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Le tar­bouche

Iti­né­raire d’un couvre-chef méditerranéen

Le tar­bouche : bio­gra­phie d’un couvre-chef méditerranéen

Dans le souk Ech-Chaoua­chine de Tunis, entre la mos­quée Zitou­na et la Kas­bah, un vieil homme façonne encore, assis en tailleur sur un banc de bois poli par deux siècles de la même pos­ture, un bon­net de laine rouge qu’il appelle ché­chia. Il tire le kabous encore informe sur un moule, l’é­crase au maillet, le peigne au char­don, le teint à la coche­nille, et sous ses doigts la matière prend peu à peu cette forme tron­co­nique que le monde entier a fini par asso­cier à un seul mot — tar­bouche — dont per­sonne, pas même lui, ne sait plus très bien d’où il vient. Autour de son échoppe, une tren­taine d’a­te­liers sur­vivent là où il y en avait cent vingt il y a qua­rante ans. On pour­rait croire à un arti­sa­nat qui s’é­teint dou­ce­ment. On aurait tort de s’ar­rê­ter là : ce bon­net a connu, en deux siècles, plus de vies, plus de morts offi­cielles et plus de résur­rec­tions qu’au­cun autre vête­ment médi­ter­ra­néen. Il mérite qu’on lui fasse, pour une fois, sa biographie.

Acte de nais­sance introuvable

Aucun objet aus­si ordi­naire n’a sus­ci­té autant de généa­lo­gies contra­dic­toires. Le Dic­tion­naire de l’A­ca­dé­mie fran­çaise fait des­cendre tar­bouche de l’a­rabe tar­buch, lui-même emprun­té au turc tar­poş, mot com­po­sé — dit-elle — du turc ter, « la sueur », et du per­san puşi­dan, « cou­vrir » : à l’o­ri­gine, donc, rien de plus qu’un linge à sueur, une dou­blure tech­nique glis­sée sous une coiffe plus noble. Une autre source savante, publiée dans la revue La Géo­gra­phie, pro­pose une tout autre éty­mo­lo­gie per­sane, tout aus­si assu­rée : sar, « la tête », et pouch, « la coif­fure » — un com­po­sé qui ne doit plus rien au corps qui trans­pire et tout à la tête qui pense. Les deux généa­lo­gies sont sérieuses, les deux sont mutuel­le­ment exclu­sives, et aucun phi­lo­logue ne semble avoir tran­ché entre elles ; on retien­dra sur­tout qu’un mot aus­si banal en appa­rence résiste depuis des siècles à toute éty­mo­lo­gie défi­ni­tive, comme s’il avait pris soin, dès sa nais­sance, de brouiller les pistes.

Le nom concur­rent, fez, pose une énigme d’un autre ordre : celle, non plus des sons, mais d’un lieu. La ville maro­caine de Fès aurait don­né son nom au bon­net parce qu’on y extra­yait la tein­ture pourpre — le rouge pro­fond obte­nu, selon les ver­sions, de baies de garance ou de coche­nille — qui ser­vait à le colo­rer ; c’est du moins l’ex­pli­ca­tion la plus répé­tée, y com­pris par l’en­cy­clo­pé­die en ligne la plus consul­tée du monde, qui pré­cise aus­si­tôt que « ses ori­gines res­tent incer­taines ». Une autre tra­di­tion, relayée par le même type de sources, fait des­cendre la forme même du bon­net sans bord d’un antique pilos grec, por­té dans le monde byzan­tin bien avant l’ir­rup­tion des Turcs en Ana­to­lie, et adop­té ensuite par une mosaïque de groupes eth­niques et reli­gieux — cette généa­lo­gie ferait du tar­bouche, para­doxa­le­ment, un vieux fonds médi­ter­ra­néen com­mun avant d’être une inven­tion ottomane.

Il existe enfin une troi­sième ver­sion, maro­caine celle-là et net­te­ment plus reven­di­ca­tive, por­tée notam­ment par l’a­ca­dé­mi­cien Abdel­ha­di Tazi. Elle s’ap­puie sur un docu­ment fran­çais du XVIIIe siècle : les mémoires du diplo­mate Louis Ché­nier, datés du 10 novembre 1775, qui racontent que les Otto­mans eux-mêmes appe­laient ce couvre-chef « de Fès » parce qu’ils l’im­por­taient de cette ville pré­cise, et que les Tuni­siens, mal­gré leurs ten­ta­tives, n’é­taient jamais par­ve­nus à éga­ler le savoir-faire des fabri­cants fas­sis. Pour cet his­to­rien, la pré­séance chro­no­lo­gique et tech­nique du Maroc sur l’Em­pire otto­man ne fait aucun doute. On note­ra, sans vou­loir arbi­trer entre ces généa­lo­gies concur­rentes, qu’elles ont toutes inté­rêt à être vraies pour la fier­té natio­nale qui les porte — grecque, otto­mane ou maro­caine — et que les objets, contrai­re­ment aux États, n’ont sou­vent pas de cer­ti­fi­cat de nais­sance unique : ils naissent plu­sieurs fois, à plu­sieurs endroits, et laissent aux his­to­riens le soin de se dis­pu­ter sur le procès-verbal.

Le mot voi­sin, ché­chia, n’é­chappe pas davan­tage à la confu­sion des ori­gines : cer­tains le rat­tachent à chèche, la bande de tis­su dont le bon­net était autre­fois entou­ré, d’autres au voca­bu­laire même du tis­sage, sans qu’au­cune de ces pistes ne soit mieux éta­blie que les pré­cé­dentes. On remar­que­ra au pas­sage une coïn­ci­dence pure­ment for­melle, mais qui vaut d’être notée : la même sil­houette conique, rouge, sans bord, coiffe au même siècle les sujets du sul­tan et — sous le nom de bon­net phry­gien — les révo­lu­tion­naires fran­çais qui pré­ten­daient pré­ci­sé­ment rompre avec tout ce que l’O­rient otto­man pou­vait repré­sen­ter. Deux bon­nets rouges, deux généa­lo­gies qui se croisent sans se ren­con­trer jamais, l’un deve­nant l’emblème d’un empire qu’on veut moder­ni­ser de l’in­té­rieur, l’autre celui d’une répu­blique qui se rêve neuve : la forme, déci­dé­ment, voyage plus vite et plus loin que les signi­fi­ca­tions qu’on lui prête.

Enfance sous le turban

Ce que l’i­co­no­gra­phie atteste avec un peu plus de cer­ti­tude com­mence au XVe siècle. Vers 1460, Meh­med II le Conqué­rant se fait repré­sen­ter coif­fé d’un tar­bouche ser­ti de pierres pré­cieuses, enve­lop­pé d’un large sarık blanc — le tur­ban pro­pre­ment dit —, comme pour signi­fier son droit fraî­che­ment acquis sur Constan­ti­nople. Pen­dant les trois siècles et demi qui suivent, l’ob­jet mène une exis­tence seconde, presque invi­sible : simple bon­net de feutre, rouge, blanc ou noir, il n’est qu’une infra­struc­ture dis­crète, un sup­port autour duquel s’en­roule le véri­table signe dis­tinc­tif du rang, de la reli­gion et de la pro­vince — le tur­ban, avec ses innom­brables varia­tions de cou­leur, de taille et de dra­pé, dont un œil exer­cé pou­vait déduire en un regard la fonc­tion et l’o­ri­gine d’un homme.

C’est un point qu’il faut prendre au sérieux si l’on veut com­prendre la suite : le tar­bouche a une enfance d’une lon­gueur presque insul­tante pour un objet qui devien­dra, au siècle sui­vant, l’un des emblèmes les plus contes­tés du monde médi­ter­ra­néen. Il attend son heure sous une coiffe plus voyante que lui, struc­ture dis­crète d’une longue durée qui ne se mani­feste pas encore comme évé­ne­ment — jus­qu’au jour où une déci­sion poli­tique le fera bru­ta­le­ment pas­ser de l’ar­rière-plan à la scène.

Pen­dant ces trois cent cin­quante années d’a­no­ny­mat rela­tif, le vrai lan­gage ves­ti­men­taire de l’Em­pire se joue ailleurs, dans les nuances du tur­ban lui-même : vert réser­vé en prin­cipe aux des­cen­dants du Pro­phète, blanc pour les oulé­mas, formes et volumes variables selon qu’on appar­tient au corps des janis­saires, à telle guilde d’ar­ti­sans ou à telle pro­vince ana­to­lienne ou bal­ka­nique. Un cadi ne s’en­rou­lait pas le tur­ban comme un mar­chand de soie­ries, ni un mar­chand de soie­ries comme un simple por­te­faix — et cette gram­maire capil­laire, aus­si lisible pour un contem­po­rain qu’un uni­forme l’est pour nous, fonc­tion­nait pré­ci­sé­ment parce qu’elle échap­pait à toute uni­for­mi­sa­tion pos­sible. Le tar­bouche, dou­blure ano­nyme glis­sée sous cet édi­fice de sens, n’a­vait droit à aucune rhé­to­rique propre : il por­tait, sans le savoir encore, la forme exacte de ce qui allait un jour le remplacer.

Le bap­tême impérial

Cette déci­sion porte un nom et une date à peu près sûrs : le sul­tan Mah­moud II, en 1826, au moment même où il dis­sout dans le sang le corps des janis­saires et fonde sa nou­velle armée, l’Asâkir‑i Mansûre‑i Muham­me­diye. Le tur­ban, pré­ci­sé­ment parce qu’il codait depuis des siècles la reli­gion, le rang, la guilde et la pro­vince d’un homme, deve­nait un obs­tacle à l’u­ni­for­mi­té que le sul­tan réfor­ma­teur vou­lait impo­ser à ses sujets ; le tar­bouche, lui, offrait un sup­port neutre, éga­le­ment dis­po­nible à tous, sur lequel on pou­vait faire table rase des hié­rar­chies visibles héri­tées de l’an­cien régime otto­man. La résis­tance fut réelle : cer­tains oulé­mas et arti­sans conti­nuèrent d’en­rou­ler un tis­su autour du nou­veau bon­net, refu­sant taci­te­ment d’en adop­ter la forme nue ; le sul­tan dut, dit-on, faire publier un fir­man pour impo­ser défi­ni­ti­ve­ment la mesure aux récalcitrants.

L’É­tat se dota d’ailleurs de son propre outil de pro­duc­tion : la manu­fac­ture impé­riale de Feshane, sur la Corne d’Or, pro­dui­sit entre 1848 et 1850 quelque 400 000 tar­bouches et 30 000 mètres de drap par an ; un incen­die la rava­gea en 1866, elle fut recons­truite dès 1868 avec une machi­ne­rie moderne, employant envi­ron deux cent cin­quante ouvriers pour une cadence de treize à quinze cents bon­nets par jour au début des années 1860. Il y a quelque chose de savou­reux dans ce dis­po­si­tif : un sou­ve­rain qui veut impo­ser la moder­ni­té ves­ti­men­taire à son empire est contraint, pour y par­ve­nir, d’im­por­ter la moder­ni­té indus­trielle elle-même — usine, machines à vapeur, cadences — dans l’ob­jet cen­sé l’incarner.

L’ar­mée elle-même mit long­temps à s’en défaire tout à fait : l’in­fan­te­rie otto­mane le conser­va dans son paque­tage jus­qu’en 1909, la marine jus­qu’en 1916, tan­dis que les offi­ciers pas­saient entre-temps à une autre coiffe d’o­ri­gine step­pique, le kal­pak — signe que même à l’in­té­rieur de l’ap­pa­reil d’É­tat, les résis­tances à l’u­ni­forme unique se négo­ciaient pièce par pièce, corps par corps, plu­tôt qu’elles ne cédaient d’un bloc à un seul décret.

Un habit pour tout un empire

Le suc­cès de la mesure, une fois la résis­tance ini­tiale sur­mon­tée, dépasse lar­ge­ment ce qu’es­pé­rait Mah­moud II. Le tar­bouche se répand du Bos­phore aux Bal­kans, por­té aus­si bien par des Bos­niaques, des Alba­nais, des Armé­niens que par des chré­tiens et des juifs de l’Em­pire aux côtés des musul­mans — et c’est pré­ci­sé­ment là son effi­ca­ci­té poli­tique : à la dif­fé­rence du tur­ban, il ne dit plus rien de la confes­sion ni du rang de celui qui le porte, il uni­for­mise le regard por­té sur des sujets que le pou­voir vou­lait désor­mais trai­ter, au moins visuel­le­ment, à égalité.

En Égypte, le mou­ve­ment va plus loin encore qu’au centre de l’Em­pire. Sous Méhé­met Ali et sa dynas­tie, qui moder­nisent le pays avec un zèle propre, le tar­bouche devient en quelques décen­nies le signe dis­tinc­tif de l’ef­fen­di — le fonc­tion­naire, l’a­vo­cat, le méde­cin, l’en­sei­gnant for­mé à l’oc­ci­den­tale, caté­go­rie sociale entière immor­ta­li­sée par mil­liers de pho­to­gra­phies de stu­dio au Caire et à Alexan­drie, où l’on pose fiè­re­ment, redin­gote et tar­bouche, comme la pano­plie com­plète de l’homme moderne du Nil.

L’é­pi­sode grec ajoute au per­son­nage sa touche la plus iro­nique. Les sujets grecs ortho­doxes de l’Em­pire l’ont long­temps por­té eux aus­si, sans y voir de contra­dic­tion reli­gieuse — et l’on a vu plus haut qu’une tra­di­tion savante fait même remon­ter la forme du bon­net à la Grèce antique elle-même. Mais lorsque le natio­na­lisme grec s’af­firme et que l’in­dé­pen­dance se construit contre la tutelle otto­mane, le même objet, désor­mais lu comme un mar­queur de domi­na­tion turque et musul­mane, est reje­té au pro­fit de la fus­ta­nelle et du bon­net à gland propres au cos­tume natio­nal nais­sant. Un objet peut ain­si pas­ser, sans chan­ger de forme, du sta­tut de patri­moine ances­tral à celui de sym­bole hon­ni de l’oc­cu­pant — la même feu­trine rouge, deux lec­tures incon­ci­liables selon le siècle où l’on se place.

C’est aus­si à cette période que le tar­bouche entre dans le regard occi­den­tal comme motif obli­gé du voyage en Orient : les récits de voya­geurs roman­tiques qui des­cendent le Nil ou tra­versent Istan­bul au milieu du siècle décrivent inva­ria­ble­ment ces mers de bon­nets écar­lates qui sub­mergent les bazars et les quais, détail pit­to­resque autant que signal — pour un lec­teur euro­péen res­té chez lui — que l’on avait bien chan­gé de monde. Le tar­bouche devient, dans cette lit­té­ra­ture, un rac­cour­ci visuel com­mode pour dire l’O­rient sans avoir à le décrire davan­tage, ce qui en dit long sur la façon dont un objet peut se retrou­ver réduit, par le regard de l’é­tran­ger, à sa seule sil­houette — per­dant au pas­sage tout ce qu’il signi­fiait réel­le­ment pour ceux qui le por­taient au quotidien.

Dans les Bal­kans, la dif­fu­sion suit une logique com­pa­rable mais reste, plus long­temps qu’ailleurs, affaire de coexis­tence plu­tôt que de rup­ture : Bos­niaques musul­mans, catho­liques croates et ortho­doxes serbes se croisent pen­dant des décen­nies dans les mêmes rues sans que le tar­bouche ne devienne, avant l’an­nexion autri­chienne de 1908, un mar­queur stric­te­ment confes­sion­nel — il fau­dra la crise diplo­ma­tique qui suit cette annexion pour que sa pro­ve­nance indus­trielle, pré­ci­sé­ment, se charge sou­dain d’une signi­fi­ca­tion poli­tique qu’elle n’a­vait pas quelques années plus tôt. On touche là un trait récur­rent du per­son­nage : il ne devient un sym­bole brû­lant qu’au moment où une crise exté­rieure vient réac­ti­ver, dans un objet jusque-là banal, des lignes de frac­ture qui dor­maient sous la sur­face du quotidien.

La fabrique dépla­cée : un Otto­man né en Bohême

Voi­ci pour­tant le détail le plus inat­ten­du de toute cette his­toire, celui qui déjoue le mieux les évi­dences géo­gra­phiques. Le tout pre­mier tar­bouche pro­duit indus­triel­le­ment ne sort ni de Fès, ni de Tunis, ni même d’Is­tan­bul : il sort, dès 1807, d’un ate­lier de Stra­ko­nice, petite ville de Bohême dans l’Em­pire des Habs­bourg, où les frères Fürth, membres de la com­mu­nau­té juive locale, fondent en 1812 une entre­prise spé­cia­li­sée dans la fabri­ca­tion de bon­nets et de tar­bouches. L’af­faire pros­père au point que la seule usine de Wolf Fürth pro­duit 1,2 mil­lion de tar­bouches par an dès 1873 ; en 1899, l’en­semble des fabri­cants aus­tro-hon­grois fusionnent en une socié­té par actions, l’Ak­tien­ge­sell­schaft der öster­rei­chi­schen Fez­fa­bri­ken, dont le siège s’ins­talle à Vienne avant de reve­nir à Stra­ko­nice après la fon­da­tion de la Tché­co­slo­va­quie — une entre­prise dont l’é­car­late se retrouve expor­tée jus­qu’à Istan­bul, au Moyen-Orient, en Égypte, où elle tient bou­tique au Caire, rue Faha­mine, dans le quar­tier de la Ghou­riya, et jus­qu’en Inde.

L’in­ci­dent de 1908 illustre à quel point cette géo­gra­phie indus­trielle pou­vait deve­nir, elle aus­si, un objet de poli­tique inter­na­tio­nale : au moment de la crise de l’an­nexion de la Bos­nie par Vienne, la rue d’Is­tan­bul décrète un boy­cott des tar­bouches écar­lates aus­tro-hon­grois et exige des fabri­cants fran­çais des tar­bouches « neutres », blancs cette fois — preuve que même la pro­ve­nance maté­rielle d’un bon­net pou­vait deve­nir, le temps d’une crise diplo­ma­tique, une affaire d’État.

Pen­dant ce temps, Tunis entre­tient sa propre filière, paral­lèle et rivale : le souk Ech-Chaoua­chine, bâti en 1691–1692 sur ordre de Moha­med Bey pour y loger pré­ci­sé­ment les arti­sans anda­lous — les chaoua­chiya — venus s’ins­tal­ler en Ifri­qiya après la chute de Gre­nade en 1492 et les vagues d’ex­pul­sion qui sui­virent. La cor­po­ra­tion y acquiert un tel pres­tige que son pré­sident est nom­mé direc­te­ment par le Bey ; ses membres ne fabriquent pas le tar­bouche otto­man raide et haut, mais une variante plus ronde et plus souple, la ché­chia, qui réclame une dizaine de paires de mains spé­cia­li­sées et pas moins d’une demi-dou­zaine d’o­pé­ra­tions dis­tinctes — filage de la laine, tri­co­tage du kabous par des femmes à cinq aiguilles, fou­lage qui dur­cit la matière, car­dage au char­don, tein­ture rouge ver­millon à la coche­nille, mou­lage, fini­tions. Deux bon­nets rouges, deux lignées de métier, un même Médi­ter­ra­née : le tar­bouche otto­man et la ché­chia tuni­sienne ont coexis­té, se sont concur­ren­cés et se sont par­fois confon­dus au point que le Magh­reb dési­gnait le pre­mier du nom, révé­la­teur, de ché­chia stam­bou­li — la ché­chia d’Istanbul.

Ce rouge lui-même mérite qu’on s’y arrête, car il raconte, à sa manière, une autre his­toire de longue durée. Le monde médi­ter­ra­néen ancien tirait son écar­late le plus pré­cieux d’un insecte local, le ker­mès, dont l’ex­trac­tion res­tait rare et coû­teuse ; la tein­ture des ché­chias tuni­siennes, elle, se fait à la coche­nille — un insecte mexi­cain, incon­nu de l’An­cien Monde avant la conquête espa­gnole des Amé­riques, dont l’ex­ploi­ta­tion indus­trielle ne se géné­ra­lise en Médi­ter­ra­née qu’à par­tir du XVIe siècle. Il y a une coïn­ci­dence presque trop belle pour être sou­li­gnée sans pru­dence : les arti­sans anda­lous qui fondent le métier de la ché­chia à Tunis fuient l’Es­pagne au moment même, 1492, où celle-ci s’ap­prête à finan­cer le voyage qui rap­por­te­ra d’A­mé­rique le colo­rant qui rou­gi­ra leurs bon­nets. Le fil qui relie la chute de Gre­nade à la tein­ture d’un couvre-chef tuni­sien passe, sans qu’au­cun des deux évé­ne­ments n’ait rien à voir avec l’autre, par le même mil­lé­sime — un rap­pel que la longue durée brau­dé­lienne n’a pas besoin de cau­sa­li­té pour pro­duire du sens, la simple simul­ta­néi­té suf­fit par­fois à faire réfléchir.

Le pro­cès

L’é­pi­sode le plus dra­ma­tique de cette bio­gra­phie se joue en Ana­to­lie, un siècle après le bap­tême impé­rial. En tour­née dans le nord du pays à l’é­té 1925, Mus­ta­fa Kemal pro­nonce à Kas­ta­mo­nu puis à İneb­olu ses dis­cours dits « du cha­peau », bran­dis­sant un couvre-chef à bord euro­péen et pro­cla­mant qu’une nation civi­li­sée devait por­ter cela, et non plus ce qu’il appelle, avec un mépris cal­cu­lé, un simple « bon­net ». Le 25 novembre 1925, la Grande Assem­blée natio­nale adopte la loi 671 sur le couvre-chef, ren­dant le port du cha­peau obli­ga­toire et, de fait, celui du tar­bouche pas­sible de pour­suites dans l’es­pace public.

La révolte gronde à Erzu­rum, à Rize, à Sivas, à Maraş, à Kay­se­ri. Les tri­bu­naux d’in­dé­pen­dance, déjà en place pour juger les insur­gés de la révolte de Cheikh Saïd, jugent et pendent des oppo­sants — les sources divergent sen­si­ble­ment sur le nombre exact des exé­cu­tions liées au seul refus du cha­peau, cer­taines par­lant d’une dou­zaine de cas emblé­ma­tiques, d’autres d’une cin­quan­taine à l’é­chelle du pays ; on retien­dra le désac­cord lui-même plu­tôt qu’un chiffre unique, la pré­ci­sion ayant ici été moins bien conser­vée que l’am­pleur du choc. Par­mi les condam­nés figure le théo­lo­gien İsk­il­ip­li Meh­med Âtıf Hoca, pen­du au début de 1926 après un pro­cès expé­di­tif pour avoir publié un pam­phlet où il sou­te­nait qu’un musul­man n’a­vait nulle obli­ga­tion de s’ha­biller à l’oc­ci­den­tale. Il y a une symé­trie presque insou­te­nable dans cette séquence : le même objet qu’un fir­man avait impo­sé de force en 1826 pour effa­cer d’an­ciennes dis­tinc­tions se voit inter­dit par la loi un siècle plus tard, au nom d’une autre moder­ni­té — et un homme peut désor­mais être exé­cu­té pour avoir por­té, en public, le bon­net que l’ar­rière-grand-père de son juge avait lui-même été contraint d’adopter.

Ce qui frappe sur­tout, à lire les comptes ren­dus de l’é­poque, c’est la vitesse de la bas­cule séman­tique : le même mot, « civi­li­sa­tion », sert en 1826 à jus­ti­fier l’a­dop­tion du tar­bouche contre le tur­ban, puis en 1925 à jus­ti­fier son aban­don au pro­fit du cha­peau à bord — comme si l’ob­jet, quel qu’il soit, impor­tait fina­le­ment moins que la direc­tion du geste qui l’im­pose ou l’in­ter­dit. Les cam­pagnes ana­to­liennes, plus atta­chées que les grandes villes à la coiffe qu’elles por­taient depuis un siècle, four­nissent l’es­sen­tiel des foyers de résis­tance ; les tri­bu­naux, eux, ne jugent pas tant des hommes que des couvre-chefs, au sens le plus lit­té­ral du terme, puisque le port de l’ob­jet suf­fit, pen­dant ces mois-là, à consti­tuer la preuve maté­rielle du délit.

Seconde mort, au bord du Nil

L’É­gypte lui réserve un second pro­cès, moins san­glant mais tout aus­si défi­ni­tif. Le tar­bouche y règne pen­dant plus d’un siècle comme la signa­ture visuelle de la classe des effen­dis, sous la dynas­tie de Méhé­met Ali puis sous la monar­chie de l’ère bri­tan­nique. Cette adop­tion égyp­tienne, elle aus­si, remonte à un pro­jet de moder­ni­sa­tion mili­taire et admi­nis­tra­tive — Méhé­met Ali, comme Mah­moud II qu’il ser­vait pour­tant à ses débuts avant de s’en affran­chir, cher­chait à doter son armée et ses fonc­tion­naires d’une allure réso­lu­ment moderne — mais le tar­bouche n’y devient jamais, contrai­re­ment à ce qu’il fut un temps sur les rives du Bos­phore, l’ha­bit de tout le monde : le fel­lah des champs n’en por­tait pas, la cas­quette ou le tur­ban pay­san res­tant son couvre-chef ordi­naire, tan­dis que le tar­bouche mar­quait pré­ci­sé­ment l’ap­par­te­nance à cette strate urbaine et let­trée qui avait accès à l’é­cole, au bureau, à la pro­fes­sion libérale.

Le coup d’É­tat des Offi­ciers libres, le 23 juillet 1952, ren­verse le roi Farouk sous la conduite de Nas­ser ; asso­cié à la royau­té déchue et à l’ordre bureau­cra­tique qu’elle incar­nait, le tar­bouche dis­pa­raît en quelques années des rues égyp­tiennes, ban­ni ou sim­ple­ment aban­don­né, pour des rai­sons proches, toutes pro­por­tions gar­dées, de celles qu’a­vait don­nées Atatürk une géné­ra­tion plus tôt. Un témoi­gnage recueilli des décen­nies plus tard dans un bar d’A­lexan­drie donne la mesure du deuil que cette dis­pa­ri­tion a pu repré­sen­ter pour cer­tains : un vieil homme, der­nier des­cen­dant visible de ces effen­dis à tar­bouche, y mau­dis­sait encore, ivre, l’é­poque qui avait tout empor­té avec elle — sa coiffe, son monde, et le cos­tume qui allait avec.

Ce que pèse un tarbouche

On oublie, à force de le regar­der en pho­to­gra­phie ou en gra­vure, que ce per­son­nage a un poids, une cha­leur, une odeur — qu’il se porte, lit­té­ra­le­ment, sur un crâne, et que ce détail maté­riel n’est pas indif­fé­rent à son his­toire. Le feutre de laine tas­sée, une fois for­mé sur son moule et dur­ci, pèse sur le som­met du crâne d’un poids que les por­traits ne rendent jamais ; par les étés du Caire ou de Tunis, il retient la cha­leur au lieu de la dis­si­per, et l’on com­prend mieux, dans cette lumière, pour­quoi l’é­ty­mo­lo­gie la plus pro­saïque — celle qui fait du mot un simple déri­vé du mot turc pour « la sueur » — a pu sem­bler si plau­sible à ceux qui l’ont pro­po­sée : un homme qui porte un tar­bouche par une jour­née de siroc­co sait de quoi son bon­net parle. Sa ver­tu, en contre­par­tie, tenait à l’ab­sence jus­te­ment de tout bord : dépour­vu de visière ou de rebord rigide, il n’en­tra­vait pas le geste de la pros­ter­na­tion rituelle, front contre le sol, cinq fois par jour — un avan­tage fonc­tion­nel réel, sou­vent cité pour expli­quer pour­quoi le monde musul­man lui a pré­fé­ré, plus qu’à toute autre coiffe fer­mée, cette forme tron­quée et nue. Le gland de soie noire qui pend sur le côté n’a, lui, qu’une fonc­tion orne­men­tale, mais c’est jus­te­ment par ce détail déri­soire — sa cou­leur, sa lon­gueur, la façon dont on l’at­tache — que se dis­tin­guaient, à l’œil d’un connais­seur, un tar­bouche stam­bou­liote d’une ché­chia tuni­soise, un modèle de temps de paix d’un modèle mili­taire. La matière, en somme, n’est jamais tout à fait muette : elle conti­nue de racon­ter, dans le grain du feutre et le poids sur le front, ce que les décrets et les lois ont ensuite réécrit en grand.

Ache­tez-en un aujourd’­hui dans une échoppe de la médi­na de Tunis ou du Caire, et vous sen­ti­rez encore, sous vos doigts, ce grain com­pact et légè­re­ment rêche du feutre fou­lé, cette odeur tenace de laine et de tein­ture qui ne s’ef­face pas au lavage ; posez-le au soleil quelques années, et le rouge ver­millon d’o­ri­gine tour­ne­ra len­te­ment vers un brun plus sourd, patine que les connais­seurs savent lire comme on lit l’an­cien­ne­té d’un cuir ou d’un livre. L’ob­jet ven­du au tou­riste n’a évi­dem­ment plus grand-chose à voir avec celui que por­tait un fonc­tion­naire otto­man ou un effen­di cai­rote : il a chan­gé de sta­tut plus vite encore qu’il n’a chan­gé de forme, pas­sant du cos­tume quo­ti­dien au sou­ve­nir de voyage sans jamais ces­ser, phy­si­que­ment, d’être exac­te­ment le même bonnet.

Vies d’emprunt, au-delà de la Méditerranée

Le per­son­nage n’en a pas fini avec les résur­rec­tions, aus­si inat­ten­dues que sa fabrique bohé­mienne. En 1870, un groupe de francs-maçons new-yor­kais fonde un nou­vel ordre fra­ter­nel ; l’ac­teur William J. Flo­rence, reve­nu d’une récep­tion don­née par un diplo­mate arabe lors d’une tour­née en France, sug­gère un thème « ara­bi­sant » pour la nou­velle confré­rie, que Wal­ter Fle­ming se charge de mettre en rituel. L’An­cient Ara­bic Order of the Nobles of the Mys­tic Shrine — les Shri­ners — adopte en 1872 le tar­bouche écar­late comme couvre-chef offi­ciel, bro­dé depuis du nom de chaque loge locale et, pour cer­tains grades, d’un cime­terre, d’un sphinx, de griffes et d’une étoile, chaque sym­bole étant cen­sé rap­pe­ler une valeur de la confré­rie plu­tôt qu’un quel­conque conte­nu reli­gieux ou poli­tique. Por­té depuis par un pré­sident des États-Unis en exer­cice et par plu­sieurs vedettes de Hol­ly­wood, il y sur­vit en pur cos­tume, vidé de tout ce qu’il signi­fiait dans son ber­ceau otto­man ou égyp­tien — un ava­tar entiè­re­ment domes­ti­qué par la culture fra­ter­nelle amé­ri­caine, asso­cié aujourd’­hui davan­tage aux hôpi­taux pour enfants que finance cette phi­lan­thro­pie qu’à aucune signi­fi­ca­tion reli­gieuse ou poli­tique. Cer­tains com­men­ta­teurs qua­li­fient pour­tant aujourd’­hui cette appro­pria­tion, sans détour, d’exer­cice d’o­rien­ta­lisme de paco­tille, quand ses por­teurs y voient plu­tôt un hom­mage sym­bo­lique et fes­tif, une manière de conti­nuer à faire vivre un sou­ve­nir de voyage trans­for­mé en rituel de bien­fai­sance. Le music-hall et le ciné­ma occi­den­taux lui offri­ront, dans le même mou­ve­ment, un der­nier rôle : celui d’ac­ces­soire comique, sil­houette immé­dia­te­ment recon­nais­sable d’un Orient de paco­tille, sans plus aucun rap­port avec les tri­bu­naux d’in­dé­pen­dance ni les usines de Bohême — le per­son­nage, à ce stade de sa vie, ne fait plus rire que par sa forme, ayant per­du jus­qu’au sou­ve­nir de ce qu’il avait un jour coû­té à ceux qui refu­saient de l’ôter.

L’hé­ri­tage

Il sub­siste mal­gré tout un endroit où le tar­bouche n’a jamais eu besoin de res­sus­ci­ter, parce qu’il n’y est jamais mort : le seul grand pays arabe que l’Em­pire otto­man n’a jamais conquis, le Maroc, est aus­si celui où il s’est le mieux main­te­nu — por­té aujourd’­hui encore par le sou­ve­rain, la garde royale et les digni­taires du palais, ayant acquis pen­dant le pro­tec­to­rat fran­çais la valeur sup­plé­men­taire d’un geste anti­co­lo­nial pré­ci­sé­ment parce qu’il n’é­tait pas un cha­peau euro­péen. Là, l’ob­jet n’a jamais eu à choi­sir entre moder­ni­té et tra­di­tion, entre empire et nation : por­té avec la djel­la­ba dans les céré­mo­nies offi­cielles, il fait sim­ple­ment par­tie d’un ves­tiaire natio­nal qu’au­cune loi n’a jamais eu à impo­ser ni à inter­dire, ce qui, au regard de tout ce qui pré­cède, consti­tue peut-être le sort le plus enviable qu’un couvre-chef puisse connaître.

En Tuni­sie, la cor­po­ra­tion des chaoua­chiya se main­tient, mais visi­ble­ment amai­grie : d’une cen­taine vingt échoppes recen­sées au souk Ech-Chaoua­chine en 1981, il n’en reste qu’une tren­taine aujourd’­hui, ses der­niers por­teurs assi­dus vieillis­sant avec elle, son rythme désor­mais plus proche des fêtes et de la nos­tal­gie que du port quo­ti­dien — l’in­dé­pen­dance de 1956 ayant, assez para­doxa­le­ment, pré­ci­pi­té son retrait de la vie de tous les jours à mesure que les usages ves­ti­men­taires occi­den­taux s’y sub­sti­tuaient. En Tur­quie, l’ob­jet a dis­pa­ru de l’u­sage ordi­naire au point de n’exis­ter plus que dans les musées et les recons­ti­tu­tions cos­tu­mées, sa loi d’in­ter­dic­tion de 1925 figu­rant tou­jours, tech­ni­que­ment, au nombre des « lois révo­lu­tion­naires » que la Consti­tu­tion turque pro­tège de toute abro­ga­tion — même si un fait divers sur­ve­nu à Rize en 2025, où un jeune homme coif­fé d’un tar­bouche s’est fait ver­te­ment rabrouer dans un auto­bus, sug­gère que la vieille que­relle n’est pas tout à fait éteinte un siècle plus tard.

On peut reve­nir, pour finir, au souk de Tunis. Le vieux chaoua­chi conti­nue de façon­ner son kabous exac­te­ment comme le fai­saient ses pré­dé­ces­seurs anda­lous du XVIIe siècle, indif­fé­rent aux empires, aux tri­bu­naux et aux loges fra­ter­nelles qui se sont un jour dis­pu­té le sens de son ouvrage. Il ne sait pro­ba­ble­ment rien de Mah­moud II, ni de Kas­ta­mo­nu, ni de Stra­ko­nice ; il sait seule­ment que ses clients se font plus rares chaque année, et que ses mains, elles, se sou­viennent encore de gestes que la mémoire offi­cielle a depuis long­temps ces­sé d’en­re­gis­trer. Cer­tains per­son­nages, déci­dé­ment, ne sur­vivent pas en gagnant leurs pro­cès : ils sur­vivent en conti­nuant, tran­quille­ment, d’exis­ter après que les tri­bu­naux qui les ont jugés ont eux-mêmes dis­pa­ru — quitte à s’é­teindre, un jour, non par décret mais sim­ple­ment faute de mains pour les façon­ner encore.

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