Fernand Braudel
L’invention d’une histoire au temps long de la Méditerranée
Fernand Braudel et l’invention d’une histoire au temps long de la Méditerranée
« Dans ce livre, les bateaux naviguent ; les vagues répètent leur chanson ; les vignerons descendent des collines des Cinque Terre, sur la Riviera génoise ; les olives sont gaulées en Provence et en Grèce ; les pêcheurs tirent leurs filets sur la lagune immobile de Venise ou dans les canaux de Djerba ; des charpentiers construisent des barques pareilles aujourd’hui à celles d’hier…
Et cette fois encore, nous sommes hors du temps. Plus qu’aucun autre univers des hommes, la Méditerranée ne cesse de se raconter elle-même, de se revivre elle-même. Par plaisir sans doute, non moins par nécessité. Avoir été, c’est une condition pour être. »
Lübeck, 1942
Il faut commencer par un homme sans mer. Un baraquement de la Baltique, un hiver allemand, des châlits superposés, l’odeur de laine mouillée et de tabac gris. L’Oflag X‑C de Lübeck est un camp de représailles : on y regroupe les officiers français jugés indociles, les gaullistes, les évadés repris. Parmi eux, un professeur d’histoire de quarante ans, massif, le front large, les yeux clairs, qui passe pour un homme calme. Il s’appelle Fernand Braudel. Chaque jour, sur des cahiers d’écolier que la censure du camp laisse passer, il écrit une mer.
Il l’écrit sans archives, sans bibliothèque, sans notes. Tout ce qu’il a lu pendant quinze ans — les liasses de Simancas, les registres de Raguse, les correspondances consulaires de Venise, les livres de bord marseillais, les comptes des banquiers génois — tout cela est resté de l’autre côté du front, dans des caisses, dans des fiches, dans des kilomètres de microfilm. Il ne lui reste que sa mémoire, et cette mémoire est un continent. Des codétenus l’entendent parler le soir, dans l’université improvisée du camp dont il est devenu le recteur : il fait cours sur les galères, sur le prix du blé sicilien, sur les routes de la laine castillane, et les hommes qui l’écoutent, prisonniers d’un pays plat et gris, voient passer des voiles.
Les cahiers partent par la poste des camps vers Paris, adressés à Lucien Febvre, qui les lit, les annote, les range. Il y en aura des dizaines. Quand la guerre finit, l’essentiel d’un livre de plus de mille pages existe déjà, écrit de tête, au nord de l’Europe, par un homme que quatre années de captivité séparaient de son sujet. Braudel dira plus tard que cette distance fut sa chance : privé de l’événement, coupé des nouvelles, réduit à un temps immobile qui ressemblait à celui des structures qu’il voulait décrire, il avait fini par penser comme sa mer. Lente, profonde, indifférente aux vagues de surface.
C’est de là qu’il faut partir pour comprendre ce que fut l’invention braudélienne : non pas d’abord une théorie, mais une expérience du temps. Le temps long ne fut pas trouvé dans un séminaire. Il fut éprouvé dans un camp, comme une discipline de survie.
La Meuse avant la mer
Rien ne destinait cet homme à la Méditerranée. Braudel naît le 24 août 1902 à Luméville-en-Ornois, un village de la Meuse, dans la maison de sa grand-mère paternelle. Une enfance de campagne lorraine : le calcaire, les vergers, les hivers longs, une France de l’Est paysanne et frugale dont il gardera toute sa vie les gestes et les préférences. Son père, instituteur devenu professeur de mathématiques, enseigne en région parisienne ; l’enfant grandit entre le village et la banlieue, bon élève, doué pour les chiffres autant que pour les textes.
Ce point de départ n’est pas un détail biographique. Braudel a toujours revendiqué cette origine continentale, terrienne, comme une clef de son regard. L’homme qui allait consacrer sa vie à une mer était un homme de l’intérieur, un fils de plateau, et il regarderait la Méditerranée comme on regarde ce qu’on n’a pas reçu en héritage : avec l’avidité de l’étranger. Les riverains ne voient plus leur mer ; lui la verrait toujours pour la première fois. Il y a chez les grands historiens de la Méditerranée une lignée d’hommes du Nord — et l’on songe, plus tard, à ce que Predrag Matvejević écrira depuis une autre rive : que la Méditerranée se décrit mieux depuis ses marges que depuis son centre.
Études au lycée Voltaire, puis la Sorbonne, où l’histoire qu’on enseigne alors est celle des traités, des chancelleries et des batailles — l’histoire dite historisante, positiviste, fille de Seignobos, qui découpe le passé en événements comme un boucher découpe une carcasse. Le jeune Braudel s’y plie, passe l’agrégation d’histoire en 1923, à vingt ans, parmi les plus jeunes de sa génération. On lui attribue un poste. Le hasard administratif, qui est parfois le vrai maître des vocations, l’envoie de l’autre côté de la mer : en Algérie.
Alger, 1923
Il faut imaginer la traversée. Un paquebot des lignes de Marseille, trente heures de mer, et un matin, la baie d’Alger qui s’ouvre, blanche, étagée, avec ses terrasses et ses palmiers poussiéreux. Braudel a raconté cet éblouissement à plusieurs reprises, et toujours avec la même précision : ce n’est pas seulement la lumière qui le saisit, c’est le point de vue. Pour la première fois, il voit la Méditerranée depuis le sud. La France est devenue une rive d’en face. L’Europe, vue d’Alger, n’est plus le centre du monde mais un littoral parmi d’autres, une bordure septentrionale.
Ce renversement optique décidera de tout. Braudel enseigne au lycée de Constantine, puis au grand lycée d’Alger, où il restera jusqu’en 1932. Neuf ans de rive sud. Il fait cours à des lycéens, corrige des copies, mais il fait surtout autre chose : il regarde. Il voyage dans l’intérieur, découvre le Sahara — et l’on pense à Fromentin remontant vers Laghouat, carnet en main, quatre-vingts ans plus tôt —, il comprend physiquement que la mer n’est pas une frontière mais un couloir, que le désert est une seconde Méditerranée de sable avec ses ports, ses caravanes, ses îles d’oasis. L’idée qui structurera son grand livre — la Méditerranée comme espace-mouvement, débordant largement ses rivages, aspirant vers elle le Sahara, l’Europe continentale, l’Atlantique ibérique — naît là, dans ces années algériennes dont il parlera toujours comme d’une seconde naissance.
C’est là aussi qu’il choisit son sujet de thèse. Un sujet sage, conforme à l’école : la politique méditerranéenne de Philippe II, roi d’Espagne de 1556 à 1598. De la diplomatie, des dépêches d’ambassadeurs, un souverain, un règne. Pendant les étés, il commence à courir les archives : Simancas d’abord, la forteresse castillane où dorment les papiers de la monarchie espagnole, puis Gênes, Florence, Palerme, Venise, Raguse, Marseille. Il y déploie une énergie de moissonneur. À Simancas, il s’avise qu’une caméra de cinéma achetée d’occasion peut photographier les documents bien plus vite que la main ne les copie : il filme jusqu’à deux ou trois mille pièces par jour, invente pour son usage propre le microfilm avant la lettre, rentre à Alger avec des bobines qu’il projette le soir sur un mur. Les archivistes espagnols regardent avec perplexité ce Français qui tourne des films dans leurs dépôts. Lui accumule. Il ne le sait pas encore, mais il constitue la mémoire artificielle qui, détruite ou inaccessible dix ans plus tard, aura eu le temps de devenir une mémoire vivante — celle qui écrira le livre en captivité.
Le sujet renversé
Dans l’histoire des livres, il y a des phrases qui valent des fortunes. Celle-ci tient en une ligne. Braudel correspond depuis Alger avec Lucien Febvre, qui anime alors, avec Marc Bloch, une revue insolente fondée à Strasbourg en 1929 : les Annales d’histoire économique et sociale. Les deux hommes y mènent la guerre contre l’histoire événementielle, plaidant pour une histoire des économies, des sociétés, des mentalités, une histoire qui pose des problèmes au lieu de raconter des règnes. Braudel leur soumet son sujet : Philippe II et la Méditerranée. Et Febvre, en substance, lui répond : pourquoi ne pas retourner la proposition ? La Méditerranée et Philippe II — voilà le vrai sujet, autrement vaste.
Le renversement paraît anodin. Il est copernicien. Dans la première formule, la mer est un décor : le théâtre où s’exerce la politique d’un roi. Dans la seconde, elle devient le personnage principal, et le roi, si puissant fût-il, un épisode. L’histoire cesse d’être ce qui arrive aux souverains ; elle devient ce qui arrive à un espace, à des populations, à des routes, à des prix, à des climats — et les souverains passent là-dessus comme des ombres pressées. Braudel mettra vingt ans à tirer toutes les conséquences de cette inversion. Mais la décision est prise dès la fin des années vingt : le héros du livre sera une mer.
Il faut mesurer ce que ce choix avait d’inouï. Personne, alors, n’écrivait l’histoire d’un espace. On écrivait l’histoire des nations, des institutions, des grands hommes. La géographie existait, puissante — l’école de Vidal de La Blache avait formé des générations à la lecture des paysages —, mais elle restait une discipline sœur, cantonnée au tableau initial, ce chapitre premier que les thèses d’histoire expédiaient poliment avant d’entrer dans le vif. Braudel décide que le tableau sera le vif. Que la géographie n’est pas le cadre de l’histoire mais son étage le plus profond, le plus lent, le plus déterminant.
Le détour brésilien
En 1932, Braudel rentre en métropole, enseigne dans des lycées parisiens, épouse Paule Pradel, une ancienne élève d’Alger qui sera toute sa vie sa première lectrice. Puis, en 1935, nouveau départ, et le plus inattendu : le Brésil. L’université de São Paulo vient d’être fondée, et le gouvernement de l’État recrute en France une mission de jeunes professeurs pour la doter en sciences humaines. Braudel y enseigne l’histoire de la civilisation ; dans le même contingent, un débutant nommé Claude Lévi-Strauss enseigne la sociologie et commence à s’échapper vers le Mato Grosso.
Trois années brésiliennes, coupées de retours en Europe. Braudel dira que le Brésil fut son second grand maître après l’Algérie. Ce pays immense, jeune, où l’histoire coloniale est encore à fleur de sol, où les cycles économiques — le sucre, l’or, le café — se lisent dans le paysage comme des strates géologiques, lui offre un laboratoire à ciel ouvert. Il y vérifie ce qu’il pressentait : que les économies ont des respirations séculaires, que l’espace commande, que les distances sont des acteurs historiques. La Méditerranée, vue depuis l’Atlantique sud, achève de se dénationaliser dans son esprit : elle devient un cas particulier — le plus beau — d’une catégorie plus vaste, celle des mondes organisés par une mer.
Le retour de 1937 appartient à la légende des Annales. Sur le paquebot qui le ramène du Brésil, Braudel retrouve Lucien Febvre, qui rentre d’une tournée de conférences en Amérique du Sud. Vingt jours de traversée. Les deux hommes, qui ne se connaissaient que par lettres, passent le voyage sur le pont, à parler. Quand le navire touche l’Europe, Febvre a adopté Braudel — il l’appellera son fils plus que son disciple — et Braudel a trouvé sa famille intellectuelle. Il est nommé cette année-là à l’École pratique des hautes études. Le livre, lui, est toujours en chantier : des milliers de fiches, des bobines de film, un plan encore classique. Il faudra la catastrophe pour lui donner sa forme.
Écrire sans bibliothèque
Mobilisé en 1939 comme lieutenant, Braudel est capturé en juin 1940, pendant la débâcle, non loin de cette Meuse où il était né — l’histoire a de ces géographies ironiques. Commence alors le grand paradoxe de sa vie : les cinq années qui auraient dû détruire son œuvre la font naître.
Au camp de Mayence d’abord, puis à Lübeck à partir de 1942, il organise sa survie mentale autour de l’écriture. Les conditions matérielles sont celles qu’on imagine : le froid, la faim relative, la promiscuité, l’humiliation lente de la captivité. Contre cela, Braudel dispose de deux armes. Sa mémoire, d’abord, qui est prodigieuse — il a tant lu, tant copié, tant filmé, tant projeté sur les murs d’Alger, que les archives de la Méditerranée sont en lui, avec leurs cotes, leurs chiffres, leurs dates. Et le temps, ensuite : ce temps vide, immobile, sans nouvelles fiables, qui rend fou tant de prisonniers, il choisit de l’habiter comme une ressource.
Il écrit au crayon, sur des cahiers d’écolier. Le soir, il donne des cours à ses camarades dans l’université du camp ; on a des témoignages d’officiers qui se souvenaient, des décennies plus tard, d’avoir vu la Méditerranée entière tenir dans un baraquement de la Baltique. Les cahiers remplis partent pour Paris par la poste des prisonniers, et Febvre accuse réception, encourage, discute. Cette correspondance est l’une des plus émouvantes de l’histoire du métier : un maître resté en zone occupée, un disciple captif, et entre eux, franchissant les censures, un livre qui grossit.
Braudel a réfléchi lui-même à ce que la captivité fit à son écriture. Coupé de l’événement — les nouvelles du camp sont rares, déformées, désespérantes —, il apprend à le tenir à distance, à ne pas croire ce que crient les jours. Se réfugier dans le temps long, dans les mouvements presque immuables de l’histoire profonde, ce fut d’abord, dit-il, une manière de ne pas subir 1940, 1941, 1942 : puisque la surface du monde n’annonçait que défaites, il fallait descendre là où les défaites ne comptent plus. La longue durée fut une théorie du savoir, mais elle fut d’abord une consolation d’homme enfermé. Peu de concepts historiographiques ont une origine aussi charnelle.
1949 : l’architecture des trois temps
Rentré en 1945, Braudel remet son manuscrit en chantier, retrouve ses fiches, vérifie, complète. Il soutient sa thèse en Sorbonne le 1er mars 1947, devant un jury qui sent bien qu’il se passe quelque chose d’anormal : la thèse fait le volume de quatre thèses, et elle ne ressemble à rien de connu. En 1949, Armand Colin publie l’ouvrage sous son titre définitif : La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II. Plus de mille pages. En tête, une préface qui commence par un aveu que l’histoire universitaire ne se permettait jamais : « J’ai passionnément aimé la Méditerranée ». Un livre savant qui s’ouvre sur une déclaration d’amour — le ton est donné, et il est neuf.
Mais la vraie révolution est dans le plan. Le livre est bâti en trois parties, qui sont trois vitesses du temps, trois étages superposés d’une même réalité.
Au rez-de-chaussée, le plus profond : La part du milieu. Une histoire quasi immobile, celle de l’homme dans ses rapports avec le sol, le climat, le relief. Les montagnes et leurs réservoirs d’hommes pauvres, les plaines conquises sur les marais, les péninsules, les îles, les routes de terre et de mer, les saisons de la navigation, les distances. Cette histoire-là se mesure en siècles, parfois en millénaires ; elle bouge si lentement qu’elle paraît hors du temps, et pourtant elle commande tout : ce que mangent les hommes, où ils s’installent, quand ils naviguent, comment ils meurent.
Au premier étage, une histoire lentement rythmée : celle des économies, des sociétés, des civilisations, des empires. Les cycles du blé et de l’argent, la montée et le reflux des routes commerciales, la démographie, les prix, la lente rivalité des deux mastodontes politiques du siècle, l’Espagne des Habsbourg et la Turquie des Ottomans. C’est le temps des conjonctures, qui se compte en décennies et en générations : une houle, par rapport à la masse presque immobile des profondeurs.
Au dernier étage enfin, l’histoire traditionnelle : les événements, les batailles, les traités, les hommes illustres. Braudel lui réserve la troisième partie, et il ne cache pas dans quel esprit : cette histoire de surface est la plus passionnante, la plus riche en humanité, et la plus trompeuse. Les événements sont pour lui des feux brefs, une agitation d’écume sur des vagues de fond qui les portent et qu’ils n’expliquent pas. On les raconte parce qu’ils brillent ; on aurait tort de croire qu’ils éclairent.
Cette architecture n’était pas seulement une trouvaille de composition. Elle proposait une ontologie du temps historique : l’idée que le temps n’est pas un, mais multiple ; que dans une même année 1571 coexistent des durées différentes — le geste millénaire du paysan calabrais qui moissonne, la lente décrue du commerce vénitien, et le fracas d’une bataille navale à Lépante. L’historien, disait Braudel, doit apprendre à entendre ces temps ensemble, comme un accord, et non successivement, comme un récit. Toute son œuvre tient dans cette exigence polyphonique.
Lépante, ou la bataille rétrogradée
Rien ne montre mieux la méthode que le traitement infligé aux gloires de l’histoire traditionnelle. Prenons Lépante, 7 octobre 1571 : la flotte de la Sainte Ligue écrase la flotte ottomane à l’entrée du golfe de Patras, trente mille morts en une après-midi, la chrétienté en liesse, Cervantès y laisse l’usage d’une main et en tirera une fierté d’écrivain. Voilà, par excellence, l’événement : daté, sanglant, éclatant.
Braudel le raconte — il raconte admirablement, on l’oublie trop —, mais il le pèse ensuite, et le verdict tombe : victoire sans lendemain. L’année suivante, la flotte turque est reconstruite ; dix ans plus tard, l’Espagne et la Turquie, épuisées, se détournent l’une de l’autre, aspirées par d’autres théâtres, l’Atlantique pour l’une, la Perse pour l’autre. La grande histoire de la Méditerranée de la fin du siècle n’est pas dans le fracas de Lépante : elle est dans le déplacement lent du centre de gravité du monde vers l’océan, dans l’arrivée des blés nordiques et des navires anglais et hollandais en Méditerranée, dans la crise silencieuse qui fait de la mer intérieure, vers 1600, une mer en train de devenir provinciale. L’événement le plus célèbre du siècle est ainsi rétrogradé au rang de péripétie brillante sur fond de mutation qui, elle, ne fit jamais la une de rien.
Et le livre s’achève sur une provocation du même ordre : la mort de Philippe II, en septembre 1598, dans son palais-monastère de l’Escorial. Le roi le plus puissant du monde meurt lentement, saintement, au milieu de ses reliques. Toute autre thèse aurait fait de cette mort son point d’orgue. Braudel, lui, conclut que cette fin de règne, événement considérable pour l’Espagne, n’est pas un grand événement de l’histoire méditerranéenne : la mer, ses routes, ses paysans, ses marchands continuent comme si de rien n’était. Le roi qui donnait son nom au livre sort par une porte dérobée. On a rarement congédié un souverain avec une politesse aussi cruelle.
1958 : la longue durée devient un manifeste
Le livre de 1949 pratiquait le temps long ; il restait à le théoriser. Ce fut chose faite en 1958, dans un article des Annales devenu l’un des textes les plus cités des sciences humaines du XXe siècle : « Histoire et sciences sociales : la longue durée ». Le contexte importe. Les années cinquante voient monter en puissance des disciplines conquérantes — l’économie quantitative, la sociologie, et surtout l’anthropologie structurale de Lévi-Strauss, l’ancien collègue de São Paulo, qui étudie des systèmes de parenté et des mythes comme des structures hors du temps. L’histoire, discipline vieillie, semble menacée de se faire tailler son empire.
La réponse de Braudel est un chef-d’œuvre de stratégie intellectuelle. Au lieu de défendre l’histoire-récit contre les sciences sociales, il offre à toutes les sciences de l’homme un terrain commun : la durée. Toutes, dit-il en substance, travaillent sur du temps, qu’elles le sachent ou non ; même les structures prétendument immobiles des anthropologues sont des réalités de très longue durée, qui se sont formées et qui se déferont. L’histoire, loin d’être la discipline du seul événement, est celle qui sait manier toutes les durées à la fois — et c’est pourquoi elle peut servir de langue commune aux sciences sociales, plutôt que de province annexée.
L’article fixe le vocabulaire qui fera fortune : l’événementiel, la conjoncture, la structure ; le temps court, « la plus capricieuse, la plus trompeuse des durées » ; et cette longue durée dont il fait à la fois un objet et une ascèse. Car c’est bien d’une ascèse qu’il s’agit : apprendre à penser contre le journal, contre la chronique, contre notre appétit naturel pour le dramatique. Le temps long ne se donne pas ; il se conquiert sur la pente de l’esprit, qui va spontanément à l’écume.
La vérité du livre
On parle toujours de la théorie ; il faudrait parler davantage du regard. Car La Méditerranée n’est pas un traité, c’est une description du monde, et l’une des plus amples jamais tentées. Rouvrir la première partie, c’est retrouver un plaisir de lecture qui doit peu aux concepts et beaucoup à une prose d’écrivain — nourrie de géographes, de voyageurs, de romanciers, et servie par un sens du détail concret qui rappelle les meilleurs récits de voyage.
Braudel commence par les montagnes, et c’est déjà un renversement : la Méditerranée des cartes postales est un rivage, la sienne est d’abord une couronne de reliefs. Atlas, sierras ibériques, Apennin, Alpes dinariques, Taurus, montagnes du Liban : partout, surplombant les eaux tièdes, un monde vertical, pauvre, archaïque, fabrique inépuisable d’hommes. Les montagnes sont les réservoirs démographiques de la mer : elles déversent vers les plaines et les villes leurs bergers, leurs colporteurs, leurs soldats, leurs nourrices, leurs bandits. Le montagnard descend, se loue, se bat, revient ou ne revient pas. Sans cette respiration verticale, rien ne s’explique : ni les armées, ni les grands travaux, ni le peuplement des plaines.
Car les plaines, autre paradoxe, sont des conquêtes tardives. Marécageuses, paludéennes, dangereuses, elles ont dû être gagnées mètre par mètre, drainées, assainies, plantées — travail de siècles, œuvre de capitaux et de corvées, que le livre suit dans la plaine du Pô, dans la Mitidja algéroise, dans les campagnes de Valence. La richesse méditerranéenne est une richesse construite, arrachée, toujours révocable. Puis viennent les îles, mondes à part, conservatoires et carrefours à la fois, archaïques par leur isolement et cosmopolites par leurs ports ; les péninsules, qui sont comme des continents miniatures ; et la mer elle-même, qui n’est pas une mais plurielle — un chapelet de bassins que relient des détroits, chacun avec ses vents, ses saisons, ses peurs.
Et sur tout cela, le mouvement. La plus grande beauté du livre est sans doute là : cette Méditerranée n’est jamais un paysage, toujours une circulation. Routes de mer et routes de terre, cabotage obstiné des petites barques qui font vivre les côtes, caravanes qui cousent la mer au désert et prolongent Alexandrie jusqu’à Ispahan, muletiers des Alpes, foires, relais, caravansérails — le lecteur de ce blog reconnaîtra là un monde familier. Les villes enfin, reines de l’espace : Venise, Gênes, Raguse, Istanbul, Alger la corsaire, Séville l’atlantique, chacune tenant un réseau comme une araignée sa toile. La distance est le personnage secret de toutes ces pages : Braudel calcule sans cesse des durées de trajet, des vitesses de nouvelles, des retards de courriers. L’espace du XVIe siècle se mesure en semaines, et cette lenteur n’est pas une anecdote — elle est la texture même de la vie, ce qui fait qu’un empire s’essouffle à se gouverner et qu’une flotte arrive toujours trop tard.
Un mot encore sur la matière humaine de ces pages. On a accusé cette histoire d’écraser les hommes sous les structures ; c’est mal la lire. Elle est pleine d’hommes — mais d’hommes sans nom. Le berger transhumant, le rameur de galère, le marchand juif chassé d’Espagne qui recommence à Salonique ou à Raguse, le morisque expulsé, le renégat qui refait sa vie à Alger, le paysan endetté, l’émigrant : tout un peuple anonyme circule dans le livre, et c’est pour lui, au fond, que la longue durée a été inventée. L’histoire événementielle ne connaissait que ceux qui signent. Le temps long est la seule durée où les sans-archives laissent une trace : dans les prix, dans les routes, dans les paysages, dans les techniques. Il y a une justice du temps long, et elle n’est pas la moindre raison de son succès.
Une prose de plein vent
Il faut s’arrêter un instant sur ce qu’on néglige toujours chez les historiens : la phrase. Car si La Méditerranée a conquis des lecteurs bien au-delà du métier, ce n’est pas seulement par la force de sa thèse — c’est parce que le livre est écrit, au sens plein, par un écrivain qui s’ignorait à peine.
La prose de Braudel a des traits reconnaissables entre mille. D’abord le concret : il ne parle jamais du commerce sans nommer les marchandises — le blé, le sel, le poivre, les cuirs, la soude, les draps —, jamais des routes sans donner les étapes, jamais des navires sans leur tonnage. Cette matérialité obstinée, héritée des géographes et des économistes, produit un effet littéraire puissant : le passé cesse d’être une idée, il retrouve du poids, de l’odeur, du grain. Ensuite le mouvement : ses phrases avancent volontiers par accumulations, par vagues successives, imitant sans le vouloir la houle qu’elles décrivent ; il aime les énumérations qui donnent le vertige de l’inventaire, les cascades de noms de lieux qui sont déjà des voyages. Enfin la présence de l’auteur : contre toutes les convenances du genre, Braudel dit je, avoue ses préférences, ses doutes, ses tendresses — pour les montagnards, pour Raguse, pour les petites barques du cabotage. La science y perd peut-être en froideur ; le livre y gagne une chaleur qui ne s’est pas refroidie en trois quarts de siècle.
On a rapproché cette écriture de celle des romanciers, et Braudel lui-même ne détestait pas la comparaison : il admirait la littérature, citait les voyageurs, les mémorialistes, les poètes, et tenait qu’un historien incapable d’intéresser était un historien incomplet. De fait, sa Méditerranée s’apparente à ces grandes proses descriptives qui débordent leur discipline — celles des naturalistes du XIXe siècle, celles des géographes de plein vent. Elle a vieilli comme vieillissent les classiques : certaines de ses données sont périmées, aucune de ses pages n’est morte. On peut la relire pour ses seules descriptions comme on relit un récit de voyage, en sautant les courbes de prix, et c’est un des rares livres savants dont on puisse dire cela sans lui manquer de respect.
Ce style était aussi une politique. Écrire l’histoire profonde exigeait d’inventer une langue pour des phénomènes sans témoins et sans dates — comment raconter la lente conquête d’une plaine, la dérive séculaire d’une route ? Le récit classique, taillé pour les actions et les acteurs, n’y suffisait pas. Braudel a bricolé, avec le présent de description, la métaphore géologique et marine, l’image insistante des eaux profondes et des surfaces agitées, une rhétorique du temps long qui a fait école jusque dans le journalisme. Chaque fois qu’un éditorialiste distingue aujourd’hui les tendances de fond et les remous de l’actualité, il parle braudélien sans le savoir, comme M. Jourdain faisait de la prose.
Le patron et l’empire
Après 1949, Braudel devient autre chose qu’un historien : une institution. Élu au Collège de France dès 1949, il prend en 1956, à la mort de Febvre, la direction des Annales et celle de la VIe section de l’École pratique des hautes études, qu’il transformera en machine de guerre des sciences sociales — elle deviendra l’École des hautes études en sciences sociales. En 1962, il fonde la Maison des sciences de l’homme, boulevard Raspail, pour loger sous un même toit historiens, économistes, sociologues, anthropologues. Pendant vingt ans, rien ne se fait dans les sciences humaines françaises sans passer par ce Lorrain massif que ses adversaires comparent à un monarque et ses fidèles à un patron de barque, attentif à son équipage.
Sous son règne, l’école des Annales impose ses objets — les prix, les climats, les populations, les mentalités — et forme la génération qui va occuper le terrain : Le Roy Ladurie et son immense thèse sur les paysans du Languedoc, Duby, Le Goff, Ferro, tant d’autres. L’histoire quantitative triomphe, les ordinateurs entrent aux archives, les courbes remplacent les batailles. Braudel lui-même poursuit son œuvre propre avec la trilogie Civilisation matérielle, économie et capitalisme (achevée en 1979), où il élargit la méthode méditerranéenne au monde entier, entre le XVe et le XVIIIe siècle. Il y superpose de nouveau trois étages : la vie matérielle, cette épaisseur des gestes quotidiens — le pain, le riz, le maïs, les maisons, les costumes, les outils — qui change à peine en trois siècles ; l’économie de marché, ses boutiques, ses foires, ses bourses ; et tout en haut, le capitalisme, qu’il définit à contre-courant comme l’étage des grands prédateurs, le domaine du monopole et du contre-marché. De cette fresque sort aussi le concept d’économie-monde, ces vastes espaces organisés autour d’une ville dominante — Venise, Anvers, Gênes, Amsterdam, Londres —, que Wallerstein systématisera et que tant de géopolitologues recycleront.
L’influence déborde les frontières. Traduite en anglais au début des années soixante-dix, La Méditerranée devient un livre-monde : les historiens de l’océan Indien, de l’Atlantique, de la Baltique, de la mer de Chine se mettent à écrire des Méditerranées de substitution, et l’histoire globale d’aujourd’hui, celle des connexions et des circulations, descend en droite ligne de ce livre écrit dans un camp de prisonniers. Il n’est pas jusqu’aux romanciers et aux essayistes qui ne s’en emparent : une certaine manière contemporaine d’écrire la mer — inventaires, strates, temps emboîtés — vient de lui autant que d’Homère.
Les revers du temps long
Aucune conquête intellectuelle ne reste sans contre-attaque, et celle-ci vint de partout — ce qui est, pour une œuvre, la meilleure preuve d’existence.
La première critique visa la place des hommes. Une histoire où le climat, le relief et les prix commandent, où les individus passent comme des lucioles, ne risque-t-elle pas de devenir un déterminisme, une géographie fataliste où la liberté humaine n’a plus de rôle ? Braudel s’en est défendu, avec plus ou moins de bonheur : il plaidait que la longue durée n’abolit pas la liberté, qu’elle en dessine seulement les limites — l’homme fait ce qu’il peut à l’intérieur de ce que le monde lui permet. Reste que sa Méditerranée est une école de modestie, et que certains lecteurs, formés à croire que les hommes font l’histoire, sortirent du livre avec le sentiment d’une prison aux murs admirables. Le philosophe Paul Ricoeur, qui consacra au livre des pages pénétrantes, fit remarquer autre chose : que Braudel, tout en congédiant le récit, en avait écrit un, immense — celui du déclin d’une mer —, et que son vrai héros, la Méditerranée, se comportait dans le livre comme un personnage de roman, avec sa jeunesse, son apogée et sa sortie de scène. Le contempteur de l’histoire-récit avait composé, sans se l’avouer, le plus grand récit de sa génération.
La deuxième critique fut technique, et elle porta. Les trois étages du temps, si beaux sur le plan, communiquent mal dans le livre : on ne voit pas toujours comment la géographie profonde produit les conjonctures, ni comment les conjonctures expliquent les événements. Chaque partie vit sa vie, et la troisième — l’histoire événementielle que Braudel écrivit par devoir, en s’excusant presque — ressemble par endroits à ce qu’il combattait. L’historien américain J.H. Hexter, dans un essai resté fameux, s’amusa de ce paradoxe : le livre juxtapose les durées plus qu’il ne les articule. Braudel lui-même, avec la loyauté bourrue qui était la sienne, en convenait à moitié.
Puis vint la revanche de ce qu’on avait enterré. À la fin des années soixante-dix, Lawrence Stone diagnostiqua un retour du récit ; les micro-historiens italiens — Ginzburg en tête, avec son meunier frioulan lecteur de cosmogonies interdites — démontrèrent qu’un seul homme obscur, saisi dans les archives d’un procès, pouvait éclairer une époque autant qu’une courbe de prix ; l’histoire des mentalités glissa vers l’individuel, le biographique revint, et jusqu’à l’événement, réhabilité comme fait social total. La longue durée cessa d’être un dogme pour redevenir ce qu’elle aurait toujours dû être : un instrument parmi d’autres, une focale dans le sac du photographe. On pourrait dire que Braudel a gagné en perdant : plus personne n’écrit sous son autorité, mais plus personne n’écrit comme si les temporalités multiples n’existaient pas. Même la biographie la plus classique doit aujourd’hui rendre des comptes aux structures ; même l’histoire d’une bataille doit dire ce que la bataille doit aux blés, aux vents et aux monnaies. Les concepts vraiment victorieux sont ceux qui deviennent invisibles.
Une dernière réserve, plus tardive, mérite d’être dite ici, sur ce blog tourné vers les rives orientales : la Méditerranée de Braudel, si ample soit-elle, reste vue majoritairement depuis le nord et l’ouest. Les archives ottomanes, alors peu accessibles, y pèsent moins que celles de Simancas ou de Venise ; l’islam y est présent, massivement, mais souvent à travers les yeux des consuls et des espions chrétiens. Braudel en avait conscience et le regrettait. Il fit d’ailleurs plus que le regretter : dès les années cinquante, il encouragea et publia les travaux de l’historien turc Ömer Lütfi Barkan sur les registres fiscaux ottomans, pressentant que la moitié manquante de son tableau dormait dans les archives d’Istanbul ; la seconde édition de 1966 intégra ce que ces recherches avaient déjà exhumé — recensements, prix, populations de l’empire du Grand Seigneur — et rééquilibra sensiblement la balance. Il aimait à dire que la Méditerranée du XVIe siècle vivait au rythme de ses deux empires comme un corps de ses deux poumons, et que l’historien futur, mieux armé que lui en langues orientales, écrirait un jour le livre symétrique du sien, vu d’Istanbul. Les historiens turcs, arabes, israéliens qui ont depuis rouvert le dossier — sur les registres d’Istanbul, sur les tribunaux du Caire, sur les documents de la Geniza pour les siècles antérieurs — n’ont pas renversé le tableau : ils l’ont complété, et le plus souvent en braudéliens, avec les outils du maître retournés vers les rives qu’il connaissait le moins. Il y a une manière d’hommage dans cette correction.
L’Identité de la France, et la fin
Les dernières années de Braudel furent celles d’un retour au pays natal. Après avoir donné une mer au monde, le vieil homme entreprit de faire pour la France ce qu’il avait fait pour la Méditerranée : une histoire par les profondeurs, commençant par l’espace et les villages, remontant vers les hommes, remettant l’événement à sa place. L’Identité de la France, dont il ne put achever que les premiers volumes, parut en 1986, quelques mois après sa mort. On y retrouve la manière — la géographie d’abord, les routes, les pays minuscules dont la France est la mosaïque, la démographie, l’économie paysanne —, et quelque chose de plus tendre aussi : le fils de Luméville y règle sa dette envers la Lorraine des vergers, envers ce monde rural englouti dont il savait qu’il avait été, des siècles durant, la vraie substance du pays. Le théoricien du temps long finissait par où il avait commencé : un village de la Meuse.
Les honneurs vinrent tard et en cortège. L’Académie française l’élit en 1984 — lui qui avait été refusé jadis à l’agrégation des grandes chaires parisiennes, et dont la thèse avait paru monstrueuse. Et puis il y eut Châteauvallon, en octobre 1985 : trois journées de rencontres organisées autour de lui, près de Toulon, face à sa mer. Des historiens du monde entier, des journalistes, des caméras. Le vieil homme de quatre-vingt-trois ans y donna une dernière leçon publique, et le choix du sujet était un sourire : le siège de Toulon en 1707 — un événement, un vrai, avec canons et assauts, qu’il démonta pièce à pièce pour montrer tout ce qu’un événement charrie de temps long, les routes des armées, les blés, la mer, les siècles accumulés derrière une seule année. Le contempteur de l’événementiel prouvait, en guise d’adieu, qu’il aurait été le plus grand des historiens-conteurs s’il n’avait choisi d’être autre chose. Cinq semaines plus tard, le 27 novembre 1985, il mourait dans sa maison de Haute-Savoie, loin de toutes les mers, sa dernière page de L’Identité de la France restée en chantier.
Les vies du livre
Un mot enfin sur le destin matériel de l’ouvrage, car les grands livres ont une biographie, et celle de La Méditerranée éclaire son auteur. L’édition de 1949 était un pavé austère, mal imprimé dans la pénurie d’après-guerre, tiré modestement ; elle mit des années à s’imposer, portée par le bouche-à-oreille du métier plus que par le public. En 1966, Braudel donna une seconde édition profondément remaniée, en deux volumes, enrichie de cartes, de graphiques et de vingt ans de travaux — les siens et ceux de ses élèves. C’est cette version que nous lisons, et elle dit quelque chose d’essentiel de l’homme : à soixante-quatre ans, couvert de gloire, il avait réécrit son chef-d’œuvre comme un chantier toujours ouvert, ajoutant, corrigeant, discutant ses propres thèses. Il tenait qu’un livre d’histoire est un état provisoire du savoir, et il traita le sien en conséquence, sans piété.
Puis vint la traduction anglaise, au début des années soixante-dix, dans la belle version de Siân Reynolds, et avec elle la seconde carrière du livre : mondiale, celle-là. Les historiens anglo-saxons, qui cultivaient d’autres traditions, découvrirent avec des sentiments mêlés ce monument venu de France ; les comptes rendus furent des événements en soi, et le monde braudélien devint un objet d’étude, de fascination et de controverse bien au-delà des études méditerranéennes. Des revues portèrent son nom, des centres de recherche aussi, de Binghamton à São Paulo — juste retour vers le Brésil des années d’apprentissage.
Le plus significatif est peut-être la postérité par contestation. Quand deux historiens d’Oxford, Peregrine Horden et Nicholas Purcell, publièrent en 2000 leur propre somme sur la mer intérieure, The Corrupting Sea, ils la conçurent explicitement comme une reprise du dossier braudélien : autre échelle — trois millénaires —, autre focale — les micro-régions, la fragmentation, la connectivité —, mais même conviction que la Méditerranée constitue un objet d’histoire à part entière, et même ambition de la saisir par ses structures plutôt que par ses gloires. Un demi-siècle après sa parution, le livre de 1949 restait le point de départ obligé, celui qu’on prolonge ou qu’on conteste mais qu’on ne contourne pas. Il en va ainsi des œuvres fondatrices : elles ne sont pas dépassées, elles sont habitées — on y ajoute des étages, on en refait les cloisons, on ne quitte pas la maison.
Lire Braudel depuis la rive
Reste la question qui intéresse le voyageur plus que l’universitaire : que fait-on de Braudel aujourd’hui, un livre à la main, sur un quai de Raguse devenue Dubrovnik, dans une ruelle de Galata, sur le port de Mahdia ?
D’abord ceci : on voit mieux. Braudel est un correcteur d’optique. Il partageait avec les meilleurs écrivains voyageurs une conviction simple : que le monde visible est un texte, et que la plupart des passants le traversent sans le lire. Sa Méditerranée est, entre autres choses, un manuel de déchiffrement — le plus copieux jamais écrit pour cette mer. Le regard ordinaire du voyageur va aux monuments, c’est-à-dire aux événements pétrifiés — cette mosquée date d’un sultan, ce bastion d’un siège. Le regard braudélien va derrière : à la terrasse cultivée qui a demandé six siècles, au chemin muletier qui double la route côtière, à l’étal du marché où le blé, l’huile et le poisson séché continuent une histoire de trois mille ans. Il apprend à lire un paysage comme une archive et un menu comme un document. Quiconque a pris l’habitude de ce regard ne voyage plus jamais tout à fait pareil : les lieux cessent d’être des décors pour devenir des durées, et le présent le plus banal — un ferry, un entrepôt, une file de camions au débarcadère — se met à ressembler à ce qu’il est, le dernier état d’un très vieux mouvement.
Ensuite, Braudel a engendré une descendance littéraire qui compte pour beaucoup dans la façon dont on écrit la mer intérieure. Quand Predrag Matvejević compose son Bréviaire méditerranéen — ce livre-inventaire qui recense les ports, les vents, les phares, les mots de la mer comme on égrène un chapelet —, c’est à une Méditerranée braudélienne qu’il donne une forme poétique : une mer définie par ses marges, ses circulations et ses sédiments plutôt que par ses héros. Et lorsque Nicolas Bouvier, traversant l’Anatolie dans sa Fiat surchargée, note les prix des chambres, la vitesse des camions, l’état des routes et la qualité du thé selon les provinces, il pratique sans le dire une géohistoire de poche : l’attention aux structures matérielles du voyage, aux durées cachées sous l’anecdote. Le temps long a quitté les thèses pour passer dans les carnets, et c’est sans doute la plus sûre de ses victoires.
Enfin, il y a l’usage intime. Nous vivons sous un régime d’écume : des nouvelles par milliers, des indignations de soixante-douze heures, un présent perpétuel qui se prend pour de l’histoire. Braudel, lu aujourd’hui, agit comme un contrepoison. Non qu’il invite au désengagement — l’homme fut tout sauf indifférent à son siècle —, mais il rappelle qu’il existe plusieurs horloges, et que la plus bruyante est rarement la plus juste. Devant chaque effondrement annoncé, chaque tournant décisif proclamé, le lecteur de Braudel a appris à demander : à quelle profondeur cela se passe-t-il ? Est-ce le vent, la houle, ou la marée ? La question ne dispense pas d’agir ; elle dispense de trembler à contretemps.
Le vieux prisonnier de Lübeck, qui écrivait une mer pour ne pas entendre les communiqués, nous a légué exactement cela : une méthode pour tenir dans le vacarme. Sur les quais d’aujourd’hui, entre deux conteneurs, la Méditerranée continue son travail séculaire — mêler, transporter, user, recommencer. Il suffit de rester un moment à regarder l’eau contre la pierre du môle. Elle faisait ce bruit-là sous Philippe II. Elle le fera encore quand nos événements seront devenus, à leur tour, de l’écume sèche au bas d’une page.
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