Mistra
La dernière capitale byzantine dans le péloponnèse
Mistra, la dernière capitale byzantine dans le Péloponnèse
On arrive à Mistra par le mauvais côté, c’est-à-dire par le bon. La route qui monte de Sparte traverse d’abord une plaine que l’on n’attendait pas si verte : des orangers en rangs serrés, des oliviers gris qui bougent à peine, des câpriers accrochés aux murets, et sur tout cela une lumière de fin d’après-midi qui pose les ombres bien à plat. La ville moderne de Sparte est un damier sans grâce, tiré au cordeau par les Bavarois du roi Othon dans les années 1830, et l’on comprend vite qu’elle ne retiendra personne. Elle sert d’antichambre. Ce qui retient, c’est la muraille grise qui ferme l’horizon à l’ouest : le Taygète, un mur de calcaire haut de deux mille quatre cents mètres, encore poudré de neige au printemps, et contre lequel toute la région semble s’être adossée pour réfléchir.
Mistra est là, à mi-pente, accrochée à un contrefort du massif comme un nid de guêpes à une poutre. De loin on ne distingue d’abord qu’une confusion ocre et grise, des pans de mur, des toits de tuiles rondes, quelques coupoles, et tout en haut, détachée sur le ciel, la silhouette anguleuse d’un château. Puis l’œil s’habitue et démêle les églises des maisons, les remparts des ravins, le palais des couvents. La ville descend la colline en cascade, sur trois niveaux, et l’on met un moment à admettre qu’il n’y vit plus personne, ou presque : une poignée de religieuses, quelques gardiens, des chats. Le reste appartient aux herbes et aux corneilles.
On pourrait y monter un jour de juin, à l’heure où l’on ferait mieux de rester couché. Les cigales tiennent leur note continue, cette scie qui ne s’arrête jamais et qu’on finit par ne plus entendre. Le bitume rend la chaleur qu’il avait bue tout le jour. Sur le bas-côté, un vieil homme vend des oranges dans des cageots, à l’ombre d’un mûrier, et ne lève pas les yeux au passage des gens qui vont et viennent. Il a raison : les touristes vont vers les pierres, jamais vers les oranges.
Une capitale née d’un malentendu
Il y a quelque chose de comique dans l’origine de Mistra, et il faut le dire d’emblée pour ne pas céder trop vite à la ferveur. Cette ville, qui allait devenir le dernier foyer de la civilisation grecque médiévale, la matrice d’une renaissance philosophique et le lieu où l’on proclama le dernier empereur des Romains, a été fondée par un chevalier français qui cherchait simplement un bon endroit pour surveiller les paysans.
Il s’appelait Guillaume II de Villehardouin, prince d’Achaïe, l’un de ces barons francs installés dans le Péloponnèse à la suite de la quatrième croisade, celle qui avait détourné ses lances vers Constantinople au lieu de Jérusalem et pillé la ville chrétienne en 1204. Les Francs avaient découpé la Grèce en fiefs comme on découpe une tarte, et Villehardouin régnait sur la Morée — le nom que le Moyen Âge donnait à la presqu’île, peut-être à cause de ses mûriers, peut-être pour d’autres raisons que les érudits se disputent encore. En 1249, cherchant à tenir en respect les montagnards du Magne, ces gens du sud qui n’avaient jamais obéi à personne et n’entendaient pas commencer, il fit bâtir un château sur ce piton isolé. Le lieu s’appelait Myzithras, du nom d’un fromage local, dit-on, une sorte de brousse que l’on faisait dans les bergeries alentour. Une capitale d’empire tirant son nom d’un fromage : Bouvier aurait aimé le détail, qui remet chaque chose à sa hauteur.
Le château tint bon, mais son bâtisseur non. Dix ans plus tard, à la bataille de Pélagonia, en Macédoine, Villehardouin fut capturé par les troupes de l’empereur byzantin Michel VIII Paléologue, qui venait de reconquérir Constantinople sur les Latins et remettait la main sur son monde morceau par morceau. La rançon fut lourde : pour recouvrer sa liberté, le prince franc dut céder trois forteresses, les plus dures de la région — Monemvasie, la roche du Magne, et Mistra. En 1262, la citadelle passa donc aux Grecs. Les Byzantins, qui avaient perdu presque tout leur ancien empire, tenaient de nouveau un pied dans le Péloponnèse, et ils n’allaient plus le lâcher.
De cette poignée de main forcée entre un chevalier ruiné et un empereur retors naquit tout le reste. Les Grecs, se sentant en sécurité derrière les remparts francs, quittèrent la vieille Lacédémone de la plaine — trop exposée — et vinrent se blottir sous le château. La ville se construisit à l’envers de la logique ordinaire : non pas autour d’un port ou d’un carrefour, mais autour d’une peur. On bâtit d’abord en haut, près du donjon, puis on descendit à mesure que la population grandissait et que la confiance revenait. Un siècle plus tard, Mistra comptait peut-être vingt mille âmes, ce qui pour l’époque était considérable, et elle était devenue la seconde ville de ce qu’il restait de l’Empire romain d’Orient.
Le despotat de Morée
Ce qu’il en restait n’était pas grand-chose. Il faut se représenter l’Empire byzantin de ces derniers siècles comme un manteau autrefois somptueux dont il ne subsiste que des lambeaux : Constantinople et ses faubourgs, quelques îles, un bout de Thrace, et là-bas au sud, isolée, presque coupée du centre, cette province du Péloponnèse que l’on érigea en despotat. Le despote — le mot ne dit rien du tyran qu’il désignera plus tard, il signifie seulement « maître », « seigneur » — était en général un fils ou un frère cadet de l’empereur. On envoyait à Mistra les princes de second rang, ceux qui n’hériteraient pas du trône de la Ville, et qui trouvaient là un royaume de consolation.
C’est une situation curieuse, et féconde. Loin de la capitale, loin des complots de cour et de la pression turque qui se resserrait année après année autour du Bosphore, ces cadets régnaient sur une province riche, agricole, marchande, ouverte par ses ports au commerce vénitien et génois. Ils avaient de l’argent, du temps, et cette mélancolie particulière des hommes qui savent que le monde qu’ils habitent est en train de finir. De cette combinaison — l’aisance, le loisir, et la conscience de la fin — sortit tout ce que Mistra a produit de plus beau. Les despotes bâtirent, embellirent, protégèrent les lettres et la peinture. Ils firent venir des maîtres. Ils firent de leur exil un foyer.
Le paradoxe est celui de tous les crépuscules qui brûlent : jamais l’art byzantin ne fut plus vivant, plus inventif, plus proche de saisir la chair et le mouvement, qu’au moment où l’Empire s’éteignait. Les historiens appellent cela la renaissance des Paléologue, du nom de la dynastie régnante. On peut y voir un dernier sursaut, le geste d’un homme qui, sentant venir le froid, allume tout ce qui peut brûler. Les fresques de Mistra sont ce feu-là.
Les églises et les fresques
On entre dans le site par le bas ou par le haut, selon qu’on veut monter ou descendre. On gare la voiture en haut, près du château, pour avoir la pente dans le bon sens et garder les jambes pour le retour. Le gardien, à l’entrée, tend un billet sans un mot et retourne à sa chaise et à son transistor, d’où sort une voix de femme chantant un rébétiko, ces complaintes de port et de haschich que la Grèce a longtemps eu honte d’aimer. La musique suit un moment sur le sentier, puis les cigales le recouvre.
Le chemin descend entre des murs éboulés, sous des figuiers sauvages qui poussent dans les fissures. Le sol est fait de dalles disjointes, glissantes là où les millions de pas les ont polies. Il faut regarder où l’on marche, ce qui contrarie le désir de tout regarder à la fois. On avance donc les yeux baissés, on lève la tête, on s’arrête, on repart. Le corps prend le rythme du lieu, qui est celui d’une lente reddition à la pente et à la chaleur.
Les églises sont la raison d’être de Mistra pour quiconque s’intéresse à la peinture. Il y en a une demi-douzaine, et chacune conserve, sous la poussière des siècles et les blessures de l’abandon, des fresques que l’on ne verra nulle part ailleurs dans cet état et de cette qualité. Les Ottomans, qui occupèrent longtemps la ville, ne les ont pas détruites — l’islam n’aimait pas les images, mais il badigeonnait plus qu’il ne martelait, et la chaux protège ce qu’elle cache. Beaucoup de ces peintures nous sont parvenues précisément parce qu’on les avait enfouies.
La Métropole, l’ancienne cathédrale dédiée à saint Démétrios, est la plus basse et la plus ancienne des grandes églises. On y descend par une cour ombragée où un puits ancien réunit encore, l’été, quelques chats et le peu d’air frais du lieu. À l’intérieur, la pénombre met un moment à livrer les fresques : des saints alignés dans leurs niches, un Jugement dernier au portail, et surtout, incrusté dans le dallage, un disque de marbre portant l’aigle bicéphale des Paléologue. Les guides s’arrêtent là et baissent la voix. C’est ici, disent-ils, que fut couronné le dernier empereur de Byzance.
Il faut prendre la chose avec la prudence qu’elle mérite. Le 6 janvier 1449, Constantin Paléologue, jusque-là despote de Morée, fut effectivement proclamé empereur à Mistra, dans cette cathédrale, par une cérémonie civile — car la querelle religieuse qui déchirait alors les Grecs, entre partisans et adversaires de l’union avec Rome, rendait impossible un vrai sacre patriarcal. Il partit ensuite pour Constantinople, où il régnerait quatre ans avant de mourir sur les remparts. Que ce disque de marbre marque exactement l’endroit où il se tint, c’est une belle histoire à laquelle rien n’oblige de croire tout à fait. Elle a la forme des légendes qui se déposent sur les lieux comme le calcaire sur les fontaines.
Plus haut, le monastère du Brontochion aligne deux églises. La plus récente, l’Aphentiko — la Vierge Hodegetria —, du début du XIVe siècle, garde des fresques d’une élégance froide et savante, des scènes bibliques traitées avec une science de la composition qui trahit des maîtres venus de la capitale. On y voit, chose rare, des documents peints : des chrysobulles impériaux reproduits sur les murs, ces actes officiels par lesquels les empereurs confirmaient les propriétés du monastère. Les moines, prudents, avaient fait graver leurs titres de propriété là où le feu et l’humidité auraient plus de mal à les atteindre que dans un coffre. La foi et le notariat cohabitaient sans gêne.
Mais c’est plus bas, à la Pantanassa et à la Peribleptos, que la peinture atteint son sommet et bascule vers autre chose. La Pantanassa — « la reine de tout » — est la dernière grande église bâtie à Mistra, consacrée en 1428, œuvre d’un dignitaire nommé Jean Frangopoulos dont on ne sait presque rien sinon qu’il avait du goût. Son architecture mêle sans complexe le byzantin et le gothique : les Francs étaient passés par là, et l’on retrouve leurs ogives et leurs clochers dans une église orthodoxe, comme un accent étranger dans une phrase par ailleurs pure. Les fresques du niveau supérieur, des années 1430, sont ce que l’art byzantin a produit de plus proche de la vie. Les personnages bougent, se penchent, s’agitent ; les architectures s’ouvrent en perspectives audacieuses ; les paysages, chose inouïe pour cette peinture qui ignorait d’ordinaire le décor, déploient des collines, des arbres, des animaux. La Résurrection de Lazare, l’Entrée à Jérusalem, la Nativité : on y sent une main libre, presque italienne, qui a cessé d’obéir au canon pour regarder le monde. Nous sommes à quelques années à peine de Masaccio à Florence, et l’on se prend à rêver de ce que cette peinture serait devenue si l’histoire lui en avait laissé le temps.
Les nonnes de la Pantanassa
La Pantanassa est la seule église de Mistra encore vivante. Une petite communauté de religieuses y demeure, dernières habitantes de la ville morte, et elles reçoivent le visiteur avec une hospitalité qui n’a rien de touristique. Quand je suis entré dans leur cour, l’une d’elles arrosait des géraniums en pots, une vieille femme sèche et vive, tout en noir, qui m’a fait signe d’attendre et a disparu. Elle est revenue avec un plateau : un verre d’eau fraîche et un loukoum poudré de sucre, offerts sans un mot d’une langue commune, seulement des gestes et un sourire qui manquait de quelques dents.
On sous-estime toujours ce que peut un verre d’eau au bon moment. J’avais la bouche sèche, la nuque cuite, et cette petite cérémonie — l’eau, le sucre, l’ombre du figuier de la cour — m’a rendu à moi-même plus sûrement que toutes les fresques. Les moniales entretiennent un ouvroir où elles brodent, et vendent leurs napperons et leurs signets pour trois fois rien, dans une pièce fraîche qui sent la cire et le vieux tissu. J’ai acheté un signet brodé d’une croix maladroite dont je n’avais aucun usage, et que j’ai gardé, précisément parce qu’il ne servait à rien. C’est souvent aux objets inutiles qu’on tient le plus.
Ces femmes vivent au milieu d’un musée, entre des murs classés à l’UNESCO, sous des fresques que le monde entier vient photographier, et elles y mènent la même existence patiente et réglée que leurs devancières y menaient il y a six siècles. Elles n’ont pas l’air de trouver cela remarquable. Le lieu, pour elles, n’est pas un vestige : c’est une maison. Cette continuité tranquille, au cœur de tant de ruines, est peut-être ce qui reste de plus émouvant à Mistra. Pendant que les empires tombaient, quelqu’un continuait d’arroser les géraniums.
La Peribleptos, un peu à l’écart, adossée au rocher qu’elle utilise comme mur, garde le cycle de fresques le plus complet de la ville, du XIVe siècle. On y descend dans une pénombre presque totale, et l’œil met longtemps à percevoir la Divine Liturgie qui court sur les parois, la Dormition de la Vierge, le Christ pantocrator au creux de la coupole qui vous fixe d’en haut. La grotte, l’obscurité, l’odeur d’humidité et de vieille pierre : on est ici plus près de la ferveur que de l’histoire de l’art. Un rai de lumière tombait d’une fente et allumait, au hasard, le pied d’un saint, un pli de manteau, un fond d’or. Le reste restait dans l’ombre, et il fallait le deviner.
Pléthon
Si Mistra n’était qu’un ensemble de belles églises sur une belle colline, elle mériterait le détour sans exiger davantage. Mais il s’est passé là, dans les dernières décennies de la ville byzantine, quelque chose de plus rare et de plus troublant qu’un chef-d’œuvre de peinture : la survivance, ou la résurrection, d’un monde de pensée qu’on croyait mort depuis mille ans. Cela tient presque tout entier à un homme, un vieillard obstiné et génial nommé Georges Gémiste, qui prit le surnom de Pléthon.
Le surnom n’est pas innocent : Pléthon fait écho à Platon, et l’homme entendait bien qu’on l’entende. Né à Constantinople vers 1355, formé aux lettres grecques et — chose plus étrange — passé par la cour d’Andrinople où il aurait étudié auprès d’un maître juif versé dans la philosophie arabe et persane, Gémiste vint s’installer à Mistra dans sa vieillesse, sous la protection des despotes, et y tint quelque chose comme une école. Il enseignait Platon. Mais sous le manteau du commentaire philosophique, il nourrissait une idée qui aurait pu le faire brûler : la conviction que le christianisme était une erreur, une parenthèse, et qu’il fallait revenir aux dieux anciens.
Il faut mesurer l’audace. Dans un empire chrétien assiégé, à deux pas d’une cathédrale, un vieux savant écrivait en secret un livre — le Traité des Lois, calqué sur Platon — où il proposait rien de moins qu’une religion nouvelle, ou plutôt très ancienne : un polythéisme réformé, un panthéon de dieux grecs réinterprétés en principes cosmiques, avec ses prières, son calendrier, ses rites. Pléthon rêvait d’un Péloponnèse régénéré, débarrassé du christianisme comme d’une superstition importée, revenu à la sagesse de ses ancêtres helléniques, gouverné selon la raison. C’était le songe d’un homme qui voyait son monde mourir et qui, plutôt que de le pleurer, remontait par-dessus mille ans de croix pour renouer avec Sparte et Athènes. Que ce rêve fût irréalisable ne l’enlaidit pas ; il le rend seulement plus poignant.
En 1438–1439, âgé de plus de quatre-vingts ans, Pléthon fit le voyage d’Italie. L’empereur emmenait avec lui une délégation de savants grecs au concile de Ferrare puis de Florence, où l’on tentait désespérément de réunir les Églises d’Orient et d’Occident dans l’espoir que le pape enverrait des secours contre les Turcs. L’union se fit sur le papier et ne servit à rien. Mais pendant que les théologiens s’épuisaient à discuter de la procession du Saint-Esprit, le vieux Pléthon, dans les marges du concile, donna aux érudits florentins des leçons sur Platon dont l’Occident latin, nourri d’Aristote depuis des siècles, avait perdu jusqu’au souvenir.
Ces leçons firent l’effet d’une étincelle sur de la paille sèche. Cosme de Médicis, qui écoutait, en fut à ce point remué qu’il conçut le projet d’une académie où l’on ressusciterait la philosophie de Platon. Quelques années plus tard, il confia au jeune Marsile Ficin la tâche de traduire l’œuvre entière de Platon en latin, et l’Académie platonicienne de Florence vit le jour. De là sortirait une part entière de la Renaissance : la relecture néoplatonicienne du monde, la dignité de l’homme selon Pic de la Mirandole, une manière neuve de penser la beauté et l’amour. Tout cela plonge une de ses racines dans les leçons d’un vieillard grec venu d’une petite ville accrochée au Taygète.
Pléthon mourut à Mistra en 1452, à près de cent ans, un an avant la chute de Constantinople qu’il n’eut pas à voir. Son grand livre subit le sort que l’on devine : Gennade Scholarios, devenu patriarche sous les Turcs, le jugea impie et le fit brûler, ne laissant survivre que des fragments. La religion nouvelle mourut avec son inventeur. Mais l’histoire réservait à ses os un dernier voyage, et c’est le détail que je préfère dans toute cette affaire.
En 1465, un condottiere italien, Sigismond Malatesta, seigneur de Rimini, mena campagne dans le Péloponnèse contre les Ottomans. Cet homme violent, excommunié, brûlé en effigie par un pape qui l’appelait l’ennemi de Dieu, était aussi un lettré, un admirateur passionné de Pléthon dont il avait entendu les leçons. Passant à Mistra, il fit exhumer les restes du philosophe et les emporta dans ses bagages, comme on rapporte une relique. Il les fit murer dans un sarcophage à la façade extérieure du Tempio Malatestiano, l’étrange église-panthéon qu’il s’était fait bâtir à Rimini, temple païen déguisé en chapelle, où reposent aussi ses maîtresses et ses humanistes. Une inscription latine y explique qu’on a rapporté d’Orient la dépouille du plus grand philosophe de son temps, afin qu’il repose parmi les hommes libres. Ainsi le rêveur qui voulait rendre la Grèce à ses dieux dort aujourd’hui dans un mur d’Italie, sous une devise humaniste, ramené par un mercenaire excommunié. Les cendres des idées voyagent par des chemins que personne ne prévoit.
La chute et l’abandon
Constantinople tomba le 29 mai 1453. Constantin XI, l’homme proclamé sur le disque de marbre de Mistra, mourut ce jour-là dans la brèche, l’épée à la main, sans qu’on retrouvât jamais son corps avec certitude — ce qui suffit à faire naître la légende de l’empereur endormi qui reviendra un jour délivrer la Ville. Le despotat de Morée lui survécut sept ans à peine. Deux frères se le partageaient, Démétrios et Thomas Paléologue, et ils employèrent ces années non à préparer la défense mais à se faire la guerre, avec une aptitude à la discorde qui laisse pantois quand on sait ce qui pesait sur eux. Le sultan Mehmed II, qui n’attendait qu’un prétexte, entra dans le Péloponnèse et prit Mistra en 1460. La ville se rendit sans grand combat. Le dernier morceau de l’Empire romain s’éteignait dans une querelle de famille.
Elle ne mourut pas pour autant. Sous les Turcs, Mistra resta une ville importante, prospère même, réputée pour sa soie — les mûriers, encore eux, dont les feuilles nourrissent les vers. Les Vénitiens l’occupèrent un temps, de 1687 à 1715, dans l’une de ces guerres qui se disputaient les restes de l’Orient, puis les Ottomans revinrent. La ville vécut ainsi, ni tout à fait grecque ni tout à fait turque, de plus en plus mêlée, pendant deux siècles encore. Ce qui la tua ne fut pas une bataille mais l’histoire lente.
Au début du XIXe siècle, dans le fracas de la guerre d’indépendance grecque, Mistra fut pillée, incendiée, à demi vidée. Et quand le jeune royaume de Grèce, en 1834, décida de refonder Sparte dans la plaine, sur son site antique, pour des raisons autant symboliques que pratiques — on voulait renouer avec la gloire des Anciens, pas avec le Moyen Âge byzantin —, il condamna Mistra du même coup. Les habitants descendirent s’installer dans la ville neuve, plus commode, mieux desservie. La cité de la colline se vida par le bas, exactement à l’inverse du mouvement qui l’avait peuplée cinq siècles plus tôt. En quelques décennies, il ne resta plus que les églises, les remparts, quelques religieuses, et le silence.
C’est cet abandon, paradoxalement, qui l’a sauvée. Une ville morte ne se transforme pas ; elle se conserve. Là où Sparte antique n’est plus qu’un champ de fondations arasées, Mistra a gardé ses rues, ses maisons, ses palais, ses fresques sous la chaux protectrice des mosquées. On y marche dans une ville byzantine à peu près complète, ce qui n’existe nulle part ailleurs, pas même à Constantinople dévorée par Istanbul. Le Taygète a monté la garde sur un fossile.
Le kastro
Il faut finir par le haut, quitte à s’y reprendre à deux fois pour les jambes. Le sentier qui mène au château franc — le kastro, celui-là même que Villehardouin fit bâtir en 1249 — grimpe raide au-dessus de la ville, entre des rochers où poussent le thym, la sauge sauvage et ces chardons argentés que la sécheresse rend presque bleus. La chaleur, à cette heure, tombait un peu. Des lézards filaient sous les pierres à mon approche. J’entendais, très loin en bas, un chien aboyer dans la plaine, et le bruit portait dans l’air immobile avec une netteté d’aquarelle.
Le château lui-même n’a pas grand-chose à montrer : des courtines éboulées, des citernes vides, une porte, des salles ouvertes au ciel. Ce que l’on vient chercher là-haut, ce n’est pas l’architecture, c’est le point de vue. De la plus haute muraille, on embrasse tout d’un regard : la ville byzantine qui déroule ses toits et ses coupoles à ses pieds, la plaine de Sparte quadrillée d’oliviers et d’orangers, le lit blanc de l’Eurotas qui serpente vers le sud, et à l’horizon les montagnes bleues du Parnon, de l’autre côté de la vallée. À l’ouest, dans le dos, le Taygète ferme tout, énorme, indifférent, qui était là avant les Francs, avant les Byzantins, avant Sparte, et qui sera là après nous.
Je me suis assis un moment sur une pierre chaude, à l’ombre d’un pan de mur, et j’ai laissé le paysage faire son travail, qui est de vous rendre à votre juste taille. En bas, on ne voyait bouger que le vent dans les cyprès et, minuscule, une religieuse traversant la cour de la Pantanassa avec un arrosoir. Les despotes avaient vu ce même paysage. Pléthon l’avait vu, du haut de ses quatre-vingt-dix ans, en méditant ses dieux impossibles. Constantin l’avait vu avant de partir mourir à Constantinople. Il n’a pas changé. Les hommes se sont succédé sur cette colline, chacun croyant que son temps était le dernier, et à chaque fois le Taygète a repris la garde.
Le palais des despotes, en contrebas, restauré depuis peu, dresse de nouveau sa longue façade à arcades, un des rares palais civils byzantins qui subsistent au monde. On l’a relevé pierre à pierre, avec ce soin appliqué et un peu froid des restaurations modernes qui rendent les murs mais pas la vie. Vu d’en haut, il ressemblait à ce qu’il est : un décor pour une pièce dont on a perdu le texte et les acteurs.
Je suis redescendu par le même chemin, plus lentement, parce que la descente sur ces dalles polies exige plus de prudence que la montée. Le gardien avait éteint son transistor. Le vendeur d’oranges, en bas, remballait ses cageots. J’en ai acheté un filet, davantage pour rompre son silence que par soif, et il m’a rendu la monnaie en comptant les pièces à voix haute, en grec, comme on récite. Les oranges étaient tièdes d’être restées au soleil, sucrées, un peu farineuses. Je les ai mangées assis sur le capot de la voiture, en regardant le château virer à l’ocre puis au rose à mesure que le soleil descendait derrière le Taygète, et je n’ai pensé à rien de particulier, ce qui est la meilleure façon de quitter un tel endroit.
0 Comments