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La table de Peutinger

Et l’i­dée romaine de la distance

La table de Peu­tin­ger et l’i­dée romaine de la distance

Dépliez-la sur une table trop courte et elle déborde de par­tout : six mètres quatre-vingt-deux de long pour trente-quatre cen­ti­mètres de haut, un ruban de par­che­min qui ne res­semble à aucune carte que l’œil moderne ait appris à lire. Aucun conti­nent n’y a la forme qu’on lui connaît. La Médi­ter­ra­née elle-même, ce bas­sin que l’on croit indis­so­ciable de sa ron­deur bleue sur tous les atlas, s’y trouve écra­sée en un filet hori­zon­tal à peine plus large qu’un fleuve, pin­cée entre une Europe com­pri­mée et une Afrique réduite à une bande de sable. Et pour­tant, qui­conque a tenu un plan de métro sait déjà, sans le savoir, lire cet objet : ce n’est pas l’es­pace qu’il enre­gistre, mais le trajet.


Un rou­leau, pas une carte

Il faut d’a­bord se défaire d’un mot. On appelle cet objet une carte, tabu­la, et l’ha­bi­tude s’est prise, depuis la Renais­sance, de la com­pa­rer aux map­pe­mondes qui décorent nos murs. Mais rien dans sa forme ne relève de la car­to­gra­phie géo­mé­trique. La copie de 1265, réa­li­sée par un moine de Col­mar sur douze feuilles de par­che­min, dont onze sont aujourd’­hui conser­vées à la Biblio­thèque natio­nale de Vienne, pré­sente des dimen­sions de 6,82 mètres sur 0,34 mètre. Un ruban, donc, pen­sé pour être dérou­lé hori­zon­ta­le­ment, feuille après feuille, comme on déroule un rou­leau de papy­rus antique — ce qu’il est, maté­riel­le­ment : un volu­men dont la forme dicte déjà une manière de voya­ger avec les yeux, de gauche à droite, d’ouest en est, sans jamais embras­ser l’en­semble d’un seul regard.

Cette forme n’est pas un acci­dent de conser­va­tion. Elle est un choix, et un choix qui a un prix : la forme allon­gée du docu­ment pro­voque une défor­ma­tion consi­dé­rable du monde romain, les dis­tances nord-sud se trou­vant com­pri­mées tan­dis que les dis­tances est-ouest sont déme­su­ré­ment éti­rées. L’I­ta­lie, sur la Table, res­semble à une jambe fili­forme qui n’au­rait plus rien de la pénin­sule tra­pue que des­sinent nos cartes ; l’Es­pagne se love dans un coin, mécon­nais­sable ; l’Inde et le Gange appa­raissent à l’autre extré­mi­té du rou­leau, comme si le monde entier avait été pas­sé au lami­noir pour tenir dans la lar­geur d’un rayon­nage de biblio­thèque monastique.

Le nom même de l’ob­jet raconte son des­tin d’ob­jet trou­vé, per­du, puis retrou­vé. Il fut décou­vert en 1494 dans une biblio­thèque de Worms par Conrad Celtes, qui l’hé­ri­ta à son ami Kon­rad Peu­tin­ger, huma­niste et ama­teur d’an­ti­qui­tés ori­gi­naire d’Aug­sbourg, en 1508. Peu­tin­ger vou­lait la publier ; il mou­rut sans y par­ve­nir, et son nom, par un hasard de suc­ces­sion, res­ta atta­ché pour tou­jours à un docu­ment qu’il n’a­vait ni conçu ni com­man­dé, mais sim­ple­ment pos­sé­dé quelques décen­nies dans sa biblio­thèque aug­sbour­geoise. Il y a quelque chose de très sei­zième-siècle dans cette manière dont un objet antique se voit affu­blé, par acci­dent patri­mo­nial, du nom d’un de ses innom­brables pro­prié­taires tem­po­raires — comme si la mémoire occi­den­tale avait besoin, pour rete­nir un objet, de l’ar­ri­mer à un nom propre récent plu­tôt qu’à son auteur véri­table, per­du dans l’a­no­ny­mat de l’An­ti­qui­té tardive.

Ce que la Table montre, et ce qu’elle refuse de montrer

Ouvrez la Table et cherchez‑y des mon­tagnes fidèles, des côtes exactes, une échelle constante : vous ne trou­ve­rez rien de tel, et c’est pré­ci­sé­ment ce refus qui consti­tue son sujet. Un texte de la Biblio­thèque natio­nale d’Au­triche le for­mule sans ambages : il s’a­git, contrai­re­ment à ce que l’on pré­sente sou­vent, non pas d’une carte rou­tière au sens moderne, mais d’une repré­sen­ta­tion sché­ma­tique des réseaux rou­tiers, des étapes qui les bordent et de tout autre élé­ment notable du pay­sage, sans sou­ci d’exac­ti­tude — à l’ex­cep­tion des dis­tances, qui seules y sont figu­rées avec un soin réel.

Tout est là, dans cette excep­tion. La Table de Peu­tin­ger ment sciem­ment sur la forme du monde pour dire vrai sur une seule chose : com­bien de temps, com­bien de milles, com­bien d’é­tapes séparent un lieu d’un autre. Elle est un docu­ment qui a renon­cé à la véri­té spa­tiale au pro­fit d’une véri­té de cir­cu­la­tion. On y trouve, dis­sé­mi­nés le long des tra­cés rouges des routes, des chiffres : les dis­tances en milles romains entre chaque point d’ar­rêt. Ce ne sont pas des motifs déco­ra­tifs. Ce sont les seules don­nées que le docu­ment juge dignes d’être exactes, comme si son concep­teur avait fait, dès l’o­ri­gine, un arbi­trage impli­cite entre deux régimes de véri­té — celui de l’é­ten­due et celui du par­cours — et avait tran­ché sans hési­ter en faveur du second.

Le voca­bu­laire tech­nique latin dis­tin­guait pré­ci­sé­ment ce que la Table maté­ria­lise en sym­boles. Une agglo­mé­ra­tion pou­vait être une man­sio, un relais équi­pé d’une mul­ti­tude de ser­vices per­met­tant de nour­rir les voya­geurs et leurs mon­tures, de se repo­ser la nuit, de se laver ou de faire répa­rer un atte­lage grâce au maré­chal-fer­rant, ces man­siones jalon­nant les voies publiques tous les trente à cin­quante kilo­mètres en moyenne selon les dif­fi­cul­tés du par­cours. Elle pou­vait aus­si n’être qu’une muta­tio, un relais plus modeste, dis­po­sé tous les dix à vingt kilo­mètres, des­ti­né au simple chan­ge­ment de mon­ture et à une courte halte de rafraî­chis­se­ment. Cette dis­tinc­tion entre halte de ser­vice et halte de repos, entre l’ar­rêt qui dure une heure et celui qui dure une nuit, struc­ture en pro­fon­deur la logique du docu­ment : chaque point mar­qué sur le ruban de par­che­min n’est pas une ville au sens où nous l’en­ten­dons, mais une uni­té de temps de voyage, un point où le corps du voya­geur — ou du cour­rier impé­rial, ou du légion­naire en dépla­ce­ment — ren­contre une néces­si­té phy­sio­lo­gique : boire, dor­mir, chan­ger de cheval.

Ces relais des­ser­vaient un sys­tème dont l’am­pleur donne le ver­tige. Le cur­sus publi­cus, ser­vice des postes de l’Em­pire romain, était, avec l’ar­mée, le prin­ci­pal béné­fi­ciaire et l’u­ti­li­sa­teur prio­ri­taire de la voie romaine, et son fonc­tion­ne­ment quo­ti­dien repo­sait sur cette alter­nance de muta­tiones et de man­siones que la Table, par ses sym­boles et ses vignettes, tente de rendre lisible d’un coup d’œil : ici un simple trait, là une petite tour, ailleurs un double bâti­ment à cour inté­rieure signa­lant une étape ther­male ou un sanc­tuaire impor­tant. Le ser­vice pos­tal impé­rial n’é­tait pas ouvert à tous : il fal­lait un diplo­ma, une auto­ri­sa­tion, pour emprun­ter ce réseau éta­tique de relais — au point que des empe­reurs comme Hadrien ou Dio­clé­tien durent légi­fé­rer contre les abus d’un sys­tème dont l’en­tre­tien, assu­mé en grande par­tie par les popu­la­tions locales sous forme de cor­vée, pesait lour­de­ment sur les finances pro­vin­ciales. La vitesse elle-même variait selon l’ur­gence : un cour­rier ordi­naire pro­gres­sait par relais régu­liers, tan­dis qu’une dépêche impé­riale urgente, ache­mi­née par une équipe dédiée chan­geant de mon­ture à un rythme effré­né, pou­vait cou­vrir en un jour une dis­tance que le voya­geur ordi­naire n’au­rait par­cou­rue qu’en plu­sieurs. La Table ne dis­tingue pas ces vitesses dif­fé­ren­tielles, mais elle en pré­sup­pose l’exis­tence : elle est la carte, non du ter­ri­toire, mais du temps qu’il faut pour le traverser.

Un palimp­seste de siècles

Un vieux pro­blème hante les spé­cia­listes de la Table depuis deux siècles : à quelle date appar­tient-elle réel­le­ment ? La ques­tion, posée ain­si, appelle une réponse impos­sible, car le docu­ment est un palimp­seste tem­po­rel, une super­po­si­tion de couches his­to­riques qu’au­cune data­tion unique ne peut épui­ser. Le docu­ment men­tionne Constan­ti­nople — fon­dée en 330 — et Ravenne, éle­vée au rang de capi­tale impé­riale en 402, ce qui invi­te­rait à situer sa com­po­si­tion, ou du moins sa mise à jour, au tour­nant du cin­quième siècle. Mais il men­tionne éga­le­ment Pom­péi, ville détruite en 79 par l’é­rup­tion du Vésuve et absente, par défi­ni­tion, de toute réa­li­té admi­nis­tra­tive pos­té­rieure à cette date. Le docu­ment porte donc, cou­sues ensemble sur un même sup­port, des infor­ma­tions sépa­rées par plus de trois siècles — un peu comme si une carte rou­tière contem­po­raine indi­quait encore, sans les dis­tin­guer, des relais de che­vaux du Second Empire et des auto­routes construites hier.

L’hy­po­thèse la plus géné­ra­le­ment admise fait remon­ter l’an­cêtre de la Table à un pro­jet impé­rial bien plus ancien encore : celui de Mar­cus Vip­sa­nius Agrip­pa, géné­ral, archi­tecte et confi­dent de l’empereur Auguste, qui aurait fait gra­ver dans la pierre une carte du monde romain, expo­sée dans le Por­ti­cus Vip­sa­nia, dans la zone du Cam­pus Agrip­pae à Rome, à proxi­mi­té de l’A­ra Pacis. Une carte monu­men­tale, donc, des­ti­née à être vue par les citoyens de la capi­tale — un geste de pro­pa­gande impé­riale autant qu’un outil admi­nis­tra­tif, rap­pe­lant à cha­cun l’é­ten­due et l’ordre du monde qu’Au­guste venait de paci­fier. Cette carte de marbre a dis­pa­ru ; on ignore jus­qu’à sa forme exacte. Mais la tra­di­tion qui asso­cie la Table de Peu­tin­ger à ce pro­to­type augus­téen — sans preuve maté­rielle directe, il faut le sou­li­gner, et le lien reste une hypo­thèse phi­lo­lo­gique plu­tôt qu’une cer­ti­tude archéo­lo­gique — vou­drait que le rou­leau conser­vé à Vienne soit le loin­tain écho, reco­pié, remis à jour, trans­for­mé au fil des siècles par des scribes suc­ces­sifs, d’un geste poli­tique de l’aube de l’Empire.

Entre cette ori­gine hypo­thé­tique et la copie de 1265, il faut ima­gi­ner plu­sieurs états inter­mé­diaires : une ver­sion tar­do-antique, datée par cer­tains cher­cheurs du qua­trième siècle et par­fois attri­buée — sans cer­ti­tude non plus — à un cer­tain Cas­to­rius, d’où le nom alter­na­tif de « Carte des étapes de Cas­to­rius » ; puis une copie caro­lin­gienne, dont l’exis­tence est déduite plu­tôt qu’at­tes­tée ; puis, enfin, le geste du moine copiste de Col­mar qui, au milieu du trei­zième siècle, reco­pia le tout sur les feuilles de par­che­min aujourd’­hui conser­vées. Chaque copiste, on peut le sup­po­ser sans grand risque, aura ajou­té ou omis un détail, cor­ri­gé ou cor­rom­pu un nom de lieu, sans que le docu­ment signale jamais ses propres strates. La Table ne se pré­sente pas comme un texte à appa­reil cri­tique : elle s’offre comme un tout conti­nu, homo­gène en appa­rence, alors qu’elle est en réa­li­té un dépôt géo­lo­gique d’in­for­ma­tions d’âges dis­pa­rates, com­pa­rable à ces lits de sédi­ments où l’œil du géo­logue seul sait dis­tin­guer les époques que l’œil du pro­me­neur voit comme une seule paroi de roche.

Rome contre la géo­mé­trie grecque

Il existe une autre manière de racon­ter le monde antique, et elle vient de Grèce. Éra­tos­thène avait cal­cu­lé, au troi­sième siècle avant notre ère, la cir­con­fé­rence de la terre par la tri­an­gu­la­tion et l’ombre por­tée ; Pto­lé­mée, quatre siècles plus tard à Alexan­drie, avait pro­po­sé un sys­tème de coor­don­nées — lati­tude et lon­gi­tude — per­met­tant en théo­rie de repla­cer chaque lieu du monde connu sur une grille abs­traite et cohé­rente. Cette tra­di­tion grecque, héri­tière d’une géo­mé­trie qui pense l’es­pace de façon abso­lue, indé­pen­dam­ment de tout corps qui le tra­ver­se­rait, est celle qui a fini par triom­pher dans notre ima­gi­naire car­to­gra­phique : c’est elle qui, via les Arabes puis les huma­nistes de la Renais­sance redé­cou­vrant la Géo­gra­phie de Pto­lé­mée, a fon­dé la car­to­gra­phie moderne, celle des pro­jec­tions, des échelles constantes, des méridiens.

La Table de Peu­tin­ger appar­tient à un tout autre lignage, typi­que­ment romain celui-là : celui de l’iti­ne­ra­rium, le guide de voyage. Le docu­ment jumeau le plus proche, l’Iti­né­raire d’An­to­nin, s’en dis­tingue d’ailleurs par un détail révé­la­teur : c’est un iti­ne­ra­rium adno­ta­tum, un texte pur, une simple liste écrite de lieux et de dis­tances, datant de la fin du troi­sième siècle ou du milieu du qua­trième, connu par vingt manus­crits allant du sep­tième au quin­zième siècle, qui décrit deux cent cin­quante-cinq voies, sta­tions et iti­né­raires le long des prin­ci­pales routes romaines à tra­vers l’Em­pire, ain­si que les dis­tances qui les séparent, mais qui, à la dif­fé­rence de la Table, ne com­porte aucune repré­sen­ta­tion gra­phique. La Table de Peu­tin­ger, elle, est un iti­ne­ra­rium pic­tum : le même prin­cipe, mais mis en image. Deux for­mats, une seule logique — celle de l’é­nu­mé­ra­tion séquen­tielle des étapes, du cha­pe­let de noms et de chiffres qu’un voya­geur égrène men­ta­le­ment, plu­tôt que celle de la carte au sens pto­lé­méen, où chaque point pos­sède une posi­tion abso­lue et véri­fiable indé­pen­dam­ment de tout trajet.

Cette oppo­si­tion entre pen­sée géo­mé­trique et pen­sée iti­né­rante n’est pas seule­ment tech­nique ; elle tra­duit deux rap­ports dif­fé­rents à l’es­pace lui-même. Le géo­mètre grec demande : où est ce lieu ? Le voya­geur romain demande : com­bien de temps me faut-il pour l’at­teindre, et par où dois-je pas­ser ? La pre­mière ques­tion sup­pose un point de vue sur­plom­bant, une sorte d’œil divin capable d’embrasser le monde entier depuis l’ex­té­rieur. La seconde sup­pose un corps en mou­ve­ment, ins­crit dans le monde qu’il tra­verse, inca­pable de le voir autre­ment que suc­ces­si­ve­ment, route après route, relais après relais. Les phi­lo­sophes de l’es­pace ont un mot pour cette seconde expé­rience : l’es­pace hodo­lo­gique — du grec hodos, le che­min — soit un espace qui n’existe, pour celui qui le vit, que comme une suite de tra­jets pos­sibles, et non comme une éten­due homo­gène et mesu­rable de l’ex­té­rieur. La Table de Peu­tin­ger est sans doute le plus grand docu­ment hodo­lo­gique qui nous soit par­ve­nu de l’An­ti­qui­té : un espace pen­sé depuis l’in­té­rieur du voyage, jamais depuis le ciel.

Il faut mesu­rer, pour bien sai­sir cet écart, l’am­bi­tion pro­pre­ment ver­ti­gi­neuse du pro­jet grec auquel la Table tourne le dos. Éra­tos­thène, biblio­thé­caire d’A­lexan­drie, avait eu l’i­dée de com­pa­rer l’angle d’in­ci­dence du soleil à midi, le jour du sol­stice d’é­té, entre deux villes égyp­tiennes dis­tantes d’une dis­tance connue — Syène et Alexan­drie — pour en déduire, par un simple rai­son­ne­ment de pro­por­tion­na­li­té géo­mé­trique, la cir­con­fé­rence totale du globe ter­restre, avec une marge d’er­reur qui reste, aujourd’­hui encore, la stu­peur des his­to­riens des sciences. Pto­lé­mée, quelques siècles plus tard, avait pous­sé plus loin cette logique abs­traite en dres­sant les tables de coor­don­nées de sa Géo­gra­phie : plu­sieurs mil­liers de lieux, cha­cun assi­gné à une lati­tude et une lon­gi­tude pré­cises, per­met­tant en théo­rie de recons­ti­tuer n’im­porte quelle por­tion du monde connu sur une grille mathé­ma­tique cohé­rente, indé­pen­dante de tout tra­jet effec­ti­ve­ment par­cou­ru. Cette pen­sée-là exige un point de vue que nul mor­tel n’oc­cupe jamais réel­le­ment : celui d’un œil pla­cé au-des­sus du monde, capable de le sai­sir tout entier dans sa forme réelle, sans jamais avoir à le tra­ver­ser à pied.

Faut-il y voir une infé­rio­ri­té romaine face à la sophis­ti­ca­tion mathé­ma­tique grecque ? Ce serait un contre­sens. L’ad­mi­nis­tra­tion impé­riale n’a­vait nul besoin de savoir si telle cité se situait à telle lati­tude pré­cise ; elle avait un besoin vital, en revanche, de savoir com­bien de jours un cour­rier met­trait pour por­ter une dépêche de Lyon à Antioche, com­bien de relais un déta­che­ment de troupes devrait fran­chir pour rejoindre la fron­tière danu­bienne, où trou­ver le pro­chain gîte d’é­tape avant la nuit. Rome a pro­duit une pen­sée de l’es­pace fonc­tion­nelle, adap­tée aux besoins d’un empire tenu ensemble par ses routes bien plus que par une conscience géo­mé­trique de son éten­due. La dis­tance, pour Rome, ne se mesure pas en degrés d’arc mais en jours de marche — un pié­ton par­cou­rant envi­ron vingt à trente kilo­mètres par jour, un cava­lier pou­vant atteindre cin­quante à soixante kilo­mètres, si bien que tra­ver­ser l’Em­pire d’est en ouest, de l’Es­pagne à la Syrie, pou­vait prendre plu­sieurs mois. Ce sont ces rythmes-là, ces vitesses de corps humains et de che­vaux fati­gués, que la Table encode dans ses chiffres, non les degrés abs­traits d’un globe idéal.

Le mille, la borne, le rythme de la route

Rien n’in­carne mieux cette concep­tion romaine de la dis­tance que la borne mil­liaire, ce jalon de pierre plan­té au bord de chaque voie impé­riale tous les mille pas romains, soit envi­ron mille quatre cent quatre-vingts mètres. On ima­gine mal, depuis notre époque de bornes kilo­mé­triques dis­crètes, ce que repré­sen­tait cette maté­ria­li­sa­tion sys­té­ma­tique de l’es­pace par­cou­ru : un empire tout entier ponc­tué, à inter­valles régu­liers et pré­vi­sibles, de mar­queurs indi­quant au voya­geur com­bien de milles le sépa­raient encore de la pro­chaine ville, ou com­bien il en avait déjà ava­lé depuis la pré­cé­dente. La dis­tance, à Rome, n’é­tait pas une abs­trac­tion car­to­gra­phique : c’é­tait une expé­rience ryth­mée, comp­tée, jalon­née, presque tac­tile, que chaque voya­geur — séna­teur en litière, légion­naire en marche for­cée, mar­chand menant ses mules — vivait lit­té­ra­le­ment pas après pas, borne après borne.

La Table de Peu­tin­ger trans­pose ce vécu en signes gra­phiques. Chaque relais y est figu­ré par une petite vignette dont la com­plexi­té varie selon l’im­por­tance du lieu : un simple trait cou­dé pour une modeste muta­tio, une double tou­relle pour une ville de gar­ni­son, une archi­tec­ture éla­bo­rée à colon­nades et fron­tons pour les capi­tales — Rome, Constan­ti­nople, Antioche — figu­rées en médaillons presque allé­go­riques, cha­cune assise sur un trône, tenant globe et sceptre, comme des figures per­son­ni­fiées de la puis­sance impé­riale plu­tôt que comme des plans urbains réa­listes. Entre ces vignettes, les traits rouges des routes ser­pentent, ponc­tués des chiffres de dis­tance en milles. Le tout com­pose un lan­gage gra­phique entiè­re­ment subor­don­né à une seule ques­tion pra­tique : par où pas­ser, et com­bien de temps cela prendra-t-il ?

On ignore avec cer­ti­tude si la Table, dans sa forme antique ori­gi­nelle, ser­vait réel­le­ment d’ou­til de navi­ga­tion au sens où un voya­geur l’au­rait dérou­lée sur ses genoux pour pla­ni­fier un tra­jet — l’hy­po­thèse est sédui­sante mais reste débat­tue par­mi les spé­cia­listes, cer­tains y voyant plu­tôt un docu­ment de pres­tige ou d’en­sei­gne­ment, une syn­thèse savante de l’es­pace impé­rial des­ti­née à un usage admi­nis­tra­tif ou péda­go­gique plu­tôt qu’à l’o­rien­ta­tion concrète sur le ter­rain. Ce qui est cer­tain, en revanche, c’est que la logique qui la struc­ture — celle du par­cours seg­men­té, du point à point, de la dis­tance chif­frée entre deux étapes suc­ces­sives — est rigou­reu­se­ment iden­tique à celle que sui­vait, sans image aucune, le voya­geur muni du seul Iti­né­raire d’An­to­nin, ou même celui qui ne dis­po­sait d’au­cun texte et s’en remet­tait sim­ple­ment aux bornes mil­liaires et à la mémoire orale des routes, trans­mise de relais en relais par les auber­gistes et les conduc­teurs de mules.

Les dis­tances mesu­rées, les formes sacrifiées

Reve­nons à ce para­doxe qui défi­nit tout le docu­ment : une carte qui déforme tout, sauf l’es­sen­tiel. Cette exac­ti­tude sélec­tive a un nom savant, la « dis­tan­cia­tion direc­tion­nelle » — les cher­cheurs ayant mon­tré que si les formes des conti­nents et les pro­por­tions géné­rales sont gros­siè­re­ment fan­tai­sistes sur la Table, les dis­tances entre relais suc­ces­sifs, elles, cor­res­pondent sou­vent avec une pré­ci­sion remar­quable à la réa­li­té du ter­rain, une fois qu’on tient compte du mille romain. Cette double nature — fan­tai­sie topo­lo­gique, rigueur métrique locale — a long­temps dérou­té les car­to­graphes modernes qui, cher­chant à super­po­ser la Table à une carte actuelle, échouaient inva­ria­ble­ment, avant de com­prendre qu’il fal­lait ces­ser de cher­cher une cor­res­pon­dance de forme et se concen­trer sur la seule cor­res­pon­dance de dis­tance, route par route, tron­çon par tronçon.

Cette logique explique aus­si pour­quoi la Table demeure, aujourd’­hui encore, une source de pre­mière impor­tance pour les archéo­logues et les topo­ny­mistes. Elle recense des noms de lieux, des sanc­tuaires, des cours d’eau et des mas­sifs mon­ta­gneux qu’au­cune autre source antique ne men­tionne, per­met­tant par­fois d’i­den­ti­fier l’emplacement exact d’une cité dis­pa­rue sim­ple­ment en addi­tion­nant les dis­tances qui la séparent de deux points connus, de part et d’autre, sur le même seg­ment de route. On a ain­si pu loca­li­ser des man­siones dont plus aucune trace archéo­lo­gique visible ne sub­sis­tait en sur­face, uni­que­ment parce que la Table indi­quait qu’elles se trou­vaient à tant de milles d’un point encore iden­ti­fiable aujourd’­hui. Le docu­ment fan­tai­siste dans sa forme devient, par cette rigueur métrique interne, un ins­tru­ment de pré­ci­sion presque scien­ti­fique — pour­vu qu’on accepte de ne jamais lui deman­der ce qu’il n’a jamais pro­mis de four­nir : une image fidèle de l’é­ten­due du monde.

Le monde selon Rome : de l’É­cosse à la Chine

Il faut, pour mesu­rer l’am­bi­tion du docu­ment, en évo­quer l’é­chelle géo­gra­phique totale. Le rou­leau, dans son état actuel, com­prend le monde tel que les Romains le connais­saient, de la Bre­tagne jus­qu’au Gange, la por­tion la plus occi­den­tale — l’Es­pagne, le Maroc, les îles Bri­tan­niques — ayant dis­pa­ru avec le dou­zième feuillet per­du, aujourd’­hui recons­ti­tué par conjec­ture depuis les tra­vaux de Kon­rad Mil­ler à la fin du dix-neu­vième siècle. Mais à l’autre extré­mi­té, la Table ne s’ar­rête pas aux fron­tières de l’Em­pire : elle men­tionne jus­qu’à la Chine, ain­si que l’île de Cey­lan sous son nom antique de Tapro­bane, et le Gange lui-même, bien au-delà de toute pré­sence mili­taire ou admi­nis­tra­tive romaine. Cette exten­sion orien­tale tra­hit une chose essen­tielle : la Table n’est pas seule­ment un docu­ment d’ad­mi­nis­tra­tion inté­rieure de l’Em­pire, elle est aus­si une image men­tale du monde connu dans son entier, y com­pris ses marges les plus loin­taines, celles que les mar­chands seuls — jamais les légions — avaient atteintes, au terme de routes cara­va­nières reliant la Médi­ter­ra­née aux comp­toirs de l’o­céan Indien.

Cette coexis­tence, sur un même sup­port, de l’es­pace stric­te­ment admi­nis­tré du cur­sus publi­cus et de l’es­pace flou, qua­si légen­daire, des confins indiens, est en elle-même signi­fi­ca­tive de la manière dont Rome pen­sait son rap­port au monde exté­rieur. Plus on s’é­loigne du centre, plus les dis­tances chif­frées se raré­fient, plus les vignettes s’ap­pau­vrissent, plus le docu­ment glisse insen­si­ble­ment du registre admi­nis­tra­tif vers le registre de l’i­ma­gi­naire géo­gra­phique — sans jamais, cepen­dant, mar­quer de rup­ture nette entre les deux. La Table ignore la dis­tinc­tion moderne entre carte scien­ti­fique et carte de curio­si­tés : elle mêle, sur un conti­nuum inin­ter­rom­pu, le relais rou­tier véri­fiable à la mer­veille orien­tale à peine esquis­sée, exac­te­ment comme le voya­geur antique lui-même pas­sait, sans tran­si­tion per­cep­tible, de la route bien bali­sée du limes danu­bien aux rumeurs incer­taines rap­por­tées par les cara­va­niers sur ce qui exis­tait plus loin encore.

Six cou­leurs pour un empire

On oublie sou­vent, à force de ne connaître la Table qu’à tra­vers des repro­duc­tions en noir et blanc glis­sées dans les manuels, qu’elle est en réa­li­té un objet colo­ré, presque cha­toyant, où six teintes se répondent tout au long du rou­leau : le noir de l’encre pour l’es­sen­tiel des ins­crip­tions, le rouge pour le tra­cé conti­nu des routes elles-mêmes — un fil inin­ter­rom­pu qui court d’un bout à l’autre du par­che­min comme l’ar­tère cen­trale d’un corps —, le vert pour les forêts et cer­tains reliefs, le jaune pour d’autres mas­sifs mon­ta­gneux figu­rés en chaîne de crêtes sty­li­sées, le bleu pour les mers et les grands fleuves, et une teinte rosée réser­vée aux ter­ri­toires ou aux bâti­ments qu’on a vou­lu dis­tin­guer par leur impor­tance. Cette palette n’a rien d’ar­bi­traire : elle orga­nise une hié­rar­chie de lec­ture, un code que l’œil du voya­geur antique — ou du moins celui du pos­ses­seur let­tré de la carte, capable d’en déchif­frer les conven­tions — appre­nait à recon­naître d’un coup d’œil, sans avoir besoin de lire chaque légende.

Les vignettes elles-mêmes obéissent à une gra­da­tion soi­gneu­se­ment pen­sée. Une bour­gade sans pré­ten­tion n’est qu’un simple coude du tra­cé rouge, à peine mar­qué d’un point ; une étape ther­male ou un sanc­tuaire un peu fré­quen­té mérite une petite construc­tion à double pignon ; une cité pro­vin­ciale de rang moyen se voit accor­der une tou­relle ou un rem­part sty­li­sé ; et au som­met de cette hié­rar­chie gra­phique trônent les trois capi­tales de l’Em­pire tar­dif — Rome, Constan­ti­nople, Antioche — cha­cune repré­sen­tée par une figure allé­go­rique fémi­nine assise sur un trône, cou­ron­née, tenant globe, sceptre ou lance, comme des divi­ni­tés tuté­laires plu­tôt que comme des plans urbains. Rome elle-même n’y est iden­ti­fiable par aucune topo­gra­phie recon­nais­sable : ni le Tibre, ni le Capi­tole, ni le Coli­sée n’y appa­raissent de façon dis­tincte. Ce qui compte n’est pas la ville en tant que lieu phy­sique, mais la ville en tant que rang dans la hié­rar­chie impé­riale — un prin­cipe qui, une fois de plus, confirme que le docu­ment tout entier pense l’es­pace en termes de fonc­tion et d’im­por­tance rela­tive, jamais en termes de forme ou de posi­tion exacte.

Peu­tin­ger, huma­niste d’Augsbourg

Il vaut la peine de s’ar­rê­ter un ins­tant sur l’homme dont le docu­ment porte le nom, ne serait-ce que pour mesu­rer l’é­cart entre son monde et celui qui avait pro­duit l’ob­jet qu’il pos­sé­da. Kon­rad Peu­tin­ger appar­te­nait à cette géné­ra­tion d’hu­ma­nistes alle­mands du tour­nant du sei­zième siècle qui, depuis les villes mar­chandes de l’Em­pire — Aug­sbourg, Nurem­berg, Bâle —, redé­cou­vraient fié­vreu­se­ment les textes et les objets de l’An­ti­qui­té, les col­lec­tion­naient, les anno­taient, rêvaient de les faire impri­mer pour le béné­fice de toute la Répu­blique des Lettres. Juriste de for­ma­tion, conseiller de la ville d’Aug­sbourg, cor­res­pon­dant des cercles savants de son temps, Peu­tin­ger incar­nait un type d’é­ru­dit dont la carte de Vienne n’é­tait, en réa­li­té, qu’une pièce par­mi d’autres dans un cabi­net bien plus vaste d’ins­crip­tions romaines, de mon­naies antiques et de manus­crits rares.

Le fait qu’il n’ait jamais publié la Table — mal­gré son inten­tion affi­chée de le faire — en dit long sur les aléas de la trans­mis­sion savante à cette époque : com­bien de pro­jets d’é­di­tion huma­niste sont-ils res­tés inache­vés, faute de temps, de moyens, ou sim­ple­ment parce que la mort a devan­cé l’é­ru­dit ? Ce n’est qu’a­près sa dis­pa­ri­tion, par le relais d’autres savants — Mar­cus Wel­ser d’a­bord, puis Abra­ham Orte­lius, le grand car­to­graphe anver­sois déjà célèbre pour son propre atlas du monde moderne — que des ver­sions gra­vées de la Table com­men­cèrent à cir­cu­ler, à la toute fin du sei­zième siècle. Il y a une iro­nie dis­crète dans le fait que ce docu­ment conçu pour dire la vitesse et l’ef­fi­ca­ci­té de la cir­cu­la­tion impé­riale romaine ait mis, lui, plus d’un siècle à cir­cu­ler sim­ple­ment d’un éru­dit à un autre avant de trou­ver son pre­mier imprimeur.

Après Peu­tin­ger : une seconde vie savante

Le des­tin post­hume du docu­ment mérite qu’on s’y attarde, car il éclaire une dimen­sion sup­plé­men­taire de son sta­tut d’ob­jet his­to­rique. Après la mort de Kon­rad Peu­tin­ger sans avoir publié la carte, le rou­leau pas­sa de mains en mains par­mi les éru­dits et les col­lec­tion­neurs euro­péens, avant d’être fina­le­ment acquis par la Biblio­thèque impé­riale de Vienne au dix-hui­tième siècle, où il demeure conser­vé depuis. Entre-temps, plu­sieurs copies gra­vées et édi­tions savantes avaient déjà com­men­cé à cir­cu­ler, notam­ment celle publiée à la fin du sei­zième siècle par Abra­ham Orte­lius à par­tir d’une édi­tion anté­rieure de Mar­kus Wel­ser — la Table connais­sait ain­si, dès la Renais­sance, un début de dif­fu­sion impri­mée qui la fai­sait pas­ser du sta­tut d’u­ni­cum manus­crit à celui d’ob­jet repro­duc­tible, étu­dié dans les cabi­nets savants de toute l’Europe.

C’est cepen­dant à la fin du dix-neu­vième siècle que le docu­ment connut sa véri­table résur­rec­tion scien­ti­fique, grâce au tra­vail méti­cu­leux de Kon­rad Mil­ler, qui en pro­dui­sit un fac-simi­lé com­plet et une recons­ti­tu­tion conjec­tu­rale du feuillet occi­den­tal per­du — celui qui aurait dû mon­trer l’Es­pagne, le Maroc et les îles Bri­tan­niques. Le tra­vail de Mil­ler, bien que cri­ti­qué depuis sur cer­tains points de détail, demeure la base de toute étude moderne de la Table, et sa recons­ti­tu­tion du dou­zième seg­ment, pure­ment hypo­thé­tique, conti­nue d’être repro­duite dans la plu­part des édi­tions actuelles, avec la men­tion expli­cite qu’il s’a­git là d’une conjec­ture savante et non d’un frag­ment authen­tique retrou­vé. Plus récem­ment, l’his­to­rien Richard Tal­bert a pro­po­sé une relec­ture d’en­semble du docu­ment, remet­tant en ques­tion cer­taines data­tions tra­di­tion­nelles et sug­gé­rant une genèse plus tar­dive et plus com­plexe qu’on ne le pen­sait aupa­ra­vant — signe que ce par­che­min vieux de huit siècles conti­nue, aujourd’­hui encore, de sus­ci­ter la contro­verse savante et de résis­ter à toute data­tion définitive.

Le plan de métro et la Table

Il y a une manière très simple, presque tri­viale, de retrou­ver dans notre quo­ti­dien la logique exacte qui gou­verne la Table de Peu­tin­ger : il suf­fit d’ou­vrir un plan de métro. Aucun plan de métro au monde ne res­pecte l’é­chelle réelle des dis­tances entre les sta­tions, ni la géo­mé­trie exacte des lignes qu’il repré­sente ; tous com­priment, étirent, redressent en angles droits des tra­jets qui, dans la réa­li­té sou­ter­raine, ser­pentent et s’in­clinent de façon bien plus chao­tique. Et pour­tant, ces plans fonc­tionnent par­fai­te­ment, parce qu’ils répondent à la seule ques­tion qui importe à l’u­sa­ger : dans quel ordre se suc­cèdent les sta­tions, et com­bien de cor­res­pon­dances faut-il emprun­ter pour aller d’un point à un autre ? La forme du réseau y est sacri­fiée sans remords à la lisi­bi­li­té du trajet.

La Table de Peu­tin­ger pro­cède exac­te­ment de la même manière, dix-sept ou dix-huit siècles avant l’in­ven­tion du métro, et c’est peut-être la meilleure façon de com­prendre pour­quoi ce docu­ment, si étran­ger à notre œil habi­tué aux cartes satel­lites, obéit pour­tant à une logique par­fai­te­ment ration­nelle, et même d’une cer­taine manière très moderne. Le car­to­graphe romain — s’il faut employer ce mot, faute de mieux, pour un scribe qui pen­sait sans doute son tra­vail en termes bien dif­fé­rents des nôtres — avait com­pa­ré impli­ci­te­ment les deux véri­tés pos­sibles de l’es­pace : celle de la forme, et celle du par­cours. Il avait choi­si la seconde, parce que c’é­tait elle, et non l’autre, qui ser­vait l’Em­pire : ses cour­riers, ses légions, ses gou­ver­neurs de pro­vince en tour­née d’ins­pec­tion, ses mar­chands ache­mi­nant l’huile, le vin et le blé d’un bout à l’autre d’un monde tenu ensemble, avant tout, par ses routes.

Ce que la Médi­ter­ra­née devient sur ce ruban

Et la Médi­ter­ra­née, dans tout cela ? Elle se trouve écra­sée, comme on l’a dit, en un ruban hori­zon­tal déri­soire au regard de sa véri­table éten­due — mais cet écra­se­ment même dit quelque chose d’es­sen­tiel sur la manière dont Rome pen­sait sa propre mer. Le Mare Nos­trum n’ap­pa­raît pas ici comme un espace auto­nome, un bas­sin qu’on contem­ple­rait pour lui-même dans sa forme et ses rivages : il appa­raît comme un obs­tacle à tra­ver­ser, un inter­valle entre deux rives reliées par des routes mari­times qui pro­longent, sans rup­ture concep­tuelle, les routes ter­restres du cur­sus publi­cus. La mer, sur la Table, n’a pas droit à un trai­te­ment dif­fé­rent de celui des conti­nents qu’elle sépare : elle est elle aus­si sou­mise à la logique du tra­jet, de la tra­ver­sée chro­no­mé­trée, du port comme simple relais par­mi d’autres, où l’on change non de mon­ture mais de navire.

Cette manière de trai­ter la mer comme un simple maillon du grand réseau impé­rial, ni plus ni moins digne d’at­ten­tion géo­gra­phique pré­cise que n’im­porte quelle voie ter­restre, révèle sans doute mieux qu’au­cun autre indice à quel point Rome avait fini par inté­grer la Médi­ter­ra­née à son espace domes­tique. On ne des­sine avec un tel dés­in­té­rêt for­mel que ce qu’on connaît trop bien pour res­sen­tir le besoin de le repré­sen­ter fidè­le­ment — de même qu’un habi­tant ne des­sine jamais sa propre rue à l’é­chelle, tant elle lui est fami­lière, alors qu’il s’ap­pli­que­ra à figu­rer avec soin une contrée loin­taine et mal connue. La défor­ma­tion de la Médi­ter­ra­née sur la Table de Peu­tin­ger n’est donc pas un défaut de com­pé­tence car­to­gra­phique : elle est, para­doxa­le­ment, la signa­ture même de sa cen­tra­li­té, la preuve en creux qu’elle avait ces­sé d’être, pour Rome, un espace à explo­rer, pour deve­nir un espace sim­ple­ment à tra­ver­ser — encore et encore, route après route, relais après relais, jus­qu’à ce que sa forme même s’ef­face der­rière la seule chose qui comp­tait : le temps qu’il fal­lait pour la franchir.

Reste, au bout du rou­leau dérou­lé, cette leçon simple et un peu dérou­tante : le monde n’a pas une seule véri­té géo­gra­phique, mais plu­sieurs, selon la ques­tion qu’on lui pose. Inter­ro­gée sur sa forme, la Table de Peu­tin­ger ment sans ver­gogne. Inter­ro­gée sur le temps qu’il faut pour la tra­ver­ser, elle dit vrai avec une constance qui, dix-huit siècles plus tard, conti­nue de tenir. Peut-être est-ce là, au fond, la défi­ni­tion la plus juste que l’on puisse don­ner d’une carte : non pas un miroir fidèle du monde, mais un ins­tru­ment taillé pour une seule ques­tion, au prix de toutes les autres.


Il existe même, aujourd’­hui, des pro­jets numé­riques qui poussent cette paren­té jus­qu’à son terme logique : des pla­ni­fi­ca­teurs d’i­ti­né­raires en ligne per­mettent de cal­cu­ler un tra­jet entre deux points de l’Em­pire romain en uti­li­sant exclu­si­ve­ment les don­nées de la Table, res­ti­tuant heure par heure, mille par mille, le temps qu’au­rait mis un voya­geur antique pour aller, disons, de Lug­du­num à Byzance. Le geste est ludique, presque ana­chro­nique dans sa forme — un navi­ga­teur GPS appli­qué à un monde dis­pa­ru — mais il révèle, mieux qu’au­cun com­men­taire savant, la conti­nui­té pro­fonde qui relie ce par­che­min du trei­zième siècle à nos propres outils de navi­ga­tion : la même ques­tion, posée à seize siècles de dis­tance, celle du che­min le plus rapide entre deux points, et la même indif­fé­rence, au fond, à la forme exacte du monde qu’on tra­verse pour y répondre.

Repères

  • Tal­bert, R. J. A., Rome’s World: The Peu­tin­ger Map Recon­si­de­red, Cam­bridge Uni­ver­si­ty Press, 2010.
  • Che­val­lier, R., Les voies romaines, Picard, 1997.
  • Lau­rence, R., The Roads of Roman Ita­ly: Mobi­li­ty and Cultu­ral Change, Rout­ledge, 1999.
  • Mil­ler, K., Die Peu­tin­ge­rische Tafel, Stutt­gart, 1887 (fac-simi­lé et recons­ti­tu­tion du dou­zième segment).
  • Thiol­lier-Alexan­dro­wicz, G., Iti­né­raires romains en France d’a­près la Table de Peu­tin­ger et l’I­ti­né­raire d’An­to­nin, Édi­tions Faton, 2000.

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