Le tarbouche
Itinéraire d’un couvre-chef méditerranéen
Le tarbouche : biographie d’un couvre-chef méditerranéen
Dans le souk Ech-Chaouachine de Tunis, entre la mosquée Zitouna et la Kasbah, un vieil homme façonne encore, assis en tailleur sur un banc de bois poli par deux siècles de la même posture, un bonnet de laine rouge qu’il appelle chéchia. Il tire le kabous encore informe sur un moule, l’écrase au maillet, le peigne au chardon, le teint à la cochenille, et sous ses doigts la matière prend peu à peu cette forme tronconique que le monde entier a fini par associer à un seul mot — tarbouche — dont personne, pas même lui, ne sait plus très bien d’où il vient. Autour de son échoppe, une trentaine d’ateliers survivent là où il y en avait cent vingt il y a quarante ans. On pourrait croire à un artisanat qui s’éteint doucement. On aurait tort de s’arrêter là : ce bonnet a connu, en deux siècles, plus de vies, plus de morts officielles et plus de résurrections qu’aucun autre vêtement méditerranéen. Il mérite qu’on lui fasse, pour une fois, sa biographie.
Acte de naissance introuvable
Aucun objet aussi ordinaire n’a suscité autant de généalogies contradictoires. Le Dictionnaire de l’Académie française fait descendre tarbouche de l’arabe tarbuch, lui-même emprunté au turc tarpoş, mot composé — dit-elle — du turc ter, « la sueur », et du persan puşidan, « couvrir » : à l’origine, donc, rien de plus qu’un linge à sueur, une doublure technique glissée sous une coiffe plus noble. Une autre source savante, publiée dans la revue La Géographie, propose une tout autre étymologie persane, tout aussi assurée : sar, « la tête », et pouch, « la coiffure » — un composé qui ne doit plus rien au corps qui transpire et tout à la tête qui pense. Les deux généalogies sont sérieuses, les deux sont mutuellement exclusives, et aucun philologue ne semble avoir tranché entre elles ; on retiendra surtout qu’un mot aussi banal en apparence résiste depuis des siècles à toute étymologie définitive, comme s’il avait pris soin, dès sa naissance, de brouiller les pistes.
Le nom concurrent, fez, pose une énigme d’un autre ordre : celle, non plus des sons, mais d’un lieu. La ville marocaine de Fès aurait donné son nom au bonnet parce qu’on y extrayait la teinture pourpre — le rouge profond obtenu, selon les versions, de baies de garance ou de cochenille — qui servait à le colorer ; c’est du moins l’explication la plus répétée, y compris par l’encyclopédie en ligne la plus consultée du monde, qui précise aussitôt que « ses origines restent incertaines ». Une autre tradition, relayée par le même type de sources, fait descendre la forme même du bonnet sans bord d’un antique pilos grec, porté dans le monde byzantin bien avant l’irruption des Turcs en Anatolie, et adopté ensuite par une mosaïque de groupes ethniques et religieux — cette généalogie ferait du tarbouche, paradoxalement, un vieux fonds méditerranéen commun avant d’être une invention ottomane.
Il existe enfin une troisième version, marocaine celle-là et nettement plus revendicative, portée notamment par l’académicien Abdelhadi Tazi. Elle s’appuie sur un document français du XVIIIe siècle : les mémoires du diplomate Louis Chénier, datés du 10 novembre 1775, qui racontent que les Ottomans eux-mêmes appelaient ce couvre-chef « de Fès » parce qu’ils l’importaient de cette ville précise, et que les Tunisiens, malgré leurs tentatives, n’étaient jamais parvenus à égaler le savoir-faire des fabricants fassis. Pour cet historien, la préséance chronologique et technique du Maroc sur l’Empire ottoman ne fait aucun doute. On notera, sans vouloir arbitrer entre ces généalogies concurrentes, qu’elles ont toutes intérêt à être vraies pour la fierté nationale qui les porte — grecque, ottomane ou marocaine — et que les objets, contrairement aux États, n’ont souvent pas de certificat de naissance unique : ils naissent plusieurs fois, à plusieurs endroits, et laissent aux historiens le soin de se disputer sur le procès-verbal.
Le mot voisin, chéchia, n’échappe pas davantage à la confusion des origines : certains le rattachent à chèche, la bande de tissu dont le bonnet était autrefois entouré, d’autres au vocabulaire même du tissage, sans qu’aucune de ces pistes ne soit mieux établie que les précédentes. On remarquera au passage une coïncidence purement formelle, mais qui vaut d’être notée : la même silhouette conique, rouge, sans bord, coiffe au même siècle les sujets du sultan et — sous le nom de bonnet phrygien — les révolutionnaires français qui prétendaient précisément rompre avec tout ce que l’Orient ottoman pouvait représenter. Deux bonnets rouges, deux généalogies qui se croisent sans se rencontrer jamais, l’un devenant l’emblème d’un empire qu’on veut moderniser de l’intérieur, l’autre celui d’une république qui se rêve neuve : la forme, décidément, voyage plus vite et plus loin que les significations qu’on lui prête.
Enfance sous le turban
Ce que l’iconographie atteste avec un peu plus de certitude commence au XVe siècle. Vers 1460, Mehmed II le Conquérant se fait représenter coiffé d’un tarbouche serti de pierres précieuses, enveloppé d’un large sarık blanc — le turban proprement dit —, comme pour signifier son droit fraîchement acquis sur Constantinople. Pendant les trois siècles et demi qui suivent, l’objet mène une existence seconde, presque invisible : simple bonnet de feutre, rouge, blanc ou noir, il n’est qu’une infrastructure discrète, un support autour duquel s’enroule le véritable signe distinctif du rang, de la religion et de la province — le turban, avec ses innombrables variations de couleur, de taille et de drapé, dont un œil exercé pouvait déduire en un regard la fonction et l’origine d’un homme.
C’est un point qu’il faut prendre au sérieux si l’on veut comprendre la suite : le tarbouche a une enfance d’une longueur presque insultante pour un objet qui deviendra, au siècle suivant, l’un des emblèmes les plus contestés du monde méditerranéen. Il attend son heure sous une coiffe plus voyante que lui, structure discrète d’une longue durée qui ne se manifeste pas encore comme événement — jusqu’au jour où une décision politique le fera brutalement passer de l’arrière-plan à la scène.
Pendant ces trois cent cinquante années d’anonymat relatif, le vrai langage vestimentaire de l’Empire se joue ailleurs, dans les nuances du turban lui-même : vert réservé en principe aux descendants du Prophète, blanc pour les oulémas, formes et volumes variables selon qu’on appartient au corps des janissaires, à telle guilde d’artisans ou à telle province anatolienne ou balkanique. Un cadi ne s’enroulait pas le turban comme un marchand de soieries, ni un marchand de soieries comme un simple portefaix — et cette grammaire capillaire, aussi lisible pour un contemporain qu’un uniforme l’est pour nous, fonctionnait précisément parce qu’elle échappait à toute uniformisation possible. Le tarbouche, doublure anonyme glissée sous cet édifice de sens, n’avait droit à aucune rhétorique propre : il portait, sans le savoir encore, la forme exacte de ce qui allait un jour le remplacer.
Le baptême impérial
Cette décision porte un nom et une date à peu près sûrs : le sultan Mahmoud II, en 1826, au moment même où il dissout dans le sang le corps des janissaires et fonde sa nouvelle armée, l’Asâkir‑i Mansûre‑i Muhammediye. Le turban, précisément parce qu’il codait depuis des siècles la religion, le rang, la guilde et la province d’un homme, devenait un obstacle à l’uniformité que le sultan réformateur voulait imposer à ses sujets ; le tarbouche, lui, offrait un support neutre, également disponible à tous, sur lequel on pouvait faire table rase des hiérarchies visibles héritées de l’ancien régime ottoman. La résistance fut réelle : certains oulémas et artisans continuèrent d’enrouler un tissu autour du nouveau bonnet, refusant tacitement d’en adopter la forme nue ; le sultan dut, dit-on, faire publier un firman pour imposer définitivement la mesure aux récalcitrants.
L’État se dota d’ailleurs de son propre outil de production : la manufacture impériale de Feshane, sur la Corne d’Or, produisit entre 1848 et 1850 quelque 400 000 tarbouches et 30 000 mètres de drap par an ; un incendie la ravagea en 1866, elle fut reconstruite dès 1868 avec une machinerie moderne, employant environ deux cent cinquante ouvriers pour une cadence de treize à quinze cents bonnets par jour au début des années 1860. Il y a quelque chose de savoureux dans ce dispositif : un souverain qui veut imposer la modernité vestimentaire à son empire est contraint, pour y parvenir, d’importer la modernité industrielle elle-même — usine, machines à vapeur, cadences — dans l’objet censé l’incarner.
L’armée elle-même mit longtemps à s’en défaire tout à fait : l’infanterie ottomane le conserva dans son paquetage jusqu’en 1909, la marine jusqu’en 1916, tandis que les officiers passaient entre-temps à une autre coiffe d’origine steppique, le kalpak — signe que même à l’intérieur de l’appareil d’État, les résistances à l’uniforme unique se négociaient pièce par pièce, corps par corps, plutôt qu’elles ne cédaient d’un bloc à un seul décret.
Un habit pour tout un empire
Le succès de la mesure, une fois la résistance initiale surmontée, dépasse largement ce qu’espérait Mahmoud II. Le tarbouche se répand du Bosphore aux Balkans, porté aussi bien par des Bosniaques, des Albanais, des Arméniens que par des chrétiens et des juifs de l’Empire aux côtés des musulmans — et c’est précisément là son efficacité politique : à la différence du turban, il ne dit plus rien de la confession ni du rang de celui qui le porte, il uniformise le regard porté sur des sujets que le pouvoir voulait désormais traiter, au moins visuellement, à égalité.
En Égypte, le mouvement va plus loin encore qu’au centre de l’Empire. Sous Méhémet Ali et sa dynastie, qui modernisent le pays avec un zèle propre, le tarbouche devient en quelques décennies le signe distinctif de l’effendi — le fonctionnaire, l’avocat, le médecin, l’enseignant formé à l’occidentale, catégorie sociale entière immortalisée par milliers de photographies de studio au Caire et à Alexandrie, où l’on pose fièrement, redingote et tarbouche, comme la panoplie complète de l’homme moderne du Nil.
L’épisode grec ajoute au personnage sa touche la plus ironique. Les sujets grecs orthodoxes de l’Empire l’ont longtemps porté eux aussi, sans y voir de contradiction religieuse — et l’on a vu plus haut qu’une tradition savante fait même remonter la forme du bonnet à la Grèce antique elle-même. Mais lorsque le nationalisme grec s’affirme et que l’indépendance se construit contre la tutelle ottomane, le même objet, désormais lu comme un marqueur de domination turque et musulmane, est rejeté au profit de la fustanelle et du bonnet à gland propres au costume national naissant. Un objet peut ainsi passer, sans changer de forme, du statut de patrimoine ancestral à celui de symbole honni de l’occupant — la même feutrine rouge, deux lectures inconciliables selon le siècle où l’on se place.
C’est aussi à cette période que le tarbouche entre dans le regard occidental comme motif obligé du voyage en Orient : les récits de voyageurs romantiques qui descendent le Nil ou traversent Istanbul au milieu du siècle décrivent invariablement ces mers de bonnets écarlates qui submergent les bazars et les quais, détail pittoresque autant que signal — pour un lecteur européen resté chez lui — que l’on avait bien changé de monde. Le tarbouche devient, dans cette littérature, un raccourci visuel commode pour dire l’Orient sans avoir à le décrire davantage, ce qui en dit long sur la façon dont un objet peut se retrouver réduit, par le regard de l’étranger, à sa seule silhouette — perdant au passage tout ce qu’il signifiait réellement pour ceux qui le portaient au quotidien.
Dans les Balkans, la diffusion suit une logique comparable mais reste, plus longtemps qu’ailleurs, affaire de coexistence plutôt que de rupture : Bosniaques musulmans, catholiques croates et orthodoxes serbes se croisent pendant des décennies dans les mêmes rues sans que le tarbouche ne devienne, avant l’annexion autrichienne de 1908, un marqueur strictement confessionnel — il faudra la crise diplomatique qui suit cette annexion pour que sa provenance industrielle, précisément, se charge soudain d’une signification politique qu’elle n’avait pas quelques années plus tôt. On touche là un trait récurrent du personnage : il ne devient un symbole brûlant qu’au moment où une crise extérieure vient réactiver, dans un objet jusque-là banal, des lignes de fracture qui dormaient sous la surface du quotidien.
La fabrique déplacée : un Ottoman né en Bohême
Voici pourtant le détail le plus inattendu de toute cette histoire, celui qui déjoue le mieux les évidences géographiques. Le tout premier tarbouche produit industriellement ne sort ni de Fès, ni de Tunis, ni même d’Istanbul : il sort, dès 1807, d’un atelier de Strakonice, petite ville de Bohême dans l’Empire des Habsbourg, où les frères Fürth, membres de la communauté juive locale, fondent en 1812 une entreprise spécialisée dans la fabrication de bonnets et de tarbouches. L’affaire prospère au point que la seule usine de Wolf Fürth produit 1,2 million de tarbouches par an dès 1873 ; en 1899, l’ensemble des fabricants austro-hongrois fusionnent en une société par actions, l’Aktiengesellschaft der österreichischen Fezfabriken, dont le siège s’installe à Vienne avant de revenir à Strakonice après la fondation de la Tchécoslovaquie — une entreprise dont l’écarlate se retrouve exportée jusqu’à Istanbul, au Moyen-Orient, en Égypte, où elle tient boutique au Caire, rue Fahamine, dans le quartier de la Ghouriya, et jusqu’en Inde.
L’incident de 1908 illustre à quel point cette géographie industrielle pouvait devenir, elle aussi, un objet de politique internationale : au moment de la crise de l’annexion de la Bosnie par Vienne, la rue d’Istanbul décrète un boycott des tarbouches écarlates austro-hongrois et exige des fabricants français des tarbouches « neutres », blancs cette fois — preuve que même la provenance matérielle d’un bonnet pouvait devenir, le temps d’une crise diplomatique, une affaire d’État.
Pendant ce temps, Tunis entretient sa propre filière, parallèle et rivale : le souk Ech-Chaouachine, bâti en 1691–1692 sur ordre de Mohamed Bey pour y loger précisément les artisans andalous — les chaouachiya — venus s’installer en Ifriqiya après la chute de Grenade en 1492 et les vagues d’expulsion qui suivirent. La corporation y acquiert un tel prestige que son président est nommé directement par le Bey ; ses membres ne fabriquent pas le tarbouche ottoman raide et haut, mais une variante plus ronde et plus souple, la chéchia, qui réclame une dizaine de paires de mains spécialisées et pas moins d’une demi-douzaine d’opérations distinctes — filage de la laine, tricotage du kabous par des femmes à cinq aiguilles, foulage qui durcit la matière, cardage au chardon, teinture rouge vermillon à la cochenille, moulage, finitions. Deux bonnets rouges, deux lignées de métier, un même Méditerranée : le tarbouche ottoman et la chéchia tunisienne ont coexisté, se sont concurrencés et se sont parfois confondus au point que le Maghreb désignait le premier du nom, révélateur, de chéchia stambouli — la chéchia d’Istanbul.
Ce rouge lui-même mérite qu’on s’y arrête, car il raconte, à sa manière, une autre histoire de longue durée. Le monde méditerranéen ancien tirait son écarlate le plus précieux d’un insecte local, le kermès, dont l’extraction restait rare et coûteuse ; la teinture des chéchias tunisiennes, elle, se fait à la cochenille — un insecte mexicain, inconnu de l’Ancien Monde avant la conquête espagnole des Amériques, dont l’exploitation industrielle ne se généralise en Méditerranée qu’à partir du XVIe siècle. Il y a une coïncidence presque trop belle pour être soulignée sans prudence : les artisans andalous qui fondent le métier de la chéchia à Tunis fuient l’Espagne au moment même, 1492, où celle-ci s’apprête à financer le voyage qui rapportera d’Amérique le colorant qui rougira leurs bonnets. Le fil qui relie la chute de Grenade à la teinture d’un couvre-chef tunisien passe, sans qu’aucun des deux événements n’ait rien à voir avec l’autre, par le même millésime — un rappel que la longue durée braudélienne n’a pas besoin de causalité pour produire du sens, la simple simultanéité suffit parfois à faire réfléchir.
Le procès
L’épisode le plus dramatique de cette biographie se joue en Anatolie, un siècle après le baptême impérial. En tournée dans le nord du pays à l’été 1925, Mustafa Kemal prononce à Kastamonu puis à İnebolu ses discours dits « du chapeau », brandissant un couvre-chef à bord européen et proclamant qu’une nation civilisée devait porter cela, et non plus ce qu’il appelle, avec un mépris calculé, un simple « bonnet ». Le 25 novembre 1925, la Grande Assemblée nationale adopte la loi 671 sur le couvre-chef, rendant le port du chapeau obligatoire et, de fait, celui du tarbouche passible de poursuites dans l’espace public.
La révolte gronde à Erzurum, à Rize, à Sivas, à Maraş, à Kayseri. Les tribunaux d’indépendance, déjà en place pour juger les insurgés de la révolte de Cheikh Saïd, jugent et pendent des opposants — les sources divergent sensiblement sur le nombre exact des exécutions liées au seul refus du chapeau, certaines parlant d’une douzaine de cas emblématiques, d’autres d’une cinquantaine à l’échelle du pays ; on retiendra le désaccord lui-même plutôt qu’un chiffre unique, la précision ayant ici été moins bien conservée que l’ampleur du choc. Parmi les condamnés figure le théologien İskilipli Mehmed Âtıf Hoca, pendu au début de 1926 après un procès expéditif pour avoir publié un pamphlet où il soutenait qu’un musulman n’avait nulle obligation de s’habiller à l’occidentale. Il y a une symétrie presque insoutenable dans cette séquence : le même objet qu’un firman avait imposé de force en 1826 pour effacer d’anciennes distinctions se voit interdit par la loi un siècle plus tard, au nom d’une autre modernité — et un homme peut désormais être exécuté pour avoir porté, en public, le bonnet que l’arrière-grand-père de son juge avait lui-même été contraint d’adopter.
Ce qui frappe surtout, à lire les comptes rendus de l’époque, c’est la vitesse de la bascule sémantique : le même mot, « civilisation », sert en 1826 à justifier l’adoption du tarbouche contre le turban, puis en 1925 à justifier son abandon au profit du chapeau à bord — comme si l’objet, quel qu’il soit, importait finalement moins que la direction du geste qui l’impose ou l’interdit. Les campagnes anatoliennes, plus attachées que les grandes villes à la coiffe qu’elles portaient depuis un siècle, fournissent l’essentiel des foyers de résistance ; les tribunaux, eux, ne jugent pas tant des hommes que des couvre-chefs, au sens le plus littéral du terme, puisque le port de l’objet suffit, pendant ces mois-là, à constituer la preuve matérielle du délit.
Seconde mort, au bord du Nil
L’Égypte lui réserve un second procès, moins sanglant mais tout aussi définitif. Le tarbouche y règne pendant plus d’un siècle comme la signature visuelle de la classe des effendis, sous la dynastie de Méhémet Ali puis sous la monarchie de l’ère britannique. Cette adoption égyptienne, elle aussi, remonte à un projet de modernisation militaire et administrative — Méhémet Ali, comme Mahmoud II qu’il servait pourtant à ses débuts avant de s’en affranchir, cherchait à doter son armée et ses fonctionnaires d’une allure résolument moderne — mais le tarbouche n’y devient jamais, contrairement à ce qu’il fut un temps sur les rives du Bosphore, l’habit de tout le monde : le fellah des champs n’en portait pas, la casquette ou le turban paysan restant son couvre-chef ordinaire, tandis que le tarbouche marquait précisément l’appartenance à cette strate urbaine et lettrée qui avait accès à l’école, au bureau, à la profession libérale.
Le coup d’État des Officiers libres, le 23 juillet 1952, renverse le roi Farouk sous la conduite de Nasser ; associé à la royauté déchue et à l’ordre bureaucratique qu’elle incarnait, le tarbouche disparaît en quelques années des rues égyptiennes, banni ou simplement abandonné, pour des raisons proches, toutes proportions gardées, de celles qu’avait données Atatürk une génération plus tôt. Un témoignage recueilli des décennies plus tard dans un bar d’Alexandrie donne la mesure du deuil que cette disparition a pu représenter pour certains : un vieil homme, dernier descendant visible de ces effendis à tarbouche, y maudissait encore, ivre, l’époque qui avait tout emporté avec elle — sa coiffe, son monde, et le costume qui allait avec.
Ce que pèse un tarbouche
On oublie, à force de le regarder en photographie ou en gravure, que ce personnage a un poids, une chaleur, une odeur — qu’il se porte, littéralement, sur un crâne, et que ce détail matériel n’est pas indifférent à son histoire. Le feutre de laine tassée, une fois formé sur son moule et durci, pèse sur le sommet du crâne d’un poids que les portraits ne rendent jamais ; par les étés du Caire ou de Tunis, il retient la chaleur au lieu de la dissiper, et l’on comprend mieux, dans cette lumière, pourquoi l’étymologie la plus prosaïque — celle qui fait du mot un simple dérivé du mot turc pour « la sueur » — a pu sembler si plausible à ceux qui l’ont proposée : un homme qui porte un tarbouche par une journée de sirocco sait de quoi son bonnet parle. Sa vertu, en contrepartie, tenait à l’absence justement de tout bord : dépourvu de visière ou de rebord rigide, il n’entravait pas le geste de la prosternation rituelle, front contre le sol, cinq fois par jour — un avantage fonctionnel réel, souvent cité pour expliquer pourquoi le monde musulman lui a préféré, plus qu’à toute autre coiffe fermée, cette forme tronquée et nue. Le gland de soie noire qui pend sur le côté n’a, lui, qu’une fonction ornementale, mais c’est justement par ce détail dérisoire — sa couleur, sa longueur, la façon dont on l’attache — que se distinguaient, à l’œil d’un connaisseur, un tarbouche stambouliote d’une chéchia tunisoise, un modèle de temps de paix d’un modèle militaire. La matière, en somme, n’est jamais tout à fait muette : elle continue de raconter, dans le grain du feutre et le poids sur le front, ce que les décrets et les lois ont ensuite réécrit en grand.
Achetez-en un aujourd’hui dans une échoppe de la médina de Tunis ou du Caire, et vous sentirez encore, sous vos doigts, ce grain compact et légèrement rêche du feutre foulé, cette odeur tenace de laine et de teinture qui ne s’efface pas au lavage ; posez-le au soleil quelques années, et le rouge vermillon d’origine tournera lentement vers un brun plus sourd, patine que les connaisseurs savent lire comme on lit l’ancienneté d’un cuir ou d’un livre. L’objet vendu au touriste n’a évidemment plus grand-chose à voir avec celui que portait un fonctionnaire ottoman ou un effendi cairote : il a changé de statut plus vite encore qu’il n’a changé de forme, passant du costume quotidien au souvenir de voyage sans jamais cesser, physiquement, d’être exactement le même bonnet.
Vies d’emprunt, au-delà de la Méditerranée
Le personnage n’en a pas fini avec les résurrections, aussi inattendues que sa fabrique bohémienne. En 1870, un groupe de francs-maçons new-yorkais fonde un nouvel ordre fraternel ; l’acteur William J. Florence, revenu d’une réception donnée par un diplomate arabe lors d’une tournée en France, suggère un thème « arabisant » pour la nouvelle confrérie, que Walter Fleming se charge de mettre en rituel. L’Ancient Arabic Order of the Nobles of the Mystic Shrine — les Shriners — adopte en 1872 le tarbouche écarlate comme couvre-chef officiel, brodé depuis du nom de chaque loge locale et, pour certains grades, d’un cimeterre, d’un sphinx, de griffes et d’une étoile, chaque symbole étant censé rappeler une valeur de la confrérie plutôt qu’un quelconque contenu religieux ou politique. Porté depuis par un président des États-Unis en exercice et par plusieurs vedettes de Hollywood, il y survit en pur costume, vidé de tout ce qu’il signifiait dans son berceau ottoman ou égyptien — un avatar entièrement domestiqué par la culture fraternelle américaine, associé aujourd’hui davantage aux hôpitaux pour enfants que finance cette philanthropie qu’à aucune signification religieuse ou politique. Certains commentateurs qualifient pourtant aujourd’hui cette appropriation, sans détour, d’exercice d’orientalisme de pacotille, quand ses porteurs y voient plutôt un hommage symbolique et festif, une manière de continuer à faire vivre un souvenir de voyage transformé en rituel de bienfaisance. Le music-hall et le cinéma occidentaux lui offriront, dans le même mouvement, un dernier rôle : celui d’accessoire comique, silhouette immédiatement reconnaissable d’un Orient de pacotille, sans plus aucun rapport avec les tribunaux d’indépendance ni les usines de Bohême — le personnage, à ce stade de sa vie, ne fait plus rire que par sa forme, ayant perdu jusqu’au souvenir de ce qu’il avait un jour coûté à ceux qui refusaient de l’ôter.
L’héritage
Il subsiste malgré tout un endroit où le tarbouche n’a jamais eu besoin de ressusciter, parce qu’il n’y est jamais mort : le seul grand pays arabe que l’Empire ottoman n’a jamais conquis, le Maroc, est aussi celui où il s’est le mieux maintenu — porté aujourd’hui encore par le souverain, la garde royale et les dignitaires du palais, ayant acquis pendant le protectorat français la valeur supplémentaire d’un geste anticolonial précisément parce qu’il n’était pas un chapeau européen. Là, l’objet n’a jamais eu à choisir entre modernité et tradition, entre empire et nation : porté avec la djellaba dans les cérémonies officielles, il fait simplement partie d’un vestiaire national qu’aucune loi n’a jamais eu à imposer ni à interdire, ce qui, au regard de tout ce qui précède, constitue peut-être le sort le plus enviable qu’un couvre-chef puisse connaître.
En Tunisie, la corporation des chaouachiya se maintient, mais visiblement amaigrie : d’une centaine vingt échoppes recensées au souk Ech-Chaouachine en 1981, il n’en reste qu’une trentaine aujourd’hui, ses derniers porteurs assidus vieillissant avec elle, son rythme désormais plus proche des fêtes et de la nostalgie que du port quotidien — l’indépendance de 1956 ayant, assez paradoxalement, précipité son retrait de la vie de tous les jours à mesure que les usages vestimentaires occidentaux s’y substituaient. En Turquie, l’objet a disparu de l’usage ordinaire au point de n’exister plus que dans les musées et les reconstitutions costumées, sa loi d’interdiction de 1925 figurant toujours, techniquement, au nombre des « lois révolutionnaires » que la Constitution turque protège de toute abrogation — même si un fait divers survenu à Rize en 2025, où un jeune homme coiffé d’un tarbouche s’est fait vertement rabrouer dans un autobus, suggère que la vieille querelle n’est pas tout à fait éteinte un siècle plus tard.
On peut revenir, pour finir, au souk de Tunis. Le vieux chaouachi continue de façonner son kabous exactement comme le faisaient ses prédécesseurs andalous du XVIIe siècle, indifférent aux empires, aux tribunaux et aux loges fraternelles qui se sont un jour disputé le sens de son ouvrage. Il ne sait probablement rien de Mahmoud II, ni de Kastamonu, ni de Strakonice ; il sait seulement que ses clients se font plus rares chaque année, et que ses mains, elles, se souviennent encore de gestes que la mémoire officielle a depuis longtemps cessé d’enregistrer. Certains personnages, décidément, ne survivent pas en gagnant leurs procès : ils survivent en continuant, tranquillement, d’exister après que les tribunaux qui les ont jugés ont eux-mêmes disparu — quitte à s’éteindre, un jour, non par décret mais simplement faute de mains pour les façonner encore.
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