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Les cyclades

Avant la tha­las­so­cra­tie crétoise

Les Cyclades avant la tha­las­so­cra­tie crétoise

Mille ans avant que Minos n’existe, même comme rumeur, un archi­pel avait déjà inven­té sa manière de tra­ver­ser la mer. On l’a long­temps lu comme la pro­vince d’une Crète rayon­nante. C’est l’in­verse : la Crète est arri­vée dans un monde qui navi­guait depuis toujours.


L’ar­chi­pel qu’on voit

Le fer­ry sort du Pirée avant l’aube et, pen­dant deux heures, on ne voit rien : une eau plate, cou­leur d’ar­doise, et la côte attique qui se défait der­rière. Puis, quelque part au large de Kéa, quelque chose change. Une masse sombre monte à tri­bord, puis une autre à l’a­vant, puis une troi­sième plus loin, et à par­tir de ce moment-là et jus­qu’à la fin du voyage il n’y aura plus jamais d’ho­ri­zon vide. Une île en cache une autre, la libère, la reprend. On avance dans un décor qui se recom­pose sans cesse, et l’on com­prend, phy­si­que­ment, une chose que les cartes disent mal : dans les Cyclades, on ne quitte jamais tout à fait la terre des yeux.

C’est là le fait pre­mier, celui dont tout découle. L’ar­chi­pel compte plus de deux cents îles et îlots, dont une tren­taine seule­ment ont por­té des vil­lages durables, et il tient à peu près dans un car­ré de deux cents kilo­mètres de côté. Les dis­tances entre les terres se comptent en heures de rame, pas en jours de tra­ver­sée. Depuis les hau­teurs de Naxos, on dis­tingue Paros, Amor­gos, une par­tie des Petites Cyclades, par­fois la ligne pâle d’Ios. Depuis Syros, on tient Tinos, Myko­nos, Délos. L’in­ter­vi­si­bi­li­té — ce mot d’ar­chéo­logue, laid mais exact — est la struc­ture pro­fonde de cette his­toire. Un homme qui monte sur une crête au cré­pus­cule voit où sont les autres. Il voit leurs feux. Il sait où il ira demain, et il sait com­bien de temps il lui fau­dra pour y aller.

Le mot d’archi­pel est né ici. Le grec byzan­tin arkhi­pe­la­gos — le péla­gos prin­ci­pal, la mer par excel­lence — dési­gnait l’É­gée et rien d’autre ; ce n’est qu’à l’u­sage, par les por­tu­lans ita­liens qui mul­ti­pliaient les îlots sur leurs cartes, que le nom de la mer a glis­sé vers la chose qui la par­sème, jus­qu’à deve­nir appli­cable aux Baha­mas ou aux Tua­mo­tu. L’É­gée est si com­plè­te­ment rem­plie d’îles que sa mer et ses îles sont deve­nues un seul mot. Quant aux Cyclades, elles doivent leur nom au kyk­los, le cercle qu’elles forment autour de Délos — appel­la­tion clas­sique, tar­dive de deux mil­lé­naires par rap­port à ce dont nous par­lons ici, et qui pro­jette sur un cha­pe­let de terres une cen­tra­li­té reli­gieuse qui n’exis­tait pas encore. La géo­gra­phie qu’on nous a apprise est presque tou­jours en retard d’une civilisation.

Sous les îles, le socle. La chaîne cycla­dique est un mas­sif ancien, méta­mor­phique, écra­sé puis sou­le­vé, dont l’é­ro­sion a mis à nu des marbres d’une qua­li­té que la Médi­ter­ra­née n’é­gale nulle part ailleurs : celui de Paros, trans­lu­cide sur trois ou quatre cen­ti­mètres, celui de Naxos, plus gre­nu. Naxos donne aus­si l’é­me­ri, ce corin­don noir dont on ne fait rien de beau mais avec lequel on use et polit tout le reste. À l’ouest et au sud, l’arc vol­ca­nique — Milos, San­to­rin — a dépo­sé obsi­diennes, soufres, terres colo­rées ; Séri­phos et Siph­nos portent du fer, du plomb argen­ti­fère, du cuivre. Ce n’est pas un archi­pel riche : c’est un archi­pel spé­cia­li­sé. Chaque île détient une chose que les autres n’ont pas, et aucune ne détient tout. Il n’existe pas de meilleure recette pour fabri­quer, sur la longue durée, l’o­bli­ga­tion de naviguer.

Il faut y ajou­ter le vent. En été, les été­siens — du grec etos, l’an­née : « les vents annuels », que les Turcs appel­le­ront le mel­tem — des­cendent du nord avec une régu­la­ri­té de métro­nome et rendent la mer méchante à par­tir de midi. Ils imposent une dis­ci­pline : on part tôt, on navigue le matin, on relâche l’a­près-midi. La des­cente vers le sud est por­tée, la remon­tée vers le nord est un tra­vail. Toute la logis­tique de l’ar­chi­pel, du troi­sième mil­lé­naire aux fer­ries d’au­jourd’­hui, tient dans cette asymétrie.

L’ob­si­dienne, ou la pre­mière ligne tra­cée sur l’eau

Dans une grotte de l’Ar­go­lide qui s’ouvre sur le golfe de Nau­plie, la grotte de Franch­thi, des fouilles menées à par­tir des années 1960 ont mis au jour une stra­ti­gra­phie conti­nue de plus de vingt mille ans. Vers le onzième mil­lé­naire avant notre ère — en pleine fin du Paléo­li­thique, alors qu’il n’y a en Grèce ni agri­cul­ture, ni vil­lage, ni pote­rie — appa­raissent dans les couches des éclats d’un verre vol­ca­nique noir. L’a­na­lyse géo­chi­mique les rap­porte sans ambi­guï­té à Milos, à cent vingt kilo­mètres de là, de l’autre côté d’une mer ouverte.

Il faut mesu­rer ce que dit cette phrase. Elle dit que des chas­seurs-cueilleurs, avant le Néo­li­thique, avant tout ce que nous ran­geons sous le mot civi­li­sa­tion, embar­quaient sur quelque chose — coques cou­sues, radeaux, pirogues monoxyles, on l’i­gnore — et allaient cher­cher, à plu­sieurs jours de mer, une pierre. Milos n’é­tait pas habi­tée : per­sonne ne les y atten­dait, il n’y avait pas de com­merce, pas d’in­ter­mé­diaire, pas de mar­ché. Il fal­lait y aller soi-même, débi­ter le gise­ment à ciel ouvert, char­ger, et reve­nir. Ce sont, à ce jour, les plus anciennes tra­ver­sées mari­times attes­tées de la Médi­ter­ra­née, et peut-être du monde.

L’ob­si­dienne mérite son détour éty­mo­lo­gique. Pline l’An­cien, décri­vant une pierre noire et miroi­tante venue d’É­thio­pie, l’at­tri­bue à un cer­tain Obsius qui l’au­rait le pre­mier rap­por­tée : obsi­dia­nus lapis. Le nom nous est res­té à tra­vers ce qui n’est pro­ba­ble­ment qu’une faute de copiste — une pierre bap­ti­sée par erreur. Ce verre n’est ni rare ni pré­cieux, on ne peut ni le fondre ni le for­ger ; sa seule ver­tu est la cas­sure, une frac­ture conchoï­dale qui donne un tran­chant de quelques nano­mètres, plus fin qu’au­cun acier chi­rur­gi­cal. Pour un monde qui n’a que la pierre, c’est le meilleur scal­pel pos­sible. Milos, île sans terres et sans eau, détient le mono­pole d’un outil dont tout le monde a besoin.

Deux gise­ments ont été exploi­tés, Sta Nychia près d’A­da­mas, plus acces­sible, et Dhe­me­ne­ga­ki à l’est, dont les veines affleurent en haut de falaise. Pen­dant plu­sieurs mil­lé­naires, ils fonc­tionnent comme des car­rières libres, où l’on vient se ser­vir. On trouve de l’ob­si­dienne mélienne dans le Pélo­pon­nèse, en Thes­sa­lie, en Crète — un site méso­li­thique de la côte sud cré­toise, Dam­no­ni, en a livré —, plus tard jusque sur les côtes d’A­na­to­lie occi­den­tale. Cette dif­fu­sion des­sine, bien avant toute écri­ture, la pre­mière carte de la connec­ti­vi­té égéenne, et cette carte est déjà médi­ter­ra­néenne : à l’autre bout du bas­sin, aux mêmes siècles, l’ob­si­dienne de Lipa­ri et celle du Monte Arci sarde cir­culent selon des logiques iden­tiques. Les insu­laires de l’ouest et ceux de l’É­gée ne se connaî­tront jamais ; ils font pour­tant la même chose, pour la même rai­son. La mer inté­rieure pro­duit par­tout les mêmes com­por­te­ments, parce qu’elle pose par­tout le même problème.

Une pré­cau­tion s’im­pose ici : de ces bateaux, nous n’a­vons rien. Pas une planche, pas un avi­ron, pas un des­sin. L’é­pave la plus ancienne de la Médi­ter­ra­née, celle de Dokos dans le golfe Saro­nique, date d’en­vi­ron 2200 av. J.-C. — huit mille ans plus tard. Nous dédui­sons ces navi­ga­tions de la pré­sence d’une pierre là où elle ne peut pas être arri­vée seule. Infé­rence solide, mais inférence.

Le peu­ple­ment tar­dif, ou l’art de s’ins­tal­ler où il n’y a rien

Les Cyclades ont été fré­quen­tées long­temps avant d’être habi­tées. C’est un déca­lage ins­truc­tif. Pen­dant des mil­lé­naires, les îles servent de car­rière, de halte, de ter­rain de chasse sai­son­nier ; elles n’ac­cueillent pas de vil­lages. Le peu­ple­ment per­ma­nent ne s’ins­talle qu’au Néo­li­thique récent et final, dans le cou­rant du cin­quième mil­lé­naire, très tard par rap­port à la Grèce conti­nen­tale et à la Crète.

La rai­son en est simple : ces îles sont pauvres. Peu de sources, peu de terre arable, des pentes sèches, des vents qui salent les cultures. Il faut, pour y vivre à l’an­née, une agri­cul­ture par­ti­cu­lière — orge plu­tôt que blé, oli­vier, figuier, légu­mi­neuses, chèvres — et sur­tout la mer comme second gre­nier. Le site de Salia­gos, îlot aujourd’­hui coin­cé entre Paros et Anti­pa­ros, a livré des osse­ments de thon en quan­ti­té : pêcher le thon sup­pose des bateaux, des har­pons, une orga­ni­sa­tion col­lec­tive et une connais­sance fine des pas­sages migratoires.

Ces pre­mières com­mu­nau­tés sont minus­cules — quelques familles, par­fois une seule — et dès l’o­ri­gine elles sont bran­chées : céra­mique, outils, matières pre­mières cir­culent d’île en île. Le vil­lage cycla­dique naît comme un nœud, jamais comme un iso­lat. C’est la leçon que Cyprian Brood­bank a tirée de son enquête sur ces socié­tés : l’in­su­la­ri­té n’est pas une don­née géo­gra­phique mais une construc­tion sociale, et une île est une pri­son ou un car­re­four selon les tech­niques dont on dis­pose pour en sortir.

Le temps des longues barques

Vers 2800 avant notre ère, l’ar­chi­pel entre dans ce que les archéo­logues appellent le Cycla­dique ancien II, ou culture de Kéros-Syros. C’est le moment de plus haute den­si­té de la pré­his­toire cycla­dique, et c’est aus­si le moment où une image appa­raît, obsédante.

On la trouve gra­vée sous des objets étranges, que la lit­té­ra­ture a bap­ti­sés poê­lons — frying pans — faute de mieux : des disques d’ar­gile plats, de vingt à trente cen­ti­mètres, cer­clés d’un rebord, munis d’une poi­gnée bifide, déco­rés au poin­çon et à l’es­tam­pille. On en a exhu­mé des dizaines, presque tous dans des tombes, et nul ne sait à quoi ils ser­vaient. Miroirs, si l’on y ver­sait de l’eau ? Pla­teaux à offrandes ? Objets de pres­tige, faits pour être pos­sé­dés puis empor­tés dans la tombe ? Les hypo­thèses s’ac­cu­mulent depuis un siècle sans qu’au­cune ne s’impose.

Ce qui est gra­vé des­sus, en revanche, est par­fai­te­ment lisible. Sur la nécro­pole de Cha­lan­dria­ni, à Syros — six cents tombes envi­ron, fouillées par Chris­tos Tsoun­tas à la fin des années 1880 —, une dizaine de ces disques portent la repré­sen­ta­tion d’un bateau. Tou­jours le même type : une coque très longue et très basse, vue de des­sus ou en pro­jec­tion rabat­tue, avec une série de traits obliques de part et d’autre de la ligne de coque — vingt-quatre, vingt-huit, par­fois davan­tage. Ce sont les rames. Une extré­mi­té se relève très haut, por­tant une hampe sur­mon­tée d’un pois­son et par­fois d’une ban­de­role ; l’autre reste basse. Autour, des spi­rales estam­pées que l’on inter­prète géné­ra­le­ment comme l’é­cume ou la houle.

Aucun mât. Aucune voile. Ces bateaux avancent à la force des bras.

Il faut s’ar­rê­ter là, car ce fait contient toute la socio­lo­gie de l’é­poque. Une coque de vingt-huit rames exige vingt-huit hommes, plus quelques-uns pour les relèves et la barre : une tren­taine d’a­dultes valides, dis­po­nibles simul­ta­né­ment, nour­ris pen­dant l’ex­pé­di­tion. Or les habi­tats cycla­diques de ce temps sont des hameaux. En croi­sant la taille des nécro­poles et leur durée d’u­sage, Brood­bank est arri­vé à une conclu­sion qui a fait du bruit : la grande majo­ri­té des com­mu­nau­tés du Cycla­dique ancien cor­res­pon­drait à une ou deux familles nucléaires. Presque aucun vil­lage ne pou­vait donc armer une longue barque à lui seul.

L’é­qui­page est ain­si une ins­ti­tu­tion poli­tique. Réunir trente rameurs, c’est nouer une alliance entre plu­sieurs hameaux, par­fois entre plu­sieurs îles, déci­der ensemble d’une sai­son, d’une des­ti­na­tion, d’un par­tage. Le bateau ne trans­porte pas seule­ment des mar­chan­dises : il fabrique de la socié­té. On com­prend mieux, alors, pour­quoi son image est enter­rée avec les morts. Un homme qui emporte dans sa tombe la gra­vure d’une barque à vingt-huit rames n’emporte pas un moyen de trans­port ; il emporte la preuve qu’il a été de ceux qui pou­vaient en ras­sem­bler l’équipage.

Cha­lan­dria­ni ajoute une nuance déran­geante. C’est de loin le site qui a livré le plus de ces images — ailleurs, elles sont rares. Syros occupe une posi­tion cen­trale dans l’ar­chi­pel, et ce petit éta­blis­se­ment s’est doté, tout près de la nécro­pole, d’une hau­teur for­ti­fiée, Kas­tri. On peut lire cette concen­tra­tion comme une spé­cia­li­sa­tion : Syros aurait été la com­mu­nau­té mari­nière par excel­lence. On peut aus­si la lire, comme le sug­gère Brood­bank, de manière moins pas­to­rale : déte­nir les longues barques quand les voi­sins n’ont pas les hommes de les armer, c’est déte­nir un moyen de contrainte. Les mêmes coques qui portent l’ob­si­dienne peuvent por­ter, à l’oc­ca­sion, un raid. Nous n’a­vons aucune preuve directe de vio­lence mari­time au troi­sième mil­lé­naire égéen ; nous avons des for­ti­fi­ca­tions, et des images de bateaux dans les tombes des riches. À cha­cun de pondérer.

Détail qui donne la mesure de notre igno­rance : on ne sait tou­jours pas laquelle des deux extré­mi­tés rele­vées est la proue. Le pois­son et la ban­de­role sur­montent-ils l’a­vant, comme une figure et une girouette, ou l’ar­rière, comme un pavillon de poupe ? Les spé­cia­listes se partagent.

Le marbre et la main

Il y a l’autre image, celle que tout le monde connaît sans savoir d’où elle vient.

Une figure fémi­nine debout — mais qui ne tient pas debout —, les bras repliés sous la poi­trine, le gauche au-des­sus du droit, les jambes ser­rées, sépa­rées par une simple inci­sion, les pieds ten­dus vers le bas comme ceux d’une dan­seuse. La tête est une plaque en écus­son, légè­re­ment bas­cu­lée en arrière sur un long cou cylin­drique. Un seul relief sur tout ce visage : l’a­rête du nez. Vingt à trente cen­ti­mètres en géné­ral ; cer­taines, excep­tion­nelles, approchent la taille humaine.

Le marbre vient de Naxos et de Paros. L’ou­tillage, lui, ne vient presque de nulle part : on dégros­sit au per­cu­teur et au burin de pierre dure, on scie avec de l’é­me­ri et du sable, on abrase, on polit à la ponce et au cuir. Une lame de cuivre aide, mais n’est pas indis­pen­sable. La régu­la­ri­té des pro­por­tions à l’in­té­rieur de chaque varié­té — types dits de Spé­dos, de Doka­this­ma­ta, de Cha­lan­dria­ni, bap­ti­sés d’a­près le site de la pre­mière trou­vaille — est telle qu’on a pro­po­sé l’u­sage d’un com­pas ou d’un module de report. Ces objets ne sont pas des impro­vi­sa­tions : ce sont des exer­cices sur un canon.

Et ils étaient peints. C’est le point qui ren­verse tout. L’a­na­lyse au micro­scope et sous ultra­vio­let a détec­té sur des dizaines d’exem­plaires deux pig­ments miné­raux : l’a­zu­rite, bleu pro­fond, et le cinabre — par­fois l’hé­ma­tite ou l’ocre — pour le rouge. Il en reste rare­ment de la matière ; il en reste sur­tout des fan­tômes, ces plages très légè­re­ment en relief où la pein­ture, en pro­té­geant le marbre de la cor­ro­sion, a pré­ser­vé la sur­face d’o­ri­gine. Sous une lumière rasante, on voit réap­pa­raître des yeux immenses, des sour­cils, une che­ve­lure, des bandes ver­ti­cales sur les joues, des motifs poin­tillés sur le ventre. On a retrou­vé de l’a­zu­rite tas­sée dans de petits réci­pients dépo­sés en offrande funé­raire, et du cinabre sur des cou­pelles de marbre qui ser­vaient sans doute de palettes.

Autre­ment dit, la blan­cheur est un acci­dent. Ce que le ving­tième siècle a ado­ré dans ces figures — l’é­pure, le mutisme, l’abs­trac­tion — est le pro­duit de quatre mille cinq cents ans d’oxy­da­tion. Bran­cu­si, Modi­glia­ni, Moore ont regar­dé ces marbres et y ont recon­nu leur propre pro­gramme : ils regar­daient une ruine et la pre­naient pour un mani­feste. L’o­ri­gi­nal était bario­lé, tatoué, écar­quillé, beau­coup plus proche d’un masque océa­nien que d’une sculp­ture de gale­rie blanche.

Le canon a varié. Les figures les plus anciennes, dites en vio­lon, se réduisent à deux volumes ; viennent ensuite des formes plus char­nues, par­fois capables de tenir debout, puis le grand règne de la figure aux bras repliés. Il existe des per­son­nages mas­cu­lins, rares : un joueur de harpe assis sur son tabou­ret, un joueur d’au­los, un homme levant une coupe. Il existe des vases, des coupes, des pyxides à cou­vercle si bien ajus­té qu’elles ferment encore.

À quoi tout cela ser­vait, per­sonne ne le sait. Les figures viennent en majo­ri­té de tombes, sou­vent une seule par sépul­ture, par­fois dépo­sée à même le sol de la chambre. Les pieds ten­dus inter­disent la sta­tion debout, ce qui a conduit beau­coup d’au­teurs à pen­ser qu’elles étaient conçues pour être cou­chées — accom­pa­gnant le mort dans sa propre posi­tion. D’autres y ont vu des déesses, des ancêtres, des sub­sti­tuts de sacri­fice, des pou­pées rituelles, des mar­queurs d’i­den­ti­té de lignage. Le mot idole, encore cou­rant, pré­sup­pose une réponse que nous n’a­vons pas.

Une ombre plane sur ce dos­sier, et il faut la nom­mer. À par­tir des années 1950, l’es­thé­tique moder­niste a créé pour ces objets un mar­ché consi­dé­rable, et les Cyclades ont été pillées avec méthode : tombes ouvertes à la barre à mine, contextes détruits, objets expor­tés, reven­dus, expo­sés. La grande majo­ri­té des figures conser­vées dans les col­lec­tions du monde n’a pas de pro­ve­nance archéo­lo­gique connue. Elles ont été arra­chées à la seule chose qui pou­vait les faire par­ler — leur tombe, leur voi­si­nage, leur strate. Une figu­rine sans contexte est une phrase dont on a effa­cé tous les autres mots. Le silence que nous admi­rons dans ces visages est, pour une part, un silence que nous avons fabriqué.

Kéros, l’île où l’on appor­tait des morceaux

Au centre de l’ar­chi­pel, entre Naxos et Amor­gos, un cha­pe­let de terres arides qu’on appelle les Petites Cyclades. Kéros en fait par­tie : quinze kilo­mètres car­rés de schiste et de marbre, sans source pérenne, sans vil­lage, aujourd’­hui inha­bi­tée et pro­té­gée. À sa pointe occi­den­tale, un îlot conique s’en détache — Dhas­ka­lio — sépa­ré par quatre-vingt-dix mètres d’eau peu pro­fonde ; au troi­sième mil­lé­naire, le niveau marin plus bas et la tec­to­nique en fai­saient encore un pro­mon­toire relié par un gué.

L’his­toire moderne du site com­mence mal. En 1963, des pilleurs éventrent le ver­sant appe­lé Kavos et en retirent des cen­taines de frag­ments de marbre, qui s’é­gaillent aus­si­tôt sur le mar­ché. Colin Ren­frew y revient en 1987, puis y mène de 2006 à 2008 une cam­pagne sys­té­ma­tique, pro­lon­gée par une seconde phase à par­tir de 2012.

Ce qu’on y a trou­vé n’a d’é­qui­valent nulle part. Deux « dépôts spé­ciaux » — des accu­mu­la­tions volon­taires, non funé­raires, sans archi­tec­ture — conte­nant plus de cinq cents frag­ments de figu­rines de marbre et plu­sieurs mil­liers de frag­ments de vases de pierre. Tous bri­sés. Et sur­tout : presque aucun frag­ment ne se rac­corde à un autre. Sur des mil­liers de mor­ceaux, les recol­lages sont dérisoires.

La conclu­sion est aus­si étrange qu’i­né­vi­table. Les objets n’ont pas été bri­sés sur place. Ils ont été cas­sés ailleurs — dans les îles d’o­ri­gine — et l’on a appor­té à Kéros un seul mor­ceau de cha­cun, par la mer, pen­dant plu­sieurs siècles. Un frag­ment de bras, un col de vase, une tête. Le reste est res­té chez soi, ou a été dis­per­sé ailleurs.

Ren­frew a pro­po­sé d’y voir le plus ancien sanc­tuaire mari­time connu au monde. La for­mule est belle et elle a fait le tour de la presse ; elle mérite pré­cau­tion, car elle inter­prète un dépôt et non un texte. Ce que les don­nées auto­risent à dire est plus modeste et déjà consi­dé­rable : pen­dant plu­sieurs géné­ra­tions, des gens venus de plu­sieurs îles se sont don­né ren­dez-vous en un lieu inha­bi­table et y ont dépo­sé des mor­ceaux d’ob­jets préa­la­ble­ment détruits. L’ar­chéo­bo­ta­nique indique une occu­pa­tion sai­son­nière ; la céra­mique, des ori­gines mul­tiples. Ren­frew a sug­gé­ré que les figu­rines avaient d’a­bord eu une vie longue dans leurs com­mu­nau­tés — repeintes d’an­née en année, por­tées peut-être en pro­ces­sion, comme le sont aujourd’­hui les icônes dans les vil­lages grecs — avant d’être rituel­le­ment rom­pues et par­tiel­le­ment expé­diées vers Kéros. Hypo­thèse, mais qui rend compte de l’u­sure des sur­faces et des reprises de pein­ture obser­vées sur cer­tains exemplaires.

Face au dépôt, Dhas­ka­lio a livré la deuxième sur­prise. Le petit cône était entiè­re­ment bâti : ter­rasses suc­ces­sives, murs de sou­tè­ne­ment, esca­liers, grand édi­fice au som­met, réseau de drai­nage. Le tout mon­té en marbre blanc impor­té — non pas extrait de Kéros, pour­tant riche en marbre, mais trans­por­té depuis Naxos, à une dizaine de kilo­mètres de mer, par mil­liers de tonnes (les esti­ma­tions varient selon les auteurs et valent comme ordres de gran­deur, non comme mesures). Chaque bloc a tra­ver­sé un bras de mer dans une coque à rames. On y a aus­si trou­vé des sco­ries, des moules, des creu­sets : Dhas­ka­lio tra­vaillait le métal, sur une île sans mine­rai, avec du cuivre venu d’ailleurs.

Un sanc­tuaire ali­men­té par la mer, un chan­tier ali­men­té par la mer, une popu­la­tion sai­son­nière venue par la mer. Kéros-Dhas­ka­lio est, au troi­sième mil­lé­naire, la démons­tra­tion la plus pure de ce qu’un archi­pel peut faire quand il décide de se com­por­ter comme un corps unique. Rien de com­pa­rable n’existe alors en Crète. Cnos­sos n’est encore qu’un gros vil­lage néo­li­thique tas­sé sur sa col­line, à mille ans du pre­mier palais.

Ce que fait un archipel

Arrê­tons-nous au milieu du troi­sième mil­lé­naire et regar­dons la struc­ture plu­tôt que les évé­ne­ments. Une tren­taine d’îles habi­tées, cha­cune trop petite pour se suf­fire, toutes visibles les unes des autres, cha­cune déte­nant une res­source que les autres n’ont pas. Une tech­no­lo­gie de trans­port lente et coû­teuse en hommes, mais qui auto­rise des liai­sons régu­lières à courte por­tée. Un sys­tème d’ob­jets dont les canons cir­culent d’une île à l’autre avec une homo­gé­néi­té remarquable.

Ren­frew avait pro­po­sé pour cela l’ex­pres­sion de sphère d’in­te­rac­tion : un ensemble de com­mu­nau­tés poli­ti­que­ment indé­pen­dantes qui par­tagent un lan­gage maté­riel com­mun parce qu’elles ne cessent d’é­chan­ger. Ni État, ni empire, ni même confé­dé­ra­tion : un régime de cir­cu­la­tion deve­nu si dense qu’il pro­duit de la culture.

On recon­naît là, appli­quée à une échelle minus­cule, la struc­ture même que Brau­del a décrite pour la Médi­ter­ra­née entière : une mer qui n’est pas un obs­tacle entre des terres, mais le seul liant pos­sible entre des frag­ments trop petits pour vivre seuls. Les Cyclades du Bronze ancien sont une Médi­ter­ra­née en modèle réduit, avec ses cabo­tages, ses spé­cia­li­sa­tions, ses sai­sons, ses ports de relâche, ses ren­dez-vous pério­diques. On y voit à l’œil nu ce que le grand bas­sin ne montre qu’a­près des siècles de dépouille­ment d’ar­chives : que la frag­men­ta­tion, pas­sé un cer­tain seuil de connec­ti­vi­té, cesse d’être une fai­blesse pour deve­nir un moteur.

Il faut donc renon­cer à un voca­bu­laire. Par­ler des Cyclades du troi­sième mil­lé­naire comme d’une péri­phé­rie n’a aucun sens, puis­qu’il n’existe alors aucun centre. Il n’y a pas de capi­tale, pas de palais, pas d’é­cri­ture, pas de roi ; il n’y a même pas d’ag­glo­mé­ra­tion dépas­sant quelques dizaines de foyers. Et pour­tant il y a un art recon­nais­sable entre tous, un sanc­tuaire com­mun, des réseaux d’ap­pro­vi­sion­ne­ment à longue por­tée, une métal­lur­gie. Cette civi­li­sa­tion est acé­phale. C’est peut-être ce qu’elle a de plus dif­fi­cile à admettre pour nous, for­més à cher­cher par­tout un palais.

La rup­ture : le groupe de Kastri

Puis quelque chose se casse. Vers 2300 avant notre ère, à la char­nière de ce que l’on nomme le Cycla­dique ancien III, le tableau change en quelques générations.

D’a­bord la céra­mique. Appa­raissent des formes qui ne doivent rien à la tra­di­tion locale et tout à l’A­na­to­lie occi­den­tale : le depas amphi­ky­pel­lon, gobe­let haut à deux anses, la chope à bec, des vases tour­nés — le tour de potier, jus­qu’a­lors igno­ré dans l’ar­chi­pel. Cet ensemble a été bap­ti­sé « groupe de Kas­tri », du nom de la hau­teur for­ti­fiée de Syros, et on le retrouve de l’Eu­bée aux Cyclades orien­tales. Ensuite le métal : le bronze à l’é­tain rem­place pro­gres­si­ve­ment le cuivre arse­nié, ce qui sup­pose l’ac­cès à des sources d’é­tain loin­taines, hors d’É­gée. Enfin la topo­gra­phie de l’ha­bi­tat : on for­ti­fie. Kas­tri sur Syros, Panor­mos sur Naxos, d’autres encore, dressent des enceintes à bas­tions sur des épe­rons difficiles.

Au même moment, les grands sites du sys­tème pré­cé­dent s’é­teignent. Kavos cesse de rece­voir des dépôts. Les nécro­poles à figu­rines s’ar­rêtent. La pro­duc­tion du marbre sculp­té, qui était l’ADN visuel de cette civi­li­sa­tion, décline puis dis­pa­raît. Le nombre de sites habi­tés chute bru­ta­le­ment, et la popu­la­tion semble se regrou­per en un plus petit nombre de loca­li­tés mieux défendues.

Com­ment lire cela ? La lec­ture ancienne était migra­toire et guer­rière : une inva­sion venue d’A­na­to­lie, un archi­pel conquis. Elle a l’a­van­tage de la sim­pli­ci­té et l’in­con­vé­nient de repo­ser sur presque rien — des vases ne sont pas des gens, et l’ar­chéo­lo­gie du ving­tième siècle a trop sou­vent confon­du un style avec une eth­nie. La lec­ture aujourd’­hui domi­nante est sys­té­mique : le troi­sième mil­lé­naire finis­sant voit se mettre en place, de l’A­na­to­lie à l’É­gée, des cir­cuits d’é­change de plus longue por­tée, qui court-cir­cuitent les réseaux de proxi­mi­té sur les­quels repo­sait l’é­qui­libre cycla­dique. Une petite île qui vivait de sa posi­tion dans un maillage ser­ré perd tout quand le maillage s’é­lar­git ; le repli sur des sites for­ti­fiés serait alors moins l’ef­fet d’une inva­sion que d’une insé­cu­ri­té née d’une recon­fi­gu­ra­tion économique.

Aucune des deux n’est démon­trée. Ce sont deux récits ajus­tés sur le même cor­pus, et la pru­dence com­mande de dire que nous igno­rons ce qui s’est pas­sé dans les Cyclades entre 2300 et 2000 avant notre ère. Nous savons seule­ment que ce qui exis­tait avant n’a pas continué.

L’in­ven­tion qui change tout : la voile

Reste à expli­quer pour­quoi la Crète, ensuite, put faire ce que les Cyclades n’a­vaient jamais fait. La réponse tient peut-être en un objet : le mât.

Les longues barques du Cycla­dique ancien n’ont pas de voile. C’est un fait éta­bli néga­ti­ve­ment — aucune des images connues n’en montre — et cohé­rent avec la forme des coques, longues, étroites, très basses sur l’eau, sans quille mar­quée, inca­pables de por­ter la gîte qu’im­pose une voi­lure. Ce sont des machines à muscle. Leur rayon d’ac­tion est limi­té par ce que trente hommes peuvent four­nir en une jour­née et par ce qu’ils mangent ; leur capa­ci­té de fret est presque nulle, puisque après l’é­qui­page il ne reste guère de place.

La voile existe depuis long­temps ailleurs. Sur le Nil, on la repré­sente dès le qua­trième mil­lé­naire — une voile car­rée pous­sée par le vent du nord, qui remonte le fleuve pen­dant que le cou­rant redes­cend. Elle appa­raît en Égée net­te­ment plus tard, dans la pre­mière moi­tié du deuxième mil­lé­naire, sur des sceaux cré­tois puis dans l’i­co­no­gra­phie thé­rienne. Les data­tions exactes de cette adop­tion res­tent dis­cu­tées, et le silence docu­men­taire des siècles pré­cé­dents ne prouve pas rigou­reu­se­ment l’ab­sence : chro­no­lo­gie rela­tive, donc, et non date.

L’ef­fet, lui, n’est pas dis­cu­table, parce qu’il est méca­nique. Un bateau à voile n’a plus besoin de trente hommes : cinq ou six suf­fisent. L’es­pace et le poids libé­rés deviennent du fret. La dis­tance cesse d’être fonc­tion de l’en­du­rance humaine et devient fonc­tion du vent, res­source gra­tuite et, dans cette mer, sai­son­niè­re­ment fiable. Le rap­port entre le coût social d’une expé­di­tion et son ren­de­ment s’inverse.

Ce bas­cu­le­ment est la clé du deuxième mil­lé­naire égéen. Il rend pos­sible, pour la pre­mière fois, qu’une seule enti­té ter­ri­to­riale — une île longue de deux cent cin­quante kilo­mètres, dotée de plaines, de trou­peaux, d’une popu­la­tion sans com­mune mesure avec celle des Cyclades — pro­jette une influence conti­nue sur l’ar­chi­pel entier. Il ne fal­lait pas seule­ment un pou­voir cré­tois : il fal­lait des coques capables de le por­ter. La longue barque de Cha­lan­dria­ni ne le pou­vait pas.

Com­ment Minos prit la mer

Vient alors l’his­toire que nous avons héri­tée, et qui a long­temps orga­ni­sé toute la lec­ture de cette période. Elle tient dans une phrase de Thu­cy­dide, au pre­mier livre de la Guerre du Pélo­pon­nèse : Minos, dit-il, fut le plus ancien dont nous sachions qu’il se soit doté d’une flotte ; il domi­na la mer grecque, gou­ver­na les Cyclades, en chas­sa les Cariens et y ins­tal­la ses fils. Thu­cy­dide écrit vers 400 avant notre ère, à plus de mille ans des faits, sans aucune source écrite : il rai­sonne sur des tra­di­tions orales et sur ce qui lui paraît vrai­sem­blable. C’est une recons­truc­tion ratio­na­liste, pas un témoignage.

Le mot même de tha­las­so­cra­tie — tha­las­sa, la mer, kra­tos, le pou­voir — ne lui appar­tient pas : il nous vient sur­tout de listes tar­dives, trans­mises par la chro­no­gra­phie d’Eu­sèbe d’a­près Cas­tor de Rhodes, qui énu­mèrent les peuples ayant suc­ces­si­ve­ment « tenu la mer ». Concept de bureau, for­gé pour mettre de l’ordre dans un pas­sé confus et appli­qué rétros­pec­ti­ve­ment à un âge qui ne se pen­sait cer­tai­ne­ment pas ainsi.

Au tour­nant du ving­tième siècle, Arthur Evans exhume Cnos­sos, invente le mot minoen, et trouve dans la phrase de Thu­cy­dide la confir­ma­tion lit­té­raire de ce qu’il croit lire dans ses tran­chées : un empire mari­time cré­tois, avec colo­nies et gou­ver­neurs. La for­mule était irré­sis­tible ; elle a tenu trois quarts de siècle.

Ce que l’ar­chéo­lo­gie a éta­bli depuis est plus riche et beau­coup moins impé­rial. À par­tir du deuxième mil­lé­naire, et sur­tout aux sei­zième et quin­zième siècles, trois grands sites cycla­diques — Ayia Iri­ni sur Kéa, Phy­la­ko­pi sur Milos, Akro­ti­ri sur Thé­ra — se couvrent de traits cré­tois : tour de potier, formes de vases, poids de métier à tis­ser, tables à liba­tion, cornes de consé­cra­tion, fresque murale, pierre appa­reillée. Des frag­ments d’é­cri­ture linéaire A y ont été trouvés.

Et pour­tant, aucun de ces sites n’a livré la moindre preuve qu’il ait été gou­ver­né par des Cré­tois. Pas de palais, pas d’ar­chive admi­nis­tra­tive pala­tiale, pas de des­truc­tion de conquête, pas de rup­ture de popu­la­tion. Ce qu’on observe est une adop­tion sélec­tive, dif­fé­rente d’un site à l’autre et sou­vent par­tielle : on prend la tech­nique du tour mais on conti­nue de fabri­quer loca­le­ment, on prend l’i­co­no­gra­phie mais on la recom­pose, on prend le voca­bu­laire archi­tec­tu­ral du pres­tige mais on le monte sur des plans locaux. Le mot de minoï­sa­tion, for­gé pour décrire ce pro­ces­sus, a lui-même fait l’ob­jet d’une cri­tique nour­rie, parce qu’il sug­gère un flux à sens unique et une pas­si­vi­té des récepteurs.

La lec­ture qui domine aujourd’­hui inverse la charge de la preuve. Les élites insu­laires ne subissent pas la Crète : elles s’en servent. Dans des com­mu­nau­tés où le pou­voir se dis­pute, adop­ter le lan­gage maté­riel du voi­sin le plus pres­ti­gieux est une stra­té­gie de dis­tinc­tion — exac­te­ment comme, dans la Médi­ter­ra­née du dix-hui­tième siècle, on meu­blait à la fran­çaise de Naples à Constan­ti­nople sans que la France gou­ver­nât rien. Le pres­tige cir­cule mieux que les armées, et il ne laisse pas les mêmes traces.

Ajou­tons que le sché­ma com­mode de la « corde occi­den­tale » — cette ligne Cythère-Thé­ra-Milos-Kéa par laquelle la Crète aurait remon­té vers l’argent du Lau­rion — a été sérieu­se­ment contes­té : les réseaux du deuxième mil­lé­naire sont plus buis­son­nants que les flèches des cartes scolaires.

L’ar­chi­pel sous les cendres

Reste une image, et c’est peut-être la plus belle de toute cette histoire.

Dans une mai­son d’A­kro­ti­ri que les fouilleurs ont bap­ti­sée la Mai­son de l’Ouest, une frise minia­ture court en haut des murs d’une petite pièce. Elle repré­sente une flot­tille en mou­ve­ment entre deux villes côtières : des navires à haute poupe recour­bée, ornés de guir­landes, avec cabines, pavillons, dau­phins bon­dis­sant autour des coques. Cer­tains portent une voile car­rée. D’autres avancent à la pagaie, menés par des files d’hommes pen­chés au même rythme.

Cette frise a été peinte au sei­zième siècle avant notre ère, dans une ville qui rece­vait tout de la Crète et qui allait mou­rir en quelques jours sous les retom­bées d’une des plus grandes érup­tions de l’Ho­lo­cène — dont la date exacte fait l’ob­jet, depuis qua­rante ans, d’un désac­cord non réso­lu entre les data­tions radio­car­bone, qui la placent volon­tiers vers 1620–1600, et les syn­chro­nismes égyp­to-égéens, qui la tirent d’un siècle vers le bas.

Ce qui importe ici est autre chose. Dans cette pro­ces­sion peinte à l’a­po­gée de l’in­fluence cré­toise, à une époque qui connaît par­fai­te­ment la voile, une par­tie de la flotte avance encore à la force des bras, en céré­mo­nie, dans des coques longues et basses qui res­semblent furieu­se­ment à celles gra­vées mille ans plus tôt sur les poê­lons de Cha­lan­dria­ni. Régate rituelle, pro­ces­sion reli­gieuse, com­mé­mo­ra­tion d’un voyage fon­da­teur : aucune lec­ture ne s’im­pose, mais toutes sup­posent la même chose, que ces insu­laires avaient une mémoire de la rame et qu’ils l’entretenaient.

Une tech­nique aban­don­née qui sur­vit dans le rite : c’est la signa­ture la plus recon­nais­sable de la longue durée. On rame encore, à Thé­ra, non pour aller quelque part mais pour se sou­ve­nir de ce qu’on a été. Quelques décen­nies plus tard, la cendre recou­vri­ra tout, la Crète elle-même vacille­ra, les Mycé­niens pren­dront la mer à leur tour, et l’ar­chi­pel chan­ge­ra encore de maître sans jamais chan­ger de métier.

Ce que la mer garde

Le fer­ry entre dans le port de Naxos en fin d’a­près-midi. Sur la jetée, la porte de marbre d’un temple inache­vé du sixième siècle tient debout toute seule, cadre vide posé face au cou­chant, par lequel on voit la mer et rien d’autre. Les voi­tures des­cendent, les cageots remontent, un camion-citerne attend son tour. Dans deux heures, le même bateau repar­ti­ra vers Paros, Ios, San­to­rin, dans l’ordre que dicte encore, à quelques nœuds près, la géo­gra­phie qui dic­tait l’ordre des escales il y a cinq mille ans.

C’est cela que l’on emporte de ces îles : la struc­ture a sur­vé­cu à tout le reste. Les langues ont chan­gé plu­sieurs fois, les dieux six ou sept, les États une ving­taine. La contrainte, elle, n’a pas bou­gé d’un pouce. Trop peu de terre, trop peu d’eau, trop de vent, et tou­jours une autre île visible depuis la crête. Il fal­lait sor­tir, il faut encore sor­tir, il fau­dra sor­tir demain.

Au Musée natio­nal d’A­thènes, les figu­rines sont ali­gnées dans des vitrines sur fond neutre : objets de gale­rie, propres, muets, défi­ni­tifs. Il faut se for­cer à les voir autre­ment — peintes de bleu et de rouge, les yeux ouverts jus­qu’aux tempes, tenues dans une main cal­leuse, char­gées dans une coque étroite sous un vent de nord qui force à par­tir avant le jour. Il faut se for­cer à les entendre se bri­ser, et voir quel­qu’un ramas­ser un seul mor­ceau pour le por­ter à Kéros.

La tha­las­so­cra­tie cré­toise, quand elle est venue, est venue dans un monde entiè­re­ment câblé. Les routes exis­taient, les mouillages étaient connus, les sai­sons étaient sues, les alliances étaient anciennes. La Crète n’a pas ouvert la mer Égée : elle en a héri­té le mode d’emploi, écrit par des hameaux de trois familles qui ramaient à vingt-huit avi­rons et sculp­taient le marbre avec du sable. Les empires mari­times n’in­ventent presque jamais leurs routes ; ils achètent, conquièrent ou séduisent des réseaux déjà là, tis­sés très len­te­ment par des gens sans nom, sans écri­ture et sans monu­ments, dont le seul acte poli­tique fut de tra­ver­ser régu­liè­re­ment quelques kilo­mètres d’eau pour aller cher­cher ce qu’ils n’a­vaient pas.

Ce que nous ne savons pas

Il paraît hon­nête de réca­pi­tu­ler les points sur les­quels ce texte a mar­ché sur une glace mince.

Nous n’a­vons aucune embar­ca­tion cycla­dique du troi­sième mil­lé­naire : la des­crip­tion des longues barques repose sur des gra­vures, quelques modèles de terre cuite et des rai­son­ne­ments de char­pente, et nous igno­rons laquelle de leurs deux extré­mi­tés rele­vées était la proue. La fonc­tion des poê­lons est incon­nue, et le nom même que nous leur don­nons est un aveu d’i­gno­rance. L’u­sage des figu­rines n’est pas éta­bli : déesse, idole, ancêtre, pou­pée rituelle sont des hypo­thèses concur­rentes, et le pillage du ving­tième siècle a détruit la majeure par­tie des contextes qui auraient per­mis de les départager.

Le carac­tère « sanc­tuaire » de Kéros est une inter­pré­ta­tion de dépôt, non un fait docu­men­té ; les ton­nages de marbre trans­por­tés à Dhas­ka­lio sont des esti­ma­tions. Les causes de la rup­ture du groupe de Kas­tri res­tent dis­pu­tées entre lec­ture migra­toire et lec­ture sys­té­mique. La date d’in­tro­duc­tion de la voile en Égée, comme celle de l’é­rup­tion de Thé­ra, fait l’ob­jet de désac­cords chro­no­lo­giques ouverts.

Enfin, la nature exacte de la pré­sence cré­toise dans les Cyclades du deuxième mil­lé­naire — influence, hégé­mo­nie com­mer­ciale ou contrôle poli­tique — demeure l’une des ques­tions les plus dis­cu­tées de la pré­his­toire égéenne. Ce texte a sui­vi la posi­tion aujourd’­hui majo­ri­taire, qui pri­vi­lé­gie l’a­dop­tion sélec­tive sur la conquête. Elle n’est pas unanime.

Repères

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