Naucratis
Le comptoir des Grecs dans le delta du Nil
Naucratis, le comptoir des Grecs dans le delta du Nil
Il y a des noms qui font plus de bruit que les lieux qu’ils désignent. Naucratis en est un. On l’énonce et l’on croit entendre le grincement des cordages, le heurt des amphores contre le flanc des barques, le grec ionien mêlé à l’égyptien sur un quai grouillant. Puis on cherche le lieu sur une carte, on descend jusqu’au delta du Nil, à une centaine de kilomètres au sud-est d’Alexandrie, et l’on tombe sur un étang. Un plan d’eau saumâtre au milieu des champs de coton et de trèfle, cerné de quelques monticules bruns que le soc des paysans a lentement rabaissés depuis un siècle. C’est là. Sous cette eau immobile, à quelques mètres d’un tracteur qui laboure, dort la première ville grecque d’Égypte, la seule pendant longtemps, le sas par lequel deux des plus vieilles civilisations de la Méditerranée ont commencé à se palper, à se vendre du vin et des dieux, à se copier sans toujours se comprendre.
La disproportion entre la sonorité du nom et la boue qui en reste tient lieu, ici, de leçon inaugurale. On voudrait des colonnes ; on a une nappe phréatique. Mais c’est justement dans ce genre d’endroit décevant, où il faut tout imaginer à partir de presque rien, que l’on apprend le mieux à quoi ressemblait vraiment le monde ancien : non pas une carte postale de marbre, mais un port de commerce, une ville de négoce et de courtisanes, un endroit où l’on gagnait de l’argent et où l’on buvait.
Le nom et le lieu
Naucratis — Naúkratis en grec — signifie à peu près « celle qui commande aux navires », « la puissance des vaisseaux ». Un nom de port, franc, presque publicitaire. La ville se tenait sur la branche canopique du Nil, la plus occidentale des bouches du fleuve, celle qui menait alors le plus commodément de la mer intérieure jusqu’au cœur du pays. Aujourd’hui cette branche s’est envasée et le fleuve a fui vers l’est ; à l’époque, c’était une autoroute liquide, et Naucratis en tenait le péage.
Sa fondation appartient à ce moment singulier de l’histoire égyptienne qu’on appelle l’époque saïte, la XXVIᵉ dynastie, quand des pharaons de Saïs, dans le delta, relèvent le pays après des siècles de troubles et de dominations étrangères. Ces rois-là, Psammétique Iᵉʳ puis ses successeurs, ont compris une chose que leurs prédécesseurs ne pouvaient pas voir : la puissance montait désormais de la mer, du côté des Grecs et des Cariens, ces mercenaires « de bronze » venus d’Ionie et d’Anatolie que Psammétique engagea pour asseoir son trône. Strabon raconte que des Milésiens débarquèrent avec trente navires au temps de ce pharaon, bâtirent un fort qu’on appela « le Mur milésien », remontèrent le fleuve et fondèrent enfin Naucratis. La tradition littéraire attribue plus tard la ville au philhellène Amasis, mais les tessons parlent plus tôt : la céramique la plus ancienne exhumée du sol descend vers 620 avant notre ère, sous les fils de Psammétique. Les Grecs sont donc là depuis presque un siècle lorsque Amasis, vers 570, régularise leur présence et fait de l’endroit une institution.
Il faut se garder d’un contresens tentant : les camps de mercenaires, les fameux stratopeda où campaient les hommes d’armes ioniens et cariens, se trouvaient à l’autre bout du delta, sur la branche pélusiaque, à l’orient. Naucratis, elle, est à l’ouest, et n’est pas une caserne : c’est un comptoir, une ville de marchands. La différence compte. Les uns tenaient l’Égypte par l’épée ; les autres la tenaient par le fret.
Les dires d’Hérodote
Notre premier informateur est Hérodote, qui visita l’Égypte au milieu du Vᵉ siècle et lui consacra le deuxième livre de ses Histoires, le plus étrange, le plus digressif, le plus amoureux. Il décrit Amasis comme un roi bien disposé envers les Grecs, qui leur « donna » Naucratis pour s’y établir, et concéda à ceux qui préféraient rester marins des terrains pour y dresser des autels et des enceintes sacrées à leurs dieux. Surtout, il rapporte un détail administratif d’une précision magnifique : Naucratis était le seul comptoir autorisé de toute l’Égypte. Un navire poussé par les vents jusqu’à une autre bouche du Nil devait jurer qu’il n’y était venu qu’à son corps défendant, puis, s’il ne pouvait remonter, transborder sa cargaison sur des barques et la faire porter tout autour du delta jusqu’à Naucratis. Monopole absolu, entonnoir unique : tout ce qui, dans le commerce grec, entrait ou sortait d’Égypte passait par ce goulot.
Hérodote détaille ensuite l’organisation du sanctuaire commun, l’Hellénion, et là il rend un service inestimable à qui aime les listes. Neuf cités grecques l’avaient fondé ensemble : chez les Ioniens, Chios, Téos, Phocée et Clazomènes ; chez les Doriens, Rhodes, Cnide, Halicarnasse et Phasélis ; chez les Éoliens, la seule Mytilène. Ce sont ces cités-là, dit-il, et elles seules, qui désignaient les prostatai tou emporiou, les surveillants du marché — quelque chose comme des magistrats du port, chargés d’arbitrer, de percevoir, de faire respecter les règles du jeu commercial. À côté de ce sanctuaire fédéral, certaines cités avaient tenu à garder le leur en propre : les Éginètes bâtirent un temple à Zeus, les Samiens à Héra, les Milésiens à Apollon.
On s’arrête un instant sur ce que cela suppose. Voilà des cités grecques qui, en Grèce même, se faisaient la guerre pour un champ d’oliviers ou une île, et qui, sur une berge du Nil, à mille kilomètres de chez elles, s’entendent pour cofinancer un sanctuaire, se donnent des magistrats communs, inventent une manière de coexister sous un pouvoir étranger. C’est l’une des premières institutions vraiment panhelléniques dont nous ayons la trace, et elle naît non pas d’un idéal mais d’un intérêt : le besoin de règles partagées pour que le négoce ne tourne pas au pugilat. La communauté d’affaires précède, comme souvent, la communauté de sentiment.
Le négoce
Que s’échangeait-on sur ces quais ? Dans un sens montait la richesse liquide du monde égéen : le vin, surtout, dans ses grandes amphores pansues venues de Chios, de Samos, de Lesbos ou de Milet — le vin de Chios passait pour le meilleur, et les milliers de tessons d’amphores retrouvés sur place disent assez la soif méditerranéenne du delta. Montait aussi l’huile d’olive, que l’Égypte produisait mal, l’argent monnayé — les chouettes d’Athènes, les tortues d’Égine —, le bois, quelques poteries fines pour les tables élégantes. Dans l’autre sens redescendait ce que l’Égypte avait de plus précieux et que le reste du monde lui enviait : le grain, avant tout, ce blé du delta qui nourrira plus tard Rome entière ; puis le natron pour la momification et le blanchiment, le papyrus, le lin fin, l’alun, et cet artisanat de faïence dont Naucratis fit une spécialité.
Car la ville ne se contentait pas de transborder : elle fabriquait. Les fouilleurs ont mis au jour une véritable manufacture de scarabées, un atelier où l’on moulait à la chaîne, dans la pâte de faïence bleu-vert, des scarabées, des amulettes, de petites figurines d’un exotisme pharaonique bon marché. Ces objets, on les a retrouvés ensuite disséminés dans toute la Méditerranée, de Rhodes à l’Étrurie : des souvenirs d’Égypte industrialisés vingt-cinq siècles avant les nôtres, un commerce de dépaysement en série. Il y avait là de quoi méditer sur l’appétit humain pour le lointain emballé en format de poche.
Restent les objets du plaisir, ceux qu’Athénée de Naucratis — un enfant du pays, dont nous reparlerons — a pieusement recensés dans son Banquet des sophistes. Il évoque les coupes particulières que l’on buvait à Naucratis, une vaisselle de symposion, et jusqu’à une « couronne naucratite », guirlande de myrte que les convives ceignaient lors des festins. On devine, derrière ces menus détails, la sociabilité réelle d’une ville de port : des marchands enrichis, des marins de passage, des banquets où l’on couronnait sa tête de feuillage et l’on tendait la coupe, une vie nocturne dont la réputation dépassa largement les limites du delta.
Aphrodite et les objets
Il y a une ironie dans la liste d’Hérodote : la divinité la mieux attestée par les fouilles n’y figure pas. Aphrodite, dont on a retrouvé le sanctuaire le plus ancien et le dépôt votif le plus riche, brille par son absence dans l’inventaire de l’historien. C’est pourtant à ses pieds que le sol a livré ses plus belles offrandes. Parmi elles, une coupe de Chios de la fin du VIIᵉ siècle, ornée d’une frise d’animaux, sur laquelle un certain Sostratos a gravé, d’une main sûre, une dédicace à la déesse. On tient là, à quelques lettres près, la voix d’un homme réel : un marchand ou un marin qui, ayant fait bonne traversée ou bon commerce, a voulu remercier Aphrodite et a signé son remerciement. Des centaines de vases semblables, griffés de noms, de bribes de phrases, de « untel m’a dédié à », composent l’archive la plus émouvante du site — non pas des rois ni des batailles, mais des particuliers qui passaient et voulaient laisser trace.
Athénée, encore lui, a conservé une légende qui explique peut-être pourquoi Aphrodite régnait ici. Un armateur naucratite du nom d’Hérostrate, dit-il d’après un vieil auteur, avait acheté à Paphos, dans l’île de Chypre, une statuette de la déesse. Surpris par une tempête au retour, l’équipage épouvanté se réfugia auprès de la petite Aphrodite, qui aussitôt fit fleurir tout autour d’elle des rameaux de myrte et embauma le navire ; la mer se calma. De retour à bon port, Hérostrate offrit la statuette au temple et convia ses amis à un banquet où chacun reçut une couronne de ce myrte miraculeux — la fameuse couronne naucratite. Que l’histoire soit vraie ou brodée importe peu. Elle dit une chose exacte : dans ce port où l’on jouait sa vie et sa fortune à chaque traversée, la déesse de la chance et du désir était naturellement la mieux servie. On ne prie bien que les dieux dont on a besoin.
Rhodôpis
Aucune figure ne résume mieux Naucratis que celle de Rhodôpis, dont Hérodote a fixé la légende avec une gourmandise mal dissimulée. C’était, dit-il, une courtisane d’une beauté fameuse. Thrace d’origine, esclave d’un maître de Samos, elle avait eu pour compagnon de servitude nul autre qu’Ésope, le fabuliste. Amenée en Égypte par un marchand samien pour y exercer son métier, elle y fut affranchie à grands frais par un homme de Mytilène, Charaxos — et c’est ici que la petite histoire touche la grande, car Charaxos était le frère de Sappho. La poétesse, apprenant que son frère avait dilapidé sa fortune pour racheter une catin d’Égypte, le brocarda dans un poème dont l’Antiquité gardait le souvenir. On dispose ainsi, autour d’une esclave affranchie du delta, d’un petit théâtre où voisinent Ésope et Sappho : deux des plus grands noms de la Grèce archaïque convoqués par les affaires de cœur d’un négociant en vin.
Rhodôpis, poursuit Hérodote, resta en Égypte, y devint riche et célèbre — mais pas au point, précise-t-il en historien scrupuleux, d’avoir pu se faire élever une pyramide, comme le prétendait une légende tenace qui lui attribuait celle de Mykérinos. Il balaie l’affabulation avec une sorte d’agacement charmé, puis rapporte ce qu’elle fit réellement de sa fortune : voulant laisser en Grèce un monument à son nom, elle consacra le dixième de ses biens à faire forger quantité de broches de fer, de ces longs tournebroches sur lesquels on rôtissait les bœufs entiers, et les envoya à Delphes, où on les entassa derrière l’autel des Chiotes. Il y a dans ce détail une vérité de comptable et de poète : une ancienne esclave qui, ayant fait fortune dans un bordel du delta, offre au sanctuaire le plus prestigieux du monde grec un tas de broches à rôtir. On ne saurait mieux dire ce qu’était Naucratis — un endroit où l’argent changeait de mains vite, où l’on montait de rien, où le sacré et le trivial cohabitaient sans façon.
Hérodote ajoute, comme en passant, une remarque qui a fait la réputation durable de la ville : les courtisanes de Naucratis avaient quelque chose de particulièrement séduisant. Athénée reprendra le thème avec complaisance, alignant les noms de célèbres hétaïres locales. La ville portuaire, riche, cosmopolite, peuplée d’hommes de passage loin de chez eux, avait produit son économie du désir comme elle produisait ses scarabées : à flux tendu et pour l’exportation de la légende.
Le point de contact
Il serait pourtant injuste de réduire Naucratis à ses tavernes et à ses filles. La ville fut, pendant deux siècles, l’endroit précis où la jeune Grèce toucha du doigt une civilisation infiniment plus vieille qu’elle, et en revint changée. C’est ici, ou par ici, que passe une part de ce que les Grecs doivent à l’Égypte, et qu’ils ne se lassèrent pas de reconnaître.
Regardez la sculpture. Les premiers grands kouroi, ces jeunes hommes de pierre au poing serré et à la jambe gauche avancée qui inaugurent la statuaire grecque, adoptent une frontalité, un canon de proportions, une manière de tailler le bloc qui doivent beaucoup aux ateliers égyptiens, où l’on dressait des colosses de granit depuis deux millénaires quand Athènes n’était qu’un village. L’architecture de pierre, la colonne monumentale, l’idée même qu’un peuple grave son ambition dans la matière durable — tout cela se nourrit du spectacle égyptien. Et Milet, dont les marchands avaient fondé à Naucratis le temple d’Apollon, est aussi la ville de Thalès, ce sage qui, dit-on, calcula la hauteur d’une pyramide par la longueur de son ombre et fit de l’eau le principe de toutes choses. Que le commerce et la philosophie soient partis du même port n’est pas un hasard : on ne pense loin que si l’on va loin, et les Milésiens allaient partout.
La tradition, largement légendaire, faisait descendre en Égypte les sages de la Grèce comme en pèlerinage : Solon aurait visité Saïs, où un vieux prêtre lui aurait lancé, selon Platon, cette phrase qui n’a pas vieilli — « Solon, Solon, vous les Grecs, vous êtes toujours des enfants ». On peut sourire de ces récits ; ils disent une intuition juste. Devant les listes de rois que les prêtres récitaient à Hérodote, devant ces centaines de générations alignées, un Grec du Vᵉ siècle éprouvait le vertige que nous éprouvons devant les temps géologiques : la sensation nette que son propre monde était jeune, presque neuf, et que la mesure du temps avait été inventée ailleurs, bien avant lui. Naucratis fut le lieu ordinaire de ce vertige. On y tenait dans la main des objets vieux de deux mille ans en croyant faire du commerce.
Il faut ajouter à cela le va-et-vient des soldats. À quelques centaines de kilomètres en amont, sur la jambe d’un colosse de Ramsès II à Abou Simbel, des mercenaires grecs et cariens au service de Psammétique II gravèrent leurs noms en remontant vers la Nubie, vers 593 : le plus ancien graffiti touristique de l’histoire, laissé par des hommes du même monde saïte que les marchands de Naucratis. Ces gens-là écrivaient leur nom sur les jambes des dieux d’autrui avec la désinvolture tranquille de qui se sait, déjà, en train de faire l’Histoire.
Petrie, décembre 1884
Pendant des siècles, Naucratis ne fut plus qu’un nom dans les livres. On savait par Hérodote et Strabon qu’elle avait existé ; on ignorait où. C’est un jeune Anglais têtu, Flinders Petrie, l’un des pères de l’archéologie de terrain, qui la retrouva. Il fouillait dans le delta, près du village de Nébireh, quand, le 4 décembre 1884, il exhuma un bloc de pierre gravé : un décret honorifique de la cité de Naucratis en faveur d’un prêtre. Le nom était là, dans le sol. Petrie a laissé de ce moment une page où l’on sent battre la joie du chercheur — toute la journée, écrit-il, le mot « Naucratis » résonna dans sa tête tandis qu’il bondissait par-dessus les monticules, ivre de cette exultation que donne une trouvaille longtemps espérée et enfin tenue.
Les campagnes s’enchaînèrent, menées par Petrie puis par son collaborateur Ernest Gardner, puis par David Hogarth à la charnière du siècle. On dégagea les sanctuaires d’Apollon, d’Héra, des Dioscures, le temple d’Aphrodite, la manufacture de scarabées, et un grand enclos que Petrie prit d’abord pour l’Hellénion avant qu’on ne le reconnaisse pour un bâtiment égyptien — un vaste magasin, un entrepôt du pouvoir pharaonique. Car telle fut la découverte la moins attendue : Naucratis n’était pas qu’une enclave grecque, mais une ville mixte, où le quartier égyptien, ses temples à Amon, ses fonctionnaires, sa population du cru, doublaient le comptoir hellène. Les Grecs y vivaient sous l’œil de l’administration saïte, dans une ville qui était d’abord égyptienne.
Ces fouilles héroïques se firent dans des conditions désastreuses, et contre la montre. Le site était déjà à demi dévoré par les sebbâkhin, ces paysans qui creusaient la brique crue antique pour en tirer le sebakh, un engrais riche en nitrates dont ils amendaient leurs champs. Petrie, un jour, compta près de quatre-vingts personnes à l’ouvrage, un défilé continu d’ânes et de chameaux emportant la ville par paniers entiers vers les cultures voisines. Un tiers du site avait ainsi disparu avant même son arrivée. Le reste était condamné par l’eau : la nappe phréatique montait, les niveaux les plus anciens, les plus grecs, gisaient sous le fil de l’eau, et là où les creuseurs avaient ouvert un cratère, l’eau s’engouffra bientôt et forma le lac qu’on voit aujourd’hui. On mesure la perte à ce qu’on a sacrifié : les premiers fouilleurs, fascinés par les temples et leurs offrandes, négligèrent les quartiers marchands et domestiques — précisément ce qui faisait l’originalité de la ville. De Naucratis commerçante, de ses entrepôts, de ses maisons, de ses ateliers, il ne reste presque rien à décrire, sinon par déduction.
La mémoire
Il aura fallu attendre notre siècle pour qu’on reprenne l’enquête avec les moyens modernes. Depuis 2012, une équipe du British Museum, dirigée par Alexandra Villing dans le cadre du programme Naukratis: Greeks in Egypt, est retournée sur place — non plus tant pour creuser que pour comprendre : relevés topographiques, magnétométrie qui lit sous le sol les fantômes des murs, carottages qui reconstituent l’ancien lit du fleuve. Sept campagnes ont redessiné la ville : ses limites, sa trame, et surtout son port fluvial, longtemps cherché, enfin localisé sur une berge qui a migré d’est en ouest à mesure que le Nil se déplaçait, la ville rebâtissant ses quais toujours un peu plus loin, jusqu’à ce que l’ensablement, à l’époque ptolémaïque, commence à condamner le mouillage. On a aussi rassemblé, dans les réserves des musées du monde entier, plus de dix-sept mille objets issus des vieilles fouilles, dispersés depuis un siècle et longtemps oubliés dans des caisses. Ce patient travail de recollement a rendu à Naucratis ce que le lac lui avait pris : une image de ville vivante, habitée du VIIᵉ siècle avant notre ère jusqu’au VIIᵉ après, peuplée peut-être de quinze mille âmes, grecque et égyptienne à la fois, ni tout à fait l’une ni tout à fait l’autre.
Le déclin, lui, a un nom et une date : Alexandrie, 331. Quand Alexandre fonde sur la côte sa ville aux deux ports, l’entonnoir se déplace. Le grand commerce grec d’Égypte quitte le delta profond pour la façade maritime, et Naucratis, privée de son monopole, cesse d’être la porte pour devenir une bourgade parmi d’autres. Elle ne meurt pas pour autant. Elle vivote, prospère même modestement à l’époque romaine, et donne au IIᵉ ou IIIᵉ siècle de notre ère l’un des plus étonnants bavards de la littérature antique : Athénée, dit précisément « de Naucratis », dont le Banquet des sophistes est un immense fourre-tout d’anecdotes, de recettes, de citations d’auteurs perdus. Cet érudit qui cite trois cents ouvrages disparus pour nous parler des poissons, des vins et des courtisanes est le dernier cadeau de la ville : un fils du pays qui, en compilant tout ce qu’il avait lu, a sauvé au passage la mémoire de son propre coin de delta.
Aujourd’hui il faut de la bonne volonté pour aller là-bas, et davantage encore pour ne pas être déçu. Le voyageur qui atteint le site trouve ce que Petrie avait prédit : de l’eau à la place de la ville, un lac au fond d’un champ, et sur les bords quelques mamelons de terre brune où, si l’on gratte, affleurent des tessons. C’est peu. Mais l’on repart en songeant que sous cette surface plate, quelque part dans la vase, dort peut-être encore une coupe de Chios griffée d’un nom d’homme, une broche de fer, un scarabée bleu tombé de la poche d’un marin pressé. Le delta a repris ce qu’on lui avait emprunté. Il le rendra, morceau par morceau, à qui saura attendre — et Naucratis, en attendant, continue de faire dans nos livres beaucoup plus de bruit que d’ombre au bord de son étang.
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