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Mis­tra

La der­nière capi­tale byzan­tine dans le péloponnèse

Mis­tra, la der­nière capi­tale byzan­tine dans le Péloponnèse

On arrive à Mis­tra par le mau­vais côté, c’est-à-dire par le bon. La route qui monte de Sparte tra­verse d’a­bord une plaine que l’on n’at­ten­dait pas si verte : des oran­gers en rangs ser­rés, des oli­viers gris qui bougent à peine, des câpriers accro­chés aux murets, et sur tout cela une lumière de fin d’a­près-midi qui pose les ombres bien à plat. La ville moderne de Sparte est un damier sans grâce, tiré au cor­deau par les Bava­rois du roi Othon dans les années 1830, et l’on com­prend vite qu’elle ne retien­dra per­sonne. Elle sert d’an­ti­chambre. Ce qui retient, c’est la muraille grise qui ferme l’ho­ri­zon à l’ouest : le Tay­gète, un mur de cal­caire haut de deux mille quatre cents mètres, encore pou­dré de neige au prin­temps, et contre lequel toute la région semble s’être ados­sée pour réfléchir.

Mis­tra est là, à mi-pente, accro­chée à un contre­fort du mas­sif comme un nid de guêpes à une poutre. De loin on ne dis­tingue d’a­bord qu’une confu­sion ocre et grise, des pans de mur, des toits de tuiles rondes, quelques cou­poles, et tout en haut, déta­chée sur le ciel, la sil­houette angu­leuse d’un châ­teau. Puis l’œil s’ha­bi­tue et démêle les églises des mai­sons, les rem­parts des ravins, le palais des cou­vents. La ville des­cend la col­line en cas­cade, sur trois niveaux, et l’on met un moment à admettre qu’il n’y vit plus per­sonne, ou presque : une poi­gnée de reli­gieuses, quelques gar­diens, des chats. Le reste appar­tient aux herbes et aux corneilles.

On pour­rait y mon­ter un jour de juin, à l’heure où l’on ferait mieux de res­ter cou­ché. Les cigales tiennent leur note conti­nue, cette scie qui ne s’ar­rête jamais et qu’on finit par ne plus entendre. Le bitume rend la cha­leur qu’il avait bue tout le jour. Sur le bas-côté, un vieil homme vend des oranges dans des cageots, à l’ombre d’un mûrier, et ne lève pas les yeux au pas­sage des gens qui vont et viennent. Il a rai­son : les tou­ristes vont vers les pierres, jamais vers les oranges.

Une capi­tale née d’un malentendu

Il y a quelque chose de comique dans l’o­ri­gine de Mis­tra, et il faut le dire d’emblée pour ne pas céder trop vite à la fer­veur. Cette ville, qui allait deve­nir le der­nier foyer de la civi­li­sa­tion grecque médié­vale, la matrice d’une renais­sance phi­lo­so­phique et le lieu où l’on pro­cla­ma le der­nier empe­reur des Romains, a été fon­dée par un che­va­lier fran­çais qui cher­chait sim­ple­ment un bon endroit pour sur­veiller les paysans.

Il s’ap­pe­lait Guillaume II de Vil­le­har­douin, prince d’A­chaïe, l’un de ces barons francs ins­tal­lés dans le Pélo­pon­nèse à la suite de la qua­trième croi­sade, celle qui avait détour­né ses lances vers Constan­ti­nople au lieu de Jéru­sa­lem et pillé la ville chré­tienne en 1204. Les Francs avaient décou­pé la Grèce en fiefs comme on découpe une tarte, et Vil­le­har­douin régnait sur la Morée — le nom que le Moyen Âge don­nait à la pres­qu’île, peut-être à cause de ses mûriers, peut-être pour d’autres rai­sons que les éru­dits se dis­putent encore. En 1249, cher­chant à tenir en res­pect les mon­ta­gnards du Magne, ces gens du sud qui n’a­vaient jamais obéi à per­sonne et n’en­ten­daient pas com­men­cer, il fit bâtir un châ­teau sur ce piton iso­lé. Le lieu s’ap­pe­lait Myzi­thras, du nom d’un fro­mage local, dit-on, une sorte de brousse que l’on fai­sait dans les ber­ge­ries alen­tour. Une capi­tale d’empire tirant son nom d’un fro­mage : Bou­vier aurait aimé le détail, qui remet chaque chose à sa hauteur.

Le châ­teau tint bon, mais son bâtis­seur non. Dix ans plus tard, à la bataille de Péla­go­nia, en Macé­doine, Vil­le­har­douin fut cap­tu­ré par les troupes de l’empereur byzan­tin Michel VIII Paléo­logue, qui venait de recon­qué­rir Constan­ti­nople sur les Latins et remet­tait la main sur son monde mor­ceau par mor­ceau. La ran­çon fut lourde : pour recou­vrer sa liber­té, le prince franc dut céder trois for­te­resses, les plus dures de la région — Monem­va­sie, la roche du Magne, et Mis­tra. En 1262, la cita­delle pas­sa donc aux Grecs. Les Byzan­tins, qui avaient per­du presque tout leur ancien empire, tenaient de nou­veau un pied dans le Pélo­pon­nèse, et ils n’al­laient plus le lâcher.

De cette poi­gnée de main for­cée entre un che­va­lier rui­né et un empe­reur retors naquit tout le reste. Les Grecs, se sen­tant en sécu­ri­té der­rière les rem­parts francs, quit­tèrent la vieille Lacé­dé­mone de la plaine — trop expo­sée — et vinrent se blot­tir sous le châ­teau. La ville se construi­sit à l’en­vers de la logique ordi­naire : non pas autour d’un port ou d’un car­re­four, mais autour d’une peur. On bâtit d’a­bord en haut, près du don­jon, puis on des­cen­dit à mesure que la popu­la­tion gran­dis­sait et que la confiance reve­nait. Un siècle plus tard, Mis­tra comp­tait peut-être vingt mille âmes, ce qui pour l’é­poque était consi­dé­rable, et elle était deve­nue la seconde ville de ce qu’il res­tait de l’Em­pire romain d’Orient.

Le des­po­tat de Morée

Ce qu’il en res­tait n’é­tait pas grand-chose. Il faut se repré­sen­ter l’Em­pire byzan­tin de ces der­niers siècles comme un man­teau autre­fois somp­tueux dont il ne sub­siste que des lam­beaux : Constan­ti­nople et ses fau­bourgs, quelques îles, un bout de Thrace, et là-bas au sud, iso­lée, presque cou­pée du centre, cette pro­vince du Pélo­pon­nèse que l’on éri­gea en des­po­tat. Le des­pote — le mot ne dit rien du tyran qu’il dési­gne­ra plus tard, il signi­fie seule­ment « maître », « sei­gneur » — était en géné­ral un fils ou un frère cadet de l’empereur. On envoyait à Mis­tra les princes de second rang, ceux qui n’hé­ri­te­raient pas du trône de la Ville, et qui trou­vaient là un royaume de consolation.

C’est une situa­tion curieuse, et féconde. Loin de la capi­tale, loin des com­plots de cour et de la pres­sion turque qui se res­ser­rait année après année autour du Bos­phore, ces cadets régnaient sur une pro­vince riche, agri­cole, mar­chande, ouverte par ses ports au com­merce véni­tien et génois. Ils avaient de l’argent, du temps, et cette mélan­co­lie par­ti­cu­lière des hommes qui savent que le monde qu’ils habitent est en train de finir. De cette com­bi­nai­son — l’ai­sance, le loi­sir, et la conscience de la fin — sor­tit tout ce que Mis­tra a pro­duit de plus beau. Les des­potes bâtirent, embel­lirent, pro­té­gèrent les lettres et la pein­ture. Ils firent venir des maîtres. Ils firent de leur exil un foyer.

Le para­doxe est celui de tous les cré­pus­cules qui brûlent : jamais l’art byzan­tin ne fut plus vivant, plus inven­tif, plus proche de sai­sir la chair et le mou­ve­ment, qu’au moment où l’Em­pire s’é­tei­gnait. Les his­to­riens appellent cela la renais­sance des Paléo­logue, du nom de la dynas­tie régnante. On peut y voir un der­nier sur­saut, le geste d’un homme qui, sen­tant venir le froid, allume tout ce qui peut brû­ler. Les fresques de Mis­tra sont ce feu-là.

Les églises et les fresques

On entre dans le site par le bas ou par le haut, selon qu’on veut mon­ter ou des­cendre. On gare la voi­ture en haut, près du châ­teau, pour avoir la pente dans le bon sens et gar­der les jambes pour le retour. Le gar­dien, à l’en­trée, tend un billet sans un mot et retourne à sa chaise et à son tran­sis­tor, d’où sort une voix de femme chan­tant un rébé­ti­ko, ces com­plaintes de port et de haschich que la Grèce a long­temps eu honte d’ai­mer. La musique suit un moment sur le sen­tier, puis les cigales le recouvre.

Le che­min des­cend entre des murs ébou­lés, sous des figuiers sau­vages qui poussent dans les fis­sures. Le sol est fait de dalles dis­jointes, glis­santes là où les mil­lions de pas les ont polies. Il faut regar­der où l’on marche, ce qui contra­rie le désir de tout regar­der à la fois. On avance donc les yeux bais­sés, on lève la tête, on s’ar­rête, on repart. Le corps prend le rythme du lieu, qui est celui d’une lente red­di­tion à la pente et à la chaleur.

Les églises sont la rai­son d’être de Mis­tra pour qui­conque s’in­té­resse à la pein­ture. Il y en a une demi-dou­zaine, et cha­cune conserve, sous la pous­sière des siècles et les bles­sures de l’a­ban­don, des fresques que l’on ne ver­ra nulle part ailleurs dans cet état et de cette qua­li­té. Les Otto­mans, qui occu­pèrent long­temps la ville, ne les ont pas détruites — l’is­lam n’ai­mait pas les images, mais il badi­geon­nait plus qu’il ne mar­te­lait, et la chaux pro­tège ce qu’elle cache. Beau­coup de ces pein­tures nous sont par­ve­nues pré­ci­sé­ment parce qu’on les avait enfouies.

La Métro­pole, l’an­cienne cathé­drale dédiée à saint Démé­trios, est la plus basse et la plus ancienne des grandes églises. On y des­cend par une cour ombra­gée où un puits ancien réunit encore, l’é­té, quelques chats et le peu d’air frais du lieu. À l’in­té­rieur, la pénombre met un moment à livrer les fresques : des saints ali­gnés dans leurs niches, un Juge­ment der­nier au por­tail, et sur­tout, incrus­té dans le dal­lage, un disque de marbre por­tant l’aigle bicé­phale des Paléo­logue. Les guides s’ar­rêtent là et baissent la voix. C’est ici, disent-ils, que fut cou­ron­né le der­nier empe­reur de Byzance.

Il faut prendre la chose avec la pru­dence qu’elle mérite. Le 6 jan­vier 1449, Constan­tin Paléo­logue, jusque-là des­pote de Morée, fut effec­ti­ve­ment pro­cla­mé empe­reur à Mis­tra, dans cette cathé­drale, par une céré­mo­nie civile — car la que­relle reli­gieuse qui déchi­rait alors les Grecs, entre par­ti­sans et adver­saires de l’u­nion avec Rome, ren­dait impos­sible un vrai sacre patriar­cal. Il par­tit ensuite pour Constan­ti­nople, où il régne­rait quatre ans avant de mou­rir sur les rem­parts. Que ce disque de marbre marque exac­te­ment l’en­droit où il se tint, c’est une belle his­toire à laquelle rien n’o­blige de croire tout à fait. Elle a la forme des légendes qui se déposent sur les lieux comme le cal­caire sur les fontaines.

Plus haut, le monas­tère du Bron­to­chion aligne deux églises. La plus récente, l’A­phen­ti­ko — la Vierge Hode­ge­tria —, du début du XIVe siècle, garde des fresques d’une élé­gance froide et savante, des scènes bibliques trai­tées avec une science de la com­po­si­tion qui tra­hit des maîtres venus de la capi­tale. On y voit, chose rare, des docu­ments peints : des chry­so­bulles impé­riaux repro­duits sur les murs, ces actes offi­ciels par les­quels les empe­reurs confir­maient les pro­prié­tés du monas­tère. Les moines, pru­dents, avaient fait gra­ver leurs titres de pro­prié­té là où le feu et l’hu­mi­di­té auraient plus de mal à les atteindre que dans un coffre. La foi et le nota­riat coha­bi­taient sans gêne.

Mais c’est plus bas, à la Pan­ta­nas­sa et à la Per­iblep­tos, que la pein­ture atteint son som­met et bas­cule vers autre chose. La Pan­ta­nas­sa — « la reine de tout » — est la der­nière grande église bâtie à Mis­tra, consa­crée en 1428, œuvre d’un digni­taire nom­mé Jean Fran­go­pou­los dont on ne sait presque rien sinon qu’il avait du goût. Son archi­tec­ture mêle sans com­plexe le byzan­tin et le gothique : les Francs étaient pas­sés par là, et l’on retrouve leurs ogives et leurs clo­chers dans une église ortho­doxe, comme un accent étran­ger dans une phrase par ailleurs pure. Les fresques du niveau supé­rieur, des années 1430, sont ce que l’art byzan­tin a pro­duit de plus proche de la vie. Les per­son­nages bougent, se penchent, s’a­gitent ; les archi­tec­tures s’ouvrent en pers­pec­tives auda­cieuses ; les pay­sages, chose inouïe pour cette pein­ture qui igno­rait d’or­di­naire le décor, déploient des col­lines, des arbres, des ani­maux. La Résur­rec­tion de Lazare, l’En­trée à Jéru­sa­lem, la Nati­vi­té : on y sent une main libre, presque ita­lienne, qui a ces­sé d’o­béir au canon pour regar­der le monde. Nous sommes à quelques années à peine de Masac­cio à Flo­rence, et l’on se prend à rêver de ce que cette pein­ture serait deve­nue si l’his­toire lui en avait lais­sé le temps.

Les nonnes de la Pantanassa

La Pan­ta­nas­sa est la seule église de Mis­tra encore vivante. Une petite com­mu­nau­té de reli­gieuses y demeure, der­nières habi­tantes de la ville morte, et elles reçoivent le visi­teur avec une hos­pi­ta­li­té qui n’a rien de tou­ris­tique. Quand je suis entré dans leur cour, l’une d’elles arro­sait des géra­niums en pots, une vieille femme sèche et vive, tout en noir, qui m’a fait signe d’at­tendre et a dis­pa­ru. Elle est reve­nue avec un pla­teau : un verre d’eau fraîche et un lou­koum pou­dré de sucre, offerts sans un mot d’une langue com­mune, seule­ment des gestes et un sou­rire qui man­quait de quelques dents.

On sous-estime tou­jours ce que peut un verre d’eau au bon moment. J’a­vais la bouche sèche, la nuque cuite, et cette petite céré­mo­nie — l’eau, le sucre, l’ombre du figuier de la cour — m’a ren­du à moi-même plus sûre­ment que toutes les fresques. Les moniales entre­tiennent un ouvroir où elles brodent, et vendent leurs nap­pe­rons et leurs signets pour trois fois rien, dans une pièce fraîche qui sent la cire et le vieux tis­su. J’ai ache­té un signet bro­dé d’une croix mal­adroite dont je n’a­vais aucun usage, et que j’ai gar­dé, pré­ci­sé­ment parce qu’il ne ser­vait à rien. C’est sou­vent aux objets inutiles qu’on tient le plus.

Ces femmes vivent au milieu d’un musée, entre des murs clas­sés à l’U­NES­CO, sous des fresques que le monde entier vient pho­to­gra­phier, et elles y mènent la même exis­tence patiente et réglée que leurs devan­cières y menaient il y a six siècles. Elles n’ont pas l’air de trou­ver cela remar­quable. Le lieu, pour elles, n’est pas un ves­tige : c’est une mai­son. Cette conti­nui­té tran­quille, au cœur de tant de ruines, est peut-être ce qui reste de plus émou­vant à Mis­tra. Pen­dant que les empires tom­baient, quel­qu’un conti­nuait d’ar­ro­ser les géraniums.

La Per­iblep­tos, un peu à l’é­cart, ados­sée au rocher qu’elle uti­lise comme mur, garde le cycle de fresques le plus com­plet de la ville, du XIVe siècle. On y des­cend dans une pénombre presque totale, et l’œil met long­temps à per­ce­voir la Divine Litur­gie qui court sur les parois, la Dor­mi­tion de la Vierge, le Christ pan­to­cra­tor au creux de la cou­pole qui vous fixe d’en haut. La grotte, l’obs­cu­ri­té, l’o­deur d’hu­mi­di­té et de vieille pierre : on est ici plus près de la fer­veur que de l’his­toire de l’art. Un rai de lumière tom­bait d’une fente et allu­mait, au hasard, le pied d’un saint, un pli de man­teau, un fond d’or. Le reste res­tait dans l’ombre, et il fal­lait le deviner.

Plé­thon

Si Mis­tra n’é­tait qu’un ensemble de belles églises sur une belle col­line, elle méri­te­rait le détour sans exi­ger davan­tage. Mais il s’est pas­sé là, dans les der­nières décen­nies de la ville byzan­tine, quelque chose de plus rare et de plus trou­blant qu’un chef-d’œuvre de pein­ture : la sur­vi­vance, ou la résur­rec­tion, d’un monde de pen­sée qu’on croyait mort depuis mille ans. Cela tient presque tout entier à un homme, un vieillard obs­ti­né et génial nom­mé Georges Gémiste, qui prit le sur­nom de Pléthon.

Le sur­nom n’est pas inno­cent : Plé­thon fait écho à Pla­ton, et l’homme enten­dait bien qu’on l’en­tende. Né à Constan­ti­nople vers 1355, for­mé aux lettres grecques et — chose plus étrange — pas­sé par la cour d’An­dri­nople où il aurait étu­dié auprès d’un maître juif ver­sé dans la phi­lo­so­phie arabe et per­sane, Gémiste vint s’ins­tal­ler à Mis­tra dans sa vieillesse, sous la pro­tec­tion des des­potes, et y tint quelque chose comme une école. Il ensei­gnait Pla­ton. Mais sous le man­teau du com­men­taire phi­lo­so­phique, il nour­ris­sait une idée qui aurait pu le faire brû­ler : la convic­tion que le chris­tia­nisme était une erreur, une paren­thèse, et qu’il fal­lait reve­nir aux dieux anciens.

Il faut mesu­rer l’au­dace. Dans un empire chré­tien assié­gé, à deux pas d’une cathé­drale, un vieux savant écri­vait en secret un livre — le Trai­té des Lois, cal­qué sur Pla­ton — où il pro­po­sait rien de moins qu’une reli­gion nou­velle, ou plu­tôt très ancienne : un poly­théisme réfor­mé, un pan­théon de dieux grecs réin­ter­pré­tés en prin­cipes cos­miques, avec ses prières, son calen­drier, ses rites. Plé­thon rêvait d’un Pélo­pon­nèse régé­né­ré, débar­ras­sé du chris­tia­nisme comme d’une super­sti­tion impor­tée, reve­nu à la sagesse de ses ancêtres hel­lé­niques, gou­ver­né selon la rai­son. C’é­tait le songe d’un homme qui voyait son monde mou­rir et qui, plu­tôt que de le pleu­rer, remon­tait par-des­sus mille ans de croix pour renouer avec Sparte et Athènes. Que ce rêve fût irréa­li­sable ne l’en­lai­dit pas ; il le rend seule­ment plus poignant.

En 1438–1439, âgé de plus de quatre-vingts ans, Plé­thon fit le voyage d’I­ta­lie. L’empereur emme­nait avec lui une délé­ga­tion de savants grecs au concile de Fer­rare puis de Flo­rence, où l’on ten­tait déses­pé­ré­ment de réunir les Églises d’O­rient et d’Oc­ci­dent dans l’es­poir que le pape enver­rait des secours contre les Turcs. L’u­nion se fit sur le papier et ne ser­vit à rien. Mais pen­dant que les théo­lo­giens s’é­pui­saient à dis­cu­ter de la pro­ces­sion du Saint-Esprit, le vieux Plé­thon, dans les marges du concile, don­na aux éru­dits flo­ren­tins des leçons sur Pla­ton dont l’Oc­ci­dent latin, nour­ri d’A­ris­tote depuis des siècles, avait per­du jus­qu’au souvenir.

Ces leçons firent l’ef­fet d’une étin­celle sur de la paille sèche. Cosme de Médi­cis, qui écou­tait, en fut à ce point remué qu’il conçut le pro­jet d’une aca­dé­mie où l’on res­sus­ci­te­rait la phi­lo­so­phie de Pla­ton. Quelques années plus tard, il confia au jeune Mar­sile Ficin la tâche de tra­duire l’œuvre entière de Pla­ton en latin, et l’A­ca­dé­mie pla­to­ni­cienne de Flo­rence vit le jour. De là sor­ti­rait une part entière de la Renais­sance : la relec­ture néo­pla­to­ni­cienne du monde, la digni­té de l’homme selon Pic de la Miran­dole, une manière neuve de pen­ser la beau­té et l’a­mour. Tout cela plonge une de ses racines dans les leçons d’un vieillard grec venu d’une petite ville accro­chée au Taygète.

Plé­thon mou­rut à Mis­tra en 1452, à près de cent ans, un an avant la chute de Constan­ti­nople qu’il n’eut pas à voir. Son grand livre subit le sort que l’on devine : Gen­nade Scho­la­rios, deve­nu patriarche sous les Turcs, le jugea impie et le fit brû­ler, ne lais­sant sur­vivre que des frag­ments. La reli­gion nou­velle mou­rut avec son inven­teur. Mais l’his­toire réser­vait à ses os un der­nier voyage, et c’est le détail que je pré­fère dans toute cette affaire.

En 1465, un condot­tiere ita­lien, Sigis­mond Mala­tes­ta, sei­gneur de Rimi­ni, mena cam­pagne dans le Pélo­pon­nèse contre les Otto­mans. Cet homme violent, excom­mu­nié, brû­lé en effi­gie par un pape qui l’ap­pe­lait l’en­ne­mi de Dieu, était aus­si un let­tré, un admi­ra­teur pas­sion­né de Plé­thon dont il avait enten­du les leçons. Pas­sant à Mis­tra, il fit exhu­mer les restes du phi­lo­sophe et les empor­ta dans ses bagages, comme on rap­porte une relique. Il les fit murer dans un sar­co­phage à la façade exté­rieure du Tem­pio Mala­tes­tia­no, l’é­trange église-pan­théon qu’il s’é­tait fait bâtir à Rimi­ni, temple païen dégui­sé en cha­pelle, où reposent aus­si ses maî­tresses et ses huma­nistes. Une ins­crip­tion latine y explique qu’on a rap­por­té d’O­rient la dépouille du plus grand phi­lo­sophe de son temps, afin qu’il repose par­mi les hommes libres. Ain­si le rêveur qui vou­lait rendre la Grèce à ses dieux dort aujourd’­hui dans un mur d’I­ta­lie, sous une devise huma­niste, rame­né par un mer­ce­naire excom­mu­nié. Les cendres des idées voyagent par des che­mins que per­sonne ne prévoit.

La chute et l’abandon

Constan­ti­nople tom­ba le 29 mai 1453. Constan­tin XI, l’homme pro­cla­mé sur le disque de marbre de Mis­tra, mou­rut ce jour-là dans la brèche, l’é­pée à la main, sans qu’on retrou­vât jamais son corps avec cer­ti­tude — ce qui suf­fit à faire naître la légende de l’empereur endor­mi qui revien­dra un jour déli­vrer la Ville. Le des­po­tat de Morée lui sur­vé­cut sept ans à peine. Deux frères se le par­ta­geaient, Démé­trios et Tho­mas Paléo­logue, et ils employèrent ces années non à pré­pa­rer la défense mais à se faire la guerre, avec une apti­tude à la dis­corde qui laisse pan­tois quand on sait ce qui pesait sur eux. Le sul­tan Meh­med II, qui n’at­ten­dait qu’un pré­texte, entra dans le Pélo­pon­nèse et prit Mis­tra en 1460. La ville se ren­dit sans grand com­bat. Le der­nier mor­ceau de l’Em­pire romain s’é­tei­gnait dans une que­relle de famille.

Elle ne mou­rut pas pour autant. Sous les Turcs, Mis­tra res­ta une ville impor­tante, pros­père même, répu­tée pour sa soie — les mûriers, encore eux, dont les feuilles nour­rissent les vers. Les Véni­tiens l’oc­cu­pèrent un temps, de 1687 à 1715, dans l’une de ces guerres qui se dis­pu­taient les restes de l’O­rient, puis les Otto­mans revinrent. La ville vécut ain­si, ni tout à fait grecque ni tout à fait turque, de plus en plus mêlée, pen­dant deux siècles encore. Ce qui la tua ne fut pas une bataille mais l’his­toire lente.

Au début du XIXe siècle, dans le fra­cas de la guerre d’in­dé­pen­dance grecque, Mis­tra fut pillée, incen­diée, à demi vidée. Et quand le jeune royaume de Grèce, en 1834, déci­da de refon­der Sparte dans la plaine, sur son site antique, pour des rai­sons autant sym­bo­liques que pra­tiques — on vou­lait renouer avec la gloire des Anciens, pas avec le Moyen Âge byzan­tin —, il condam­na Mis­tra du même coup. Les habi­tants des­cen­dirent s’ins­tal­ler dans la ville neuve, plus com­mode, mieux des­ser­vie. La cité de la col­line se vida par le bas, exac­te­ment à l’in­verse du mou­ve­ment qui l’a­vait peu­plée cinq siècles plus tôt. En quelques décen­nies, il ne res­ta plus que les églises, les rem­parts, quelques reli­gieuses, et le silence.

C’est cet aban­don, para­doxa­le­ment, qui l’a sau­vée. Une ville morte ne se trans­forme pas ; elle se conserve. Là où Sparte antique n’est plus qu’un champ de fon­da­tions ara­sées, Mis­tra a gar­dé ses rues, ses mai­sons, ses palais, ses fresques sous la chaux pro­tec­trice des mos­quées. On y marche dans une ville byzan­tine à peu près com­plète, ce qui n’existe nulle part ailleurs, pas même à Constan­ti­nople dévo­rée par Istan­bul. Le Tay­gète a mon­té la garde sur un fossile.

Le kas­tro

Il faut finir par le haut, quitte à s’y reprendre à deux fois pour les jambes. Le sen­tier qui mène au châ­teau franc — le kas­tro, celui-là même que Vil­le­har­douin fit bâtir en 1249 — grimpe raide au-des­sus de la ville, entre des rochers où poussent le thym, la sauge sau­vage et ces char­dons argen­tés que la séche­resse rend presque bleus. La cha­leur, à cette heure, tom­bait un peu. Des lézards filaient sous les pierres à mon approche. J’en­ten­dais, très loin en bas, un chien aboyer dans la plaine, et le bruit por­tait dans l’air immo­bile avec une net­te­té d’aquarelle.

Le châ­teau lui-même n’a pas grand-chose à mon­trer : des cour­tines ébou­lées, des citernes vides, une porte, des salles ouvertes au ciel. Ce que l’on vient cher­cher là-haut, ce n’est pas l’ar­chi­tec­ture, c’est le point de vue. De la plus haute muraille, on embrasse tout d’un regard : la ville byzan­tine qui déroule ses toits et ses cou­poles à ses pieds, la plaine de Sparte qua­drillée d’o­li­viers et d’o­ran­gers, le lit blanc de l’Eu­ro­tas qui ser­pente vers le sud, et à l’ho­ri­zon les mon­tagnes bleues du Par­non, de l’autre côté de la val­lée. À l’ouest, dans le dos, le Tay­gète ferme tout, énorme, indif­fé­rent, qui était là avant les Francs, avant les Byzan­tins, avant Sparte, et qui sera là après nous.

Je me suis assis un moment sur une pierre chaude, à l’ombre d’un pan de mur, et j’ai lais­sé le pay­sage faire son tra­vail, qui est de vous rendre à votre juste taille. En bas, on ne voyait bou­ger que le vent dans les cyprès et, minus­cule, une reli­gieuse tra­ver­sant la cour de la Pan­ta­nas­sa avec un arro­soir. Les des­potes avaient vu ce même pay­sage. Plé­thon l’a­vait vu, du haut de ses quatre-vingt-dix ans, en médi­tant ses dieux impos­sibles. Constan­tin l’a­vait vu avant de par­tir mou­rir à Constan­ti­nople. Il n’a pas chan­gé. Les hommes se sont suc­cé­dé sur cette col­line, cha­cun croyant que son temps était le der­nier, et à chaque fois le Tay­gète a repris la garde.

Le palais des des­potes, en contre­bas, res­tau­ré depuis peu, dresse de nou­veau sa longue façade à arcades, un des rares palais civils byzan­tins qui sub­sistent au monde. On l’a rele­vé pierre à pierre, avec ce soin appli­qué et un peu froid des res­tau­ra­tions modernes qui rendent les murs mais pas la vie. Vu d’en haut, il res­sem­blait à ce qu’il est : un décor pour une pièce dont on a per­du le texte et les acteurs.

Je suis redes­cen­du par le même che­min, plus len­te­ment, parce que la des­cente sur ces dalles polies exige plus de pru­dence que la mon­tée. Le gar­dien avait éteint son tran­sis­tor. Le ven­deur d’o­ranges, en bas, rem­bal­lait ses cageots. J’en ai ache­té un filet, davan­tage pour rompre son silence que par soif, et il m’a ren­du la mon­naie en comp­tant les pièces à voix haute, en grec, comme on récite. Les oranges étaient tièdes d’être res­tées au soleil, sucrées, un peu fari­neuses. Je les ai man­gées assis sur le capot de la voi­ture, en regar­dant le châ­teau virer à l’ocre puis au rose à mesure que le soleil des­cen­dait der­rière le Tay­gète, et je n’ai pen­sé à rien de par­ti­cu­lier, ce qui est la meilleure façon de quit­ter un tel endroit.

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