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Volu­bi­lis

Rome au bout du Maroc

Volu­bi­lis, Rome au bout du Maroc

La route de Mek­nès à Volu­bi­lis ne pré­vient pas. On roule une tren­taine de kilo­mètres au nord de la ville impé­riale, entre des champs d’orge et des oli­viers ali­gnés comme une troupe au repos, et rien n’an­nonce que l’on approche d’un bout du monde. Puis la plaine se relève dou­ce­ment vers le mas­sif du Zerhoun, la terre passe du blond au roux, et sur un replat, à contre-jour, une ran­gée de colonnes se détache du ciel. Elles n’ont pas la solen­ni­té qu’on leur prête sur les cartes pos­tales. Elles res­semblent plu­tôt à une phrase inter­rom­pue, lais­sée là par quel­qu’un qui devait reve­nir la finir et n’est jamais revenu.

J’ar­rive en fin d’a­près-midi, l’heure où les guides rem­ballent et où les cars de Fès ont déjà repris la natio­nale. Le gar­dien du par­king som­nole sous un euca­lyp­tus. Un ven­deur de figues de Bar­ba­rie épluche ses fruits avec un cou­teau qui a beau­coup ser­vi, et il me les tend sans un mot, comme on tend le tabac. Au-delà de la bar­rière, le site s’ouvre sur une pente d’herbe rase où traînent des fûts de colonnes cou­chés, des seuils de portes, des mor­ceaux de cor­niche que per­sonne n’a pris la peine de redres­ser. Des cigognes ont construit leur nid en haut d’un cha­pi­teau ; elles claquent du bec dans le soir avec un bruit de cas­ta­gnettes, et ce bruit sec est la pre­mière chose qui vous entre vrai­ment dans le corps, ici, avant même les pierres.

Le nom du lieu est déjà un voyage. Les Romains l’ont appe­lé Volu­bi­lis, mot latin qui désigne ce qui tourne, ce qui s’en­roule, et aus­si une petite fleur grim­pante, le lise­ron. Mais les Romains n’ont fait que lati­ni­ser un mot plus ancien. Les Ber­bères disaient Oua­li­li, du nom du lau­rier-rose qui pousse en abon­dance le long de l’oued Khou­mane, en contre­bas. Deux langues, deux fleurs, et sous les deux la même racine tenace. Plus tard les Arabes réta­bli­ront Wali­la sur leurs pre­mières mon­naies, et les pay­sans du XIXe siècle, qui ne savaient plus rien de Rome, bap­ti­se­ront ces ruines Ksar Faraoun, le châ­teau de Pha­raon — car pour eux toute gran­deur englou­tie ne pou­vait venir que d’É­gypte, du fond des temps, d’un roi qu’on ne nomme plus. Le lieu a donc chan­gé de nom à chaque fois qu’il a chan­gé de maître, et à chaque fois le nom est res­té un peu, comme une couche de pein­ture qu’on recouvre sans jamais tout à fait la faire disparaître.

La route depuis Meknès

Il faut mar­cher len­te­ment, à Volu­bi­lis, parce que le sol lui-même est un texte. On avance sur des dalles qui ont por­té des san­dales, des sabots, des roues cer­clées de fer, et par endroits l’or­nière est encore là, creu­sée dans la pierre par le pas­sage patient des char­rettes. La grande artère, le decu­ma­nus maxi­mus, remonte tout droit de l’arc de triomphe à la porte de Tan­ger, et de part et d’autre s’a­lignent les façades des mai­sons de notables, réduites à hau­teur de genou, avec çà et là un seuil plus haut que les autres, un pas de porte usé en son milieu, la trace d’un gond. On enjambe des siècles sans y pen­ser. Un lézard file entre deux pierres. Le vent qui des­cend du Zerhoun sent la menthe sau­vage et la pous­sière chaude, et il faut un moment pour com­prendre que cette odeur-là, exac­te­ment, un mar­chand d’huile a dû la res­pi­rer un soir d’é­té il y a dix-huit cents ans, en fer­mant sa boutique.

L’arc de Cara­cal­la domine l’en­semble. On l’a rele­vé au siècle der­nier, un peu trop pro­pre­ment peut-être, et il a cette rai­deur des choses res­tau­rées qui ont per­du l’ha­bi­tude de vieillir. Il a été dres­sé en 217, par le gou­ver­neur de la pro­vince, en l’hon­neur de l’empereur Cara­cal­la et de sa mère Julia Dom­na — deux Syriens mon­tés sur le trône du monde, célé­brés ici, au der­nier confin occi­den­tal de l’empire, par une cité qui n’a­vait sans doute jamais vu l’un ni l’autre. C’est tout le ver­tige de Rome tenu dans un seul monu­ment : un arc bâti au bout du Maroc pour saluer une impé­ra­trice de Homs, sur ordre d’un fonc­tion­naire dont le nom ne dit plus rien à per­sonne. La dédi­cace par­lait de pié­té et de recon­nais­sance. L’an­née même où l’on gra­vait ces mots, Cara­cal­la était assas­si­né en Orient et sa mère se lais­sait mou­rir. L’arc, lui, ne l’a jamais su. Il conti­nue de saluer dans le vide, et une cigogne y a fait son nid.

Plus haut, le Capi­tole et la basi­lique forment le cœur civique de la ville. La basi­lique, avec sa double ran­gée de colonnes et ses absides, ser­vait de tri­bu­nal et de bourse ; c’est là qu’on plai­dait, qu’on signait, qu’on se que­rel­lait pour des ques­tions de bor­nage et d’hé­ri­tage, sous des voûtes qui ne sont plus que ciel. Le Capi­tole, temple de la triade — Jupi­ter, Junon, Minerve —, se dresse sur son podium au som­met d’un esca­lier que l’on gra­vit encore, et de là-haut, en se retour­nant, on embrasse toute la plaine du Rharb qui s’é­tire vers l’ouest jus­qu’à une ligne d’ho­ri­zon où l’on devine, sans le voir, l’At­lan­tique. C’est une vue de fin du monde connu. Der­rière, il n’y avait plus que des tri­bus insou­mises, des mon­tagnes, et cet océan que les Anciens tenaient pour la limite des choses vivables.

Le roi qui lisait le grec

Mais avant d’être romaine, Volu­bi­lis fut la ville d’un roi comme on n’en fait plus.

Il faut remon­ter aux der­nières convul­sions de la Répu­blique. Après la chute de Car­thage, Rome avait lais­sé sub­sis­ter au Magh­reb des royaumes clients, ces Numi­dies ber­bères dont les sou­ve­rains jouaient leur sur­vie sur le fil des alliances romaines. Le père, Juba Ier, avait misé sur Pom­pée contre César, et per­du ; vain­cu à Thap­sus, il s’é­tait don­né la mort. Son fils, un enfant de quatre ou cinq ans, fut emme­né à Rome et exhi­bé au triomphe de César, tout petit der­rière le char du vain­queur. On aurait pu le tuer. On l’é­le­va. Il gran­dit dans la mai­son de César, puis dans l’en­tou­rage d’Oc­ta­vie, la sœur d’Au­guste, au milieu des biblio­thèques et des maîtres grecs, et cet orphe­lin d’un roi afri­cain devint l’un des hommes les plus culti­vés de son siècle.

Juba II — c’est ain­si qu’on l’ap­pelle — fut un savant avant d’être un sou­ve­rain. Il écri­vit en grec des trai­tés de géo­gra­phie, d’his­toire, d’his­toire natu­relle ; il décri­vit l’A­ra­bie, l’A­frique, les sources du Nil, les pro­prié­tés des plantes ; il envoya une expé­di­tion aux Cana­ries, qu’il bap­ti­sa Îles For­tu­nées, et rap­por­ta de ces confins atlan­tiques la des­crip­tion d’un chien mons­trueux qui don­na, dit-on, son nom aux Cana­ries. Pline l’An­cien le cite à tout bout de champ. C’é­tait un roi de cabi­net, un éru­dit qu’Au­guste, en 25 avant notre ère, ins­tal­la sur le trône recons­ti­tué de Mau­ré­ta­nie — l’im­mense royaume qui cou­vrait le nord du Maroc actuel et une part de l’Al­gé­rie. Pour capi­tale, il choi­sit Cae­sa­rea, sur la côte, l’ac­tuelle Cher­chell. Mais Volu­bi­lis fut l’une de ses rési­dences, sa ville de l’in­té­rieur, au pied de ces col­lines fer­tiles où l’o­li­vier prospérait.

Et il ne régna pas seul. Auguste lui don­na pour épouse une femme dont le des­tin, à lui seul, contient tout un monde effon­dré : Cléo­pâtre Sélé­né, fille de Cléo­pâtre d’A­lexan­drie et de Marc Antoine. Elle avait un frère jumeau nom­mé Alexandre Hélios — le Soleil et la Lune, ain­si les avait vou­lus leur mère, qui pen­sait grand. À dix ans, orphe­line des deux plus célèbres sui­ci­dés de l’his­toire, elle avait été traî­née elle aus­si dans un triomphe romain, enchaî­née d’or devant la foule, puis recueillie et éle­vée par Octa­vie — la même Octa­vie, épouse tra­hie d’An­toine, qui éle­va sans un mot les enfants de la femme pour qui son mari l’a­vait quit­tée. Il faut s’ar­rê­ter un ins­tant là-des­sus. Dans la même mai­son romaine gran­dis­saient le fils du roi ber­bère vain­cu et la fille de la reine d’É­gypte vain­cue, deux enfants de la défaite, deux otages dorés, et Auguste eut l’i­dée de les marier et de leur don­ner un royaume à l’autre bout du monde connu. Ain­si la fille de Cléo­pâtre finit reine à Volu­bi­lis, au pied du Zerhoun, à des mil­liers de lieues du Nil, régnant sur des Ber­bères et des colons romains, frap­pant sa propre mon­naie où son pro­fil grec porte encore, sous la légende, le sou­ve­nir d’Alexandrie.

De leur fils, Pto­lé­mée, l’his­toire ne retien­dra qu’une fin. Deve­nu roi à son tour, « allié et ami du peuple romain », il eut le tort de sur­vivre à son uti­li­té. On raconte que Cali­gu­la, le voyant paraître aux jeux dans un man­teau de pourpre qui éclip­sa le sien, en conçut une jalou­sie mor­telle. Il le fit assas­si­ner en l’an 40. C’é­tait la fin des rois. La mort de Pto­lé­mée déclen­cha la révolte d’un de ses affran­chis, Aede­mon, et il fal­lut trois légions pour en venir à bout. Volu­bi­lis, elle, choi­sit Rome. Elle se ran­gea du côté des légions, en paya le prix du sang, et en fut récom­pen­sée : Claude en fit un muni­cipe, ses habi­tants reçurent la citoyen­ne­té, et le royaume dis­pa­ru fut cou­pé en deux pro­vinces. La par­tie occi­den­tale devint la Mau­ré­ta­nie Tin­gi­tane, du nom de Tin­gi, Tan­ger. Volu­bi­lis en fut l’une des grandes villes inté­rieures, et le fanal romain le plus avan­cé vers le couchant.

Les pres­soirs et les dieux

D’où venait la for­tune de tout cela ? De l’huile. On l’ou­blie devant la beau­té des mosaïques, mais Volu­bi­lis fut d’a­bord une ville qui pres­sait des olives, et qui les pres­sait par mil­liers de litres. Les fouilles ont déga­gé plus d’une cin­quan­taine de pres­soirs, avec leurs contre­poids de pierre, leurs bas­sins de décan­ta­tion, leurs jarres. Chaque grande demeure avait le sien, sou­vent deux ou trois, et l’on com­prend en mar­chant que ces palais cou­verts de mosaïques n’é­taient pas seule­ment des rési­dences de plai­sir : c’é­taient des exploi­ta­tions, des usines domes­tiques d’où sor­tait l’or liquide qui par­tait vers Rome par les ports de la côte. La richesse a ici une odeur, et c’est celle du marc d’olive.

Autour de cette pros­pé­ri­té s’or­ga­ni­sait une vie de pro­vince soi­gnée, presque douce. On trouve les thermes à chaque coin de la ville, publics et pri­vés, avec leurs salles éta­gées — la froide, la tiède, la chaude —, leurs foyers sou­ter­rains, leurs conduits de terre cuite qui cou­raient sous les dalles pour faire mon­ter l’air brû­lant sous les pieds des bai­gneurs. Il fal­lait de l’eau, beau­coup d’eau, et les ingé­nieurs romains étaient allés la cher­cher dans la mon­tagne pour l’a­me­ner par un aque­duc jus­qu’aux fon­taines des car­re­fours et aux bas­sins des mai­sons. On devine, à suivre le tra­cé des cana­li­sa­tions, tout un peuple d’es­claves et d’af­fran­chis occu­pés à entre­te­nir cette machine hydrau­lique, à ali­men­ter les fours, à por­ter les seaux — car der­rière les mosaïques d’Or­phée il y avait des cui­sines, des latrines à plu­sieurs places où l’on bavar­dait comme au café, des remises, des cours où l’on égor­geait la volaille. C’est le charme dis­cret de Volu­bi­lis que de lais­ser voir cet envers domes­tique aus­si bien que l’en­droit somp­tueux : la meule à grain d’un bou­lan­ger à côté du seuil orné, la bou­tique étroite ouverte sur la rue, le comp­toir de pierre où l’on ser­vait le vin cou­pé d’eau. On y res­pire moins la gran­deur d’un empire que la patience d’une petite ville labo­rieuse, occu­pée à pres­ser ses olives, à chauf­fer ses bains et à faire, tant bien que mal, comme à Rome.

Cette huile et ces bains ont payé les mosaïques. Elles sont l’autre visage de Volu­bi­lis, le plus fra­gile, et on les découvre à même le sol, à ciel ouvert, pro­té­gées seule­ment du regard par de maigres cor­de­lettes. Il faut se pen­cher, plis­ser les yeux dans la lumière rasante du soir, et alors les figures affleurent, comme des choses qui remontent len­te­ment du fond d’une eau claire.

Voi­ci Orphée dans sa mai­son, assis au centre d’un cercle d’a­ni­maux, sa lyre à la main, char­mant les bêtes de la créa­tion — le lion, le san­glier, l’é­lé­phant, l’oi­seau — dans une com­po­si­tion rayon­nante qui tour­nait autre­fois sous les pieds des convives. Voi­ci, ailleurs, les douze Tra­vaux d’Her­cule répar­tis en médaillons, le héros nu venant à bout du lion, de l’hydre, du san­glier, des oiseaux, du tau­reau, avec une naï­ve­té vigou­reuse de des­sin qui n’a rien per­du de sa force. Voi­ci Bac­chus décou­vrant Ariane endor­mie sur le rivage. Voi­ci le rapt d’Hy­las, le bel éphèbe entraî­né dans l’eau par des nymphes trop amou­reuses. Et voi­ci, dans la mai­son dite au cor­tège de Vénus, Diane sur­prise au bain par Actéon : la déesse se retourne, furieuse d’être vue, et l’im­pru­dent chas­seur a déjà, sur la tempe, les pre­mières ramures du cerf qu’il va deve­nir avant d’être dévo­ré par sa propre meute. Tout un ima­gi­naire médi­ter­ra­néen, grec de fond, romain de sur­face, dérou­lé là, au seuil du désert, pour l’a­gré­ment d’une bour­geoi­sie pro­vin­ciale qui tenait à ce qu’on sût qu’elle avait des lettres.

Car c’est cela qui émeut, dans ces mosaïques : le désir. Le désir d’ap­par­te­nir. Ces notables de l’huile, à la lisière de l’empire, entou­rés de tri­bus qui par­laient une autre langue et priaient d’autres dieux, fai­saient venir des ate­liers de mosaïstes pour cou­vrir leurs sols d’Or­phée et d’Her­cule, comme on accroche aux murs les preuves d’une culture qu’on craint tou­jours un peu de ne pas pos­sé­der tout à fait. Ils écri­vaient le latin sur leurs seuils et le néo-punique dans leurs ins­crip­tions anciennes ; ils avaient des magis­trats appe­lés suf­fètes, à la mode de Car­thage, et des temples au Jupi­ter du Capi­tole. Ville de fron­tière, ville de mélange, ville qui regar­dait Rome par-des­sus l’é­paule pour véri­fier qu’elle fai­sait bien les choses.

Les plus beaux bronzes, on ne les voit plus ici. Ils sont à Rabat, au musée, et il faut faire le voyage pour les ren­con­trer. Le buste de Juba II, d’a­bord, ce visage d’homme mûr aux traits fins, ceint du ban­deau royal, qui vous fixe avec une gra­vi­té mélan­co­lique de let­tré ; on lui a trou­vé un pen­dant, un vieillard sec et volon­taire qu’on a long­temps appe­lé Caton d’U­tique, comme si le roi savant avait vou­lu, jusque dans son décor, se récla­mer des grands stoï­ciens de la Répu­blique per­due. Il y a l’é­phèbe cou­ron­né de lierre, un ado­les­cent de bronze d’une grâce grecque par­faite, une lampe autre­fois à la main. Il y a le chien de Volu­bi­lis, museau bas, échine ten­due, sai­si dans l’ins­tant qui pré­cède le bond. Et il y a le cava­lier. Ces objets, sor­tis de terre dans les mai­sons des notables, disent mieux que tout le reste le raf­fi­ne­ment d’un monde qu’on n’at­ten­dait pas là, si loin, si au bord.

Quand Rome s’en va

Rome tint deux siècles et demi, puis Rome s’en alla. Vers 285, sous Dio­clé­tien, quand l’empire se res­ser­ra sur ce qu’il pou­vait encore défendre, le tra­cé de la pro­vince fut rame­né vers le nord, et Volu­bi­lis se retrou­va hors les murs de l’ordre romain, en deçà de la nou­velle fron­tière. Les légions plièrent bagage. L’ad­mi­nis­tra­tion ces­sa. On ima­gine volon­tiers, à ce moment-là, la ville s’é­tei­gnant d’un coup, les colonnes bas­cu­lant dans le silence.

Il n’en fut rien, et c’est là que Volu­bi­lis devient vrai­ment singulière.

Car la ville ne mou­rut pas. Les gens res­tèrent. Une popu­la­tion conti­nua d’ha­bi­ter les vieilles mai­sons, de pres­ser l’huile, d’en­ter­rer ses morts, et — le fait est stu­pé­fiant quand on y songe — de gra­ver encore le latin dans la pierre. Des stèles chré­tiennes, datées selon le com­put de la pro­vince, s’é­che­lonnent long­temps après le départ des légions ; cer­taines portent des mil­lé­simes qui nous conduisent aux VIᵉ et VIIᵉ siècles. Son­gez à cela : plus de trois cents ans après que Rome eut ces­sé de gou­ver­ner ce coin de terre, des hommes y taillaient encore, dans une langue d’empire, le nom de leurs défunts et le signe de leur foi. La ville s’é­tait déta­chée de l’arbre, mais le fruit ne pour­ris­sait pas ; il conti­nuait de mûrir dans son coin, oublié, obs­ti­né, latin sous un ciel qui ne par­lait déjà plus latin nulle part alentour.

C’est peut-être le plus émou­vant, à Volu­bi­lis. Non pas la splen­deur romaine — on la trouve ailleurs, mieux conser­vée. Mais cette sur­vie têtue d’un monde après sa fin. Cette per­sis­tance d’un peuple qui n’a­vait plus d’empire pour le pro­té­ger et qui s’ac­cro­chait à ses gestes, à sa langue, à ses tombes, dans l’in­dif­fé­rence crois­sante des puis­sances. Il y a des civi­li­sa­tions qui s’é­teignent d’un coup et d’autres qui refusent long­temps de savoir qu’elles sont finies. Volu­bi­lis fut de celles-là.

L’i­mam dans les ruines

Et puis, un jour de la fin du VIIIᵉ siècle, un cava­lier arri­va d’O­rient, pour­sui­vi par la mort.

Il s’ap­pe­lait Idris ibn Abdal­lah, et il des­cen­dait, par Ali et Fati­ma, du Pro­phète lui-même. Sa famille, les Alides, avait pris les armes contre les Abbas­sides de Bag­dad ; la révolte avait été écra­sée dans le sang près de La Mecque, et les sur­vi­vants s’é­taient dis­per­sés aux quatre coins du monde musul­man. Idris fuyait. Il tra­ver­sa l’É­gypte, pous­sa tou­jours plus à l’ouest, jus­qu’à ce Magh­reb extrême que les Arabes appe­laient le pays du cou­chant, et il vint échouer là, pré­ci­sé­ment là, au milieu des colonnes tom­bées de Wali­la. La tri­bu ber­bère des Awra­ba l’ac­cueillit et le pro­té­gea. Et le 5 février 789, au pied du Capi­tole romain déser­té, ces Ber­bères le pro­cla­mèrent imam.

Il faut se tenir sur place pour mesu­rer ce que la scène a d’im­pro­bable. Un ché­rif arabe, arrière-petit-fils du gendre du Pro­phète, fugi­tif d’un empire d’O­rient, recon­nu chef par des tri­bus ber­bères, au milieu des ruines d’un empire d’Oc­ci­dent. Trois mondes qui se croisent sur une même pente d’herbe : l’an­ti­qui­té romaine réduite à des pierres, l’is­lam qui monte, et le vieux fond ber­bère qui porte les deux sur ses épaules. De cette ren­contre naquit ce que le récit natio­nal maro­cain tient pour le pre­mier État du Maroc. Idris orga­ni­sa une admi­nis­tra­tion, nom­ma un cadi, un vizir, frap­pa sa mon­naie au nom de Wali­la. Il ne régna que deux ou trois ans : un émis­saire du calife de Bag­dad, dit-on, l’empoisonna. Mais il lais­sait der­rière lui une femme ber­bère enceinte, Ken­za, et l’en­fant qu’elle mit au monde, Idris II, né dans ces ruines, repren­dra l’œuvre du père, pous­se­ra plus loin, don­ne­ra à Fès son véri­table élan. La dynas­tie idris­side était née à Volu­bi­lis, entre deux fûts de colonnes romaines.

On enter­ra Idris Ier un peu au nord de la ville. Un culte se for­ma autour de sa tombe, puis s’es­tom­pa, puis rena­quit lorsque, en 1318, on crut retrou­ver son corps intact dans son lin­ceul. Des pèle­rins accou­rurent. Une zaouïa s’é­le­va. Et sur la col­line voi­sine gran­dit la petite ville sainte qui porte aujourd’­hui son nom, Mou­lay Idriss Zerhoun, blanche et verte, accro­chée à son piton, avec le mau­so­lée du fon­da­teur au creux de ses ruelles. On la voit depuis Volu­bi­lis, à trois kilo­mètres, empi­lée sur son épe­ron comme un trou­peau de mai­sons mon­tées se mettre à l’a­bri. Le soir, l’ap­pel à la prière des­cend de là-haut jusque dans les ruines, passe entre les colonnes de Jupi­ter et l’arc de Cara­cal­la, et va se perdre dans la plaine. C’est un des rares endroits au monde où l’on peut, sans bou­ger d’un pas, entendre l’is­lam prier au milieu de Rome.

Ksar Faraoun

Après quoi la ville ache­va de s’en­dor­mir, et l’on oublia jus­qu’à son nom. Wali­la devint Ksar Faraoun, le châ­teau de Pha­raon, énigme de pierre pour des pay­sans qui n’a­vaient plus la clef de sa langue. Léon l’A­fri­cain, ce Gre­na­din deve­nu géo­graphe du pape, la men­tionne au XVIᵉ siècle comme une anti­qui­té en ruine. Puis, à Mek­nès toute proche, le sul­tan Mou­lay Ismaïl entre­prit ses gigan­tesques tra­vaux — des murailles, des palais, des gre­niers à n’en plus finir — et il fit ce que tous les bâtis­seurs ont tou­jours fait des cités mortes : il vint y prendre les pierres. On char­gea sur des mules le marbre et les colonnes de Volu­bi­lis pour orner la nou­velle capi­tale ; la ville romaine ser­vit de car­rière à la ville impé­riale, et une part de sa sub­stance dort aujourd’­hui, invi­sible, dans les murs de Mek­nès. Ce qui res­tait debout, le trem­ble­ment de terre de Lis­bonne, en 1755, ache­va de le cou­cher, jus­qu’i­ci, jus­qu’à cette pente afri­caine que la secousse par­tie du fond de l’At­lan­tique vint faire trembler.

Il fal­lut attendre le pro­tec­to­rat pour qu’on rouvre la terre. Les archéo­logues fran­çais se mirent au tra­vail au début du XXᵉ siècle, déga­gèrent le forum, rele­vèrent l’arc, la basi­lique, le Capi­tole, mirent au jour les mai­sons et leurs sols peints, sor­tirent les bronzes. Le site fut clas­sé, puis ins­crit au patri­moine mon­dial en 1997. Aujourd’­hui on paie soixante-dix dirhams à l’en­trée, un guide vous pro­pose ses ser­vices, et l’on marche dans une ville ren­due lisible, presque trop, avec ses pan­neaux et ses cordes. Mais dès que l’on s’é­carte du sen­tier bali­sé, dès que l’on s’as­soit un ins­tant sur un tam­bour de colonne à l’é­cart des der­niers visi­teurs, le lieu reprend ses droits. Les cigognes claquent du bec. Le vent apporte l’o­deur des oli­viers. Et l’on reste seul avec cette accu­mu­la­tion ver­ti­gi­neuse de vies super­po­sées sous ses semelles.

Le soir sur la plaine

Je repars à la nuit tom­bante, quand le gar­dien com­mence à faire tin­ter ses clefs. La lumière, à cette heure, fait aux pierres une cou­leur de miel fon­cé, et les ombres des colonnes s’al­longent sur l’herbe comme des aiguilles d’un cadran énorme, patient, qui comp­te­rait des siècles au lieu d’heures. En bas, l’oued Khou­mane luit fai­ble­ment entre ses lau­riers-roses — les oua­li­li qui ont don­né leur nom à tout cela, et qui fleu­rissent tou­jours, imper­tur­bables, ayant sur­vé­cu aux rois, aux légions, aux imams et aux archéologues.

On vient à Volu­bi­lis pour Rome, et l’on repart avec autre chose. Rome n’y est qu’une strate par­mi d’autres, la plus visible peut-être, mais non la der­nière, ni même la pre­mière. Ce que ce lieu raconte, c’est la manière dont les mondes se posent les uns sur les autres sans jamais tout à fait s’ef­fa­cer. Le Ber­bère sous le Car­tha­gi­nois, le Car­tha­gi­nois sous le Romain, le Romain sous le Chré­tien attar­dé, le Chré­tien sous le Musul­man, et par-des­sus le tout la longue amné­sie des pay­sans qui appe­laient Pha­raon ce qu’ils ne savaient plus nom­mer. Chaque conqué­rant a cru repar­tir de zéro, effa­cer l’ar­doise ; cha­cun n’a fait qu’a­jou­ter sa ligne à un texte que d’autres avaient com­men­cé et que d’autres continueront.

Volu­bi­lis est une fron­tière qui a duré. Bout de Rome, ber­ceau du Maroc, seuil entre la Médi­ter­ra­née et l’A­frique, entre l’an­ti­qui­té et l’is­lam — un de ces lieux où l’on voit, pour une fois à ciel ouvert et sans qu’il soit besoin de creu­ser, que l’his­toire n’a­vance pas en chas­sant ce qui la pré­cède, mais en s’y acco­tant, en s’y logeant, en repre­nant les pierres du voi­sin d’a­vant pour bâtir sa propre mai­son. La fleur du lise­ron et celle du lau­rier-rose, l’huile et le marbre, la lyre d’Or­phée et l’ap­pel du muez­zin des­cen­dant de la col­line sainte : tout cela tient ensemble, sur qua­rante hec­tares d’herbe rase, au pied du Zerhoun, à trente kilo­mètres de Mek­nès, là où finit une route qui sem­blait mener nulle part et qui menait, en réa­li­té, à l’un des car­re­fours les plus habi­tés du monde.

Les cigognes, elles, s’en moquent. Elles reviennent chaque prin­temps refaire leur nid en haut des colonnes de Jupi­ter, indif­fé­rentes aux empires, fidèles seule­ment à la pierre haute et au ciel large. Elles ont rai­son. Il n’y a peut-être pas de meilleure manière d’ha­bi­ter les ruines : y bâtir, en atten­dant le pro­chain qui viendra.

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