Umbilicus Urbis Romae
Le nombril de Rome
Umbilicus Urbis Romae
Le nombril de Rome, un cône de briques que personne ne regarde
Il est onze heures et la pierre commence à rendre ce qu’elle a pris. On entre au Forum par la via Sacra, on descend, et la première chose que le corps apprend, avant l’œil, c’est que ce creux entre les collines est un four. Les Romains le savaient : ils ont mis là leur place publique parce que c’était le seul endroit plat, pas parce que c’était agréable. C’était un marécage. On l’a drainé, pavé, encombré de temples, et il continue de se comporter comme un marécage, c’est-à-dire qu’il garde la chaleur comme il gardait l’eau, avec entêtement.
Les groupes remontent vers l’arc de Septime Sévère. Ils s’y agglutinent, parapluies levés, oreillettes en place, et le guide dit des choses justes sur les Parthes, sur Caracalla qui fit marteler le nom de son frère Geta après l’avoir fait tuer — cette rature dans le marbre qu’on montre toujours parce qu’elle est spectaculairement lisible, un fratricide encore visible à quinze mètres. Puis le troupeau glisse vers la Curie et disparaît. Personne ne s’est arrêté.
À quatre pas de là, dans un angle mort que le circuit contourne comme l’eau contourne un caillou, il y a un cône de briques. Deux mètres de haut environ, quatre mètres quarante-cinq de diamètre à la base, gris-rose, râpé, avec cet air de four à pain effondré qu’ont tous les cœurs de maçonnerie romaine dépouillés de leur parement. Il ne ressemble à rien. Il n’a pas de fronton, pas de colonne, pas d’inscription qui vous prend au collet. Un chat pourrait y dormir sans se sentir observé, et c’est probablement ce qui lui arrive le plus souvent.
C’est l’Umbilicus Urbis Romae. Le nombril de la Ville de Rome. Le centre du centre, le point d’où l’Empire prétendait se mesurer, la chose autour de laquelle tout ce Forum était censé tourner. Et le Forum, aujourd’hui, tourne autour de lui exactement comme un carrefour tourne autour d’un refuge en béton : sans le voir.
J’aime cette disproportion. Elle est presque une leçon de méthode. Les civilisations ne signalent pas toujours leur centre par de la hauteur. Parfois elles le signalent par un trou.
Un tas de briques, décrit honnêtement
Regardons l’objet avant de le raconter, puisque c’est dans cet ordre-là qu’on devrait toujours procéder et qu’on ne le fait presque jamais.
Ce qui subsiste est un noyau. Une structure cylindrique — plutôt tronconique, étagée en trois registres qui se rétrécissent vers le sommet, environ quatre mètres soixante à la base et trois mètres en haut. Briques romaines, mortier, le tout d’une exécution soignée mais destinée à ne jamais être vue. Car ce cône n’était pas nu : il était habillé de marbre. Comme presque tout ici. Ce que nous prenons pour l’architecture romaine est en réalité son squelette, sa carcasse technique, la partie que les Romains cachaient. Nous admirons depuis cinq siècles l’envers du décor en croyant contempler le décor.
Le marbre est parti au four à chaux, ou dans les palais des Colonna, ou dans les façades des églises de la Contre-Réforme. Le Forum a été une carrière plus longtemps qu’il n’a été un forum. Nuance qui devrait rendre modeste : ce que nous venons voir, ce sont les restes d’un chantier de démolition qui a duré mille ans et que nous avons arrêté par sentiment, tardivement, quand nous avons décidé que les ruines avaient plus de valeur que les pierres.
Le monument tel qu’il est debout date de l’époque sévérienne, autour de 203, c’est-à-dire du moment exact où l’arc voisin sortait de terre. Les deux se tiennent. Septime Sévère refaisait ce coin du Forum, il a reconstruit l’umbilicus comme on remet une pièce sur l’échiquier après avoir bousculé la table. Mais le cône sévérien recouvre quelque chose de bien plus ancien. Une structure antérieure, tardo-républicaine, peut-être du IIe siècle avant notre ère, peut-être davantage. On ne descend pas dedans. On ne sait pas.
Il y avait une petite porte. Une ouverture, fermée par une dalle. Et sous l’ouverture, une cavité.
Voilà tout. C’est peu. Tenez-vous-en à cela quelques secondes, parce que dans un instant le peu va se mettre à peser une tonne.
Le mot
Umbilicus. Nombril. Le latin est brutal de simplicité, comme souvent quand il touche au sacré : le mot du corps sert pour la ville, sans métaphore filée, sans précaution. Le nombril, c’est la cicatrice de l’attache. C’est l’endroit par lequel on a été relié à ce qui nous a faits, et qui ne sert plus à rien une fois qu’on est né, sauf à rappeler qu’on est né.
Rome se pense donc comme un corps qui garde la marque de son cordon. Pas comme une tête, pas comme un cœur — ces images-là viendront, caput mundi, et elles sont plus flatteuses. Le nombril, lui, ne commande rien. Il témoigne.
Le mot lui-même est étrangement tardif dans nos sources. On ne le trouve pas chez Cicéron en train de désigner ce monument, on ne le trouve pas chez Tite-Live. Il apparaît en toutes lettres dans les Régionnaires, ces catalogues administratifs du IVe siècle qui font l’inventaire de la ville quartier par quartier comme un huissier ferait l’inventaire d’un appartement. Umbilicus Romae, Regio VIII, entre le temple de la Concorde et la suite de la liste. Une entrée sèche dans un registre. C’est ainsi que les choses les plus sacrées finissent par nous parvenir : par la comptabilité.
Les Grecs disaient omphalos. Delphes en avait un, cette pierre ovoïde qu’on montre encore au musée, entourée de son filet de laine sculpté. Zeus, raconte-t-on, avait lâché deux aigles aux deux extrémités du monde et les avait laissés voler l’un vers l’autre ; ils s’étaient croisés à Delphes, et là on avait mis la pierre. Rome, qui a tout emprunté aux Grecs y compris l’art de prétendre qu’elle n’empruntait rien, s’est fabriqué son omphalos. Mais avec cette différence considérable, et qui est peut-être la seule chose qui distingue vraiment les deux civilisations dans cette affaire : l’omphalos grec est une pierre pleine. Le nombril romain est un couvercle.
La poignée de terre
Il faut maintenant citer Plutarque, ce qui est toujours un plaisir, parce qu’il écrit sur Rome en Grec, à distance, avec la curiosité polie d’un homme qui trouve ces gens un peu barbares et absolument fascinants.
Dans la Vie de Romulus, au chapitre onze, il raconte la fondation. Romulus fait venir des Étrusques, parce qu’on ne fonde pas une ville sans techniciens et que les Romains n’ont jamais eu honte de sous-traiter le sacré. On creuse une fosse circulaire. On y jette les prémices — les premiers fruits de l’année, ce qu’il y a de meilleur et qu’on n’a pas encore mangé. Puis chacun des compagnons de Romulus, chacun de ces hommes venus d’ailleurs, s’avance et jette dans la fosse une poignée de terre de son pays d’origine.
Arrêtons-nous là. C’est un des plus beaux gestes rituels que l’Antiquité nous ait transmis, et il est en train de dire quelque chose de très précis.
Rome ne se fonde pas sur un sol. Rome se fonde sur un mélange de sols rapportés. La cité commence par un geste d’immigrants qui vident leurs poches de terre étrangère dans un trou, et ce trou devient le centre. Le centre de Rome, c’est un composite. C’est de la terre albaine, de la terre sabine, de la terre étrusque, de la terre de partout, tassée ensemble au fond d’une fosse. Le point le plus romain de Rome est le seul point de Rome qui ne soit pas fait de terre romaine.
Les Romains ont fabriqué là, sans peut-être le savoir, la métaphore parfaite de leur propre réussite. Ce peuple a passé mille ans à absorber : les dieux des vaincus, les cuisiniers grecs, les mathématiques alexandrines, les cultes syriens, les empereurs espagnols puis africains puis illyriens. Ils étaient une machine à faire de la terre commune avec des terres apportées. Et ils avaient mis, au milieu de leur place publique, un rappel physique de ce procédé.
Plutarque ajoute que la fosse fut appelée mundus, du nom du ciel — parce qu’on l’avait organisée comme le monde. Et là, on quitte l’anecdote gentille et on tombe dans quelque chose de nettement moins confortable.
Les trois jours
Mundus, en latin, c’est le monde. C’est aussi le ciel, l’univers ordonné, ce que les Grecs appelaient kosmos. Mais c’est encore, par un de ces glissements dont le latin est prodigue, la trousse de toilette d’une femme — le mundus muliebris, l’attirail des fards et des épingles. Le même mot pour le cosmos et pour le nécessaire à maquillage. Il y a une thèse entière là-dedans sur l’idée d’arrangement, d’ordre, de ce-qui-est-mis-en-place-correctement.
Et il y a la fosse.
Festus, ce grammairien du IIe siècle qui a abrégé un érudit augustéen et que nous lisons dans un manuscrit unique à moitié brûlé — encore une de ces chaînes de transmission qui devraient nous rendre humbles sur tout ce que nous croyons savoir de l’Antiquité — Festus écrit qu’on appelle mundus de Cérès celui qu’on ouvre trois fois l’an. Il donne les dates, dans le calendrier romain qui compte à rebours et qui fait toujours l’effet d’un code : le neuvième jour avant les calendes de septembre, le troisième avant les nones d’octobre, le sixième avant les ides de novembre.
Traduisons. Le 24 août. Le 5 octobre. Le 8 novembre.
Trois fois par an, on soulevait la dalle. Et Varron, cité par Macrobe, explique ce que cela signifiait dans les termes les plus clairs qu’on puisse souhaiter : quand le mundus est ouvert, c’est comme si la porte des dieux tristes et infernaux était ouverte.
Il n’y a pas d’ambiguïté. Le sanctuaire était consacré à Dis Pater et à Proserpine, c’est-à-dire aux maîtres du monde d’en bas. La fosse était une bouche. Ces trois jours-là, les morts sortaient et se promenaient dans la ville. Le trafic s’inversait.
Conséquences pratiques, et elles étaient prises très au sérieux : ces jours étaient religiosi, néfastes, impropres à toute action. On n’engageait pas de bataille. On ne levait pas de troupes. On ne se mariait pas. On ne tenait pas les comices. Macrobe précise qu’il valait mieux aller au combat avec la gueule de Pluton bien refermée. La formule est de lui, ou de sa source, et elle a le mérite d’être imagée : la ville avait, en son milieu, une gueule.
Prenez la mesure de l’affaire. Le Forum romain est le lieu où se rendait la justice, où se prononçaient les discours, où se pesait l’argent, où se décidait le sort des provinces. Le lieu de la parole publique, du droit, de la lumière crue. Et à quelques mètres des Rostres, sous une dalle, il y avait un accès aux Enfers qu’on ouvrait au calendrier, comme on ouvre une vanne. Les Romains, ce peuple d’ingénieurs et de juristes qu’on nous présente volontiers comme le comble du pragmatisme, avaient prévu dans leur plan d’urbanisme une porte de service pour les morts.
Et ils l’avaient mise au centre.
Cela ne fait pas de Rome une ville morbide. Cela en fait une ville qui n’avait pas résolu de séparer ses deux versants, et qui avait organisé leur contact plutôt que de le nier. Les nôtres ont chassé les cimetières hors des murs au XIXe siècle, à Paris comme ailleurs, pour raisons d’hygiène et de foncier, et nous appelons cela le progrès. Il l’est, sans doute. Reste que nous avons obtenu des villes sans nombril.
La querelle
Ici, une précaution. Tout ce que je viens d’écrire tient sur un fil, et il faut dire lequel.
Que le mundus ait existé : les textes le disent, personne ne le conteste. Que l’Umbilicus Urbis ait existé : le cône de briques est là, on peut le toucher. Mais que les deux soient le même objet — que ce cône soit la partie émergée de la fosse de Romulus, le couvercle visible de la bouche des Enfers — cela, c’est une hypothèse. Une hypothèse forte, séduisante, largement admise, mais une hypothèse.
Elle est associée au nom de Filippo Coarelli, qui l’a défendue à partir des années soixante-dix dans une série de travaux (les Dialoghi di Archeologia de 1976–1977, puis Il Foro Romano, puis les notices du Lexicon Topographicum Urbis Romae) et qui a fait basculer la majorité de la profession. Son argument principal passe par Macrobe, qui situe un petit sanctuaire de Dis Pater accolé à l’autel de Saturne. Coarelli superpose les textes et le terrain, tire ses lignes, et l’aiguille tombe sur notre cône. Le mundus de Plutarque, l’umbilicus des Régionnaires et le sanctuaire de Macrobe seraient trois noms — trois époques, trois angles — pour une seule chose.
D’autres ont objecté. Certains placent le mundus sur le Palatin, du côté de la fondation romuléenne et de cette énigmatique Roma Quadrata dont on discute encore. Michel Humm, dans un article de 2004 sur le mundus et le Comitium, reprend le dossier et montre à quel point nos certitudes reposent sur une poignée de phrases tardives, transmises par des abréviateurs, dont certaines sont corrompues au point qu’on en édite le texte avec des croix de désespoir. Carl Deroux a écrit là-dessus des pages salubres qui s’appellent à peu près « images modernes et textes anciens », et le titre dit l’essentiel : nous avons peut-être construit un beau monument mental sur trois lignes de Festus et une distraction de Macrobe.
Je livre cela sans tristesse. C’est même, à mon sens, la partie intéressante. Nous nous tenons devant un tas de briques dont nous ne savons pas avec certitude s’il est le nombril du monde ou le socle d’une chose disparue. Nous avons un mot sans objet certain, et un objet sans nom certain, et nous les avons mariés parce que la place était libre des deux côtés.
C’est ainsi que fonctionne une bonne partie de la topographie antique, et je préfère qu’on le dise. Rome n’est pas un livre ouvert. C’est un palimpseste dont les couches se contredisent, et les guides qui affirment vous ont simplement épargné les notes de bas de page.
Le milliaire d’or, ou la fiction de la mesure
À quelques mètres de l’umbilicus, de l’autre côté des Rostres, il y avait un autre objet, et on les confond depuis toujours.
Le Milliarium Aureum. Le milliaire d’or. Auguste l’a fait dresser en 20 avant notre ère, du côté du temple de Saturne : une borne, probablement de marbre revêtue de bronze doré. Les fouilles de Bunsen en 1833, puis celles de Kähler en 1959, ont conduit la plupart des spécialistes à le situer à l’angle sud-est du podium des Rostres augustéens, en symétrie avec l’umbilicus. Deux objets ronds, de part et d’autre de la tribune, comme deux bornes encadrant l’endroit d’où l’on parlait au peuple. La disposition est trop propre pour être fortuite.
Le milliaire est le monument dont tout le monde connaît le slogan sans connaître le nom : c’est de là que « toutes les routes mènent à Rome ». Le point zéro. L’origine des distances de l’Empire.
Sauf que, comme toujours, c’est plus compliqué et plus intéressant.
D’abord, on ne sait pas ce qui était écrit dessus. Aucune source antique ne le dit. Toutes les reconstitutions — la liste des grandes villes avec leurs distances, la liste des routes et de leurs curateurs, la simple titulature d’Auguste — sont des conjectures modernes bâties sur ce que nous savons des autres bornes. Le monument le plus célèbre de la métrologie romaine est illisible parce qu’il a disparu.
Ensuite, et c’est le meilleur : les distances réelles, celles que le voyageur lisait sur les bornes en sortant de Rome, ne se comptaient pas depuis le milliaire. Elles se comptaient depuis les portes de l’enceinte. La première borne de la via Appia est à un mille de la porte Capène, pas à un mille du Forum. Le milliaire d’or ne mesurait rien du tout. Il déclarait.
C’est une distinction que j’aimerais faire graver quelque part, tant elle explique de choses sur les États. Il y a les instruments qui mesurent et il y a les monuments qui déclarent qu’on mesure. Auguste, qui avait le génie de la mise en scène administrative, avait planté au milieu du Forum un objet qui ne servait à aucune opération et qui affirmait que toutes les opérations partaient de là. Un point zéro symbolique adossé à un système technique qui, lui, fonctionnait par ailleurs, très bien, sans lui.
Et donc, pendant deux siècles, ce coin du Forum a porté deux centres. Le milliaire, centre politique, augustéen, impérial, qui dit : l’Empire commence ici. L’umbilicus, centre cosmique, archaïque, chthonien, qui dit : le monde s’attache ici. L’un regarde vers les provinces, l’autre vers le sous-sol. Le premier a été fondu ou brûlé, il n’en reste peut-être qu’un fragment de fût qu’on montre parfois près de la Curie et qui est peut-être autre chose. Le second est toujours debout, râpé, ignoré, indestructible parce qu’il n’intéressait personne.
Le marbre est parti. La brique est restée. Il y a là une règle générale sur la survie des choses, et elle n’est pas flatteuse pour le marbre.
Le 24 août
Je m’arrête sur la première des trois dates parce qu’elle traîne une coïncidence dont je n’arrive pas à décider ce qu’elle vaut.
Le 24 août, jour où l’on soulevait la dalle et où les morts remontaient. C’est aussi la date que Pline le Jeune donne, dans sa fameuse lettre à Tacite, pour l’éruption du Vésuve de 79 — nonum kal. Septembres, le neuvième jour avant les calendes de septembre, exactement la formule de Festus pour le mundus patet.
L’idée est vertigineuse et a fait rêver plus d’un érudit : le jour même où Rome ouvrait sa porte des Enfers, à deux cents kilomètres de là, la montagne en ouvrait une vraie et ensevelissait deux villes. Le calendrier et la géologie tombant d’accord, pour une fois, sur l’heure du rendez-vous.
Il faut refroidir cela tout de suite. La date de l’éruption est aujourd’hui contestée : la tradition manuscrite de Pline est instable, les fruits d’automne retrouvés à Pompéi cadrent mal avec l’été, les braseros aussi, et une inscription au charbon découverte en 2018 dans une maison en travaux porte une date d’octobre. Beaucoup penchent désormais pour l’automne. La coïncidence s’effondre, ou plutôt elle recule d’un cran : elle devient une coïncidence entre notre tradition manuscrite et le calendrier romain, ce qui est un tout autre objet, moins poétique et plus troublant, parce qu’on se demande alors si un copiste quelque part n’a pas aidé la date à tomber sur le bon jour.
Je le note et je passe. On a le droit de tenir une belle chose entre deux doigts un moment avant de la reposer.
Ce qu’il est devenu
Les monuments ne meurent pas d’un coup. Ils s’éteignent par étapes, comme les langues.
Étape un : on cesse d’ouvrir la dalle. Quand ? Personne ne le sait. Le culte s’étiole, l’Empire se christianise, les jours néfastes deviennent des jours ordinaires, et une génération arrive où plus personne dans la ville n’a jamais vu soulever la pierre. Ce doit être un moment étrange, cette première année où le 24 août ne se passe rien. Personne n’a pris de décision. C’est simplement que celui qui s’en occupait est mort et qu’on ne l’a pas remplacé.
Étape deux : on continue de citer le nom sans savoir ce qu’il désigne. Le IVe siècle l’inscrit dans ses catalogues, entre deux temples, comme une case à cocher. Il fait partie du mobilier. C’est le sort ordinaire des choses sacrées : elles finissent en ligne de liste.
Étape trois : le nom survit à l’objet. L’Itinéraire d’Einsiedeln, cette liste de parcours romains recopiée par un pèlerin transalpin au VIIIe ou IXe siècle — un touriste, disons le mot, le premier guide de Rome que nous possédions — mentionne encore l’umbilicus, en le repérant par l’église voisine des saints Serge-et-Bacchus, que le pape Hadrien Ier avait agrandie à la fin du VIIIe siècle. Le pèlerin ne comprend probablement rien à ce qu’il note. Il note parce que c’est sur son chemin, entre deux stations, et parce qu’un nom latin dans un carnet fait toujours sérieux. Grâce à quoi nous savons que le cône était encore visible et encore nommé mille ans après Romulus.
Étape quatre : le Forum devient le Campo Vaccino, le champ aux vaches. La terre monte, les temples s’enfoncent jusqu’aux chapiteaux, on fait paître des bêtes entre les colonnes, et des peintres du Nord viennent installer leur chevalet pour peindre les buffles au premier plan et le Capitole au fond. Le nombril du monde est sous deux mètres de remblai, et un bouvier passe dessus tous les matins sans le savoir. Il y a chez Piranèse et chez Claude Lorrain des dizaines de vues de cet endroit où le sol qu’on voit n’est pas le sol romain mais le dos du sol romain.
Étape cinq : le XIXe siècle creuse, l’archéologie s’installe, on ôte le remblai, on retrouve le cône. Et on lui donne un nom, un dossier, une bibliographie, une querelle. On le rend à la lumière et il redevient exactement ce qu’il n’a jamais cessé d’être : quelque chose devant quoi les gens passent.
Les autres nombrils
Il faut bien sourire un peu. Le monde a beaucoup de centres.
Delphes, donc, avec sa pierre et ses aigles. Jérusalem, que le livre d’Ézéchiel place au « nombril de la terre » et que les mappemondes médiévales — la Hereford, l’Ebstorf — installent au milieu du disque avec une belle indifférence aux distances réelles, parce qu’une carte n’a jamais servi qu’à montrer ce qui compte. Constantinople et son Milion, dont il reste un moignon de pierre à la sortie de la citerne Basilique, à Sultanahmet, devant lequel les touristes font la queue sans le voir — exactement, mais alors exactement, comme au Forum : un bloc anonyme à trente mètres de Sainte-Sophie, et c’était le point zéro de tout un empire, celui d’où l’on comptait les milles jusqu’aux frontières du monde byzantin. J’ai un faible pour ce moignon-là. C’est un des rares monuments qui aient réussi à être invisible au milieu de la place la plus photographiée d’Istanbul.
Et puis les modernes, qui n’ont rien inventé et ne s’en cachent pas. Le point zéro devant Notre-Dame, dalle de bronze posée dans les années vingt, sur laquelle les gens tournent trois fois sur un pied en faisant un vœu — le rite est reparti tout seul, personne ne l’a décrété, il a poussé sur la dalle comme la mousse pousse sur une pierre. Le kilomètre zéro de la Puerta del Sol à Madrid, poli par les semelles. La Zero Milestone de Washington, plantée en 1923 sur l’Ellipse, à deux pas de la Maison-Blanche, en imitation avouée du milliaire d’Auguste — les Américains, ce peuple neuf, ont voulu leur borne romaine et l’ont eue, et personne ne mesure rien depuis. La pierre de Londres, ce caillou derrière sa grille dont plus personne ne sait à quoi il servait mais qu’on a déménagé trois fois plutôt que de le jeter.
Tous ces objets ont la même caractéristique : ils sont techniquement inutiles et personne n’ose s’en débarrasser. C’est un genre architectural en soi. Le monument qui ne fait rien et qu’on ne peut pas enlever.
Ce que révèle cette collection, c’est que les villes ont besoin d’un point où poser le doigt. Pas pour calculer — pour dire ici. Et il faut que ce point soit modeste, parce qu’un centre trop spectaculaire cesse d’être un centre et devient une attraction. Le nombril doit être discret. C’est sa fonction d’être discret. Un nombril qu’on remarque est une hernie.
Retour
Je suis remonté m’asseoir sur un bloc, à l’ombre de rien, avec une bouteille d’eau tiède achetée trop cher à l’entrée. En bas, l’arc de Septime Sévère continuait de recevoir ses foules et de rendre son ombre, courte à cette heure. Et le cône de briques était là, à sa place, sans plaque lisible à distance, avec sa touffe de capillaire qui pousse dans un joint parce qu’il y a toujours un joint et toujours une graine.
Un couple s’est arrêté à côté. L’homme a regardé la carte, puis le cône, puis la carte. Il a dit à sa femme, en anglais, qu’il ne trouvait pas ce que c’était. Ils sont repartis vers la Curie.
J’ai pensé qu’il avait raison de ne pas trouver. Cet objet a passé deux mille deux cents ans à être la chose la plus importante et la moins regardable du Forum. Il ne se donne pas. Il n’a jamais eu de façade — le marbre est parti et, dessous, il n’y a que la maçonnerie honnête d’un mur qui n’attendait personne. Sa fonction n’était pas d’être vu mais d’être au milieu, ce qui est un métier différent, et plus dur, parce qu’il s’exerce sans public.
Les Romains ont mis au centre de leur ville un couvercle. Ils ont mélangé dessous les terres de tous ceux qui étaient venus, et ils ont laissé une fente pour les morts, et ils ont bâti autour la place publique la plus bavarde de l’Antiquité, le lieu où l’on plaidait, votait, calomniait, spéculait, et tout ce tapage tournait autour d’un trou fermé qu’on ouvrait trois jours par an.
Le tapage a cessé. Le trou est toujours là.
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