L’archipel des disgrâces
Les îles des Princes
L’archipel des disgrâces
Notes sur les Îles des Princes, de l’aveuglement des empereurs à la fin des chevaux
Le ferry part de Kabataş et met une heure et demie à traverser la mer de Marmara, ce qui est peu pour changer de monde. On laisse derrière soi le tumulte d’Istanbul, ses klaxons, ses seize millions d’habitants agglutinés sur deux continents, et l’on avance vers un chapelet de neuf îles couchées dans l’eau grise, dont quatre seulement se visitent : Kınalıada, Burgazada, Heybeliada, Büyükada. Les Turcs les appellent Adalar, « les îles », ou Kızıl Adalar, « les îles rouges », à cause de la couleur ferrugineuse de leur roche. Les Grecs disaient Prinkiponisia, les îles des Princes. Le nom est trompeur, comme presque tout ici. Il évoque une villégiature, un lieu de plaisance, des noces de pêcheurs et des glaces à la rose. Il désigne d’abord un système d’élimination politique qui a fonctionné, avec la régularité d’une horloge et la douceur feutrée d’un couvent, pendant près de mille ans.
On approche de Büyükada, la plus grande, et l’on voit d’abord les pins. Ils dévalent les deux collines de l’île jusqu’à la mer, sombres, résineux, dans une immobilité méditerranéenne qui donne au premier regard l’impression d’un paradis sans histoire. Puis on distingue les demeures de bois, les grandes villas fin-de-siècle aux vérandas ajourées, aux balcons de dentelle, peintes de blancs fanés et de bleus délavés, et l’on se dit que rien de grave n’a jamais pu se passer dans un décor pareil. C’est exactement l’erreur que Byzance avait besoin qu’on commette. Les îles ont été choisies parce qu’elles étaient belles, proches et silencieuses — assez proches de la capitale pour qu’on puisse y surveiller ceux qu’on y envoyait, assez loin pour qu’ils cessent d’exister aux yeux du pouvoir, assez silencieuses pour qu’on n’y entende jamais rien. Un archipel n’est pas seulement un lieu. C’est un instrument. Celui-ci servait à faire disparaître les gens sans les tuer, ce qui à Constantinople passait pour une forme de clémence.
L’art byzantin de la disparition
Il faut comprendre l’économie morale de l’Empire d’Orient pour saisir ce que ces îles ont abrité. À Constantinople, tuer un empereur, une impératrice, un patriarche, un général trop populaire, posait un problème théologique autant que politique. Verser le sang d’un oint du Seigneur, c’était s’exposer à la damnation et fournir un martyr à ses partisans. L’Empire chrétien avait donc inventé, ou perfectionné, une gamme de peines intermédiaires qui neutralisaient un rival sans l’envoyer directement à la tombe. On pouvait le tonsurer de force, c’est-à-dire le faire moine : un moine ne règne pas, un moine a renoncé au monde, et l’on obtenait ainsi une abdication déguisée en vocation. On pouvait lui couper le nez — la rhinotomie —, mutilation qui suffisait longtemps à rendre inéligible au trône, l’empereur devant être physiquement intègre pour incarner l’intégrité de l’État. Et quand cela ne suffisait plus, quand un empereur au nez coupé revenait quand même reprendre le pouvoir, comme le fit Justinien II avec un appendice d’or, on passait à la mesure supérieure : l’aveuglement.
Aveugler était l’élégance suprême du système. Un aveugle ne peut plus régner, mais il continue de vivre, de prier, de vieillir dans un monastère ; on n’a donc pas tué, on a seulement fermé une porte. La technique était codifiée : le fer rouge, le vinaigre bouillant versé dans les orbites, ou la lame passée sur les yeux avec une précision de chirurgien selon qu’on voulait ou non laisser une chance de survie. Certains en mouraient, ce qui arrangeait tout le monde et permettait de plaider l’accident. D’autres survivaient des décennies, silhouettes tâtonnantes dans les cellules des îles, anciens maîtres du monde réduits à écouter le bruit de la mer.
Et c’est là que l’archipel entre en scène. Une fois tonsuré, mutilé ou aveuglé, où mettre l’encombrant ? On l’envoyait sur les îles, dans l’un des couvents ou des monastères qui les couvraient. Le monastère est le rouage central de cette mécanique : il est à la fois prison et sanctuaire, geôle et hospice, lieu de rédemption affiché et de séquestration réelle. On n’emprisonnait pas un empereur déchu, on l’« invitait à la vie contemplative ». Le vocabulaire est essentiel. Toute la violence de Byzance passe par cet euphémisme monastique qui transforme la relégation en retraite spirituelle et le meurtre politique en salut de l’âme. Sur les Îles des Princes, on ne condamnait personne. On offrait le silence, les pins et Dieu. C’était une condamnation quand même.
Un couvent pour cinq impératrices
Sur Büyükada, la plus grande île, se dressait un couvent qui reçut à lui seul cinq impératrices tombées : Irène, Euphrosyne, Théophano, Zoé, Anne Dalassène. Cinq femmes qui avaient tenu, chacune à son heure, le fil du plus vieil empire chrétien, et qu’on avait fait passer, l’une après l’autre, du palais sacré à la cellule au bord de l’eau. On aimerait pouvoir marcher jusqu’à ce couvent ; il n’en reste presque rien, quelques pierres reprises par d’autres bâtiments, la mémoire d’un emplacement. Mais le nom a survécu à l’édifice, et le nom suffit à peupler la colline de fantômes couronnés.
De toutes ces reléguées, la plus vertigineuse est Irène l’Athénienne, parce qu’elle referme sur elle-même le cercle de la cruauté byzantine avec une perfection presque géométrique. Orpheline grecque d’Athènes, mariée à quinze ou dix-sept ans à l’héritier du trône, veuve, régente, elle finit par régner seule — première femme à porter le titre non pas d’impératrice consort mais d’empereur, au masculin, autokratôr, ce qui à Byzance signifiait qu’on ne pouvait décidément pas concevoir qu’une femme gouvernât et qu’on préférait la déguiser grammaticalement en homme. Elle était fervente, pieuse, elle rétablit le culte des icônes que les iconoclastes avaient interdit, elle convoqua le concile de Nicée de 787, et pour cette œuvre l’Église orthodoxe grecque l’a faite sainte. Sa fête tombe le 9 août.
Ce que l’Église mentionne moins volontiers, c’est comment cette sainte a conservé son trône. Son fils, Constantin VI, devenu adulte, prétendait régner seul, comme c’était son droit. Elle organisa contre lui une campagne patiente, le fit arrêter par ses propres partisans, et donna l’ordre qu’on lui crevât les yeux. On l’aveugla dans la chambre de porphyre où il était né, en 797, avec une brutalité calculée pour qu’il en mourût — et il en mourut, quelques jours ou quelques semaines plus tard, personne n’a jamais voulu être précis. Irène avait fait aveugler son enfant pour continuer de régner. C’est l’un des actes les plus noirs de l’histoire byzantine, et il fut commis par une future sainte, ce qui dit assez la distance entre la sainteté officielle et la vérité des couloirs du palais.
Cinq ans plus tard, la roue tourne. En 802, son ministre des Finances, un certain Nicéphore, mène un coup d’État. Irène ne résiste pas — peut-être pour sauver sa vie, peut-être par une lassitude qu’on ne saura jamais. On la dépose. Et on l’envoie sur Prinkipo, dans un couvent. Le détail qu’il faut savourer, si l’on ose ce mot devant tant de malheur, c’est que ce couvent, elle l’avait elle-même fondé, du temps de sa splendeur, par piété. Elle est donc reléguée dans sa propre œuvre de dévotion, enfermée dans le monument de sa foi, comme un architecte muré dans sa cathédrale. Le pouvoir byzantin avait ce sens du raffinement.
Elle n’y resta pas. On la soupçonna d’y comploter encore, et Nicéphore, prudent, l’exila plus loin, à Lesbos, dans la mer Égée, hors de portée de tout retour. Là, la première femme à avoir régné seule sur l’Empire romain d’Orient, celle qui avait négocié avec Charlemagne et qu’on avait un moment songé à lui marier pour réunir les deux moitiés du monde chrétien, fut réduite à filer la laine pour se nourrir. Elle mourut le 9 août 803, moins d’un an après sa chute, dans une pauvreté dont les chroniqueurs ont peut-être exagéré la profondeur, mais qui dessine de toute façon une déchéance sans appel. On la ramena plus tard à Constantinople, ses ossements rapatriés vers le monastère qu’elle avait fondé, comme si l’Empire, l’ayant tuée à petit feu, voulait ensuite se réconcilier avec sa dépouille. C’est la logique entière de ces îles : d’abord la relégation feutrée, puis, quand il n’y a plus rien à craindre du mort, la récupération pieuse.
La mécanique feutrée
Ce qui frappe, dans tous ces récits, c’est l’absence de fracas. Rien ici ne ressemble à l’échafaud de la place de Grève, aux exécutions publiques, aux têtes sur les piques. La violence byzantine des îles est une violence d’intérieur, une violence de cloître, qui se joue derrière des murs blancs, sous des pins, dans le clapotis. On n’entend pas les cris de Constantin qu’on aveugle : la chambre de porphyre est loin, et de toute façon on n’écrit ces choses qu’à mots couverts. On ne voit pas Irène filer sa laine à Lesbos : on l’apprend par une phrase de chroniqueur, glissée comme un remords. Le décor paisible n’est pas un contraste avec la violence — il en est l’instrument. La beauté des îles fait partie du dispositif. Elle endort, elle rassure, elle recouvre. On y envoie les gens précisément parce que le lieu ne ressemble pas à une prison, et qu’un exil qui ne ressemble pas à un exil ne soulève pas les foules.
Ce raffinement dans l’effacement a une conséquence troublante : ces îles n’ont presque pas de mémoire visible de ce qu’elles ont été. On peut y marcher une journée entière, monter au monastère Saint-Georges au sommet de Büyükada, boire un thé sous la treille, redescendre par les chemins de terre rouge, sans jamais croiser une plaque, un monument, un signe qui dise : ici, on a effacé des empereurs. La violence feutrée a produit un paysage amnésique. Il faut apporter l’histoire avec soi, dans un livre ou dans la tête, sinon les îles ne la rendent pas. Elles ont trop bien fait leur travail de silence.
Le palais qui devint orphelinat
Passe le Moyen Âge, passe Byzance, passe la conquête ottomane de 1453 qui fait de Constantinople Istanbul sans changer grand-chose au statut des îles : elles restent une marge, un lieu de retrait, où l’on relègue encore, à l’occasion, tel prince ottoman gênant. Puis, au XIXᵉ siècle, le décor bascule. Le vapeur remplace la barque, la ligne régulière rapproche les îles de la ville, et la bourgeoisie stambouliote — grecque, arménienne, juive, levantine — se met à y bâtir des villas d’été. Les Îles des Princes deviennent une station balnéaire, un lieu de bains, de bals et de flâneries en calèche, l’exact envers de ce qu’elles avaient été. On y vient désormais pour vivre, non pour disparaître.
De cette époque de faste subsiste, au sommet d’une des deux collines de Büyükada, le bâtiment le plus stupéfiant de l’archipel, et le plus révélateur de ses ironies superposées. On l’aperçoit de loin : une immense construction de bois à six étages, gris cendre, hérissée de rangées de fenêtres aveugles, une falaise de planches posée sur la crête au milieu des pins. C’est le plus grand édifice en bois d’Europe, le deuxième du monde. Il fut dessiné en 1898 par l’architecte franco-ottoman Alexandre Vallaury — le même qui bâtit tant de belles choses à Istanbul — pour la Compagnie internationale des wagons-lits, celle-là même qui faisait rouler l’Orient-Express. L’idée était somptueuse : un palace, un casino, le Prinkipo Palace, où l’on aurait attiré les voyageurs fortunés de l’Occident venus goûter l’exotisme oriental au terminus de la ligne mythique. On imagine les tapis, les lustres, les tables de jeu, les femmes en robe du soir sur les vérandas face à la mer.
Le casino n’ouvrit jamais. Le sultan Abdülhamid II, homme pieux et méfiant, grand amateur de police secrète mais ennemi du jeu, refusa l’autorisation. Le palace resta vide. Et en 1903, l’épouse d’un riche banquier grec, Éleni Zarifi, racheta l’édifice et le donna au Patriarcat œcuménique de Constantinople, qui en fit un orphelinat pour les enfants grecs orthodoxes. Ainsi ce bâtiment conçu pour le luxe et le vice devint-il, par un retournement dont l’histoire de ces îles a le secret, une maison d’enfants perdus. Pendant soixante et un ans, de 1903 à 1964, près de cinq mille huit cents orphelins y grandirent, répartis sur six étages, deux cent six chambres, avec sa cuisine, sa bibliothèque, son école, ses ateliers. Un palace manqué transformé en arche pour les abandonnés : on aimerait s’en tenir là, à cette belle image de rachat.
Mais l’histoire ne s’arrête pas là, et c’est ici qu’elle rejoint le fil sombre de l’archipel.
L’effacement des Grecs
Car l’orphelinat n’a pas fermé de vieillesse. Il a fermé en 1964, en pleine crise de Chypre, quand les relations entre la Turquie et la Grèce se sont envenimées et que la minorité grecque d’Istanbul est devenue, aux yeux de l’État, une population suspecte à faire partir. Fermer l’orphelinat des enfants grecs, c’était une manière parmi d’autres de signifier à toute une communauté qu’elle n’avait plus d’avenir sur ces rives. Il faut rappeler ce qui précède : dans la nuit du 6 au 7 septembre 1955, un pogrom soigneusement organisé s’était abattu sur les Grecs d’Istanbul, saccageant leurs boutiques, leurs églises, leurs maisons, en réponse à une fausse nouvelle propagée à dessein. Des milliers de commerces détruits, des femmes agressées, des cimetières profanés, et le message limpide envoyé à une minorité présente depuis deux mille ans : partez. Ils partirent. La communauté grecque de la ville, qui comptait plus de cent mille âmes, s’est réduite à quelques milliers, puis à quelques centaines de vieillards. Les îles, qui avaient été leur refuge d’été, se sont vidées de leurs Grecs comme le reste.
L’orphelinat, lui, a été confisqué par l’État turc en 1997, rendu au Patriarcat en 2010 sur décision de la Cour européenne des droits de l’homme, et depuis il pourrit debout. On peut monter jusqu’à lui par un chemin qui grimpe une demi-heure entre les pins ; on ne peut pas entrer, une clôture ferme l’accès. On tourne autour de cette immense carcasse de bois, on regarde à travers le grillage les fenêtres crevées, les toits effondrés, les planchers qui cèdent étage après étage sous le poids de l’eau et de l’oubli. Europa Nostra l’a inscrit en 2018 sur la liste des sept sites les plus menacés d’Europe. Rien n’y a été fait depuis. Le plus grand bâtiment de bois du continent achève de s’affaisser sur lui-même, dans un silence de fin du monde, et sa lente agonie dit tout ce qu’on ne trouve écrit nulle part sur ces îles : la disparition d’un peuple, transformée en ruine pittoresque pour randonneurs.
À une île de là, sur Heybeliada, que les Grecs appelaient Halki, la même plaie reste ouverte sous une autre forme. Au sommet d’une colline boisée se dresse le monastère de la Sainte-Trinité, fondé au IXᵉ siècle par le patriarche Photios, et le séminaire théologique qui y fut établi en 1844. Ce séminaire fut, pendant plus d’un siècle, la grande école de l’orthodoxie mondiale : on y forma des patriarches, des évêques, des saints, on y réunit une bibliothèque de plus de cent mille volumes. En 1971, une décision de la Cour constitutionnelle turque, interdisant les établissements privés d’enseignement supérieur hors du contrôle de l’État, força sa fermeture. Le prétexte était juridique ; le fond était politique, tissé de nationalisme de guerre froide, de la tension chypriote et de la méfiance d’Ankara envers un Patriarcat perçu comme un corps étranger. Depuis, l’école est là, intacte, restaurée, ses couloirs de marbre astiqués, ses jardins reconstitués, sa bibliothèque en ordre — et vide. On l’entretient comme un mort qu’on maquille. Chaque président américain de passage, Clinton, Obama, en réclame la réouverture ; chaque sommet évoque le dossier ; en 2025 encore, on annonçait la restauration achevée et la réouverture « sur la table ». Le séminaire attend toujours sa licence d’exploitation. Il incarne mieux que tout autre lieu la manière dont ces îles ont fonctionné à travers les siècles : non par le massacre spectaculaire, mais par la fermeture patiente, la porte close, l’existence suspendue.
Le dernier prince
Il fallait un athée pour renouer, au XXᵉ siècle, avec la vieille vocation des îles. En février 1929, un homme débarque à Istanbul, expulsé de l’Union soviétique par Staline, déchu de tout, dépouillé de la révolution qu’il avait faite. Léon Trotsky, organisateur de l’Armée rouge, vaincu dans la lutte pour la succession de Lénine, arrive dans la ville avec sa femme Natalia et son fils. On l’installe sur Büyükada. Il y restera quatre ans, de 1929 à 1933 — sa première station d’exil, avant le Danemark, la France, la Norvège et enfin le Mexique où un agent de Staline lui plantera un piolet dans le crâne en 1940.
L’ironie est parfaite et ne demande aucun commentaire : le pouvoir soviétique, qui se croyait la table rase de l’histoire, avait redécouvert sans le savoir la fonction millénaire des Îles des Princes. On y reléguait les maîtres déchus depuis Byzance ; on y déposa le maître déchu de la révolution. Trotsky, comme les empereurs aveuglés, comme les impératrices filant la laine, fut envoyé dans ce décor de pins et d’eau pour cesser d’exister aux yeux du monde sans qu’on eût à le tuer tout de suite. La seule différence est qu’il écrivait. Dans sa maison de la ruelle Hamlacı, il s’installa un bureau au premier étage, se fabriqua une immense table avec des briques et des planches, et couvrit des milliers de pages — son Histoire de la révolution russe est née là, sur une île où l’on ne parle pas sa langue, face à une mer qui ne lui rendait rien. Il pêchait aussi, dit-on, avec un pêcheur grec du lieu, ce qui ajoute à la scène une touche presque bouviériste, l’homme le plus recherché d’Europe apprenant à relever les filets dans la Marmara.
La maison est là, elle aussi. On peut y aller ; c’est une ruine. Les murs tiennent encore, mais le toit s’est effondré, la végétation a pris, on cherche sous Google Maps « Troçki Evi » pour la trouver et l’on tombe sur une carcasse anonyme au bout d’une venelle, sans musée, sans gardien, sans autre indication que le savoir qu’on a apporté. Là encore, l’île n’a rien conservé volontairement. Elle a laissé le dernier prince pourrir avec les précédents.
La fin des chevaux
Il reste à raconter le chapitre le plus récent, et le plus étrange, de cette longue histoire de morts feutrées — celui où les victimes ne sont plus des empereurs ni des révolutionnaires, mais des bêtes.
Pendant plus d’un siècle, on ne s’est déplacé sur les îles qu’en calèche. Les voitures à moteur y étant interdites, le fayton — la calèche à cheval — fut le seul moyen de transport, et l’image même des Îles des Princes : le touriste calé sur la banquette, le cocher claquant les rênes, le trot régulier sur la route de terre rouge qui fait le tour de l’île. C’était pittoresque, c’était doux, c’était le genre de scène qu’on met sur les cartes postales. Sous la carte postale, il y avait un abattoir lent. Quinze cents chevaux environ tournaient sur ces routes, exploités jusqu’à l’os, mal soignés, sans clinique vétérinaire sur place. On estime qu’environ quatre cents mouraient chaque année, d’accidents ou d’épuisement ; l’espérance de vie d’un cheval de fayton était tombée à deux ans, contre vingt ou vingt-cinq pour un cheval traité en cheval. Le décor paisible reposait, une fois de plus, sur une violence qu’on ne voyait pas — cette fois logée dans le trot même qui charmait les visiteurs.
En décembre 2019, une épidémie de morve, cette maladie ancienne et contagieuse, éclata sur Büyükada. Pour l’enrayer, on abattit quatre-vingt-un chevaux d’un coup. Le chiffre fit scandale. Les défenseurs des animaux, qui dénonçaient depuis des années le sort des bêtes de fayton, obtinrent enfin gain de cause : en 2020, la municipalité d’Istanbul racheta les deux cent soixante-dix-sept licences de calèche et les chevaux, interdit les faytons, et introduisit à leur place des véhicules électriques. Les cochers protestèrent, les habitants s’indignèrent, les uns pleurant leur gagne-pain, les autres saluant la fin d’une cruauté et la disparition de l’odeur de crottin. En 2024, quand la municipalité voulut remplacer les petits véhicules électriques par des minibus de douze places, une nouvelle révolte éclata : les insulaires baptisèrent ces engins « monstrobüs », un avocat de Büyükada se coucha devant eux pour les bloquer, huit manifestants furent arrêtés le premier jour. On se battait désormais pour le silence de l’île comme on s’était battu, ailleurs, pour des causes plus vastes.
Il y a dans cette dernière strate quelque chose qui résume l’archipel entier. Depuis mille deux cents ans, ces îles consomment des corps. Elles ont consommé des empereurs, des impératrices, des patriarches, des orphelins, un peuple entier, un révolutionnaire, puis des milliers de chevaux, et à chaque fois le décor est resté le même — les pins, l’eau, la lumière, la douceur — pendant que la violence travaillait dessous, méthodique et discrète. Les chevaux sont les dernières victimes en date d’un lieu qui a toujours su faire mourir sans avoir l’air de rien.
La mémoire
Que reste-t-il, donc, quand on débarque aujourd’hui ? Un décor et des ruines, et le savoir qu’on veut bien porter.
On descend du ferry au milieu d’une foule de Stambouliotes venus fuir la chaleur de la ville, familles avec glacières, cyclistes, amoureux. On loue un vélo ou l’on monte dans une navette électrique qui glisse sans bruit sur l’ancienne route des calèches. Il n’y a plus de chevaux, plus d’odeur, plus de claquement de sabots ; il y a le ronronnement discret des moteurs et la voix des guides. On fait le tour de l’île, on passe devant les grandes villas de bois qui s’écaillent doucement, on lève les yeux vers l’orphelinat qui s’effondre sur sa colline, on peut, si on le veut, marcher jusqu’à la maison de Trotsky ou prendre le ferry pour Heybeliada et grimper vers le séminaire mort. Rien ne vous y force. Rien ne vous l’indique vraiment. Les îles proposent un plaisir de surface parfaitement honnête — la baignade, le poisson grillé au bord de l’eau, la montée à pied jusqu’au monastère Saint-Georges où l’on accroche des fils de vœux aux arbres — et gardent leur sous-sol pour ceux qui savent creuser.
C’est cette superposition qui rend l’endroit inépuisable pour qui aime marcher dans l’histoire. En haut de Büyükada, sous la treille du café qui domine la mer, on peut boire un thé exactement à l’endroit où des impératrices déchues attendaient la mort. La vue est la même qu’il y a douze siècles : la Marmara, la ligne bleutée des autres îles, Istanbul à l’horizon comme une promesse et une menace. Irène a peut-être regardé ce même bleu en pensant à son fils aveuglé et au trône perdu. Trotsky l’a regardé en écrivant l’histoire de sa révolution devenue orpheline. Les orphelins grecs l’ont regardé depuis leurs dortoirs avant qu’on les disperse. Le bleu n’a rien retenu de tout cela ; c’est un bleu innocent, et c’est bien le problème.
Les Îles des Princes ne portent pas le deuil de ce qu’elles ont abrité. Elles ont été trop bien conçues pour cela : un lieu d’effacement ne saurait commémorer ce qu’il efface sans se trahir. Le voyageur qui débarque aujourd’hui avec sa serviette de plage traverse sans le savoir un cimetière de puissances, un archipel où l’Empire romain d’Orient, l’Empire ottoman, la République turque et l’Union soviétique ont chacun déposé leurs vaincus, chacun croyant inventer une méthode neuve, chacun retrouvant la même vieille recette : la beauté comme geôle, la douceur comme sentence, le silence comme dernier mot. On rembarque au crépuscule, le ferry s’éloigne, les pins noircissent contre le ciel, l’orphelinat n’est plus qu’une masse sombre sur sa crête. On se retourne une dernière fois vers les neuf îles couchées dans l’eau, si paisibles, si tranquilles, et l’on comprend enfin pourquoi elles sont si paisibles. Elles ont eu mille ans pour apprendre à se taire.
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