L’éruption de Théra
Un cratère qu’on habite
L’éruption de Théra
Un volcan a explosé au milieu de la mer Égée, un jour d’un été qu’on ne sait toujours pas dater avec certitude — et cette seule incertitude suffit à faire vaciller la chronologie de trois civilisations à la fois.
Un cratère qu’on habite
On arrive à Santorin par la mer ou par les airs, et dans les deux cas le paysage impose la même sidération. Ce n’est pas une île que l’on découvre, c’est l’intérieur d’un volcan : une falaise de plusieurs centaines de mètres, striée de couches noires, rouges et blanches comme un gâteau raté, qui s’enfonce à pic dans une eau d’un bleu presque noir tant elle est profonde. Les villages perchés sur la crête — Fira, Oia — regardent non pas la mer ouverte mais un vide immense, une baie presque circulaire de dix kilomètres de diamètre. Ce vide est un cratère effondré. On ne visite pas Santorin : on campe sur le bord d’une explosion.
Il faut un moment pour comprendre l’échelle de ce que l’on regarde. La caldeira que l’on contemple depuis la terrasse d’un restaurant de Fira n’est pas un simple trou : c’est la trace d’un des événements volcaniques les plus violents que la Méditerranée ait connus depuis que des hommes l’habitent, et l’un des rares dont l’onde de choc — au sens propre comme au sens historiographique — continue d’agiter les spécialistes plus de trois mille cinq cents ans après les faits.
Les plages elles-mêmes portent la mémoire de cet événement sans qu’on ait besoin de la leur demander. Sur la côte sud, le sable est rouge, coloré par une ancienne coulée de lave riche en fer ; plus loin, à Kamari, il est presque noir, fait de grains de basalte broyés par la houle depuis des millénaires. Nulle part ailleurs en Égée le sol ne raconte aussi directement, sous la plante des pieds, ce qu’il a traversé.
Un volcan qui s’effondre par cycles
Avant d’aborder l’éruption qui a rendu Santorin célèbre, il faut dire ce qu’était l’île avant elle, car ce n’était déjà pas un lieu tranquille. Depuis environ six cent cinquante mille ans, le complexe volcanique de Santorin a connu une bonne douzaine de périodes éruptives, dont au moins quatre ont provoqué l’effondrement du volcan sur lui-même avec formation d’une caldeira. La plus ancienne remonterait à cent quatre-vingt mille ans environ ; une autre a donné naissance à la caldeira de Skaros entre soixante-sept mille et cinquante-cinq mille ans ; une troisième a créé la caldeira dite du Cap Riva avec l’effondrement du volcan de Skaros, il y a environ dix-huit mille ans.
Ce point mérite qu’on s’y attarde, car il vient nuancer une image reçue. On imagine volontiers que la baie circulaire de Santorin est née d’un seul coup, lors de l’éruption qui a enseveli Akrotiri au deuxième millénaire avant notre ère. Or l’étude des coulées magmatiques montre leur présence à la fois sur les versants extérieurs de l’île et sur la paroi intérieure du cratère moderne, ce qui suggère que l’archipel avait déjà, au début du deuxième millénaire avant notre ère, une apparence assez proche de celle qu’on lui connaît aujourd’hui — c’est-à-dire que la forme en anneau était déjà largement en place avant la grande explosion qui allait ensevelir Akrotiri, héritée des effondrements antérieurs. La part exacte que l’éruption minoenne a ajoutée à ce paysage préexistant reste discutée, et il faut se garder de l’idée simple d’une île unique, intacte, soufflée d’un seul geste.
L’éruption
Ce qui s’est produit ensuite reste, malgré cette réserve, d’une violence difficile à se représenter. Après une phase d’ouverture, l’éruption a migré vers une caldeira préexistante remplie d’eau de mer, où l’interaction entre le magma et l’eau a provoqué de violentes explosions phréatomagmatiques et la mise en place de coulées pyroclastiques ; cette activité a d’abord formé un cône de tufs qui a comblé la dépression, avant que la connexion avec la mer ne se referme et que l’eau ne s’évapore ; de gigantesques coulées pyroclastiques chaudes et fluidisées ont alors dévalé les pentes de l’île, tandis que l’effondrement de la caldeira, pendant ou après l’éruption, façonnait la topographie actuelle de l’archipel.
Les estimations de volume ont considérablement varié selon les méthodes et les décennies, et il faut le dire sans en gommer la variation : une étude de 1991 avait avancé un chiffre de trente-neuf kilomètres cubes de magma et de roche éjectés, tandis que des expéditions ultérieures ont mis au jour des dépôts de ponce et de cendres épais de dix à quatre-vingts mètres, s’étendant sur vingt à trente kilomètres dans toutes les directions autour de l’île — des données qui ont fait revoir le volume total à la hausse. Les analyses les plus récentes de sédiments marins et de données sismiques, menées entre 2015 et 2019, situent le volume total expulsé entre vingt-huit et quarante et un kilomètres cubes en équivalent roche dense, la phase plinienne initiale — la plus voluminueuse — représentant à elle seule la moitié de ce total. D’une étude à l’autre, l’ordre de grandeur reste comparable ; le chiffre précis, lui, continue de bouger, et il faut résister à la tentation de citer un volume unique comme s’il faisait consensus.
Quel que soit le chiffre retenu, l’éruption se classe parmi les plus puissantes de l’Holocène, avec un indice d’explosivité volcanique généralement situé entre 6 et 7 sur une échelle qui en compte 8 — comparable, dans certaines estimations, à celle du Tambora indonésien de 1815, l’éruption la plus meurtrière de l’histoire moderne par ses effets climatiques mondiaux. La chute d’une telle masse de matériaux dans la mer a nécessairement soulevé des vagues considérables ; d’après l’observation de tsunamis plus récents, on estime qu’au moins trois vagues successives d’une vingtaine de mètres de hauteur ont pénétré sur plusieurs centaines de mètres à l’intérieur des côtes de Crète, distante de cent kilomètres à peine.
La ville sous la cendre
De cette catastrophe, l’archéologie a retrouvé une victime privilégiée : une ville entière, ensevelie sous la ponce presque telle qu’elle vivait le jour où le ciel a changé de couleur.
C’est en 1939 que l’archéologue grec Spyridon Marinatos avance pour la première fois l’hypothèse que les épaisses couches de pierre ponce recouvrant certains sites crétois, notamment Amnisos, pourraient provenir d’une éruption du volcan de Santorin. Il faudra attendre près de trente ans, et sa nomination comme professeur à l’université d’Athènes, pour qu’il puisse aller vérifier son intuition sur le terrain. Le 25 mai 1967, en suivant des indications trouvées chez Strabon et chez Pindare, qui évoquaient une agglomération antique à cet endroit de l’île, les fouilles commencent au lieu-dit Akrotiri. Dès la première campagne, le succès est total : Marinatos met au jour une ville de l’âge du bronze anéantie d’un seul coup par l’éruption, mais admirablement conservée.
Ce qui frappe d’abord, dans cette ville, c’est sa ressemblance avec Pompéi et sa différence radicale d’avec elle. Comme à Herculanum ou à Pompéi, une éruption volcanique de type plinien a enseveli d’un coup une agglomération alors en plein essor, ce qui explique son état de conservation exceptionnel après plus de trois mille cinq cents ans. Mais là où les rues de Pompéi sont jonchées de corps figés dans l’instant de leur mort, Akrotiri n’a livré, en un demi-siècle de fouilles, aucun squelette humain, aucune trace d’outil précieux abandonné à la hâte, aucun bijou perdu dans la panique. L’absence de restes squelettiques suggère une évacuation en temps voulu — les habitants semblent avoir eu le temps de fuir avant la phase la plus destructrice, alertés peut-être par des semaines de secousses sismiques précurseurs, un phénomène bien documenté dans les éruptions pliniennes modernes. C’est l’une des grandes énigmes heureuses de ce site : une catastrophe majeure, mais peut-être sans hécatombe.
Ce que les habitants ont laissé derrière eux suffit pourtant à faire de ce site l’un des plus riches jamais fouillés en Égée. Des maisons à étage, des rues pavées, des vases, des amphores, des jarres de céramique et des fresques murales sont apparus au fil des campagnes, et l’excellent état de conservation des bâtiments et de leurs fresques a bouleversé la connaissance qu’on avait jusque-là de l’art égéen du deuxième millénaire. Les fouilles ont également révélé une architecture à plusieurs étages sophistiquée, dotée de systèmes de plomberie avancés — des canalisations en terre cuite emboîtées les unes dans les autres, courant sous les rues pavées, qui alimentaient certaines maisons en eau courante et évacuaient les eaux usées bien avant que Rome n’en fasse un symbole de civilisation. On y trouve des scènes de cueillette du safran, des antilopes bondissantes, des singes bleus grimpant à des rochers stylisés, et cette fameuse frise miniature représentant une flottille cérémonielle voguant entre deux villes côtières — la seule image connue de la marine égéenne de cette époque à une échelle autre que symbolique. Ces fresques, si fragiles qu’elles se seraient désagrégées au contact de l’air une fois dégagées, ont dû être prélevées et transférées en lieu sûr, une partie au musée archéologique national d’Athènes, une autre restée sur l’île elle-même.
Les fouilles se sont poursuivies de 1967 à 1974, jusqu’à ce que Marinatos trouve lui-même la mort sur son propre chantier, le 1er octobre 1974 — frappé, dit-on, par l’effondrement d’un mur qu’il inspectait. La direction du site est alors reprise par le professeur Christos Doumas, qui poursuit les recherches jusqu’à aujourd’hui, avec cette règle de prudence archéologique rare : les monuments mis au jour n’ont subi d’autre intervention que celle strictement nécessaire à leur consolidation et au prélèvement des objets mobiliers, laissant la ville se lire presque telle que la cendre l’a figée.
Une île qui a fabriqué un mythe
Il n’a pas fallu longtemps pour que la découverte de Marinatos rencontre un autre récit, beaucoup plus ancien et beaucoup plus célèbre : celui de l’Atlantide.
C’est en cherchant à donner une consistance historique au mythe platonicien que Marinatos a proposé d’identifier dans l’île de Théra la terre correspondant au continent englouti décrit par Platon. L’argument est séduisant sur le papier : une civilisation avancée, prospère, dotée d’une flotte considérable, engloutie en un jour et une nuit funestes par un cataclysme naturel — le parallèle avec le récit platonicien du Timée et du Critias est frappant, et il a immédiatement saisi l’imagination du grand public autant que celle de certains chercheurs.
Il faut cependant s’arrêter avec la même prudence que pour la datation de l’éruption elle-même. Le récit de Platon, composé plus d’un millénaire après les faits qui nous occupent ici, se présente lui-même comme une tradition rapportée de troisième main — Solon l’aurait tenue de prêtres égyptiens —, situe son continent au-delà des colonnes d’Hercule, c’est-à-dire dans l’Atlantique et non en Méditerranée, et lui prête des dimensions et une antiquité largement incompatibles avec ce que l’on sait de l’Égée du deuxième millénaire. La grande majorité des historiens et des philologues modernes considèrent l’Atlantide comme une fiction philosophique, construite par Platon pour illustrer une thèse politique sur la cité idéale et sa décadence, et non comme le souvenir déformé d’un événement réel. D’autres continents ont d’ailleurs revendiqué le même honneur : certains chercheurs ont proposé de chercher l’Atlantide non pas en Égée mais sur la côte atlantique de l’Espagne, du côté de l’antique Tartessos, elle aussi engloutie par un raz-de-marée — celui, beaucoup plus tardif, du terrible séisme de Lisbonne de 1755. Le rapprochement entre Théra et l’Atlantide reste donc, au mieux, une hypothèse séduisante et indémontrable, au pire une projection rétrospective qui a fait beaucoup pour la notoriété touristique de l’île et assez peu pour la rigueur du dossier archéologique.
Une civilisation minoenne ébranlée — mais comment ?
La question la plus sérieuse posée par cette éruption ne concerne pas l’Atlantide, mais son rôle éventuel dans le déclin de la civilisation minoenne de Crète, distante d’à peine cent kilomètres.
Marinatos avait avancé, dès 1939, l’hypothèse que l’éruption du volcan de Santorin, survenue selon lui aux alentours de 1450 avant notre ère, avait perturbé les réseaux commerciaux minoens et contribué à leur effondrement, qui se consomme à la fin de la période appelée Minoen Récent IB. Cette thèse, d’une élégance presque trop parfaite — un volcan qui met fin, en une explosion, à toute une civilisation —, a durablement marqué l’historiographie et le grand public.
Elle a cependant été largement nuancée et remaniée depuis, à mesure que se sont multipliées les fouilles ultérieures en Crète, notamment à Cnossos, à Phalassarna et à Mélidoni. Le problème principal tient à la chronologie elle-même : les grandes destructions des palais crétois, celles qui marquent véritablement la fin de la puissance minoenne, semblent s’être produites plusieurs décennies, voire un siècle ou davantage après l’éruption de Théra, et non immédiatement après elle. Un volcan peut avoir affaibli l’agriculture crétoise en recouvrant les terres de cendres fines sur son flanc oriental, endommagé sa flotte par les tsunamis successifs, perturbé son commerce en détruisant des ports satellites comme celui d’Akrotiri lui-même — mais il paraît aujourd’hui difficile de le tenir pour la cause directe et unique de la chute d’un système politique qui a continué à fonctionner encore longtemps après la catastrophe. L’explication la plus prudente, et la plus généralement admise, consiste à voir dans l’éruption un facteur d’affaiblissement parmi d’autres, plutôt qu’un coup fatal isolé.
Une date qui divise les savants
Reste la question qui agite le plus vivement la recherche contemporaine, et qui n’a toujours pas trouvé de réponse consensuelle : quand exactement ce volcan a‑t-il explosé ?
Le problème vient d’un désaccord persistant entre deux grandes familles de méthodes. D’un côté, la datation dite archéologique, fondée sur la comparaison des styles céramiques retrouvés à Akrotiri avec ceux, mieux calés dans le temps, de l’Égypte pharaonique avec laquelle l’Égée entretenait des échanges documentés ; cette méthode plaçait traditionnellement l’éruption vers 1500, ou entre 1550 et 1500 avant notre ère — ce qu’on appelle la chronologie « basse ». De l’autre, les méthodes des sciences naturelles — datation au carbone 14, dendrochronologie, carottes glaciaires du Groenland — qui pointent systématiquement vers une date plus ancienne, dans la deuxième moitié du dix-septième siècle avant notre ère : la chronologie « haute ». Pendant longtemps, l’écart entre les deux camps a dépassé un siècle plein, et chaque nouvelle publication semblait relancer la querelle plutôt que la clore — un désaccord suffisamment vif pour opposer, dans les années 1980 et 1990, des générations entières d’archéologues égéens aux spécialistes de la calibration radiocarbone, chacun accusant l’autre camp de forcer ses propres données.
Les diverses propositions convergent aujourd’hui vers une période comprise entre 1628 et 1600 avant notre ère, un intervalle déjà resserré par rapport aux désaccords plus anciens, mais une réanalyse récente de datations radiocarbone effectuées sur un arbuste d’olivier de Therasia, très probablement tué par l’éruption elle-même, invite à situer l’événement plutôt vers 1611 avant notre ère, ou plus largement autour de 1600 — soit une cinquantaine d’années d’écart avec la datation archéologique traditionnelle, contre plus d’un siècle il y a encore deux décennies. L’ampleur du désaccord s’est donc considérablement réduite, sans pour autant disparaître.
L’affaire s’est encore compliquée, et intéressée, tout récemment. Une étude publiée fin 2025 par des chercheurs de l’université Ben Gourion du Néguev et de l’université de Groningue a produit les premières datations radiocarbone directes concernant le règne du pharaon Ahmôsis, celui qui réunifia l’Égypte et fonda le Nouvel Empire. Leurs résultats indiquent que l’éruption explosive de Théra se serait produite avant le règne de ce pharaon, durant la Deuxième Période intermédiaire, ce qui favorise nettement une chronologie « basse » pour le début du Nouvel Empire égyptien lui-même. Les chercheurs ont daté un fragment de paille utilisé dans la fabrication d’une brique crue provenant du temple d’Ahmôsis à Abydos, ce qui situerait son règne aux alentours de 1539 avant notre ère plutôt que vers 1580 comme on le pensait auparavant — et la comparaison de ces nouvelles dates égyptiennes avec les datations au carbone 14 déjà disponibles pour Théra, tirées de graines carbonisées d’Akrotiri, d’un olivier enseveli sous la cendre et d’ossements animaux retrouvés dans des couches de tsunami en Crète, montre que tous les échantillons théréens sont plus anciens que ceux d’Ahmôsis : l’éruption aurait donc précédé de plusieurs décennies le début de la dix-huitième dynastie et la fondation du Nouvel Empire, et non l’inverse comme le supposait la chronologie égyptienne traditionnelle.
Cette querelle n’est pas un simple exercice de pointillisme savant. La résolution de la date de l’éruption de Théra conditionne en réalité la synchronisation de plusieurs civilisations du Bronze moyen et du début du Bronze récent dans toute la Méditerranée orientale, précisément parce que la couche de cendre volcanique qu’elle a déposée sert de repère stratigraphique commun à l’Égée, à l’Égypte et au Proche-Orient. Décaler cette date de cinquante ou cent ans, c’est décaler d’autant la chronologie relative de l’effondrement minoen, des relations égypto-crétoises, et de tout un pan de l’histoire du Bronze moyen oriental — un exemple rare où une seule date géologique, si elle pouvait être fixée avec certitude, rebattrait les cartes de plusieurs disciplines à la fois.
Les échos lointains d’un ciel assombri
Une éruption de cette ampleur ne s’arrête pas aux rivages de l’Égée. Une partie des cendres et des aérosols projetés dans la haute atmosphère a probablement fait le tour du globe, et plusieurs témoignages lointains, dont l’attribution reste hypothétique, pourraient en porter la trace.
En Égypte même, des fragments d’une stèle érigée par le pharaon Ahmôsis, découverts entre 1947 et 1951 dans le troisième pylône du temple de Karnak, décrivent une tempête destructrice accompagnée d’inondations survenue au cours de son règne, dans des termes suffisamment extraordinaires pour que certains y aient vu la trace indirecte d’un événement climatique global. Les archéologues Nadine Moeller et Robert Ritner ont proposé, en 2014, qu’il fallait envisager sérieusement la possibilité que cette stèle constitue un témoignage contemporain de la catastrophe théréenne, tandis que d’autres chercheurs, comme Ian Shaw, y voient plutôt un texte de propagande royale, destiné à magnifier les travaux de restauration entrepris par le souverain, sans lien nécessaire avec un événement volcanique lointain. Le débat reste ouvert et probablement indécidable en l’état des sources.
Plus loin encore, il est possible que les Annales de Bambou, chronique chinoise ancienne, fassent écho aux conséquences d’un hiver volcanique consécutif à l’éruption, en rapportant un ciel jaune inhabituel et un gel en plein été au début de la dynastie Shang — un rapprochement qui, comme les précédents, relève de la conjecture plutôt que de la preuve, mais qui illustre bien à quel point une explosion survenue au milieu des Cyclades a pu, par la seule médiation de l’atmosphère terrestre, laisser une empreinte jusqu’aux confins du monde connu des Anciens et au-delà.
Ce qu’une explosion apprend sur l’histoire elle-même
Il y a quelque chose d’assez vertigineux dans le fait qu’un phénomène purement géologique, un jour d’explosion dont on ignore encore l’année exacte, serve de pivot à la chronologie de trois civilisations qui, elles, avaient des rois, des scribes, des archives. Nous savons dater avec une quasi-certitude le règne de tel pharaon grâce à ses propres inscriptions ; nous ne savons toujours pas, à cinquante ans près, quand un volcan situé à quelques centaines de kilomètres de son palais a soufflé une ville entière. La nature, ici, refuse obstinément de se laisser dater aussi facilement qu’un cartouche royal.
Cette obstination a un mérite pédagogique : elle rappelle qu’une chronologie n’est jamais un fait brut, mais la résultante provisoire d’un accord entre des méthodes hétérogènes — céramique comparée, carbone 14, cernes d’arbres, carottes de glace —, dont chacune a ses propres marges d’erreur et ses propres présupposés. Que ces méthodes convergent aujourd’hui vers un intervalle de quelques décennies, là où elles divergeaient autrefois d’un siècle, est déjà un progrès considérable ; qu’elles ne s’accordent pas encore tout à fait est un rappel salutaire que la science, y compris quand elle porte sur un événement vieux de trente-cinq siècles, reste un chantier ouvert.
Un volcan qui n’a jamais cessé
Il serait commode de traiter tout ceci comme une histoire close, un cratère désormais apprivoisé par les hôtels et les couchers de soleil. Ce n’est pas le cas. La caldeira actuelle abrite en son centre deux îlots, Nea Kameni et Palea Kameni, sous lesquels le volcan reste actif ; sa dernière éruption remonte à 1950, et des épisodes d’agitation plus discrets, comme celui de 2011–2012, rappellent régulièrement qu’il ne s’agit pas d’un décor mais d’un système géologique vivant.
Au début de l’année 2025, cette réalité est brutalement revenue au premier plan. À partir du 26 janvier, l’île a connu près de huit mille séismes en quelques semaines, dont plusieurs dépassaient la magnitude 5, poussant les autorités grecques à dépêcher des équipes de secours, des chiens renifleurs et des drones, et à fermer les écoles de plusieurs îles voisines. Pour les quelque quinze mille résidents de l’île, ces secousses ont semé une inquiétude durable, sans faire de victimes majeures, dans le souvenir encore vif d’un séisme de magnitude 7,8 qui avait dévasté Santorin en 1956, tuant plusieurs dizaines de personnes.
Ces secousses se concentraient le long de la ligne dite de Kaméni, un axe tectonique orienté sud-ouest/nord-est qui a servi de conduit privilégié à la remontée du magma au cours des cent mille dernières années d’histoire du volcan ; rien n’indiquait cependant une origine strictement volcanique de cette crise, qui relevait plus probablement d’un épisode tectonique ordinaire. Des analyses sismiques et gravimétriques ultérieures ont mis en évidence un réservoir magmatique caché en profondeur, entre Santorin et la Crète, recevant un apport frais de magma et provoquant la déformation du plancher océanique observée — un signe de recharge lente, disent les volcanologues, non d’éruption imminente. L’épisode s’est éteint sans drame. Il aura suffi, cependant, à rappeler qu’un volcan qui a soufflé une civilisation entière trente-cinq siècles plus tôt n’a pas pris sa retraite : il patiente.
Ce que nous ne savons pas
La part exacte que l’éruption minoenne elle-même a ajoutée à la forme actuelle de la caldeira, par rapport aux effondrements volcaniques antérieurs qui avaient déjà façonné l’archipel, reste discutée par les volcanologues.
Le volume total de matériaux éjectés a fait l’objet d’estimations sensiblement différentes selon les études, de l’ordre de vingt-huit à plus de soixante kilomètres cubes équivalent roche dense ; le chiffre exact demeure incertain.
L’absence de restes humains à Akrotiri est généralement interprétée comme la preuve d’une évacuation réussie, mais cette lecture reste une inférence par défaut plutôt qu’une certitude directement documentée.
L’identification de Théra à l’Atlantide platonicienne relève de l’hypothèse et non de la démonstration ; elle est minoritaire, sinon marginale, dans la recherche universitaire contemporaine.
Le rôle précis de l’éruption dans le déclin de la civilisation minoenne fait l’objet d’un débat non tranché : la thèse d’un lien de cause à effet direct, proposée par Marinatos, a été largement nuancée sans être totalement abandonnée.
Enfin et surtout, la date de l’éruption elle-même reste disputée entre chronologies « haute » et « basse », l’écart s’étant réduit à quelques décennies sans disparaître ; les travaux les plus récents, publiés fin 2025, penchent pour une datation antérieure au règne d’Ahmôsis, mais la question ne peut être considérée comme définitivement close.
Repères
Friedrich, Walter L., Fire in the Sea. The Santorini Volcano. Natural History and the Legend of Atlantis, Cambridge University Press, 2000.
Doumas, Christos, The Wall-Paintings of Thera, Thera Foundation, Athènes, 1992.
Marinatos, Spyridon, « The volcanic destruction of Minoan Crete », Antiquity, 1939.
Manning, Sturt W., A Test of Time. The Volcano of Thera and the Chronology and History of the Aegean and East Mediterranean in the Mid-Second Millennium BC, Oxbow Books, 2ᵉ éd., 2014.
Pearson, Charlotte et al., « Annual radiocarbon record indicates 16th century BCE date for the Thera eruption », Science Advances, 2018.
Ben-Gurion University of the Negev / University of Groningen, « The Minoan Thera eruption predates Pharaoh Ahmose : Radiocarbon dating of Egyptian 17th to early 18th Dynasty museum objects », PLOS One, 2025.
Vandersleyen, Claude, « Une tempête sous le règne d’Amosis », Revue d’Égyptologie, 1967–1968.
Moeller, Nadine et Ritner, Robert K., « The Ahmose ‘Tempest Stela’, Thera and comparative chronology », Journal of Near Eastern Studies, 2014.
Sigurdsson, Haraldur et Carey, Steven, « Eruptive history of the Santorini volcanic system », dans D. A. Hardy (dir.), Thera and the Aegean World III, Thera Foundation, Londres, 1991.
Platon, Timée et Critias.
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