Sorting by

×

L’é­rup­tion de Théra

Un cra­tère qu’on habite

L’é­rup­tion de Théra

Un vol­can a explo­sé au milieu de la mer Égée, un jour d’un été qu’on ne sait tou­jours pas dater avec cer­ti­tude — et cette seule incer­ti­tude suf­fit à faire vaciller la chro­no­lo­gie de trois civi­li­sa­tions à la fois.


Un cra­tère qu’on habite

On arrive à San­to­rin par la mer ou par les airs, et dans les deux cas le pay­sage impose la même sidé­ra­tion. Ce n’est pas une île que l’on découvre, c’est l’in­té­rieur d’un vol­can : une falaise de plu­sieurs cen­taines de mètres, striée de couches noires, rouges et blanches comme un gâteau raté, qui s’en­fonce à pic dans une eau d’un bleu presque noir tant elle est pro­fonde. Les vil­lages per­chés sur la crête — Fira, Oia — regardent non pas la mer ouverte mais un vide immense, une baie presque cir­cu­laire de dix kilo­mètres de dia­mètre. Ce vide est un cra­tère effon­dré. On ne visite pas San­to­rin : on campe sur le bord d’une explosion.

Il faut un moment pour com­prendre l’é­chelle de ce que l’on regarde. La cal­dei­ra que l’on contemple depuis la ter­rasse d’un res­tau­rant de Fira n’est pas un simple trou : c’est la trace d’un des évé­ne­ments vol­ca­niques les plus vio­lents que la Médi­ter­ra­née ait connus depuis que des hommes l’ha­bitent, et l’un des rares dont l’onde de choc — au sens propre comme au sens his­to­rio­gra­phique — conti­nue d’a­gi­ter les spé­cia­listes plus de trois mille cinq cents ans après les faits.

Les plages elles-mêmes portent la mémoire de cet évé­ne­ment sans qu’on ait besoin de la leur deman­der. Sur la côte sud, le sable est rouge, colo­ré par une ancienne cou­lée de lave riche en fer ; plus loin, à Kama­ri, il est presque noir, fait de grains de basalte broyés par la houle depuis des mil­lé­naires. Nulle part ailleurs en Égée le sol ne raconte aus­si direc­te­ment, sous la plante des pieds, ce qu’il a traversé.

Un vol­can qui s’ef­fondre par cycles

Avant d’a­bor­der l’é­rup­tion qui a ren­du San­to­rin célèbre, il faut dire ce qu’é­tait l’île avant elle, car ce n’é­tait déjà pas un lieu tran­quille. Depuis envi­ron six cent cin­quante mille ans, le com­plexe vol­ca­nique de San­to­rin a connu une bonne dou­zaine de périodes érup­tives, dont au moins quatre ont pro­vo­qué l’ef­fon­dre­ment du vol­can sur lui-même avec for­ma­tion d’une cal­dei­ra. La plus ancienne remon­te­rait à cent quatre-vingt mille ans envi­ron ; une autre a don­né nais­sance à la cal­dei­ra de Ska­ros entre soixante-sept mille et cin­quante-cinq mille ans ; une troi­sième a créé la cal­dei­ra dite du Cap Riva avec l’ef­fon­dre­ment du vol­can de Ska­ros, il y a envi­ron dix-huit mille ans.

Ce point mérite qu’on s’y attarde, car il vient nuan­cer une image reçue. On ima­gine volon­tiers que la baie cir­cu­laire de San­to­rin est née d’un seul coup, lors de l’é­rup­tion qui a ense­ve­li Akro­ti­ri au deuxième mil­lé­naire avant notre ère. Or l’é­tude des cou­lées mag­ma­tiques montre leur pré­sence à la fois sur les ver­sants exté­rieurs de l’île et sur la paroi inté­rieure du cra­tère moderne, ce qui sug­gère que l’ar­chi­pel avait déjà, au début du deuxième mil­lé­naire avant notre ère, une appa­rence assez proche de celle qu’on lui connaît aujourd’­hui — c’est-à-dire que la forme en anneau était déjà lar­ge­ment en place avant la grande explo­sion qui allait ense­ve­lir Akro­ti­ri, héri­tée des effon­dre­ments anté­rieurs. La part exacte que l’é­rup­tion minoenne a ajou­tée à ce pay­sage pré­exis­tant reste dis­cu­tée, et il faut se gar­der de l’i­dée simple d’une île unique, intacte, souf­flée d’un seul geste.

L’é­rup­tion

Ce qui s’est pro­duit ensuite reste, mal­gré cette réserve, d’une vio­lence dif­fi­cile à se repré­sen­ter. Après une phase d’ou­ver­ture, l’é­rup­tion a migré vers une cal­dei­ra pré­exis­tante rem­plie d’eau de mer, où l’in­te­rac­tion entre le mag­ma et l’eau a pro­vo­qué de vio­lentes explo­sions phréa­to­mag­ma­tiques et la mise en place de cou­lées pyro­clas­tiques ; cette acti­vi­té a d’a­bord for­mé un cône de tufs qui a com­blé la dépres­sion, avant que la connexion avec la mer ne se referme et que l’eau ne s’é­va­pore ; de gigan­tesques cou­lées pyro­clas­tiques chaudes et flui­di­sées ont alors déva­lé les pentes de l’île, tan­dis que l’ef­fon­dre­ment de la cal­dei­ra, pen­dant ou après l’é­rup­tion, façon­nait la topo­gra­phie actuelle de l’archipel.

Les esti­ma­tions de volume ont consi­dé­ra­ble­ment varié selon les méthodes et les décen­nies, et il faut le dire sans en gom­mer la varia­tion : une étude de 1991 avait avan­cé un chiffre de trente-neuf kilo­mètres cubes de mag­ma et de roche éjec­tés, tan­dis que des expé­di­tions ulté­rieures ont mis au jour des dépôts de ponce et de cendres épais de dix à quatre-vingts mètres, s’é­ten­dant sur vingt à trente kilo­mètres dans toutes les direc­tions autour de l’île — des don­nées qui ont fait revoir le volume total à la hausse. Les ana­lyses les plus récentes de sédi­ments marins et de don­nées sis­miques, menées entre 2015 et 2019, situent le volume total expul­sé entre vingt-huit et qua­rante et un kilo­mètres cubes en équi­valent roche dense, la phase pli­nienne ini­tiale — la plus volu­mi­nueuse — repré­sen­tant à elle seule la moi­tié de ce total. D’une étude à l’autre, l’ordre de gran­deur reste com­pa­rable ; le chiffre pré­cis, lui, conti­nue de bou­ger, et il faut résis­ter à la ten­ta­tion de citer un volume unique comme s’il fai­sait consensus.

Quel que soit le chiffre rete­nu, l’é­rup­tion se classe par­mi les plus puis­santes de l’Ho­lo­cène, avec un indice d’ex­plo­si­vi­té vol­ca­nique géné­ra­le­ment situé entre 6 et 7 sur une échelle qui en compte 8 — com­pa­rable, dans cer­taines esti­ma­tions, à celle du Tam­bo­ra indo­né­sien de 1815, l’é­rup­tion la plus meur­trière de l’his­toire moderne par ses effets cli­ma­tiques mon­diaux. La chute d’une telle masse de maté­riaux dans la mer a néces­sai­re­ment sou­le­vé des vagues consi­dé­rables ; d’a­près l’ob­ser­va­tion de tsu­na­mis plus récents, on estime qu’au moins trois vagues suc­ces­sives d’une ving­taine de mètres de hau­teur ont péné­tré sur plu­sieurs cen­taines de mètres à l’in­té­rieur des côtes de Crète, dis­tante de cent kilo­mètres à peine.

La ville sous la cendre

De cette catas­trophe, l’ar­chéo­lo­gie a retrou­vé une vic­time pri­vi­lé­giée : une ville entière, ense­ve­lie sous la ponce presque telle qu’elle vivait le jour où le ciel a chan­gé de couleur.

C’est en 1939 que l’ar­chéo­logue grec Spy­ri­don Mari­na­tos avance pour la pre­mière fois l’hy­po­thèse que les épaisses couches de pierre ponce recou­vrant cer­tains sites cré­tois, notam­ment Amni­sos, pour­raient pro­ve­nir d’une érup­tion du vol­can de San­to­rin. Il fau­dra attendre près de trente ans, et sa nomi­na­tion comme pro­fes­seur à l’u­ni­ver­si­té d’A­thènes, pour qu’il puisse aller véri­fier son intui­tion sur le ter­rain. Le 25 mai 1967, en sui­vant des indi­ca­tions trou­vées chez Stra­bon et chez Pin­dare, qui évo­quaient une agglo­mé­ra­tion antique à cet endroit de l’île, les fouilles com­mencent au lieu-dit Akro­ti­ri. Dès la pre­mière cam­pagne, le suc­cès est total : Mari­na­tos met au jour une ville de l’âge du bronze anéan­tie d’un seul coup par l’é­rup­tion, mais admi­ra­ble­ment conservée.

Ce qui frappe d’a­bord, dans cette ville, c’est sa res­sem­blance avec Pom­péi et sa dif­fé­rence radi­cale d’a­vec elle. Comme à Her­cu­la­num ou à Pom­péi, une érup­tion vol­ca­nique de type pli­nien a ense­ve­li d’un coup une agglo­mé­ra­tion alors en plein essor, ce qui explique son état de conser­va­tion excep­tion­nel après plus de trois mille cinq cents ans. Mais là où les rues de Pom­péi sont jon­chées de corps figés dans l’ins­tant de leur mort, Akro­ti­ri n’a livré, en un demi-siècle de fouilles, aucun sque­lette humain, aucune trace d’ou­til pré­cieux aban­don­né à la hâte, aucun bijou per­du dans la panique. L’ab­sence de restes sque­let­tiques sug­gère une éva­cua­tion en temps vou­lu — les habi­tants semblent avoir eu le temps de fuir avant la phase la plus des­truc­trice, aler­tés peut-être par des semaines de secousses sis­miques pré­cur­seurs, un phé­no­mène bien docu­men­té dans les érup­tions pli­niennes modernes. C’est l’une des grandes énigmes heu­reuses de ce site : une catas­trophe majeure, mais peut-être sans hécatombe.

Ce que les habi­tants ont lais­sé der­rière eux suf­fit pour­tant à faire de ce site l’un des plus riches jamais fouillés en Égée. Des mai­sons à étage, des rues pavées, des vases, des amphores, des jarres de céra­mique et des fresques murales sont appa­rus au fil des cam­pagnes, et l’ex­cellent état de conser­va­tion des bâti­ments et de leurs fresques a bou­le­ver­sé la connais­sance qu’on avait jusque-là de l’art égéen du deuxième mil­lé­naire. Les fouilles ont éga­le­ment révé­lé une archi­tec­ture à plu­sieurs étages sophis­ti­quée, dotée de sys­tèmes de plom­be­rie avan­cés — des cana­li­sa­tions en terre cuite emboî­tées les unes dans les autres, cou­rant sous les rues pavées, qui ali­men­taient cer­taines mai­sons en eau cou­rante et éva­cuaient les eaux usées bien avant que Rome n’en fasse un sym­bole de civi­li­sa­tion. On y trouve des scènes de cueillette du safran, des anti­lopes bon­dis­santes, des singes bleus grim­pant à des rochers sty­li­sés, et cette fameuse frise minia­ture repré­sen­tant une flot­tille céré­mo­nielle voguant entre deux villes côtières — la seule image connue de la marine égéenne de cette époque à une échelle autre que sym­bo­lique. Ces fresques, si fra­giles qu’elles se seraient désa­gré­gées au contact de l’air une fois déga­gées, ont dû être pré­le­vées et trans­fé­rées en lieu sûr, une par­tie au musée archéo­lo­gique natio­nal d’A­thènes, une autre res­tée sur l’île elle-même.

Les fouilles se sont pour­sui­vies de 1967 à 1974, jus­qu’à ce que Mari­na­tos trouve lui-même la mort sur son propre chan­tier, le 1er octobre 1974 — frap­pé, dit-on, par l’ef­fon­dre­ment d’un mur qu’il ins­pec­tait. La direc­tion du site est alors reprise par le pro­fes­seur Chris­tos Dou­mas, qui pour­suit les recherches jus­qu’à aujourd’­hui, avec cette règle de pru­dence archéo­lo­gique rare : les monu­ments mis au jour n’ont subi d’autre inter­ven­tion que celle stric­te­ment néces­saire à leur conso­li­da­tion et au pré­lè­ve­ment des objets mobi­liers, lais­sant la ville se lire presque telle que la cendre l’a figée.

Une île qui a fabri­qué un mythe

Il n’a pas fal­lu long­temps pour que la décou­verte de Mari­na­tos ren­contre un autre récit, beau­coup plus ancien et beau­coup plus célèbre : celui de l’Atlantide.

C’est en cher­chant à don­ner une consis­tance his­to­rique au mythe pla­to­ni­cien que Mari­na­tos a pro­po­sé d’i­den­ti­fier dans l’île de Thé­ra la terre cor­res­pon­dant au conti­nent englou­ti décrit par Pla­ton. L’ar­gu­ment est sédui­sant sur le papier : une civi­li­sa­tion avan­cée, pros­père, dotée d’une flotte consi­dé­rable, englou­tie en un jour et une nuit funestes par un cata­clysme natu­rel — le paral­lèle avec le récit pla­to­ni­cien du Timée et du Cri­tias est frap­pant, et il a immé­dia­te­ment sai­si l’i­ma­gi­na­tion du grand public autant que celle de cer­tains chercheurs.

Il faut cepen­dant s’ar­rê­ter avec la même pru­dence que pour la data­tion de l’é­rup­tion elle-même. Le récit de Pla­ton, com­po­sé plus d’un mil­lé­naire après les faits qui nous occupent ici, se pré­sente lui-même comme une tra­di­tion rap­por­tée de troi­sième main — Solon l’au­rait tenue de prêtres égyp­tiens —, situe son conti­nent au-delà des colonnes d’Her­cule, c’est-à-dire dans l’At­lan­tique et non en Médi­ter­ra­née, et lui prête des dimen­sions et une anti­qui­té lar­ge­ment incom­pa­tibles avec ce que l’on sait de l’É­gée du deuxième mil­lé­naire. La grande majo­ri­té des his­to­riens et des phi­lo­logues modernes consi­dèrent l’At­lan­tide comme une fic­tion phi­lo­so­phique, construite par Pla­ton pour illus­trer une thèse poli­tique sur la cité idéale et sa déca­dence, et non comme le sou­ve­nir défor­mé d’un évé­ne­ment réel. D’autres conti­nents ont d’ailleurs reven­di­qué le même hon­neur : cer­tains cher­cheurs ont pro­po­sé de cher­cher l’At­lan­tide non pas en Égée mais sur la côte atlan­tique de l’Es­pagne, du côté de l’an­tique Tar­tes­sos, elle aus­si englou­tie par un raz-de-marée — celui, beau­coup plus tar­dif, du ter­rible séisme de Lis­bonne de 1755. Le rap­pro­che­ment entre Thé­ra et l’At­lan­tide reste donc, au mieux, une hypo­thèse sédui­sante et indé­mon­trable, au pire une pro­jec­tion rétros­pec­tive qui a fait beau­coup pour la noto­rié­té tou­ris­tique de l’île et assez peu pour la rigueur du dos­sier archéologique.

Une civi­li­sa­tion minoenne ébran­lée — mais comment ?

La ques­tion la plus sérieuse posée par cette érup­tion ne concerne pas l’At­lan­tide, mais son rôle éven­tuel dans le déclin de la civi­li­sa­tion minoenne de Crète, dis­tante d’à peine cent kilomètres.

Mari­na­tos avait avan­cé, dès 1939, l’hy­po­thèse que l’é­rup­tion du vol­can de San­to­rin, sur­ve­nue selon lui aux alen­tours de 1450 avant notre ère, avait per­tur­bé les réseaux com­mer­ciaux minoens et contri­bué à leur effon­dre­ment, qui se consomme à la fin de la période appe­lée Minoen Récent IB. Cette thèse, d’une élé­gance presque trop par­faite — un vol­can qui met fin, en une explo­sion, à toute une civi­li­sa­tion —, a dura­ble­ment mar­qué l’his­to­rio­gra­phie et le grand public.

Elle a cepen­dant été lar­ge­ment nuan­cée et rema­niée depuis, à mesure que se sont mul­ti­pliées les fouilles ulté­rieures en Crète, notam­ment à Cnos­sos, à Pha­las­sar­na et à Méli­do­ni. Le pro­blème prin­ci­pal tient à la chro­no­lo­gie elle-même : les grandes des­truc­tions des palais cré­tois, celles qui marquent véri­ta­ble­ment la fin de la puis­sance minoenne, semblent s’être pro­duites plu­sieurs décen­nies, voire un siècle ou davan­tage après l’é­rup­tion de Thé­ra, et non immé­dia­te­ment après elle. Un vol­can peut avoir affai­bli l’a­gri­cul­ture cré­toise en recou­vrant les terres de cendres fines sur son flanc orien­tal, endom­ma­gé sa flotte par les tsu­na­mis suc­ces­sifs, per­tur­bé son com­merce en détrui­sant des ports satel­lites comme celui d’A­kro­ti­ri lui-même — mais il paraît aujourd’­hui dif­fi­cile de le tenir pour la cause directe et unique de la chute d’un sys­tème poli­tique qui a conti­nué à fonc­tion­ner encore long­temps après la catas­trophe. L’ex­pli­ca­tion la plus pru­dente, et la plus géné­ra­le­ment admise, consiste à voir dans l’é­rup­tion un fac­teur d’af­fai­blis­se­ment par­mi d’autres, plu­tôt qu’un coup fatal isolé.

Une date qui divise les savants

Reste la ques­tion qui agite le plus vive­ment la recherche contem­po­raine, et qui n’a tou­jours pas trou­vé de réponse consen­suelle : quand exac­te­ment ce vol­can a‑t-il explosé ?

Le pro­blème vient d’un désac­cord per­sis­tant entre deux grandes familles de méthodes. D’un côté, la data­tion dite archéo­lo­gique, fon­dée sur la com­pa­rai­son des styles céra­miques retrou­vés à Akro­ti­ri avec ceux, mieux calés dans le temps, de l’É­gypte pha­rao­nique avec laquelle l’É­gée entre­te­nait des échanges docu­men­tés ; cette méthode pla­çait tra­di­tion­nel­le­ment l’é­rup­tion vers 1500, ou entre 1550 et 1500 avant notre ère — ce qu’on appelle la chro­no­lo­gie « basse ». De l’autre, les méthodes des sciences natu­relles — data­tion au car­bone 14, den­dro­chro­no­lo­gie, carottes gla­ciaires du Groen­land — qui pointent sys­té­ma­ti­que­ment vers une date plus ancienne, dans la deuxième moi­tié du dix-sep­tième siècle avant notre ère : la chro­no­lo­gie « haute ». Pen­dant long­temps, l’é­cart entre les deux camps a dépas­sé un siècle plein, et chaque nou­velle publi­ca­tion sem­blait relan­cer la que­relle plu­tôt que la clore — un désac­cord suf­fi­sam­ment vif pour oppo­ser, dans les années 1980 et 1990, des géné­ra­tions entières d’ar­chéo­logues égéens aux spé­cia­listes de la cali­bra­tion radio­car­bone, cha­cun accu­sant l’autre camp de for­cer ses propres données.

Les diverses pro­po­si­tions convergent aujourd’­hui vers une période com­prise entre 1628 et 1600 avant notre ère, un inter­valle déjà res­ser­ré par rap­port aux désac­cords plus anciens, mais une réana­lyse récente de data­tions radio­car­bone effec­tuées sur un arbuste d’o­li­vier de The­ra­sia, très pro­ba­ble­ment tué par l’é­rup­tion elle-même, invite à situer l’é­vé­ne­ment plu­tôt vers 1611 avant notre ère, ou plus lar­ge­ment autour de 1600 — soit une cin­quan­taine d’an­nées d’é­cart avec la data­tion archéo­lo­gique tra­di­tion­nelle, contre plus d’un siècle il y a encore deux décen­nies. L’am­pleur du désac­cord s’est donc consi­dé­ra­ble­ment réduite, sans pour autant disparaître.

L’af­faire s’est encore com­pli­quée, et inté­res­sée, tout récem­ment. Une étude publiée fin 2025 par des cher­cheurs de l’u­ni­ver­si­té Ben Gou­rion du Néguev et de l’u­ni­ver­si­té de Gro­ningue a pro­duit les pre­mières data­tions radio­car­bone directes concer­nant le règne du pha­raon Ahmô­sis, celui qui réuni­fia l’É­gypte et fon­da le Nou­vel Empire. Leurs résul­tats indiquent que l’é­rup­tion explo­sive de Thé­ra se serait pro­duite avant le règne de ce pha­raon, durant la Deuxième Période inter­mé­diaire, ce qui favo­rise net­te­ment une chro­no­lo­gie « basse » pour le début du Nou­vel Empire égyp­tien lui-même. Les cher­cheurs ont daté un frag­ment de paille uti­li­sé dans la fabri­ca­tion d’une brique crue pro­ve­nant du temple d’Ah­mô­sis à Aby­dos, ce qui situe­rait son règne aux alen­tours de 1539 avant notre ère plu­tôt que vers 1580 comme on le pen­sait aupa­ra­vant — et la com­pa­rai­son de ces nou­velles dates égyp­tiennes avec les data­tions au car­bone 14 déjà dis­po­nibles pour Thé­ra, tirées de graines car­bo­ni­sées d’A­kro­ti­ri, d’un oli­vier ense­ve­li sous la cendre et d’os­se­ments ani­maux retrou­vés dans des couches de tsu­na­mi en Crète, montre que tous les échan­tillons thé­réens sont plus anciens que ceux d’Ah­mô­sis : l’é­rup­tion aurait donc pré­cé­dé de plu­sieurs décen­nies le début de la dix-hui­tième dynas­tie et la fon­da­tion du Nou­vel Empire, et non l’in­verse comme le sup­po­sait la chro­no­lo­gie égyp­tienne traditionnelle.

Cette que­relle n’est pas un simple exer­cice de poin­tillisme savant. La réso­lu­tion de la date de l’é­rup­tion de Thé­ra condi­tionne en réa­li­té la syn­chro­ni­sa­tion de plu­sieurs civi­li­sa­tions du Bronze moyen et du début du Bronze récent dans toute la Médi­ter­ra­née orien­tale, pré­ci­sé­ment parce que la couche de cendre vol­ca­nique qu’elle a dépo­sée sert de repère stra­ti­gra­phique com­mun à l’É­gée, à l’É­gypte et au Proche-Orient. Déca­ler cette date de cin­quante ou cent ans, c’est déca­ler d’au­tant la chro­no­lo­gie rela­tive de l’ef­fon­dre­ment minoen, des rela­tions égyp­to-cré­toises, et de tout un pan de l’his­toire du Bronze moyen orien­tal — un exemple rare où une seule date géo­lo­gique, si elle pou­vait être fixée avec cer­ti­tude, rebat­trait les cartes de plu­sieurs dis­ci­plines à la fois.

Les échos loin­tains d’un ciel assombri

Une érup­tion de cette ampleur ne s’ar­rête pas aux rivages de l’É­gée. Une par­tie des cendres et des aéro­sols pro­je­tés dans la haute atmo­sphère a pro­ba­ble­ment fait le tour du globe, et plu­sieurs témoi­gnages loin­tains, dont l’at­tri­bu­tion reste hypo­thé­tique, pour­raient en por­ter la trace.

En Égypte même, des frag­ments d’une stèle éri­gée par le pha­raon Ahmô­sis, décou­verts entre 1947 et 1951 dans le troi­sième pylône du temple de Kar­nak, décrivent une tem­pête des­truc­trice accom­pa­gnée d’i­non­da­tions sur­ve­nue au cours de son règne, dans des termes suf­fi­sam­ment extra­or­di­naires pour que cer­tains y aient vu la trace indi­recte d’un évé­ne­ment cli­ma­tique glo­bal. Les archéo­logues Nadine Moel­ler et Robert Rit­ner ont pro­po­sé, en 2014, qu’il fal­lait envi­sa­ger sérieu­se­ment la pos­si­bi­li­té que cette stèle consti­tue un témoi­gnage contem­po­rain de la catas­trophe thé­réenne, tan­dis que d’autres cher­cheurs, comme Ian Shaw, y voient plu­tôt un texte de pro­pa­gande royale, des­ti­né à magni­fier les tra­vaux de res­tau­ra­tion entre­pris par le sou­ve­rain, sans lien néces­saire avec un évé­ne­ment vol­ca­nique loin­tain. Le débat reste ouvert et pro­ba­ble­ment indé­ci­dable en l’é­tat des sources.

Plus loin encore, il est pos­sible que les Annales de Bam­bou, chro­nique chi­noise ancienne, fassent écho aux consé­quences d’un hiver vol­ca­nique consé­cu­tif à l’é­rup­tion, en rap­por­tant un ciel jaune inha­bi­tuel et un gel en plein été au début de la dynas­tie Shang — un rap­pro­che­ment qui, comme les pré­cé­dents, relève de la conjec­ture plu­tôt que de la preuve, mais qui illustre bien à quel point une explo­sion sur­ve­nue au milieu des Cyclades a pu, par la seule média­tion de l’at­mo­sphère ter­restre, lais­ser une empreinte jus­qu’aux confins du monde connu des Anciens et au-delà.

Ce qu’une explo­sion apprend sur l’his­toire elle-même

Il y a quelque chose d’as­sez ver­ti­gi­neux dans le fait qu’un phé­no­mène pure­ment géo­lo­gique, un jour d’ex­plo­sion dont on ignore encore l’an­née exacte, serve de pivot à la chro­no­lo­gie de trois civi­li­sa­tions qui, elles, avaient des rois, des scribes, des archives. Nous savons dater avec une qua­si-cer­ti­tude le règne de tel pha­raon grâce à ses propres ins­crip­tions ; nous ne savons tou­jours pas, à cin­quante ans près, quand un vol­can situé à quelques cen­taines de kilo­mètres de son palais a souf­flé une ville entière. La nature, ici, refuse obs­ti­né­ment de se lais­ser dater aus­si faci­le­ment qu’un car­touche royal.

Cette obs­ti­na­tion a un mérite péda­go­gique : elle rap­pelle qu’une chro­no­lo­gie n’est jamais un fait brut, mais la résul­tante pro­vi­soire d’un accord entre des méthodes hété­ro­gènes — céra­mique com­pa­rée, car­bone 14, cernes d’arbres, carottes de glace —, dont cha­cune a ses propres marges d’er­reur et ses propres pré­sup­po­sés. Que ces méthodes convergent aujourd’­hui vers un inter­valle de quelques décen­nies, là où elles diver­geaient autre­fois d’un siècle, est déjà un pro­grès consi­dé­rable ; qu’elles ne s’ac­cordent pas encore tout à fait est un rap­pel salu­taire que la science, y com­pris quand elle porte sur un évé­ne­ment vieux de trente-cinq siècles, reste un chan­tier ouvert.

Un vol­can qui n’a jamais cessé

Il serait com­mode de trai­ter tout ceci comme une his­toire close, un cra­tère désor­mais appri­voi­sé par les hôtels et les cou­chers de soleil. Ce n’est pas le cas. La cal­dei­ra actuelle abrite en son centre deux îlots, Nea Kame­ni et Palea Kame­ni, sous les­quels le vol­can reste actif ; sa der­nière érup­tion remonte à 1950, et des épi­sodes d’a­gi­ta­tion plus dis­crets, comme celui de 2011–2012, rap­pellent régu­liè­re­ment qu’il ne s’a­git pas d’un décor mais d’un sys­tème géo­lo­gique vivant.

Au début de l’an­née 2025, cette réa­li­té est bru­ta­le­ment reve­nue au pre­mier plan. À par­tir du 26 jan­vier, l’île a connu près de huit mille séismes en quelques semaines, dont plu­sieurs dépas­saient la magni­tude 5, pous­sant les auto­ri­tés grecques à dépê­cher des équipes de secours, des chiens reni­fleurs et des drones, et à fer­mer les écoles de plu­sieurs îles voi­sines. Pour les quelque quinze mille rési­dents de l’île, ces secousses ont semé une inquié­tude durable, sans faire de vic­times majeures, dans le sou­ve­nir encore vif d’un séisme de magni­tude 7,8 qui avait dévas­té San­to­rin en 1956, tuant plu­sieurs dizaines de personnes.

Ces secousses se concen­traient le long de la ligne dite de Kamé­ni, un axe tec­to­nique orien­té sud-ouest/­nord-est qui a ser­vi de conduit pri­vi­lé­gié à la remon­tée du mag­ma au cours des cent mille der­nières années d’his­toire du vol­can ; rien n’in­di­quait cepen­dant une ori­gine stric­te­ment vol­ca­nique de cette crise, qui rele­vait plus pro­ba­ble­ment d’un épi­sode tec­to­nique ordi­naire. Des ana­lyses sis­miques et gra­vi­mé­triques ulté­rieures ont mis en évi­dence un réser­voir mag­ma­tique caché en pro­fon­deur, entre San­to­rin et la Crète, rece­vant un apport frais de mag­ma et pro­vo­quant la défor­ma­tion du plan­cher océa­nique obser­vée — un signe de recharge lente, disent les vol­ca­no­logues, non d’é­rup­tion immi­nente. L’é­pi­sode s’est éteint sans drame. Il aura suf­fi, cepen­dant, à rap­pe­ler qu’un vol­can qui a souf­flé une civi­li­sa­tion entière trente-cinq siècles plus tôt n’a pas pris sa retraite : il patiente.

Ce que nous ne savons pas

La part exacte que l’é­rup­tion minoenne elle-même a ajou­tée à la forme actuelle de la cal­dei­ra, par rap­port aux effon­dre­ments vol­ca­niques anté­rieurs qui avaient déjà façon­né l’ar­chi­pel, reste dis­cu­tée par les volcanologues.

Le volume total de maté­riaux éjec­tés a fait l’ob­jet d’es­ti­ma­tions sen­si­ble­ment dif­fé­rentes selon les études, de l’ordre de vingt-huit à plus de soixante kilo­mètres cubes équi­valent roche dense ; le chiffre exact demeure incertain.

L’ab­sence de restes humains à Akro­ti­ri est géné­ra­le­ment inter­pré­tée comme la preuve d’une éva­cua­tion réus­sie, mais cette lec­ture reste une infé­rence par défaut plu­tôt qu’une cer­ti­tude direc­te­ment documentée.

L’i­den­ti­fi­ca­tion de Thé­ra à l’At­lan­tide pla­to­ni­cienne relève de l’hy­po­thèse et non de la démons­tra­tion ; elle est mino­ri­taire, sinon mar­gi­nale, dans la recherche uni­ver­si­taire contemporaine.

Le rôle pré­cis de l’é­rup­tion dans le déclin de la civi­li­sa­tion minoenne fait l’ob­jet d’un débat non tran­ché : la thèse d’un lien de cause à effet direct, pro­po­sée par Mari­na­tos, a été lar­ge­ment nuan­cée sans être tota­le­ment abandonnée.

Enfin et sur­tout, la date de l’é­rup­tion elle-même reste dis­pu­tée entre chro­no­lo­gies « haute » et « basse », l’é­cart s’é­tant réduit à quelques décen­nies sans dis­pa­raître ; les tra­vaux les plus récents, publiés fin 2025, penchent pour une data­tion anté­rieure au règne d’Ah­mô­sis, mais la ques­tion ne peut être consi­dé­rée comme défi­ni­ti­ve­ment close.

Repères

Frie­drich, Wal­ter L., Fire in the Sea. The San­to­ri­ni Vol­ca­no. Natu­ral His­to­ry and the Legend of Atlan­tis, Cam­bridge Uni­ver­si­ty Press, 2000.

Dou­mas, Chris­tos, The Wall-Pain­tings of The­ra, The­ra Foun­da­tion, Athènes, 1992.

Mari­na­tos, Spy­ri­don, « The vol­ca­nic des­truc­tion of Minoan Crete », Anti­qui­ty, 1939.

Man­ning, Sturt W., A Test of Time. The Vol­ca­no of The­ra and the Chro­no­lo­gy and His­to­ry of the Aegean and East Medi­ter­ra­nean in the Mid-Second Mil­len­nium BC, Oxbow Books, 2ᵉ éd., 2014.

Pear­son, Char­lotte et al., « Annual radio­car­bon record indi­cates 16th cen­tu­ry BCE date for the The­ra erup­tion », Science Advances, 2018.

Ben-Gurion Uni­ver­si­ty of the Negev / Uni­ver­si­ty of Gro­nin­gen, « The Minoan The­ra erup­tion pre­dates Pha­raoh Ahmose : Radio­car­bon dating of Egyp­tian 17th to ear­ly 18th Dynas­ty museum objects », PLOS One, 2025.

Van­ders­leyen, Claude, « Une tem­pête sous le règne d’A­mo­sis », Revue d’É­gyp­to­lo­gie, 1967–1968.

Moel­ler, Nadine et Rit­ner, Robert K., « The Ahmose ‘Tem­pest Ste­la’, The­ra and com­pa­ra­tive chro­no­lo­gy », Jour­nal of Near Eas­tern Stu­dies, 2014.

Sigurd­sson, Haral­dur et Carey, Ste­ven, « Erup­tive his­to­ry of the San­to­ri­ni vol­ca­nic sys­tem », dans D. A. Har­dy (dir.), The­ra and the Aegean World III, The­ra Foun­da­tion, Londres, 1991.

Pla­ton, Timée et Cri­tias.

0 Com­ments

Sub­mit a Com­ment

Your email address will not be publi­shed. Requi­red fields are mar­ked *

Tags de cet article: , , ,