Palimpsestes sacrés
Ces édifices qui ont changé de dieu
La patience de la pierre
Il existe une catégorie de bâtiments qui ne se laissent jamais réduire à une seule histoire. On y entre pour prier un dieu et l’on y devine, sous la chaux, sous les tapis, derrière les rideaux, la trace obstinée d’un autre. Basiliques devenues mosquées, mosquées devenues cathédrales, synagogues devenues églises puis musées, chapelles protestantes devenues synagogues puis mosquées : ces édifices convertis forment une famille étrange et dispersée, d’Istanbul à Cordoue, de Damas à Londres, d’Athènes à Ayodhya.
Le mot qui leur convient le mieux est celui que les paléographes emploient pour les manuscrits grattés et réécrits : palimpseste. Sur un parchemin trop coûteux pour être jeté, on effaçait le texte ancien afin d’en copier un nouveau ; mais l’effacement n’était jamais parfait, et les siècles, ou les lampes à ultraviolets, finissaient par faire remonter l’écriture première sous la seconde. Les édifices convertis fonctionnent exactement ainsi. Le mihrab de Cordoue affleure sous la cathédrale, la Déisis byzantine sous les médaillons calligraphiés de Sainte-Sophie, les inscriptions hébraïques sous les autels de Tolède, la devise latine des huguenots sur la façade d’une mosquée de l’East End londonien.
Ces bâtiments racontent moins l’histoire des religions que celle des empires. Car un sanctuaire ne change presque jamais de culte par conversion des cœurs : il change de culte par bascule du pouvoir. Le calendrier des grandes conversions architecturales est un calendrier militaire et migratoire — 706 à Damas, 1236 à Cordoue, 1453 à Constantinople, 1492 et 1391 en Espagne, 1570 à Chypre, 1832 à Alger, 1962 en sens inverse, 2020 à Istanbul encore. Chaque date est celle d’une conquête, d’une reconquête, d’un exode ou d’une décolonisation. L’architecture sacrée est le trophée le plus visible qu’un vainqueur puisse s’approprier : plus durable qu’un drapeau, plus éloquent qu’un traité.
Et pourtant — c’est le paradoxe que cet inventaire voudrait faire sentir — la conversion, si violente soit-elle symboliquement, est souvent ce qui sauve le bâtiment. La chaux ottomane a préservé les mosaïques byzantines mieux que ne l’aurait fait l’abandon ; la consécration chrétienne a maintenu debout la salle hypostyle de Cordoue quand tant de mosquées d’al-Andalus furent rasées ; l’usage cultuel continu a protégé des édifices que la désaffection aurait livrés aux carrières de pierre. Le Parthénon, lui, a été détruit précisément pendant qu’il servait — de poudrière.
Voici donc un inventaire, forcément incomplet, de ces monuments à double ou triple fond. Il commence là où il doit commencer : sous la plus grande coupole de l’Antiquité tardive.
I. Sainte-Sophie d’Istanbul : le paradigme
Tout commence, et tout revient toujours, à Sainte-Sophie. Non qu’elle soit la première église convertie en mosquée — Damas l’a précédée de sept siècles —, mais parce qu’elle est devenue le modèle, la référence obligée, le mot de passe de toutes les querelles ultérieures. Quand on discute aujourd’hui du statut de la Mezquita de Cordoue ou de l’église de Chora, c’est toujours, explicitement ou non, par rapport à elle.
La Grande Église (537‑1453)
L’édifice actuel est la troisième Sainte-Sophie. La première, inaugurée en 360 sous Constance II, brûla lors des émeutes qui suivirent l’exil de Jean Chrysostome en 404 ; la deuxième, consacrée en 415 par Théodose II, brûla à son tour pendant la sédition Nika de janvier 532, qui faillit coûter son trône à Justinien. L’empereur, ayant noyé la révolte dans le sang de l’Hippodrome, décida de reconstruire plus grand que tout ce qui avait jamais existé. Il confia le chantier non à des architectes de métier mais à deux savants, le physicien Anthémius de Tralles et le géomètre Isidore de Milet — le choix dit assez l’ambition : il s’agissait de résoudre un problème que la tradition constructive ne savait pas résoudre, poser une coupole de trente et un mètres de diamètre sur un plan basilical, à cinquante-cinq mètres du sol, portée par quatre pendentifs et une couronne de quarante fenêtres qui la font paraître suspendue. Cinq ans et dix mois de travaux, dix mille ouvriers selon les sources, des colonnes de porphyre et de marbre vert antique rapportées de tout l’Empire. À la consécration, le 27 décembre 537, Justinien aurait prononcé le mot fameux : « Salomon, je t’ai vaincu. » La phrase est probablement une invention postérieure — elle apparaît dans un récit tardif —, mais elle dit exactement ce que le bâtiment voulait dire.
La coupole s’effondra partiellement dès 558, ébranlée par deux séismes ; Isidore le Jeune, neveu du premier, la rebâtit plus haute de quelques mètres, telle qu’on la voit aujourd’hui, réparée et rapiécée après chaque tremblement de terre (989, 1346). Pendant plus de neuf siècles, la Megalè Ekklèsia — la Grande Église, on ne disait pas autre chose — fut la cathédrale du patriarcat, le lieu du couronnement des empereurs, le centre liturgique de l’orthodoxie. C’est sous sa coupole que les envoyés du prince Vladimir de Kiev, vers 987, ne surent plus, selon la Chronique des temps passés, « s’ils étaient au ciel ou sur la terre » — et la Russie devint orthodoxe. C’est sur son ambon que fut déposée, le 16 juillet 1054, la bulle d’excommunication du cardinal Humbert : le schisme entre Rome et Constantinople a pour décor Sainte-Sophie. Et c’est elle que les croisés de la quatrième croisade pillèrent méthodiquement en avril 1204, installant, dit Nicétas Choniatès, une prostituée sur le trône patriarcal.
La mosquée impériale (1453–1934)
Le mardi 29 mai 1453, au terme de cinquante-trois jours de siège, Constantinople tombe. Mehmed II, vingt et un ans, entre dans la ville et se rend directement à Sainte-Sophie, où s’était réfugiée une foule de fidèles. Les chroniqueurs — Doukas côté grec, Tursun Beg côté ottoman — rapportent qu’il arrêta le pillage de l’édifice, y fit monter un muezzin pour l’appel à la prière, et y accomplit lui-même la première prière. La conversion fut donc immédiate, le jour même de la conquête : geste juridique autant que religieux, car dans le droit de la guerre islamique classique, la principale église d’une ville prise d’assaut revenait au vainqueur. Sainte-Sophie devint Ayasofya Camii, mosquée impériale, dotée d’un waqf, une fondation pieuse qui assurait son entretien.
Les Ottomans ne l’ont pas défigurée : ils l’ont adoptée, entretenue, consolidée — et, à leur manière, continuée. Un premier minaret de bois, puis quatre minarets de pierre, dont deux dus à Sinan, le plus grand architecte de l’Empire, qui ajouta aussi les contreforts massifs sans lesquels l’édifice ne serait sans doute plus debout. Un mihrab fut placé dans l’abside, légèrement désaxé vers La Mecque — l’édifice, lui, reste orienté vers Jérusalem, et cette torsion de quelques degrés, visible dans l’alignement des tapis, est peut-être le plus éloquent résumé de toute cette histoire. Les mosaïques figuratives furent progressivement recouvertes de chaux et de plâtre — progressivement : les voyageurs occidentaux du XVIe siècle en voyaient encore beaucoup —, ce qui, paradoxe bien connu des restaurateurs, les protégea de la lumière, des retouches et des iconoclasmes. Au XIXe siècle, le sultan Abdülmecid confia aux frères Gaspare et Giuseppe Fossati, architectes tessinois, une grande restauration (1847–1849) au cours de laquelle les mosaïques furent brièvement dégagées, relevées en dessins — précieuse documentation —, puis recouvertes à nouveau ; c’est de cette campagne que datent les huit immenses médaillons circulaires calligraphiés par Kazasker Mustafa İzzet Efendi, portant les noms d’Allah, du Prophète, des quatre premiers califes et des deux petits-fils de Mahomet — sept mètres et demi de diamètre, les plus grandes calligraphies du monde islamique.
Le musée (1934–2020)
Le 24 novembre 1934, le conseil des ministres de la jeune République turque, sous la signature de Mustafa Kemal, décide la transformation de la mosquée en musée. Geste laïc, cohérent avec l’abolition du califat (1924) et la fermeture des confréries ; geste diplomatique aussi, au moment où la Turquie kémaliste cherche sa place dans le concert des nations et veut offrir au monde un symbole d’ouverture. Dès 1931, Atatürk avait autorisé l’Américain Thomas Whittemore et son Byzantine Institute à dégager les mosaïques : réapparurent alors la Déisis du XIIIe siècle — ce Christ au regard las entre la Vierge et le Baptiste, l’un des sommets absolus de la peinture byzantine —, la Théotokos de l’abside (867), les panneaux impériaux des galeries, Constantin et Justinien offrant à la Vierge la ville et l’église. Pendant quatre-vingt-six ans, Sainte-Sophie fut ce lieu unique au monde où le Pantocrator et le nom d’Allah se regardaient sous la même coupole, où l’on pouvait lire d’un seul regard mille cinq cents ans d’histoire sans qu’aucune strate n’efface l’autre. Pour beaucoup de visiteurs — et pour l’UNESCO, qui inscrivit les zones historiques d’Istanbul au patrimoine mondial en 1985 —, ce statut de musée était devenu consubstantiel au monument.
La mosquée, à nouveau (depuis 2020)
Il ne l’était pas pour tout le monde. La reconversion de Sainte-Sophie fut une revendication constante des milieux islamistes et nationalistes turcs depuis les années 1950 — le poète Necip Fazıl Kısakürek en avait fait un cri de ralliement. Le 10 juillet 2020, le Conseil d’État turc annula le décret de 1934, jugeant que l’édifice, propriété inaliénable du waqf de Mehmed II, ne pouvait être affecté qu’à l’usage voulu par son fondateur ; le président Erdoğan signa dans l’heure le décret de réouverture au culte. Le 24 juillet 2020 — date choisie : anniversaire du traité de Lausanne —, la première prière du vendredi rassembla des dizaines de milliers de fidèles. Les protestations furent nombreuses — l’UNESCO, la Grèce, le patriarcat œcuménique, le pape François se disant « très affligé » —, sans effet.
Le régime actuel du monument est un compromis élaboré par touches successives. Les mosaïques du naos sont voilées de rideaux pendant les prières, découvertes en dehors ; depuis janvier 2024, les circuits sont séparés — entrée gratuite pour le culte au rez-de-chaussée, entrée payante pour les visiteurs étrangers, cantonnés à la galerie supérieure. Et depuis avril 2025, l’édifice connaît la plus vaste campagne de restauration de son histoire : consolidation antisismique du dôme et des minarets, remplacement des couvertures de plomb, avec une plateforme d’acier de plus de quarante mètres de haut portée par quatre piliers intérieurs, conçue pour permettre la poursuite simultanée du culte, des visites et du chantier. Après le séisme dévastateur de 2023 dans le sud du pays, et dans l’attente du « grand tremblement de terre » annoncé sur la faille nord-anatolienne, la Turquie blinde son monument le plus célèbre. Sainte-Sophie aura donc été église pendant 916 ans, mosquée pendant 481 ans, musée pendant 86 ans, et mosquée à nouveau. Aucun autre bâtiment au monde ne porte un tel curriculum.
II. Saint-Sauveur-in-Chora : la réplique sismique
À deux kilomètres de là, contre les murailles de Théodose, dans le quartier d’Edirnekapı, l’église Saint-Sauveur-in-Chora a suivi la trajectoire de Sainte-Sophie avec un temps de retard, à chaque étape, comme une réplique suit un séisme : mosquée un demi-siècle après elle, musée un quart de siècle après elle, mosquée à nouveau un mois après elle.
Le nom d’abord, qui est un petit poème théologique. « In Chora » — en tè chôra, « à la campagne » — parce que le monastère primitif, fondé au VIe siècle, se trouvait hors les murs de Constantin ; quand la muraille de Théodose englobe le site, le nom demeure, mais les Byzantins, qui ne résistaient jamais à un jeu de mots sacré, le retournent : dans les mosaïques de l’église, le Christ est appelé chôra tôn zôntôn, « le Pays des vivants », et la Vierge chôra tou achôrètou, « le Réceptacle de l’Incontenable ». L’édifice hors les murs devient la métaphore de Dieu contenu dans un corps.
L’église actuelle est pour l’essentiel une reconstruction du XIe siècle (Marie Doukaina, belle-mère d’Alexis Ier Comnène), remaniée au XIIe. Mais ce qui fait d’elle l’un des lieux majeurs de l’art universel date des années 1315–1321, quand Théodore Métochite — grand logothète, c’est-à-dire premier ministre d’Andronic II, et l’un des esprits les plus savants de son temps — la restaure et la dote d’un décor complet de mosaïques et de fresques. Il s’y fit représenter au-dessus de la porte du naos, agenouillé, coiffé d’un énorme turban rayé, offrant la maquette de son église au Christ : le portrait du donateur le plus célèbre de Byzance. Les deux narthex déroulent en mosaïque les cycles de la vie de la Vierge et de l’enfance du Christ, avec une grâce narrative, un sens du paysage et du mouvement qui annoncent — certains disent : égalent — Giotto, exactement contemporain. Et dans la chapelle funéraire latérale, le parecclésion, la fresque de l’Anastasis montre un Christ en blanc, auréolé d’une mandorle étoilée, arrachant Adam et Ève à leurs sarcophages avec une violence de danseur, les portes de l’Enfer gisant brisées sous ses pieds. Métochite finit sa vie moine dans son propre monastère, ruiné par une disgrâce politique — enterré sous ses fresques.
En 1511, un demi-siècle après la conquête, le grand vizir Atik Ali Pacha convertit l’église en mosquée : Kariye Camii. Un minaret remplace le clocher, les mosaïques sont voilées de chaux et de boiseries — sans acharnement particulier ; les voyageurs en signalent régulièrement des fragments visibles. En 1948, l’édifice ferme pour une longue restauration menée par le Byzantine Institute et Dumbarton Oaks, qui dégage l’ensemble du décor ; en 1958, il rouvre comme musée, sur le modèle de Sainte-Sophie. Puis, en août 2020, un mois après sa grande sœur, un décret présidentiel le reconvertit en mosquée. Suivent quatre ans de travaux et de flou, et la réouverture au culte le 6 mai 2024, célébrée par le président Erdoğan depuis Ankara. Le compromis retenu ressemble à celui de Sainte-Sophie, en plus favorable au visiteur : l’espace de prière est aménagé dans le naos, dont les trois mosaïques sont masquées par des rideaux imitant le marbre, mais l’essentiel du décor — les narthex, le parecclésion — reste accessible ; depuis août 2024, les visiteurs étrangers acquittent un droit d’entrée, les fidèles entrent librement. Les historiens de l’art retiennent leur souffle : les fresques paléologues comptent parmi les surfaces peintes les plus fragiles d’Europe, et l’humidité de milliers de visiteurs et de fidèles n’est pas leur alliée.
III. Istanbul, l’inventaire discret
La capitale ottomane est à elle seule un répertoire presque complet du genre — on y compte plusieurs dizaines d’églises byzantines converties, des plus illustres aux plus humbles, et chacune raconte une variante de la même histoire.
L’église des Saints-Serge-et-Bacchus, d’abord, élevée vers 530 par Justinien et Théodora avant même Sainte-Sophie, à quelques pas du palais impérial : un octogone inscrit dans un quadrilatère irrégulier, coiffé d’une coupole à pans, avec un entablement sculpté portant encore l’inscription dédicatoire en l’honneur du couple impérial et de saint Serge. Sa parenté formelle avec la Grande Église lui vaut depuis des siècles son surnom turc, Küçük Ayasofya Camii, la « Petite Sainte-Sophie ». Elle fut convertie vers 1506–1513 par Hüseyin Ağa, chef des eunuques blancs du palais de Bayezid II, dont le türbe s’adosse à l’édifice. C’est aujourd’hui une mosquée de quartier paisible, blanchie, aimée des connaisseurs précisément parce que les foules l’ignorent.
L’église de la Théotokos Pammakaristos — la Vierge « Toute-Bienheureuse » — offre un cas plus singulier : après la conquête, elle ne fut pas convertie immédiatement mais devint, de 1456 à 1587, le siège même du patriarcat œcuménique, que Mehmed II avait maintenu et réinstallé. C’est dans son enceinte que le sultan venait, dit-on, s’entretenir avec le patriarche Gennadios Scholarios de théologie comparée. En 1591, Mourad III la convertit en mosquée sous le nom de Fethiye Camii, « mosquée de la Conquête », pour commémorer ses victoires sur la Perse — le patriarcat, chassé, finit par s’installer au Phanar, où il demeure. Le parecclésion funéraire, aux mosaïques dorées du XIVe siècle (un Pantocrator entouré des prophètes, un Baptême admirable), a été restauré et fonctionne comme musée, tandis que la nef principale sert au culte : le bâtiment est aujourd’hui, à lui seul, moitié mosquée, moitié musée.
Le monastère du Pantocrator, devenu Zeyrek Camii, est la plus vaste église byzantine d’Istanbul après Sainte-Sophie : trois églises accolées, bâties entre 1118 et 1136 par l’empereur Jean II Comnène et l’impératrice Irène, nécropole de la dynastie — Manuel Ier y reposait sous une dalle de pierre noire censée être celle de l’Onction du Christ. Convertie après 1453 et nommée d’après le savant Molla Zeyrek qui y enseigna, elle a retrouvé, au terme d’une restauration achevée dans les années 2010, ses volumes et son pavement d’opus sectile. Le Myrelaion, petite église palatine élevée vers 920 par Romain Ier Lécapène au-dessus d’une rotonde antique transformée en citerne, est devenu Bodrum Camii — la « mosquée de la Cave ». Et l’Arap Camii, dans Galata, ajoute une couche que personne n’attend : c’est une église gothique — San Domenico, bâtie par les Dominicains génois vers 1325, avec son clocher-porche à l’italienne devenu minaret carré. Convertie sous Bayezid II, elle fut affectée, selon la tradition qui lui vaut son nom de « mosquée des Arabes », aux musulmans d’al-Andalus réfugiés à Istanbul après 1492 : une mosquée gothique pour les exilés d’Espagne, dans une ville prise aux Grecs — trois déracinements sous un même toit.
Le contre-exemple confirme la règle : Sainte-Irène, la deuxième église de Justinien, ne fut jamais convertie en mosquée. Enclose dès la conquête dans la première cour du palais de Topkapı, elle servit d’arsenal et de dépôt des trophées militaires, puis de premier musée ottoman au XIXe siècle, et aujourd’hui de salle de concert à l’acoustique fameuse. Elle n’a donc ni minaret, ni mihrab, ni mosaïques dégagées — l’iconoclasme byzantin du VIIIe siècle avait déjà fait le vide, ne laissant dans l’abside qu’une immense croix noire sur fond d’or, involontaire manifeste d’art minimal.
IV. Damas : quatre religions en couches
Si Sainte-Sophie est le paradigme de la conversion, la Grande Mosquée des Omeyyades de Damas en est la version stratigraphique — non pas un édifice converti, mais un site converti quatre fois, où chaque religion a bâti dans les murs de la précédente.
Au commencement, un sanctuaire araméen dédié à Hadad, dieu de l’orage, attesté dès le IXe siècle avant notre ère. Les Romains le reconstruisent en temple colossal de Jupiter Damascénien — l’un des plus grands sanctuaires du Proche-Orient, dont l’enceinte extérieure, le péribole, et les propylées monumentaux encadrent toujours la mosquée actuelle : le fidèle qui entre aujourd’hui par le souk al-Hamidiyya passe sous les colonnes corinthiennes du temple païen. À la fin du IVe siècle, Théodose ferme le temple et y installe une cathédrale dédiée à saint Jean-Baptiste, dont Damas conserve, dit-on, la tête — relique majeure de la chrétienté orientale.
En 635, Damas se rend aux armées arabes par traité, et non d’assaut : nuance juridique capitale, car elle garantit aux chrétiens la conservation de leurs églises. S’ensuit une situation extraordinaire, documentée par les chroniqueurs arabes : pendant environ soixante-dix ans, chrétiens et musulmans se partagent l’enceinte sacrée, les uns conservant leur cathédrale, les autres priant dans une partie de la cour. Deux cultes, un seul mur d’enceinte — l’arrangement dura trois générations.
En 705–706, le calife al-Walid Ier, au faîte de la puissance omeyyade, décide d’y bâtir la mosquée de l’Empire. Il négocie avec les chrétiens la cession de la cathédrale — rachat contre compensation et garantie des autres églises de la ville, disent certaines sources ; confiscation à peine dédommagée, disent d’autres —, la fait démolir et élève en une dizaine d’années l’édifice fondateur de l’architecture religieuse islamique : une vaste cour à portiques, une salle de prière à trois nefs parallèles au mur qibla, coupée d’un transept axial à coupole — schéma qui sera imité de Cordoue à l’Asie centrale. Les murs se couvrent de mosaïques à fond d’or, exécutées par des artisans de tradition byzantine : des paysages de rêve, rivières, villes, palais et arbres immenses, sans une seule figure humaine ou animale — le paradis coranique traduit dans la langue picturale de Constantinople. Le panneau dit du Barada, du nom de la rivière de Damas, en est le fragment le plus célèbre.
Et voici le détail vertigineux : au milieu de la salle de prière se dresse toujours un édicule à coupole qui abrite, selon la tradition, le chef de saint Jean-Baptiste — Yahya ibn Zakariya pour l’islam, qui le vénère comme prophète. Les fidèles musulmans prient autour, les pèlerins chrétiens s’y recueillent ; en mai 2001, Jean-Paul II s’y arrêta, première visite d’un pape dans une mosquée. Le minaret sud-est porte le nom de minaret de Jésus : la tradition damascène veut que ce soit là que ‘Issa redescendra à la fin des temps. Le bâtiment n’a pas seulement changé de culte : il les a empilés, et il en garde tous les étages ouverts.
V. Cordoue : la cathédrale dans la mosquée
La Grande Mosquée de Cordoue inverse le sens de circulation habituel de cette histoire : ici, c’est l’islam qui bâtit et le christianisme qui convertit — et le résultat est le plus étrange monument composite d’Europe.
La mosquée des Omeyyades d’Occident (786‑1236)
Le fondateur est un survivant. Abd al-Rahman Ier, prince omeyyade échappé au massacre de sa dynastie par les Abbassides en 750, traverse le Maghreb en fugitif et refonde à Cordoue, en 756, un émirat indépendant. Trente ans plus tard, en 785–786, il entreprend la grande mosquée — sur un site que la tradition dit occupé par la basilique wisigothique Saint-Vincent, que les musulmans auraient d’abord partagée avec les chrétiens, comme à Damas, avant de la racheter. Le récit est suspect de calquer précisément le précédent damascène, et les fouilles menées sous le pavement, qui ont livré des vestiges d’époque wisigothique, ne permettent pas de trancher formellement s’il s’agissait de la cathédrale elle-même ; mais qu’un lieu de culte chrétien ait précédé la mosquée est probable — le palimpseste commence avant elle.
La mosquée primitive — onze nefs perpendiculaires au mur qibla — invente d’emblée son motif de gloire : des arcades à deux étages, arcs outrepassés en bas, arcs en plein cintre en haut, alternant claveaux de brique rouge et de pierre blanche, portées par un remploi massif de colonnes et chapiteaux romains et wisigothiques. Solution d’ingénieur (gagner de la hauteur avec des colonnes trop courtes, en s’inspirant peut-être des aqueducs romains), devenue l’une des images les plus reconnaissables de l’art universel : la « forêt de colonnes ». Trois agrandissements successifs la portent aux dimensions d’une des plus vastes mosquées du monde : Abd al-Rahman II vers 833–848, puis surtout al-Hakam II en 961–976, qui lui donne son chef-d’œuvre — la travée du mihrab, écrin de coupoles nervurées et de mosaïques à fond d’or exécutées, disent les sources arabes, par un mosaïste et des cubes de verre envoyés par l’empereur byzantin à la demande du calife : Byzance décorant Cordoue, comme elle avait décoré Damas. Le mihrab n’est pas une niche mais une petite pièce octogonale entière, précédée d’un arc outrepassé ourlé d’inscriptions coraniques dorées. Enfin Almanzor, le dictateur militaire, double presque la surface vers 987–988 par un agrandissement latéral, plus vaste et plus pauvre — huit nefs ajoutées vers l’est, celles-là mêmes où un incendie s’est déclaré en août 2025.
La cathédrale (depuis 1236)
Le 29 juin 1236, Ferdinand III de Castille entre dans Cordoue reconquise ; la mosquée est consacrée le jour même cathédrale Sainte-Marie. Mais — fait remarquable — elle n’est pas détruite : pendant près de trois siècles, les chrétiens se contentent d’insérer des chapelles dans la trame hypostyle, dont la chapelle royale mudéjare et la première Capilla Mayor, en réutilisant l’espace plutôt qu’en le niant. La lucarne du lucernaire d’al-Hakam devient chapelle de Villaviciosa ; les arcs entrecroisés califaux servent de retable naturel.
Tout change au début du XVIe siècle. L’évêque Alonso Manrique veut une vraie cathédrale, à transept et chœur, plantée au centre de la salle de prière. Le conseil municipal s’y oppose avec véhémence — au point de menacer de mort les ouvriers qui y travailleraient : les Cordouans défendant la mosquée contre leur évêque, l’épisode mérite d’être médité. L’affaire monte jusqu’à Charles Quint, qui tranche en faveur du chapitre ; les travaux commencent en 1523 sous Hernán Ruiz l’Ancien. La tradition prête à l’empereur, découvrant plus tard le résultat, la phrase fameuse : « Vous avez détruit ce qui était unique au monde pour construire ce qu’on trouve partout. » Elle est presque certainement apocryphe — aucune source contemporaine —, mais elle dit exactement ce que des générations de visiteurs ont ressenti devant ce vaisseau gothico-plateresque à stalles d’acajou surgissant de la forêt d’arcades rouges et blanches. À moins qu’on ne retourne le jugement : c’est précisément parce qu’on y a planté une cathédrale que la mosquée n’a jamais été rasée, contrairement à celles de Séville, Grenade, Tolède ou Valence. Le greffon a sauvé l’arbre.
La querelle contemporaine
La Mezquita-Catedral — son nom officiel touristique, que l’Église s’efforce de réduire à « Cathédrale de Cordoue » — est aujourd’hui l’objet d’une querelle mémorielle à trois étages. Étage cultuel : depuis les années 2000, des voix musulmanes, dont la Junta Islámica espagnole, demandent la possibilité d’y prier, au moins ponctuellement ; refus constant de l’évêché, confirmé par le Vatican, et incidents épisodiques quand des visiteurs passent outre. Étage patrimonial : en 2006, profitant d’une réforme de 1998 sur les immatriculations foncières, l’évêché a fait inscrire l’édifice à son nom au registre de la propriété pour une taxe dérisoire, déclenchant une controverse toujours ouverte sur la propriété d’un monument que beaucoup d’Espagnols estiment public. Étage sécuritaire, enfin : l’incendie du 8 août 2025, parti d’une chapelle de la nef d’Almanzor utilisée comme local de stockage — une balayeuse mécanique ou une batterie, selon les premières enquêtes —, a détruit la toiture d’une chapelle avant d’être maîtrisé dans la nuit ; les dégâts, réels mais très localisés, ont relancé le débat sur la gestion du site par le chapitre, deux millions de visiteurs annuels et des chapelles patrimoniales servant de débarras. Le monument a rouvert dès le lendemain. Huit siècles après la conversion, la Mezquita reste un dossier brûlant — cette fois au sens propre.
Séville, le corollaire
À Séville, la même histoire a connu le dénouement inverse. La grande mosquée almohade (1172–1198) fut d’abord convertie telle quelle après la reconquête de 1248 ; mais en 1401, le chapitre décida de la remplacer par une cathédrale gothique — la plus vaste du monde en son temps —, avec, selon la tradition capitulaire, cette délibération devenue proverbiale : bâtissons une église telle que ceux qui la verront achevée nous tiennent pour fous. De la mosquée subsistent pourtant trois morceaux essentiels : la cour des ablutions devenue Patio de los Naranjos, la porte du Pardon avec ses vantaux de bronze à inscriptions coufiques — on entre toujours dans la cathédrale de Séville par une porte almohade —, et surtout le minaret, chef-d’œuvre de brique de la fin du XIIe siècle, jumeau de la Koutoubia de Marrakech et de la tour Hassan de Rabat, coiffé au XVIe siècle d’un campanile Renaissance et de la statue-girouette de la Foi qui lui donne son nom : la Giralda. Le minaret converti en clocher est devenu l’emblème de la ville — au point que Séville sans la Giralda est proprement impensable, c’est-à-dire que Séville chrétienne est impensable sans son signe islamique.
VI. Tolède : les synagogues sans juifs
Tolède conserve deux des très rares synagogues médiévales d’Europe encore debout — et aucune des deux n’est restée synagogue. C’est tout le paradoxe de la ville-musée du judaïsme espagnol : son patrimoine juif n’a survécu que converti.
Santa María la Blanca, d’abord — le nom même est une conversion. Élevée vers 1180, sous le règne d’Alphonse VIII (une inscription aujourd’hui disparue donnait cette date ; certains historiens penchent pour un remaniement au XIIIe siècle), c’était la grande synagogue de la ville, due sans doute au financement de dignitaires juifs de la cour castillane. Or c’est architecturalement une mosquée : une salle hypostyle à cinq nefs, des piliers octogonaux blanchis à la chaux, des arcs outrepassés, des chapiteaux de stuc aux pommes de pin, des frises d’entrelacs — le vocabulaire almohade au complet, mis en œuvre par des artisans mudéjars pour une communauté juive en terre chrétienne. Trois religions dans un seul bâtiment dès sa construction : Tolède résumée en une salle d’une blancheur de rêve. Au début du XVe siècle — vers 1411, dans le sillage des prédications antijuives de Vincent Ferrier et après le grand pogrom de 1391 qui avait ravagé les juderías d’Espagne —, la synagogue est saisie et consacrée église Santa María la Blanca. Elle servit ensuite de refuge pour femmes repenties, de caserne, d’entrepôt ; elle appartient toujours à l’archidiocèse de Tolède, qui la gère comme monument visitable, et les demandes de la communauté juive espagnole d’en récupérer l’usage, formulées à plusieurs reprises, sont restées sans suite.
La synagogue du Tránsito, à quelques rues de là, est l’autre versant du même destin — plus somptueux, plus documenté, plus tragique. Elle fut bâtie vers 1357 par Samuel ha-Levi Abulafia, trésorier du roi Pierre Ier de Castille, au sommet de sa puissance : une salle unique de proportions nobles, couverte d’une charpente à laceries, dont le mur oriental porte un retable de stucs polychromes où s’entrelacent psaumes en hébreu, louanges au roi Pierre, blasons de Castille et décor végétal de pur style nasride — Grenade et Jérusalem mêlées dans le même plâtre, à trente kilomètres du front de la Reconquista. Samuel ha-Levi finit arrêté par son roi et mort sous la torture vers 1360 ; sa synagogue lui survécut, jusqu’au décret d’expulsion de 1492. Donnée alors à l’ordre militaire de Calatrava, elle devint église et prieuré sous le vocable de Saint-Benoît, puis, l’usage d’y célébrer la fête du Tránsito de la Vierge (sa Dormition) lui laissant son nom actuel, ermitage, archives, et enfin, au XXe siècle, Musée séfarade national — inauguré comme tel en 1964, réorganisé en 1971. Les juifs de Tolède n’ont pas retrouvé leur synagogue : ils y sont exposés.
Le triangle tolédan se referme sur un troisième édifice, minuscule et décisif : la mosquée Bab al-Mardum, aujourd’hui ermitage du Cristo de la Luz. C’est l’un des très rares bâtiments du califat de Cordoue conservés intacts : neuf mètres sur neuf, neuf travées couvertes chacune d’une coupole nervurée différente — un échantillonnage de voûtes califales en réduction —, et sur la façade une inscription coufique en brique, datée de 999, donnant le nom du commanditaire, Ahmad ibn Hadidi, et de l’architecte, Musa ibn Ali : cas rarissime d’édifice médiéval signé. Vers 1183–1187, la petite mosquée est donnée aux chevaliers de Saint-Jean et convertie en chapelle par l’ajout d’une abside mudéjare — bâtie en brique, dans la même technique, par les mêmes mains ou presque : la conversion la plus douce qui soit, un quart de cercle chrétien greffé sur un cube omeyyade. La légende locale, elle, fait s’agenouiller à cet endroit le cheval du Cid entrant dans Tolède, devant une lampe murée qui aurait brûlé pendant des siècles devant un Christ caché : la Luz du nom actuel. Les historiens n’en demandent pas tant ; la brique leur suffit.
VII. Athènes : le Parthénon, temple, église, mosquée
On l’oublie systématiquement : le Parthénon a passé plus de temps comme église chrétienne que comme temple d’Athéna. Achevé en 438 avant notre ère, fermé au culte païen à la fin du IVe siècle de notre ère, il fut converti vers le VIe siècle en église de la Théotokos — la Panagia Athiniotissa, Notre-Dame d’Athènes. La conversion se paya d’aménagements lourds : orientation inversée (l’entrée passa à l’ouest), abside crevant le fronton oriental, baies percées, fresques dans le pronaos, clocher. Athènes, ville modeste de l’Empire byzantin, fit de son temple une cathédrale qui le resta huit siècles — byzantine, puis latine après 1204, quand les ducs francs d’Athènes y installèrent le rite catholique sous le vocable de Notre-Dame. Un graffiti gravé sur une colonne signale la mort de l’archevêque Michel Choniatès, le frère de l’historien ; les voyageurs du Moyen Âge décrivent une église fameuse pour sa lampe inextinguible.
Après la conquête ottomane de 1456, la cathédrale devint mosquée, dotée d’un minaret dressé contre l’angle sud-ouest — les gravures du XVIIe siècle le montrent dépassant du toit du temple. Et c’est en tant que mosquée, doublée d’une poudrière où les Ottomans assiégés avaient entassé leurs munitions en pariant que les chrétiens n’oseraient pas tirer sur un monument, que le Parthénon fut éventré : le 26 septembre 1687, une bombe vénitienne de l’armée de Morosini traversa le toit et fit exploser la poudre, soufflant la cella, jetant à bas des colonnes entières, tuant trois cents personnes. Le Parthénon intact avait traversé vingt et un siècles et trois religions ; il ne survécut pas à un siège entre chrétiens et musulmans. Une petite mosquée à coupole fut ensuite rebâtie à l’intérieur même des ruines — on la voit sur les premières photographies de l’Acropole —, démontée après l’indépendance grecque, comme le minaret, comme la tour franque, comme tout ce qui n’était pas Périclès. Car le Parthénon que nous admirons, ruine pure, marbre nu sur ciel bleu, est une invention du XIXe siècle : l’archéologie nationale grecque a « nettoyé » le rocher de deux mille ans de vie post-classique pour restituer un original qui n’existait plus. La conversion la plus radicale du monument fut la dernière : sa conversion en symbole.
En contrebas, la ville basse garde les répliques de cette histoire : la mosquée Fethiye (1456–1458, reconstruite au XVIIe siècle) sur l’agora romaine, bâtie sur les restes d’une basilique byzantine, devenue après l’indépendance caserne, prison, dépôt archéologique, et restaurée en 2017 comme espace d’exposition — une mosquée muséifiée dans un pays qui n’a rendu au culte presque aucune des siennes ; et la mosquée Tzistarakis (1759), sur Monastiraki, transformée en musée d’art populaire. Athènes est restée jusqu’en 2020 la seule capitale de l’Union européenne sans mosquée officielle en fonction : le poids des conversions passées se mesure aussi à ces absences.
VIII. Chypre : les cathédrales gothiques au minaret
Nulle part la conversion n’a produit d’images plus étranges qu’à Chypre, où le gothique le plus français qui soit prie aujourd’hui vers La Mecque.
À Nicosie, la cathédrale Sainte-Sophie fut commencée vers 1209 sous les Lusignan, ces croisés poitevins devenus rois de Chypre, et consacrée en 1326 : un vaisseau du plus pur gothique d’Île-de-France transporté en Méditerranée orientale, où les rois de la dynastie recevaient leur couronne. Lors de la conquête ottomane de 1570, elle fut convertie sans délai : mobilier détruit, tombeaux retournés en dalles de pavement, chaux sur les murs, et deux minarets plantés sur les tours occidentales inachevées — silhouette invraisemblable, moitié Reims, moitié Istanbul, qui domine toujours la vieille ville. Rebaptisée mosquée Selimiye en 1954, en l’honneur du sultan conquérant Selim II, elle demeure le principal lieu de culte musulman de Nicosie-Nord. À l’intérieur, tout le paradoxe tient dans l’orientation : la nef gothique file vers l’abside, à l’est liturgique chrétien, mais le mihrab exige la direction de La Mecque, au sud-est — les tapis sont donc posés en biais par rapport aux piliers, et les fidèles prient en diagonale dans le vaisseau des rois de Chypre. Aucun manifeste théologique ne dira jamais mieux que cet angle.
À Famagouste, la cathédrale Saint-Nicolas (bâtie pour l’essentiel entre 1298 et 1312 environ, sur le modèle avoué de Reims) servait au second couronnement des Lusignan : rois de Chypre à Nicosie, ils venaient y ceindre la couronne — devenue purement symbolique — de Jérusalem, face à la mer qui les séparait de la Terre sainte perdue. Après le terrible siège de 1571, elle devint mosquée, et porte depuis 1954 le nom du général conquérant : Lala Mustafa Pacha. Un seul minaret, cette fois, sur la tour nord d’une façade que les historiens de l’art comptent parmi les plus belles créations du gothique rayonnant hors de France. Devant le parvis pousse un ficus que la tradition locale dit planté à l’époque de la construction — le seul témoin qui ait tout vu sans jamais changer de religion.
IX. Inversions : quand les mosquées deviennent églises
Le mouvement inverse existe, et il suit les mêmes lois : là où la croix a reconquis le croissant, les mosquées ont changé de main comme les églises ailleurs.
L’exemple le plus saisissant est hongrois. Sur la place centrale de Pécs, l’ancienne mosquée du pacha Gazi Kasim, élevée au milieu du XVIe siècle pendant l’occupation ottomane — la plus grande construction ottomane subsistant en Hongrie —, est aujourd’hui l’église paroissiale du centre-ville : après la reprise de la ville en 1686, les Jésuites la consacrèrent au culte catholique. Le minaret fut abattu, mais le cube à coupole demeure, avec son mihrab, ses fenêtres ottomanes et des inscriptions coraniques dégagées sur les murs mêmes où l’on dit la messe ; le sommet de la coupole porte, réunis, la croix et le croissant. C’est l’exact symétrique de Nicosie : une communauté qui prie son dieu dans la maison de l’autre, et qui a fini par l’assumer.
Les Balkans post-ottomans offrent toute la gamme, du réemploi à la destruction. À Thessalonique, la Rotonde — mausolée circulaire élevé vers 300 pour l’empereur Galère, converti en église peut-être dès le Ve siècle et paré de mosaïques paléochrétiennes parmi les plus anciennes et les plus belles qui soient —, devint mosquée en 1591 ; après le retour de la ville à la Grèce en 1912, elle fut rendue au culte orthodoxe puis affectée aux Antiquités. Elle est aujourd’hui un monument-musée où quelques liturgies sont célébrées dans l’année, et son minaret, conservé, est le dernier de Thessalonique — une ville qui en comptait des dizaines. En Espagne même, le cas d’Almonaster la Real, dans la sierra de Huelva, mérite le détour : une petite mosquée rurale du Xe siècle, convertie en ermitage après la Reconquista, si peu transformée qu’elle demeure l’une des mosquées médiévales les mieux conservées de la péninsule — sauvée, une fois encore, par sa conversion.
Alger, enfin, condense en un seul édifice les deux sens de l’histoire. La mosquée Ketchaoua, dans la basse Casbah, reconstruite somptueusement en 1794 par le dey Hassan Pacha, fut saisie en décembre 1832, deux ans après la prise d’Alger, et consacrée cathédrale Saint-Philippe — la conversion, menée manu militari malgré les engagements de 1830 sur le respect des cultes, marqua durablement les mémoires algériennes. Pendant cent trente ans, la cathédrale d’Alger fut donc une mosquée habillée en église néo-byzantine, agrandie, flanquée de deux tours. En 1962, dans les premières semaines de l’indépendance, elle redevint mosquée — l’un des gestes symboliques inauguraux de l’Algérie nouvelle. Restaurée dans les années 2010 avec le concours de l’agence de coopération turque TIKA — l’héritage ottoman veillant sur son bien —, elle a rouvert au culte en 2018. Mosquée, cathédrale, mosquée : Ketchaoua est le Sainte-Sophie du Maghreb, en miroir.
Le même mouvement de 1962 emporta les synagogues d’Algérie, vidées par le départ massif des juifs vers la France : la Grande Synagogue d’Alger devint la mosquée Ibn Fares ; celle d’Oran — immense vaisseau néo-byzantin voulu par Simon Kanoui, commencé en 1880, inauguré en 1918, l’une des plus vastes synagogues d’Afrique du Nord — devint en 1975 la mosquée Abdallah Ben Salem. Le choix du nom est un discret palimpseste supplémentaire : Abdallah ibn Salam était un rabbin de Médine converti à l’islam du vivant du Prophète. La synagogue convertie porte le nom d’un juif converti — l’édifice et son saint patron ont la même biographie.
X. Brick Lane, Londres : le bâtiment qui suit ses habitants
Toutes les conversions ne sont pas des conquêtes. À l’angle de Brick Lane et de Fournier Street, dans l’East End londonien, un sobre bâtiment géorgien de brique brune résume trois siècles d’immigration — sans qu’une seule armée y soit pour rien.
Il fut construit en 1743 comme temple protestant, La Neuve Église, par les huguenots français réfugiés à Londres après la révocation de l’édit de Nantes : tisserands de soie de Spitalfields, dont les maisons à grandes fenêtres d’atelier bordent encore Fournier Street. Quand leur communauté se fondit dans la société anglaise, le bâtiment passa en 1809 à la London Society for Promoting Christianity Amongst the Jews — une société missionnaire vouée à la conversion des juifs, ironie dont l’histoire allait se souvenir —, puis devint chapelle méthodiste en 1819. En 1898, il fut acquis par la Machzike Hadath, la congrégation orthodoxe rigoriste des immigrants juifs d’Europe orientale qui avaient fait de l’East End le plus grand quartier juif d’Europe occidentale : la chapelle huguenote devint la Grande Synagogue de Spitalfields, réputée pour la rigueur de son rite. Puis les juifs de l’East End, prospérant, partirent vers les banlieues nord de Londres ; la synagogue déclina, ferma, et le bâtiment fut racheté par la communauté bangladaise — originaire pour l’essentiel du Sylhet — qui avait pris le relais dans les mêmes rues, les mêmes ateliers, souvent les mêmes métiers du textile. En 1976, il rouvrit comme Brick Lane Jamme Masjid, la grande mosquée du quartier, dotée en 2010 d’un minaret d’acier contemporain.
Sur la façade de Fournier Street, un cadran solaire de 1743 porte toujours la devise latine des huguenots : Umbra sumus — « nous sommes des ombres », abrégé d’Horace, pulvis et umbra sumus, nous sommes poussière et ombre. Les tisserands calvinistes l’avaient gravée en pensant à la brièveté de la vie ; elle est devenue, sans qu’on y touche, l’épigraphe des quatre communautés successives. Aucun édifice au monde ne dit mieux que la conversion n’est pas toujours un trophée : ici, le bâtiment n’a fait que suivre docilement les populations qui passaient, comme une maison de famille change de famille. Même la fonction sociale est restée : accueillir, dans la même salle, les derniers arrivés.
XI. Jérusalem et Hébron : le partage impossible et le partage réel
En Terre sainte, la conversion des sanctuaires n’est jamais close, parce que les revendications ne le sont pas.
L’esplanade que les juifs appellent mont du Temple et les musulmans Haram al-Sharif, le Noble Sanctuaire, est le cas limite de tout ce dossier : sur la plateforme hérodienne du Second Temple, détruit par Titus en 70, les califes omeyyades élevèrent à la fin du VIIe siècle le Dôme du Rocher (691) et la mosquée al-Aqsa. Les croisés, après 1099, convertirent le premier en église — le Templum Domini, une croix à son sommet — et firent de la seconde le palais royal puis le siège de l’ordre du Temple, qui lui doit son nom ; Saladin, en 1187, rendit l’ensemble à l’islam, fit descendre la croix et remonter le croissant. Depuis, le statu quo — codifié à l’époque ottomane, reconduit après 1967 sous la garde jordanienne — réserve le culte sur l’esplanade aux seuls musulmans, les juifs priant en contrebas, au mur occidental, vestige du mur de soutènement hérodien. Chaque tentative d’en modifier un paramètre, si minime soit-il, a valeur de séisme régional.
À Hébron, en revanche, le partage n’est pas une hypothèse mais une réalité quotidienne, née d’une tragédie. Le tombeau des Patriarches — l’enceinte monumentale bâtie par Hérode sur la grotte de Makpéla, où la tradition des trois monothéismes fait reposer Abraham, Sara, Isaac, Rébecca, Jacob et Léa — fut successivement enclos hérodien, église byzantine, mosquée (al-Ibrahimi, « d’Abraham »), église croisée au XIIe siècle, puis mosquée à nouveau après Saladin, avec des cénotaphes drapés que se transmirent les siècles. Après 1967, les juifs y eurent à nouveau accès pour la prière, pour la première fois depuis des siècles ; après le massacre de 1994, où un extrémiste juif abattit vingt-neuf fidèles musulmans en prière, le bâtiment fut physiquement divisé : une partie synagogue, une partie mosquée, séparées par des murs et des contrôles, chaque communauté disposant de l’ensemble quelques jours par an, à tour de rôle, pour ses grandes fêtes. Un seul toit, deux calendriers, des cloisons : c’est la version la plus littérale, la plus douloureuse aussi, du partage d’un sanctuaire.
Et pour mémoire, dans la vieille ville de Jérusalem, l’église Sainte-Anne — le plus pur vaisseau roman de Terre sainte, bâti par les croisés vers 1140 sur le lieu supposé de la naissance de la Vierge — fut convertie par Saladin en 1192 en madrasa, la Salahiyya : l’inscription arabe de fondation court toujours au-dessus du portail roman. En 1856, le sultan ottoman l’offrit à Napoléon III en remerciement de l’alliance de Crimée ; rendue au culte catholique et confiée aux Pères Blancs, elle est aujourd’hui domaine national français. Église, madrasa, église : la boucle, ici, s’est refermée par la diplomatie.
XII. Trébizonde, İznik, Ayodhya : le présent du palimpseste
Le phénomène n’appartient pas au passé ; il est en cours, sous nos yeux, sur trois continents.
En Turquie, la reconversion de Sainte-Sophie et de Chora n’est que la partie la plus visible d’une série : la Sainte-Sophie de Trébizonde, superbe église impériale des Grands Comnènes (XIIIe siècle) sur la mer Noire, musée depuis 1964, a été rouverte au culte musulman en 2013, ses fresques masquées par des faux plafonds et des rideaux dans la zone de prière ; la Sainte-Sophie d’İznik — l’antique Nicée, l’église même où siégea en 787 le septième concile œcuménique, celui qui rétablit le culte des images — a été reconvertie en mosquée en 2011. La liste des « Sainte-Sophie » redevenues mosquées se lit comme un programme.
En Inde, la trajectoire inverse a connu son paroxysme à Ayodhya. La mosquée de Babur, la Babri Masjid, élevée en 1528–1529, se dressait sur un site que la tradition hindoue vénère comme le lieu de naissance du dieu Rama — et où des courants nationalistes affirmaient qu’un temple avait été détruit pour la bâtir. Le 6 décembre 1992, une foule de militants hindouistes la démolit à mains nues en quelques heures, déclenchant des violences intercommunautaires qui firent environ deux mille morts. En 2019, la Cour suprême indienne attribua le site à une fondation hindoue, tout en qualifiant la démolition d’illégale et en accordant aux musulmans un terrain de compensation ; le 22 janvier 2024, le Premier ministre Narendra Modi consacra en personne le temple de Ram Mandir élevé sur l’emplacement de la mosquée détruite. Ici, nulle réutilisation, nul palimpseste : la strate précédente a été effacée physiquement avant réécriture — le contre-modèle exact de Damas ou de Cordoue, et le rappel que la conversion des sanctuaires, au XXIe siècle, peut encore coûter des vies par milliers.
L’Europe occidentale, enfin, a inventé une variante sécularisée du phénomène : ses églises se vident, et se convertissent — non à un autre dieu, mais à l’absence de dieu, ou à ses succédanés. Églises devenues mosquées de quartier aux Pays-Bas et en France, chapelles devenues librairies — le Boekhandel Dominicanen de Maastricht, installé dans une église dominicaine du XIIIe siècle, est régulièrement cité parmi les plus belles librairies du monde —, salles d’escalade, hôtels, lofts. Le mécanisme est le même qu’à Brick Lane : le bâtiment suit la société. Simplement, la société ne prie plus.
XIII. Conclusion : la rémanence des pierres
Au terme de cet inventaire, trois enseignements.
Le premier est une loi presque sans exception : la conversion suit la force — conquête, reconquête, expulsion, exode, décolonisation. On chercherait en vain, dans toute cette liste, un sanctuaire ayant changé de religion par simple évolution des convictions de ses fidèles ; même Brick Lane, la plus pacifique des trajectoires, suit des migrations qui furent elles-mêmes filles de persécutions — dragonnades, pogroms, misère. L’architecture sacrée est un sismographe du pouvoir : il suffit de dater les conversions pour écrire l’histoire militaire de la Méditerranée.
Le deuxième est un paradoxe de conservation : la conversion protège souvent mieux que le respect. La chaux ottomane a sauvé les mosaïques byzantines ; la cathédrale plantée dans la Mezquita a sauvé la Mezquita ; l’ermitage a sauvé la mosquée d’Almonaster, l’église de Pécs a sauvé la mosquée de Gazi Kasim, et le culte continu a maintenu debout, chauffés, couverts, réparés, des édifices que l’abandon aurait ruinés en deux générations. Les vraies destructions sont le fait des sites disputés sans partage possible — le Parthénon-poudrière, la Babri Masjid — ou des monuments restés sans usage. Entre la profanation et l’oubli, la profanation conserve.
Le troisième tient dans une question que posent, chacun à sa manière, les rideaux de Sainte-Sophie, le chœur de Cordoue, les tapis en biais de Nicosie : à qui appartient un tel bâtiment ? Au culte qui l’occupe, dit le droit du sol et souvent le droit tout court. À la civilisation qui l’a conçu, disent les historiens de l’art. À l’humanité entière, dit l’UNESCO, qui a inventé pour cela la notion de patrimoine mondial — et qui constate, de reconversion en reconversion, les limites de sa juridiction. Les querelles contemporaines montrent que la question n’est pas close, et qu’elle ne le sera sans doute jamais : un sanctuaire converti est une frontière qui passe à l’intérieur d’un bâtiment, et les frontières ne dorment que d’un œil.
Restent les pierres, qui ont tranché depuis longtemps à leur façon : elles gardent le souvenir. Le péribole de Jupiter autour de la mosquée de Damas, la qibla désaxée sous la coupole de Justinien, les psaumes hébreux sous les voûtes de Calatrava, l’inscription de Saladin sur le portail roman de Sainte-Anne, la devise des huguenots sur la mosquée du Bengale londonien. Umbra sumus : les cultes passent comme des ombres sur le cadran ; le cadran reste, et continue de donner l’heure à tout le monde.
Repères chronologiques
Sainte-Sophie, Istanbul — basilique consacrée en 537 ; mosquée le 29 mai 1453 ; musée par décret du 24 novembre 1934 ; mosquée à nouveau depuis le 24 juillet 2020 ; grande restauration antisismique engagée en avril 2025.
Saint-Sauveur-in-Chora, Istanbul — monastère fondé au VIe siècle, église reconstruite aux XIe-XIIe siècles, décor de Métochite vers 1315–1321 ; mosquée en 1511 ; musée en 1958 ; reconvertie par décret en août 2020, rouverte au culte le 6 mai 2024.
Saints-Serge-et-Bacchus (Petite Sainte-Sophie), Istanbul — église vers 530 ; mosquée vers 1506–1513.
Pammakaristos / Fethiye Camii, Istanbul — église du XIIe siècle ; siège du patriarcat de 1456 à 1587 ; mosquée en 1591 ; parecclésion aujourd’hui musée.
Grande Mosquée des Omeyyades, Damas — temple de Hadad ; temple de Jupiter ; cathédrale Saint-Jean-Baptiste (fin IVe siècle-706) ; mosquée depuis 706.
Mezquita, Cordoue — mosquée fondée en 785–786, agrandie jusqu’en 988 ; cathédrale depuis le 29 juin 1236 ; chœur inséré à partir de 1523 ; incendie localisé le 8 août 2025.
Grande mosquée / cathédrale, Séville — mosquée almohade 1172–1198 ; cathédrale gothique élevée à partir du XVe siècle ; minaret devenu la Giralda.
Santa María la Blanca, Tolède — synagogue vers 1180 ; église vers 1411.
Synagogue du Tránsito, Tolède — synagogue en 1357 ; église de l’ordre de Calatrava après 1492 ; Musée séfarade depuis 1964.
Bab al-Mardum / Cristo de la Luz, Tolède — mosquée datée 999 ; chapelle vers 1183–1187.
Parthénon, Athènes — temple achevé en 438 av. J.-C. ; église vers le VIe siècle ; mosquée après 1456 ; explosion du 26 septembre 1687 ; ruine « purifiée » au XIXe siècle.
Sainte-Sophie / Selimiye, Nicosie — cathédrale commencée vers 1209 ; mosquée depuis 1570.
Saint-Nicolas / Lala Mustafa Pacha, Famagouste — cathédrale du début du XIVe siècle ; mosquée depuis 1571.
Rotonde, Thessalonique — mausolée de Galère vers 300 ; église paléochrétienne ; mosquée en 1591 ; monument depuis 1912.
Mosquée de Gazi Kasim, Pécs — mosquée du XVIe siècle ; église catholique depuis 1686.
Ketchaoua, Alger — mosquée reconstruite en 1794 ; cathédrale Saint-Philippe en décembre 1832 ; mosquée à nouveau depuis 1962, rouverte après restauration en 2018.
Grande synagogue d’Oran — commencée en 1880, inaugurée en 1918 ; mosquée Abdallah Ben Salem depuis 1975.
Brick Lane, Londres — chapelle huguenote en 1743 ; chapelle méthodiste en 1819 ; synagogue Machzike Hadath en 1898 ; mosquée Jamme Masjid depuis 1976.
Sainte-Anne, Jérusalem — église croisée vers 1140 ; madrasa Salahiyya en 1192 ; rendue au culte catholique après 1856.
Tombeau des Patriarches, Hébron — enceinte hérodienne ; église byzantine ; mosquée ; église croisée ; mosquée ; espace divisé entre mosquée et synagogue depuis 1994.
Sainte-Sophie de Trébizonde — église du XIIIe siècle ; mosquée après 1461 ; musée en 1964 ; mosquée à nouveau depuis 2013.
Babri Masjid / Ram Mandir, Ayodhya — mosquée de 1528–1529 ; démolie le 6 décembre 1992 ; temple consacré le 22 janvier 2024.
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