motos, étaient main­te­nant des fleuves humains, des tor­rents de visages, de dra­peaux, de voix.

Et ces voix. Ces voix.

Elles chan­taient. Pas les chants de guerre, pas les slo­gans hai­neux, pas les cris de colère qu’on asso­cie aux révo­lu­tions — des chants. Des chants d’une beau­té et d’une inven­ti­vi­té stu­pé­fiantes, com­po­sés par des jeunes de vingt ans qui n’a­vaient jamais connu d’autre régime que celui de Bou­te­fli­ka, et qui trans­for­maient les hymnes de stade en hymnes de liber­té. Yet­na­haw ga’Qu’ils dégagent tous — scan­dé en rythme, sur une mélo­die qui emprun­tait au raï, au chaâ­bi, au rap, à tout ce que la rue algé­rienne avait inven­té en trente ans de silence.

Nes­rine sai­sit la main de Naïm. Ils entrèrent dans la foule.

C’é­tait comme entrer dans un corps. La den­si­té humaine les absor­ba immé­dia­te­ment — on ne mar­chait plus, on était por­té, sou­le­vé, dépla­cé par le mou­ve­ment col­lec­tif, ce mou­ve­ment lent et irré­sis­tible des grandes foules qui avancent sans qu’au­cun indi­vi­du décide de la direc­tion. Les corps se tou­chaient — des épaules, des bras, des dos — et ce contact, dans un pays où le contact entre hommes et femmes dans l’es­pace public est codi­fié, mesu­ré, sur­veillé, avait quelque chose de révo­lu­tion­naire en soi. Les femmes mar­chaient au pre­mier rang. Des femmes voi­lées à côté de femmes en che­veux, des grand-mères en haïk à côté de jeunes filles en jean, et per­sonne ne regar­dait, per­sonne ne jugeait, parce que la foule avait dis­sous les caté­go­ries, les hié­rar­chies, les frontières.

Les fron­tières.

Naïm sen­tit ce qu’il avait sen­ti dans la zaouïa — mais mul­ti­plié par un mil­lion. Le fanâ’, l’a­néan­tis­se­ment du moi, mais pas dans la soli­tude du cercle mys­tique — dans la com­mu­nion de la rue. Il n’é­tait plus Naïm Khe­li­fi, Fran­co-Algé­rien, uni­ver­si­taire, divor­cé, amou­reux. Il était la foule. Il était le cri. Il était le chant.

Nes­rine mar­chait à côté de lui, la main dans la sienne, et elle chan­tait. Pas comme sur scène — elle chan­tait avec les autres, sa voix mêlée aux mil­liers de voix, indis­cer­nable, noyée dans le tor­rent sonore. La grande chan­teuse de la çanaa algé­roise chan­tait des chants de stade avec des gamins de vingt ans, et sa voix, cette voix sublime qui avait fait pleu­rer huit cents per­sonnes la veille dans la salle Ibn Khal­doun, se fon­dait dans la voix du peuple comme un ruis­seau se fond dans la mer.

Ils remon­tèrent Didouche Mou­rad. La Grande Poste appa­rut — ce bâti­ment néo-mau­resque, blanc et ocre, avec ses arcades et ses colonnes, qui était deve­nu le sym­bole du Hirak, le point de ral­lie­ment, la Bas­tille algé­rienne. La place devant la Grande Poste était noire de monde. Des gens étaient mon­tés sur les réver­bères, sur les abri­bus, sur les toits des voi­tures. Des dra­peaux immenses flot­taient au-des­sus de la foule — le dra­peau algé­rien, mais aus­si le dra­peau ama­zigh, bleu et vert avec le yaz rouge, ce signe ber­bère mil­lé­naire qui reve­nait au grand jour après des décen­nies de marginalisation.

Naïm pleu­rait.

Il ne s’en ren­dait pas compte. Les larmes cou­laient sur ses joues et se mêlaient à la sueur, et le vent les séchait, et d’autres venaient. Ce n’é­taient pas des larmes de tris­tesse — c’é­taient des larmes de quelque chose qui n’a pas de nom en fran­çais, quelque chose qui est à mi-che­min entre la joie et le deuil, entre l’é­mer­veille­ment et la ter­reur, entre l’es­poir et la mémoire. Il pleu­rait pour son père qui était à Lyon devant sa télé­vi­sion, pour sa mère qui ne reve­nait plus, pour les trente-cinq ans d’ab­sence qui s’ef­fon­draient d’un coup dans cette foule qui le por­tait, lui, le fils per­du, le Fran­co-Algé­rien qui ne savait pas à quel pays il appar­te­nait — et qui décou­vrait, à qua­rante-trois ans, au milieu d’un mil­lion de per­sonnes, que ce pays le récla­mait encore, que ce pays ne l’a­vait jamais lâché.

Nes­rine vit ses larmes. Elle ne dit rien. Elle ser­ra sa main plus fort. Puis elle fit quelque chose d’i­nat­ten­du — elle posa sa tête sur son épaule, là, dans la foule, à décou­vert, en plein jour. La chan­teuse célèbre, la femme mariée, la femme visible — elle posa sa tête sur l’é­paule d’un homme qui n’é­tait pas son mari, au milieu d’un mil­lion de per­sonnes, et per­sonne ne regar­da, parce que la révo­lu­tion avait sus­pen­du les lois ordi­naires du regard.

Ils mar­chèrent encore. Place Audin, rue Lar­bi Ben M’hi­di, les esca­liers qui des­cen­daient vers la mer. La foule était par­tout, inépui­sable, joyeuse, paci­fique. Des gens dis­tri­buaient de l’eau, des dattes, des mor­ceaux de pain. Des secou­ristes béné­voles por­taient des gilets orange. Des familles entières mar­chaient — le père, la mère, les enfants sur les épaules, les grands-parents qui sui­vaient à leur rythme. Une vieille femme en haïk blanc avan­çait au bras de son petit-fils, et sur le haïk, au feutre noir, quel­qu’un avait écrit : J’ai sur­vé­cu à la décen­nie noire. Je ne mour­rai pas sous Bouteflika.

Nes­rine s’ar­rê­ta devant cette femme. La regar­da. La vieille femme la recon­nut — un éclair pas­sa dans ses yeux fati­gués, un éclair de reconnaissance.

— Nes­rine bent Sah­raoui, dit la vieille femme. Chan­tez pour nous, ma fille.

Nes­rine secoua la tête, sou­rit, embras­sa les mains de la vieille femme. Pas aujourd’­hui, khal­ti, dit-elle. Aujourd’­hui, c’est vous qui chantez.

*   *   *

Ils mar­chèrent jus­qu’à l’épuisement.

Le soleil était au zénith, la cha­leur avait mon­té, et la foule ne dimi­nuait pas — elle gros­sis­sait encore, ali­men­tée par les bus qui déver­saient des mani­fes­tants venus de Bli­da, de Bou­mer­dès, de Tizi Ouzou, de toutes les villes de la Mitid­ja et de la Kaby­lie. Alger absor­bait tout, digé­rait tout, trans­for­mait tout en chant.

À un moment, dans une rue dont Naïm ne retint pas le nom, un groupe de jeunes enton­na un chant dif­fé­rent — pas un slo­gan, pas un hymne de stade. Un madîh, un chant reli­gieux, un de ces poèmes sou­fis qu’on chante dans les zaouïas, ces poèmes qui louent le Pro­phète et qui disent que l’a­mour de Dieu passe par l’a­mour du pro­chain. Le chant se pro­pa­gea dans la foule comme une onde — d’a­bord quelques voix, puis des dizaines, puis des cen­taines, et bien­tôt une rue entière chan­tait un madîh sou­fi en mar­chant vers la Grande Poste, et le son était celui d’un hadra à ciel ouvert, un samâ’ géant, une prière col­lec­tive qui ne s’a­dres­sait à per­sonne d’autre qu’à la vie elle-même.

Naïm s’ar­rê­ta de mar­cher. Il écou­ta. Le madîh mon­tait dans l’air chaud, mêlé aux klaxons, aux sif­flets, aux youyous des femmes — ce cri aigu, vibrant, ances­tral, que les Algé­riennes lancent dans les mariages et les fêtes, ce cri qui est un chant et un défi, une joie et un rugis­se­ment. Et tout cela — le madîh, les youyous, les slo­gans, les chants de stade, le bruit des pas sur l’as­phalte — tout cela for­mait une musique, une musique qui n’a­vait été com­po­sée par per­sonne et qui était la plus grande com­po­si­tion que Naïm ait jamais entendue.

Il se tour­na vers Nes­rine. Elle pleu­rait. Sans bruit, sans gri­mace, les larmes cou­laient sur ses joues comme elles avaient cou­lé sur les siennes une heure plus tôt. Elle pleu­rait parce qu’elle avait qua­rante ans de ter­reur dans le ventre et que cette ter­reur, en cet ins­tant, dans cette foule, sous ce soleil, fon­dait. Elle pleu­rait parce qu’elle avait dit je n’ai pas le cou­rage de la rue et qu’elle était dans la rue. Elle pleu­rait parce que la vieille femme en haïk l’a­vait recon­nue et lui avait dit chan­tez pour nous, et qu’elle avait refu­sé, et que ce refus était le geste le plus juste qu’elle ait jamais fait — parce qu’au­jourd’­hui, per­sonne ne chan­tait pour per­sonne. Tout le monde chan­tait ensemble.

Naïm la prit dans ses bras. En plein jour, au milieu de la foule, sous le soleil d’Al­ger, il la ser­ra contre lui, et elle enfouit son visage dans son cou, et ses che­veux — les boucles noires, les fri­sot­tis qui sen­taient le jas­min et l’huile d’ar­gan — lui cares­sèrent le visage, et il fer­ma les yeux, et le monde fut par­fait pen­dant une seconde, une seule seconde, une seconde qui conte­nait tout.

*   *   *

Ils remon­tèrent vers l’Au­ras­si en fin d’a­près-midi, épui­sés, assoif­fés, les pieds en feu.

Le bou­le­vard Frantz Fanon retrou­vait son calme — la foule refluait vers les quar­tiers, vers les bus, vers les taxis. Des papiers traî­naient dans les rues, des bou­teilles d’eau vides, des dra­peaux oubliés. Les éboueurs com­men­çaient déjà à net­toyer — le Hirak avait ceci de mira­cu­leux qu’il net­toyait der­rière lui, les mani­fes­tants ramas­saient leurs déchets, un peuple qui se sou­lève et qui balaie, une révo­lu­tion avec des sacs-poubelle.

Dans les jar­dins en ter­rasse de l’hô­tel, le jas­min avait rou­vert ses pétales. Le soir appro­chait, et la fleur impu­dique recom­men­çait son tra­vail noc­turne — exha­ler dans l’obs­cu­ri­té nais­sante le par­fum qu’elle rete­nait depuis l’aube. L’air était doux, épais, presque palpable.

Ils s’as­sirent sur un banc des jar­dins, face à la baie. La mer, au loin, cap­tait les der­nières lueurs du soleil et les trans­for­mait en une nappe d’or liquide. Les car­gos étaient immo­biles, comme tou­jours, petites formes noires décou­pées sur l’ho­ri­zon lumineux.

— Sofiane arrive ce soir, dit Nesrine.

— Je sais.

— À vingt et une heures. Le vol de Has­si Messaoud.

— Je sais.

Ils res­tèrent un moment en silence. Le silence n’é­tait pas triste — il était plein, satu­ré de tout ce qu’ils avaient vécu, de la foule, des chants, des larmes, de la cha­leur, des corps qui s’é­taient tou­chés dans la lumière du jour.

— Tu pars quand ? demanda-t-elle.

— Mon billet est pour dimanche.

— Dimanche.

— Oui.

— C’est dans deux jours.

— Oui.

Elle prit sa main. La ser­ra. Ses doigts étaient chauds, un peu rugueux — la peau des­sé­chée par le soleil et la marche, la peau d’une femme qui venait de tra­ver­ser un mil­lion de per­sonnes en tenant la main d’un homme.

— Naïm. Écoute-moi. Ce qu’on a vécu cette semaine — toi et moi, la pis­cine, la Cas­bah, la chambre, le concert, et aujourd’­hui, la rue — c’est la chose la plus vraie qui me soit arri­vée depuis des années. Peut-être depuis tou­jours. Ne le gâche pas en essayant de le prolonger.

— Je ne veux pas le pro­lon­ger. Je veux le recommencer.

Elle sou­rit. Pas le demi-sou­rire de biais, pas le sou­rire entier avec la fos­sette. Un sou­rire nou­veau, qu’il ne connais­sait pas encore — un sou­rire de femme qui accepte quelque chose qu’elle avait refu­sé toute sa vie. Un sou­rire de red­di­tion heureuse.

— Alors reviens, dit-elle.

— Je reviendrai.

— Reviens pour le jas­min. Reviens pour la pis­cine. Reviens pour la biblio­thèque et les manus­crits et la vieille Fari­da qui croit que tu vas sau­ver le sou­fisme algé­rien à toi tout seul. Reviens pour la Cas­bah et les esca­liers et les figues sèches. Reviens pour les nou­bas. Reviens pour le Hirak. Reviens pour Alger.

Elle mar­qua une pause. Le jas­min embau­mait. Le muez­zin du magh­reb com­men­ça son appel quelque part dans la ville — cette voix soli­taire, lan­cée dans le cré­pus­cule, qui disait venez à la prière, venez au bon­heur.

— Et reviens pour moi, dit-elle.

Naïm por­ta sa main à ses lèvres. Embras­sa ses doigts, un par un — le pouce, l’in­dex, le majeur, l’an­nu­laire, l’au­ri­cu­laire. Cinq doigts, cinq bai­sers, cinq promesses.

— Je reviens, dit-il. Pour tout. Pour toi. Pour tout ce que je n’ai pas su aimer pen­dant qua­rante-trois ans et que j’ai trou­vé en une semaine dans un hôtel au-des­sus de la mer.

Elle se pen­cha vers lui et l’embrassa. Un bai­ser long, pro­fond, grave — pas le bai­ser de la décou­verte ni le bai­ser du désir. Le bai­ser de la pro­messe. Le bai­ser qui dit je serai là quand tu revien­dras, qui dit ce n’est pas un adieu, qui dit le galant de nuit referme ses pétales au matin mais il les rouvre chaque soir.

*   *   *

Ils se sépa­rèrent dans le lobby.

Elle par­tait — l’ap­par­te­ment à Hydra, le retour de Sofiane, la vie qui repre­nait ses droits. Lui res­tait — la chambre 714, le Moles­kine, le bal­con, deux nuits encore dans cet hôtel qui avait été construit par un fas­ciste ita­lien et un archi­tecte égyp­tien pour accueillir les révo­lu­tions du monde, et qui avait accueilli la sienne, la plus petite, la plus intime, la plus absolue.

— Nes­rine.

— Oui.

— L’a­mour est ma reli­gion et ma foi.

Elle rit. Un rire clair, lumi­neux, qui réson­na dans le lob­by de marbre et fit lever les yeux du récep­tion­niste de nuit.

— Ibn Ara­bi, dit-elle.

— Ibn Arabi.

— Bon­soir, Naïm.

— Bon­soir, Nesrine.

Elle sor­tit. Le taxi l’a­va­la. Les feux arrière dis­pa­rurent dans le crépuscule.

*   *   *

Naïm mon­ta dans sa chambre. Ouvrit le bal­con. S’ac­cou­da à la balus­trade de verre.

La baie d’Al­ger s’of­frait une der­nière fois — l’im­men­si­té de la mer, les lumières de la ville qui s’al­lu­maient une à une comme les étoiles d’une constel­la­tion ter­restre, les mina­rets illu­mi­nés, les phares du port, la Cas­bah qui s’en­fon­çait dans la nuit en gar­dant ses secrets. Le ciel virait du mauve au noir, et les pre­mières étoiles appa­rais­saient — les mêmes étoiles qu’Ibn Ara­bi avait regar­dées il y a huit cents ans, les mêmes étoiles que les marins phé­ni­ciens avaient sui­vies pour fon­der cette ville, les mêmes étoiles que les mani­fes­tants avaient vues en levant la tête, cet après-midi, entre deux chants.

Le jas­min mon­ta. Le galant de nuit ouvrait ses pétales dans les jar­dins en ter­rasse, et son par­fum s’é­le­vait dans l’air du soir avec la fidé­li­té d’une prière — chaque soir, sans excep­tion, depuis des années, depuis des siècles peut-être, cette fleur accom­plis­sait le même geste, la même offrande, le même don de soi dans l’obs­cu­ri­té. Les sou­fis appe­laient cela la ‘ubû­diyya — la ser­vi­tude amou­reuse, le geste de celui qui donne sans comp­ter, sans attendre de retour, parce que don­ner est sa nature, comme embau­mer est la nature du jasmin.

Le muez­zin chan­tait. Pas le muez­zin d’un seul mina­ret — plu­sieurs muez­zins, depuis plu­sieurs mos­quées, leurs voix se croi­sant, se super­po­sant, se répon­dant d’un bout à l’autre de la ville en un canon invo­lon­taire, une poly­pho­nie sacrée que per­sonne ne diri­geait mais qui s’ac­cor­dait mys­té­rieu­se­ment, comme le Hirak s’ac­cor­dait, comme l’a­mour s’ac­cor­dait, comme tout s’ac­cor­dait quand on ces­sait de vou­loir diri­ger et qu’on lais­sait les choses advenir.

Naïm n’ou­vrit pas le Moles­kine. Il n’ou­vrit pas Ibn Ara­bi. Il n’é­cri­vit rien, ne lut rien, ne pen­sa rien.

Il res­pi­ra.

Il res­pi­ra le jas­min, le sel, la nuit, Alger, la mémoire de la peau de Nes­rine, la rumeur d’un peuple qui venait de mar­cher, la vibra­tion d’une ville qui ne dor­mi­rait pas, la pro­messe d’un retour, la cer­ti­tude douce et ter­rible que l’a­mour était exac­te­ment ce que les sou­fis avaient tou­jours dit — non pas un sen­ti­ment, non pas un état, mais un lieu. Un lieu où l’on revient. Un lieu qui vous attend. Un lieu qui exhale dans la nuit son par­fum le plus pro­fond, le plus fidèle, le plus impu­dique, quand tout le reste s’endort.

Il res­ta long­temps sur le bal­con, immo­bile, le visage tour­né vers la mer.

Puis le muez­zin se tut, et le silence d’Al­ger — ce silence qui n’est jamais tout à fait un silence, qui est tou­jours tra­ver­sé d’un klaxon loin­tain, d’un chien qui aboie, d’un rire d’en­fant, d’une porte qui claque — le silence d’Al­ger l’en­ve­lop­pa, et le jas­min, fidèle, entê­tant, impu­dique, mon­ta jus­qu’à lui dans la nuit tiède, et il sut qu’il reviendrait.

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