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Nau­cra­tis

Le comp­toir des Grecs dans le del­ta du Nil

Nau­cra­tis, le comp­toir des Grecs dans le del­ta du Nil

Il y a des noms qui font plus de bruit que les lieux qu’ils dési­gnent. Nau­cra­tis en est un. On l’é­nonce et l’on croit entendre le grin­ce­ment des cor­dages, le heurt des amphores contre le flanc des barques, le grec ionien mêlé à l’é­gyp­tien sur un quai grouillant. Puis on cherche le lieu sur une carte, on des­cend jus­qu’au del­ta du Nil, à une cen­taine de kilo­mètres au sud-est d’A­lexan­drie, et l’on tombe sur un étang. Un plan d’eau sau­mâtre au milieu des champs de coton et de trèfle, cer­né de quelques mon­ti­cules bruns que le soc des pay­sans a len­te­ment rabais­sés depuis un siècle. C’est là. Sous cette eau immo­bile, à quelques mètres d’un trac­teur qui laboure, dort la pre­mière ville grecque d’É­gypte, la seule pen­dant long­temps, le sas par lequel deux des plus vieilles civi­li­sa­tions de la Médi­ter­ra­née ont com­men­cé à se pal­per, à se vendre du vin et des dieux, à se copier sans tou­jours se comprendre.

La dis­pro­por­tion entre la sono­ri­té du nom et la boue qui en reste tient lieu, ici, de leçon inau­gu­rale. On vou­drait des colonnes ; on a une nappe phréa­tique. Mais c’est jus­te­ment dans ce genre d’en­droit déce­vant, où il faut tout ima­gi­ner à par­tir de presque rien, que l’on apprend le mieux à quoi res­sem­blait vrai­ment le monde ancien : non pas une carte pos­tale de marbre, mais un port de com­merce, une ville de négoce et de cour­ti­sanes, un endroit où l’on gagnait de l’argent et où l’on buvait.

Le nom et le lieu

Nau­cra­tis — Naú­kra­tis en grec — signi­fie à peu près « celle qui com­mande aux navires », « la puis­sance des vais­seaux ». Un nom de port, franc, presque publi­ci­taire. La ville se tenait sur la branche cano­pique du Nil, la plus occi­den­tale des bouches du fleuve, celle qui menait alors le plus com­mo­dé­ment de la mer inté­rieure jus­qu’au cœur du pays. Aujourd’­hui cette branche s’est enva­sée et le fleuve a fui vers l’est ; à l’é­poque, c’é­tait une auto­route liquide, et Nau­cra­tis en tenait le péage.

Sa fon­da­tion appar­tient à ce moment sin­gu­lier de l’his­toire égyp­tienne qu’on appelle l’é­poque saïte, la XXVIᵉ dynas­tie, quand des pha­raons de Saïs, dans le del­ta, relèvent le pays après des siècles de troubles et de domi­na­tions étran­gères. Ces rois-là, Psam­mé­tique Iᵉʳ puis ses suc­ces­seurs, ont com­pris une chose que leurs pré­dé­ces­seurs ne pou­vaient pas voir : la puis­sance mon­tait désor­mais de la mer, du côté des Grecs et des Cariens, ces mer­ce­naires « de bronze » venus d’Io­nie et d’A­na­to­lie que Psam­mé­tique enga­gea pour asseoir son trône. Stra­bon raconte que des Milé­siens débar­quèrent avec trente navires au temps de ce pha­raon, bâtirent un fort qu’on appe­la « le Mur milé­sien », remon­tèrent le fleuve et fon­dèrent enfin Nau­cra­tis. La tra­di­tion lit­té­raire attri­bue plus tard la ville au phil­hel­lène Ama­sis, mais les tes­sons parlent plus tôt : la céra­mique la plus ancienne exhu­mée du sol des­cend vers 620 avant notre ère, sous les fils de Psam­mé­tique. Les Grecs sont donc là depuis presque un siècle lorsque Ama­sis, vers 570, régu­la­rise leur pré­sence et fait de l’en­droit une institution.

Il faut se gar­der d’un contre­sens ten­tant : les camps de mer­ce­naires, les fameux stra­to­pe­da où cam­paient les hommes d’armes ioniens et cariens, se trou­vaient à l’autre bout du del­ta, sur la branche pélu­siaque, à l’o­rient. Nau­cra­tis, elle, est à l’ouest, et n’est pas une caserne : c’est un comp­toir, une ville de mar­chands. La dif­fé­rence compte. Les uns tenaient l’É­gypte par l’é­pée ; les autres la tenaient par le fret.

Les dires d’Hérodote

Notre pre­mier infor­ma­teur est Héro­dote, qui visi­ta l’É­gypte au milieu du Vᵉ siècle et lui consa­cra le deuxième livre de ses His­toires, le plus étrange, le plus digres­sif, le plus amou­reux. Il décrit Ama­sis comme un roi bien dis­po­sé envers les Grecs, qui leur « don­na » Nau­cra­tis pour s’y éta­blir, et concé­da à ceux qui pré­fé­raient res­ter marins des ter­rains pour y dres­ser des autels et des enceintes sacrées à leurs dieux. Sur­tout, il rap­porte un détail admi­nis­tra­tif d’une pré­ci­sion magni­fique : Nau­cra­tis était le seul comp­toir auto­ri­sé de toute l’É­gypte. Un navire pous­sé par les vents jus­qu’à une autre bouche du Nil devait jurer qu’il n’y était venu qu’à son corps défen­dant, puis, s’il ne pou­vait remon­ter, trans­bor­der sa car­gai­son sur des barques et la faire por­ter tout autour du del­ta jus­qu’à Nau­cra­tis. Mono­pole abso­lu, enton­noir unique : tout ce qui, dans le com­merce grec, entrait ou sor­tait d’É­gypte pas­sait par ce goulot.

Héro­dote détaille ensuite l’or­ga­ni­sa­tion du sanc­tuaire com­mun, l’Hel­lé­nion, et là il rend un ser­vice ines­ti­mable à qui aime les listes. Neuf cités grecques l’a­vaient fon­dé ensemble : chez les Ioniens, Chios, Téos, Pho­cée et Cla­zo­mènes ; chez les Doriens, Rhodes, Cnide, Hali­car­nasse et Pha­sé­lis ; chez les Éoliens, la seule Myti­lène. Ce sont ces cités-là, dit-il, et elles seules, qui dési­gnaient les pros­ta­tai tou empo­riou, les sur­veillants du mar­ché — quelque chose comme des magis­trats du port, char­gés d’ar­bi­trer, de per­ce­voir, de faire res­pec­ter les règles du jeu com­mer­cial. À côté de ce sanc­tuaire fédé­ral, cer­taines cités avaient tenu à gar­der le leur en propre : les Égi­nètes bâtirent un temple à Zeus, les Samiens à Héra, les Milé­siens à Apollon.

On s’ar­rête un ins­tant sur ce que cela sup­pose. Voi­là des cités grecques qui, en Grèce même, se fai­saient la guerre pour un champ d’o­li­viers ou une île, et qui, sur une berge du Nil, à mille kilo­mètres de chez elles, s’en­tendent pour cofi­nan­cer un sanc­tuaire, se donnent des magis­trats com­muns, inventent une manière de coexis­ter sous un pou­voir étran­ger. C’est l’une des pre­mières ins­ti­tu­tions vrai­ment pan­hel­lé­niques dont nous ayons la trace, et elle naît non pas d’un idéal mais d’un inté­rêt : le besoin de règles par­ta­gées pour que le négoce ne tourne pas au pugi­lat. La com­mu­nau­té d’af­faires pré­cède, comme sou­vent, la com­mu­nau­té de sentiment.

Le négoce

Que s’é­chan­geait-on sur ces quais ? Dans un sens mon­tait la richesse liquide du monde égéen : le vin, sur­tout, dans ses grandes amphores pan­sues venues de Chios, de Samos, de Les­bos ou de Milet — le vin de Chios pas­sait pour le meilleur, et les mil­liers de tes­sons d’am­phores retrou­vés sur place disent assez la soif médi­ter­ra­néenne du del­ta. Mon­tait aus­si l’huile d’o­live, que l’É­gypte pro­dui­sait mal, l’argent mon­nayé — les chouettes d’A­thènes, les tor­tues d’É­gine —, le bois, quelques pote­ries fines pour les tables élé­gantes. Dans l’autre sens redes­cen­dait ce que l’É­gypte avait de plus pré­cieux et que le reste du monde lui enviait : le grain, avant tout, ce blé du del­ta qui nour­ri­ra plus tard Rome entière ; puis le natron pour la momi­fi­ca­tion et le blan­chi­ment, le papy­rus, le lin fin, l’a­lun, et cet arti­sa­nat de faïence dont Nau­cra­tis fit une spécialité.

Car la ville ne se conten­tait pas de trans­bor­der : elle fabri­quait. Les fouilleurs ont mis au jour une véri­table manu­fac­ture de sca­ra­bées, un ate­lier où l’on mou­lait à la chaîne, dans la pâte de faïence bleu-vert, des sca­ra­bées, des amu­lettes, de petites figu­rines d’un exo­tisme pha­rao­nique bon mar­ché. Ces objets, on les a retrou­vés ensuite dis­sé­mi­nés dans toute la Médi­ter­ra­née, de Rhodes à l’É­tru­rie : des sou­ve­nirs d’É­gypte indus­tria­li­sés vingt-cinq siècles avant les nôtres, un com­merce de dépay­se­ment en série. Il y avait là de quoi médi­ter sur l’ap­pé­tit humain pour le loin­tain embal­lé en for­mat de poche.

Res­tent les objets du plai­sir, ceux qu’A­thé­née de Nau­cra­tis — un enfant du pays, dont nous repar­le­rons — a pieu­se­ment recen­sés dans son Ban­quet des sophistes. Il évoque les coupes par­ti­cu­lières que l’on buvait à Nau­cra­tis, une vais­selle de sym­po­sion, et jus­qu’à une « cou­ronne nau­cra­tite », guir­lande de myrte que les convives cei­gnaient lors des fes­tins. On devine, der­rière ces menus détails, la socia­bi­li­té réelle d’une ville de port : des mar­chands enri­chis, des marins de pas­sage, des ban­quets où l’on cou­ron­nait sa tête de feuillage et l’on ten­dait la coupe, une vie noc­turne dont la répu­ta­tion dépas­sa lar­ge­ment les limites du delta.

Aphro­dite et les objets

Il y a une iro­nie dans la liste d’Hé­ro­dote : la divi­ni­té la mieux attes­tée par les fouilles n’y figure pas. Aphro­dite, dont on a retrou­vé le sanc­tuaire le plus ancien et le dépôt votif le plus riche, brille par son absence dans l’in­ven­taire de l’his­to­rien. C’est pour­tant à ses pieds que le sol a livré ses plus belles offrandes. Par­mi elles, une coupe de Chios de la fin du VIIᵉ siècle, ornée d’une frise d’a­ni­maux, sur laquelle un cer­tain Sos­tra­tos a gra­vé, d’une main sûre, une dédi­cace à la déesse. On tient là, à quelques lettres près, la voix d’un homme réel : un mar­chand ou un marin qui, ayant fait bonne tra­ver­sée ou bon com­merce, a vou­lu remer­cier Aphro­dite et a signé son remer­cie­ment. Des cen­taines de vases sem­blables, grif­fés de noms, de bribes de phrases, de « untel m’a dédié à », com­posent l’ar­chive la plus émou­vante du site — non pas des rois ni des batailles, mais des par­ti­cu­liers qui pas­saient et vou­laient lais­ser trace.

Athé­née, encore lui, a conser­vé une légende qui explique peut-être pour­quoi Aphro­dite régnait ici. Un arma­teur nau­cra­tite du nom d’Hé­ros­trate, dit-il d’a­près un vieil auteur, avait ache­té à Paphos, dans l’île de Chypre, une sta­tuette de la déesse. Sur­pris par une tem­pête au retour, l’é­qui­page épou­van­té se réfu­gia auprès de la petite Aphro­dite, qui aus­si­tôt fit fleu­rir tout autour d’elle des rameaux de myrte et embau­ma le navire ; la mer se cal­ma. De retour à bon port, Héros­trate offrit la sta­tuette au temple et convia ses amis à un ban­quet où cha­cun reçut une cou­ronne de ce myrte mira­cu­leux — la fameuse cou­ronne nau­cra­tite. Que l’his­toire soit vraie ou bro­dée importe peu. Elle dit une chose exacte : dans ce port où l’on jouait sa vie et sa for­tune à chaque tra­ver­sée, la déesse de la chance et du désir était natu­rel­le­ment la mieux ser­vie. On ne prie bien que les dieux dont on a besoin.

Rho­dô­pis

Aucune figure ne résume mieux Nau­cra­tis que celle de Rho­dô­pis, dont Héro­dote a fixé la légende avec une gour­man­dise mal dis­si­mu­lée. C’é­tait, dit-il, une cour­ti­sane d’une beau­té fameuse. Thrace d’o­ri­gine, esclave d’un maître de Samos, elle avait eu pour com­pa­gnon de ser­vi­tude nul autre qu’É­sope, le fabu­liste. Ame­née en Égypte par un mar­chand samien pour y exer­cer son métier, elle y fut affran­chie à grands frais par un homme de Myti­lène, Cha­raxos — et c’est ici que la petite his­toire touche la grande, car Cha­raxos était le frère de Sap­pho. La poé­tesse, appre­nant que son frère avait dila­pi­dé sa for­tune pour rache­ter une catin d’É­gypte, le bro­car­da dans un poème dont l’An­ti­qui­té gar­dait le sou­ve­nir. On dis­pose ain­si, autour d’une esclave affran­chie du del­ta, d’un petit théâtre où voi­sinent Ésope et Sap­pho : deux des plus grands noms de la Grèce archaïque convo­qués par les affaires de cœur d’un négo­ciant en vin.

Rho­dô­pis, pour­suit Héro­dote, res­ta en Égypte, y devint riche et célèbre — mais pas au point, pré­cise-t-il en his­to­rien scru­pu­leux, d’a­voir pu se faire éle­ver une pyra­mide, comme le pré­ten­dait une légende tenace qui lui attri­buait celle de Myké­ri­nos. Il balaie l’af­fa­bu­la­tion avec une sorte d’a­ga­ce­ment char­mé, puis rap­porte ce qu’elle fit réel­le­ment de sa for­tune : vou­lant lais­ser en Grèce un monu­ment à son nom, elle consa­cra le dixième de ses biens à faire for­ger quan­ti­té de broches de fer, de ces longs tour­ne­broches sur les­quels on rôtis­sait les bœufs entiers, et les envoya à Delphes, où on les entas­sa der­rière l’au­tel des Chiotes. Il y a dans ce détail une véri­té de comp­table et de poète : une ancienne esclave qui, ayant fait for­tune dans un bor­del du del­ta, offre au sanc­tuaire le plus pres­ti­gieux du monde grec un tas de broches à rôtir. On ne sau­rait mieux dire ce qu’é­tait Nau­cra­tis — un endroit où l’argent chan­geait de mains vite, où l’on mon­tait de rien, où le sacré et le tri­vial coha­bi­taient sans façon.

Héro­dote ajoute, comme en pas­sant, une remarque qui a fait la répu­ta­tion durable de la ville : les cour­ti­sanes de Nau­cra­tis avaient quelque chose de par­ti­cu­liè­re­ment sédui­sant. Athé­née repren­dra le thème avec com­plai­sance, ali­gnant les noms de célèbres hétaïres locales. La ville por­tuaire, riche, cos­mo­po­lite, peu­plée d’hommes de pas­sage loin de chez eux, avait pro­duit son éco­no­mie du désir comme elle pro­dui­sait ses sca­ra­bées : à flux ten­du et pour l’ex­por­ta­tion de la légende.

Le point de contact

Il serait pour­tant injuste de réduire Nau­cra­tis à ses tavernes et à ses filles. La ville fut, pen­dant deux siècles, l’en­droit pré­cis où la jeune Grèce tou­cha du doigt une civi­li­sa­tion infi­ni­ment plus vieille qu’elle, et en revint chan­gée. C’est ici, ou par ici, que passe une part de ce que les Grecs doivent à l’É­gypte, et qu’ils ne se las­sèrent pas de reconnaître.

Regar­dez la sculp­ture. Les pre­miers grands kou­roi, ces jeunes hommes de pierre au poing ser­ré et à la jambe gauche avan­cée qui inau­gurent la sta­tuaire grecque, adoptent une fron­ta­li­té, un canon de pro­por­tions, une manière de tailler le bloc qui doivent beau­coup aux ate­liers égyp­tiens, où l’on dres­sait des colosses de gra­nit depuis deux mil­lé­naires quand Athènes n’é­tait qu’un vil­lage. L’ar­chi­tec­ture de pierre, la colonne monu­men­tale, l’i­dée même qu’un peuple grave son ambi­tion dans la matière durable — tout cela se nour­rit du spec­tacle égyp­tien. Et Milet, dont les mar­chands avaient fon­dé à Nau­cra­tis le temple d’A­pol­lon, est aus­si la ville de Tha­lès, ce sage qui, dit-on, cal­cu­la la hau­teur d’une pyra­mide par la lon­gueur de son ombre et fit de l’eau le prin­cipe de toutes choses. Que le com­merce et la phi­lo­so­phie soient par­tis du même port n’est pas un hasard : on ne pense loin que si l’on va loin, et les Milé­siens allaient partout.

La tra­di­tion, lar­ge­ment légen­daire, fai­sait des­cendre en Égypte les sages de la Grèce comme en pèle­ri­nage : Solon aurait visi­té Saïs, où un vieux prêtre lui aurait lan­cé, selon Pla­ton, cette phrase qui n’a pas vieilli — « Solon, Solon, vous les Grecs, vous êtes tou­jours des enfants ». On peut sou­rire de ces récits ; ils disent une intui­tion juste. Devant les listes de rois que les prêtres réci­taient à Héro­dote, devant ces cen­taines de géné­ra­tions ali­gnées, un Grec du Vᵉ siècle éprou­vait le ver­tige que nous éprou­vons devant les temps géo­lo­giques : la sen­sa­tion nette que son propre monde était jeune, presque neuf, et que la mesure du temps avait été inven­tée ailleurs, bien avant lui. Nau­cra­tis fut le lieu ordi­naire de ce ver­tige. On y tenait dans la main des objets vieux de deux mille ans en croyant faire du commerce.

Il faut ajou­ter à cela le va-et-vient des sol­dats. À quelques cen­taines de kilo­mètres en amont, sur la jambe d’un colosse de Ram­sès II à Abou Sim­bel, des mer­ce­naires grecs et cariens au ser­vice de Psam­mé­tique II gra­vèrent leurs noms en remon­tant vers la Nubie, vers 593 : le plus ancien graf­fi­ti tou­ris­tique de l’his­toire, lais­sé par des hommes du même monde saïte que les mar­chands de Nau­cra­tis. Ces gens-là écri­vaient leur nom sur les jambes des dieux d’au­trui avec la désin­vol­ture tran­quille de qui se sait, déjà, en train de faire l’Histoire.

Petrie, décembre 1884

Pen­dant des siècles, Nau­cra­tis ne fut plus qu’un nom dans les livres. On savait par Héro­dote et Stra­bon qu’elle avait exis­té ; on igno­rait où. C’est un jeune Anglais têtu, Flin­ders Petrie, l’un des pères de l’ar­chéo­lo­gie de ter­rain, qui la retrou­va. Il fouillait dans le del­ta, près du vil­lage de Nébi­reh, quand, le 4 décembre 1884, il exhu­ma un bloc de pierre gra­vé : un décret hono­ri­fique de la cité de Nau­cra­tis en faveur d’un prêtre. Le nom était là, dans le sol. Petrie a lais­sé de ce moment une page où l’on sent battre la joie du cher­cheur — toute la jour­née, écrit-il, le mot « Nau­cra­tis » réson­na dans sa tête tan­dis qu’il bon­dis­sait par-des­sus les mon­ti­cules, ivre de cette exul­ta­tion que donne une trou­vaille long­temps espé­rée et enfin tenue.

Les cam­pagnes s’en­chaî­nèrent, menées par Petrie puis par son col­la­bo­ra­teur Ernest Gard­ner, puis par David Hogarth à la char­nière du siècle. On déga­gea les sanc­tuaires d’A­pol­lon, d’Hé­ra, des Dios­cures, le temple d’A­phro­dite, la manu­fac­ture de sca­ra­bées, et un grand enclos que Petrie prit d’a­bord pour l’Hel­lé­nion avant qu’on ne le recon­naisse pour un bâti­ment égyp­tien — un vaste maga­sin, un entre­pôt du pou­voir pha­rao­nique. Car telle fut la décou­verte la moins atten­due : Nau­cra­tis n’é­tait pas qu’une enclave grecque, mais une ville mixte, où le quar­tier égyp­tien, ses temples à Amon, ses fonc­tion­naires, sa popu­la­tion du cru, dou­blaient le comp­toir hel­lène. Les Grecs y vivaient sous l’œil de l’ad­mi­nis­tra­tion saïte, dans une ville qui était d’a­bord égyptienne.

Ces fouilles héroïques se firent dans des condi­tions désas­treuses, et contre la montre. Le site était déjà à demi dévo­ré par les seb­bâ­khin, ces pay­sans qui creu­saient la brique crue antique pour en tirer le sebakh, un engrais riche en nitrates dont ils amen­daient leurs champs. Petrie, un jour, comp­ta près de quatre-vingts per­sonnes à l’ou­vrage, un défi­lé conti­nu d’ânes et de cha­meaux empor­tant la ville par paniers entiers vers les cultures voi­sines. Un tiers du site avait ain­si dis­pa­ru avant même son arri­vée. Le reste était condam­né par l’eau : la nappe phréa­tique mon­tait, les niveaux les plus anciens, les plus grecs, gisaient sous le fil de l’eau, et là où les creu­seurs avaient ouvert un cra­tère, l’eau s’en­gouf­fra bien­tôt et for­ma le lac qu’on voit aujourd’­hui. On mesure la perte à ce qu’on a sacri­fié : les pre­miers fouilleurs, fas­ci­nés par les temples et leurs offrandes, négli­gèrent les quar­tiers mar­chands et domes­tiques — pré­ci­sé­ment ce qui fai­sait l’o­ri­gi­na­li­té de la ville. De Nau­cra­tis com­mer­çante, de ses entre­pôts, de ses mai­sons, de ses ate­liers, il ne reste presque rien à décrire, sinon par déduction.

La mémoire

Il aura fal­lu attendre notre siècle pour qu’on reprenne l’en­quête avec les moyens modernes. Depuis 2012, une équipe du Bri­tish Museum, diri­gée par Alexan­dra Vil­ling dans le cadre du pro­gramme Nau­kra­tis: Greeks in Egypt, est retour­née sur place — non plus tant pour creu­ser que pour com­prendre : rele­vés topo­gra­phiques, magné­to­mé­trie qui lit sous le sol les fan­tômes des murs, carot­tages qui recons­ti­tuent l’an­cien lit du fleuve. Sept cam­pagnes ont redes­si­né la ville : ses limites, sa trame, et sur­tout son port flu­vial, long­temps cher­ché, enfin loca­li­sé sur une berge qui a migré d’est en ouest à mesure que le Nil se dépla­çait, la ville rebâ­tis­sant ses quais tou­jours un peu plus loin, jus­qu’à ce que l’en­sa­ble­ment, à l’é­poque pto­lé­maïque, com­mence à condam­ner le mouillage. On a aus­si ras­sem­blé, dans les réserves des musées du monde entier, plus de dix-sept mille objets issus des vieilles fouilles, dis­per­sés depuis un siècle et long­temps oubliés dans des caisses. Ce patient tra­vail de recol­le­ment a ren­du à Nau­cra­tis ce que le lac lui avait pris : une image de ville vivante, habi­tée du VIIᵉ siècle avant notre ère jus­qu’au VIIᵉ après, peu­plée peut-être de quinze mille âmes, grecque et égyp­tienne à la fois, ni tout à fait l’une ni tout à fait l’autre.

Le déclin, lui, a un nom et une date : Alexan­drie, 331. Quand Alexandre fonde sur la côte sa ville aux deux ports, l’en­ton­noir se déplace. Le grand com­merce grec d’É­gypte quitte le del­ta pro­fond pour la façade mari­time, et Nau­cra­tis, pri­vée de son mono­pole, cesse d’être la porte pour deve­nir une bour­gade par­mi d’autres. Elle ne meurt pas pour autant. Elle vivote, pros­père même modes­te­ment à l’é­poque romaine, et donne au IIᵉ ou IIIᵉ siècle de notre ère l’un des plus éton­nants bavards de la lit­té­ra­ture antique : Athé­née, dit pré­ci­sé­ment « de Nau­cra­tis », dont le Ban­quet des sophistes est un immense fourre-tout d’a­nec­dotes, de recettes, de cita­tions d’au­teurs per­dus. Cet éru­dit qui cite trois cents ouvrages dis­pa­rus pour nous par­ler des pois­sons, des vins et des cour­ti­sanes est le der­nier cadeau de la ville : un fils du pays qui, en com­pi­lant tout ce qu’il avait lu, a sau­vé au pas­sage la mémoire de son propre coin de delta.

Aujourd’­hui il faut de la bonne volon­té pour aller là-bas, et davan­tage encore pour ne pas être déçu. Le voya­geur qui atteint le site trouve ce que Petrie avait pré­dit : de l’eau à la place de la ville, un lac au fond d’un champ, et sur les bords quelques mame­lons de terre brune où, si l’on gratte, affleurent des tes­sons. C’est peu. Mais l’on repart en son­geant que sous cette sur­face plate, quelque part dans la vase, dort peut-être encore une coupe de Chios grif­fée d’un nom d’homme, une broche de fer, un sca­ra­bée bleu tom­bé de la poche d’un marin pres­sé. Le del­ta a repris ce qu’on lui avait emprun­té. Il le ren­dra, mor­ceau par mor­ceau, à qui sau­ra attendre — et Nau­cra­tis, en atten­dant, conti­nue de faire dans nos livres beau­coup plus de bruit que d’ombre au bord de son étang.

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