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Palimp­sestes sacrés : ces édi­fices qui ont chan­gé de dieu

Palimp­sestes sacrés : ces édi­fices qui ont chan­gé de dieu

Palimp­sestes sacrés

Ces édi­fices qui ont chan­gé de dieu

La patience de la pierre

Il existe une caté­go­rie de bâti­ments qui ne se laissent jamais réduire à une seule his­toire. On y entre pour prier un dieu et l’on y devine, sous la chaux, sous les tapis, der­rière les rideaux, la trace obs­ti­née d’un autre. Basi­liques deve­nues mos­quées, mos­quées deve­nues cathé­drales, syna­gogues deve­nues églises puis musées, cha­pelles pro­tes­tantes deve­nues syna­gogues puis mos­quées : ces édi­fices conver­tis forment une famille étrange et dis­per­sée, d’Is­tan­bul à Cor­doue, de Damas à Londres, d’A­thènes à Ayodhya.

Le mot qui leur convient le mieux est celui que les paléo­graphes emploient pour les manus­crits grat­tés et réécrits : palimp­seste. Sur un par­che­min trop coû­teux pour être jeté, on effa­çait le texte ancien afin d’en copier un nou­veau ; mais l’ef­fa­ce­ment n’é­tait jamais par­fait, et les siècles, ou les lampes à ultra­vio­lets, finis­saient par faire remon­ter l’é­cri­ture pre­mière sous la seconde. Les édi­fices conver­tis fonc­tionnent exac­te­ment ain­si. Le mih­rab de Cor­doue affleure sous la cathé­drale, la Déi­sis byzan­tine sous les médaillons cal­li­gra­phiés de Sainte-Sophie, les ins­crip­tions hébraïques sous les autels de Tolède, la devise latine des hugue­nots sur la façade d’une mos­quée de l’East End londonien.

Ces bâti­ments racontent moins l’his­toire des reli­gions que celle des empires. Car un sanc­tuaire ne change presque jamais de culte par conver­sion des cœurs : il change de culte par bas­cule du pou­voir. Le calen­drier des grandes conver­sions archi­tec­tu­rales est un calen­drier mili­taire et migra­toire — 706 à Damas, 1236 à Cor­doue, 1453 à Constan­ti­nople, 1492 et 1391 en Espagne, 1570 à Chypre, 1832 à Alger, 1962 en sens inverse, 2020 à Istan­bul encore. Chaque date est celle d’une conquête, d’une recon­quête, d’un exode ou d’une déco­lo­ni­sa­tion. L’ar­chi­tec­ture sacrée est le tro­phée le plus visible qu’un vain­queur puisse s’ap­pro­prier : plus durable qu’un dra­peau, plus élo­quent qu’un traité.

Et pour­tant — c’est le para­doxe que cet inven­taire vou­drait faire sen­tir — la conver­sion, si vio­lente soit-elle sym­bo­li­que­ment, est sou­vent ce qui sauve le bâti­ment. La chaux otto­mane a pré­ser­vé les mosaïques byzan­tines mieux que ne l’au­rait fait l’a­ban­don ; la consé­cra­tion chré­tienne a main­te­nu debout la salle hypo­style de Cor­doue quand tant de mos­quées d’al-Anda­lus furent rasées ; l’u­sage cultuel conti­nu a pro­té­gé des édi­fices que la désaf­fec­tion aurait livrés aux car­rières de pierre. Le Par­thé­non, lui, a été détruit pré­ci­sé­ment pen­dant qu’il ser­vait — de poudrière.

Voi­ci donc un inven­taire, for­cé­ment incom­plet, de ces monu­ments à double ou triple fond. Il com­mence là où il doit com­men­cer : sous la plus grande cou­pole de l’An­ti­qui­té tardive.

I. Sainte-Sophie d’Is­tan­bul : le paradigme

Tout com­mence, et tout revient tou­jours, à Sainte-Sophie. Non qu’elle soit la pre­mière église conver­tie en mos­quée — Damas l’a pré­cé­dée de sept siècles —, mais parce qu’elle est deve­nue le modèle, la réfé­rence obli­gée, le mot de passe de toutes les que­relles ulté­rieures. Quand on dis­cute aujourd’­hui du sta­tut de la Mez­qui­ta de Cor­doue ou de l’é­glise de Cho­ra, c’est tou­jours, expli­ci­te­ment ou non, par rap­port à elle.

La Grande Église (537‑1453)

L’é­di­fice actuel est la troi­sième Sainte-Sophie. La pre­mière, inau­gu­rée en 360 sous Constance II, brû­la lors des émeutes qui sui­virent l’exil de Jean Chry­so­stome en 404 ; la deuxième, consa­crée en 415 par Théo­dose II, brû­la à son tour pen­dant la sédi­tion Nika de jan­vier 532, qui faillit coû­ter son trône à Jus­ti­nien. L’empereur, ayant noyé la révolte dans le sang de l’Hip­po­drome, déci­da de recons­truire plus grand que tout ce qui avait jamais exis­té. Il confia le chan­tier non à des archi­tectes de métier mais à deux savants, le phy­si­cien Anthé­mius de Tralles et le géo­mètre Isi­dore de Milet — le choix dit assez l’am­bi­tion : il s’a­gis­sait de résoudre un pro­blème que la tra­di­tion construc­tive ne savait pas résoudre, poser une cou­pole de trente et un mètres de dia­mètre sur un plan basi­li­cal, à cin­quante-cinq mètres du sol, por­tée par quatre pen­den­tifs et une cou­ronne de qua­rante fenêtres qui la font paraître sus­pen­due. Cinq ans et dix mois de tra­vaux, dix mille ouvriers selon les sources, des colonnes de por­phyre et de marbre vert antique rap­por­tées de tout l’Em­pire. À la consé­cra­tion, le 27 décembre 537, Jus­ti­nien aurait pro­non­cé le mot fameux : « Salo­mon, je t’ai vain­cu. » La phrase est pro­ba­ble­ment une inven­tion pos­té­rieure — elle appa­raît dans un récit tar­dif —, mais elle dit exac­te­ment ce que le bâti­ment vou­lait dire.

La cou­pole s’ef­fon­dra par­tiel­le­ment dès 558, ébran­lée par deux séismes ; Isi­dore le Jeune, neveu du pre­mier, la rebâ­tit plus haute de quelques mètres, telle qu’on la voit aujourd’­hui, répa­rée et rapié­cée après chaque trem­ble­ment de terre (989, 1346). Pen­dant plus de neuf siècles, la Mega­lè Ekk­lè­sia — la Grande Église, on ne disait pas autre chose — fut la cathé­drale du patriar­cat, le lieu du cou­ron­ne­ment des empe­reurs, le centre litur­gique de l’or­tho­doxie. C’est sous sa cou­pole que les envoyés du prince Vla­di­mir de Kiev, vers 987, ne sur­ent plus, selon la Chro­nique des temps pas­sés, « s’ils étaient au ciel ou sur la terre » — et la Rus­sie devint ortho­doxe. C’est sur son ambon que fut dépo­sée, le 16 juillet 1054, la bulle d’ex­com­mu­ni­ca­tion du car­di­nal Hum­bert : le schisme entre Rome et Constan­ti­nople a pour décor Sainte-Sophie. Et c’est elle que les croi­sés de la qua­trième croi­sade pillèrent métho­di­que­ment en avril 1204, ins­tal­lant, dit Nicé­tas Cho­nia­tès, une pros­ti­tuée sur le trône patriarcal.

La mos­quée impé­riale (1453–1934)

Le mar­di 29 mai 1453, au terme de cin­quante-trois jours de siège, Constan­ti­nople tombe. Meh­med II, vingt et un ans, entre dans la ville et se rend direc­te­ment à Sainte-Sophie, où s’é­tait réfu­giée une foule de fidèles. Les chro­ni­queurs — Dou­kas côté grec, Tur­sun Beg côté otto­man — rap­portent qu’il arrê­ta le pillage de l’é­di­fice, y fit mon­ter un muez­zin pour l’ap­pel à la prière, et y accom­plit lui-même la pre­mière prière. La conver­sion fut donc immé­diate, le jour même de la conquête : geste juri­dique autant que reli­gieux, car dans le droit de la guerre isla­mique clas­sique, la prin­ci­pale église d’une ville prise d’as­saut reve­nait au vain­queur. Sainte-Sophie devint Aya­so­fya Camii, mos­quée impé­riale, dotée d’un waqf, une fon­da­tion pieuse qui assu­rait son entretien.

Les Otto­mans ne l’ont pas défi­gu­rée : ils l’ont adop­tée, entre­te­nue, conso­li­dée — et, à leur manière, conti­nuée. Un pre­mier mina­ret de bois, puis quatre mina­rets de pierre, dont deux dus à Sinan, le plus grand archi­tecte de l’Em­pire, qui ajou­ta aus­si les contre­forts mas­sifs sans les­quels l’é­di­fice ne serait sans doute plus debout. Un mih­rab fut pla­cé dans l’ab­side, légè­re­ment désaxé vers La Mecque — l’é­di­fice, lui, reste orien­té vers Jéru­sa­lem, et cette tor­sion de quelques degrés, visible dans l’a­li­gne­ment des tapis, est peut-être le plus élo­quent résu­mé de toute cette his­toire. Les mosaïques figu­ra­tives furent pro­gres­si­ve­ment recou­vertes de chaux et de plâtre — pro­gres­si­ve­ment : les voya­geurs occi­den­taux du XVIe siècle en voyaient encore beau­coup —, ce qui, para­doxe bien connu des res­tau­ra­teurs, les pro­té­gea de la lumière, des retouches et des ico­no­clasmes. Au XIXe siècle, le sul­tan Abdül­me­cid confia aux frères Gas­pare et Giu­seppe Fos­sa­ti, archi­tectes tes­si­nois, une grande res­tau­ra­tion (1847–1849) au cours de laquelle les mosaïques furent briè­ve­ment déga­gées, rele­vées en des­sins — pré­cieuse docu­men­ta­tion —, puis recou­vertes à nou­veau ; c’est de cette cam­pagne que datent les huit immenses médaillons cir­cu­laires cal­li­gra­phiés par Kazas­ker Mus­ta­fa İzz­et Efen­di, por­tant les noms d’Al­lah, du Pro­phète, des quatre pre­miers califes et des deux petits-fils de Maho­met — sept mètres et demi de dia­mètre, les plus grandes cal­li­gra­phies du monde islamique.

Le musée (1934–2020)

Le 24 novembre 1934, le conseil des ministres de la jeune Répu­blique turque, sous la signa­ture de Mus­ta­fa Kemal, décide la trans­for­ma­tion de la mos­quée en musée. Geste laïc, cohé­rent avec l’a­bo­li­tion du cali­fat (1924) et la fer­me­ture des confré­ries ; geste diplo­ma­tique aus­si, au moment où la Tur­quie kéma­liste cherche sa place dans le concert des nations et veut offrir au monde un sym­bole d’ou­ver­ture. Dès 1931, Atatürk avait auto­ri­sé l’A­mé­ri­cain Tho­mas Whit­te­more et son Byzan­tine Ins­ti­tute à déga­ger les mosaïques : réap­pa­rurent alors la Déi­sis du XIIIe siècle — ce Christ au regard las entre la Vierge et le Bap­tiste, l’un des som­mets abso­lus de la pein­ture byzan­tine —, la Théo­to­kos de l’ab­side (867), les pan­neaux impé­riaux des gale­ries, Constan­tin et Jus­ti­nien offrant à la Vierge la ville et l’é­glise. Pen­dant quatre-vingt-six ans, Sainte-Sophie fut ce lieu unique au monde où le Pan­to­cra­tor et le nom d’Al­lah se regar­daient sous la même cou­pole, où l’on pou­vait lire d’un seul regard mille cinq cents ans d’his­toire sans qu’au­cune strate n’ef­face l’autre. Pour beau­coup de visi­teurs — et pour l’U­NES­CO, qui ins­cri­vit les zones his­to­riques d’Is­tan­bul au patri­moine mon­dial en 1985 —, ce sta­tut de musée était deve­nu consub­stan­tiel au monument.

La mos­quée, à nou­veau (depuis 2020)

Il ne l’é­tait pas pour tout le monde. La recon­ver­sion de Sainte-Sophie fut une reven­di­ca­tion constante des milieux isla­mistes et natio­na­listes turcs depuis les années 1950 — le poète Necip Fazıl Kısakü­rek en avait fait un cri de ral­lie­ment. Le 10 juillet 2020, le Conseil d’É­tat turc annu­la le décret de 1934, jugeant que l’é­di­fice, pro­prié­té inalié­nable du waqf de Meh­med II, ne pou­vait être affec­té qu’à l’u­sage vou­lu par son fon­da­teur ; le pré­sident Erdoğan signa dans l’heure le décret de réou­ver­ture au culte. Le 24 juillet 2020 — date choi­sie : anni­ver­saire du trai­té de Lau­sanne —, la pre­mière prière du ven­dre­di ras­sem­bla des dizaines de mil­liers de fidèles. Les pro­tes­ta­tions furent nom­breuses — l’U­NES­CO, la Grèce, le patriar­cat œcu­mé­nique, le pape Fran­çois se disant « très affli­gé » —, sans effet.

Le régime actuel du monu­ment est un com­pro­mis éla­bo­ré par touches suc­ces­sives. Les mosaïques du naos sont voi­lées de rideaux pen­dant les prières, décou­vertes en dehors ; depuis jan­vier 2024, les cir­cuits sont sépa­rés — entrée gra­tuite pour le culte au rez-de-chaus­sée, entrée payante pour les visi­teurs étran­gers, can­ton­nés à la gale­rie supé­rieure. Et depuis avril 2025, l’é­di­fice connaît la plus vaste cam­pagne de res­tau­ra­tion de son his­toire : conso­li­da­tion anti­sis­mique du dôme et des mina­rets, rem­pla­ce­ment des cou­ver­tures de plomb, avec une pla­te­forme d’a­cier de plus de qua­rante mètres de haut por­tée par quatre piliers inté­rieurs, conçue pour per­mettre la pour­suite simul­ta­née du culte, des visites et du chan­tier. Après le séisme dévas­ta­teur de 2023 dans le sud du pays, et dans l’at­tente du « grand trem­ble­ment de terre » annon­cé sur la faille nord-ana­to­lienne, la Tur­quie blinde son monu­ment le plus célèbre. Sainte-Sophie aura donc été église pen­dant 916 ans, mos­quée pen­dant 481 ans, musée pen­dant 86 ans, et mos­quée à nou­veau. Aucun autre bâti­ment au monde ne porte un tel curriculum.

II. Saint-Sau­veur-in-Cho­ra : la réplique sismique

À deux kilo­mètres de là, contre les murailles de Théo­dose, dans le quar­tier d’E­dir­ne­kapı, l’é­glise Saint-Sau­veur-in-Cho­ra a sui­vi la tra­jec­toire de Sainte-Sophie avec un temps de retard, à chaque étape, comme une réplique suit un séisme : mos­quée un demi-siècle après elle, musée un quart de siècle après elle, mos­quée à nou­veau un mois après elle.

Le nom d’a­bord, qui est un petit poème théo­lo­gique. « In Cho­ra » — en tè chô­ra, « à la cam­pagne » — parce que le monas­tère pri­mi­tif, fon­dé au VIe siècle, se trou­vait hors les murs de Constan­tin ; quand la muraille de Théo­dose englobe le site, le nom demeure, mais les Byzan­tins, qui ne résis­taient jamais à un jeu de mots sacré, le retournent : dans les mosaïques de l’é­glise, le Christ est appe­lé chô­ra tôn zôn­tôn, « le Pays des vivants », et la Vierge chô­ra tou achô­rè­tou, « le Récep­tacle de l’In­con­te­nable ». L’é­di­fice hors les murs devient la méta­phore de Dieu conte­nu dans un corps.

L’é­glise actuelle est pour l’es­sen­tiel une recons­truc­tion du XIe siècle (Marie Dou­kai­na, belle-mère d’A­lexis Ier Com­nène), rema­niée au XIIe. Mais ce qui fait d’elle l’un des lieux majeurs de l’art uni­ver­sel date des années 1315–1321, quand Théo­dore Méto­chite — grand logo­thète, c’est-à-dire pre­mier ministre d’An­dro­nic II, et l’un des esprits les plus savants de son temps — la res­taure et la dote d’un décor com­plet de mosaïques et de fresques. Il s’y fit repré­sen­ter au-des­sus de la porte du naos, age­nouillé, coif­fé d’un énorme tur­ban rayé, offrant la maquette de son église au Christ : le por­trait du dona­teur le plus célèbre de Byzance. Les deux nar­thex déroulent en mosaïque les cycles de la vie de la Vierge et de l’en­fance du Christ, avec une grâce nar­ra­tive, un sens du pay­sage et du mou­ve­ment qui annoncent — cer­tains disent : égalent — Giot­to, exac­te­ment contem­po­rain. Et dans la cha­pelle funé­raire laté­rale, le parec­clé­sion, la fresque de l’A­nas­ta­sis montre un Christ en blanc, auréo­lé d’une man­dorle étoi­lée, arra­chant Adam et Ève à leurs sar­co­phages avec une vio­lence de dan­seur, les portes de l’En­fer gisant bri­sées sous ses pieds. Méto­chite finit sa vie moine dans son propre monas­tère, rui­né par une dis­grâce poli­tique — enter­ré sous ses fresques.

En 1511, un demi-siècle après la conquête, le grand vizir Atik Ali Pacha conver­tit l’é­glise en mos­quée : Kariye Camii. Un mina­ret rem­place le clo­cher, les mosaïques sont voi­lées de chaux et de boi­se­ries — sans achar­ne­ment par­ti­cu­lier ; les voya­geurs en signalent régu­liè­re­ment des frag­ments visibles. En 1948, l’é­di­fice ferme pour une longue res­tau­ra­tion menée par le Byzan­tine Ins­ti­tute et Dum­bar­ton Oaks, qui dégage l’en­semble du décor ; en 1958, il rouvre comme musée, sur le modèle de Sainte-Sophie. Puis, en août 2020, un mois après sa grande sœur, un décret pré­si­den­tiel le recon­ver­tit en mos­quée. Suivent quatre ans de tra­vaux et de flou, et la réou­ver­ture au culte le 6 mai 2024, célé­brée par le pré­sident Erdoğan depuis Anka­ra. Le com­pro­mis rete­nu res­semble à celui de Sainte-Sophie, en plus favo­rable au visi­teur : l’es­pace de prière est amé­na­gé dans le naos, dont les trois mosaïques sont mas­quées par des rideaux imi­tant le marbre, mais l’es­sen­tiel du décor — les nar­thex, le parec­clé­sion — reste acces­sible ; depuis août 2024, les visi­teurs étran­gers acquittent un droit d’en­trée, les fidèles entrent libre­ment. Les his­to­riens de l’art retiennent leur souffle : les fresques paléo­logues comptent par­mi les sur­faces peintes les plus fra­giles d’Eu­rope, et l’hu­mi­di­té de mil­liers de visi­teurs et de fidèles n’est pas leur alliée.

III. Istan­bul, l’in­ven­taire discret

La capi­tale otto­mane est à elle seule un réper­toire presque com­plet du genre — on y compte plu­sieurs dizaines d’é­glises byzan­tines conver­ties, des plus illustres aux plus humbles, et cha­cune raconte une variante de la même histoire.

L’é­glise des Saints-Serge-et-Bac­chus, d’a­bord, éle­vée vers 530 par Jus­ti­nien et Théo­do­ra avant même Sainte-Sophie, à quelques pas du palais impé­rial : un octo­gone ins­crit dans un qua­dri­la­tère irré­gu­lier, coif­fé d’une cou­pole à pans, avec un enta­ble­ment sculp­té por­tant encore l’ins­crip­tion dédi­ca­toire en l’hon­neur du couple impé­rial et de saint Serge. Sa paren­té for­melle avec la Grande Église lui vaut depuis des siècles son sur­nom turc, Küçük Aya­so­fya Camii, la « Petite Sainte-Sophie ». Elle fut conver­tie vers 1506–1513 par Hüseyin Ağa, chef des eunuques blancs du palais de Baye­zid II, dont le türbe s’a­dosse à l’é­di­fice. C’est aujourd’­hui une mos­quée de quar­tier pai­sible, blan­chie, aimée des connais­seurs pré­ci­sé­ment parce que les foules l’ignorent.

L’é­glise de la Théo­to­kos Pam­ma­ka­ris­tos — la Vierge « Toute-Bien­heu­reuse » — offre un cas plus sin­gu­lier : après la conquête, elle ne fut pas conver­tie immé­dia­te­ment mais devint, de 1456 à 1587, le siège même du patriar­cat œcu­mé­nique, que Meh­med II avait main­te­nu et réins­tal­lé. C’est dans son enceinte que le sul­tan venait, dit-on, s’en­tre­te­nir avec le patriarche Gen­na­dios Scho­la­rios de théo­lo­gie com­pa­rée. En 1591, Mou­rad III la conver­tit en mos­quée sous le nom de Fethiye Camii, « mos­quée de la Conquête », pour com­mé­mo­rer ses vic­toires sur la Perse — le patriar­cat, chas­sé, finit par s’ins­tal­ler au Pha­nar, où il demeure. Le parec­clé­sion funé­raire, aux mosaïques dorées du XIVe siècle (un Pan­to­cra­tor entou­ré des pro­phètes, un Bap­tême admi­rable), a été res­tau­ré et fonc­tionne comme musée, tan­dis que la nef prin­ci­pale sert au culte : le bâti­ment est aujourd’­hui, à lui seul, moi­tié mos­quée, moi­tié musée.

Le monas­tère du Pan­to­cra­tor, deve­nu Zey­rek Camii, est la plus vaste église byzan­tine d’Is­tan­bul après Sainte-Sophie : trois églises acco­lées, bâties entre 1118 et 1136 par l’empereur Jean II Com­nène et l’im­pé­ra­trice Irène, nécro­pole de la dynas­tie — Manuel Ier y repo­sait sous une dalle de pierre noire cen­sée être celle de l’Onc­tion du Christ. Conver­tie après 1453 et nom­mée d’a­près le savant Mol­la Zey­rek qui y ensei­gna, elle a retrou­vé, au terme d’une res­tau­ra­tion ache­vée dans les années 2010, ses volumes et son pave­ment d’o­pus sec­tile. Le Myre­laion, petite église pala­tine éle­vée vers 920 par Romain Ier Léca­pène au-des­sus d’une rotonde antique trans­for­mée en citerne, est deve­nu Bodrum Camii — la « mos­quée de la Cave ». Et l’A­rap Camii, dans Gala­ta, ajoute une couche que per­sonne n’at­tend : c’est une église gothique — San Dome­ni­co, bâtie par les Domi­ni­cains génois vers 1325, avec son clo­cher-porche à l’i­ta­lienne deve­nu mina­ret car­ré. Conver­tie sous Baye­zid II, elle fut affec­tée, selon la tra­di­tion qui lui vaut son nom de « mos­quée des Arabes », aux musul­mans d’al-Anda­lus réfu­giés à Istan­bul après 1492 : une mos­quée gothique pour les exi­lés d’Es­pagne, dans une ville prise aux Grecs — trois déra­ci­ne­ments sous un même toit.

Le contre-exemple confirme la règle : Sainte-Irène, la deuxième église de Jus­ti­nien, ne fut jamais conver­tie en mos­quée. Enclose dès la conquête dans la pre­mière cour du palais de Top­kapı, elle ser­vit d’ar­se­nal et de dépôt des tro­phées mili­taires, puis de pre­mier musée otto­man au XIXe siècle, et aujourd’­hui de salle de concert à l’a­cous­tique fameuse. Elle n’a donc ni mina­ret, ni mih­rab, ni mosaïques déga­gées — l’i­co­no­clasme byzan­tin du VIIIe siècle avait déjà fait le vide, ne lais­sant dans l’ab­side qu’une immense croix noire sur fond d’or, invo­lon­taire mani­feste d’art minimal.

IV. Damas : quatre reli­gions en couches

Si Sainte-Sophie est le para­digme de la conver­sion, la Grande Mos­quée des Omeyyades de Damas en est la ver­sion stra­ti­gra­phique — non pas un édi­fice conver­ti, mais un site conver­ti quatre fois, où chaque reli­gion a bâti dans les murs de la précédente.

Au com­men­ce­ment, un sanc­tuaire ara­méen dédié à Hadad, dieu de l’o­rage, attes­té dès le IXe siècle avant notre ère. Les Romains le recons­truisent en temple colos­sal de Jupi­ter Damas­cé­nien — l’un des plus grands sanc­tuaires du Proche-Orient, dont l’en­ceinte exté­rieure, le péri­bole, et les pro­py­lées monu­men­taux encadrent tou­jours la mos­quée actuelle : le fidèle qui entre aujourd’­hui par le souk al-Hami­diyya passe sous les colonnes corin­thiennes du temple païen. À la fin du IVe siècle, Théo­dose ferme le temple et y ins­talle une cathé­drale dédiée à saint Jean-Bap­tiste, dont Damas conserve, dit-on, la tête — relique majeure de la chré­tien­té orientale.

En 635, Damas se rend aux armées arabes par trai­té, et non d’as­saut : nuance juri­dique capi­tale, car elle garan­tit aux chré­tiens la conser­va­tion de leurs églises. S’en­suit une situa­tion extra­or­di­naire, docu­men­tée par les chro­ni­queurs arabes : pen­dant envi­ron soixante-dix ans, chré­tiens et musul­mans se par­tagent l’en­ceinte sacrée, les uns conser­vant leur cathé­drale, les autres priant dans une par­tie de la cour. Deux cultes, un seul mur d’en­ceinte — l’ar­ran­ge­ment dura trois générations.

En 705–706, le calife al-Walid Ier, au faîte de la puis­sance omeyyade, décide d’y bâtir la mos­quée de l’Em­pire. Il négo­cie avec les chré­tiens la ces­sion de la cathé­drale — rachat contre com­pen­sa­tion et garan­tie des autres églises de la ville, disent cer­taines sources ; confis­ca­tion à peine dédom­ma­gée, disent d’autres —, la fait démo­lir et élève en une dizaine d’an­nées l’é­di­fice fon­da­teur de l’ar­chi­tec­ture reli­gieuse isla­mique : une vaste cour à por­tiques, une salle de prière à trois nefs paral­lèles au mur qibla, cou­pée d’un tran­sept axial à cou­pole — sché­ma qui sera imi­té de Cor­doue à l’A­sie cen­trale. Les murs se couvrent de mosaïques à fond d’or, exé­cu­tées par des arti­sans de tra­di­tion byzan­tine : des pay­sages de rêve, rivières, villes, palais et arbres immenses, sans une seule figure humaine ou ani­male — le para­dis cora­nique tra­duit dans la langue pic­tu­rale de Constan­ti­nople. Le pan­neau dit du Bara­da, du nom de la rivière de Damas, en est le frag­ment le plus célèbre.

Et voi­ci le détail ver­ti­gi­neux : au milieu de la salle de prière se dresse tou­jours un édi­cule à cou­pole qui abrite, selon la tra­di­tion, le chef de saint Jean-Bap­tiste — Yahya ibn Zaka­riya pour l’is­lam, qui le vénère comme pro­phète. Les fidèles musul­mans prient autour, les pèle­rins chré­tiens s’y recueillent ; en mai 2001, Jean-Paul II s’y arrê­ta, pre­mière visite d’un pape dans une mos­quée. Le mina­ret sud-est porte le nom de mina­ret de Jésus : la tra­di­tion damas­cène veut que ce soit là que ‘Issa redes­cen­dra à la fin des temps. Le bâti­ment n’a pas seule­ment chan­gé de culte : il les a empi­lés, et il en garde tous les étages ouverts.

V. Cor­doue : la cathé­drale dans la mosquée

La Grande Mos­quée de Cor­doue inverse le sens de cir­cu­la­tion habi­tuel de cette his­toire : ici, c’est l’is­lam qui bâtit et le chris­tia­nisme qui conver­tit — et le résul­tat est le plus étrange monu­ment com­po­site d’Europe.

La mos­quée des Omeyyades d’Oc­ci­dent (786‑1236)

Le fon­da­teur est un sur­vi­vant. Abd al-Rah­man Ier, prince omeyyade échap­pé au mas­sacre de sa dynas­tie par les Abbas­sides en 750, tra­verse le Magh­reb en fugi­tif et refonde à Cor­doue, en 756, un émi­rat indé­pen­dant. Trente ans plus tard, en 785–786, il entre­prend la grande mos­quée — sur un site que la tra­di­tion dit occu­pé par la basi­lique wisi­go­thique Saint-Vincent, que les musul­mans auraient d’a­bord par­ta­gée avec les chré­tiens, comme à Damas, avant de la rache­ter. Le récit est sus­pect de cal­quer pré­ci­sé­ment le pré­cé­dent damas­cène, et les fouilles menées sous le pave­ment, qui ont livré des ves­tiges d’é­poque wisi­go­thique, ne per­mettent pas de tran­cher for­mel­le­ment s’il s’a­gis­sait de la cathé­drale elle-même ; mais qu’un lieu de culte chré­tien ait pré­cé­dé la mos­quée est pro­bable — le palimp­seste com­mence avant elle.

La mos­quée pri­mi­tive — onze nefs per­pen­di­cu­laires au mur qibla — invente d’emblée son motif de gloire : des arcades à deux étages, arcs outre­pas­sés en bas, arcs en plein cintre en haut, alter­nant cla­veaux de brique rouge et de pierre blanche, por­tées par un rem­ploi mas­sif de colonnes et cha­pi­teaux romains et wisi­go­thiques. Solu­tion d’in­gé­nieur (gagner de la hau­teur avec des colonnes trop courtes, en s’ins­pi­rant peut-être des aque­ducs romains), deve­nue l’une des images les plus recon­nais­sables de l’art uni­ver­sel : la « forêt de colonnes ». Trois agran­dis­se­ments suc­ces­sifs la portent aux dimen­sions d’une des plus vastes mos­quées du monde : Abd al-Rah­man II vers 833–848, puis sur­tout al-Hakam II en 961–976, qui lui donne son chef-d’œuvre — la tra­vée du mih­rab, écrin de cou­poles ner­vu­rées et de mosaïques à fond d’or exé­cu­tées, disent les sources arabes, par un mosaïste et des cubes de verre envoyés par l’empereur byzan­tin à la demande du calife : Byzance déco­rant Cor­doue, comme elle avait déco­ré Damas. Le mih­rab n’est pas une niche mais une petite pièce octo­go­nale entière, pré­cé­dée d’un arc outre­pas­sé our­lé d’ins­crip­tions cora­niques dorées. Enfin Alman­zor, le dic­ta­teur mili­taire, double presque la sur­face vers 987–988 par un agran­dis­se­ment laté­ral, plus vaste et plus pauvre — huit nefs ajou­tées vers l’est, celles-là mêmes où un incen­die s’est décla­ré en août 2025.

La cathé­drale (depuis 1236)

Le 29 juin 1236, Fer­di­nand III de Cas­tille entre dans Cor­doue recon­quise ; la mos­quée est consa­crée le jour même cathé­drale Sainte-Marie. Mais — fait remar­quable — elle n’est pas détruite : pen­dant près de trois siècles, les chré­tiens se contentent d’in­sé­rer des cha­pelles dans la trame hypo­style, dont la cha­pelle royale mudé­jare et la pre­mière Capil­la Mayor, en réuti­li­sant l’es­pace plu­tôt qu’en le niant. La lucarne du lucer­naire d’al-Hakam devient cha­pelle de Vil­la­vi­cio­sa ; les arcs entre­croi­sés cali­faux servent de retable naturel.

Tout change au début du XVIe siècle. L’é­vêque Alon­so Man­rique veut une vraie cathé­drale, à tran­sept et chœur, plan­tée au centre de la salle de prière. Le conseil muni­ci­pal s’y oppose avec véhé­mence — au point de mena­cer de mort les ouvriers qui y tra­vaille­raient : les Cor­douans défen­dant la mos­quée contre leur évêque, l’é­pi­sode mérite d’être médi­té. L’af­faire monte jus­qu’à Charles Quint, qui tranche en faveur du cha­pitre ; les tra­vaux com­mencent en 1523 sous Hernán Ruiz l’An­cien. La tra­di­tion prête à l’empereur, décou­vrant plus tard le résul­tat, la phrase fameuse : « Vous avez détruit ce qui était unique au monde pour construire ce qu’on trouve par­tout. » Elle est presque cer­tai­ne­ment apo­cryphe — aucune source contem­po­raine —, mais elle dit exac­te­ment ce que des géné­ra­tions de visi­teurs ont res­sen­ti devant ce vais­seau gothi­co-pla­te­resque à stalles d’a­ca­jou sur­gis­sant de la forêt d’ar­cades rouges et blanches. À moins qu’on ne retourne le juge­ment : c’est pré­ci­sé­ment parce qu’on y a plan­té une cathé­drale que la mos­quée n’a jamais été rasée, contrai­re­ment à celles de Séville, Gre­nade, Tolède ou Valence. Le gref­fon a sau­vé l’arbre.

La que­relle contemporaine

La Mez­qui­ta-Cate­dral — son nom offi­ciel tou­ris­tique, que l’É­glise s’ef­force de réduire à « Cathé­drale de Cor­doue » — est aujourd’­hui l’ob­jet d’une que­relle mémo­rielle à trois étages. Étage cultuel : depuis les années 2000, des voix musul­manes, dont la Jun­ta Islá­mi­ca espa­gnole, demandent la pos­si­bi­li­té d’y prier, au moins ponc­tuel­le­ment ; refus constant de l’é­vê­ché, confir­mé par le Vati­can, et inci­dents épi­so­diques quand des visi­teurs passent outre. Étage patri­mo­nial : en 2006, pro­fi­tant d’une réforme de 1998 sur les imma­tri­cu­la­tions fon­cières, l’é­vê­ché a fait ins­crire l’é­di­fice à son nom au registre de la pro­prié­té pour une taxe déri­soire, déclen­chant une contro­verse tou­jours ouverte sur la pro­prié­té d’un monu­ment que beau­coup d’Es­pa­gnols estiment public. Étage sécu­ri­taire, enfin : l’in­cen­die du 8 août 2025, par­ti d’une cha­pelle de la nef d’Al­man­zor uti­li­sée comme local de sto­ckage — une balayeuse méca­nique ou une bat­te­rie, selon les pre­mières enquêtes —, a détruit la toi­ture d’une cha­pelle avant d’être maî­tri­sé dans la nuit ; les dégâts, réels mais très loca­li­sés, ont relan­cé le débat sur la ges­tion du site par le cha­pitre, deux mil­lions de visi­teurs annuels et des cha­pelles patri­mo­niales ser­vant de débar­ras. Le monu­ment a rou­vert dès le len­de­main. Huit siècles après la conver­sion, la Mez­qui­ta reste un dos­sier brû­lant — cette fois au sens propre.

Séville, le corollaire

À Séville, la même his­toire a connu le dénoue­ment inverse. La grande mos­quée almo­hade (1172–1198) fut d’a­bord conver­tie telle quelle après la recon­quête de 1248 ; mais en 1401, le cha­pitre déci­da de la rem­pla­cer par une cathé­drale gothique — la plus vaste du monde en son temps —, avec, selon la tra­di­tion capi­tu­laire, cette déli­bé­ra­tion deve­nue pro­ver­biale : bâtis­sons une église telle que ceux qui la ver­ront ache­vée nous tiennent pour fous. De la mos­quée sub­sistent pour­tant trois mor­ceaux essen­tiels : la cour des ablu­tions deve­nue Patio de los Naran­jos, la porte du Par­don avec ses van­taux de bronze à ins­crip­tions cou­fiques — on entre tou­jours dans la cathé­drale de Séville par une porte almo­hade —, et sur­tout le mina­ret, chef-d’œuvre de brique de la fin du XIIe siècle, jumeau de la Kou­tou­bia de Mar­ra­kech et de la tour Has­san de Rabat, coif­fé au XVIe siècle d’un cam­pa­nile Renais­sance et de la sta­tue-girouette de la Foi qui lui donne son nom : la Giral­da. Le mina­ret conver­ti en clo­cher est deve­nu l’emblème de la ville — au point que Séville sans la Giral­da est pro­pre­ment impen­sable, c’est-à-dire que Séville chré­tienne est impen­sable sans son signe islamique.

VI. Tolède : les syna­gogues sans juifs

Tolède conserve deux des très rares syna­gogues médié­vales d’Eu­rope encore debout — et aucune des deux n’est res­tée syna­gogue. C’est tout le para­doxe de la ville-musée du judaïsme espa­gnol : son patri­moine juif n’a sur­vé­cu que converti.

San­ta María la Blan­ca, d’a­bord — le nom même est une conver­sion. Éle­vée vers 1180, sous le règne d’Al­phonse VIII (une ins­crip­tion aujourd’­hui dis­pa­rue don­nait cette date ; cer­tains his­to­riens penchent pour un rema­nie­ment au XIIIe siècle), c’é­tait la grande syna­gogue de la ville, due sans doute au finan­ce­ment de digni­taires juifs de la cour cas­tillane. Or c’est archi­tec­tu­ra­le­ment une mos­quée : une salle hypo­style à cinq nefs, des piliers octo­go­naux blan­chis à la chaux, des arcs outre­pas­sés, des cha­pi­teaux de stuc aux pommes de pin, des frises d’en­tre­lacs — le voca­bu­laire almo­hade au com­plet, mis en œuvre par des arti­sans mudé­jars pour une com­mu­nau­té juive en terre chré­tienne. Trois reli­gions dans un seul bâti­ment dès sa construc­tion : Tolède résu­mée en une salle d’une blan­cheur de rêve. Au début du XVe siècle — vers 1411, dans le sillage des pré­di­ca­tions anti­juives de Vincent Fer­rier et après le grand pogrom de 1391 qui avait rava­gé les juderías d’Es­pagne —, la syna­gogue est sai­sie et consa­crée église San­ta María la Blan­ca. Elle ser­vit ensuite de refuge pour femmes repen­ties, de caserne, d’en­tre­pôt ; elle appar­tient tou­jours à l’ar­chi­dio­cèse de Tolède, qui la gère comme monu­ment visi­table, et les demandes de la com­mu­nau­té juive espa­gnole d’en récu­pé­rer l’u­sage, for­mu­lées à plu­sieurs reprises, sont res­tées sans suite.

La syna­gogue du Trán­si­to, à quelques rues de là, est l’autre ver­sant du même des­tin — plus somp­tueux, plus docu­men­té, plus tra­gique. Elle fut bâtie vers 1357 par Samuel ha-Levi Abu­la­fia, tré­so­rier du roi Pierre Ier de Cas­tille, au som­met de sa puis­sance : une salle unique de pro­por­tions nobles, cou­verte d’une char­pente à lace­ries, dont le mur orien­tal porte un retable de stucs poly­chromes où s’en­tre­lacent psaumes en hébreu, louanges au roi Pierre, bla­sons de Cas­tille et décor végé­tal de pur style nas­ride — Gre­nade et Jéru­sa­lem mêlées dans le même plâtre, à trente kilo­mètres du front de la Recon­quis­ta. Samuel ha-Levi finit arrê­té par son roi et mort sous la tor­ture vers 1360 ; sa syna­gogue lui sur­vé­cut, jus­qu’au décret d’ex­pul­sion de 1492. Don­née alors à l’ordre mili­taire de Cala­tra­va, elle devint église et prieu­ré sous le vocable de Saint-Benoît, puis, l’u­sage d’y célé­brer la fête du Trán­si­to de la Vierge (sa Dor­mi­tion) lui lais­sant son nom actuel, ermi­tage, archives, et enfin, au XXe siècle, Musée séfa­rade natio­nal — inau­gu­ré comme tel en 1964, réor­ga­ni­sé en 1971. Les juifs de Tolède n’ont pas retrou­vé leur syna­gogue : ils y sont exposés.

Le tri­angle tolé­dan se referme sur un troi­sième édi­fice, minus­cule et déci­sif : la mos­quée Bab al-Mar­dum, aujourd’­hui ermi­tage du Cris­to de la Luz. C’est l’un des très rares bâti­ments du cali­fat de Cor­doue conser­vés intacts : neuf mètres sur neuf, neuf tra­vées cou­vertes cha­cune d’une cou­pole ner­vu­rée dif­fé­rente — un échan­tillon­nage de voûtes cali­fales en réduc­tion —, et sur la façade une ins­crip­tion cou­fique en brique, datée de 999, don­nant le nom du com­man­di­taire, Ahmad ibn Hadi­di, et de l’ar­chi­tecte, Musa ibn Ali : cas raris­sime d’é­di­fice médié­val signé. Vers 1183–1187, la petite mos­quée est don­née aux che­va­liers de Saint-Jean et conver­tie en cha­pelle par l’a­jout d’une abside mudé­jare — bâtie en brique, dans la même tech­nique, par les mêmes mains ou presque : la conver­sion la plus douce qui soit, un quart de cercle chré­tien gref­fé sur un cube omeyyade. La légende locale, elle, fait s’a­ge­nouiller à cet endroit le che­val du Cid entrant dans Tolède, devant une lampe murée qui aurait brû­lé pen­dant des siècles devant un Christ caché : la Luz du nom actuel. Les his­to­riens n’en demandent pas tant ; la brique leur suffit.

VII. Athènes : le Par­thé­non, temple, église, mosquée

On l’ou­blie sys­té­ma­ti­que­ment : le Par­thé­non a pas­sé plus de temps comme église chré­tienne que comme temple d’A­thé­na. Ache­vé en 438 avant notre ère, fer­mé au culte païen à la fin du IVe siècle de notre ère, il fut conver­ti vers le VIe siècle en église de la Théo­to­kos — la Pana­gia Athi­nio­tis­sa, Notre-Dame d’A­thènes. La conver­sion se paya d’a­mé­na­ge­ments lourds : orien­ta­tion inver­sée (l’en­trée pas­sa à l’ouest), abside cre­vant le fron­ton orien­tal, baies per­cées, fresques dans le pro­naos, clo­cher. Athènes, ville modeste de l’Em­pire byzan­tin, fit de son temple une cathé­drale qui le res­ta huit siècles — byzan­tine, puis latine après 1204, quand les ducs francs d’A­thènes y ins­tal­lèrent le rite catho­lique sous le vocable de Notre-Dame. Un graf­fi­ti gra­vé sur une colonne signale la mort de l’ar­che­vêque Michel Cho­nia­tès, le frère de l’his­to­rien ; les voya­geurs du Moyen Âge décrivent une église fameuse pour sa lampe inextinguible.

Après la conquête otto­mane de 1456, la cathé­drale devint mos­quée, dotée d’un mina­ret dres­sé contre l’angle sud-ouest — les gra­vures du XVIIe siècle le montrent dépas­sant du toit du temple. Et c’est en tant que mos­quée, dou­blée d’une pou­drière où les Otto­mans assié­gés avaient entas­sé leurs muni­tions en pariant que les chré­tiens n’o­se­raient pas tirer sur un monu­ment, que le Par­thé­non fut éven­tré : le 26 sep­tembre 1687, une bombe véni­tienne de l’ar­mée de Moro­si­ni tra­ver­sa le toit et fit explo­ser la poudre, souf­flant la cel­la, jetant à bas des colonnes entières, tuant trois cents per­sonnes. Le Par­thé­non intact avait tra­ver­sé vingt et un siècles et trois reli­gions ; il ne sur­vé­cut pas à un siège entre chré­tiens et musul­mans. Une petite mos­quée à cou­pole fut ensuite rebâ­tie à l’in­té­rieur même des ruines — on la voit sur les pre­mières pho­to­gra­phies de l’A­cro­pole —, démon­tée après l’in­dé­pen­dance grecque, comme le mina­ret, comme la tour franque, comme tout ce qui n’é­tait pas Péri­clès. Car le Par­thé­non que nous admi­rons, ruine pure, marbre nu sur ciel bleu, est une inven­tion du XIXe siècle : l’ar­chéo­lo­gie natio­nale grecque a « net­toyé » le rocher de deux mille ans de vie post-clas­sique pour res­ti­tuer un ori­gi­nal qui n’exis­tait plus. La conver­sion la plus radi­cale du monu­ment fut la der­nière : sa conver­sion en symbole.

En contre­bas, la ville basse garde les répliques de cette his­toire : la mos­quée Fethiye (1456–1458, recons­truite au XVIIe siècle) sur l’a­go­ra romaine, bâtie sur les restes d’une basi­lique byzan­tine, deve­nue après l’in­dé­pen­dance caserne, pri­son, dépôt archéo­lo­gique, et res­tau­rée en 2017 comme espace d’ex­po­si­tion — une mos­quée muséi­fiée dans un pays qui n’a ren­du au culte presque aucune des siennes ; et la mos­quée Tzis­ta­ra­kis (1759), sur Monas­ti­ra­ki, trans­for­mée en musée d’art popu­laire. Athènes est res­tée jus­qu’en 2020 la seule capi­tale de l’U­nion euro­péenne sans mos­quée offi­cielle en fonc­tion : le poids des conver­sions pas­sées se mesure aus­si à ces absences.

VIII. Chypre : les cathé­drales gothiques au minaret

Nulle part la conver­sion n’a pro­duit d’i­mages plus étranges qu’à Chypre, où le gothique le plus fran­çais qui soit prie aujourd’­hui vers La Mecque.

À Nico­sie, la cathé­drale Sainte-Sophie fut com­men­cée vers 1209 sous les Lusi­gnan, ces croi­sés poi­te­vins deve­nus rois de Chypre, et consa­crée en 1326 : un vais­seau du plus pur gothique d’Île-de-France trans­por­té en Médi­ter­ra­née orien­tale, où les rois de la dynas­tie rece­vaient leur cou­ronne. Lors de la conquête otto­mane de 1570, elle fut conver­tie sans délai : mobi­lier détruit, tom­beaux retour­nés en dalles de pave­ment, chaux sur les murs, et deux mina­rets plan­tés sur les tours occi­den­tales inache­vées — sil­houette invrai­sem­blable, moi­tié Reims, moi­tié Istan­bul, qui domine tou­jours la vieille ville. Rebap­ti­sée mos­quée Seli­miye en 1954, en l’hon­neur du sul­tan conqué­rant Selim II, elle demeure le prin­ci­pal lieu de culte musul­man de Nico­sie-Nord. À l’in­té­rieur, tout le para­doxe tient dans l’o­rien­ta­tion : la nef gothique file vers l’ab­side, à l’est litur­gique chré­tien, mais le mih­rab exige la direc­tion de La Mecque, au sud-est — les tapis sont donc posés en biais par rap­port aux piliers, et les fidèles prient en dia­go­nale dans le vais­seau des rois de Chypre. Aucun mani­feste théo­lo­gique ne dira jamais mieux que cet angle.

À Fama­gouste, la cathé­drale Saint-Nico­las (bâtie pour l’es­sen­tiel entre 1298 et 1312 envi­ron, sur le modèle avoué de Reims) ser­vait au second cou­ron­ne­ment des Lusi­gnan : rois de Chypre à Nico­sie, ils venaient y ceindre la cou­ronne — deve­nue pure­ment sym­bo­lique — de Jéru­sa­lem, face à la mer qui les sépa­rait de la Terre sainte per­due. Après le ter­rible siège de 1571, elle devint mos­quée, et porte depuis 1954 le nom du géné­ral conqué­rant : Lala Mus­ta­fa Pacha. Un seul mina­ret, cette fois, sur la tour nord d’une façade que les his­to­riens de l’art comptent par­mi les plus belles créa­tions du gothique rayon­nant hors de France. Devant le par­vis pousse un ficus que la tra­di­tion locale dit plan­té à l’é­poque de la construc­tion — le seul témoin qui ait tout vu sans jamais chan­ger de religion.

IX. Inver­sions : quand les mos­quées deviennent églises

Le mou­ve­ment inverse existe, et il suit les mêmes lois : là où la croix a recon­quis le crois­sant, les mos­quées ont chan­gé de main comme les églises ailleurs.

L’exemple le plus sai­sis­sant est hon­grois. Sur la place cen­trale de Pécs, l’an­cienne mos­quée du pacha Gazi Kasim, éle­vée au milieu du XVIe siècle pen­dant l’oc­cu­pa­tion otto­mane — la plus grande construc­tion otto­mane sub­sis­tant en Hon­grie —, est aujourd’­hui l’é­glise parois­siale du centre-ville : après la reprise de la ville en 1686, les Jésuites la consa­crèrent au culte catho­lique. Le mina­ret fut abat­tu, mais le cube à cou­pole demeure, avec son mih­rab, ses fenêtres otto­manes et des ins­crip­tions cora­niques déga­gées sur les murs mêmes où l’on dit la messe ; le som­met de la cou­pole porte, réunis, la croix et le crois­sant. C’est l’exact symé­trique de Nico­sie : une com­mu­nau­té qui prie son dieu dans la mai­son de l’autre, et qui a fini par l’assumer.

Les Bal­kans post-otto­mans offrent toute la gamme, du réem­ploi à la des­truc­tion. À Thes­sa­lo­nique, la Rotonde — mau­so­lée cir­cu­laire éle­vé vers 300 pour l’empereur Galère, conver­ti en église peut-être dès le Ve siècle et paré de mosaïques paléo­chré­tiennes par­mi les plus anciennes et les plus belles qui soient —, devint mos­quée en 1591 ; après le retour de la ville à la Grèce en 1912, elle fut ren­due au culte ortho­doxe puis affec­tée aux Anti­qui­tés. Elle est aujourd’­hui un monu­ment-musée où quelques litur­gies sont célé­brées dans l’an­née, et son mina­ret, conser­vé, est le der­nier de Thes­sa­lo­nique — une ville qui en comp­tait des dizaines. En Espagne même, le cas d’Al­mo­nas­ter la Real, dans la sier­ra de Huel­va, mérite le détour : une petite mos­quée rurale du Xe siècle, conver­tie en ermi­tage après la Recon­quis­ta, si peu trans­for­mée qu’elle demeure l’une des mos­quées médié­vales les mieux conser­vées de la pénin­sule — sau­vée, une fois encore, par sa conversion.

Alger, enfin, condense en un seul édi­fice les deux sens de l’his­toire. La mos­quée Ket­chaoua, dans la basse Cas­bah, recons­truite somp­tueu­se­ment en 1794 par le dey Has­san Pacha, fut sai­sie en décembre 1832, deux ans après la prise d’Al­ger, et consa­crée cathé­drale Saint-Phi­lippe — la conver­sion, menée manu mili­ta­ri mal­gré les enga­ge­ments de 1830 sur le res­pect des cultes, mar­qua dura­ble­ment les mémoires algé­riennes. Pen­dant cent trente ans, la cathé­drale d’Al­ger fut donc une mos­quée habillée en église néo-byzan­tine, agran­die, flan­quée de deux tours. En 1962, dans les pre­mières semaines de l’in­dé­pen­dance, elle rede­vint mos­quée — l’un des gestes sym­bo­liques inau­gu­raux de l’Al­gé­rie nou­velle. Res­tau­rée dans les années 2010 avec le concours de l’a­gence de coopé­ra­tion turque TIKA — l’hé­ri­tage otto­man veillant sur son bien —, elle a rou­vert au culte en 2018. Mos­quée, cathé­drale, mos­quée : Ket­chaoua est le Sainte-Sophie du Magh­reb, en miroir.

Le même mou­ve­ment de 1962 empor­ta les syna­gogues d’Al­gé­rie, vidées par le départ mas­sif des juifs vers la France : la Grande Syna­gogue d’Al­ger devint la mos­quée Ibn Fares ; celle d’O­ran — immense vais­seau néo-byzan­tin vou­lu par Simon Kanoui, com­men­cé en 1880, inau­gu­ré en 1918, l’une des plus vastes syna­gogues d’A­frique du Nord — devint en 1975 la mos­quée Abdal­lah Ben Salem. Le choix du nom est un dis­cret palimp­seste sup­plé­men­taire : Abdal­lah ibn Salam était un rab­bin de Médine conver­ti à l’is­lam du vivant du Pro­phète. La syna­gogue conver­tie porte le nom d’un juif conver­ti — l’é­di­fice et son saint patron ont la même biographie.

X. Brick Lane, Londres : le bâti­ment qui suit ses habitants

Toutes les conver­sions ne sont pas des conquêtes. À l’angle de Brick Lane et de Four­nier Street, dans l’East End lon­do­nien, un sobre bâti­ment géor­gien de brique brune résume trois siècles d’im­mi­gra­tion — sans qu’une seule armée y soit pour rien.

Il fut construit en 1743 comme temple pro­tes­tant, La Neuve Église, par les hugue­nots fran­çais réfu­giés à Londres après la révo­ca­tion de l’é­dit de Nantes : tis­se­rands de soie de Spi­tal­fields, dont les mai­sons à grandes fenêtres d’a­te­lier bordent encore Four­nier Street. Quand leur com­mu­nau­té se fon­dit dans la socié­té anglaise, le bâti­ment pas­sa en 1809 à la Lon­don Socie­ty for Pro­mo­ting Chris­tia­ni­ty Among­st the Jews — une socié­té mis­sion­naire vouée à la conver­sion des juifs, iro­nie dont l’his­toire allait se sou­ve­nir —, puis devint cha­pelle métho­diste en 1819. En 1898, il fut acquis par la Mach­zike Hadath, la congré­ga­tion ortho­doxe rigo­riste des immi­grants juifs d’Eu­rope orien­tale qui avaient fait de l’East End le plus grand quar­tier juif d’Eu­rope occi­den­tale : la cha­pelle hugue­note devint la Grande Syna­gogue de Spi­tal­fields, répu­tée pour la rigueur de son rite. Puis les juifs de l’East End, pros­pé­rant, par­tirent vers les ban­lieues nord de Londres ; la syna­gogue décli­na, fer­ma, et le bâti­ment fut rache­té par la com­mu­nau­té ban­gla­daise — ori­gi­naire pour l’es­sen­tiel du Syl­het — qui avait pris le relais dans les mêmes rues, les mêmes ate­liers, sou­vent les mêmes métiers du tex­tile. En 1976, il rou­vrit comme Brick Lane Jamme Mas­jid, la grande mos­quée du quar­tier, dotée en 2010 d’un mina­ret d’a­cier contemporain.

Sur la façade de Four­nier Street, un cadran solaire de 1743 porte tou­jours la devise latine des hugue­nots : Umbra sumus — « nous sommes des ombres », abré­gé d’Ho­race, pul­vis et umbra sumus, nous sommes pous­sière et ombre. Les tis­se­rands cal­vi­nistes l’a­vaient gra­vée en pen­sant à la briè­ve­té de la vie ; elle est deve­nue, sans qu’on y touche, l’é­pi­graphe des quatre com­mu­nau­tés suc­ces­sives. Aucun édi­fice au monde ne dit mieux que la conver­sion n’est pas tou­jours un tro­phée : ici, le bâti­ment n’a fait que suivre doci­le­ment les popu­la­tions qui pas­saient, comme une mai­son de famille change de famille. Même la fonc­tion sociale est res­tée : accueillir, dans la même salle, les der­niers arrivés.

XI. Jéru­sa­lem et Hébron : le par­tage impos­sible et le par­tage réel

En Terre sainte, la conver­sion des sanc­tuaires n’est jamais close, parce que les reven­di­ca­tions ne le sont pas.

L’es­pla­nade que les juifs appellent mont du Temple et les musul­mans Haram al-Sha­rif, le Noble Sanc­tuaire, est le cas limite de tout ce dos­sier : sur la pla­te­forme héro­dienne du Second Temple, détruit par Titus en 70, les califes omeyyades éle­vèrent à la fin du VIIe siècle le Dôme du Rocher (691) et la mos­quée al-Aqsa. Les croi­sés, après 1099, conver­tirent le pre­mier en église — le Tem­plum Domi­ni, une croix à son som­met — et firent de la seconde le palais royal puis le siège de l’ordre du Temple, qui lui doit son nom ; Sala­din, en 1187, ren­dit l’en­semble à l’is­lam, fit des­cendre la croix et remon­ter le crois­sant. Depuis, le sta­tu quo — codi­fié à l’é­poque otto­mane, recon­duit après 1967 sous la garde jor­da­nienne — réserve le culte sur l’es­pla­nade aux seuls musul­mans, les juifs priant en contre­bas, au mur occi­den­tal, ves­tige du mur de sou­tè­ne­ment héro­dien. Chaque ten­ta­tive d’en modi­fier un para­mètre, si minime soit-il, a valeur de séisme régional.

À Hébron, en revanche, le par­tage n’est pas une hypo­thèse mais une réa­li­té quo­ti­dienne, née d’une tra­gé­die. Le tom­beau des Patriarches — l’en­ceinte monu­men­tale bâtie par Hérode sur la grotte de Mak­pé­la, où la tra­di­tion des trois mono­théismes fait repo­ser Abra­ham, Sara, Isaac, Rébec­ca, Jacob et Léa — fut suc­ces­si­ve­ment enclos héro­dien, église byzan­tine, mos­quée (al-Ibra­hi­mi, « d’A­bra­ham »), église croi­sée au XIIe siècle, puis mos­quée à nou­veau après Sala­din, avec des céno­taphes dra­pés que se trans­mirent les siècles. Après 1967, les juifs y eurent à nou­veau accès pour la prière, pour la pre­mière fois depuis des siècles ; après le mas­sacre de 1994, où un extré­miste juif abat­tit vingt-neuf fidèles musul­mans en prière, le bâti­ment fut phy­si­que­ment divi­sé : une par­tie syna­gogue, une par­tie mos­quée, sépa­rées par des murs et des contrôles, chaque com­mu­nau­té dis­po­sant de l’en­semble quelques jours par an, à tour de rôle, pour ses grandes fêtes. Un seul toit, deux calen­driers, des cloi­sons : c’est la ver­sion la plus lit­té­rale, la plus dou­lou­reuse aus­si, du par­tage d’un sanctuaire.

Et pour mémoire, dans la vieille ville de Jéru­sa­lem, l’é­glise Sainte-Anne — le plus pur vais­seau roman de Terre sainte, bâti par les croi­sés vers 1140 sur le lieu sup­po­sé de la nais­sance de la Vierge — fut conver­tie par Sala­din en 1192 en madra­sa, la Sala­hiyya : l’ins­crip­tion arabe de fon­da­tion court tou­jours au-des­sus du por­tail roman. En 1856, le sul­tan otto­man l’of­frit à Napo­léon III en remer­cie­ment de l’al­liance de Cri­mée ; ren­due au culte catho­lique et confiée aux Pères Blancs, elle est aujourd’­hui domaine natio­nal fran­çais. Église, madra­sa, église : la boucle, ici, s’est refer­mée par la diplomatie.

XII. Tré­bi­zonde, İzn­ik, Ayod­hya : le pré­sent du palimpseste

Le phé­no­mène n’ap­par­tient pas au pas­sé ; il est en cours, sous nos yeux, sur trois continents.

En Tur­quie, la recon­ver­sion de Sainte-Sophie et de Cho­ra n’est que la par­tie la plus visible d’une série : la Sainte-Sophie de Tré­bi­zonde, superbe église impé­riale des Grands Com­nènes (XIIIe siècle) sur la mer Noire, musée depuis 1964, a été rou­verte au culte musul­man en 2013, ses fresques mas­quées par des faux pla­fonds et des rideaux dans la zone de prière ; la Sainte-Sophie d’İzn­ik — l’an­tique Nicée, l’é­glise même où sié­gea en 787 le sep­tième concile œcu­mé­nique, celui qui réta­blit le culte des images — a été recon­ver­tie en mos­quée en 2011. La liste des « Sainte-Sophie » rede­ve­nues mos­quées se lit comme un programme.

En Inde, la tra­jec­toire inverse a connu son paroxysme à Ayod­hya. La mos­quée de Babur, la Babri Mas­jid, éle­vée en 1528–1529, se dres­sait sur un site que la tra­di­tion hin­doue vénère comme le lieu de nais­sance du dieu Rama — et où des cou­rants natio­na­listes affir­maient qu’un temple avait été détruit pour la bâtir. Le 6 décembre 1992, une foule de mili­tants hin­douistes la démo­lit à mains nues en quelques heures, déclen­chant des vio­lences inter­com­mu­nau­taires qui firent envi­ron deux mille morts. En 2019, la Cour suprême indienne attri­bua le site à une fon­da­tion hin­doue, tout en qua­li­fiant la démo­li­tion d’illé­gale et en accor­dant aux musul­mans un ter­rain de com­pen­sa­tion ; le 22 jan­vier 2024, le Pre­mier ministre Naren­dra Modi consa­cra en per­sonne le temple de Ram Man­dir éle­vé sur l’emplacement de la mos­quée détruite. Ici, nulle réuti­li­sa­tion, nul palimp­seste : la strate pré­cé­dente a été effa­cée phy­si­que­ment avant réécri­ture — le contre-modèle exact de Damas ou de Cor­doue, et le rap­pel que la conver­sion des sanc­tuaires, au XXIe siècle, peut encore coû­ter des vies par milliers.

L’Eu­rope occi­den­tale, enfin, a inven­té une variante sécu­la­ri­sée du phé­no­mène : ses églises se vident, et se conver­tissent — non à un autre dieu, mais à l’ab­sence de dieu, ou à ses suc­cé­da­nés. Églises deve­nues mos­quées de quar­tier aux Pays-Bas et en France, cha­pelles deve­nues librai­ries — le Boe­khan­del Domi­ni­ca­nen de Maas­tricht, ins­tal­lé dans une église domi­ni­caine du XIIIe siècle, est régu­liè­re­ment cité par­mi les plus belles librai­ries du monde —, salles d’es­ca­lade, hôtels, lofts. Le méca­nisme est le même qu’à Brick Lane : le bâti­ment suit la socié­té. Sim­ple­ment, la socié­té ne prie plus.

XIII. Conclu­sion : la réma­nence des pierres

Au terme de cet inven­taire, trois enseignements.

Le pre­mier est une loi presque sans excep­tion : la conver­sion suit la force — conquête, recon­quête, expul­sion, exode, déco­lo­ni­sa­tion. On cher­che­rait en vain, dans toute cette liste, un sanc­tuaire ayant chan­gé de reli­gion par simple évo­lu­tion des convic­tions de ses fidèles ; même Brick Lane, la plus paci­fique des tra­jec­toires, suit des migra­tions qui furent elles-mêmes filles de per­sé­cu­tions — dra­gon­nades, pogroms, misère. L’ar­chi­tec­ture sacrée est un sis­mo­graphe du pou­voir : il suf­fit de dater les conver­sions pour écrire l’his­toire mili­taire de la Méditerranée.

Le deuxième est un para­doxe de conser­va­tion : la conver­sion pro­tège sou­vent mieux que le res­pect. La chaux otto­mane a sau­vé les mosaïques byzan­tines ; la cathé­drale plan­tée dans la Mez­qui­ta a sau­vé la Mez­qui­ta ; l’er­mi­tage a sau­vé la mos­quée d’Al­mo­nas­ter, l’é­glise de Pécs a sau­vé la mos­quée de Gazi Kasim, et le culte conti­nu a main­te­nu debout, chauf­fés, cou­verts, répa­rés, des édi­fices que l’a­ban­don aurait rui­nés en deux géné­ra­tions. Les vraies des­truc­tions sont le fait des sites dis­pu­tés sans par­tage pos­sible — le Par­thé­non-pou­drière, la Babri Mas­jid — ou des monu­ments res­tés sans usage. Entre la pro­fa­na­tion et l’ou­bli, la pro­fa­na­tion conserve.

Le troi­sième tient dans une ques­tion que posent, cha­cun à sa manière, les rideaux de Sainte-Sophie, le chœur de Cor­doue, les tapis en biais de Nico­sie : à qui appar­tient un tel bâti­ment ? Au culte qui l’oc­cupe, dit le droit du sol et sou­vent le droit tout court. À la civi­li­sa­tion qui l’a conçu, disent les his­to­riens de l’art. À l’hu­ma­ni­té entière, dit l’U­NES­CO, qui a inven­té pour cela la notion de patri­moine mon­dial — et qui constate, de recon­ver­sion en recon­ver­sion, les limites de sa juri­dic­tion. Les que­relles contem­po­raines montrent que la ques­tion n’est pas close, et qu’elle ne le sera sans doute jamais : un sanc­tuaire conver­ti est une fron­tière qui passe à l’in­té­rieur d’un bâti­ment, et les fron­tières ne dorment que d’un œil.

Res­tent les pierres, qui ont tran­ché depuis long­temps à leur façon : elles gardent le sou­ve­nir. Le péri­bole de Jupi­ter autour de la mos­quée de Damas, la qibla désaxée sous la cou­pole de Jus­ti­nien, les psaumes hébreux sous les voûtes de Cala­tra­va, l’ins­crip­tion de Sala­din sur le por­tail roman de Sainte-Anne, la devise des hugue­nots sur la mos­quée du Ben­gale lon­do­nien. Umbra sumus : les cultes passent comme des ombres sur le cadran ; le cadran reste, et conti­nue de don­ner l’heure à tout le monde.

Repères chro­no­lo­giques

Sainte-Sophie, Istan­bul — basi­lique consa­crée en 537 ; mos­quée le 29 mai 1453 ; musée par décret du 24 novembre 1934 ; mos­quée à nou­veau depuis le 24 juillet 2020 ; grande res­tau­ra­tion anti­sis­mique enga­gée en avril 2025.

Saint-Sau­veur-in-Cho­ra, Istan­bul — monas­tère fon­dé au VIe siècle, église recons­truite aux XIe-XIIe siècles, décor de Méto­chite vers 1315–1321 ; mos­quée en 1511 ; musée en 1958 ; recon­ver­tie par décret en août 2020, rou­verte au culte le 6 mai 2024.

Saints-Serge-et-Bac­chus (Petite Sainte-Sophie), Istan­bul — église vers 530 ; mos­quée vers 1506–1513.

Pam­ma­ka­ris­tos / Fethiye Camii, Istan­bul — église du XIIe siècle ; siège du patriar­cat de 1456 à 1587 ; mos­quée en 1591 ; parec­clé­sion aujourd’­hui musée.

Grande Mos­quée des Omeyyades, Damas — temple de Hadad ; temple de Jupi­ter ; cathé­drale Saint-Jean-Bap­tiste (fin IVe siècle-706) ; mos­quée depuis 706.

Mez­qui­ta, Cor­doue — mos­quée fon­dée en 785–786, agran­die jus­qu’en 988 ; cathé­drale depuis le 29 juin 1236 ; chœur insé­ré à par­tir de 1523 ; incen­die loca­li­sé le 8 août 2025.

Grande mos­quée / cathé­drale, Séville — mos­quée almo­hade 1172–1198 ; cathé­drale gothique éle­vée à par­tir du XVe siècle ; mina­ret deve­nu la Giralda.

San­ta María la Blan­ca, Tolède — syna­gogue vers 1180 ; église vers 1411.

Syna­gogue du Trán­si­to, Tolède — syna­gogue en 1357 ; église de l’ordre de Cala­tra­va après 1492 ; Musée séfa­rade depuis 1964.

Bab al-Mar­dum / Cris­to de la Luz, Tolède — mos­quée datée 999 ; cha­pelle vers 1183–1187.

Par­thé­non, Athènes — temple ache­vé en 438 av. J.-C. ; église vers le VIe siècle ; mos­quée après 1456 ; explo­sion du 26 sep­tembre 1687 ; ruine « puri­fiée » au XIXe siècle.

Sainte-Sophie / Seli­miye, Nico­sie — cathé­drale com­men­cée vers 1209 ; mos­quée depuis 1570.

Saint-Nico­las / Lala Mus­ta­fa Pacha, Fama­gouste — cathé­drale du début du XIVe siècle ; mos­quée depuis 1571.

Rotonde, Thes­sa­lo­nique — mau­so­lée de Galère vers 300 ; église paléo­chré­tienne ; mos­quée en 1591 ; monu­ment depuis 1912.

Mos­quée de Gazi Kasim, Pécs — mos­quée du XVIe siècle ; église catho­lique depuis 1686.

Ket­chaoua, Alger — mos­quée recons­truite en 1794 ; cathé­drale Saint-Phi­lippe en décembre 1832 ; mos­quée à nou­veau depuis 1962, rou­verte après res­tau­ra­tion en 2018.

Grande syna­gogue d’O­ran — com­men­cée en 1880, inau­gu­rée en 1918 ; mos­quée Abdal­lah Ben Salem depuis 1975.

Brick Lane, Londres — cha­pelle hugue­note en 1743 ; cha­pelle métho­diste en 1819 ; syna­gogue Mach­zike Hadath en 1898 ; mos­quée Jamme Mas­jid depuis 1976.

Sainte-Anne, Jéru­sa­lem — église croi­sée vers 1140 ; madra­sa Sala­hiyya en 1192 ; ren­due au culte catho­lique après 1856.

Tom­beau des Patriarches, Hébron — enceinte héro­dienne ; église byzan­tine ; mos­quée ; église croi­sée ; mos­quée ; espace divi­sé entre mos­quée et syna­gogue depuis 1994.

Sainte-Sophie de Tré­bi­zonde — église du XIIIe siècle ; mos­quée après 1461 ; musée en 1964 ; mos­quée à nou­veau depuis 2013.

Babri Mas­jid / Ram Man­dir, Ayod­hya — mos­quée de 1528–1529 ; démo­lie le 6 décembre 1992 ; temple consa­cré le 22 jan­vier 2024.

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Les mys­tères de la Gue­ni­zah du Caire

Les mys­tères de la Gue­ni­zah du Caire

Dans les anciens royaumes boud­dhistes, il n’est pas rare de trou­ver des caches ou des salles annexes rem­plies des sta­tues de Boud­dha ou de bod­hi­satt­vas qui ont été offerts en offrande au temple, et que les textes — ou l’é­thique — inter­disent de détruire ou de se débar­ras­ser. Il se trouve sim­ple­ment que la place finit par man­quer. De la même manière, les syna­gogues sont en règle géné­rale, si la place le per­met, équi­pées d’une petite salle ser­vant de remise pour les objets cultuels ou les écrits sur les­quels figurent au moins un des sept noms de Dieu. Puis­qu’il est inter­dit d’ef­fa­cer le nom de Dieu ou de détruire le docu­ment sur lequel il est ins­crit, il faut donc remi­ser le docu­ment dans un lieu sacré, mais à l’é­cart de l’es­pace prin­ci­pal de culte. Ain­si existent ces petites salles dans les syna­gogues qu’on appellent gue­ni­za ou gue­ni­zah (גניזה). Si le terme hébreu désigne un endroit de mise en dépôt, il signi­fie éga­le­ment pré­ser­va­tion.

Synagogue Ben Ezra (intérieur) - Le Caire

Syna­gogue Ben Ezra (inté­rieur) — Le Caire

La gue­ni­zah la plus connue est celle que l’on nomme gue­ni­zah du Caire, que l’on trouve dans une petite syna­gogue du Caire, la syna­gogue Ben Ezra. Cette syna­gogue, lieu de culte juif situé en terre d’is­lam, porte en elle une his­toire par­ti­cu­lière ; située dans un vieux quar­tier cai­rote, au des­sus du por­tail sud de la Cita­delle de Baby­lone, à deux pas du Nil, elle est construite sur le lieu exact où Moïse aurait été recueilli dans son panier aqua­tique. On trouve éga­le­ment dans les envi­rons l’é­trange et célèbre église sus­pen­due (Al-Kanî­sah al-Mu’al­la­qah) qui fut autre­fois le siège du patriar­cat copte, ain­si que le monas­tère Saint-Georges, haut lieu de l’or­tho­doxie d’Égypte. Non loin de là, on trou­vé éga­le­ment l’É­glise d’Abou Ser­ga, lieu sup­po­sé où Marie, Joseph et l’en­fant Jésus se réfu­gièrent lor­qu’­Hé­rode ordon­na l’exé­cu­tion des enfants du Royaume. En clair, dans ce Vieux Caire sont ras­sem­blées toutes les reli­gions du livre.

Les Juifs gui­dés par Jéré­mie lors de l’exode baby­lo­nienne sous Nabu­cho­do­no­sor II, y construi­sirent la pre­mière syna­gogue dans laquelle ils dépo­sèrent à l’in­té­rieur de la gue­ni­zah la Torah inache­vée du scribe Esdras (Ezra — עזרא הסופר). A plu­sieurs reprises dans son his­toire, le lieu fut dévas­té puis recons­truit, mais éton­nam­ment, la gue­ni­zah fut pré­ser­vée, ain­si que les docu­ments qui s’y trouvent. Ain­si, ce sont plus de 250 000 docu­ments, rédi­gés en hébreu, qu’on a pu mettre à jour dans cette petite salle.

Solomon Schechter étudiant les manuscrits de la guenizah de la synagogue Ben Ezra au Caire

Solo­mon Schech­ter étu­diant les manus­crits de la gue­ni­zah de la syna­gogue Ben Ezra au Caire

Le doc­teur Solo­mon Schech­ter, un éru­dit mol­dave exi­lé ensuite aux États-Unis où il fon­da le conser­va­tisme juif amé­ri­cain se fixa comme objec­tif de recen­ser les ouvrages conser­vés ici. A par­tir de 1896, il pas­sa son temps à décor­ti­quer les lignes, dans la pous­sière nocive de ce lieu éteint et secret qui alté­ra pro­fon­dé­ment sa san­té et fit des décou­vertes excep­tion­nelles. La plus impor­tante pièce de cette col­lec­tion se trouve être pré­ci­sé­ment la Torah inache­vée d’Ez­ra, mais éga­le­ment le contrat de mariage d’un rab­bin égyp­tien ayant vécu au XIIIème siècle, Avra­ham Maï­mo­nide, fils de Moïse Maï­mo­nide, célèbre rab­bin anda­lou, une Torah écrite sur une peau de gazelle remon­tant au Vème siècle AEC et enfin, deux exem­plaires d’un extrait du Manus­crit de Qum­rân qui n’a­vait pas encore été décou­vert lors du recensement.

Lettre autographe d’Avraham Maïmonide, conservée à la Gueniza du Caire

Lettre auto­graphe d’Avraham Maï­mo­nide, conser­vée à la Gue­ni­za du Caire

Tous ces docu­ments ont per­mis d’a­voir une vision pro­fonde des mœurs juifs en terre d’is­lam puisque nombre d’entre eux per­mettent de connaître la manière dont on par­lait l’a­rabe au début de la conquête de l’Égypte par les peuples arabes, mais éga­le­ment, puisque beau­coup de ces docu­ments sont des actes de la vie quo­ti­dienne admi­nis­tra­tive, de com­prendre com­ment évo­luait cette socié­té dans ces rap­ports de coha­bi­ta­tion entre les dif­fé­rentes reli­gions. La syna­gogue telle qu’on peut la voir aujourd’­hui a été réno­vée il y a peu, mais la majeure par­tie du bâti­ment est iden­tique à la syna­gogue recons­truite en 1115, ce qui en fait une des plus anciennes syna­gogues du monde. Aujourd’­hui, la tota­li­té des docu­ments sont dis­per­sés et conser­vés dans des biblio­thèques amé­ri­caines ou anglaises.

Synagogue Ben Ezra - Le Caire

Syna­gogue Ben Ezra — Le Caire

Synagogue Ben Ezra (localisation) - Le Caire

Loca­li­sa­tion de la Syna­gogue Ben Ezra du Caire sur Google Maps

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Doğu din­leme n°3 : Mor Karbasi

Doğu din­leme n°3 : Mor Karbasi

Troi­sième album de cette jolie fille venue de Jéru­sa­lem, à la croi­sée des cultures médi­ter­ra­néennes. Ascen­dances perses, maro­caines, juives, elle mêle sa voix cris­tal­line et légè­re­ment trem­blante à une langue que vous aurez peut-être du mal à recon­naître, même si on y res­sent clai­re­ment des accents espa­gnols. En effet, cette langue est le ladi­no, la langue uti­li­sée par les Juifs espa­gnols dans leur longue errance, jus­qu’au bas des murailles de Constantinople.

Mor Karbasi

Mor Kar­ba­si chante l’op­pres­sion des séfa­rades sur des airs qui frisent le fla­men­co ou le fado, passe par l’é­mo­tion sur des musiques aux accents égyp­tiens ou maro­cains, avec une grâce superbe qui ne peut lais­ser de marbre et qui fait d’elle la cour­roie de trans­mis­sion de cette langue qui tend à disparaître.

  • 2008 : The Beau­ty and the Sea
  • 2011 : Daugh­ter of the Spring
  • 2013 : La Tsa­di­ka

Site offi­ciel : morkarbasi.com/

ℑ — Doğu din­leme n°2 : Mer­can Dede

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Le chant d’Ul­li­kum­mi, la pierre de Rome et Armil­lus, l’Antéchrist

Le chant d’Ul­li­kum­mi, la pierre de Rome et Armil­lus, l’Antéchrist

Le clergé catholique au service de l’Antéchrist (« Unterscheid zwischen der waren Religion Christi und falschen Abgöttischenlehr des Antichrists in den fürnemsten Stücken ») Gravure sur bois en deux parties de Lucas Cranach l’Ancien (1472 – 1553), 1ère moitié du XVIe siècle (reproduit dans : The German Single-Leaf Woodcut : 1550 – 1600, ed. Max Geisberg, New-York, 1974, vol. 2, p. 619)

Le cler­gé catho­lique au ser­vice de l’Antéchrist (« Unter­scheid zwi­schen der waren Reli­gion Chris­ti und fal­schen Abgöt­ti­schen­lehr des Anti­christs in den für­nem­sten Stü­cken »)
Gra­vure sur bois en deux par­ties de Lucas Cra­nach l’Ancien (1472 – 1553), 1ère moi­tié du XVIe siècle (repro­duit dans : The Ger­man Single-Leaf Wood­cut : 1550 – 1600, ed. Max Geis­berg, New-York, 1974, vol. 2, p. 619)

J’ai trou­vé dans le livre de Fatih Cimok (Ana­to­lie Biblique, de la Genèse aux Conciles) une légende fai­sant appel à la fois au Déluge, aux peuples Hour­rites et à un des mythes de la Bible les plus inquié­tant ; celui de l’Antéchrist.
Dans la légende du Déluge, que ce soit celui des Chré­tiens ou celui dont j’ai déjà par­lé lors­qu’il était ques­tion du Mont Ara­rat, il est ques­tion au tra­vers de cette épi­pha­nie d’un moment de puri­fi­ca­tion du mal sur Terre par l’eau, ce que l’on peut tra­duire dans une cer­taine mesure comme une méta­phore à une dif­fé­rente échelle du bap­tême. Mais après le déluge ? Non, il n’est pas ques­tion ici de l’a­pho­risme de Madame de Pom­pa­dour, « Après moi, le déluge… » mais bel et bien de ce qui s’est pas­sé après que la Terre fut enva­hie par l’eau, que Noé se retrou­va per­ché sur Ara­rat et qu’il repeu­pla la terre par sa pro­gé­ni­ture (Table des Nations) en la per­sonne de ses fils, Sem, Cham et Japhet et de leurs enfants.

Monstres nés du Déluge, Chroniques de Nuremberg, 1493

Dans les croyances popu­laires, des monstres sont nés du déluge, comme en témoignent les Chro­niques de Nurem­berg écrites en 1493 par l’hu­ma­niste Hart­mann Sche­del. Il est d’autre part ques­tion dans l’An­cien Tes­ta­ment, d’un pas­sage peu connu (l’An­cien Tes­ta­ment est de toute façon trop peu connu, les Chré­tiens pré­fé­rant s’ex­ta­sier sur la vie par­faite et tra­gique du Christ) du Livre des Nombres. Dans ce livre, il est ques­tion d’une race de géants appe­lés les Nephi­lim (הנּפלים: géant) :

27 Voi­ci ce qu’ils [les chefs des douze tri­bus envoyés par Moïse en mis­sion de repé­rage] racon­tèrent à Moïse : « Nous sommes allés dans le pays où tu nous as envoyés. À la véri­té, c’est un pays où coulent le lait et le miel, et en voi­ci les fruits.
28 Mais le peuple qui habite ce pays est puis­sant, les villes sont for­ti­fiées, très grandes ; nous y avons vu des enfants d’Anak.
29 Les Ama­lé­cites habitent la contrée du midi ; les Héthiens, les Jébu­séens et les Amo­réens habitent la mon­tagne ; et les Cana­néens habitent près de la mer et le long du Jourdain. »
30 Caleb fit taire le peuple, qui mur­mu­rait contre Moïse. Il dit : « Mon­tons, empa­rons-nous du pays, nous y serons vainqueurs ! »
31 Mais les hommes qui y étaient allés avec lui dirent : « Nous ne pou­vons pas mon­ter contre ce peuple, car il est plus fort que nous. »
32 Et ils décrièrent devant les enfants d’Is­raël le pays qu’ils avaient explo­ré. Ils dirent : « Le pays que nous avons par­cou­ru, pour l’ex­plo­rer, est un pays qui dévore ses habi­tants ; tous ceux que nous y avons vus sont des hommes d’une haute taille ;
33 et nous y avons vu les nephi­lim, enfants d’A­nak, de la race des nephi­lim : nous étions à nos yeux et aux leurs comme des sauterelles.

Nombres, 13, 27–33

Albrecht Dürer - Révélation de Saint-Jean (12) Le monstre des mers et la Bête à cornes d'agneau

Albrecht Dürer — Révé­la­tion de Saint-Jean (12) Le monstre des mers et la Bête à cornes d’agneau

Les Nephi­lim, per­son­nages pour le moins mys­té­rieux ont été assi­mi­lés, dans cer­taines inter­pré­ta­tions, à des anges déchus, que le pas­sage du Déluge aurait eu pour mis­sion d’ex­ter­mi­ner en tant que tel. L’hé­breu nephel désigne qui celui qui tombe (ליפול). Dans cette ambiance inquié­tante appa­rait un per­son­nage qu’on retrouve dans nombres de récits éso­té­riques et escha­to­lo­giques, sou­vent inté­gré aux théo­ries com­plo­tistes ; l’Anté­christ. Ce per­son­nage est consi­dé­ré comme un double néfaste du Christ, ayant pour fonc­tion de détour­ner l’œuvre chris­tique et par son impos­ture d’in­flé­chir la marche de l’his­toire pour que celle-ci prenne un mau­vais tour­nant. Je me gar­de­rai bien ici de com­men­ter quoi que ce soit sur cette his­toire que les Chré­tiens connaissent à la lec­ture des Épîtres de Jean et qu’on retrouve aus­si dans la mytho­lo­gie juive sous le nom d’an­ti-mes­sie et dans les hadîth musul­mans sous le nom de Masih ad-Daj­jâl (le faux mes­sie). L’o­ri­gine de ce type de figure peut tou­jours paraître un peu obs­cure, mais il faut regar­der dans la longue his­toire de la reli­gion juive pour en retrou­ver des traces et c’est ici qu’in­ter­vient un autre per­son­nage ; Armi­lus ou Armil­lus, ארמילוס‎ (Armi­los) en hébreu. L’o­ri­gine de ce nom est incon­nue, bien qu’on en retrouve des traces dans le Sefer Zerub­ba­bel, dans l’Apo­ca­lypse du pseu­do-Méthode ain­si que dans le Midrash Vayo­sha où il appa­raît sous la forme d’un roi qui ver­ra son avè­ne­ment à la fin des temps. La plu­part des sources qui citent Armil­lus prennent leurs sources dans des textes méso­po­ta­miens ou syriaques, et pour cause, puis­qu’on sup­pose qu’il est un double d’une autre his­toire, plus ancienne encore et c’est dans cette niche qu’in­ter­vient le mythe de Teshup (Teshub) au sein du Chant d’Ul­li­ku­mi, un chant pro­ve­nant de la civi­li­sa­tion hit­tite (cen­trée sur l’A­na­to­lie), qui s’est elle-même réap­pro­prié une vieille légende hourrite. 

Le peuple des Hour­rites trouve son ori­gine deux mil­lé­naires av. J.-C. dans le bas­sin méso­po­ta­mien et par­lait une langue répu­tée être la plus ancienne langue indo-euro­péenne connue. C’est dans ce recoin de l’his­toire que prend forme la légende d’Ar­mil­lus auprès d’un per­son­nage nom­mé Teshup, roi des dieux du pan­théon hour­rite qui com­plote pour prendre la place de son père, le dieu Kumar­bi, dont le chant épo­nyme a été repris en par­tie par Hésiode dans sa Théo­go­nie. C’est dans cet acte de vou­loir prendre la place de entre le père et le fils bila­té­ra­le­ment que le paral­lèle se fait entre les deux légendes et se forge dans le temps jus­qu’à nos mythes fon­da­teurs au tra­vers d’un phé­no­mène étrange ; la sub­stan­tia­tion dans la pierre et la véné­ra­tion des pierres, comme on peut le voir dans les reli­gions anté-isla­miques. Voi­ci ce qu’en dit Fatih Cimok :

La légende escha­to­lo­gique juive de Armil­lus, l’An­té­christ semble avoir été ins­pi­rée par l’é­po­pée hour­rite du « Chant d’Ul­li­kum­mi ». Le sujet de ce mythe hour­rite est la ten­ta­tive du dieu de l’o­rage, Kumar­bi, de détrô­ner son fils Teshup, qui l’a­vait lui-même évin­cé. Kumar­bi fécon­da « le som­met d’une grande mon­tagne » qui enfan­ta Ulli­kum­mi, un monstre aveugle et sourd fait de dio­rite. Teshup grim­pa au som­met du mont Haz­zi, à l’embouchure de l’O­ronte pour obser­ver ce monstre de pierre pous­sé hors de la mer, aujourd’­hui le golfe d’İsk­end­er­un. A la fin de l’his­toire, les dieux entrèrent en guerre contre le monstre et sem­blèrent l’a­voir vain­cu. Le thème de la nais­sance à par­tir de la roche semble avoir été rap­por­té par les Hour­rites du Nord-Est de la Méso­po­ta­mie. Cette idée était fami­lière aux Sémites occi­den­taux qui révé­raient des rochers ani­més, pou­vant êtres consi­dé­ré comme les mères sym­bo­liques des êtres humains. Ain­si Jéré­mie (2:27) reproche à ses com­pa­triotes de suivre des étran­gers qui disent au bois : « Tu es mon père ! » et à la pierre : « Toi, tu m’as enfan­té ! ». On ren­contre ce concept plu­sieurs fois dans la Bible, par exemple dans Isaïe (51:1–2), Abra­ham et Sarah sont com­pa­rés à des rochers qui ont don­né nais­sance au peuple d’Is­raël : « Regar­dez le rocher d’où l’on vous a tirés… Regar­dez Abra­ham votre père et Sarah qui vous a enfan­tés ». De même on retrouve cette image dans l’é­van­gile selon Saint Mat­thieu (3:9) lorsque Jean le Bap­tiste dit « Dieu peut, des pierres [de l’hé­breu aba­nim] que voi­ci, faire sur­gir des enfants [de l’hé­breu banim] à Abra­ham », et répé­tée dans l’é­van­gile selon Saint Luc (3:8). Selon la légende de Armillus :

Il existe à Rome une pierre de marbre, et elle a la forme d’une jolie fille. Elle fut créée durant les six jours de la Créa­tion. Des gens sans valeur venus des nations viennent et l’a­busent et elle devint enceinte et à la fin des neuf mois elle éclate et un enfant mâle en sort de la forme d’un homme dont la hau­teur est de douze cubes et dont la lar­geur est de deux cubes. Ses yeux sont rouges et tors, les che­veux de sa tête sont rouges comme de l’or, et les empreintes de ses pieds sont vertes et il a deux crânes. Ils l’ap­pellent Armillus.

Fatih Cimok, Ana­to­lie biblique, de la Genèse aux Conciles
A Turizm Yayın­ları, İst­anb­ul, 2010

Une his­toire tout à fait sur­pre­nante qui fait appel aux mys­tères ori­gi­nels de la Créa­tion et aux mythes de la Des­truc­tion. L’Α et l’Ω en somme.

Je suis l’al­pha et l’o­mé­ga, dit le Sei­gneur Dieu, celui qui est, qui était, et qui vient, le Tout Puissant.
Εγώ ειμι το Αλφα και το Ωμεγα, λέγει κύριος ο θεός, ο ων και ο ην και ο ερχόμενος, ο παντοκράτωρ.

Apo­ca­lypse 1:8

Chrisme

Sources :

Image d’en-tête : Ren­contre de la pro­ces­sion des dieux menés par le Dieu de l’O­rage du Hatti/Teshub (à gauche) et la pro­ces­sion des déesses menées par la Déesse-Soleil d’Arinna/Hebat (à droite). Des­sin d’un bas-relief de la Chambre A de Yazılı­kaya par Charles Texier.

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Et pour­quoi pas alors un lieu où pour­raient se retrou­ver des Juifs et des musulmans ?

Si un jour vous allez à Istan­bul, vous pour­rez voir à quel point les Turcs musul­mans ont été res­pec­tueux des lieux de prière chré­tiens en les conver­tis­sant en mos­quées lors­qu’en 1453 ils conquirent la Rome d’O­rient, en répan­dant sur le sol de l’eau de rose et en badi­geon­nant d’une simple épais­seur de chaux blanche les repré­sen­ta­tions non conformes à l’es­prit de la reli­gion. Moham­med Aïs­saoui, dans L’étoile jaune et le crois­sant, nous parle de l’Al­gé­rie qui accueillait des Juifs et en par­ti­cu­lier d’O­ran où se trouve une des plus grandes syna­gogues d’A­frique du Nord ; si elle fut confis­quée en 1972, elle fut sim­ple­ment conver­tie en mos­quée, dans le res­pect des confes­sions, ce qui laisse l’au­teur son­geur sur ces lieux qui n’ont pas de mémoire et qui auraient voca­tion à rap­pro­cher les Hommes.

Synagogue d'Oran

Syna­gogue d’Oran

Ain­si, cette grande syna­gogue d’O­ran a été trans­for­mée en mos­quée sans aucune retouche. Ça ne remonte pas à si long­temps — c’é­tait en 1975. Je croyais que les lieux avaient une âme, un esprit. Qu’ils pou­vaient être purs, ou impurs. Je suis éton­né de voir le ven­dre­di une foule de musul­mans entrer dans cette syna­gogue… par­don, dans cette mos­quée. Ain­si, les lieux n’au­raient pas de mémoire. Une syna­gogue peut deve­nir une mos­quée, et ça n’a l’air de gêner per­sonne — alors que vous n’ar­ri­vez pas à faire man­ger un musul­man dans une assiette déjà uti­li­sée par un Juif. Et vice versa.

Intérieur de la synagogue d'Oran

Inté­rieur de la syna­gogue d’Oran

La légende dit que l’on aurait ame­né dans cette syna­gogue des pierres de Jéru­sa­lem. On y met les pieds, on prie, on espère. Des Juifs y ont prié, espé­ré… Puis, des musul­mans y ont prié, espé­ré. Et pour­quoi pas alors un lieu où pour­raient se retrou­ver des Juifs et des musul­mans ? Par­fois les hommes me sidèrent.
A Alger aus­si, des syna­gogues ont été trans­for­mées en mosquées.
Dans les docu­ments retrou­vés aux archives d’O­ran, je lis des phrases qui sur­pren­draient aujourd’­hui, et je sou­ris. Un exemple, déni­ché dans une sorte d’at­las de l’é­poque : « En 1938, la France compte 25 mil­lions de sujets musul­mans. » Ça me fait sou­rire, parce que les nos­tal­giques de l’an­cien empire colo­nial n’y avaient pas pen­sé. « La France compte 25 mil­lions de musul­mans », la phrase effraie­raient cer­tains aujourd’hui…

Moham­med Aïs­saoui, L’étoile jaune et le croissant
Gal­li­mard, 2012

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