Sorting by

×

Les reliques de Khéops

Trois objets dans la pyramide

Trois objets dans la pyra­mide de Khéops

Un cro­chet de cuivre, une boule de pierre, un frag­ment de cèdre : le seul butin jamais tiré de l’in­té­rieur de la Grande Pyra­mide. Récit d’une dis­per­sion qui va d’une nuit de 1872, à la bou­gie, jus­qu’à une boîte à cigares oubliée dans les réserves d’un musée écossais.


On ima­gine tou­jours l’in­té­rieur d’une pyra­mide comme un lieu plein. Les gra­vures roman­tiques nous ont habi­tués aux salles encom­brées d’or, aux coffres, aux sar­co­phages ruis­se­lants, aux amu­lettes semées sur le dal­lage. La réa­li­té de la pyra­mide de Khéops est d’une autre nature, et bien plus dif­fi­cile à admettre : c’est un immense volume de cal­caire qua­si­ment vide. Six mil­lions de tonnes de pierre mon­tées sur un peu moins de cent qua­rante mètres, le plus grand tom­beau jamais construit par une main humaine, et à l’in­té­rieur presque rien. Le sar­co­phage de gra­nit de la chambre du Roi est nu, ébré­ché, sans cou­vercle. Aucune momie. Aucun mobi­lier funé­raire. Aucune ins­crip­tion dans les salles prin­ci­pales. On y entre comme dans une caisse dont on aurait tout reti­ré, et l’on res­sort avec la sen­sa­tion curieuse d’a­voir visi­té une absence.

De cette masse close, en qua­rante-cinq siècles, il n’est sor­ti que trois objets. Non pas trois tré­sors — trois pau­vre­tés. Un petit cro­chet de cuivre ver­di, une boule de pierre dure grosse comme un poing d’en­fant, et un mor­ceau de bois de cèdre pas plus long que la main. On les appelle les reliques Dixon, du nom de l’in­gé­nieur qui les a extraites en 1872. Ce sont les seuls arte­facts jamais recueillis à l’in­té­rieur de la Grande Pyra­mide, et leur his­toire, depuis cette décou­verte, res­semble moins à une enquête archéo­lo­gique qu’à un roman d’ob­jets éga­rés : dis­per­sés le soir même de leur trou­vaille, per­dus, retrou­vés, reper­dus, et l’un d’eux exhu­mé pour de bon en 2020 d’une boîte à cigares mal clas­sée, à Aber­deen, dans le mau­vais tiroir d’un musée.

1872, à la bougie

Il faut se figu­rer la scène telle qu’elle a dû être. Wayn­man Dixon est un ingé­nieur bri­tan­nique, envoyé en Égypte pour des tra­vaux, et gagné par la fièvre pyra­mi­dale qui sai­sit alors une par­tie de la bonne socié­té vic­to­rienne. Cette fièvre a un foyer : l’as­tro­nome écos­sais Charles Piaz­zi Smyth, qui vient de pas­ser des mois à mesu­rer la pyra­mide sous toutes ses cou­tures, per­sua­dé d’y lire un sys­tème d’u­ni­tés révé­lé, une pro­phé­tie chif­frée, une géo­mé­trie divine cachée dans les pro­por­tions du monu­ment. On mesure alors la pyra­mide comme d’autres consultent les astres. Piaz­zi Smyth croit avoir iden­ti­fié dans le monu­ment une uni­té de lon­gueur sacrée, le « pouce pyra­mi­dal », d’où il tire des cal­culs sur l’his­toire du monde et l’a­ve­nir de l’hu­ma­ni­té ; il publie des volumes entiers de tableaux, de moyennes et de coïn­ci­dences numé­riques. Cette pyra­mi­do­lo­gie, aujourd’­hui ran­gée par­mi les curio­si­tés de l’es­prit vic­to­rien, n’é­tait pas une lubie mar­gi­nale : elle mobi­li­sait des ingé­nieurs, des astro­nomes, des pas­teurs, tout un monde sérieux per­sua­dé que la pierre gar­dait un mes­sage chif­fré. Dixon appar­tient à cette mou­vance ; c’est même pour véri­fier cer­taines mesures qu’il se trouve, en sep­tembre 1872, à l’in­té­rieur, dans la chambre dite « de la Reine ». Il faut rete­nir ce para­doxe : les trois seuls objets jamais tirés de la Grande Pyra­mide l’ont été non par un archéo­logue en quête du pas­sé, mais par un homme venu confir­mer une pro­phé­tie mathé­ma­tique. Il cher­chait des chiffres ; il a trou­vé des choses.

Cette chambre est une petite salle au cœur de la masse, plus bas et plus modeste que la chambre du Roi. Dixon y remarque, sur les parois nord et sud, des fis­sures qui n’ont l’air de rien. Un simple jeu dans le cal­caire. Mais l’homme est métho­dique : il glisse un fil de fer dans un joint de la maçon­ne­rie et sent que, der­rière, ça sonne creux. Il y a du vide. Avec l’aide de son ami le doc­teur James Grant — un méde­cin d’A­ber­deen ren­con­tré en Égypte, cama­rade d’ex­plo­ra­tion —, il attaque la paroi au ciseau. Sous les coups, la pierre cède et révèle l’en­trée d’un conduit étroit qui s’en­fonce dans le mur avant de remon­ter en biais vers le haut. Cher­chant symé­tri­que­ment sur la paroi oppo­sée, il en trouve un second. Deux conduits, un au nord, un au sud, murés depuis tou­jours, que per­sonne n’a­vait ouverts depuis que les ouvriers de Khéops avaient scel­lé la chambre.

Une bou­gie appro­chée de l’un des ori­fices vacille : il y a un cou­rant d’air. Dixon intro­duit une longue tige dans le boyau et fouille à l’a­veugle le gra­vier qui s’y est accu­mu­lé. Il en ramène trois choses. Un petit cro­chet de métal, une boule de pierre, et un frag­ment de bois qu’il décrit lui-même comme « sem­blable à du cèdre ». Trois objets dans le noir, au bout d’une baguette, tirés d’un conduit que nul n’a­vait rou­vert depuis l’An­cien Empire. On a peine à ima­gi­ner le silence de ce moment-là, et la lueur jaune de la flamme sur ces trois débris qui n’a­vaient l’air d’être rien.

La trou­vaille fait aus­si­tôt du bruit. La revue Nature la signale, un jour­nal illus­tré lon­do­nien la com­mente. Le ver­dict de l’é­poque est pru­dent et, au fond, juste : ces objets res­semblent à des ins­tru­ments de chan­tier, des « poids et mesures » des bâtis­seurs. La boule aurait ser­vi de masse ou de contre­poids, le cro­chet et la baguette auraient été des outils. Rien de mys­tique là-dedans, mal­gré le décor. Sim­ple­ment les affaires de tra­vail d’hommes qui mon­taient des blocs, oubliées ou tom­bées dans un conduit voi­ci quatre mille ans. Ce qui est ver­ti­gi­neux, ce n’est pas la valeur des objets — elle est nulle. C’est leur posi­tion. Ils gisaient dans un espace fer­mé depuis la construc­tion. S’ils sont ce qu’ils paraissent, ils forment une cap­sule invo­lon­taire du chan­tier lui-même, la trace directe des ouvriers, et non le rebut d’un pillard venu long­temps après.

Des conduits qui ne mènent nulle part

Il faut s’ar­rê­ter un ins­tant sur ces conduits, car c’est d’eux que dépend tout le sens de la décou­verte. On les appelle par com­mo­di­té « conduits d’aé­ra­tion », mais c’est un abus de lan­gage qui prête à sou­rire : ils n’aèrent rien du tout. Ceux de la chambre du Roi, plus haut, débouchent bien à l’air libre sur les faces de la pyra­mide. Ceux de la chambre de la Reine, eux, sont d’une autre espèce. Ils s’en­foncent dans la masse, montent en pente raide, et s’ar­rêtent. Ils ne res­sortent nulle part. Et sur­tout, à leur base, ils avaient été bou­chés, lais­sés invi­sibles der­rière la paroi lisse de la chambre. C’est pour­quoi per­sonne ne les avait jamais vus avant que Dixon ne perce le mur.

Cette par­ti­cu­la­ri­té change tout. Les grandes gale­ries de la pyra­mide ont été for­cées, tra­ver­sées, pillées dès l’An­ti­qui­té ; au IXᵉ siècle, le calife al-Ma’­mun aurait fait per­cer, à coups de feu et de vinaigre sur le cal­caire, un tun­nel qui rejoi­gnit les cou­loirs inté­rieurs et qui sert encore aujourd’­hui d’en­trée aux visi­teurs. La légende veut qu’il ait espé­ré des tré­sors et n’ait trou­vé qu’un sar­co­phage vide ; l’his­toire, plus pro­saïque, sug­gère que le tom­beau avait déjà été visi­té et vidé bien avant lui, sans doute au terme de l’An­cien Empire, quand l’au­to­ri­té royale s’ef­fon­dra et que les nécro­poles furent livrées aux pilleurs. Tout ce qui était acces­sible a donc été fouillé, vidé, retour­né, et l’on ne sau­ra jamais ce que la chambre du Roi conte­nait vrai­ment. Le vide de la Grande Pyra­mide n’est pas un vide d’o­ri­gine : c’est le vide lais­sé par qua­rante siècles de mains cupides. Mais les conduits de la chambre de la Reine, scel­lés à leurs deux extré­mi­tés, avaient échap­pé à cette longue pré­da­tion. Ce que Dixon en a tiré n’a­vait donc pu y être dépo­sé qu’au moment de la construc­tion, ou peu s’en faut. C’est ce qui donne à ces trois riens leur poids déme­su­ré : ils sont peut-être les seuls objets de la pyra­mide à n’a­voir jamais été tou­chés par une main d’in­trus, du jour où on a fer­mé la chambre jus­qu’au ciseau de l’in­gé­nieur victorien.

On sau­ra plus tard que ces conduits gar­daient d’autres sur­prises, et qu’ils n’a­vaient pas fini de résis­ter aux curieux — mais j’y viendrai.

La dis­per­sion

Ce qui arrive ensuite tient de la mal­adresse la plus ordi­naire, celle qui perd tant de choses. Au lieu de res­ter ensemble, les trois objets se séparent aus­si­tôt. Dixon garde pour lui la boule et le cro­chet. Grant emporte le mor­ceau de bois. On se par­tage le butin entre amis, sans y voir malice, comme on se par­ta­ge­rait des cailloux ramas­sés sur une plage. Per­sonne, sur le moment, ne se dit qu’il fau­drait tenir ces choses ensemble, les inven­to­rier, les confier à une ins­ti­tu­tion. Elles quittent l’É­gypte, fran­chissent la Médi­ter­ra­née, et se dis­solvent dans la vie pri­vée de deux familles britanniques.

Puis elles dis­pa­raissent des radars. Pen­dant près d’un siècle, plus per­sonne ne sait très bien où elles sont. Les éru­dits qui s’in­té­ressent à la Grande Pyra­mide en connaissent l’exis­tence par les articles de 1872, mais les objets eux-mêmes se sont éva­nouis dans des vitrines de salon, des car­tons de suc­ces­sion, des tiroirs. Il fau­dra, dans les années 1990, la téna­ci­té d’un cher­cheur — Robert Bau­val — pour retrou­ver leur trace et remettre la main sur la boule et le cro­chet. Ceux-là finissent par gagner le Bri­tish Museum, où ils sont aujourd’­hui conser­vés, cata­lo­gués, minus­cules et dis­crets par­mi des dizaines de mil­liers de pièces égyp­tiennes. On peut pas­ser devant sans les voir. Rien, à leur aspect, ne signale qu’ils viennent du cœur de la plus célèbre construc­tion de l’humanité.

Le mor­ceau de cèdre, lui, suit un autre che­min, et c’est le plus roma­nesque des trois. Grant était un fils d’A­ber­deen, diplô­mé de son uni­ver­si­té. À sa mort, en 1895, sa col­lec­tion égyp­tienne est léguée à cette uni­ver­si­té. Puis, en 1946, sa fille fait don au musée de l’é­ta­blis­se­ment d’un « frag­ment de cèdre de cinq pouces ». L’ob­jet entre ain­si dans les réserves d’une ins­ti­tu­tion du nord de l’É­cosse — et là, il se perd de nou­veau. Non pas volé, non pas éga­ré au sens strict : sim­ple­ment mal ran­gé. Enre­gis­tré, puis clas­sé au mau­vais endroit, il glisse hors de la mémoire du musée. Pen­dant plus de soixante-dix ans, l’un des trois seuls objets jamais sor­tis de la Grande Pyra­mide dort dans une réserve, à quelques kilo­mètres de la mer du Nord, sans que per­sonne sache qu’il est là.

Une boîte à cigares à Aberdeen

L’af­faire aurait pu en res­ter là indé­fi­ni­ment. Les réserves des musées sont des cime­tières patients, où som­meillent des objets dont plus per­sonne ne connaît la por­tée. Ce qui a rou­vert le dos­sier, c’est un tra­vail obs­cur et méri­toire entre tous : le réco­le­ment, cette véri­fi­ca­tion lente et fas­ti­dieuse par laquelle un musée reprend un à un les objets de ses col­lec­tions pour confron­ter ce qu’il pos­sède à ce que disent ses registres.

En 2020, c’est une conser­va­trice adjointe de l’u­ni­ver­si­té d’A­ber­deen, Abeer Ela­da­ny, qui s’at­telle à cette tâche ingrate. Née en Égypte, ayant tra­vaillé sur des chan­tiers de fouilles dans son pays, elle passe en revue des objets curieu­se­ment ran­gés dans les col­lec­tions asia­tiques du musée — ce qui, pour une égyp­to­logue de for­ma­tion, sonne déjà faux. Par­mi eux, une boîte à cigares. Sur le cou­vercle, un ancien dra­peau égyp­tien. À l’in­té­rieur, non pas un cèdre bien net, mais des frag­ments de bois : le mor­ceau s’é­tait bri­sé, avec le temps, en plu­sieurs éclats.

Elle relève les numé­ros d’in­ven­taire. Elle les recoupe avec les archives égyp­tiennes de l’u­ni­ver­si­té. Et là, tout se met en place d’un coup. Ce paquet de bois cas­sé, ran­gé par erreur avec l’A­sie, n’est autre que la relique Dixon dis­pa­rue depuis 1946 — le frag­ment de cèdre tiré du conduit de la chambre de la Reine près d’un siècle et demi plus tôt. Elle dira, en sub­stance, qu’une fois les numé­ros iden­ti­fiés, elle a su ins­tan­ta­né­ment de quoi il s’a­gis­sait, et que l’ob­jet avait été caché à la vue de tous, dans la mau­vaise collection.

Il y a là une leçon qui déborde l’a­nec­dote. On se repré­sente tou­jours les grandes retrou­vailles archéo­lo­giques comme des scènes de désert, de pelles et de pous­sière, de tombes for­cées. Celle-ci s’est jouée dans le calme d’une réserve écos­saise, entre un registre et une boîte à cigares, grâce à l’œil d’une conser­va­trice qui refu­sait de croire qu’un objet égyp­tien n’a­vait rien à faire au rayon de l’A­sie. L’ob­jet le plus impro­ba­ble­ment pré­cieux qui soit — un débris venu du ventre de la pyra­mide de Khéops — avait tra­ver­sé le XXᵉ siècle enfer­mé dans un conte­nant à cigares, sous un dra­peau. Il n’at­ten­dait que d’être regar­dé par la bonne personne.

Le para­doxe du cèdre

Si la relique per­due valait tant qu’on la retrouve, ce n’est pas seule­ment pour son par­cours. C’est parce que, seule des trois, elle est en matière orga­nique, et donc datable. La pierre et le cuivre ne se datent pas au car­bone 14 ; le bois, si. Retrou­ver le cèdre, c’é­tait retrou­ver la pos­si­bi­li­té de mettre une date sur l’un des objets de la Grande Pyra­mide. On l’a donc fait ana­ly­ser sans tarder.

Le résul­tat a désar­çon­né tout le monde. La data­tion situe le bois entre 3341 et 3094 avant notre ère. Or Khéops a régné aux alen­tours de 2600 avant notre ère. Le cèdre est donc plus vieux que sa pyra­mide de plu­sieurs siècles — cinq, peut-être davan­tage. L’ob­jet cen­sé témoi­gner de la construc­tion pré­cède la construc­tion de l’é­qui­valent d’une quin­zaine de géné­ra­tions. On s’at­ten­dait à une confir­ma­tion ; on a récol­té une énigme supplémentaire.

Les spé­cia­listes d’A­ber­deen ont avan­cé deux expli­ca­tions, qui ne s’ex­cluent pas. La pre­mière tient à l’arbre lui-même. Un cèdre peut vivre très vieux ; le cœur d’un tronc plu­sieurs fois cen­te­naire porte un bois for­mé long­temps avant que l’arbre ne soit abat­tu. Si le frag­ment pro­vient du centre d’un très vieux cèdre, sa date de for­ma­tion peut aisé­ment devan­cer de plu­sieurs siècles son emploi sur le chan­tier. La seconde expli­ca­tion est d’ordre éco­no­mique et cultu­relle. Le bois, en Égypte, était rare et cher. Le pays n’a pas de grandes forêts ; il n’a jamais eu de vrais cèdres. Ces arbres-là pous­saient au Levant, sur les pentes du Liban, et il fal­lait les faire venir par mer, à grands frais, comme un pro­duit de luxe. Un tel bois, une fois arri­vé, on ne le gas­pillait pas : on le gar­dait, on le réem­ployait, on le trans­met­tait. Il n’est pas absurde qu’un mor­ceau de cèdre impor­té ait ser­vi, réser­vé, recou­pé pen­dant des décen­nies avant d’é­chouer, un jour, dans un conduit de la pyramide.

Cette his­toire de bois pré­cieux venu du Liban donne au frag­ment une réso­nance qui dépasse l’a­nec­dote de data­tion. C’est la même matière, le cèdre impor­té, qui a ser­vi à assem­bler la grande barque solaire de Khéops, ce navire de plus de qua­rante mètres démon­té et enfoui au pied de la pyra­mide, retrou­vé intact au XXᵉ siècle dans une fosse scel­lée. Le cèdre du Liban court ain­si tout au long de l’en­tre­prise de Khéops, du chan­tier au rituel funé­raire, comme un fil odo­rant reliant la mon­tagne levan­tine au pla­teau de Gizeh. Le petit frag­ment d’A­ber­deen n’est qu’un éclat de ce grand com­merce du bois, mais c’est un éclat qu’on peut tenir dans la main.

À quoi servaient-ils

Reste la ques­tion la plus simple et la plus tenace : à quoi ser­vaient ces trois objets. La réponse la plus sobre demeure celle des obser­va­teurs de 1872. Ce sont des outils. La boule — de dolé­rite, une pierre vol­ca­nique très dure, sou­vent décrite à tort comme du gra­nit — a pu ser­vir de per­cu­teur, de masse pour frap­per, ou de contre­poids, de plomb de fil à nive­ler. Les Égyp­tiens taillaient et dres­saient le gra­nit à coups de boules de dolé­rite, matière plus dure encore ; l’ob­jet est cohé­rent avec le geste des tailleurs de pierre. Le cro­chet de cuivre, ver­di par les mil­lé­naires, a pu être l’ex­tré­mi­té d’un ins­tru­ment, une pièce d’un méca­nisme de mesure ou d’un outil de menui­sier. Quant à la baguette de cèdre, on y a vu le reste d’une règle, d’un frag­ment d’é­querre ou de niveau, l’un de ces ins­tru­ments de bois avec les­quels on véri­fiait l’a­plomb et l’horizontale.

Prises ensemble, ces trois pièces com­posent quelque chose de très humble et de très émou­vant : non pas le mobi­lier d’un roi, mais l’é­qui­pe­ment des hommes qui ont construit son tom­beau. Une boule pour frap­per, un cro­chet pour accro­cher, une règle pour mesu­rer. La trousse d’un ouvrier, tom­bée par mégarde dans une fente et scel­lée là pour l’é­ter­ni­té par le mur qui mon­tait au-des­sus. On a bâti la plus colos­sale machine de pierre de l’An­ti­qui­té, et ce qu’il en reste à l’in­té­rieur, ce sont les outils, pas la gloire.

On a évi­dem­ment cher­ché mieux, et plus mys­té­rieux. Cer­tains ont vou­lu voir dans le cro­chet un ins­tru­ment rituel — un pesesh-kef, cet objet employé lors de la céré­mo­nie de « l’ou­ver­ture de la bouche », qui ren­dait au mort l’u­sage sym­bo­lique de ses sens et de sa parole. L’hy­po­thèse est sédui­sante, elle habille les objets de sens reli­gieux, mais elle repose sur peu. La forme du cro­chet ne l’im­pose pas. Il est plus hon­nête, et à mon sens plus beau, de s’en tenir à l’humble. Ce qui sur­vit d’une civi­li­sa­tion n’est presque jamais ce qu’elle aurait choi­si de nous trans­mettre. Elle nous lègue ses monu­ments et perd ses gens ; et puis, par acci­dent, elle nous res­ti­tue un manche d’ou­til, un déchet de chan­tier, une boule oubliée, et c’est par ce trou de ser­rure que nous entre­voyons la main réelle.

Les portes au bout des conduits

Il faut main­te­nant reve­nir aux conduits, car leur his­toire ne s’ar­rête pas à Dixon, et elle finit par rejoindre celle des reliques par un détail trou­blant. Ces boyaux étroits ont conti­nué de nar­guer les cher­cheurs pen­dant plus d’un siècle. On ne pou­vait ni y entrer, ni bien voir où ils menaient. Il a fal­lu attendre les robots.

En 1993, l’in­gé­nieur alle­mand Rudolf Gan­ten­brink construit un petit engin che­nillé, Upuaut‑2 — du nom d’un dieu cha­cal, « celui qui ouvre les che­mins » —, et l’en­voie remon­ter le conduit sud de la chambre de la Reine. Après une soixan­taine de mètres d’as­cen­sion dans un conduit à peine plus large qu’une boîte à chaus­sures, le robot arrive devant une petite dalle de cal­caire fin qui barre le pas­sage. Une porte minia­ture, d’une ving­taine de cen­ti­mètres de côté. Et sur cette porte, deux pièces de cuivre cor­ro­dées, deux tenons ver­dis, plan­tés dans la pierre. On l’ap­pel­le­ra « la porte de Gan­ten­brink ». Le monde s’en­flamme : y a‑t-il une chambre derrière ?

La suite est une longue patience de machines. En 2002, une équipe équi­pée par le Natio­nal Geo­gra­phic perce un petit trou dans la dalle et glisse une camé­ra : der­rière la pre­mière porte, il y a une seconde dalle. En 2011, le pro­jet Dje­di — du nom du magi­cien que la légende prête à la cour de Khéops — envoie une camé­ra arti­cu­lée, capable de regar­der de côté et der­rière les obs­tacles. Elle filme le revers de la porte, des marques d’ou­vriers tra­cées à l’ocre rouge, et sur­tout le dos des fameux tenons de cuivre, repliés, rabat­tus contre la pierre comme des boucles déco­ra­tives ou des poi­gnées. On découvre au pas­sage que le conduit nord pos­sède, lui aus­si, sa porte et ses tenons de cuivre.

Voi­là le détail qui fait rêver quand on a en tête les reliques Dixon. Du cuivre, encore, au fond de ces conduits. Un cro­chet de cuivre tiré du gra­vier en 1872 ; des tenons de cuivre plan­tés dans les portes plus haut. On ne peut rien conclure de ce rap­pro­che­ment — les objets ne se res­semblent pas, et rien ne prouve qu’ils appar­tiennent au même dis­po­si­tif. Mais l’es­prit relie mal­gré lui ces deux pré­sences de métal vert dans le noir, et l’on se prend à ima­gi­ner un sys­tème dont nous ne tenons plus que des frag­ments dis­per­sés : quelques bouts de cuivre en haut, un cro­chet en bas, et entre les deux quatre mille cinq cents ans d’ou­bli. La fonc­tion de ces conduits reste ouverte. On a pro­po­sé qu’ils fussent des voies rituelles pour l’âme du roi, diri­gées vers cer­taines étoiles ; le conduit sud de la chambre du Roi vise la région de la cein­ture d’O­rion, asso­ciée à Osi­ris, le conduit nord les étoiles cir­cum­po­laires, celles qui ne se couchent jamais. Sédui­santes pro­jec­tions, invé­ri­fiables, qui disent sur­tout notre besoin de don­ner une fin à ce qui n’en montre pas.

La pyra­mide conti­nue de livrer des vides

On pour­rait croire qu’a­près deux siècles de forages, de robots et de tomo­gra­phies, la Grande Pyra­mide n’a plus rien à cacher. C’est l’in­verse. Les der­nières années ont mon­tré qu’elle gar­dait encore, dans sa masse, des espaces que nul œil humain n’a­vait vus depuis sa construction.

La méthode a chan­gé du tout au tout depuis la bou­gie de Dixon. Depuis 2015, la mis­sion Scan­Py­ra­mids aus­culte le monu­ment sans y tou­cher, en comp­tant les muons — ces par­ti­cules nées de l’im­pact des rayons cos­miques dans la haute atmo­sphère, qui pleuvent en per­ma­nence sur la Terre et tra­versent la pierre. Là où il y a du vide, il en passe davan­tage. En pla­çant des détec­teurs autour et à l’in­té­rieur de la pyra­mide, on obtient une sorte de radio­gra­phie de sa den­si­té. En 2017, cette tech­nique a révé­lé, au-des­sus de la Grande Gale­rie, une vaste cavi­té incon­nue d’au moins trente mètres de long, bap­ti­sée le « grand vide ». En 2023, une autre ano­ma­lie, un cou­loir d’en­vi­ron neuf mètres logé der­rière les che­vrons de la face nord, a pu être confir­mée puis obser­vée à l’en­do­scope, par un mince trou : une gale­rie voû­tée que per­sonne n’a­vait contem­plée depuis que les bâtis­seurs l’a­vaient refer­mée. Aucune n’a livré de chambre secrète, ni de tré­sor, ni la momie de Khéops, qu’on n’a jamais retrou­vée. Ces vides res­tent des vides. Mais leur simple exis­tence prouve que le monu­ment n’a pas fini de se déro­ber à nos plans.

Il y a une conti­nui­té, presque une drô­le­rie, entre l’in­gé­nieur de 1872 qui glis­sait une baguette dans un conduit à la lueur d’une flamme, et les phy­si­ciens d’au­jourd’­hui qui lisent l’in­té­rieur de la pyra­mide dans la pluie des par­ti­cules cos­miques. Le geste est le même : pal­per l’in­vi­sible, cher­cher le creux der­rière le plein. Deux siècles d’ins­tru­ments séparent la bou­gie du détec­teur de muons, et le résul­tat est étran­ge­ment sem­blable — on trouve des espaces, on ne trouve pas le roi.

Trois riens

Voi­là donc tout ce que la plus grande tombe jamais bâtie a ren­du de son inté­rieur : un cro­chet de cuivre et une boule de dolé­rite dans une vitrine de Londres, un paquet d’é­clats de cèdre à Aber­deen, retrou­vés dans une boîte à cigares après soixante-dix ans d’ou­bli. Trois objets qui tien­draient tous les trois dans une seule main. Aucun ne vaut, mar­chan­de­ment, plus qu’un galet ; ensemble, ils sont sans prix, parce qu’ils sont tout ce qui reste.

Ce qui frappe, à la fin, ce n’est pas le mys­tère — il y en a, et il res­te­ra. C’est la dis­pro­por­tion, et le hasard. Une civi­li­sa­tion sou­lève six mil­lions de tonnes de pierre pour un homme, et de cette mon­tagne il ne nous par­vient que la trousse d’un ouvrier. Ces trois choses passent d’un conduit scel­lé à un fil de fer vic­to­rien, d’un salon anglais à un tiroir écos­sais, du bon rayon au mau­vais, et l’une d’elles échappe encore une fois à la mémoire des hommes, plan­quée sous un dra­peau impri­mé au cou­vercle d’une boîte à cigares. Il aura fal­lu qu’une conser­va­trice, un jour de réco­le­ment, refuse de croire qu’un mor­ceau d’É­gypte avait sa place au rayon de l’A­sie. Les objets qui tra­versent le temps ne sont jamais ceux qu’on aurait choi­sis ; ils sur­vivent par dis­trac­tion, et c’est peut-être pour cela qu’ils nous touchent tant.

0 Com­ments

Sub­mit a Com­ment

Your email address will not be publi­shed. Requi­red fields are mar­ked *

Tags de cet article: , , ,