Byzance avant Constantinople
Une modeste cité grecque du Bosphore
Byzance avant Constantinople : une modeste cité grecque du Bosphore
On oublie toujours qu’avant d’être le nombril du monde, Byzance a été un port de pêcheurs accroché à un promontoire, entre deux mers qui ne voulaient pas se ressembler. Le Bosphore, à cet endroit, se resserre comme une gorge : quelques encablures séparent l’Europe de l’Asie, et le courant y descend de la mer Noire avec une vigueur qui a longtemps découragé les marins peu aguerris. C’est là, sur ce triangle de terre cerné par la Corne d’Or et la Propontide, qu’une poignée de colons grecs a un jour planté un autel et tracé un sillon de fondation. Ils ne savaient pas qu’ils choisissaient l’un des points les plus disputés de la planète. Ils cherchaient simplement un mouillage sûr et des poissons en abondance. Les deux se sont avérés exacts, et cela a suffi à faire d’eux, sans qu’ils s’en doutent, les premiers habitants d’une ville que l’histoire ne lâcherait plus.
La colonie que Delphes n’avait pas voulu nommer
La légende, rapportée par plusieurs auteurs anciens et notamment par Strabon, veut que des colons de Mégare, cité modeste du Péloponnèse déjà connue pour sa propension à essaimer des colonies sur les rives de la mer Noire et de la Propontide, aient consulté l’oracle de Delphes avant de partir. La Pythie leur aurait indiqué de s’installer « en face des aveugles ». Formule sibylline, comme toujours chez elle, mais qui prendrait tout son sens une fois les colons arrivés sur place : sur la rive asiatique du détroit se trouvait déjà une colonie grecque, Chalcédoine, fondée quelques années plus tôt par d’autres Mégariens. Or l’emplacement de Chalcédoine, pourtant correct, ignorait superbement les avantages du site d’en face — la presqu’île qui deviendrait Byzance, mieux protégée, mieux placée pour surveiller le trafic maritime, pourvue d’un port naturel exceptionnel dans la Corne d’Or. Ceux qui avaient fondé Chalcédoine sans voir cela, disait la légende, ne pouvaient être que des aveugles.
La tradition attribue la fondation à un certain Byzas, fils du dieu Poséidon et d’une nymphe locale selon certaines versions, simple chef de l’expédition mégarienne selon d’autres, moins soucieuses de mythologie. La date généralement retenue par les auteurs anciens tourne autour de 660 avant notre ère, ce qui en ferait une fondation à peu près contemporaine de celles de Chalcédoine et d’autres colonies grecques du Pont-Euxin, dans cette grande vague de colonisation qui, du VIIIe au VIe siècle, a essaimé des cités grecques depuis l’Espagne jusqu’au Caucase.
Mégare elle-même mérite qu’on s’y arrête un instant, tant sa réputation contredit l’ampleur de son entreprise colonisatrice. Coincée entre Athènes et Corinthe, sur cet isthme étroit qui relie le Péloponnèse au reste de la Grèce continentale, la cité passait, chez les auteurs anciens, pour un lieu sans grand relief — Athènes en particulier ne se privait pas de moquer ses voisins mégariens, qu’elle jugeait rustres et sans finesse, dans les comédies d’Aristophane notamment, où les Mégariens font figure de paysans pauvres prêts à vendre jusqu’à leurs propres filles déguisées en cochons pour quelques sacs de sel. Et pourtant cette cité modeste, à l’étroit sur son propre territoire agricole insuffisant, a lancé au cours des VIIIe et VIIe siècles avant notre ère une politique de colonisation d’une ampleur remarquable, essaimant des établissements le long des routes maritimes qui menaient vers la mer Noire : Chalcédoine d’abord, puis Byzance, mais aussi Héraclée du Pont, Chalcédoine encore une fois citée comme tremplin vers d’autres fondations plus lointaines comme Mésembria sur la côte bulgare actuelle. Ce paradoxe d’une métropole obscure engendrant des colonies appelées à un destin autrement plus considérable n’est pas rare dans le monde grec archaïque — Corinthe elle-même, autrement plus puissante que Mégare, avait fondé Syracuse, appelée à éclipser largement sa fondatrice par la suite.
Les motivations de cette vague de colonisation restent, comme souvent pour cette période mal documentée, affaire de reconstruction historique plus que de certitude absolue. On invoque généralement la pression démographique sur des territoires agricoles exigus, la recherche de nouveaux débouchés commerciaux, parfois aussi des conflits internes aux cités d’origine qui poussaient certains groupes à chercher fortune ailleurs plutôt que de perpétuer une querelle stérile sur place. Pour Mégare, dont le territoire montagneux et pauvre ne pouvait nourrir qu’une population limitée, l’ouverture vers le Bosphore et la mer Noire représentait une opportunité décisive : ces régions, encore largement inexploitées par les Grecs à cette date, offraient des terres fertiles, du poisson en abondance, et surtout un accès direct aux routes commerciales qui, depuis la Scythie et les régions caucasiennes, acheminaient blé, fourrures, esclaves et métaux précieux vers le monde méditerranéen.
On ne sait presque rien de la Byzance archaïque elle-même. Aucune fouille n’a permis d’exhumer grand-chose de cette période, la ville ayant été rebâtie, agrandie, détruite et reconstruite tant de fois que les strates les plus anciennes ont disparu sous les palais, les églises et les mosquées des siècles suivants. On imagine, faute de mieux, une bourgade fortifiée de quelques milliers d’âmes, vivant de la pêche — les bancs de thons qui descendaient du Pont-Euxin à l’automne ont fait, des siècles durant, la fortune de la ville, au point que certaines monnaies byzantines archaïques portent en effigie un thon stylisé — et du contrôle, déjà, du trafic maritime qui empruntait le détroit. Car c’est là toute l’affaire : depuis l’Antiquité la plus reculée, quiconque tient les rives du Bosphore tient la route du blé pontique, cette céréale dont l’Attique et bien d’autres cités grecques dépendaient pour nourrir leurs populations. Byzance, minuscule sur la carte, s’est trouvée placée, presque par hasard géographique, au goulot d’étranglement d’un des grands courants commerciaux du monde antique.
Cette pêche au thon, qu’on évoque souvent comme un détail pittoresque, mérite en réalité qu’on s’y attarde, tant elle structure durablement l’économie et jusqu’à l’imaginaire de la ville. Les bancs de thons rouges, remontant du Pont-Euxin où ils se reproduisent vers les eaux plus chaudes de la Propontide et de la Méditerranée à l’approche de l’automne, empruntaient immanquablement le goulet du Bosphore, et les pêcheurs byzantins avaient développé, dès l’époque archaïque semble-t-il, des techniques de pêche particulièrement efficaces tirant parti de cette configuration géographique unique — des tours de guet installées sur les hauteurs permettant de repérer les bancs à l’approche, des filets tendus en travers du courant aux endroits les plus propices. Le poisson séché et salé de Byzance, réputé dans tout le monde grec, constituait l’une des rares exportations notables d’une ville par ailleurs dépourvue de ressources agricoles suffisantes pour nourrir ne serait-ce que sa propre population, contrainte comme beaucoup de cités grecques côtières à importer une partie substantielle de son blé.
Géographie d’un verrou
Il faut prendre le temps de décrire ce que représentait, concrètement, cette position sur le Bosphore, tant elle explique à elle seule l’essentiel du destin de la ville à travers tous les siècles qui vont suivre. Le détroit, sur une trentaine de kilomètres, relie la mer Noire à la mer de Marmara, cette Propontide des Anciens qui elle-même communique avec la Méditerranée par le détroit des Dardanelles, l’ancien Hellespont où Xerxès avait fait jeter son pont de bateaux pour envahir la Grèce en 480. À l’endroit où se dresse Byzance, le détroit se resserre à moins d’un kilomètre de large par endroits, avec des courants marins puissants, complexes, souvent contraires selon la profondeur — un courant de surface descendant vers la Méditerranée, un contre-courant plus profond remontant vers la mer Noire, phénomène que les marins antiques connaissaient empiriquement sans pouvoir se l’expliquer complètement, et qui rendait la navigation dans le détroit périlleuse pour qui ne maîtrisait pas parfaitement ces subtilités.
Ajoutons à cela la Corne d’Or, cette baie profonde et étroite qui s’enfonce sur plusieurs kilomètres au nord-ouest de la presqu’île, offrant un mouillage naturel abrité des vents et des courants du détroit lui-même, protégé qui plus est par un relief qui permettait, moyennant une chaîne tendue en travers de l’entrée — dispositif qui allait devenir célèbre bien des siècles plus tard lors des sièges byzantins et ottomans de la ville —, d’interdire l’accès à toute flotte ennemie. Cette combinaison d’un détroit stratégique, d’un port naturel exceptionnel et d’un site aisément défendable sur trois côtés par la mer explique pourquoi tant de puissances, tour à tour, ont voulu tenir ce site, quand bien même la ville elle-même, prise isolément, ne représentait qu’un enjeu économique et démographique modeste comparé aux grandes cités du monde grec comme Athènes, Corinthe ou plus tard Alexandrie.
Sous la botte perse
Le VIe siècle finissant voit l’Empire perse achéménide étendre son emprise sur l’Asie Mineure puis, par contrecoup, sur les cités grecques d’Europe qui bordent les détroits. Byzance ne fait pas exception. Lorsque Darius Ier, vers 513 avant notre ère, lance sa grande expédition contre les Scythes au nord du Danube, c’est précisément par le Bosphore qu’il fait passer son armée, en utilisant un pont de bateaux construit, dit-on, par l’ingénieur grec Mandroclès de Samos, un peu plus au nord de la ville elle-même, à l’endroit le plus étroit du détroit. Hérodote raconte l’épisode avec sa gourmandise habituelle pour les détails techniques et les anecdotes de cour, s’attardant longuement sur la prouesse technique que représentait ce pont flottant assemblé à partir de navires amarrés bord à bord sur toute la largeur du détroit, recouverts d’un plancher continu permettant à l’infantterie et à la cavalerie perses de traverser comme sur la terre ferme. Il rapporte également, avec ce mélange d’admiration et d’ironie qui caractérise son traitement des Perses tout au long de son Enquête, l’anecdote selon laquelle Darius, après avoir franchi le détroit, aurait fait ériger deux stèles commémoratives sur les hauteurs dominant le Bosphore, l’une gravée en écriture grecque, l’autre en écriture cunéiforme assyrienne, énumérant les peuples qui composaient son armée — geste de propagande impériale autant que marque durable laissée dans un paysage qui allait, des siècles plus tard, se couvrir d’inscriptions d’une tout autre nature. Mais ce qui nous intéresse ici est plus prosaïque : Byzance, à cette date, est déjà sous influence, sinon sous domination directe, perse.
L’expédition scythe de Darius elle-même se soldera par un échec relatif, l’armée perse ne parvenant pas à soumettre ces populations nomades insaisissables qui pratiquaient déjà, deux mille ans avant que la tactique ne porte un nom savant, une forme de politique de la terre brûlée face à l’envahisseur, se dérobant sans cesse au contact plutôt que d’accepter la bataille rangée que recherchait Darius. Mais l’échec de cette expédition scythe n’affecte en rien la mainmise perse sur les régions traversées lors de la marche d’aller et de retour, dont Byzance et l’ensemble de la région des détroits, qui restent sous administration perse, intégrées à cette vaste satrapie que les Grecs appelaient Thrace ou Hellespontine Phrygie selon les découpages administratifs achéménides successifs, pendant les décennies qui suivent, jusqu’aux guerres médiques proprement dites qui, à partir de 490 puis surtout de 480–479, allaient rebattre les cartes de toute la région égéenne.
La ville reste dans l’orbite achéménide jusqu’aux guerres médiques. En 478, au lendemain de la victoire grecque de Platées, c’est le régent spartiate Pausanias qui vient mettre le siège devant Byzance, alors tenue par une garnison perse, et qui finit par s’en emparer. L’épisode est raconté par Thucydide dans le livre premier de son Histoire de la guerre du Péloponnèse, et il vaut le détour car il donne à voir, pour la première fois avec quelque précision, le caractère du personnage qui allait, pour peu de temps, devenir maître de la ville : Pausanias, vainqueur de Platées et héros panhellénique, se serait pris de goût pour les manières perses au point de scandaliser ses propres alliés grecs, adoptant le costume mède, s’entourant d’une garde perse, et nouant, si l’on en croit Thucydide, une correspondance secrète avec le Grand Roi lui-même. Rappelé à Sparte pour s’expliquer, il finira tragiquement, mort de faim dans un temple où il s’était réfugié — mais ceci est une autre histoire, qui se joue loin de Byzance, même si la ville en a été, un temps, le théâtre.
Ce qu’il faut retenir de cet épisode, c’est que Byzance, dès le Ve siècle, apparaît comme un poste avancé disputé entre grandes puissances, un lieu où l’on vient combattre pour des raisons qui dépassent largement la ville elle-même. Elle n’est pas encore un enjeu en soi ; elle est un verrou que l’on veut tenir pour contrôler autre chose — le passage vers la mer Noire, l’accès au blé, la route vers la Scythie ou vers l’Anatolie. Cette fonction de verrou, cette vocation au strict et au stratégique plutôt qu’au grandiose, va définir son destin pour des siècles.
Dans le sillage d’Athènes
Après le départ contraint de Pausanias, c’est Athènes qui recueille l’héritage. Byzance entre dans la Ligue de Délos, cette alliance défensive dirigée par Athènes contre la menace perse et qui, très vite, se transforme en un empire maritime athénien à peine déguisé. La ville paie tribut au trésor commun — devenu trésor athénien après le transfert du siège de la ligue de Délos à Athènes en 454 — et son importance stratégique en fait l’un des membres les plus surveillés de cette alliance. Car Athènes, plus que toute autre cité grecque, dépend du blé venu du Pont-Euxin, et quiconque tient Byzance tient, d’une certaine manière, la trachée d’Athènes.
Les relations entre Byzance et Athènes ne sont pourtant pas un long fleuve tranquille. En 440, la ville se révolte, dans le sillage de la révolte plus large de Samos contre la tutelle athénienne — Thucydide évoque brièvement l’épisode sans s’y attarder, occupé qu’il est par le récit samien. Périclès en personne, dit-on, doit intervenir pour ramener la ville dans le rang. Puis, pendant la longue guerre du Péloponnèse qui oppose Athènes à Sparte de 431 à 404, Byzance change plusieurs fois de camp, au gré des fortunes militaires et des ambitions de ses élites locales, tantôt fidèle à Athènes, tantôt séduite par les promesses spartiates.
L’épisode le plus haut en couleur de cette période met en scène Alcibiade, ce personnage flamboyant et retors dont la carrière traverse tous les camps de la guerre du Péloponnèse — allié d’Athènes, puis de Sparte, puis de la Perse, puis à nouveau d’Athènes, sans jamais cesser d’inspirer une méfiance mêlée de fascination. En 408, à la tête d’une flotte athénienne, Alcibiade reprend Byzance aux Spartiates après un siège compliqué par les dissensions internes de la ville elle-même, où un parti pro-athénien finit par ouvrir les portes. Xénophon, dans ses Helléniques, qui prennent le relais de Thucydide resté inachevé, raconte l’épisode avec un luxe de détails sur les tractations nocturnes et les trahisons de palais qui donnent à cette histoire byzantine un tour presque romanesque, comme si la ville, déjà, savait produire ce genre de récits de coups d’État feutrés qui allaient devenir sa marque de fabrique tout au long de son histoire, jusqu’aux intrigues du Grand Palais des empereurs chrétiens.
Le détail le plus savoureux de cet épisode concerne la garnison péloponnésienne laissée sur place par Sparte pour tenir la ville : son commandant, un certain Clearque, avait quitté Byzance peu avant pour aller lever des fonds ailleurs, laissant la place sous l’autorité de subordonnés moins expérimentés et surtout moins populaires auprès d’une population byzantine déjà lasse des exactions et des réquisitions imposées par l’occupant spartiate. C’est cette lassitude, plus que la seule habileté militaire athénienne, qui explique la rapidité avec laquelle le parti pro-athénien de la ville, une fois les troupes athéniennes aux portes, parvient à ouvrir discrètement l’une des portes de la cité pendant la nuit, permettant à Alcibiade et ses hommes de s’introduire sans grand combat, prenant à revers la garnison péloponnésienne qui se retrouve piégée entre les Athéniens infiltrés à l’intérieur et la population elle-même, retournée contre elle. Clearque, revenu trop tard pour empêcher la chute de la ville, ne pourra que constater les dégâts, tandis qu’Alcibiade, fidèle à son sens consommé de la mise en scène politique, se montrera étonnamment clément envers les vaincus spartiates, cherchant à se ménager, comme toujours chez ce personnage insaisissable, toutes les portes de sortie possibles pour l’avenir.
La défaite finale d’Athènes en 404 fait à nouveau basculer Byzance dans l’orbite spartiate, sous l’autorité d’un harmoste — ces gouverneurs militaires que Sparte installait dans les cités qu’elle contrôlait, souvent avec une brutalité qui contrastait fâcheusement avec la propagande spartiate de la libération des cités grecques face à l’impérialisme athénien. Puis, comme la puissance spartiate décline à son tour au IVe siècle, la ville oscille encore, entre alliance avec Athènes redevenue puissance maritime dans la seconde confédération athénienne, tentatives d’indépendance, et pressions croissantes venues du nord, où grandit une puissance nouvelle : la Macédoine.
Le siège de Philippe et les chiens providentiels
En 340 avant notre ère, Philippe II de Macédoine, père d’Alexandre, occupé à étendre méthodiquement son emprise sur la Grèce, met le siège devant Byzance, qui refuse de se soumettre et sollicite l’aide d’Athènes. Le siège s’éternise, l’hiver approche, et c’est alors — si l’on en croit la tradition rapportée notamment par Hésychios de Milet, un auteur byzantin bien plus tardif qui compile les légendes fondatrices de sa ville — qu’un incident providentiel sauve la cité : une nuit sombre et pluvieuse, alors que les Macédoniens tentent une attaque surprise par la Corne d’Or en profitant de l’obscurité, des chiens se mettent à aboyer frénétiquement, réveillant la garnison qui repousse l’assaut. Certaines versions de la légende ajoutent qu’une lumière soudaine — un croissant de lune apparaissant entre les nuages — vint également trahir les assaillants, ce qui expliquerait, selon une tradition tardive et sans doute largement rétrospective, l’adoption du croissant comme symbole de la ville, bien avant qu’il ne devienne, des siècles plus tard, l’emblème d’un tout autre pouvoir sur ces mêmes rives.
Il faut prendre ces récits pour ce qu’ils sont : des légendes patriotiques construites après coup, comme toutes les cités grecques savaient en fabriquer pour expliquer leurs bonnes fortunes militaires. Ce qui est plus solidement établi, c’est que Philippe échoue effectivement devant Byzance, contraint de lever le siège après l’intervention d’une flotte de secours athénienne, corinthienne et rhodienne. C’est l’une des rares défaites de la carrière militaire de Philippe, et elle vaut à Byzance une réputation de ville imprenable qui la suivra longtemps — réputation qui allait être cruellement démentie quelques siècles plus tard, mais on n’en est pas encore là.
Le siècle hellénistique : entre les géants
La mort d’Alexandre en 323 et le partage de son empire entre ses généraux plongent tout le monde grec dans deux siècles de guerres incessantes entre royaumes hellénistiques rivaux — Séleucides en Asie, Ptolémées en Égypte, Antigonides en Macédoine, sans compter les royaumes plus petits comme celui de Pergame ou celui, éphémère mais coloré, des Galates installés en Asie Mineure après leurs raids dévastateurs du IIIe siècle. Byzance, dans ce jeu de puissances, adopte une politique que l’on pourrait qualifier de survie prudente : elle cherche à préserver son indépendance en jouant des rivalités entre grands, en payant tribut quand il le faut — notamment aux Galates, dont les raids répétés ont sérieusement affecté les finances de la ville — et en cultivant ses relations commerciales avec l’ensemble du monde méditerranéen.
C’est de cette époque hellénistique que date l’un des épisodes les plus révélateurs du tempérament byzantin : vers 220 avant notre ère, épuisée par les tributs qu’elle doit verser aux Galates et cherchant à renflouer ses caisses, la ville impose un péage aux navires qui empruntent le Bosphore. La mesure déclenche la fureur de Rhodes, grande puissance commerciale maritime dont les navires souffrent particulièrement de cette taxe, et provoque ce que les historiens appellent la guerre de Byzance, un conflit bref mais âpre relaté par Polybe dans ses Histoires. Rhodes finit par obtenir gain de cause et le péage est levé, mais l’épisode illustre bien la position paradoxale de la ville : trop petite pour imposer sa loi aux grandes puissances commerciales de son temps, mais assise sur un verrou géographique si stratégique qu’elle peut, ponctuellement, faire sentir son poids bien au-delà de sa taille réelle.
L’arrivée de Rome
Le IIe siècle avant notre ère voit Rome s’immiscer progressivement dans les affaires grecques, d’abord comme arbitre sollicité par les cités et royaumes hellénistiques épuisés par leurs guerres incessantes, puis comme puissance dominante à part entière. Byzance, avec ce sens aigu de l’adaptation qui semble être sa marque de fabrique depuis Pausanias et Alcibiade, se range assez tôt dans le camp romain, ce qui lui vaut, pendant longtemps, un statut privilégié de cité libre et alliée plutôt que de province soumise à un gouverneur romain direct.
Ce statut particulier dure plusieurs siècles, pendant lesquels Byzance conserve une autonomie municipale relativement large, frappe sa propre monnaie, gère ses propres affaires — tout en s’acquittant, en contrepartie, d’obligations militaires et logistiques envers Rome, notamment liées à sa position sur la route qui mène vers l’Orient et vers les frontières danubiennes de l’Empire. La ville profite de la paix romaine pour développer son commerce, son port, ses activités de pêche qui restent, à travers tous les siècles, l’un des piliers de son économie — au point que certains auteurs anciens plaisantent sur l’odeur de poisson séché qui, disent-ils, imprègne durablement les vêtements de quiconque séjourne à Byzance.
Le désastre sévérien
Cette période de tranquillité prend fin brutalement à la fin du IIe siècle de notre ère, à l’occasion d’une de ces guerres civiles romaines qui, périodiquement, ensanglantent l’Empire lorsque plusieurs prétendants se disputent le trône impérial. À la mort de l’empereur Commode en 192, l’Empire sombre dans une année de chaos où plusieurs généraux se proclament tour à tour empereurs. Deux d’entre eux, Septime Sévère et Pescennius Niger, s’affrontent pour la suprématie, et Byzance commet l’erreur fatale de son histoire antique en choisissant le mauvais camp : elle se range du côté de Niger, gouverneur de Syrie, plutôt que de Septime Sévère, qui finit par l’emporter.
La vengeance de Septime Sévère est terrible et à la mesure de l’humiliation qu’il a dû ressentir : Byzance, forte de ses fortifications réputées imprenables depuis l’échec de Philippe de Macédoine cinq siècles plus tôt, résiste à un siège d’une longueur exceptionnelle — les sources anciennes, notamment Dion Cassius, parlent de près de trois années de siège, ce qui en ferait l’un des plus longs sièges de toute l’Antiquité méditerranéenne. Cassius Dio, qui écrit son Histoire romaine quelques décennies seulement après les faits et qui a lui-même exercé des fonctions publiques sous les Sévères, décrit avec une précision presque clinique les techniques de siège déployées, les famines qui frappent la population assiégée réduite, dit-on, à des expédients désespérés, et la chute finale de la ville en 195 ou 196 selon les datations retenues par les historiens modernes.
Cassius Dio insiste particulièrement sur l’ingéniosité défensive des assiégés, qui auraient développé des machines de guerre inédites, des grappins montés sur des bras articulés capables de saisir les navires ennemis approchant des murailles côté mer et de les briser contre la muraille elle-même, ainsi que des plongeurs entraînés à saborder discrètement les navires de la flotte assiégeante en perçant leurs coques sous la ligne de flottaison — autant de détails qui, vrais ou largement enjolivés par la tradition, témoignent en tout cas de la réputation de sophistication défensive dont jouissait la ville dans la mémoire collective du monde romain. La famine, à mesure que le siège s’éternise, pousse la population assiégée, si l’on en croit les sources, à des expédients qui touchent à l’anthropophagie dans les récits les plus sombres, information à prendre avec la prudence qui s’impose face à ce genre de topos littéraire fréquent dans les récits de sièges antiques, destiné autant à souligner l’horreur de la situation qu’à rapporter un fait strictement vérifié.
Une fois la ville tombée, la sanction de Septime Sévère dépasse la simple répression militaire : il fait exécuter les magistrats et les principaux soldats de la garnison, rase les fortifications qui avaient tant résisté, et surtout, geste d’une portée bien plus lourde de conséquences, il rétrograde Byzance du statut de cité libre à celui de simple bourgade dépendante administrativement de la cité rivale de Périnthe, sur la rive européenne de la Propontide un peu plus à l’ouest. C’est la déchéance complète : la ville qui avait défié Philippe de Macédoine et négocié d’égal à égal avec Rhodes et Athènes se retrouve réduite au rang de dépendance administrative d’une cité voisine, ses remparts détruits, sa population décimée par le siège et les représailles.
La résurrection sous Caracalla et Sévère Alexandre
L’histoire, cependant, ne s’arrête pas sur cette humiliation, et c’est là que se joue l’un des retournements les plus significatifs pour la suite du récit. Caracalla, fils et successeur de Septime Sévère, entreprend, dans les années qui suivent son avènement en 211, de restaurer partiellement ce que son père avait détruit. Les raisons de ce revirement restent débattues parmi les historiens modernes — certains y voient l’influence de sa mère Julia Domna, dont on sait par ailleurs le rôle culturel qu’elle a joué à la cour sévérienne, d’autres une prise de conscience plus pragmatique de l’importance stratégique du site, que la sanction paternelle avait peut-être punie avec un excès de zèle politique au détriment des intérêts de long terme de l’Empire sur cette frontière orientale sensible.
Les remparts sont reconstruits, la ville retrouve progressivement une activité économique et une population, sans pour autant retrouver immédiatement son ancien statut privilégié de cité libre. C’est un empereur suivant, Sévère Alexandre, dans les années 220–230, qui achève cette réhabilitation en restituant à la ville l’essentiel de ses anciennes prérogatives municipales. Byzance, au milieu du IIIe siècle, a donc traversé le pire — un siège dévastateur, une destruction délibérée, une humiliation administrative — et s’en est relevée, retrouvant peu à peu son rôle de port actif sur la route entre la Méditerranée et la mer Noire, sans que rien, à ce stade, ne laisse présager le destin extraordinaire qui l’attend encore un siècle plus tard.
Le troisième siècle, ou l’art de survivre aux crises
Le IIIe siècle romain est, dans son ensemble, un siècle de crises profondes pour l’Empire : usurpations militaires à répétition, pressions barbares croissantes sur toutes les frontières, effondrement monétaire, épidémies. Byzance, à sa modeste échelle, traverse cette période mouvementée sans connaître de nouveau désastre comparable au siège sévérien, mais sans non plus jouer de rôle de premier plan dans les grands événements du siècle. Elle profite néanmoins, sans le savoir encore, d’un avantage géographique qui va prendre une importance croissante à mesure que le centre de gravité de l’Empire romain se déplace lentement vers l’Orient : les empereurs du IIIe siècle passent de plus en plus de temps sur les frontières danubiennes et orientales, où se concentrent les principales menaces militaires — Goths au nord, Perses sassanides à l’est, cette nouvelle dynastie perse bien plus agressive que les Parthes qu’elle a remplacés en 224 — et Byzance, sur la route entre ces deux fronts, retrouve peu à peu une importance logistique et stratégique qu’elle n’avait plus connue depuis les guerres médiques.
Il faut dire un mot de ces Galates dont le nom revient si souvent dans l’histoire byzantine du IIIe siècle avant notre ère, tant leur irruption a marqué durablement la mémoire et les finances de la cité. Ces tribus celtiques, venues d’Europe centrale à la suite de vagues migratoires complexes qui avaient déjà mis à sac Delphes elle-même en 279, avaient fini par s’installer au cœur de l’Anatolie, dans une région qui prendrait précisément d’elles le nom de Galatie, non loin d’ailleurs de la future Ancyre, aujourd’hui Ankara. Leurs raids réguliers sur les cités grecques d’Asie Mineure et de la région des détroits, dont Byzance, obligeaient ces dernières à composer avec cette menace récurrente par le versement de tributs réguliers, sorte de rançon protectrice qui pesait lourdement sur des budgets municipaux déjà tendus. Ce n’est que progressivement, à mesure que le royaume de Pergame affirmait sa puissance sous la dynastie attalide et infligeait aux Galates plusieurs défaites décisives au cours du IIIe siècle, que cette pression s’atténue, sans jamais totalement disparaître avant l’intervention romaine directe dans la région au siècle suivant.
Le commerce byzantin de cette période hellénistique, par ailleurs, mérite qu’on s’y attarde un instant, car il illustre bien la position d’intermédiaire obligé qu’occupait la ville entre deux mondes économiques distincts. D’un côté, la mer Noire et ses régions périphériques fournissaient blé, en quantités considérables destinées notamment à l’approvisionnement d’Athènes et d’autres cités égéennes structurellement déficitaires en céréales, mais aussi poisson salé produit en abondance sur les rives septentrionales du Pont-Euxin, fourrures et esclaves venus des steppes scythes, et divers métaux extraits des régions caucasiennes et anatoliennes. De l’autre côté, la Méditerranée orientale et l’ensemble du monde hellénistique renvoyaient vers ces mêmes régions pontiques huile d’olive, vin, produits manufacturés et objets de luxe dont les élites locales de la région pontique, hellénisées à des degrés divers selon les endroits, étaient particulièrement friandes. Byzance, sur cet axe d’échange, prélevait sa part par les taxes portuaires et les droits de passage, activité lucrative mais qui exposait aussi la ville, comme on l’a vu avec l’épisode du conflit rhodien, aux foudres de ceux qui estimaient ces prélèvements excessifs.
C’est aussi à cette époque que la ville commence à accueillir, comme tant d’autres cités de l’Orient romain, les premières communautés chrétiennes, dont l’histoire reste mal documentée pour cette période antérieure à Constantin, mais dont on sait, par des sources plus tardives, qu’elles existaient et qu’elles ont connu, comme ailleurs dans l’Empire, les persécutions périodiques décrétées par certains empereurs, notamment sous Dioclétien à la toute fin du IIIe et au tout début du IVe siècle — la dernière grande persécution avant que le christianisme ne bascule, en l’espace d’une génération à peine, du statut de religion proscrite à celui de religion officiellement tolérée puis privilégiée par le pouvoir impérial.
Ce qu’était la ville, avant que tout change
Il faut, avant de refermer ce chapitre antérieur à Constantin, tenter de se représenter ce qu’était réellement cette ville au tournant du IVe siècle, dans les toutes dernières années de son existence en tant que simple cité provinciale parmi d’autres. Les sources archéologiques restent limitées, la ville constantinienne et ses développements ultérieurs ayant recouvert et largement effacé les vestiges antérieurs, mais on peut néanmoins esquisser un tableau à partir des textes et des quelques éléments matériels disponibles.
Byzance occupait l’extrémité de la presqu’île, là où se dresserait plus tard l’acropole du palais impérial et l’église Sainte-Sophie. Elle était ceinte de murailles reconstruites après le désastre sévérien, moins imposantes sans doute que les futures murailles théodosiennes qui feraient la réputation défensive de Constantinople pendant un millénaire, mais suffisantes pour une cité de cette taille. Le port de la Corne d’Or, cette échancrure profonde et abritée qui fait toute la valeur du site, accueillait l’essentiel du trafic commercial et de la pêche qui restait, comme depuis les origines, l’un des piliers de l’économie locale — les thons du Bosphore, migrant entre mer Noire et Méditerranée selon les saisons, continuaient de faire la fortune, modeste mais réelle, des pêcheurs de la ville.
La population, difficile à estimer avec précision, devait tourner autour de quelques dizaines de milliers d’habitants tout au plus — rien de comparable, évidemment, avec les futures dimensions de Constantinople une fois celle-ci érigée en capitale impériale et peuplée de force par les mesures administratives de Constantin et de ses successeurs. On y parlait grec, langue de toute la partie orientale de l’Empire romain, même si le latin restait la langue de l’administration impériale et de l’armée. On y pratiquait les cultes traditionnels du monde gréco-romain — on sait, par quelques inscriptions et par des mentions d’auteurs anciens, l’existence de temples dédiés à Zeus, à Poséidon naturellement, dieu tutélaire de cette cité maritime et père mythique de son fondateur, à Aphrodite, et sans doute à d’autres divinités dont le culte s’est perdu avec le reste de la documentation antérieure à Constantin — aux côtés, déjà, d’une communauté chrétienne dont on devine l’existence sans pouvoir en mesurer précisément l’ampleur à cette date.
Économiquement, la ville vivait de cette combinaison caractéristique des cités portuaires antiques : pêche, commerce de transit lié à sa position sur la route du Bosphore, artisanat local, sans disposer d’un arrière-pays agricole particulièrement riche qui aurait pu soutenir une croissance démographique importante par ses propres moyens. C’est précisément cette limite structurelle — l’absence d’un hinterland agricole suffisant — qui explique pourquoi Constantin, lorsqu’il choisira ce site pour y fonder sa nouvelle capitale, devra mettre en place tout un système complexe d’approvisionnement en blé égyptien acheminé par mer, sans lequel la ville nouvelle n’aurait jamais pu nourrir la population considérable qu’elle allait rapidement accueillir.
Dieux, monnaies et almanachs civiques
Un mot doit encore être dit du fonctionnement institutionnel et religieux de cette cité provinciale, tel qu’on peut le reconstituer à partir des inscriptions et des monnaies qui nous sont parvenues, bien plus nombreuses et bavardes que les vestiges architecturaux disparus sous les constructions ultérieures. Byzance, comme toute cité grecque digne de ce nom, frappait sa propre monnaie de bronze et parfois d’argent, dont les types monétaires racontent, à leur manière modeste, l’identité que la ville se donnait à elle-même : on y trouve fréquemment représentés Poséidon, protecteur naturel de cette cité maritime et père mythique de Byzas selon certaines versions de la légende fondatrice, une proue de navire rappelant la vocation portuaire de la cité, et bien sûr ce fameux thon stylisé, emblème récurrent qui traverse les siècles sur les monnaies byzantines et qui témoigne, mieux que n’importe quel texte, de l’importance structurelle de la pêche dans l’identité économique de la ville.
L’organisation civique elle-même suivait, pour l’essentiel, les modèles institutionnels communs aux cités grecques de rang moyen intégrées à l’Empire romain : un conseil, une assemblée du peuple aux prérogatives déjà largement réduites par rapport à l’époque classique, des magistrats annuels chargés de l’administration courante, et par-dessus tout cela, l’autorité croissante du gouverneur de la province romaine dont dépendait Byzance, la Thrace puis, selon les réorganisations administratives successives de l’Empire, d’autres découpages provinciaux dont le détail a varié au fil des siècles. La ville entretenait par ailleurs, comme beaucoup de cités grecques de cette période, un culte impérial dédié à la personne et à la fonction de l’empereur régnant, superposé aux cultes traditionnels sans les remplacer, dans cette logique d’accumulation religieuse propre au monde antique où l’on ajoutait volontiers de nouveaux cultes sans nécessairement en abandonner d’anciens.
Sur le plan intellectuel, Byzance ne pouvait évidemment rivaliser avec les grands centres culturels du monde grec que restaient Athènes, Alexandrie ou Pergame, mais elle n’était pas non plus totalement dépourvue de vie savante. On sait, par quelques mentions éparses chez des auteurs postérieurs, l’existence à Byzance d’écoles de rhétorique de rang honorable, fréquentées par des étudiants venus de toute la région, et la ville semble avoir entretenu, au moins de manière intermittente, des liens avec les grands courants philosophiques de son temps, sans qu’aucun philosophe de premier plan n’en soit véritablement originaire avant l’époque byzantine proprement dite. C’est un peu le lot de ces cités de second rang, riches d’une identité propre et d’une histoire mouvementée, mais qui restent, sur le plan culturel, dans l’ombre portée des très grandes métropoles intellectuelles de la Méditerranée antique — position qui allait se renverser de manière spectaculaire et définitive une fois que Constantin aurait fait de ce port de pêcheurs la capitale d’un empire.
Le seuil
En 324, Constantin, désormais seul maître de l’Empire romain après sa victoire sur son dernier rival Licinius précisément dans cette région — la bataille décisive s’est déroulée non loin de là, à Chrysopolis, sur la rive asiatique du Bosphore, presque en face de Byzance elle-même — porte son regard sur cette modeste cité qu’il connaît déjà bien pour y avoir mené une partie de sa campagne militaire contre Licinius. Les raisons de son choix, largement débattues par les historiens depuis des siècles, mêlent sans doute des considérations stratégiques bien réelles — la position sur les détroits, la proximité des frontières danubienne et orientale où se concentrent les principales menaces militaires de l’époque, la distance salutaire par rapport à une Rome dont le Sénat et les traditions païennes encombrent un peu le nouveau pouvoir impérial chrétien qui s’affirme — et des motivations plus difficiles à cerner, tenant peut-être à une forme de sensibilité personnelle de l’empereur pour ce site où s’est jouée sa victoire finale.
Ce que l’on sait avec certitude, c’est que le 8 novembre 324, ou selon d’autres traditions un peu plus tard, Constantin trace lui-même, à la manière antique des fondateurs de cités qui dessinaient au pas les limites de leur future fondation, le périmètre d’une ville considérablement agrandie par rapport à l’ancienne Byzance, incorporant la totalité de la presqu’île et bien au-delà. Six années de travaux plus tard, le 11 mai 330, la ville nouvelle est officiellement consacrée sous le nom de Nouvelle Rome, même si l’usage, plus rapidement que les intentions officielles, allait la baptiser Constantinople, la ville de Constantin, nom qu’elle porterait pendant plus de onze siècles jusqu’à sa chute finale en 1453.
La modeste Byzance n’existe déjà plus, en un sens, dès cet instant — engloutie dans les proportions démesurées de la cité nouvelle, ses vieux temples voisinant bientôt avec des églises chrétiennes construites à une échelle qu’aucune cité provinciale n’aurait pu envisager, sa population noyée dans l’afflux de nouveaux habitants attirés par les largesses impériales et les perspectives de la nouvelle capitale. Mais quelque chose, malgré tout, subsiste de cette longue histoire antérieure : le tracé même des murailles, qui suit en partie l’ancien périmètre avant de s’étendre bien au-delà ; le nom même de Byzance, qui continuera d’être utilisé, notamment par les historiens modernes pour désigner l’ensemble de la civilisation qui s’épanouira sur ce site pendant plus d’un millénaire ; et cette vocation profonde, inscrite dans la géographie même du lieu depuis l’époque de Byzas et des colons mégariens, à tenir le verrou entre deux mers et deux continents, vocation que ni les Perses, ni les Athéniens, ni les Spartiates, ni Philippe de Macédoine, ni même la fureur vengeresse de Septime Sévère n’étaient parvenus à effacer durablement.
On se prend à imaginer ce qu’aurait pensé Byzas, s’il avait pu contempler, depuis quelque promontoire céleste, la ville que ses modestes colons mégariens avaient fondée sur la foi d’un oracle sibyllin. Onze siècles avant que les canons ottomans ne viennent à bout des dernières murailles théodosiennes, sept siècles avant même que Constantin ne pose son regard sur ce site, la ville n’était encore qu’un port de pêcheurs cerné de fortifications modestes, disputé par des puissances qui la traitaient tour à tour en enjeu stratégique et en simple monnaie d’échange. Elle avait connu la destruction et la résurrection, l’humiliation et l’orgueil retrouvé, l’oubli et le retour en grâce. Rien, dans cette longue suite d’épisodes somme toute assez ordinaires pour une cité grecque de rang moyen prise dans les tourments de l’histoire méditerranéenne, ne laissait deviner que ce promontoire allait devenir, pour plus d’un millénaire, l’un des centres du monde. Et c’est peut-être cela, au fond, la vraie leçon de cette histoire antérieure à Constantinople : que les grandes destinées se nouent souvent ailleurs que dans la conscience de ceux qui les vivent, dans la géographie patiente d’un détroit plutôt que dans la volonté des hommes qui, tour à tour, en disputent la possession sans en soupçonner l’avenir.
0 Comments