Les reliques de Khéops
Trois objets dans la pyramide
Trois objets dans la pyramide de Khéops
Un crochet de cuivre, une boule de pierre, un fragment de cèdre : le seul butin jamais tiré de l’intérieur de la Grande Pyramide. Récit d’une dispersion qui va d’une nuit de 1872, à la bougie, jusqu’à une boîte à cigares oubliée dans les réserves d’un musée écossais.
On imagine toujours l’intérieur d’une pyramide comme un lieu plein. Les gravures romantiques nous ont habitués aux salles encombrées d’or, aux coffres, aux sarcophages ruisselants, aux amulettes semées sur le dallage. La réalité de la pyramide de Khéops est d’une autre nature, et bien plus difficile à admettre : c’est un immense volume de calcaire quasiment vide. Six millions de tonnes de pierre montées sur un peu moins de cent quarante mètres, le plus grand tombeau jamais construit par une main humaine, et à l’intérieur presque rien. Le sarcophage de granit de la chambre du Roi est nu, ébréché, sans couvercle. Aucune momie. Aucun mobilier funéraire. Aucune inscription dans les salles principales. On y entre comme dans une caisse dont on aurait tout retiré, et l’on ressort avec la sensation curieuse d’avoir visité une absence.
De cette masse close, en quarante-cinq siècles, il n’est sorti que trois objets. Non pas trois trésors — trois pauvretés. Un petit crochet de cuivre verdi, une boule de pierre dure grosse comme un poing d’enfant, et un morceau de bois de cèdre pas plus long que la main. On les appelle les reliques Dixon, du nom de l’ingénieur qui les a extraites en 1872. Ce sont les seuls artefacts jamais recueillis à l’intérieur de la Grande Pyramide, et leur histoire, depuis cette découverte, ressemble moins à une enquête archéologique qu’à un roman d’objets égarés : dispersés le soir même de leur trouvaille, perdus, retrouvés, reperdus, et l’un d’eux exhumé pour de bon en 2020 d’une boîte à cigares mal classée, à Aberdeen, dans le mauvais tiroir d’un musée.
1872, à la bougie
Il faut se figurer la scène telle qu’elle a dû être. Waynman Dixon est un ingénieur britannique, envoyé en Égypte pour des travaux, et gagné par la fièvre pyramidale qui saisit alors une partie de la bonne société victorienne. Cette fièvre a un foyer : l’astronome écossais Charles Piazzi Smyth, qui vient de passer des mois à mesurer la pyramide sous toutes ses coutures, persuadé d’y lire un système d’unités révélé, une prophétie chiffrée, une géométrie divine cachée dans les proportions du monument. On mesure alors la pyramide comme d’autres consultent les astres. Piazzi Smyth croit avoir identifié dans le monument une unité de longueur sacrée, le « pouce pyramidal », d’où il tire des calculs sur l’histoire du monde et l’avenir de l’humanité ; il publie des volumes entiers de tableaux, de moyennes et de coïncidences numériques. Cette pyramidologie, aujourd’hui rangée parmi les curiosités de l’esprit victorien, n’était pas une lubie marginale : elle mobilisait des ingénieurs, des astronomes, des pasteurs, tout un monde sérieux persuadé que la pierre gardait un message chiffré. Dixon appartient à cette mouvance ; c’est même pour vérifier certaines mesures qu’il se trouve, en septembre 1872, à l’intérieur, dans la chambre dite « de la Reine ». Il faut retenir ce paradoxe : les trois seuls objets jamais tirés de la Grande Pyramide l’ont été non par un archéologue en quête du passé, mais par un homme venu confirmer une prophétie mathématique. Il cherchait des chiffres ; il a trouvé des choses.
Cette chambre est une petite salle au cœur de la masse, plus bas et plus modeste que la chambre du Roi. Dixon y remarque, sur les parois nord et sud, des fissures qui n’ont l’air de rien. Un simple jeu dans le calcaire. Mais l’homme est méthodique : il glisse un fil de fer dans un joint de la maçonnerie et sent que, derrière, ça sonne creux. Il y a du vide. Avec l’aide de son ami le docteur James Grant — un médecin d’Aberdeen rencontré en Égypte, camarade d’exploration —, il attaque la paroi au ciseau. Sous les coups, la pierre cède et révèle l’entrée d’un conduit étroit qui s’enfonce dans le mur avant de remonter en biais vers le haut. Cherchant symétriquement sur la paroi opposée, il en trouve un second. Deux conduits, un au nord, un au sud, murés depuis toujours, que personne n’avait ouverts depuis que les ouvriers de Khéops avaient scellé la chambre.
Une bougie approchée de l’un des orifices vacille : il y a un courant d’air. Dixon introduit une longue tige dans le boyau et fouille à l’aveugle le gravier qui s’y est accumulé. Il en ramène trois choses. Un petit crochet de métal, une boule de pierre, et un fragment de bois qu’il décrit lui-même comme « semblable à du cèdre ». Trois objets dans le noir, au bout d’une baguette, tirés d’un conduit que nul n’avait rouvert depuis l’Ancien Empire. On a peine à imaginer le silence de ce moment-là, et la lueur jaune de la flamme sur ces trois débris qui n’avaient l’air d’être rien.
La trouvaille fait aussitôt du bruit. La revue Nature la signale, un journal illustré londonien la commente. Le verdict de l’époque est prudent et, au fond, juste : ces objets ressemblent à des instruments de chantier, des « poids et mesures » des bâtisseurs. La boule aurait servi de masse ou de contrepoids, le crochet et la baguette auraient été des outils. Rien de mystique là-dedans, malgré le décor. Simplement les affaires de travail d’hommes qui montaient des blocs, oubliées ou tombées dans un conduit voici quatre mille ans. Ce qui est vertigineux, ce n’est pas la valeur des objets — elle est nulle. C’est leur position. Ils gisaient dans un espace fermé depuis la construction. S’ils sont ce qu’ils paraissent, ils forment une capsule involontaire du chantier lui-même, la trace directe des ouvriers, et non le rebut d’un pillard venu longtemps après.
Des conduits qui ne mènent nulle part
Il faut s’arrêter un instant sur ces conduits, car c’est d’eux que dépend tout le sens de la découverte. On les appelle par commodité « conduits d’aération », mais c’est un abus de langage qui prête à sourire : ils n’aèrent rien du tout. Ceux de la chambre du Roi, plus haut, débouchent bien à l’air libre sur les faces de la pyramide. Ceux de la chambre de la Reine, eux, sont d’une autre espèce. Ils s’enfoncent dans la masse, montent en pente raide, et s’arrêtent. Ils ne ressortent nulle part. Et surtout, à leur base, ils avaient été bouchés, laissés invisibles derrière la paroi lisse de la chambre. C’est pourquoi personne ne les avait jamais vus avant que Dixon ne perce le mur.
Cette particularité change tout. Les grandes galeries de la pyramide ont été forcées, traversées, pillées dès l’Antiquité ; au IXᵉ siècle, le calife al-Ma’mun aurait fait percer, à coups de feu et de vinaigre sur le calcaire, un tunnel qui rejoignit les couloirs intérieurs et qui sert encore aujourd’hui d’entrée aux visiteurs. La légende veut qu’il ait espéré des trésors et n’ait trouvé qu’un sarcophage vide ; l’histoire, plus prosaïque, suggère que le tombeau avait déjà été visité et vidé bien avant lui, sans doute au terme de l’Ancien Empire, quand l’autorité royale s’effondra et que les nécropoles furent livrées aux pilleurs. Tout ce qui était accessible a donc été fouillé, vidé, retourné, et l’on ne saura jamais ce que la chambre du Roi contenait vraiment. Le vide de la Grande Pyramide n’est pas un vide d’origine : c’est le vide laissé par quarante siècles de mains cupides. Mais les conduits de la chambre de la Reine, scellés à leurs deux extrémités, avaient échappé à cette longue prédation. Ce que Dixon en a tiré n’avait donc pu y être déposé qu’au moment de la construction, ou peu s’en faut. C’est ce qui donne à ces trois riens leur poids démesuré : ils sont peut-être les seuls objets de la pyramide à n’avoir jamais été touchés par une main d’intrus, du jour où on a fermé la chambre jusqu’au ciseau de l’ingénieur victorien.
On saura plus tard que ces conduits gardaient d’autres surprises, et qu’ils n’avaient pas fini de résister aux curieux — mais j’y viendrai.
La dispersion
Ce qui arrive ensuite tient de la maladresse la plus ordinaire, celle qui perd tant de choses. Au lieu de rester ensemble, les trois objets se séparent aussitôt. Dixon garde pour lui la boule et le crochet. Grant emporte le morceau de bois. On se partage le butin entre amis, sans y voir malice, comme on se partagerait des cailloux ramassés sur une plage. Personne, sur le moment, ne se dit qu’il faudrait tenir ces choses ensemble, les inventorier, les confier à une institution. Elles quittent l’Égypte, franchissent la Méditerranée, et se dissolvent dans la vie privée de deux familles britanniques.
Puis elles disparaissent des radars. Pendant près d’un siècle, plus personne ne sait très bien où elles sont. Les érudits qui s’intéressent à la Grande Pyramide en connaissent l’existence par les articles de 1872, mais les objets eux-mêmes se sont évanouis dans des vitrines de salon, des cartons de succession, des tiroirs. Il faudra, dans les années 1990, la ténacité d’un chercheur — Robert Bauval — pour retrouver leur trace et remettre la main sur la boule et le crochet. Ceux-là finissent par gagner le British Museum, où ils sont aujourd’hui conservés, catalogués, minuscules et discrets parmi des dizaines de milliers de pièces égyptiennes. On peut passer devant sans les voir. Rien, à leur aspect, ne signale qu’ils viennent du cœur de la plus célèbre construction de l’humanité.
Le morceau de cèdre, lui, suit un autre chemin, et c’est le plus romanesque des trois. Grant était un fils d’Aberdeen, diplômé de son université. À sa mort, en 1895, sa collection égyptienne est léguée à cette université. Puis, en 1946, sa fille fait don au musée de l’établissement d’un « fragment de cèdre de cinq pouces ». L’objet entre ainsi dans les réserves d’une institution du nord de l’Écosse — et là, il se perd de nouveau. Non pas volé, non pas égaré au sens strict : simplement mal rangé. Enregistré, puis classé au mauvais endroit, il glisse hors de la mémoire du musée. Pendant plus de soixante-dix ans, l’un des trois seuls objets jamais sortis de la Grande Pyramide dort dans une réserve, à quelques kilomètres de la mer du Nord, sans que personne sache qu’il est là.
Une boîte à cigares à Aberdeen
L’affaire aurait pu en rester là indéfiniment. Les réserves des musées sont des cimetières patients, où sommeillent des objets dont plus personne ne connaît la portée. Ce qui a rouvert le dossier, c’est un travail obscur et méritoire entre tous : le récolement, cette vérification lente et fastidieuse par laquelle un musée reprend un à un les objets de ses collections pour confronter ce qu’il possède à ce que disent ses registres.
En 2020, c’est une conservatrice adjointe de l’université d’Aberdeen, Abeer Eladany, qui s’attelle à cette tâche ingrate. Née en Égypte, ayant travaillé sur des chantiers de fouilles dans son pays, elle passe en revue des objets curieusement rangés dans les collections asiatiques du musée — ce qui, pour une égyptologue de formation, sonne déjà faux. Parmi eux, une boîte à cigares. Sur le couvercle, un ancien drapeau égyptien. À l’intérieur, non pas un cèdre bien net, mais des fragments de bois : le morceau s’était brisé, avec le temps, en plusieurs éclats.
Elle relève les numéros d’inventaire. Elle les recoupe avec les archives égyptiennes de l’université. Et là, tout se met en place d’un coup. Ce paquet de bois cassé, rangé par erreur avec l’Asie, n’est autre que la relique Dixon disparue depuis 1946 — le fragment de cèdre tiré du conduit de la chambre de la Reine près d’un siècle et demi plus tôt. Elle dira, en substance, qu’une fois les numéros identifiés, elle a su instantanément de quoi il s’agissait, et que l’objet avait été caché à la vue de tous, dans la mauvaise collection.
Il y a là une leçon qui déborde l’anecdote. On se représente toujours les grandes retrouvailles archéologiques comme des scènes de désert, de pelles et de poussière, de tombes forcées. Celle-ci s’est jouée dans le calme d’une réserve écossaise, entre un registre et une boîte à cigares, grâce à l’œil d’une conservatrice qui refusait de croire qu’un objet égyptien n’avait rien à faire au rayon de l’Asie. L’objet le plus improbablement précieux qui soit — un débris venu du ventre de la pyramide de Khéops — avait traversé le XXᵉ siècle enfermé dans un contenant à cigares, sous un drapeau. Il n’attendait que d’être regardé par la bonne personne.
Le paradoxe du cèdre
Si la relique perdue valait tant qu’on la retrouve, ce n’est pas seulement pour son parcours. C’est parce que, seule des trois, elle est en matière organique, et donc datable. La pierre et le cuivre ne se datent pas au carbone 14 ; le bois, si. Retrouver le cèdre, c’était retrouver la possibilité de mettre une date sur l’un des objets de la Grande Pyramide. On l’a donc fait analyser sans tarder.
Le résultat a désarçonné tout le monde. La datation situe le bois entre 3341 et 3094 avant notre ère. Or Khéops a régné aux alentours de 2600 avant notre ère. Le cèdre est donc plus vieux que sa pyramide de plusieurs siècles — cinq, peut-être davantage. L’objet censé témoigner de la construction précède la construction de l’équivalent d’une quinzaine de générations. On s’attendait à une confirmation ; on a récolté une énigme supplémentaire.
Les spécialistes d’Aberdeen ont avancé deux explications, qui ne s’excluent pas. La première tient à l’arbre lui-même. Un cèdre peut vivre très vieux ; le cœur d’un tronc plusieurs fois centenaire porte un bois formé longtemps avant que l’arbre ne soit abattu. Si le fragment provient du centre d’un très vieux cèdre, sa date de formation peut aisément devancer de plusieurs siècles son emploi sur le chantier. La seconde explication est d’ordre économique et culturelle. Le bois, en Égypte, était rare et cher. Le pays n’a pas de grandes forêts ; il n’a jamais eu de vrais cèdres. Ces arbres-là poussaient au Levant, sur les pentes du Liban, et il fallait les faire venir par mer, à grands frais, comme un produit de luxe. Un tel bois, une fois arrivé, on ne le gaspillait pas : on le gardait, on le réemployait, on le transmettait. Il n’est pas absurde qu’un morceau de cèdre importé ait servi, réservé, recoupé pendant des décennies avant d’échouer, un jour, dans un conduit de la pyramide.
Cette histoire de bois précieux venu du Liban donne au fragment une résonance qui dépasse l’anecdote de datation. C’est la même matière, le cèdre importé, qui a servi à assembler la grande barque solaire de Khéops, ce navire de plus de quarante mètres démonté et enfoui au pied de la pyramide, retrouvé intact au XXᵉ siècle dans une fosse scellée. Le cèdre du Liban court ainsi tout au long de l’entreprise de Khéops, du chantier au rituel funéraire, comme un fil odorant reliant la montagne levantine au plateau de Gizeh. Le petit fragment d’Aberdeen n’est qu’un éclat de ce grand commerce du bois, mais c’est un éclat qu’on peut tenir dans la main.
À quoi servaient-ils
Reste la question la plus simple et la plus tenace : à quoi servaient ces trois objets. La réponse la plus sobre demeure celle des observateurs de 1872. Ce sont des outils. La boule — de dolérite, une pierre volcanique très dure, souvent décrite à tort comme du granit — a pu servir de percuteur, de masse pour frapper, ou de contrepoids, de plomb de fil à niveler. Les Égyptiens taillaient et dressaient le granit à coups de boules de dolérite, matière plus dure encore ; l’objet est cohérent avec le geste des tailleurs de pierre. Le crochet de cuivre, verdi par les millénaires, a pu être l’extrémité d’un instrument, une pièce d’un mécanisme de mesure ou d’un outil de menuisier. Quant à la baguette de cèdre, on y a vu le reste d’une règle, d’un fragment d’équerre ou de niveau, l’un de ces instruments de bois avec lesquels on vérifiait l’aplomb et l’horizontale.
Prises ensemble, ces trois pièces composent quelque chose de très humble et de très émouvant : non pas le mobilier d’un roi, mais l’équipement des hommes qui ont construit son tombeau. Une boule pour frapper, un crochet pour accrocher, une règle pour mesurer. La trousse d’un ouvrier, tombée par mégarde dans une fente et scellée là pour l’éternité par le mur qui montait au-dessus. On a bâti la plus colossale machine de pierre de l’Antiquité, et ce qu’il en reste à l’intérieur, ce sont les outils, pas la gloire.
On a évidemment cherché mieux, et plus mystérieux. Certains ont voulu voir dans le crochet un instrument rituel — un pesesh-kef, cet objet employé lors de la cérémonie de « l’ouverture de la bouche », qui rendait au mort l’usage symbolique de ses sens et de sa parole. L’hypothèse est séduisante, elle habille les objets de sens religieux, mais elle repose sur peu. La forme du crochet ne l’impose pas. Il est plus honnête, et à mon sens plus beau, de s’en tenir à l’humble. Ce qui survit d’une civilisation n’est presque jamais ce qu’elle aurait choisi de nous transmettre. Elle nous lègue ses monuments et perd ses gens ; et puis, par accident, elle nous restitue un manche d’outil, un déchet de chantier, une boule oubliée, et c’est par ce trou de serrure que nous entrevoyons la main réelle.
Les portes au bout des conduits
Il faut maintenant revenir aux conduits, car leur histoire ne s’arrête pas à Dixon, et elle finit par rejoindre celle des reliques par un détail troublant. Ces boyaux étroits ont continué de narguer les chercheurs pendant plus d’un siècle. On ne pouvait ni y entrer, ni bien voir où ils menaient. Il a fallu attendre les robots.
En 1993, l’ingénieur allemand Rudolf Gantenbrink construit un petit engin chenillé, Upuaut‑2 — du nom d’un dieu chacal, « celui qui ouvre les chemins » —, et l’envoie remonter le conduit sud de la chambre de la Reine. Après une soixantaine de mètres d’ascension dans un conduit à peine plus large qu’une boîte à chaussures, le robot arrive devant une petite dalle de calcaire fin qui barre le passage. Une porte miniature, d’une vingtaine de centimètres de côté. Et sur cette porte, deux pièces de cuivre corrodées, deux tenons verdis, plantés dans la pierre. On l’appellera « la porte de Gantenbrink ». Le monde s’enflamme : y a‑t-il une chambre derrière ?
La suite est une longue patience de machines. En 2002, une équipe équipée par le National Geographic perce un petit trou dans la dalle et glisse une caméra : derrière la première porte, il y a une seconde dalle. En 2011, le projet Djedi — du nom du magicien que la légende prête à la cour de Khéops — envoie une caméra articulée, capable de regarder de côté et derrière les obstacles. Elle filme le revers de la porte, des marques d’ouvriers tracées à l’ocre rouge, et surtout le dos des fameux tenons de cuivre, repliés, rabattus contre la pierre comme des boucles décoratives ou des poignées. On découvre au passage que le conduit nord possède, lui aussi, sa porte et ses tenons de cuivre.
Voilà le détail qui fait rêver quand on a en tête les reliques Dixon. Du cuivre, encore, au fond de ces conduits. Un crochet de cuivre tiré du gravier en 1872 ; des tenons de cuivre plantés dans les portes plus haut. On ne peut rien conclure de ce rapprochement — les objets ne se ressemblent pas, et rien ne prouve qu’ils appartiennent au même dispositif. Mais l’esprit relie malgré lui ces deux présences de métal vert dans le noir, et l’on se prend à imaginer un système dont nous ne tenons plus que des fragments dispersés : quelques bouts de cuivre en haut, un crochet en bas, et entre les deux quatre mille cinq cents ans d’oubli. La fonction de ces conduits reste ouverte. On a proposé qu’ils fussent des voies rituelles pour l’âme du roi, dirigées vers certaines étoiles ; le conduit sud de la chambre du Roi vise la région de la ceinture d’Orion, associée à Osiris, le conduit nord les étoiles circumpolaires, celles qui ne se couchent jamais. Séduisantes projections, invérifiables, qui disent surtout notre besoin de donner une fin à ce qui n’en montre pas.
La pyramide continue de livrer des vides
On pourrait croire qu’après deux siècles de forages, de robots et de tomographies, la Grande Pyramide n’a plus rien à cacher. C’est l’inverse. Les dernières années ont montré qu’elle gardait encore, dans sa masse, des espaces que nul œil humain n’avait vus depuis sa construction.
La méthode a changé du tout au tout depuis la bougie de Dixon. Depuis 2015, la mission ScanPyramids ausculte le monument sans y toucher, en comptant les muons — ces particules nées de l’impact des rayons cosmiques dans la haute atmosphère, qui pleuvent en permanence sur la Terre et traversent la pierre. Là où il y a du vide, il en passe davantage. En plaçant des détecteurs autour et à l’intérieur de la pyramide, on obtient une sorte de radiographie de sa densité. En 2017, cette technique a révélé, au-dessus de la Grande Galerie, une vaste cavité inconnue d’au moins trente mètres de long, baptisée le « grand vide ». En 2023, une autre anomalie, un couloir d’environ neuf mètres logé derrière les chevrons de la face nord, a pu être confirmée puis observée à l’endoscope, par un mince trou : une galerie voûtée que personne n’avait contemplée depuis que les bâtisseurs l’avaient refermée. Aucune n’a livré de chambre secrète, ni de trésor, ni la momie de Khéops, qu’on n’a jamais retrouvée. Ces vides restent des vides. Mais leur simple existence prouve que le monument n’a pas fini de se dérober à nos plans.
Il y a une continuité, presque une drôlerie, entre l’ingénieur de 1872 qui glissait une baguette dans un conduit à la lueur d’une flamme, et les physiciens d’aujourd’hui qui lisent l’intérieur de la pyramide dans la pluie des particules cosmiques. Le geste est le même : palper l’invisible, chercher le creux derrière le plein. Deux siècles d’instruments séparent la bougie du détecteur de muons, et le résultat est étrangement semblable — on trouve des espaces, on ne trouve pas le roi.
Trois riens
Voilà donc tout ce que la plus grande tombe jamais bâtie a rendu de son intérieur : un crochet de cuivre et une boule de dolérite dans une vitrine de Londres, un paquet d’éclats de cèdre à Aberdeen, retrouvés dans une boîte à cigares après soixante-dix ans d’oubli. Trois objets qui tiendraient tous les trois dans une seule main. Aucun ne vaut, marchandement, plus qu’un galet ; ensemble, ils sont sans prix, parce qu’ils sont tout ce qui reste.
Ce qui frappe, à la fin, ce n’est pas le mystère — il y en a, et il restera. C’est la disproportion, et le hasard. Une civilisation soulève six millions de tonnes de pierre pour un homme, et de cette montagne il ne nous parvient que la trousse d’un ouvrier. Ces trois choses passent d’un conduit scellé à un fil de fer victorien, d’un salon anglais à un tiroir écossais, du bon rayon au mauvais, et l’une d’elles échappe encore une fois à la mémoire des hommes, planquée sous un drapeau imprimé au couvercle d’une boîte à cigares. Il aura fallu qu’une conservatrice, un jour de récolement, refuse de croire qu’un morceau d’Égypte avait sa place au rayon de l’Asie. Les objets qui traversent le temps ne sont jamais ceux qu’on aurait choisis ; ils survivent par distraction, et c’est peut-être pour cela qu’ils nous touchent tant.
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