Trois tombes
Et pas un seul corps
Trois tombeaux et pas un seul corps
Cléopâtre à Taposiris, Alexandre à Siwa, Philippe à Hiérapolis : trois fouilles, quinze ans après.
Kathleen Martinez était avocate pénaliste à Saint-Domingue quand elle a décidé de traiter la disparition d’une femme morte depuis deux mille ans comme une affaire non résolue. Elle le dit elle-même, sans se forcer : elle n’a jamais eu de première formation d’archéologue, sa discipline c’est le droit criminel, et elle a pris Cléopâtre comme on prend un dossier. Un corps qui manque, des témoins qui se contredisent, une scène de crime qu’on n’a jamais localisée. La méthode vaut ce qu’elle vaut ; le résultat, vingt ans plus tard, c’est qu’une juriste caribéenne creuse toujours à trente kilomètres à l’ouest d’Alexandrie pendant que les égyptologues de métier haussent les épaules et regardent ailleurs, vers la ville même, sous les immeubles, là où la logique voudrait qu’on cherche.
J’avais écrit sur ces tombeaux il y a une quinzaine d’années, une brève, trois découvertes annoncées coup sur coup, le ton du bulletin d’agence. En reprenant le sujet je me rends compte que le temps a fait le tri que je n’avais pas fait. Les trois affaires n’ont pas le même poids et ne l’ont jamais eu. Il y en a une qui tient debout, une qui s’est effondrée sans bruit, et une qui continue de creuser sans avoir rien prouvé, ce qui est peut-être la position la plus honnête. Ce qu’elles ont en commun tient en une phrase : dans aucun des trois cas on n’a remis la main sur le mort. La Méditerranée tient mal ses archives. Elle enregistre tout et perd les dossiers.
On croit que la mer garde. Elle prend, plutôt, et rend par bribes, une amphore ici, une colonne là, jamais l’objet qu’on voulait. Les grands mystères de sépulture, sur ces rivages, ne sont pas des énigmes de serrure — un caveau scellé qu’on finirait par forcer — mais des problèmes de comptabilité : des corps entrés au registre et jamais soldés, des lignes qui ne se referment pas. Trois de ces lignes courent d’Alexandrie à l’Anatolie. Je voudrais les suivre dans l’ordre où le hasard des annonces me les avait servies, en corrigeant au passage le crédit que je leur avais accordé sans y regarder de près.
Taposiris Magna
Le lieu s’appelle Taposiris Magna, ce qui veut dire à peu près « le grand tombeau d’Osiris ». Un temple planté sur la langue de terre entre la mer et le lac Mariout, fondé au IIIᵉ siècle avant notre ère sous Ptolémée II Philadelphe, un ancêtre de Cléopâtre. Longtemps on l’a tenu pour secondaire, une escale religieuse sur la côte, rien qui justifie qu’on y passe une carrière. Aujourd’hui, quand on arrive par la route côtière, il y a la chaleur blanche, le sel qui craque sous les semelles, le générateur du chantier qui tousse quelque part derrière les murs effondrés, et cette femme qui, depuis 2004, retourne la terre avec une obstination que les manuels ne prévoient pas.
Le raisonnement de Martinez part de la théologie, pas de la stratigraphie. Cléopâtre se voulait l’incarnation vivante d’Isis, l’épouse d’Osiris, celle qui rassemble les morceaux du dieu démembré. Un temple d’Osiris portant dans son nom même le mot tombeau, à l’écart de la capitale, à l’abri des regards romains : voilà, selon elle, le seul endroit où une reine qui se croit déesse pouvait vouloir passer son éternité. Ajoutez le contexte. Actium est perdu, Octave descend sur l’Égypte, Antoine s’est ouvert le ventre sur une fausse nouvelle, la reine sait qu’elle sera exhibée à Rome derrière le char du vainqueur. Cacher son corps, le soustraire à ce triomphe, devient un dernier acte politique. Plutarque, lui, écrit noir sur blanc qu’Antoine et Cléopâtre reposent ensemble dans son mausolée, à Alexandrie. On n’y a jamais rien trouvé. Alexandrie a beau jeu : elle s’est effondrée dans la mer en 365, un séisme puis un raz-de-marée, la ville basse engloutie, le palais royal sous l’eau salée. Ce qu’on cherche là est peut-être devenu illisible avant même qu’on pense à le chercher.
On oublie, à force de statues et de films, la brutalité de la scène finale. Une reine de trente-neuf ans enfermée dans son propre mausolée, un vainqueur qui la veut vivante pour la traîner dans Rome, et elle qui préfère le venin — aspic ou poison, on n’en saura rien — à cette dernière parade. Soustraire son corps au triomphe d’Octave, c’était lui refuser sa prise la plus précieuse ; qu’on ait ensuite caché la dépouille, loin, sous un temple sans éclat, n’aurait donc rien d’invraisemblable. Le mobile est excellent. Le problème est qu’un mobile n’est pas une tombe, et Martinez, qui le sait mieux que personne pour avoir plaidé, continue de le confondre avec un mandat de fouille.
À Taposiris, en vingt ans, l’équipe a sorti de terre de quoi entretenir la fièvre sans jamais la satisfaire. Des monnaies à l’effigie de Cléopâtre, plus de trois cents pièces de bronze et d’argent où l’on reconnaît le profil dur de la reine, ce nez que les portraitistes n’ont pas flatté. Des statues royales décapitées, un roi ptolémaïque coiffé du némès, la tête ailleurs. Des fragments d’albâtre. Autour du sanctuaire, une nécropole entière — une vingtaine de tombes creusées dans le calcaire, près de deux cents squelettes, une douzaine de momies : le genre de cimetière qu’on n’aménage pas au pied d’un temple négligeable. Des momies de haut rang, deux d’entre elles couvertes d’amulettes d’or, enfouies de façon à suggérer qu’on les voulait près de quelqu’un de plus grand encore. En décembre 2024, un buste de marbre blanc, une jeune femme au diadème, que Martinez a aussitôt dit être Cléopâtre et que d’autres archéologues ont trouvé qu’il ne lui ressemblait en rien. C’est le motif récurrent de cette fouille : chaque trouvaille resserre le cercle et aucune ne le referme. On approche, on n’atteint pas.
Deux découvertes plus récentes ont relancé la chose. En 2022, sous les ruines du temple, un tunnel. Mille trois cent cinq mètres taillés dans le grès, deux mètres de haut, treize mètres sous la surface, en partie noyé, filant droit vers la mer. Les ingénieurs l’ont comparé au tunnel d’Eupalinos à Samos, cette merveille de géométrie du VIᵉ siècle avant notre ère qu’on perce des deux bouts sans se manquer au milieu. Puis, en 2025, un port. Martinez est allée chercher Robert Ballard, l’homme qui a retrouvé le Titanic, et ses plongeurs ont relevé au large, par une douzaine de mètres de fond, des sols polis, des colonnes, des ancres, des amphores ptolémaïques, les restes d’un mouillage englouti par le même effondrement qui a noyé Alexandrie. Le récit qu’elle en tire est romanesque et cohérent : le corps de la reine amené par mer, débarqué à ce port, porté sous terre par le tunnel jusqu’au sanctuaire, scellé loin des Romains. C’est une belle histoire. Elle n’a toujours pas de tombe, et pas de corps.
Car l’école adverse a ses arguments, et ils pèsent lourd. La plupart des égyptologues continuent de chercher Cléopâtre là où Plutarque la couche et où elle a régné : dans le quartier royal d’Alexandrie, celui-là même que le séisme et la montée des eaux ont fait glisser sous la baie. Depuis une trentaine d’années, les plongeurs de l’archéologie sous-marine en relèvent les sphinx, les colonnes, les blocs de granit rose au fond du port, tout un décor ptolémaïque couché dans la vase. Si la reine dort quelque part, c’est peut-être là, à quelques mètres de fond, et pour toujours illisible — ce qui expliquerait à la fois qu’on ne la trouve pas et qu’on rechigne à aller la chercher à trente kilomètres de là. Entre une tombe engloutie qu’on ne fouillera jamais proprement et une tombe hypothétique qu’on fouille sans fin, la discipline n’a même pas à trancher : elle constate qu’aucune des deux ne rend de corps.
La communauté savante reste sur sa réserve, et sa réserve est raisonnable. Le port et le tunnel prouvent que Taposiris fut bien plus qu’une chapelle de bord de route ; ils ne prouvent pas qu’une reine y dort. Les monnaies attestent un lien entre le lieu et le règne, pas une sépulture. On peut passer vingt ans à démontrer qu’un endroit méritait une reine sans jamais démontrer qu’il en a reçu une. Reste que Martinez a l’endurance de son idée fixe, et que l’idée fixe, en archéologie, est un outil comme un autre. Elle creuse encore. Il faut lui reconnaître ça : de tous ceux qui figurent dans cet article, elle est la seule à travailler toujours sur le terrain, la seule dont l’affaire soit ouverte plutôt que classée ou enterrée.
Siwa
Le corps d’Alexandre, lui, a déjà voyagé plus qu’aucun vivant de son siècle, et c’est justement parce qu’il a tant voyagé qu’on ne sait plus où il s’est arrêté.
Il meurt à Babylone en juin 323 avant notre ère, trente-deux ans, d’une fièvre que les médecins de vingt-trois siècles n’ont pas su nommer, paludisme, typhoïde, poison, on choisira selon l’humeur. On l’embaume. On le couche dans un sarcophage d’or, rempli de miel et d’aromates selon les versions les plus belles, et l’on construit pour lui, deux ans durant, un char funèbre que Diodore de Sicile a décrit avec une gourmandise d’inventaire : un temple roulant à colonnes ioniques, tiré à travers l’Asie vers la Macédoine natale. Le convoi n’arrivera jamais chez lui. Ptolémée, un des généraux, futur maître de l’Égypte, intercepte le cortège en route et le détourne vers Memphis. Détenir le corps du conquérant, c’est hériter d’un peu de sa légitimité ; le vol du cadavre est un coup d’État par relique.
De Memphis, entre 298 et 283, on transfère la dépouille à Alexandrie, la ville qu’il avait fondée et où l’usage voulait qu’un fondateur repose dans ses murs. On l’installe dans un mausolée qu’on appelle le Sôma, « le corps », et il y reste des siècles, exposé, visible, célèbre. Le sarcophage d’or finit fondu — un Ptolémée à court d’argent monnaie l’or de son ancêtre — et Strabon, qui vit dans la ville dans les années 20 avant notre ère, note qu’on l’a remplacé par un cercueil de verre, pour qu’on voie toujours le mort à travers la paroi. Défilent alors les curieux de pouvoir. César vient s’y recueillir. Auguste, en 30, dépose une couronne d’or sur la tête embaumée, se penche pour mieux voir et, dit-on, casse un morceau du nez ; quand on lui propose d’aller voir aussi les Ptolémées, il répond qu’il est venu voir un roi, pas des cadavres. Caligula, plus tard, emporte la cuirasse pour la porter lui-même. Puis la trace se perd. Vers la fin du IVᵉ siècle, quand Théodose interdit les cultes païens et qu’on démolit les vieux sanctuaires, le Sôma disparaît des sources comme on efface une adresse. Personne ne dit qu’on l’a détruit. Personne ne dit qu’on l’a déplacé. Il cesse simplement d’être mentionné, et ce silence dure encore.
C’est dans ce blanc que s’engouffre Siwa. L’oasis a une bonne raison mythologique. C’est là qu’en 331, au terme d’une marche dans le désert où la légende lui donne des corbeaux pour guides et des pluies miraculeuses pour l’eau, l’oracle d’Ammon a reconnu Alexandre pour fils de Zeus. Il en est ressorti persuadé de sa propre divinité, et le bruit courut plus tard qu’il aurait souhaité qu’on le rende un jour à ce sable, près de ce père. La raison est séduisante et ne prouve rien. Dans les années 1980, une archéologue grecque, Liana Souvaltzi, en fait le cœur d’une conviction. Elle reprend en 1989 les fouilles d’un édifice dorique à El Maraqi, au sud-ouest de l’oasis, un bâtiment décrit dès le XIXᵉ siècle par les voyageurs, un plan étrange de pièces enfilées. En 1995, le gouvernement égyptien annonce la découverte du tombeau d’Alexandre. La nouvelle fait le tour du monde. Souvaltzi parle de trois inscriptions grecques, dont l’une, attribuée à Ptolémée, dirait qu’on a transporté là le corps du roi, et mentionnerait même un empoisonnement. Elle relève des rosaces à huit pétales, emblème de la royauté macédonienne, un monument colossal de douze mille mètres carrés dont elle dégage cinq mille, et des couleurs — un bleu accroché à la pierre depuis vingt-trois siècles — qui donnent à ses communiqués un air de certitude.
Et puis rien. Aucun sarcophage. Aucune tombe à l’intérieur de ce que Souvaltzi appelle un tombeau. Un monument, oui, immense, grec peut-être, mais vide au sens le plus littéral : il n’y a pas de mort dedans. Les égyptologues accueillent l’annonce avec un scepticisme qui vire vite au refus, contestent que l’architecture soit macédonienne, doutent même qu’il s’agisse d’une sépulture. La communauté grecque d’Alexandrie, qui tient mordicus à garder son conquérant chez elle, lui bat froid. Les autorités égyptiennes, dans une reprise en main générale des chantiers étrangers, suspendent son permis. Souvaltzi continue de plaider sa cause, avec l’amertume de qui se croit victime d’une cabale plutôt que d’une absence de preuve, et publie encore, des années après, des appels où l’on sent l’entêtement d’une conviction que le terrain n’a jamais nourrie. Pendant ce temps, la recherche sérieuse est redescendue à Alexandrie même. Une archéologue grecque, Calliope Limneos-Papakosta, y creuse depuis des années sous la ville moderne et a fini par toucher les couches de fondation de la cité antique, celles d’Alexandre lui-même — une première, de quoi donner la chair de poule, dit l’un de ses confrères. Elle n’a pas trouvé le tombeau. Mais elle cherche là où le fondateur devait, par la coutume grecque, reposer dans l’enceinte de sa ville, et non dans un désert où seule une inscription contestée l’a jamais conduit.
De toutes les pistes réunies ici, celle de Siwa est la plus fragile, et elle l’était déjà quand j’en parlais autrefois sur le même pied que les autres, ce qui était une erreur de ma part. On ne met pas dans la même colonne un chantier qui creuse encore faute de conclure et un chantier qu’on a fermé faute de trouver.
Venise
Il faut pourtant suivre le corps d’Alexandre encore un peu, parce qu’il a une dernière fugue, et que celle-là finit dans une basilique de lagune.
L’hypothèse est d’un Britannique, Andrew Michael Chugg, qui l’a défendue dans deux livres au début des années 2000. Elle part d’un fait bien attesté et d’une coïncidence troublante. Le fait : en 828, deux marchands vénitiens, Buono da Malamocco et Rustico da Torcello, enlèvent d’Alexandrie le corps que l’on tient pour celui de saint Marc l’Évangéliste, martyrisé dans la ville au Iᵉʳ siècle. Les autorités musulmanes contrôlent les cargaisons ; les deux compères dissimulent la dépouille sous des quartiers de porc, sachant qu’aucun inspecteur pieux n’ira fouiller là-dedans. La ruse marche, le bateau appareille, et Venise reçoit avec pompe une relique d’apôtre qui vaut, en ce siècle, une charte de légitimité divine, de quoi rivaliser avec Rome et Constantinople. On bâtit San Marco par-dessus.
La coïncidence, maintenant. En 1963, lors de travaux dans les fondations de l’abside de la basilique, tout près de la crypte où le corps fut d’abord déposé, on dégage un lourd bloc de pierre sculptée. On y lit un bouclier orné d’une étoile à huit branches — l’étoile argéade, celle de la maison de Philippe II, le père d’Alexandre —, des cnémides, une épée qu’on dit macédonienne, la trace d’une longue lance qui pourrait être une sarisse. La pierre est aujourd’hui au cloître de Sant’Apollonia, au musée diocésain. En 1998, un archéologue italien, Eugenio Polito, en identifie le style comme macédonien, sans savoir où Chugg voulait en venir, ce qui donne à l’affaire un témoin qu’on ne peut soupçonner de complaisance. Le raisonnement se déplie alors avec une logique de roman : et si le corps qu’on a soustrait sous le porc n’était pas celui de l’Évangéliste, mais celui du conquérant ? À la fin du IVᵉ siècle, quand Théodose fait la chasse aux cultes païens et que le Sôma s’éteint des sources, la momie la plus vénérée du monde antique se trouve précisément dans la ville où l’on martyrisa Marc. Rebaptiser le païen en saint pour lui épargner le zèle des chrétiens, ce serait le sauver une première fois. L’emmener à Venise, quatre siècles plus tard, le sauver une seconde. Un détail de calendrier plaît à Chugg : Jean Chrysostome, Père de l’Église, écrit à la fin du IVᵉ siècle que plus personne ne sait où repose Alexandre — la phrase tombe précisément à l’instant où, dans cette hypothèse, le corps aurait troqué son nom contre celui d’un martyr. Chugg a défendu tout cela dans deux livres, au début des années 2000, et exposé ses correspondances devant les universitaires réunis à Padoue en 2006, où on l’a écouté avec l’attention polie qu’on réserve aux thèses trop belles pour être tout à fait crédibles.
On ajoute, pour faire bonne mesure, le sarcophage de Nectanébo II. Ce bloc de pierre égyptien, récupéré par les Britanniques après la défaite française à Alexandrie en 1801 et exposé au British Museum, fut d’abord pris pour le cercueil d’Alexandre avant que les hiéroglyphes ne trahissent son vrai propriétaire, un pharaon du IVᵉ siècle avant notre ère qui ne s’en servit jamais. Les soldats de Sa Majesté l’avaient rapporté à Londres comme un trophée, sûrs de tenir la caisse du conquérant ; il a fallu qu’un savant déchiffre les signes pour que le trophée se dégonfle. Deux souverains, deux exils, une même auge de pierre pour n’en coucher aucun. Certains supposent que Ptolémée y déposa provisoirement Alexandre, le temps de lui construire mieux — ce qui expliquerait ces récits égyptiens où Alexandre passe pour le fils de Nectanébo. Chugg pense que la pierre de Venise pourrait être un fragment du Sôma lui-même, voyageant avec la momie sous une fausse identité.
Tout cela est invérifiable et l’Église, qui vénère toujours Marc sous le maître-autel, n’ouvrira pas le tombeau pour trancher un pari d’historien. J’avais expédié cette histoire, autrefois, en deux lignes et une date fausse — je situais le transfert au IVᵉ siècle quand il est du IXᵉ. Elle mérite mieux, non parce qu’elle est vraie, mais parce qu’elle a la forme parfaite de ce que produit un corps introuvable : chaque siècle lui invente une nouvelle cachette, et la plus improbable est souvent la mieux racontée. Le mort d’Alexandre a fini par devenir une matière littéraire. On ne le retrouvera sans doute jamais ; on continuera de le déplacer.
Hiérapolis
Reste la seule affaire solide, et il faut monter pour l’atteindre — au sens propre, sur une colline de calcaire blanc au-dessus de la vallée du Méandre, en Anatolie, là où les sources chaudes ont sculpté ces terrasses de travertin qu’on appelle Pamukkale, le château de coton. L’ancienne Hiérapolis. On y vient aujourd’hui pour tremper les pieds dans une eau tiède et bleutée entre des colonnes ; on oublie que la ville est bâtie sur une faille active, que la terre y a tremblé, que ses eaux chargées de chaux ont pétrifié une partie de la nécropole, cimentant les tombeaux dans une gangue blanche. C’est un endroit qui fabrique de la pierre à partir de l’eau, et qui donc, à sa manière, conserve mieux ses morts que la mer d’Alexandrie ne conserve les siens. Au petit matin, avant les cars, la lumière rase les vasques et l’eau fume ; on entend le clapot tiède et, plus haut, le vent dans les colonnes de la nécropole nord, cette longue avenue de tombeaux où les Romains d’Asie venaient prendre les eaux et, très souvent, mourir.
Le tombeau qu’on y cherchait est celui de Philippe, l’un des Douze, l’apôtre qui évangélisa l’Asie Mineure. Une lettre de Polycrate d’Éphèse au pape Victor Ier, vers 190, cent ans à peine après les faits, dit qu’il mourut à Hiérapolis avec deux de ses filles vieillies dans la virginité ; les érudits tiennent ce témoignage pour fiable, ce qui est rare. La tradition le fait crucifier la tête en bas, vers 80, à quatre-vingt-cinq ans passés — d’autres le font mourir de vieillesse, l’apôtre a droit à ses variantes. Les Actes de Philippe, un texte apocryphe et tardif, l’envoient prêcher en Phrygie avec l’apôtre Barthélemy et sa propre sœur, Mariamne, et décrivent une Hiérapolis reconnaissable à ses eaux brûlantes et à sa faille — détail géologique qui retient l’attention, car il colle au terrain. On tient ces récits pour brodés, mais brodés autour d’un fil qui, ici, ne casse pas. On savait qu’il y avait sur la colline un martyrium octogonal, un bâtiment de pèlerinage, et l’on cherchait la tombe en son centre, là où la logique la plaçait.
La mission italienne fouille le site depuis 1957, ouverte par Paolo Verzone ; Francesco D’Andria, de l’université du Salento, la dirige depuis 2000. Il a lui-même longtemps cru que la tombe était sous le martyrium. En 2011, après des décennies de vaine patience, il change d’avis parce que le terrain l’y oblige. En dégageant une église restée jusque-là inconnue, à une quarantaine de mètres du martyrium, son équipe met au jour une tombe romaine du Iᵉʳ siècle, autour de laquelle l’église avait été construite au IVᵉ ou Vᵉ siècle. Le pèlerinage entier — la rue processionnelle, le pont, les bains d’immersion où l’on se purifiait avant de monter — s’organisait autour d’elle. Tous les indices convergent : c’est bien le tombeau de Philippe, à l’endroit exact que la topographie du culte désignait, une fois qu’on avait cessé de le chercher là où on croyait devoir le chercher. Un petit tampon à pain du VIᵉ siècle, retrouvé sur place, montre d’ailleurs deux édifices côte à côte, le martyrium à coupole et l’église basse : les pèlerins d’alors savaient qu’il fallait distinguer les deux bâtiments, ce que les fouilleurs du XXᵉ siècle avaient fini par oublier. Il aura suffi de relire une miche gravée pour retrouver une adresse perdue depuis quinze cents ans.
Et il est vide. D’Andria l’admet sans détour : les reliques n’y sont plus. On les aurait transférées à Constantinople à la fin du VIᵉ siècle, pour les mettre à l’abri, puis peut-être portées à Rome, dans l’église des Saints-Apôtres. La tombe la mieux identifiée des trois, la seule qu’on puisse dire authentifiée, est aussi une tombe dont le corps est parti il y a mille quatre cents ans. On a retrouvé l’adresse. Le locataire avait déménagé.
Coda
Voilà donc l’état des lieux, quinze ans après la brève que j’avais bâclée. À Taposiris, une avocate creuse toujours un temple qui mérite une reine sans lui avoir encore donné de reine. À Siwa, un monument vide porte le nom d’un roi qu’aucune preuve n’y a jamais couché, et le chantier est clos. À Venise, une momie de saint traîne derrière elle le fantôme d’un conquérant qu’on ne déterrera pas pour savoir. À Hiérapolis, une tombe d’apôtre parfaitement située attend un occupant qu’on a emporté sous Justin II. Trois fouilles, une seule conclusion tenable, et pas un corps au bout.
Il y a une leçon là-dedans mais je me méfie des leçons, alors je m’en tiens à une observation. Ces morts-là étaient trop grands pour rester en place. On les a déplacés vivants — les conquêtes, l’exil, la fuite —, on a continué de les déplacer morts, par piété, par vol, par politique, par peur du vainqueur ou du fanatique, et le déplacement a fini par les dissoudre. La sépulture était censée fixer quelqu’un pour l’éternité ; elle n’aura fixé que le lieu, et encore, pas toujours. Ce qui subsiste, ce n’est pas le corps, c’est l’itinéraire. Une momie qui va de Babylone à Memphis à Alexandrie et peut-être à Venise. Une reine qu’on cherche par mer et par tunnel, sous un temple qui porte le mot tombeau dans son nom. Un apôtre qui monte de Galilée jusqu’à une colline de chaux, s’y fait clouer à l’envers, puis repart vers le Bosphore en pièces détachées avant qu’on retrouve enfin son adresse gravée sur une miche de pain.
Le soir tombe sur Pamukkale, les cars vident leurs derniers touristes, l’eau vire au gris sous les terrasses, et quelque part sous Alexandrie le lac Mariout continue de garder ses secrets en croyant les perdre. Je referme le dossier sans l’avoir refermé. C’est le propre des affaires sur lesquelles il n’y a pas de corps : on n’y met jamais le point final, on cesse simplement d’écrire.
0 Comments