La table de Peutinger
Et l’idée romaine de la distance
La table de Peutinger et l’idée romaine de la distance
Dépliez-la sur une table trop courte et elle déborde de partout : six mètres quatre-vingt-deux de long pour trente-quatre centimètres de haut, un ruban de parchemin qui ne ressemble à aucune carte que l’œil moderne ait appris à lire. Aucun continent n’y a la forme qu’on lui connaît. La Méditerranée elle-même, ce bassin que l’on croit indissociable de sa rondeur bleue sur tous les atlas, s’y trouve écrasée en un filet horizontal à peine plus large qu’un fleuve, pincée entre une Europe comprimée et une Afrique réduite à une bande de sable. Et pourtant, quiconque a tenu un plan de métro sait déjà, sans le savoir, lire cet objet : ce n’est pas l’espace qu’il enregistre, mais le trajet.
Un rouleau, pas une carte
Il faut d’abord se défaire d’un mot. On appelle cet objet une carte, tabula, et l’habitude s’est prise, depuis la Renaissance, de la comparer aux mappemondes qui décorent nos murs. Mais rien dans sa forme ne relève de la cartographie géométrique. La copie de 1265, réalisée par un moine de Colmar sur douze feuilles de parchemin, dont onze sont aujourd’hui conservées à la Bibliothèque nationale de Vienne, présente des dimensions de 6,82 mètres sur 0,34 mètre. Un ruban, donc, pensé pour être déroulé horizontalement, feuille après feuille, comme on déroule un rouleau de papyrus antique — ce qu’il est, matériellement : un volumen dont la forme dicte déjà une manière de voyager avec les yeux, de gauche à droite, d’ouest en est, sans jamais embrasser l’ensemble d’un seul regard.
Cette forme n’est pas un accident de conservation. Elle est un choix, et un choix qui a un prix : la forme allongée du document provoque une déformation considérable du monde romain, les distances nord-sud se trouvant comprimées tandis que les distances est-ouest sont démesurément étirées. L’Italie, sur la Table, ressemble à une jambe filiforme qui n’aurait plus rien de la péninsule trapue que dessinent nos cartes ; l’Espagne se love dans un coin, méconnaissable ; l’Inde et le Gange apparaissent à l’autre extrémité du rouleau, comme si le monde entier avait été passé au laminoir pour tenir dans la largeur d’un rayonnage de bibliothèque monastique.
Le nom même de l’objet raconte son destin d’objet trouvé, perdu, puis retrouvé. Il fut découvert en 1494 dans une bibliothèque de Worms par Conrad Celtes, qui l’hérita à son ami Konrad Peutinger, humaniste et amateur d’antiquités originaire d’Augsbourg, en 1508. Peutinger voulait la publier ; il mourut sans y parvenir, et son nom, par un hasard de succession, resta attaché pour toujours à un document qu’il n’avait ni conçu ni commandé, mais simplement possédé quelques décennies dans sa bibliothèque augsbourgeoise. Il y a quelque chose de très seizième-siècle dans cette manière dont un objet antique se voit affublé, par accident patrimonial, du nom d’un de ses innombrables propriétaires temporaires — comme si la mémoire occidentale avait besoin, pour retenir un objet, de l’arrimer à un nom propre récent plutôt qu’à son auteur véritable, perdu dans l’anonymat de l’Antiquité tardive.
Ce que la Table montre, et ce qu’elle refuse de montrer
Ouvrez la Table et cherchez‑y des montagnes fidèles, des côtes exactes, une échelle constante : vous ne trouverez rien de tel, et c’est précisément ce refus qui constitue son sujet. Un texte de la Bibliothèque nationale d’Autriche le formule sans ambages : il s’agit, contrairement à ce que l’on présente souvent, non pas d’une carte routière au sens moderne, mais d’une représentation schématique des réseaux routiers, des étapes qui les bordent et de tout autre élément notable du paysage, sans souci d’exactitude — à l’exception des distances, qui seules y sont figurées avec un soin réel.
Tout est là, dans cette exception. La Table de Peutinger ment sciemment sur la forme du monde pour dire vrai sur une seule chose : combien de temps, combien de milles, combien d’étapes séparent un lieu d’un autre. Elle est un document qui a renoncé à la vérité spatiale au profit d’une vérité de circulation. On y trouve, disséminés le long des tracés rouges des routes, des chiffres : les distances en milles romains entre chaque point d’arrêt. Ce ne sont pas des motifs décoratifs. Ce sont les seules données que le document juge dignes d’être exactes, comme si son concepteur avait fait, dès l’origine, un arbitrage implicite entre deux régimes de vérité — celui de l’étendue et celui du parcours — et avait tranché sans hésiter en faveur du second.
Le vocabulaire technique latin distinguait précisément ce que la Table matérialise en symboles. Une agglomération pouvait être une mansio, un relais équipé d’une multitude de services permettant de nourrir les voyageurs et leurs montures, de se reposer la nuit, de se laver ou de faire réparer un attelage grâce au maréchal-ferrant, ces mansiones jalonnant les voies publiques tous les trente à cinquante kilomètres en moyenne selon les difficultés du parcours. Elle pouvait aussi n’être qu’une mutatio, un relais plus modeste, disposé tous les dix à vingt kilomètres, destiné au simple changement de monture et à une courte halte de rafraîchissement. Cette distinction entre halte de service et halte de repos, entre l’arrêt qui dure une heure et celui qui dure une nuit, structure en profondeur la logique du document : chaque point marqué sur le ruban de parchemin n’est pas une ville au sens où nous l’entendons, mais une unité de temps de voyage, un point où le corps du voyageur — ou du courrier impérial, ou du légionnaire en déplacement — rencontre une nécessité physiologique : boire, dormir, changer de cheval.
Ces relais desservaient un système dont l’ampleur donne le vertige. Le cursus publicus, service des postes de l’Empire romain, était, avec l’armée, le principal bénéficiaire et l’utilisateur prioritaire de la voie romaine, et son fonctionnement quotidien reposait sur cette alternance de mutationes et de mansiones que la Table, par ses symboles et ses vignettes, tente de rendre lisible d’un coup d’œil : ici un simple trait, là une petite tour, ailleurs un double bâtiment à cour intérieure signalant une étape thermale ou un sanctuaire important. Le service postal impérial n’était pas ouvert à tous : il fallait un diploma, une autorisation, pour emprunter ce réseau étatique de relais — au point que des empereurs comme Hadrien ou Dioclétien durent légiférer contre les abus d’un système dont l’entretien, assumé en grande partie par les populations locales sous forme de corvée, pesait lourdement sur les finances provinciales. La vitesse elle-même variait selon l’urgence : un courrier ordinaire progressait par relais réguliers, tandis qu’une dépêche impériale urgente, acheminée par une équipe dédiée changeant de monture à un rythme effréné, pouvait couvrir en un jour une distance que le voyageur ordinaire n’aurait parcourue qu’en plusieurs. La Table ne distingue pas ces vitesses différentielles, mais elle en présuppose l’existence : elle est la carte, non du territoire, mais du temps qu’il faut pour le traverser.
Un palimpseste de siècles
Un vieux problème hante les spécialistes de la Table depuis deux siècles : à quelle date appartient-elle réellement ? La question, posée ainsi, appelle une réponse impossible, car le document est un palimpseste temporel, une superposition de couches historiques qu’aucune datation unique ne peut épuiser. Le document mentionne Constantinople — fondée en 330 — et Ravenne, élevée au rang de capitale impériale en 402, ce qui inviterait à situer sa composition, ou du moins sa mise à jour, au tournant du cinquième siècle. Mais il mentionne également Pompéi, ville détruite en 79 par l’éruption du Vésuve et absente, par définition, de toute réalité administrative postérieure à cette date. Le document porte donc, cousues ensemble sur un même support, des informations séparées par plus de trois siècles — un peu comme si une carte routière contemporaine indiquait encore, sans les distinguer, des relais de chevaux du Second Empire et des autoroutes construites hier.
L’hypothèse la plus généralement admise fait remonter l’ancêtre de la Table à un projet impérial bien plus ancien encore : celui de Marcus Vipsanius Agrippa, général, architecte et confident de l’empereur Auguste, qui aurait fait graver dans la pierre une carte du monde romain, exposée dans le Porticus Vipsania, dans la zone du Campus Agrippae à Rome, à proximité de l’Ara Pacis. Une carte monumentale, donc, destinée à être vue par les citoyens de la capitale — un geste de propagande impériale autant qu’un outil administratif, rappelant à chacun l’étendue et l’ordre du monde qu’Auguste venait de pacifier. Cette carte de marbre a disparu ; on ignore jusqu’à sa forme exacte. Mais la tradition qui associe la Table de Peutinger à ce prototype augustéen — sans preuve matérielle directe, il faut le souligner, et le lien reste une hypothèse philologique plutôt qu’une certitude archéologique — voudrait que le rouleau conservé à Vienne soit le lointain écho, recopié, remis à jour, transformé au fil des siècles par des scribes successifs, d’un geste politique de l’aube de l’Empire.
Entre cette origine hypothétique et la copie de 1265, il faut imaginer plusieurs états intermédiaires : une version tardo-antique, datée par certains chercheurs du quatrième siècle et parfois attribuée — sans certitude non plus — à un certain Castorius, d’où le nom alternatif de « Carte des étapes de Castorius » ; puis une copie carolingienne, dont l’existence est déduite plutôt qu’attestée ; puis, enfin, le geste du moine copiste de Colmar qui, au milieu du treizième siècle, recopia le tout sur les feuilles de parchemin aujourd’hui conservées. Chaque copiste, on peut le supposer sans grand risque, aura ajouté ou omis un détail, corrigé ou corrompu un nom de lieu, sans que le document signale jamais ses propres strates. La Table ne se présente pas comme un texte à appareil critique : elle s’offre comme un tout continu, homogène en apparence, alors qu’elle est en réalité un dépôt géologique d’informations d’âges disparates, comparable à ces lits de sédiments où l’œil du géologue seul sait distinguer les époques que l’œil du promeneur voit comme une seule paroi de roche.
Rome contre la géométrie grecque
Il existe une autre manière de raconter le monde antique, et elle vient de Grèce. Ératosthène avait calculé, au troisième siècle avant notre ère, la circonférence de la terre par la triangulation et l’ombre portée ; Ptolémée, quatre siècles plus tard à Alexandrie, avait proposé un système de coordonnées — latitude et longitude — permettant en théorie de replacer chaque lieu du monde connu sur une grille abstraite et cohérente. Cette tradition grecque, héritière d’une géométrie qui pense l’espace de façon absolue, indépendamment de tout corps qui le traverserait, est celle qui a fini par triompher dans notre imaginaire cartographique : c’est elle qui, via les Arabes puis les humanistes de la Renaissance redécouvrant la Géographie de Ptolémée, a fondé la cartographie moderne, celle des projections, des échelles constantes, des méridiens.
La Table de Peutinger appartient à un tout autre lignage, typiquement romain celui-là : celui de l’itinerarium, le guide de voyage. Le document jumeau le plus proche, l’Itinéraire d’Antonin, s’en distingue d’ailleurs par un détail révélateur : c’est un itinerarium adnotatum, un texte pur, une simple liste écrite de lieux et de distances, datant de la fin du troisième siècle ou du milieu du quatrième, connu par vingt manuscrits allant du septième au quinzième siècle, qui décrit deux cent cinquante-cinq voies, stations et itinéraires le long des principales routes romaines à travers l’Empire, ainsi que les distances qui les séparent, mais qui, à la différence de la Table, ne comporte aucune représentation graphique. La Table de Peutinger, elle, est un itinerarium pictum : le même principe, mais mis en image. Deux formats, une seule logique — celle de l’énumération séquentielle des étapes, du chapelet de noms et de chiffres qu’un voyageur égrène mentalement, plutôt que celle de la carte au sens ptoléméen, où chaque point possède une position absolue et vérifiable indépendamment de tout trajet.
Cette opposition entre pensée géométrique et pensée itinérante n’est pas seulement technique ; elle traduit deux rapports différents à l’espace lui-même. Le géomètre grec demande : où est ce lieu ? Le voyageur romain demande : combien de temps me faut-il pour l’atteindre, et par où dois-je passer ? La première question suppose un point de vue surplombant, une sorte d’œil divin capable d’embrasser le monde entier depuis l’extérieur. La seconde suppose un corps en mouvement, inscrit dans le monde qu’il traverse, incapable de le voir autrement que successivement, route après route, relais après relais. Les philosophes de l’espace ont un mot pour cette seconde expérience : l’espace hodologique — du grec hodos, le chemin — soit un espace qui n’existe, pour celui qui le vit, que comme une suite de trajets possibles, et non comme une étendue homogène et mesurable de l’extérieur. La Table de Peutinger est sans doute le plus grand document hodologique qui nous soit parvenu de l’Antiquité : un espace pensé depuis l’intérieur du voyage, jamais depuis le ciel.
Il faut mesurer, pour bien saisir cet écart, l’ambition proprement vertigineuse du projet grec auquel la Table tourne le dos. Ératosthène, bibliothécaire d’Alexandrie, avait eu l’idée de comparer l’angle d’incidence du soleil à midi, le jour du solstice d’été, entre deux villes égyptiennes distantes d’une distance connue — Syène et Alexandrie — pour en déduire, par un simple raisonnement de proportionnalité géométrique, la circonférence totale du globe terrestre, avec une marge d’erreur qui reste, aujourd’hui encore, la stupeur des historiens des sciences. Ptolémée, quelques siècles plus tard, avait poussé plus loin cette logique abstraite en dressant les tables de coordonnées de sa Géographie : plusieurs milliers de lieux, chacun assigné à une latitude et une longitude précises, permettant en théorie de reconstituer n’importe quelle portion du monde connu sur une grille mathématique cohérente, indépendante de tout trajet effectivement parcouru. Cette pensée-là exige un point de vue que nul mortel n’occupe jamais réellement : celui d’un œil placé au-dessus du monde, capable de le saisir tout entier dans sa forme réelle, sans jamais avoir à le traverser à pied.
Faut-il y voir une infériorité romaine face à la sophistication mathématique grecque ? Ce serait un contresens. L’administration impériale n’avait nul besoin de savoir si telle cité se situait à telle latitude précise ; elle avait un besoin vital, en revanche, de savoir combien de jours un courrier mettrait pour porter une dépêche de Lyon à Antioche, combien de relais un détachement de troupes devrait franchir pour rejoindre la frontière danubienne, où trouver le prochain gîte d’étape avant la nuit. Rome a produit une pensée de l’espace fonctionnelle, adaptée aux besoins d’un empire tenu ensemble par ses routes bien plus que par une conscience géométrique de son étendue. La distance, pour Rome, ne se mesure pas en degrés d’arc mais en jours de marche — un piéton parcourant environ vingt à trente kilomètres par jour, un cavalier pouvant atteindre cinquante à soixante kilomètres, si bien que traverser l’Empire d’est en ouest, de l’Espagne à la Syrie, pouvait prendre plusieurs mois. Ce sont ces rythmes-là, ces vitesses de corps humains et de chevaux fatigués, que la Table encode dans ses chiffres, non les degrés abstraits d’un globe idéal.
Le mille, la borne, le rythme de la route
Rien n’incarne mieux cette conception romaine de la distance que la borne milliaire, ce jalon de pierre planté au bord de chaque voie impériale tous les mille pas romains, soit environ mille quatre cent quatre-vingts mètres. On imagine mal, depuis notre époque de bornes kilométriques discrètes, ce que représentait cette matérialisation systématique de l’espace parcouru : un empire tout entier ponctué, à intervalles réguliers et prévisibles, de marqueurs indiquant au voyageur combien de milles le séparaient encore de la prochaine ville, ou combien il en avait déjà avalé depuis la précédente. La distance, à Rome, n’était pas une abstraction cartographique : c’était une expérience rythmée, comptée, jalonnée, presque tactile, que chaque voyageur — sénateur en litière, légionnaire en marche forcée, marchand menant ses mules — vivait littéralement pas après pas, borne après borne.
La Table de Peutinger transpose ce vécu en signes graphiques. Chaque relais y est figuré par une petite vignette dont la complexité varie selon l’importance du lieu : un simple trait coudé pour une modeste mutatio, une double tourelle pour une ville de garnison, une architecture élaborée à colonnades et frontons pour les capitales — Rome, Constantinople, Antioche — figurées en médaillons presque allégoriques, chacune assise sur un trône, tenant globe et sceptre, comme des figures personnifiées de la puissance impériale plutôt que comme des plans urbains réalistes. Entre ces vignettes, les traits rouges des routes serpentent, ponctués des chiffres de distance en milles. Le tout compose un langage graphique entièrement subordonné à une seule question pratique : par où passer, et combien de temps cela prendra-t-il ?
On ignore avec certitude si la Table, dans sa forme antique originelle, servait réellement d’outil de navigation au sens où un voyageur l’aurait déroulée sur ses genoux pour planifier un trajet — l’hypothèse est séduisante mais reste débattue parmi les spécialistes, certains y voyant plutôt un document de prestige ou d’enseignement, une synthèse savante de l’espace impérial destinée à un usage administratif ou pédagogique plutôt qu’à l’orientation concrète sur le terrain. Ce qui est certain, en revanche, c’est que la logique qui la structure — celle du parcours segmenté, du point à point, de la distance chiffrée entre deux étapes successives — est rigoureusement identique à celle que suivait, sans image aucune, le voyageur muni du seul Itinéraire d’Antonin, ou même celui qui ne disposait d’aucun texte et s’en remettait simplement aux bornes milliaires et à la mémoire orale des routes, transmise de relais en relais par les aubergistes et les conducteurs de mules.
Les distances mesurées, les formes sacrifiées
Revenons à ce paradoxe qui définit tout le document : une carte qui déforme tout, sauf l’essentiel. Cette exactitude sélective a un nom savant, la « distanciation directionnelle » — les chercheurs ayant montré que si les formes des continents et les proportions générales sont grossièrement fantaisistes sur la Table, les distances entre relais successifs, elles, correspondent souvent avec une précision remarquable à la réalité du terrain, une fois qu’on tient compte du mille romain. Cette double nature — fantaisie topologique, rigueur métrique locale — a longtemps dérouté les cartographes modernes qui, cherchant à superposer la Table à une carte actuelle, échouaient invariablement, avant de comprendre qu’il fallait cesser de chercher une correspondance de forme et se concentrer sur la seule correspondance de distance, route par route, tronçon par tronçon.
Cette logique explique aussi pourquoi la Table demeure, aujourd’hui encore, une source de première importance pour les archéologues et les toponymistes. Elle recense des noms de lieux, des sanctuaires, des cours d’eau et des massifs montagneux qu’aucune autre source antique ne mentionne, permettant parfois d’identifier l’emplacement exact d’une cité disparue simplement en additionnant les distances qui la séparent de deux points connus, de part et d’autre, sur le même segment de route. On a ainsi pu localiser des mansiones dont plus aucune trace archéologique visible ne subsistait en surface, uniquement parce que la Table indiquait qu’elles se trouvaient à tant de milles d’un point encore identifiable aujourd’hui. Le document fantaisiste dans sa forme devient, par cette rigueur métrique interne, un instrument de précision presque scientifique — pourvu qu’on accepte de ne jamais lui demander ce qu’il n’a jamais promis de fournir : une image fidèle de l’étendue du monde.
Le monde selon Rome : de l’Écosse à la Chine
Il faut, pour mesurer l’ambition du document, en évoquer l’échelle géographique totale. Le rouleau, dans son état actuel, comprend le monde tel que les Romains le connaissaient, de la Bretagne jusqu’au Gange, la portion la plus occidentale — l’Espagne, le Maroc, les îles Britanniques — ayant disparu avec le douzième feuillet perdu, aujourd’hui reconstitué par conjecture depuis les travaux de Konrad Miller à la fin du dix-neuvième siècle. Mais à l’autre extrémité, la Table ne s’arrête pas aux frontières de l’Empire : elle mentionne jusqu’à la Chine, ainsi que l’île de Ceylan sous son nom antique de Taprobane, et le Gange lui-même, bien au-delà de toute présence militaire ou administrative romaine. Cette extension orientale trahit une chose essentielle : la Table n’est pas seulement un document d’administration intérieure de l’Empire, elle est aussi une image mentale du monde connu dans son entier, y compris ses marges les plus lointaines, celles que les marchands seuls — jamais les légions — avaient atteintes, au terme de routes caravanières reliant la Méditerranée aux comptoirs de l’océan Indien.
Cette coexistence, sur un même support, de l’espace strictement administré du cursus publicus et de l’espace flou, quasi légendaire, des confins indiens, est en elle-même significative de la manière dont Rome pensait son rapport au monde extérieur. Plus on s’éloigne du centre, plus les distances chiffrées se raréfient, plus les vignettes s’appauvrissent, plus le document glisse insensiblement du registre administratif vers le registre de l’imaginaire géographique — sans jamais, cependant, marquer de rupture nette entre les deux. La Table ignore la distinction moderne entre carte scientifique et carte de curiosités : elle mêle, sur un continuum ininterrompu, le relais routier vérifiable à la merveille orientale à peine esquissée, exactement comme le voyageur antique lui-même passait, sans transition perceptible, de la route bien balisée du limes danubien aux rumeurs incertaines rapportées par les caravaniers sur ce qui existait plus loin encore.
Six couleurs pour un empire
On oublie souvent, à force de ne connaître la Table qu’à travers des reproductions en noir et blanc glissées dans les manuels, qu’elle est en réalité un objet coloré, presque chatoyant, où six teintes se répondent tout au long du rouleau : le noir de l’encre pour l’essentiel des inscriptions, le rouge pour le tracé continu des routes elles-mêmes — un fil ininterrompu qui court d’un bout à l’autre du parchemin comme l’artère centrale d’un corps —, le vert pour les forêts et certains reliefs, le jaune pour d’autres massifs montagneux figurés en chaîne de crêtes stylisées, le bleu pour les mers et les grands fleuves, et une teinte rosée réservée aux territoires ou aux bâtiments qu’on a voulu distinguer par leur importance. Cette palette n’a rien d’arbitraire : elle organise une hiérarchie de lecture, un code que l’œil du voyageur antique — ou du moins celui du possesseur lettré de la carte, capable d’en déchiffrer les conventions — apprenait à reconnaître d’un coup d’œil, sans avoir besoin de lire chaque légende.
Les vignettes elles-mêmes obéissent à une gradation soigneusement pensée. Une bourgade sans prétention n’est qu’un simple coude du tracé rouge, à peine marqué d’un point ; une étape thermale ou un sanctuaire un peu fréquenté mérite une petite construction à double pignon ; une cité provinciale de rang moyen se voit accorder une tourelle ou un rempart stylisé ; et au sommet de cette hiérarchie graphique trônent les trois capitales de l’Empire tardif — Rome, Constantinople, Antioche — chacune représentée par une figure allégorique féminine assise sur un trône, couronnée, tenant globe, sceptre ou lance, comme des divinités tutélaires plutôt que comme des plans urbains. Rome elle-même n’y est identifiable par aucune topographie reconnaissable : ni le Tibre, ni le Capitole, ni le Colisée n’y apparaissent de façon distincte. Ce qui compte n’est pas la ville en tant que lieu physique, mais la ville en tant que rang dans la hiérarchie impériale — un principe qui, une fois de plus, confirme que le document tout entier pense l’espace en termes de fonction et d’importance relative, jamais en termes de forme ou de position exacte.
Peutinger, humaniste d’Augsbourg
Il vaut la peine de s’arrêter un instant sur l’homme dont le document porte le nom, ne serait-ce que pour mesurer l’écart entre son monde et celui qui avait produit l’objet qu’il posséda. Konrad Peutinger appartenait à cette génération d’humanistes allemands du tournant du seizième siècle qui, depuis les villes marchandes de l’Empire — Augsbourg, Nuremberg, Bâle —, redécouvraient fiévreusement les textes et les objets de l’Antiquité, les collectionnaient, les annotaient, rêvaient de les faire imprimer pour le bénéfice de toute la République des Lettres. Juriste de formation, conseiller de la ville d’Augsbourg, correspondant des cercles savants de son temps, Peutinger incarnait un type d’érudit dont la carte de Vienne n’était, en réalité, qu’une pièce parmi d’autres dans un cabinet bien plus vaste d’inscriptions romaines, de monnaies antiques et de manuscrits rares.
Le fait qu’il n’ait jamais publié la Table — malgré son intention affichée de le faire — en dit long sur les aléas de la transmission savante à cette époque : combien de projets d’édition humaniste sont-ils restés inachevés, faute de temps, de moyens, ou simplement parce que la mort a devancé l’érudit ? Ce n’est qu’après sa disparition, par le relais d’autres savants — Marcus Welser d’abord, puis Abraham Ortelius, le grand cartographe anversois déjà célèbre pour son propre atlas du monde moderne — que des versions gravées de la Table commencèrent à circuler, à la toute fin du seizième siècle. Il y a une ironie discrète dans le fait que ce document conçu pour dire la vitesse et l’efficacité de la circulation impériale romaine ait mis, lui, plus d’un siècle à circuler simplement d’un érudit à un autre avant de trouver son premier imprimeur.
Après Peutinger : une seconde vie savante
Le destin posthume du document mérite qu’on s’y attarde, car il éclaire une dimension supplémentaire de son statut d’objet historique. Après la mort de Konrad Peutinger sans avoir publié la carte, le rouleau passa de mains en mains parmi les érudits et les collectionneurs européens, avant d’être finalement acquis par la Bibliothèque impériale de Vienne au dix-huitième siècle, où il demeure conservé depuis. Entre-temps, plusieurs copies gravées et éditions savantes avaient déjà commencé à circuler, notamment celle publiée à la fin du seizième siècle par Abraham Ortelius à partir d’une édition antérieure de Markus Welser — la Table connaissait ainsi, dès la Renaissance, un début de diffusion imprimée qui la faisait passer du statut d’unicum manuscrit à celui d’objet reproductible, étudié dans les cabinets savants de toute l’Europe.
C’est cependant à la fin du dix-neuvième siècle que le document connut sa véritable résurrection scientifique, grâce au travail méticuleux de Konrad Miller, qui en produisit un fac-similé complet et une reconstitution conjecturale du feuillet occidental perdu — celui qui aurait dû montrer l’Espagne, le Maroc et les îles Britanniques. Le travail de Miller, bien que critiqué depuis sur certains points de détail, demeure la base de toute étude moderne de la Table, et sa reconstitution du douzième segment, purement hypothétique, continue d’être reproduite dans la plupart des éditions actuelles, avec la mention explicite qu’il s’agit là d’une conjecture savante et non d’un fragment authentique retrouvé. Plus récemment, l’historien Richard Talbert a proposé une relecture d’ensemble du document, remettant en question certaines datations traditionnelles et suggérant une genèse plus tardive et plus complexe qu’on ne le pensait auparavant — signe que ce parchemin vieux de huit siècles continue, aujourd’hui encore, de susciter la controverse savante et de résister à toute datation définitive.
Le plan de métro et la Table
Il y a une manière très simple, presque triviale, de retrouver dans notre quotidien la logique exacte qui gouverne la Table de Peutinger : il suffit d’ouvrir un plan de métro. Aucun plan de métro au monde ne respecte l’échelle réelle des distances entre les stations, ni la géométrie exacte des lignes qu’il représente ; tous compriment, étirent, redressent en angles droits des trajets qui, dans la réalité souterraine, serpentent et s’inclinent de façon bien plus chaotique. Et pourtant, ces plans fonctionnent parfaitement, parce qu’ils répondent à la seule question qui importe à l’usager : dans quel ordre se succèdent les stations, et combien de correspondances faut-il emprunter pour aller d’un point à un autre ? La forme du réseau y est sacrifiée sans remords à la lisibilité du trajet.
La Table de Peutinger procède exactement de la même manière, dix-sept ou dix-huit siècles avant l’invention du métro, et c’est peut-être la meilleure façon de comprendre pourquoi ce document, si étranger à notre œil habitué aux cartes satellites, obéit pourtant à une logique parfaitement rationnelle, et même d’une certaine manière très moderne. Le cartographe romain — s’il faut employer ce mot, faute de mieux, pour un scribe qui pensait sans doute son travail en termes bien différents des nôtres — avait comparé implicitement les deux vérités possibles de l’espace : celle de la forme, et celle du parcours. Il avait choisi la seconde, parce que c’était elle, et non l’autre, qui servait l’Empire : ses courriers, ses légions, ses gouverneurs de province en tournée d’inspection, ses marchands acheminant l’huile, le vin et le blé d’un bout à l’autre d’un monde tenu ensemble, avant tout, par ses routes.
Ce que la Méditerranée devient sur ce ruban
Et la Méditerranée, dans tout cela ? Elle se trouve écrasée, comme on l’a dit, en un ruban horizontal dérisoire au regard de sa véritable étendue — mais cet écrasement même dit quelque chose d’essentiel sur la manière dont Rome pensait sa propre mer. Le Mare Nostrum n’apparaît pas ici comme un espace autonome, un bassin qu’on contemplerait pour lui-même dans sa forme et ses rivages : il apparaît comme un obstacle à traverser, un intervalle entre deux rives reliées par des routes maritimes qui prolongent, sans rupture conceptuelle, les routes terrestres du cursus publicus. La mer, sur la Table, n’a pas droit à un traitement différent de celui des continents qu’elle sépare : elle est elle aussi soumise à la logique du trajet, de la traversée chronométrée, du port comme simple relais parmi d’autres, où l’on change non de monture mais de navire.
Cette manière de traiter la mer comme un simple maillon du grand réseau impérial, ni plus ni moins digne d’attention géographique précise que n’importe quelle voie terrestre, révèle sans doute mieux qu’aucun autre indice à quel point Rome avait fini par intégrer la Méditerranée à son espace domestique. On ne dessine avec un tel désintérêt formel que ce qu’on connaît trop bien pour ressentir le besoin de le représenter fidèlement — de même qu’un habitant ne dessine jamais sa propre rue à l’échelle, tant elle lui est familière, alors qu’il s’appliquera à figurer avec soin une contrée lointaine et mal connue. La déformation de la Méditerranée sur la Table de Peutinger n’est donc pas un défaut de compétence cartographique : elle est, paradoxalement, la signature même de sa centralité, la preuve en creux qu’elle avait cessé d’être, pour Rome, un espace à explorer, pour devenir un espace simplement à traverser — encore et encore, route après route, relais après relais, jusqu’à ce que sa forme même s’efface derrière la seule chose qui comptait : le temps qu’il fallait pour la franchir.
Reste, au bout du rouleau déroulé, cette leçon simple et un peu déroutante : le monde n’a pas une seule vérité géographique, mais plusieurs, selon la question qu’on lui pose. Interrogée sur sa forme, la Table de Peutinger ment sans vergogne. Interrogée sur le temps qu’il faut pour la traverser, elle dit vrai avec une constance qui, dix-huit siècles plus tard, continue de tenir. Peut-être est-ce là, au fond, la définition la plus juste que l’on puisse donner d’une carte : non pas un miroir fidèle du monde, mais un instrument taillé pour une seule question, au prix de toutes les autres.
Il existe même, aujourd’hui, des projets numériques qui poussent cette parenté jusqu’à son terme logique : des planificateurs d’itinéraires en ligne permettent de calculer un trajet entre deux points de l’Empire romain en utilisant exclusivement les données de la Table, restituant heure par heure, mille par mille, le temps qu’aurait mis un voyageur antique pour aller, disons, de Lugdunum à Byzance. Le geste est ludique, presque anachronique dans sa forme — un navigateur GPS appliqué à un monde disparu — mais il révèle, mieux qu’aucun commentaire savant, la continuité profonde qui relie ce parchemin du treizième siècle à nos propres outils de navigation : la même question, posée à seize siècles de distance, celle du chemin le plus rapide entre deux points, et la même indifférence, au fond, à la forme exacte du monde qu’on traverse pour y répondre.
Repères
- Talbert, R. J. A., Rome’s World: The Peutinger Map Reconsidered, Cambridge University Press, 2010.
- Chevallier, R., Les voies romaines, Picard, 1997.
- Laurence, R., The Roads of Roman Italy: Mobility and Cultural Change, Routledge, 1999.
- Miller, K., Die Peutingerische Tafel, Stuttgart, 1887 (fac-similé et reconstitution du douzième segment).
- Thiollier-Alexandrowicz, G., Itinéraires romains en France d’après la Table de Peutinger et l’Itinéraire d’Antonin, Éditions Faton, 2000.
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