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La lampe ottomane

Une lampe aux ori­gines multiples

La lampe qui vient de partout

Un seau de perles posé par terre

Le pre­mier bruit de l’a­te­lier n’est pas celui du verre. C’est celui des perles.

Un seau de plas­tique bleu, presque plein, posé contre le pied de l’é­ta­bli. Quand la main y plonge pour en tirer une poi­gnée, cela fait le son d’un res­sac très court, très sec — un chuin­te­ment miné­ral qui s’ar­rête net. On verse les perles sur le globe encol­lé, on les tasse du dos d’une pince, on recom­mence. Per­sonne ne les compte. Per­sonne ne compte des perles.

L’a­te­lier tient dans deux pièces au pre­mier étage, quelque part entre Nuruos­ma­niye et les rues qui des­cendent vers Mah­mut­paşa. On y monte par un esca­lier qui sent le ciment humide. En bas, la ville vend ; ici, on colle. La dif­fé­rence est entière. Les bou­tiques du bazar sont des cathé­drales : trois cents lampes sus­pen­dues, allu­mées toutes ensemble, une averse de cou­leurs qui tombe sur les épaules des pas­sants et les fait lever la tête. L’a­te­lier, lui, est éclai­ré au néon. Un néon blanc, plat, abso­lu­ment sans pitié, parce qu’on ne peut pas juger d’une cou­leur sous une lumière qui en a déjà une.

Sur l’é­ta­bli : des bar­quettes en plas­tique, une par teinte. Rouge, ambre, vert bou­teille, un bleu qui tire sur l’encre, un tur­quoise qui n’existe pas dans la nature. Des éclats de verre décou­pés en losanges, en amandes, en gouttes, empi­lés comme des cartes à jouer. Un tube de sili­cone. Un sachet de plâtre gris. Une pince à épi­ler. Un globe de verre trans­pa­rent, per­cé d’un trou rond à sa base, posé sur un anneau de mousse pour qu’il ne roule pas.

Voi­là. C’est tout. C’est de là que sort l’ob­jet le plus pho­to­gra­phié de Turquie.

Il faut deux ou trois heures de main pour cou­vrir un globe de taille moyenne, et douze heures d’at­tente pour que la colle prenne. Le geste n’est pas dif­fi­cile. Il est long. On applique le sili­cone par petites zones — si l’on encolle tout le globe d’un coup, la colle sèche avant qu’on l’ait rat­tra­pée. On pose les grandes pièces d’a­bord, celles qui font le motif : l’é­toile, la tulipe, la rosace. Puis on borde. Puis on rem­plit les vides à la perle, en lais­sant entre chaque verre un inter­valle d’un ou deux mil­li­mètres, parce que le plâtre devra pou­voir y entrer. Cet inter­valle est la seule chose vrai­ment tech­nique de toute l’o­pé­ra­tion. Un débu­tant le fait trop ser­ré, et sa lampe se décol­le­ra dans deux ans.

On croit assis­ter à quelque chose d’an­cien. Ce n’est pas du tout ce qui arrive — sauf sur un point, un seul, et c’est le seau.


Le globe vient d’ailleurs

D’où vient le globe ?

La réponse est longue et un peu contra­riée, et elle est le vrai sujet de cet article. Le globe de verre souf­flé — la coque trans­pa­rente, le seul élé­ment qui soit encore, tech­ni­que­ment, du tra­vail de ver­rier — n’est plus fabri­qué en Tur­quie dans les quan­ti­tés qu’il fau­drait. Le prin­ci­pal four­nis­seur inté­rieur du sec­teur, une mai­son qui s’ap­pe­lait Kıs­met Cam, a fer­mé. Ce qui reste arrive par conteneurs.

Cela vaut aus­si pour le reste. Les récits de la pro­fes­sion sont expli­cites : le mar­ché a connu son som­met il y a une quin­zaine d’an­nées puis s’est contrac­té ; les atten­tats visant les sites tou­ris­tiques ont vidé les bou­tiques ; l’in­fla­tion a fait le reste, parce que l’es­sen­tiel des maté­riaux est impor­té et fac­tu­ré en dol­lars ou en euros ; et des pro­duits bon mar­ché venus d’Ex­trême-Orient sont venus concur­ren­cer la pro­duc­tion locale. Le même témoi­gnage pré­cise qu’à la belle époque, la lampe en mosaïque et le pho­to­phore en mosaïque étaient les articles les plus ven­dus du Grand Bazar et du Mar­ché aux épices.

C’est une phrase à gar­der. Les articles les plus ven­dus. Pas les plus anciens. Les plus vendus.

Je note tout de même que cette his­toire éco­no­mique cir­cule dans la presse pro­fes­sion­nelle et les témoi­gnages d’ar­ti­sans, sans étude uni­ver­si­taire pour la fixer. Elle est cohé­rente, recou­pée par plu­sieurs fabri­cants, mais elle n’a pas de socle aca­dé­mique. Je la donne pour ce qu’elle est : la mémoire du métier par lui-même.


Ce que veut dire « verre Tiffany »

La bar­quette de rouge porte une éti­quette au feutre. On met un moment à com­prendre le mot.

Tif­fa­ny.

Dans le voca­bu­laire com­mer­cial turc, le verre colo­ré uti­li­sé pour ces lampes s’ap­pelle Tif­fa­ny cam — verre Tif­fa­ny. Du nom de Louis Com­fort Tif­fa­ny, ver­rier amé­ri­cain de la fin du XIXe siècle, dont la tech­nique du ruban de cuivre a don­né son nom géné­rique à toute une famille de verres d’art plats et colo­rés dans la masse. La dis­tinc­tion que font les ate­liers est nette et elle est juste : il faut du verre tein­té dans la masse, pas du verre peint, parce que le verre peint pâlit et que le verre tein­té ne pâlit jamais.

Donc : la lampe otto­mane est faite de verre amé­ri­cain, ou plus exac­te­ment de verre au stan­dard d’un Amé­ri­cain mort en 1933.

Cer­tains ven­deurs racontent l’in­verse. Ils écrivent que les lampes du bazar auraient ins­pi­ré Tif­fa­ny, qui les aurait adap­tées à ses propres lumi­naires. C’est joli et c’est pro­ba­ble­ment à l’en­vers — mais je le signale comme une lec­ture, pas comme un fait éta­bli : per­sonne, à ma connais­sance, n’a docu­men­té sérieu­se­ment le sens de cette cir­cu­la­tion. Ce qui est sûr, c’est que le nom du four­nis­seur est pas­sé dans la langue du métier, et qu’un arti­san d’Is­tan­bul demande aujourd’­hui du « Tif­fa­ny » comme un maçon demande du placo.

Les perles de rem­plis­sage, elles, sont sou­vent tchèques. Bohême. Le pays du verre de lustre depuis le XVIIe siècle.

Alors on fait le compte. Un globe souf­flé impor­té. Du verre plat au stan­dard amé­ri­cain. Des perles de Bohême. Un adhé­sif sili­cone. Un plâtre de join­toie­ment. Une mon­ture de lai­ton ou de cuivre. Une douille et une ampoule LED. Assem­blé à Istan­bul, à la main, par quel­qu’un qui a mis des années à savoir où poser un losange.

Ce n’est pas une contre­fa­çon. C’est exac­te­ment ce qu’a tou­jours été le bas­sin médi­ter­ra­néen : un lieu où l’on assemble des choses venues d’ailleurs, et où l’as­sem­blage est le seul tra­vail qui compte. Le verre souf­flé a voya­gé de Syrie vers Venise, la faïence de Chine vers İzn­ik, le cobalt d’I­ran vers les fours de Nicée. Le scan­dale n’existe que si l’on a d’a­bord cru à la pureté.


L’œil dans le seau

Il faut reve­nir au seau bleu, parce que j’ai com­mis là une erreur qu’il vaut mieux expo­ser que cor­ri­ger en silence.

J’ai d’a­bord noté, sur la foi d’une source offi­cielle turque, que les pre­mières perles de verre contre le mau­vais œil auraient été pro­duites dans le vil­lage de Görece, près d’İzm­ir. C’est faux, ou plu­tôt c’est un rac­cour­ci natio­nal appli­qué à un objet qui n’est pas natio­nal du tout. Görece fabrique des nazar bon­cuğu. Görece ne les a pas inven­tés. Rien ne les a inven­tés, en un lieu et une fois.

Le mot vient de l’a­rabe naẓar, le regard. Le prin­cipe est d’une sim­pli­ci­té désar­mante : contre un œil qui envie, on oppose un œil qui regarde. Ce n’est pas une image, c’est un dis­po­si­tif — l’a­mu­lette absorbe le coup d’œil des­ti­né à l’en­fant, à la vache, à la mai­son neuve. Elle se brise par­fois, et sa fêlure prouve qu’elle a travaillé.

L’ar­chéo­lo­gie de cette idée est ver­ti­gi­neuse. Les plus anciens objets qu’on lui rat­tache sont les « idoles aux yeux » exhu­mées de Tell Brak, en Haute-Djé­zi­reh syrienne, petites figures d’al­bâtre aux yeux déme­su­rés datées d’en­vi­ron 3300 avant notre ère — avec cette réserve, que les archéo­logues eux-mêmes for­mulent : rien ne prouve expli­ci­te­ment que ces objets aient concer­né le mau­vais œil, et le lien reste une hypo­thèse d’in­ter­pré­ta­tion. Il faut la gar­der, cette réserve. C’est le genre de pru­dence que les bou­tiques ne s’im­posent jamais.

Le reste est plus assu­ré. Les amu­lettes égyp­tiennes en forme d’œil oud­jat — l’œil res­tau­ré d’Ho­rus — sont pro­duites en faïence, en cor­na­line, en lapis-lazu­li et en or dès le Moyen Empire, vers 2055–1650 avant notre ère ; on les pose sur les momies, on les porte vivant, on les intègre aux pec­to­raux et aux grands col­liers. La faïence — silice mêlée de natron, pre­mier maté­riau syn­thé­tique à perles, mis au point simul­ta­né­ment en Méso­po­ta­mie et en Égypte — se prête admi­ra­ble­ment au motif : les perles déco­rées de cercles concen­triques figu­rant un œil humain deviennent les plus répan­dues de toutes.

Puis le verre arrive, et avec lui le com­merce. La pro­duc­tion de perles de verre en Médi­ter­ra­née, vers 1500 avant notre ère, popu­la­rise la perle-œil chez les Phé­ni­ciens, les Perses, les Grecs, les Romains et les Otto­mans ; au VIe siècle avant notre ère, l’œil appa­raît sur les coupes chal­ci­diennes dites « coupes à yeux », comme magie pro­tec­trice. Et sur­tout : les ver­riers phé­ni­ciens pro­duisent des perles-yeux poly­chromes à par­tir du VIe siècle avant notre ère au moins, et les dif­fusent dans tout le réseau com­mer­cial médi­ter­ra­néen — on en a retrou­vé à Car­thage, en Sar­daigne, en Espagne, dans le monde grec.

Car­thage, la Sar­daigne, l’Es­pagne. Le même objet, la même route, deux mille six cents ans avant les conteneurs.

C’est ici que l’ar­ticle bas­cule, et il faut le dire clai­re­ment. Tout, dans cette lampe, est récent et emprun­té — le globe, le verre amé­ri­cain, la colle, la douille. Tout, sauf une chose. La perle-œil qui rem­plit les inter­stices des­cend d’un objet dont le tra­jet médi­ter­ra­néen est éta­bli, docu­men­té, fouillé, et infi­ni­ment plus ancien que l’Em­pire otto­man auquel les ven­deurs rat­tachent la lampe entière. La généa­lo­gie inven­tée est ados­sée à une généa­lo­gie réelle qu’elle ignore.

Reste que la perle du seau n’est pas tout à fait celle-là. Il faut aller la voir se faire.


Nazarköy, four à bois

À six kilo­mètres du centre de Kemal­paşa, dans l’ar­rière-pays d’İzm­ir, il y a un vil­lage qui a chan­gé de nom pour son artisanat.

Il s’ap­pe­lait Kuru­dere — le ruis­seau sec, à cause du lit de rivière au bord duquel il est bâti. Le 20 mars 2007, par déci­sion du conseil des ministres, il est deve­nu Nazarköy : le vil­lage du nazar. Trois cent cin­quante habi­tants. Agri­cul­ture, éle­vage, et perles d’œil. L’autre foyer est Görece, dans le dis­trict de Men­deres ; dans les deux, la trans­mis­sion se fait de maître à apprenti.

Le four s’ap­pelle ocak. Rond ou ovale, mon­té par ceux du vil­lage qui savent le mon­ter. On n’y brûle que du bois de pin. Dans ses ouver­tures — on les appelle tava, les poêles — fondent des verres de cou­leurs dif­fé­rentes. On pré­lève le verre en fusion avec des tiges de fer, et on le met en forme sur un rail de che­min de fer.

Un rail. Voi­là le détail qui vaut le voyage. L’en­clume de l’a­te­lier est un mor­ceau de voie fer­rée, parce qu’un rail est ce qu’on trouve, ce qui ne bouge pas, et ce qui encaisse.

Les types de perles ont cha­cun leur nom : karagöz, l’œil noir ; ceviz, la noix ; silin­dir, yumur­ta, l’œuf ; pla­ka, pla­ka kalp, la plaque en cœur ; zar, saraç, danagöz — l’œil de veau. Une nomen­cla­ture entiè­re­ment pay­sanne, qui ne doit rien au palais ni à la mos­quée. L’œil de veau, la noix, l’œuf : on nomme les formes avec ce qu’on a sous la main dans une cour de ferme.

Le maître ver­rier Mah­mut Sür, ins­crit au pro­gramme des Tré­sors humains vivants de l’U­NES­CO, pro­duit des nazar bon­cuğu à İzm­ir depuis l’âge de treize ans.

Sur l’an­cien­ne­té de ce foyer, les sources se contre­disent, et je pré­fère le signa­ler que choi­sir. La sous-pré­fec­ture de Kemal­paşa écrit que la fabri­ca­tion de perles et d’ob­jets de verre y est attes­tée depuis 1950 envi­ron, et que les habi­tants disent tenir le métier d’un maître sur­nom­mé Arap Selim, dont le père Abdü­la­zim était déjà per­lier. La presse locale d’İzm­ir, elle, fait du vil­lage un centre impor­tant dès la fin du XIXe siècle. Un demi-siècle d’é­cart, ce qui n’est pas rien quand on parle d’une tra­di­tion. Ma lec­ture — à prendre comme telle — est que la seconde ver­sion étend au vil­lage l’an­cien­ne­té du métier dans la région. Le geste est vieux ; cet ate­lier-là, peut-être pas tant.

La perle ache­vée est un objet d’une grande éco­no­mie de moyens : quatre cercles concen­triques, une pupille noire, un iris bleu pâle, un blanc, un bleu pro­fond à l’ex­té­rieur. Quatre couches, un regard. Il n’existe pas beau­coup d’ob­jets aus­si effi­caces avec aus­si peu.

Et voi­là pour­quoi le globe allu­mé, dans l’a­te­lier d’Is­tan­bul, res­semble à un œil. Beau­coup d’a­che­teurs le disent sans savoir pour­quoi ils le disent. Ils ont rai­son sans le savoir : ils regardent des mil­liers de petits yeux col­lés côte à côte sur une sphère, et l’un des plus vieux réflexes de la Médi­ter­ra­née leur remonte dans la nuque.

Un der­nier point, hon­nête. Les perles indus­trielles qui rem­plissent les inter­stices d’une lampe de bazar ne sortent pas d’un four à bois de Nazarköy : elles sont pres­sées, cali­brées, sou­vent impor­tées. La lampe hérite de l’i­ma­gi­naire du nazar sans en payer le prix. Mais l’i­ma­gi­naire, lui, ne se laisse pas fac­tu­rer — il vient tout seul, gra­tui­te­ment, et il fait la moi­tié du tra­vail de vente.


Le tube de silicone

Le sili­cone est l’élé­ment le plus inté­res­sant de l’é­ta­bli, pré­ci­sé­ment parce qu’il est le plus banal.

Un adhé­sif qui prend en douze heures et devient trans­pa­rent en séchant. Il fait tenir le verre sur une sur­face courbe, ce qu’au­cun liant tra­di­tion­nel ne savait faire. Le plomb ne se cintre pas ain­si. Le mor­tier ne prend pas sur le verre lisse. Sans la chi­mie du XXe siècle, l’ob­jet est méca­ni­que­ment impossible.

Cette phrase règle la ques­tion de l’an­cien­ne­té sans qu’on ait besoin d’in­vo­quer une seule date. La lampe en mosaïque sur globe souf­flé n’est pas un objet dont la tra­di­tion se serait per­due puis retrou­vée. C’est un objet qui ne pou­vait pas exis­ter avant qu’on sache col­ler du verre sur du verre. Toute la ques­tion est de savoir ce qu’il y avait avant, et ce qu’il y avait avant est superbe, mais ce n’est pas cela.

Avant, il y avait du plâtre.


Les fenêtres de Süleymaniye

Il faut mon­ter sur la troi­sième col­line pour voir l’an­cêtre architectural.

Süley­man com­mande sa mos­quée en 1550. Sinan la livre en 1557. À l’in­té­rieur, la déco­ra­tion est rete­nue, presque aus­tère : les vitraux sont réser­vés au mur de qibla et le mih­rab est habillé de car­reaux d’İzn­ik. La lumière tra­verse des ver­rières attri­buées à Sarhoş İbrah­im — İbrah­im l’I­vrogne. Le sur­nom a tra­ver­sé cinq siècles ; on ne sait presque rien d’autre de lui. L’at­tri­bu­tion est tra­di­tion­nelle et soli­de­ment reprise, mais il faut savoir que l’es­sen­tiel du décor visible aujourd’­hui pro­vient de res­tau­ra­tions pos­té­rieures, après le séisme de 1766 puis au XXe siècle. On regarde donc un dis­po­si­tif d’o­ri­gine à tra­vers plu­sieurs couches de réfection.

La tech­nique porte un nom : rev­zen, ou revzen‑i men­kuş, lit­té­ra­le­ment la fenêtre ornée. Le prin­cipe : des com­po­si­tions de verre colo­ré main­te­nues par des cadres de plâtre, dont les plus com­plexes sont ins­tal­lées à l’in­té­rieur des bâti­ments parce que leurs fins enca­dre­ments ne sup­por­te­raient pas l’ex­té­rieur ; les ver­rières visibles du dehors sont mon­tées dans des cadres plus robustes et des­si­nées avec moins de finesse. Deux qua­li­tés, deux expo­si­tions, une hié­rar­chie du fra­gile — voi­là de l’in­gé­nie­rie, pas de la décoration.

Et le prin­cipe est bien celui d’une mosaïque. Du verre colo­ré, décou­pé, ser­ti, tenu par un liant miné­ral cou­lé autour de lui. Ce que fait le sili­cone aujourd’­hui, le plâtre le fai­sait alors, à plat, dans une fenêtre. La paren­té est réelle. Elle n’est sim­ple­ment pas là où on la vend.

Le chan­tier employait du monde. Seize ver­riers ont tra­vaillé à la construc­tion de Süley­ma­niye. Et l’on conti­nuait, un siècle plus tard, à équi­per les mos­quées de verre : le voya­geur fran­çais Joseph Pit­ton de Tour­ne­fort, qui par­court les terres otto­manes entre 1700 et 1702, décrit avec admi­ra­tion la toute nou­velle mos­quée du Sul­tan Ahmed — ses boules de cris­tal, ses lustres à branches et ses œufs d’au­truche, tra­di­tion­nel­le­ment sus­pen­dus pour écar­ter les arai­gnées. Le détail me vient d’une notice de musée relayant Tour­ne­fort, et non de la Rela­tion d’un voyage du Levant elle-même ; il fau­drait le véri­fier dans le texte avant d’en faire un argument.

Des œufs d’au­truche contre les arai­gnées. On peut pas­ser une vie à étu­dier l’ar­chi­tec­ture isla­mique et buter, un matin, sur une phrase pareille. Elle dit tout ce qu’il faut savoir sur la dis­tance entre l’i­dée qu’on se fait d’un inté­rieur sacré et ce qui s’y trou­vait vrai­ment : du cris­tal, des chaînes, des cierges, des œufs.

Ce que je retiens sur­tout, c’est l’é­co­no­mie de la chose. La lumière colo­rée est rare, tenue, réser­vée au mur qui compte. On ne baigne pas la salle de cou­leur. On la concentre là où le regard va déjà. Le reste est blanc, gris, ivoire — de la pierre et du jour. Un inté­rieur otto­man clas­sique est un espace où la cou­leur est un accent, jamais un climat.

La lampe du bazar fait exac­te­ment l’in­verse. Elle est un climat.


Le Caire, vers 1360

L’autre ancêtre est plus loin encore, et il est plus beau.

Des­cen­dons d’Is­tan­bul vers Le Caire, et remon­tons de deux siècles. Les lampes de mos­quée sur­vivent en nombre consi­dé­rable pour les XIIIe et XIVe siècles, avec Le Caire en Égypte et Alep et Damas en Syrie comme prin­ci­paux centres de pro­duc­tion. Ce sont des vases de verre inco­lore, panse ren­flée, col éva­sé, six anses appli­quées sur la panse pour rece­voir les chaînes de sus­pen­sion. Un petit réci­pient inté­rieur, en forme d’en­ton­noir, conte­nait l’huile et la mèche — c’é­tait lui qui don­nait la lumière.

Le verre, ici, n’é­claire pas. Il enve­loppe. La flamme est ailleurs, au centre, dans un godet sus­pen­du à l’in­té­rieur de la panse. Le grand vase émaillé n’est qu’une enve­loppe autour d’un feu minus­cule. Toute la lampe existe pour ce décalage.

La tech­nique est d’une sophis­ti­ca­tion redou­table : on applique de l’or et des émaux faits de verre opaque pul­vé­ri­sé, et comme chaque cou­leur a sa propre tem­pé­ra­ture de fixa­tion, les ver­riers mame­louks ont mis au point un pro­cé­dé per­met­tant de poser plu­sieurs cou­leurs en une seule cuis­son. Si l’on sor­tait la pièce trop tôt, cer­tains émaux n’adhé­raient pas, ou viraient au gris, ou fai­saient des bulles. Il n’y a pas de reprise pos­sible. On enfourne un objet fini et on le res­sort réus­si ou perdu.

Sur le col court une ins­crip­tion, en thu­luth, presque tou­jours la même. C’est le ver­set 35 de la sou­rate de la Lumière : Dieu est la lumière des cieux et de la terre ; l’i­mage de Sa lumière est celle d’une niche où se trouve une lampe, la lampe dans un verre.

Il faut mesu­rer ce que fait cet objet. C’est une lampe qui porte, écrit sur elle, le texte qui com­pare Dieu à une lampe dans un verre. Elle est à la fois la chose et sa méta­phore. On l’al­lume et elle se cite elle-même. Le musée Fitz­william le for­mule bien : la cita­tion indique que l’ob­jet a une valeur méta­pho­rique autant que fonc­tion­nelle ou esthé­tique — la lampe est une incar­na­tion visuelle du Créateur.

Pour la mos­quée-madra­sa du sul­tan Hasan, au Caire, édi­fiée entre 1356 et 1363, plus de cin­quante lampes d’o­ri­gine ont sur­vé­cu, dont une grande pièce aujourd’­hui au musée Calouste-Gul­ben­kian de Lis­bonne, haute de trente-cinq cen­ti­mètres et datée de 1354–1361. Il en pen­dait des cen­taines. Un visi­teur entrant dans la salle de prière voyait une constel­la­tion basse, sus­pen­due au-des­sus des têtes, chaque globe por­tant la même phrase sur la lumière.

Puis cela s’ar­rête. En 1400, les ver­re­ries syriennes sont détruites par l’ar­mée de Timur. Le savoir-faire ne s’é­teint pas com­plè­te­ment, mais il se déplace. La tech­nique de l’é­mail sur verre par­vien­dra en Europe par Venise au XVe siècle.

Rete­nez cette direc­tion. Elle va servir.


Meh­med Dede rap­porte quelque chose de Venise

Fin du XVIIIe siècle. Selim III règne — de 1789 à 1807 — et le sul­tan réfor­ma­teur envoie apprendre à l’étranger.

Selon la tra­di­tion, Selim III fait par­tir pour Venise un der­viche mev­le­vi ver­rier, Meh­med Dede, afin qu’il y étu­die les tech­niques véni­tiennes les plus récentes. Il y apprend la fili­grane — le vetro a fili — et les verres opa­lins, rentre à Istan­bul et ouvre un ate­lier à Bey­koz. Il y fond les pro­cé­dés véni­tiens et le goût otto­man, et lance un style de verre souf­flé à la main que l’on appel­le­ra loca­le­ment Bey­koz işi, le tra­vail de Bey­koz. Ces pièces aux cannes tor­sa­dées mul­ti­co­lores deviennent rapi­de­ment recher­chées dans les milieux de cour.

Le verre le plus célèbre de cette pro­duc­tion porte un nom qu’on n’in­vente pas : çeşm‑i bülbül, l’œil du ros­si­gnol. Le nom ren­voie aux spi­rales fines, aux motifs en forme d’œil pris dans la masse, que l’on com­pa­rait à l’œil de l’oi­seau. La fabri­ca­tion com­mence par de minces baguettes de verre de cou­leur unie, blanc opale et bleu cobalt en alter­nance, enrou­lées autour d’une parai­son de verre clair ou pâle. On chauffe jus­qu’à ce que les baguettes fondent à la sur­face du verre en fusion, puis on empri­sonne les cannes sous une seconde couche de verre clair avant de souffler.

Ce n’est pas Meh­med Dede qui a répan­du la tech­nique, mais Fethi Ahmet Paşa, du quar­tier de Topkapı.

Un œil, encore. L’œil du ros­si­gnol dans le verre de cour ; l’œil de veau dans le four à bois de Nazarköy ; l’œil oud­jat sur les momies. On finit par se deman­der si la Médi­ter­ra­née sait faire autre chose du verre colo­ré que des yeux.

Et voi­là la boucle refer­mée. Le pro­cé­dé d’é­maillage part de Damas et du Caire, passe à Venise au XVe siècle après la des­truc­tion des ver­re­ries syriennes, séjourne trois cents ans dans la lagune, et repart vers l’O­rient dans les bagages d’un der­viche tour­neur à la fin du XVIIIe. Il revient chez lui mécon­nais­sable, sous un nom ita­lien, appris d’I­ta­liens qui l’a­vaient appris d’Arabes.

Aucune tra­di­tion ne se trans­met en ligne droite. Elle fait des détours de trois siècles et de deux mille kilo­mètres, et elle revient en se croyant étrangère.

Un mot de pru­dence, cepen­dant. Le récit de Meh­med Dede est presque tou­jours intro­duit par « selon la tra­di­tion », et les sources hésitent : les uns disent Venise, les autres Mura­no, cer­taines chro­niques rap­pellent que des ver­riers de Mura­no étaient aus­si venus ensei­gner en terre otto­mane, et que sous Mah­mud Ier on avait fait venir des ver­riers de France. Le der­viche est peut-être un conden­sé de plu­sieurs trans­ferts en un seul per­son­nage — le genre de figure que les his­toires natio­nales fabriquent pour don­ner un visage à un pro­ces­sus. Je le signale sans trancher.


Bey­koz, 22 juillet 2002

L’his­toire aurait pu s’ar­rê­ter là, en beau­té. Elle conti­nue, et elle conti­nue mal.

Bey­koz devient un centre. La Cam ve Billu­rât Fabrika‑i Hümâyû­nu, la manu­fac­ture impé­riale de verre et de cris­tal, y pro­duit des verres émaillés, rehaus­sés d’or, de cou­leurs et de trans­pa­rences variées, des opa­lines et du çeşm‑i bülbül. Les sources d’ar­chives indiquent que la construc­tion avait com­men­cé avant 1837, que les fon­da­tions remontent au règne de Mah­mud II et que l’é­di­fice fut ache­vé sous Abdül­me­cid. Les pièces pro­duites à Bey­koz étaient des­ti­nées aux palais et aux bâti­ments importants.

Puis le XIXe siècle finit, et l’a­te­lier de cour cède à l’u­sine. La fon­da­tion de la Paşa­bah­çe Cam Fabri­kası — de son nom com­plet Şişe ve Cam Fabri­ka­ları A.Ş., usine de Paşa­bah­çe — est posée en 1934 ; la pro­duc­tion démarre en 1935. Elle ouvre avec quatre cents ouvriers, pour pro­duire vingt-cinq mille bou­teilles par jour ; dès la fin de 1936, elle couvre les besoins du pays entier. La pre­mière usine de verre de Tur­quie, sur le même rivage du Bos­phore où le der­viche avait ins­tal­lé son four cent trente ans plus tôt.

La pro­duc­tion s’y arrête le 22 juillet 2002.

En février 2026, Şişe­cam a ven­du le ter­rain — plus de cent dix-sept mille mètres car­rés à Bey­koz — pour cent soixante et onze mil­lions cinq cent mille dol­lars, à une socié­té de tra­vaux publics et de construc­tion. L’in­for­ma­tion est très récente, issue de la presse locale relayant une décla­ra­tion à l’au­to­ri­té bour­sière turque ; elle méri­te­rait une der­nière véri­fi­ca­tion. Mais elle est trop par­lante pour être écartée.

Deux siècles de verre à Bey­koz : un der­viche reve­nu de Venise, une manu­fac­ture impé­riale, une usine répu­bli­caine, un arrêt de pro­duc­tion, et une tran­sac­tion fon­cière. La lumière colo­rée d’Is­tan­bul finit en mètres carrés.

Un musée du Verre et du Cris­tal a ouvert à Bey­koz en 2021, dans un bâti­ment du XIXe siècle res­tau­ré. Les sources divergent sur l’i­den­ti­té exacte de ce bâti­ment — l’une le décrit comme l’an­cienne fabrique impé­riale des années 1850, l’autre comme l’é­cu­rie res­tau­rée du domaine d’A­bra­ham Pacha, vizir sous Abdü­la­ziz. Je n’ai pas pu tran­cher ; il fau­drait aller voir. On y expose, entre autres, des lustres mame­louks qua­si intacts et des ver­rières otto­manes rev­zen.

Des lustres mame­louks et des rev­zen, à Bey­koz, dans un musée ouvert en 2021, à quelques kilo­mètres du ter­rain ven­du. Tous les fils de cet article tiennent dans une seule vitrine, et aucun d’eux ne mène à la lampe du bazar.


Le récit qu’on vend avec la lampe

Reste à savoir ce qu’on raconte à l’acheteur.

La réponse est un désordre spec­ta­cu­laire. Une bou­tique fait remon­ter la lampe à l’Em­pire otto­man. Une autre à Byzance. Une troi­sième aux Romains. Une qua­trième — je l’ai lue — à des mosaïques de Çatalhöyük, en Ana­to­lie cen­trale, pré­sen­tées comme vieilles de trois mille cinq cents ans et néo­li­thiques. La phrase est fausse deux fois : Çatalhöyük est plus vieux de plu­sieurs mil­lé­naires que ne le dit le chiffre, et le site n’a pas livré de mosaïques de verre — le verre n’y exis­tait pas. Un ate­lier aus­tra­lien annonce serei­ne­ment que les lampes turques tra­di­tion­nelles « ont vu le jour il y a cinq mille ans ».

Per­sonne ne ment vrai­ment. C’est plus inté­res­sant que cela. Chaque ven­deur prend l’an­cien­ne­té dis­po­nible la plus proche et la branche sur son objet. Le stock de pas­sé est là — Sinan, Byzance, les mosaïques d’An­tioche, les mame­loukes, İzn­ik — il flotte au-des­sus d’Is­tan­bul comme une réserve dans laquelle cha­cun puise sans fac­ture. La lampe n’a pas d’his­toire, alors elle emprunte celle du sol.

Le pro­cé­dé est effi­cace parce qu’il n’est pas com­plè­te­ment faux. Le verre colo­ré ser­ti dans du plâtre : vrai, otto­man, daté de 1557. La lampe sus­pen­due en verre trans­lu­cide dans un lieu de culte : vraie, mame­louke, datée de 1360. Le verre souf­flé de Bey­koz : vrai, daté de 1800. La perle-œil de verre en Médi­ter­ra­née : vraie, phé­ni­cienne, datée du VIe siècle avant notre ère. Cha­cun de ces élé­ments existe. Aucun ne se rejoint dans l’ob­jet posé sur l’é­ta­bli. On a pris quatre lignées authen­tiques et on les a sou­dées avec du silicone.

Et pour­tant l’ob­jet fonc­tionne. C’est là qu’il faut décro­cher de l’i­ro­nie, parce que l’i­ro­nie ne mène nulle part.


Ce que la lampe fait réellement

Il faut éteindre le néon pour comprendre.

L’ar­ti­san le fait, à un moment, sans céré­mo­nie : il coupe le pla­fon­nier et allume le globe fini. La pièce dis­pa­raît. Ce qui reste, ce sont des taches de cou­leur pro­je­tées sur le pla­fond, les murs, le dos­sier des chaises, les mains. Non pas une lumière colo­rée dif­fuse — des taches. Nettes. Sépa­rées. Cha­cune de la forme exacte du mor­ceau de verre qui l’a pro­duite, agran­die par la dis­tance, avec un bord franc et un cœur saturé.

C’est le point tech­nique de tout l’ar­ticle, et je ne l’a­vais pas vu venir.

Une mash­ra­biya trie la lumière : elle laisse pas­ser et elle arrête, elle pro­duit de l’ombre et du jour dans un rap­port cal­cu­lé, et sa fonc­tion est cli­ma­tique autant que visuelle — elle refroi­dit, elle voile, elle per­met de regar­der sans être vu. Un écran per­fo­ré fait de la géo­mé­trie avec du vide. Un vitrail de qibla teinte un mur.

La lampe en mosaïque, elle, ne trie rien du tout. Elle prend une source blanche, ponc­tuelle, banale — une ampoule de quelques watts — et elle la démul­ti­plie en trois ou quatre cents sources colo­rées dis­tinctes, cha­cune avec sa propre direc­tion. Elle ne filtre pas la lumière : elle la frac­tionne. C’est un objet qui trans­forme un point en une population.

Et cela pro­duit un effet très par­ti­cu­lier, qu’au­cun des ancêtres ne pro­dui­sait. Les lampes mame­loukes éclai­raient une salle de prière d’une lueur uni­fiée, chaude, basse. Le rev­zen posait un accent de cou­leur sur un mur. La lampe du bazar, elle, rem­plit une pièce entière d’un poin­tillé mobile qui bouge dès qu’on bouge. On ne la regarde pas : on est dedans.

C’est pour cela qu’elle marche dans les res­tau­rants, les bars, les mey­hane — la pro­fes­sion le note expli­ci­te­ment : ces pro­duits ont d’a­bord été ache­tés par des éta­blis­se­ments de res­tau­ra­tion avant que les par­ti­cu­liers s’y mettent. Ce n’est pas un lumi­naire. C’est un dis­po­si­tif d’am­biance, au sens strict : il rend un espace impos­sible à pho­to­gra­phier hon­nê­te­ment et agréable à occu­per. Il ne sert à rien d’autre. Aucune bou­tique ne pré­tend le contraire ; on vend une atmo­sphère et l’a­che­teur achète une atmosphère.

Il y a une conti­nui­té, alors, mais elle est ailleurs que dans la tech­nique. La lampe mame­louke citait le ver­set qui com­pare la lumière divine à une flamme prise dans du verre. Per­sonne, dans cet ate­lier, ne pense au ver­set. Et pour­tant le geste de mettre du verre autour d’une flamme pour que la flamme devienne autre chose que de la cha­leur — ce geste-là tra­verse tout, du Caire à Bey­koz au pre­mier étage de Mah­mut­paşa, et il ne s’est jamais interrompu.


Le seau à moi­tié vide

Le globe fini part sécher sur une éta­gère avec sept autres, tous éteints, gris, boueux de plâtre non net­toyé. À ce stade, une lampe en mosaïque est l’ob­jet le plus laid du monde : une boule terne cou­verte d’une croûte gri­sâtre, où l’on devine à peine, sous le plâtre, l’en­droit où il y avait des cou­leurs. Il fau­dra une éponge humide et beau­coup de patience pour la dégager.

Toute la beau­té de cet objet est sous une couche de plâtre pen­dant douze heures. C’est vrai de presque tout ce qu’on trouve dans cet atlas.

En bas, les bou­tiques du bazar sont allu­mées et les tou­ristes lèvent la tête. La cas­cade de cou­leurs tombe sur les épaules, et les gens pho­to­gra­phient, et ils ont rai­son. Ce qu’ils pho­to­gra­phient n’a pas cinq mille ans. Ça n’en a pas cin­quante. C’est un objet de la fin du XXe siècle, fait de verre amé­ri­cain, de perles tchèques, de colle chi­mique et d’un globe souf­flé qui arrive de plus en plus de loin, mon­té par des mains qui savent où poser un losange et qui seront de moins en moins nom­breuses à le savoir.

Ce n’est pas une tra­di­tion. C’est un métier — ce qui est plus fra­gile, et plus vivant.

Sauf pour une chose, une seule, et il faut lui rendre jus­tice avant d’é­teindre. Dans les inter­stices, entre les losanges de verre amé­ri­cain col­lés au sili­cone sur un globe impor­té, il y a des mil­liers de petits yeux. Ils ne savent pas qu’ils sont là depuis trois mille ans. Ils ne savent pas qu’ils ont voya­gé de Tell Brak au Nil, du Nil aux comp­toirs phé­ni­ciens, des comp­toirs à Car­thage et à la Sar­daigne, et qu’ils ont fini dans un seau de plas­tique bleu au pied d’un éta­bli d’Is­tan­bul. Ils font ce qu’ils ont tou­jours fait : ils regardent en retour.

Le seau est à moi­tié vide. On le rem­pli­ra demain, avec ce qui arri­ve­ra par conteneur.

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