Volubilis
Rome au bout du Maroc
Volubilis, Rome au bout du Maroc
La route de Meknès à Volubilis ne prévient pas. On roule une trentaine de kilomètres au nord de la ville impériale, entre des champs d’orge et des oliviers alignés comme une troupe au repos, et rien n’annonce que l’on approche d’un bout du monde. Puis la plaine se relève doucement vers le massif du Zerhoun, la terre passe du blond au roux, et sur un replat, à contre-jour, une rangée de colonnes se détache du ciel. Elles n’ont pas la solennité qu’on leur prête sur les cartes postales. Elles ressemblent plutôt à une phrase interrompue, laissée là par quelqu’un qui devait revenir la finir et n’est jamais revenu.
J’arrive en fin d’après-midi, l’heure où les guides remballent et où les cars de Fès ont déjà repris la nationale. Le gardien du parking somnole sous un eucalyptus. Un vendeur de figues de Barbarie épluche ses fruits avec un couteau qui a beaucoup servi, et il me les tend sans un mot, comme on tend le tabac. Au-delà de la barrière, le site s’ouvre sur une pente d’herbe rase où traînent des fûts de colonnes couchés, des seuils de portes, des morceaux de corniche que personne n’a pris la peine de redresser. Des cigognes ont construit leur nid en haut d’un chapiteau ; elles claquent du bec dans le soir avec un bruit de castagnettes, et ce bruit sec est la première chose qui vous entre vraiment dans le corps, ici, avant même les pierres.
Le nom du lieu est déjà un voyage. Les Romains l’ont appelé Volubilis, mot latin qui désigne ce qui tourne, ce qui s’enroule, et aussi une petite fleur grimpante, le liseron. Mais les Romains n’ont fait que latiniser un mot plus ancien. Les Berbères disaient Oualili, du nom du laurier-rose qui pousse en abondance le long de l’oued Khoumane, en contrebas. Deux langues, deux fleurs, et sous les deux la même racine tenace. Plus tard les Arabes rétabliront Walila sur leurs premières monnaies, et les paysans du XIXe siècle, qui ne savaient plus rien de Rome, baptiseront ces ruines Ksar Faraoun, le château de Pharaon — car pour eux toute grandeur engloutie ne pouvait venir que d’Égypte, du fond des temps, d’un roi qu’on ne nomme plus. Le lieu a donc changé de nom à chaque fois qu’il a changé de maître, et à chaque fois le nom est resté un peu, comme une couche de peinture qu’on recouvre sans jamais tout à fait la faire disparaître.
La route depuis Meknès
Il faut marcher lentement, à Volubilis, parce que le sol lui-même est un texte. On avance sur des dalles qui ont porté des sandales, des sabots, des roues cerclées de fer, et par endroits l’ornière est encore là, creusée dans la pierre par le passage patient des charrettes. La grande artère, le decumanus maximus, remonte tout droit de l’arc de triomphe à la porte de Tanger, et de part et d’autre s’alignent les façades des maisons de notables, réduites à hauteur de genou, avec çà et là un seuil plus haut que les autres, un pas de porte usé en son milieu, la trace d’un gond. On enjambe des siècles sans y penser. Un lézard file entre deux pierres. Le vent qui descend du Zerhoun sent la menthe sauvage et la poussière chaude, et il faut un moment pour comprendre que cette odeur-là, exactement, un marchand d’huile a dû la respirer un soir d’été il y a dix-huit cents ans, en fermant sa boutique.
L’arc de Caracalla domine l’ensemble. On l’a relevé au siècle dernier, un peu trop proprement peut-être, et il a cette raideur des choses restaurées qui ont perdu l’habitude de vieillir. Il a été dressé en 217, par le gouverneur de la province, en l’honneur de l’empereur Caracalla et de sa mère Julia Domna — deux Syriens montés sur le trône du monde, célébrés ici, au dernier confin occidental de l’empire, par une cité qui n’avait sans doute jamais vu l’un ni l’autre. C’est tout le vertige de Rome tenu dans un seul monument : un arc bâti au bout du Maroc pour saluer une impératrice de Homs, sur ordre d’un fonctionnaire dont le nom ne dit plus rien à personne. La dédicace parlait de piété et de reconnaissance. L’année même où l’on gravait ces mots, Caracalla était assassiné en Orient et sa mère se laissait mourir. L’arc, lui, ne l’a jamais su. Il continue de saluer dans le vide, et une cigogne y a fait son nid.
Plus haut, le Capitole et la basilique forment le cœur civique de la ville. La basilique, avec sa double rangée de colonnes et ses absides, servait de tribunal et de bourse ; c’est là qu’on plaidait, qu’on signait, qu’on se querellait pour des questions de bornage et d’héritage, sous des voûtes qui ne sont plus que ciel. Le Capitole, temple de la triade — Jupiter, Junon, Minerve —, se dresse sur son podium au sommet d’un escalier que l’on gravit encore, et de là-haut, en se retournant, on embrasse toute la plaine du Rharb qui s’étire vers l’ouest jusqu’à une ligne d’horizon où l’on devine, sans le voir, l’Atlantique. C’est une vue de fin du monde connu. Derrière, il n’y avait plus que des tribus insoumises, des montagnes, et cet océan que les Anciens tenaient pour la limite des choses vivables.
Le roi qui lisait le grec
Mais avant d’être romaine, Volubilis fut la ville d’un roi comme on n’en fait plus.
Il faut remonter aux dernières convulsions de la République. Après la chute de Carthage, Rome avait laissé subsister au Maghreb des royaumes clients, ces Numidies berbères dont les souverains jouaient leur survie sur le fil des alliances romaines. Le père, Juba Ier, avait misé sur Pompée contre César, et perdu ; vaincu à Thapsus, il s’était donné la mort. Son fils, un enfant de quatre ou cinq ans, fut emmené à Rome et exhibé au triomphe de César, tout petit derrière le char du vainqueur. On aurait pu le tuer. On l’éleva. Il grandit dans la maison de César, puis dans l’entourage d’Octavie, la sœur d’Auguste, au milieu des bibliothèques et des maîtres grecs, et cet orphelin d’un roi africain devint l’un des hommes les plus cultivés de son siècle.
Juba II — c’est ainsi qu’on l’appelle — fut un savant avant d’être un souverain. Il écrivit en grec des traités de géographie, d’histoire, d’histoire naturelle ; il décrivit l’Arabie, l’Afrique, les sources du Nil, les propriétés des plantes ; il envoya une expédition aux Canaries, qu’il baptisa Îles Fortunées, et rapporta de ces confins atlantiques la description d’un chien monstrueux qui donna, dit-on, son nom aux Canaries. Pline l’Ancien le cite à tout bout de champ. C’était un roi de cabinet, un érudit qu’Auguste, en 25 avant notre ère, installa sur le trône reconstitué de Maurétanie — l’immense royaume qui couvrait le nord du Maroc actuel et une part de l’Algérie. Pour capitale, il choisit Caesarea, sur la côte, l’actuelle Cherchell. Mais Volubilis fut l’une de ses résidences, sa ville de l’intérieur, au pied de ces collines fertiles où l’olivier prospérait.
Et il ne régna pas seul. Auguste lui donna pour épouse une femme dont le destin, à lui seul, contient tout un monde effondré : Cléopâtre Séléné, fille de Cléopâtre d’Alexandrie et de Marc Antoine. Elle avait un frère jumeau nommé Alexandre Hélios — le Soleil et la Lune, ainsi les avait voulus leur mère, qui pensait grand. À dix ans, orpheline des deux plus célèbres suicidés de l’histoire, elle avait été traînée elle aussi dans un triomphe romain, enchaînée d’or devant la foule, puis recueillie et élevée par Octavie — la même Octavie, épouse trahie d’Antoine, qui éleva sans un mot les enfants de la femme pour qui son mari l’avait quittée. Il faut s’arrêter un instant là-dessus. Dans la même maison romaine grandissaient le fils du roi berbère vaincu et la fille de la reine d’Égypte vaincue, deux enfants de la défaite, deux otages dorés, et Auguste eut l’idée de les marier et de leur donner un royaume à l’autre bout du monde connu. Ainsi la fille de Cléopâtre finit reine à Volubilis, au pied du Zerhoun, à des milliers de lieues du Nil, régnant sur des Berbères et des colons romains, frappant sa propre monnaie où son profil grec porte encore, sous la légende, le souvenir d’Alexandrie.
De leur fils, Ptolémée, l’histoire ne retiendra qu’une fin. Devenu roi à son tour, « allié et ami du peuple romain », il eut le tort de survivre à son utilité. On raconte que Caligula, le voyant paraître aux jeux dans un manteau de pourpre qui éclipsa le sien, en conçut une jalousie mortelle. Il le fit assassiner en l’an 40. C’était la fin des rois. La mort de Ptolémée déclencha la révolte d’un de ses affranchis, Aedemon, et il fallut trois légions pour en venir à bout. Volubilis, elle, choisit Rome. Elle se rangea du côté des légions, en paya le prix du sang, et en fut récompensée : Claude en fit un municipe, ses habitants reçurent la citoyenneté, et le royaume disparu fut coupé en deux provinces. La partie occidentale devint la Maurétanie Tingitane, du nom de Tingi, Tanger. Volubilis en fut l’une des grandes villes intérieures, et le fanal romain le plus avancé vers le couchant.
Les pressoirs et les dieux
D’où venait la fortune de tout cela ? De l’huile. On l’oublie devant la beauté des mosaïques, mais Volubilis fut d’abord une ville qui pressait des olives, et qui les pressait par milliers de litres. Les fouilles ont dégagé plus d’une cinquantaine de pressoirs, avec leurs contrepoids de pierre, leurs bassins de décantation, leurs jarres. Chaque grande demeure avait le sien, souvent deux ou trois, et l’on comprend en marchant que ces palais couverts de mosaïques n’étaient pas seulement des résidences de plaisir : c’étaient des exploitations, des usines domestiques d’où sortait l’or liquide qui partait vers Rome par les ports de la côte. La richesse a ici une odeur, et c’est celle du marc d’olive.
Autour de cette prospérité s’organisait une vie de province soignée, presque douce. On trouve les thermes à chaque coin de la ville, publics et privés, avec leurs salles étagées — la froide, la tiède, la chaude —, leurs foyers souterrains, leurs conduits de terre cuite qui couraient sous les dalles pour faire monter l’air brûlant sous les pieds des baigneurs. Il fallait de l’eau, beaucoup d’eau, et les ingénieurs romains étaient allés la chercher dans la montagne pour l’amener par un aqueduc jusqu’aux fontaines des carrefours et aux bassins des maisons. On devine, à suivre le tracé des canalisations, tout un peuple d’esclaves et d’affranchis occupés à entretenir cette machine hydraulique, à alimenter les fours, à porter les seaux — car derrière les mosaïques d’Orphée il y avait des cuisines, des latrines à plusieurs places où l’on bavardait comme au café, des remises, des cours où l’on égorgeait la volaille. C’est le charme discret de Volubilis que de laisser voir cet envers domestique aussi bien que l’endroit somptueux : la meule à grain d’un boulanger à côté du seuil orné, la boutique étroite ouverte sur la rue, le comptoir de pierre où l’on servait le vin coupé d’eau. On y respire moins la grandeur d’un empire que la patience d’une petite ville laborieuse, occupée à presser ses olives, à chauffer ses bains et à faire, tant bien que mal, comme à Rome.
Cette huile et ces bains ont payé les mosaïques. Elles sont l’autre visage de Volubilis, le plus fragile, et on les découvre à même le sol, à ciel ouvert, protégées seulement du regard par de maigres cordelettes. Il faut se pencher, plisser les yeux dans la lumière rasante du soir, et alors les figures affleurent, comme des choses qui remontent lentement du fond d’une eau claire.
Voici Orphée dans sa maison, assis au centre d’un cercle d’animaux, sa lyre à la main, charmant les bêtes de la création — le lion, le sanglier, l’éléphant, l’oiseau — dans une composition rayonnante qui tournait autrefois sous les pieds des convives. Voici, ailleurs, les douze Travaux d’Hercule répartis en médaillons, le héros nu venant à bout du lion, de l’hydre, du sanglier, des oiseaux, du taureau, avec une naïveté vigoureuse de dessin qui n’a rien perdu de sa force. Voici Bacchus découvrant Ariane endormie sur le rivage. Voici le rapt d’Hylas, le bel éphèbe entraîné dans l’eau par des nymphes trop amoureuses. Et voici, dans la maison dite au cortège de Vénus, Diane surprise au bain par Actéon : la déesse se retourne, furieuse d’être vue, et l’imprudent chasseur a déjà, sur la tempe, les premières ramures du cerf qu’il va devenir avant d’être dévoré par sa propre meute. Tout un imaginaire méditerranéen, grec de fond, romain de surface, déroulé là, au seuil du désert, pour l’agrément d’une bourgeoisie provinciale qui tenait à ce qu’on sût qu’elle avait des lettres.
Car c’est cela qui émeut, dans ces mosaïques : le désir. Le désir d’appartenir. Ces notables de l’huile, à la lisière de l’empire, entourés de tribus qui parlaient une autre langue et priaient d’autres dieux, faisaient venir des ateliers de mosaïstes pour couvrir leurs sols d’Orphée et d’Hercule, comme on accroche aux murs les preuves d’une culture qu’on craint toujours un peu de ne pas posséder tout à fait. Ils écrivaient le latin sur leurs seuils et le néo-punique dans leurs inscriptions anciennes ; ils avaient des magistrats appelés suffètes, à la mode de Carthage, et des temples au Jupiter du Capitole. Ville de frontière, ville de mélange, ville qui regardait Rome par-dessus l’épaule pour vérifier qu’elle faisait bien les choses.
Les plus beaux bronzes, on ne les voit plus ici. Ils sont à Rabat, au musée, et il faut faire le voyage pour les rencontrer. Le buste de Juba II, d’abord, ce visage d’homme mûr aux traits fins, ceint du bandeau royal, qui vous fixe avec une gravité mélancolique de lettré ; on lui a trouvé un pendant, un vieillard sec et volontaire qu’on a longtemps appelé Caton d’Utique, comme si le roi savant avait voulu, jusque dans son décor, se réclamer des grands stoïciens de la République perdue. Il y a l’éphèbe couronné de lierre, un adolescent de bronze d’une grâce grecque parfaite, une lampe autrefois à la main. Il y a le chien de Volubilis, museau bas, échine tendue, saisi dans l’instant qui précède le bond. Et il y a le cavalier. Ces objets, sortis de terre dans les maisons des notables, disent mieux que tout le reste le raffinement d’un monde qu’on n’attendait pas là, si loin, si au bord.
Quand Rome s’en va
Rome tint deux siècles et demi, puis Rome s’en alla. Vers 285, sous Dioclétien, quand l’empire se resserra sur ce qu’il pouvait encore défendre, le tracé de la province fut ramené vers le nord, et Volubilis se retrouva hors les murs de l’ordre romain, en deçà de la nouvelle frontière. Les légions plièrent bagage. L’administration cessa. On imagine volontiers, à ce moment-là, la ville s’éteignant d’un coup, les colonnes basculant dans le silence.
Il n’en fut rien, et c’est là que Volubilis devient vraiment singulière.
Car la ville ne mourut pas. Les gens restèrent. Une population continua d’habiter les vieilles maisons, de presser l’huile, d’enterrer ses morts, et — le fait est stupéfiant quand on y songe — de graver encore le latin dans la pierre. Des stèles chrétiennes, datées selon le comput de la province, s’échelonnent longtemps après le départ des légions ; certaines portent des millésimes qui nous conduisent aux VIᵉ et VIIᵉ siècles. Songez à cela : plus de trois cents ans après que Rome eut cessé de gouverner ce coin de terre, des hommes y taillaient encore, dans une langue d’empire, le nom de leurs défunts et le signe de leur foi. La ville s’était détachée de l’arbre, mais le fruit ne pourrissait pas ; il continuait de mûrir dans son coin, oublié, obstiné, latin sous un ciel qui ne parlait déjà plus latin nulle part alentour.
C’est peut-être le plus émouvant, à Volubilis. Non pas la splendeur romaine — on la trouve ailleurs, mieux conservée. Mais cette survie têtue d’un monde après sa fin. Cette persistance d’un peuple qui n’avait plus d’empire pour le protéger et qui s’accrochait à ses gestes, à sa langue, à ses tombes, dans l’indifférence croissante des puissances. Il y a des civilisations qui s’éteignent d’un coup et d’autres qui refusent longtemps de savoir qu’elles sont finies. Volubilis fut de celles-là.
L’imam dans les ruines
Et puis, un jour de la fin du VIIIᵉ siècle, un cavalier arriva d’Orient, poursuivi par la mort.
Il s’appelait Idris ibn Abdallah, et il descendait, par Ali et Fatima, du Prophète lui-même. Sa famille, les Alides, avait pris les armes contre les Abbassides de Bagdad ; la révolte avait été écrasée dans le sang près de La Mecque, et les survivants s’étaient dispersés aux quatre coins du monde musulman. Idris fuyait. Il traversa l’Égypte, poussa toujours plus à l’ouest, jusqu’à ce Maghreb extrême que les Arabes appelaient le pays du couchant, et il vint échouer là, précisément là, au milieu des colonnes tombées de Walila. La tribu berbère des Awraba l’accueillit et le protégea. Et le 5 février 789, au pied du Capitole romain déserté, ces Berbères le proclamèrent imam.
Il faut se tenir sur place pour mesurer ce que la scène a d’improbable. Un chérif arabe, arrière-petit-fils du gendre du Prophète, fugitif d’un empire d’Orient, reconnu chef par des tribus berbères, au milieu des ruines d’un empire d’Occident. Trois mondes qui se croisent sur une même pente d’herbe : l’antiquité romaine réduite à des pierres, l’islam qui monte, et le vieux fond berbère qui porte les deux sur ses épaules. De cette rencontre naquit ce que le récit national marocain tient pour le premier État du Maroc. Idris organisa une administration, nomma un cadi, un vizir, frappa sa monnaie au nom de Walila. Il ne régna que deux ou trois ans : un émissaire du calife de Bagdad, dit-on, l’empoisonna. Mais il laissait derrière lui une femme berbère enceinte, Kenza, et l’enfant qu’elle mit au monde, Idris II, né dans ces ruines, reprendra l’œuvre du père, poussera plus loin, donnera à Fès son véritable élan. La dynastie idrisside était née à Volubilis, entre deux fûts de colonnes romaines.
On enterra Idris Ier un peu au nord de la ville. Un culte se forma autour de sa tombe, puis s’estompa, puis renaquit lorsque, en 1318, on crut retrouver son corps intact dans son linceul. Des pèlerins accoururent. Une zaouïa s’éleva. Et sur la colline voisine grandit la petite ville sainte qui porte aujourd’hui son nom, Moulay Idriss Zerhoun, blanche et verte, accrochée à son piton, avec le mausolée du fondateur au creux de ses ruelles. On la voit depuis Volubilis, à trois kilomètres, empilée sur son éperon comme un troupeau de maisons montées se mettre à l’abri. Le soir, l’appel à la prière descend de là-haut jusque dans les ruines, passe entre les colonnes de Jupiter et l’arc de Caracalla, et va se perdre dans la plaine. C’est un des rares endroits au monde où l’on peut, sans bouger d’un pas, entendre l’islam prier au milieu de Rome.
Ksar Faraoun
Après quoi la ville acheva de s’endormir, et l’on oublia jusqu’à son nom. Walila devint Ksar Faraoun, le château de Pharaon, énigme de pierre pour des paysans qui n’avaient plus la clef de sa langue. Léon l’Africain, ce Grenadin devenu géographe du pape, la mentionne au XVIᵉ siècle comme une antiquité en ruine. Puis, à Meknès toute proche, le sultan Moulay Ismaïl entreprit ses gigantesques travaux — des murailles, des palais, des greniers à n’en plus finir — et il fit ce que tous les bâtisseurs ont toujours fait des cités mortes : il vint y prendre les pierres. On chargea sur des mules le marbre et les colonnes de Volubilis pour orner la nouvelle capitale ; la ville romaine servit de carrière à la ville impériale, et une part de sa substance dort aujourd’hui, invisible, dans les murs de Meknès. Ce qui restait debout, le tremblement de terre de Lisbonne, en 1755, acheva de le coucher, jusqu’ici, jusqu’à cette pente africaine que la secousse partie du fond de l’Atlantique vint faire trembler.
Il fallut attendre le protectorat pour qu’on rouvre la terre. Les archéologues français se mirent au travail au début du XXᵉ siècle, dégagèrent le forum, relevèrent l’arc, la basilique, le Capitole, mirent au jour les maisons et leurs sols peints, sortirent les bronzes. Le site fut classé, puis inscrit au patrimoine mondial en 1997. Aujourd’hui on paie soixante-dix dirhams à l’entrée, un guide vous propose ses services, et l’on marche dans une ville rendue lisible, presque trop, avec ses panneaux et ses cordes. Mais dès que l’on s’écarte du sentier balisé, dès que l’on s’assoit un instant sur un tambour de colonne à l’écart des derniers visiteurs, le lieu reprend ses droits. Les cigognes claquent du bec. Le vent apporte l’odeur des oliviers. Et l’on reste seul avec cette accumulation vertigineuse de vies superposées sous ses semelles.
Le soir sur la plaine
Je repars à la nuit tombante, quand le gardien commence à faire tinter ses clefs. La lumière, à cette heure, fait aux pierres une couleur de miel foncé, et les ombres des colonnes s’allongent sur l’herbe comme des aiguilles d’un cadran énorme, patient, qui compterait des siècles au lieu d’heures. En bas, l’oued Khoumane luit faiblement entre ses lauriers-roses — les oualili qui ont donné leur nom à tout cela, et qui fleurissent toujours, imperturbables, ayant survécu aux rois, aux légions, aux imams et aux archéologues.
On vient à Volubilis pour Rome, et l’on repart avec autre chose. Rome n’y est qu’une strate parmi d’autres, la plus visible peut-être, mais non la dernière, ni même la première. Ce que ce lieu raconte, c’est la manière dont les mondes se posent les uns sur les autres sans jamais tout à fait s’effacer. Le Berbère sous le Carthaginois, le Carthaginois sous le Romain, le Romain sous le Chrétien attardé, le Chrétien sous le Musulman, et par-dessus le tout la longue amnésie des paysans qui appelaient Pharaon ce qu’ils ne savaient plus nommer. Chaque conquérant a cru repartir de zéro, effacer l’ardoise ; chacun n’a fait qu’ajouter sa ligne à un texte que d’autres avaient commencé et que d’autres continueront.
Volubilis est une frontière qui a duré. Bout de Rome, berceau du Maroc, seuil entre la Méditerranée et l’Afrique, entre l’antiquité et l’islam — un de ces lieux où l’on voit, pour une fois à ciel ouvert et sans qu’il soit besoin de creuser, que l’histoire n’avance pas en chassant ce qui la précède, mais en s’y accotant, en s’y logeant, en reprenant les pierres du voisin d’avant pour bâtir sa propre maison. La fleur du liseron et celle du laurier-rose, l’huile et le marbre, la lyre d’Orphée et l’appel du muezzin descendant de la colline sainte : tout cela tient ensemble, sur quarante hectares d’herbe rase, au pied du Zerhoun, à trente kilomètres de Meknès, là où finit une route qui semblait mener nulle part et qui menait, en réalité, à l’un des carrefours les plus habités du monde.
Les cigognes, elles, s’en moquent. Elles reviennent chaque printemps refaire leur nid en haut des colonnes de Jupiter, indifférentes aux empires, fidèles seulement à la pierre haute et au ciel large. Elles ont raison. Il n’y a peut-être pas de meilleure manière d’habiter les ruines : y bâtir, en attendant le prochain qui viendra.
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