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Umbi­li­cus Urbis Romae

Le nom­bril de Rome

Umbi­li­cus Urbis Romae

 

Le nom­bril de Rome, un cône de briques que per­sonne ne regarde

Il est onze heures et la pierre com­mence à rendre ce qu’elle a pris. On entre au Forum par la via Sacra, on des­cend, et la pre­mière chose que le corps apprend, avant l’œil, c’est que ce creux entre les col­lines est un four. Les Romains le savaient : ils ont mis là leur place publique parce que c’é­tait le seul endroit plat, pas parce que c’é­tait agréable. C’é­tait un maré­cage. On l’a drai­né, pavé, encom­bré de temples, et il conti­nue de se com­por­ter comme un maré­cage, c’est-à-dire qu’il garde la cha­leur comme il gar­dait l’eau, avec entêtement.

Les groupes remontent vers l’arc de Sep­time Sévère. Ils s’y agglu­tinent, para­pluies levés, oreillettes en place, et le guide dit des choses justes sur les Parthes, sur Cara­cal­la qui fit mar­te­ler le nom de son frère Geta après l’a­voir fait tuer — cette rature dans le marbre qu’on montre tou­jours parce qu’elle est spec­ta­cu­lai­re­ment lisible, un fra­tri­cide encore visible à quinze mètres. Puis le trou­peau glisse vers la Curie et dis­pa­raît. Per­sonne ne s’est arrêté.

À quatre pas de là, dans un angle mort que le cir­cuit contourne comme l’eau contourne un caillou, il y a un cône de briques. Deux mètres de haut envi­ron, quatre mètres qua­rante-cinq de dia­mètre à la base, gris-rose, râpé, avec cet air de four à pain effon­dré qu’ont tous les cœurs de maçon­ne­rie romaine dépouillés de leur pare­ment. Il ne res­semble à rien. Il n’a pas de fron­ton, pas de colonne, pas d’ins­crip­tion qui vous prend au col­let. Un chat pour­rait y dor­mir sans se sen­tir obser­vé, et c’est pro­ba­ble­ment ce qui lui arrive le plus souvent.

C’est l’Umbi­li­cus Urbis Romae. Le nom­bril de la Ville de Rome. Le centre du centre, le point d’où l’Em­pire pré­ten­dait se mesu­rer, la chose autour de laquelle tout ce Forum était cen­sé tour­ner. Et le Forum, aujourd’­hui, tourne autour de lui exac­te­ment comme un car­re­four tourne autour d’un refuge en béton : sans le voir.

J’aime cette dis­pro­por­tion. Elle est presque une leçon de méthode. Les civi­li­sa­tions ne signalent pas tou­jours leur centre par de la hau­teur. Par­fois elles le signalent par un trou.

Un tas de briques, décrit honnêtement

Regar­dons l’ob­jet avant de le racon­ter, puisque c’est dans cet ordre-là qu’on devrait tou­jours pro­cé­der et qu’on ne le fait presque jamais.

Ce qui sub­siste est un noyau. Une struc­ture cylin­drique — plu­tôt tron­co­nique, éta­gée en trois registres qui se rétré­cissent vers le som­met, envi­ron quatre mètres soixante à la base et trois mètres en haut. Briques romaines, mor­tier, le tout d’une exé­cu­tion soi­gnée mais des­ti­née à ne jamais être vue. Car ce cône n’é­tait pas nu : il était habillé de marbre. Comme presque tout ici. Ce que nous pre­nons pour l’ar­chi­tec­ture romaine est en réa­li­té son sque­lette, sa car­casse tech­nique, la par­tie que les Romains cachaient. Nous admi­rons depuis cinq siècles l’en­vers du décor en croyant contem­pler le décor.

Le marbre est par­ti au four à chaux, ou dans les palais des Colon­na, ou dans les façades des églises de la Contre-Réforme. Le Forum a été une car­rière plus long­temps qu’il n’a été un forum. Nuance qui devrait rendre modeste : ce que nous venons voir, ce sont les restes d’un chan­tier de démo­li­tion qui a duré mille ans et que nous avons arrê­té par sen­ti­ment, tar­di­ve­ment, quand nous avons déci­dé que les ruines avaient plus de valeur que les pierres.

Le monu­ment tel qu’il est debout date de l’é­poque sévé­rienne, autour de 203, c’est-à-dire du moment exact où l’arc voi­sin sor­tait de terre. Les deux se tiennent. Sep­time Sévère refai­sait ce coin du Forum, il a recons­truit l’umbi­li­cus comme on remet une pièce sur l’é­chi­quier après avoir bous­cu­lé la table. Mais le cône sévé­rien recouvre quelque chose de bien plus ancien. Une struc­ture anté­rieure, tar­do-répu­bli­caine, peut-être du IIe siècle avant notre ère, peut-être davan­tage. On ne des­cend pas dedans. On ne sait pas.

Il y avait une petite porte. Une ouver­ture, fer­mée par une dalle. Et sous l’ou­ver­ture, une cavité.

Voi­là tout. C’est peu. Tenez-vous-en à cela quelques secondes, parce que dans un ins­tant le peu va se mettre à peser une tonne.

Le mot

Umbi­li­cus. Nom­bril. Le latin est bru­tal de sim­pli­ci­té, comme sou­vent quand il touche au sacré : le mot du corps sert pour la ville, sans méta­phore filée, sans pré­cau­tion. Le nom­bril, c’est la cica­trice de l’at­tache. C’est l’en­droit par lequel on a été relié à ce qui nous a faits, et qui ne sert plus à rien une fois qu’on est né, sauf à rap­pe­ler qu’on est né.

Rome se pense donc comme un corps qui garde la marque de son cor­don. Pas comme une tête, pas comme un cœur — ces images-là vien­dront, caput mun­di, et elles sont plus flat­teuses. Le nom­bril, lui, ne com­mande rien. Il témoigne.

Le mot lui-même est étran­ge­ment tar­dif dans nos sources. On ne le trouve pas chez Cicé­ron en train de dési­gner ce monu­ment, on ne le trouve pas chez Tite-Live. Il appa­raît en toutes lettres dans les Région­naires, ces cata­logues admi­nis­tra­tifs du IVe siècle qui font l’in­ven­taire de la ville quar­tier par quar­tier comme un huis­sier ferait l’in­ven­taire d’un appar­te­ment. Umbi­li­cus Romae, Regio VIII, entre le temple de la Concorde et la suite de la liste. Une entrée sèche dans un registre. C’est ain­si que les choses les plus sacrées finissent par nous par­ve­nir : par la comptabilité.

Les Grecs disaient ompha­los. Delphes en avait un, cette pierre ovoïde qu’on montre encore au musée, entou­rée de son filet de laine sculp­té. Zeus, raconte-t-on, avait lâché deux aigles aux deux extré­mi­tés du monde et les avait lais­sés voler l’un vers l’autre ; ils s’é­taient croi­sés à Delphes, et là on avait mis la pierre. Rome, qui a tout emprun­té aux Grecs y com­pris l’art de pré­tendre qu’elle n’empruntait rien, s’est fabri­qué son ompha­los. Mais avec cette dif­fé­rence consi­dé­rable, et qui est peut-être la seule chose qui dis­tingue vrai­ment les deux civi­li­sa­tions dans cette affaire : l’om­pha­los grec est une pierre pleine. Le nom­bril romain est un couvercle.

La poi­gnée de terre

Il faut main­te­nant citer Plu­tarque, ce qui est tou­jours un plai­sir, parce qu’il écrit sur Rome en Grec, à dis­tance, avec la curio­si­té polie d’un homme qui trouve ces gens un peu bar­bares et abso­lu­ment fascinants.

Dans la Vie de Romu­lus, au cha­pitre onze, il raconte la fon­da­tion. Romu­lus fait venir des Étrusques, parce qu’on ne fonde pas une ville sans tech­ni­ciens et que les Romains n’ont jamais eu honte de sous-trai­ter le sacré. On creuse une fosse cir­cu­laire. On y jette les pré­mices — les pre­miers fruits de l’an­née, ce qu’il y a de meilleur et qu’on n’a pas encore man­gé. Puis cha­cun des com­pa­gnons de Romu­lus, cha­cun de ces hommes venus d’ailleurs, s’a­vance et jette dans la fosse une poi­gnée de terre de son pays d’origine.

Arrê­tons-nous là. C’est un des plus beaux gestes rituels que l’An­ti­qui­té nous ait trans­mis, et il est en train de dire quelque chose de très précis.

Rome ne se fonde pas sur un sol. Rome se fonde sur un mélange de sols rap­por­tés. La cité com­mence par un geste d’im­mi­grants qui vident leurs poches de terre étran­gère dans un trou, et ce trou devient le centre. Le centre de Rome, c’est un com­po­site. C’est de la terre albaine, de la terre sabine, de la terre étrusque, de la terre de par­tout, tas­sée ensemble au fond d’une fosse. Le point le plus romain de Rome est le seul point de Rome qui ne soit pas fait de terre romaine.

Les Romains ont fabri­qué là, sans peut-être le savoir, la méta­phore par­faite de leur propre réus­site. Ce peuple a pas­sé mille ans à absor­ber : les dieux des vain­cus, les cui­si­niers grecs, les mathé­ma­tiques alexan­drines, les cultes syriens, les empe­reurs espa­gnols puis afri­cains puis illy­riens. Ils étaient une machine à faire de la terre com­mune avec des terres appor­tées. Et ils avaient mis, au milieu de leur place publique, un rap­pel phy­sique de ce procédé.

Plu­tarque ajoute que la fosse fut appe­lée mun­dus, du nom du ciel — parce qu’on l’a­vait orga­ni­sée comme le monde. Et là, on quitte l’a­nec­dote gen­tille et on tombe dans quelque chose de net­te­ment moins confortable.

Les trois jours

Mun­dus, en latin, c’est le monde. C’est aus­si le ciel, l’u­ni­vers ordon­né, ce que les Grecs appe­laient kos­mos. Mais c’est encore, par un de ces glis­se­ments dont le latin est pro­digue, la trousse de toi­lette d’une femme — le mun­dus mulie­bris, l’at­ti­rail des fards et des épingles. Le même mot pour le cos­mos et pour le néces­saire à maquillage. Il y a une thèse entière là-dedans sur l’i­dée d’ar­ran­ge­ment, d’ordre, de ce-qui-est-mis-en-place-correctement.

Et il y a la fosse.

Fes­tus, ce gram­mai­rien du IIe siècle qui a abré­gé un éru­dit augus­téen et que nous lisons dans un manus­crit unique à moi­tié brû­lé — encore une de ces chaînes de trans­mis­sion qui devraient nous rendre humbles sur tout ce que nous croyons savoir de l’An­ti­qui­té — Fes­tus écrit qu’on appelle mun­dus de Cérès celui qu’on ouvre trois fois l’an. Il donne les dates, dans le calen­drier romain qui compte à rebours et qui fait tou­jours l’ef­fet d’un code : le neu­vième jour avant les calendes de sep­tembre, le troi­sième avant les nones d’oc­tobre, le sixième avant les ides de novembre.

Tra­dui­sons. Le 24 août. Le 5 octobre. Le 8 novembre.

Trois fois par an, on sou­le­vait la dalle. Et Var­ron, cité par Macrobe, explique ce que cela signi­fiait dans les termes les plus clairs qu’on puisse sou­hai­ter : quand le mun­dus est ouvert, c’est comme si la porte des dieux tristes et infer­naux était ouverte.

Il n’y a pas d’am­bi­guï­té. Le sanc­tuaire était consa­cré à Dis Pater et à Pro­ser­pine, c’est-à-dire aux maîtres du monde d’en bas. La fosse était une bouche. Ces trois jours-là, les morts sor­taient et se pro­me­naient dans la ville. Le tra­fic s’inversait.

Consé­quences pra­tiques, et elles étaient prises très au sérieux : ces jours étaient reli­gio­si, néfastes, impropres à toute action. On n’en­ga­geait pas de bataille. On ne levait pas de troupes. On ne se mariait pas. On ne tenait pas les comices. Macrobe pré­cise qu’il valait mieux aller au com­bat avec la gueule de Plu­ton bien refer­mée. La for­mule est de lui, ou de sa source, et elle a le mérite d’être ima­gée : la ville avait, en son milieu, une gueule.

Pre­nez la mesure de l’af­faire. Le Forum romain est le lieu où se ren­dait la jus­tice, où se pro­non­çaient les dis­cours, où se pesait l’argent, où se déci­dait le sort des pro­vinces. Le lieu de la parole publique, du droit, de la lumière crue. Et à quelques mètres des Rostres, sous une dalle, il y avait un accès aux Enfers qu’on ouvrait au calen­drier, comme on ouvre une vanne. Les Romains, ce peuple d’in­gé­nieurs et de juristes qu’on nous pré­sente volon­tiers comme le comble du prag­ma­tisme, avaient pré­vu dans leur plan d’ur­ba­nisme une porte de ser­vice pour les morts.

Et ils l’a­vaient mise au centre.

Cela ne fait pas de Rome une ville mor­bide. Cela en fait une ville qui n’a­vait pas réso­lu de sépa­rer ses deux ver­sants, et qui avait orga­ni­sé leur contact plu­tôt que de le nier. Les nôtres ont chas­sé les cime­tières hors des murs au XIXe siècle, à Paris comme ailleurs, pour rai­sons d’hy­giène et de fon­cier, et nous appe­lons cela le pro­grès. Il l’est, sans doute. Reste que nous avons obte­nu des villes sans nombril.

La que­relle

Ici, une pré­cau­tion. Tout ce que je viens d’é­crire tient sur un fil, et il faut dire lequel.

Que le mun­dus ait exis­té : les textes le disent, per­sonne ne le conteste. Que l’Umbi­li­cus Urbis ait exis­té : le cône de briques est là, on peut le tou­cher. Mais que les deux soient le même objet — que ce cône soit la par­tie émer­gée de la fosse de Romu­lus, le cou­vercle visible de la bouche des Enfers — cela, c’est une hypo­thèse. Une hypo­thèse forte, sédui­sante, lar­ge­ment admise, mais une hypothèse.

Elle est asso­ciée au nom de Filip­po Coa­rel­li, qui l’a défen­due à par­tir des années soixante-dix dans une série de tra­vaux (les Dia­lo­ghi di Archeo­lo­gia de 1976–1977, puis Il Foro Roma­no, puis les notices du Lexi­con Topo­gra­phi­cum Urbis Romae) et qui a fait bas­cu­ler la majo­ri­té de la pro­fes­sion. Son argu­ment prin­ci­pal passe par Macrobe, qui situe un petit sanc­tuaire de Dis Pater acco­lé à l’au­tel de Saturne. Coa­rel­li super­pose les textes et le ter­rain, tire ses lignes, et l’ai­guille tombe sur notre cône. Le mun­dus de Plu­tarque, l’umbi­li­cus des Région­naires et le sanc­tuaire de Macrobe seraient trois noms — trois époques, trois angles — pour une seule chose.

D’autres ont objec­té. Cer­tains placent le mun­dus sur le Pala­tin, du côté de la fon­da­tion romu­léenne et de cette énig­ma­tique Roma Qua­dra­ta dont on dis­cute encore. Michel Humm, dans un article de 2004 sur le mun­dus et le Comi­tium, reprend le dos­sier et montre à quel point nos cer­ti­tudes reposent sur une poi­gnée de phrases tar­dives, trans­mises par des abré­via­teurs, dont cer­taines sont cor­rom­pues au point qu’on en édite le texte avec des croix de déses­poir. Carl Deroux a écrit là-des­sus des pages salubres qui s’ap­pellent à peu près « images modernes et textes anciens », et le titre dit l’es­sen­tiel : nous avons peut-être construit un beau monu­ment men­tal sur trois lignes de Fes­tus et une dis­trac­tion de Macrobe.

Je livre cela sans tris­tesse. C’est même, à mon sens, la par­tie inté­res­sante. Nous nous tenons devant un tas de briques dont nous ne savons pas avec cer­ti­tude s’il est le nom­bril du monde ou le socle d’une chose dis­pa­rue. Nous avons un mot sans objet cer­tain, et un objet sans nom cer­tain, et nous les avons mariés parce que la place était libre des deux côtés.

C’est ain­si que fonc­tionne une bonne par­tie de la topo­gra­phie antique, et je pré­fère qu’on le dise. Rome n’est pas un livre ouvert. C’est un palimp­seste dont les couches se contre­disent, et les guides qui affirment vous ont sim­ple­ment épar­gné les notes de bas de page.

Le mil­liaire d’or, ou la fic­tion de la mesure

À quelques mètres de l’umbi­li­cus, de l’autre côté des Rostres, il y avait un autre objet, et on les confond depuis toujours.

Le Mil­lia­rium Aureum. Le mil­liaire d’or. Auguste l’a fait dres­ser en 20 avant notre ère, du côté du temple de Saturne : une borne, pro­ba­ble­ment de marbre revê­tue de bronze doré. Les fouilles de Bun­sen en 1833, puis celles de Käh­ler en 1959, ont conduit la plu­part des spé­cia­listes à le situer à l’angle sud-est du podium des Rostres augus­téens, en symé­trie avec l’umbi­li­cus. Deux objets ronds, de part et d’autre de la tri­bune, comme deux bornes enca­drant l’en­droit d’où l’on par­lait au peuple. La dis­po­si­tion est trop propre pour être fortuite.

Le mil­liaire est le monu­ment dont tout le monde connaît le slo­gan sans connaître le nom : c’est de là que « toutes les routes mènent à Rome ». Le point zéro. L’o­ri­gine des dis­tances de l’Empire.

Sauf que, comme tou­jours, c’est plus com­pli­qué et plus intéressant.

D’a­bord, on ne sait pas ce qui était écrit des­sus. Aucune source antique ne le dit. Toutes les recons­ti­tu­tions — la liste des grandes villes avec leurs dis­tances, la liste des routes et de leurs cura­teurs, la simple titu­la­ture d’Au­guste — sont des conjec­tures modernes bâties sur ce que nous savons des autres bornes. Le monu­ment le plus célèbre de la métro­lo­gie romaine est illi­sible parce qu’il a disparu.

Ensuite, et c’est le meilleur : les dis­tances réelles, celles que le voya­geur lisait sur les bornes en sor­tant de Rome, ne se comp­taient pas depuis le mil­liaire. Elles se comp­taient depuis les portes de l’en­ceinte. La pre­mière borne de la via Appia est à un mille de la porte Capène, pas à un mille du Forum. Le mil­liaire d’or ne mesu­rait rien du tout. Il déclarait.

C’est une dis­tinc­tion que j’ai­me­rais faire gra­ver quelque part, tant elle explique de choses sur les États. Il y a les ins­tru­ments qui mesurent et il y a les monu­ments qui déclarent qu’on mesure. Auguste, qui avait le génie de la mise en scène admi­nis­tra­tive, avait plan­té au milieu du Forum un objet qui ne ser­vait à aucune opé­ra­tion et qui affir­mait que toutes les opé­ra­tions par­taient de là. Un point zéro sym­bo­lique ados­sé à un sys­tème tech­nique qui, lui, fonc­tion­nait par ailleurs, très bien, sans lui.

Et donc, pen­dant deux siècles, ce coin du Forum a por­té deux centres. Le mil­liaire, centre poli­tique, augus­téen, impé­rial, qui dit : l’Em­pire com­mence ici. L’umbi­li­cus, centre cos­mique, archaïque, chtho­nien, qui dit : le monde s’at­tache ici. L’un regarde vers les pro­vinces, l’autre vers le sous-sol. Le pre­mier a été fon­du ou brû­lé, il n’en reste peut-être qu’un frag­ment de fût qu’on montre par­fois près de la Curie et qui est peut-être autre chose. Le second est tou­jours debout, râpé, igno­ré, indes­truc­tible parce qu’il n’in­té­res­sait personne.

Le marbre est par­ti. La brique est res­tée. Il y a là une règle géné­rale sur la sur­vie des choses, et elle n’est pas flat­teuse pour le marbre.

Le 24 août

Je m’ar­rête sur la pre­mière des trois dates parce qu’elle traîne une coïn­ci­dence dont je n’ar­rive pas à déci­der ce qu’elle vaut.

Le 24 août, jour où l’on sou­le­vait la dalle et où les morts remon­taient. C’est aus­si la date que Pline le Jeune donne, dans sa fameuse lettre à Tacite, pour l’é­rup­tion du Vésuve de 79 — nonum kal. Sep­tembres, le neu­vième jour avant les calendes de sep­tembre, exac­te­ment la for­mule de Fes­tus pour le mun­dus patet.

L’i­dée est ver­ti­gi­neuse et a fait rêver plus d’un éru­dit : le jour même où Rome ouvrait sa porte des Enfers, à deux cents kilo­mètres de là, la mon­tagne en ouvrait une vraie et ense­ve­lis­sait deux villes. Le calen­drier et la géo­lo­gie tom­bant d’ac­cord, pour une fois, sur l’heure du rendez-vous.

Il faut refroi­dir cela tout de suite. La date de l’é­rup­tion est aujourd’­hui contes­tée : la tra­di­tion manus­crite de Pline est instable, les fruits d’au­tomne retrou­vés à Pom­péi cadrent mal avec l’é­té, les bra­se­ros aus­si, et une ins­crip­tion au char­bon décou­verte en 2018 dans une mai­son en tra­vaux porte une date d’oc­tobre. Beau­coup penchent désor­mais pour l’au­tomne. La coïn­ci­dence s’ef­fondre, ou plu­tôt elle recule d’un cran : elle devient une coïn­ci­dence entre notre tra­di­tion manus­crite et le calen­drier romain, ce qui est un tout autre objet, moins poé­tique et plus trou­blant, parce qu’on se demande alors si un copiste quelque part n’a pas aidé la date à tom­ber sur le bon jour.

Je le note et je passe. On a le droit de tenir une belle chose entre deux doigts un moment avant de la reposer.

Ce qu’il est devenu

Les monu­ments ne meurent pas d’un coup. Ils s’é­teignent par étapes, comme les langues.

Étape un : on cesse d’ou­vrir la dalle. Quand ? Per­sonne ne le sait. Le culte s’é­tiole, l’Em­pire se chris­tia­nise, les jours néfastes deviennent des jours ordi­naires, et une géné­ra­tion arrive où plus per­sonne dans la ville n’a jamais vu sou­le­ver la pierre. Ce doit être un moment étrange, cette pre­mière année où le 24 août ne se passe rien. Per­sonne n’a pris de déci­sion. C’est sim­ple­ment que celui qui s’en occu­pait est mort et qu’on ne l’a pas remplacé.

Étape deux : on conti­nue de citer le nom sans savoir ce qu’il désigne. Le IVe siècle l’ins­crit dans ses cata­logues, entre deux temples, comme une case à cocher. Il fait par­tie du mobi­lier. C’est le sort ordi­naire des choses sacrées : elles finissent en ligne de liste.

Étape trois : le nom sur­vit à l’ob­jet. L’Iti­né­raire d’Ein­sie­deln, cette liste de par­cours romains reco­piée par un pèle­rin trans­al­pin au VIIIe ou IXe siècle — un tou­riste, disons le mot, le pre­mier guide de Rome que nous pos­sé­dions — men­tionne encore l’umbi­li­cus, en le repé­rant par l’é­glise voi­sine des saints Serge-et-Bac­chus, que le pape Hadrien Ier avait agran­die à la fin du VIIIe siècle. Le pèle­rin ne com­prend pro­ba­ble­ment rien à ce qu’il note. Il note parce que c’est sur son che­min, entre deux sta­tions, et parce qu’un nom latin dans un car­net fait tou­jours sérieux. Grâce à quoi nous savons que le cône était encore visible et encore nom­mé mille ans après Romulus.

Étape quatre : le Forum devient le Cam­po Vac­ci­no, le champ aux vaches. La terre monte, les temples s’en­foncent jus­qu’aux cha­pi­teaux, on fait paître des bêtes entre les colonnes, et des peintres du Nord viennent ins­tal­ler leur che­va­let pour peindre les buffles au pre­mier plan et le Capi­tole au fond. Le nom­bril du monde est sous deux mètres de rem­blai, et un bou­vier passe des­sus tous les matins sans le savoir. Il y a chez Pira­nèse et chez Claude Lor­rain des dizaines de vues de cet endroit où le sol qu’on voit n’est pas le sol romain mais le dos du sol romain.

Étape cinq : le XIXe siècle creuse, l’ar­chéo­lo­gie s’ins­talle, on ôte le rem­blai, on retrouve le cône. Et on lui donne un nom, un dos­sier, une biblio­gra­phie, une que­relle. On le rend à la lumière et il rede­vient exac­te­ment ce qu’il n’a jamais ces­sé d’être : quelque chose devant quoi les gens passent.

Les autres nombrils

Il faut bien sou­rire un peu. Le monde a beau­coup de centres.

Delphes, donc, avec sa pierre et ses aigles. Jéru­sa­lem, que le livre d’É­zé­chiel place au « nom­bril de la terre » et que les map­pe­mondes médié­vales — la Here­ford, l’Ebs­torf — ins­tallent au milieu du disque avec une belle indif­fé­rence aux dis­tances réelles, parce qu’une carte n’a jamais ser­vi qu’à mon­trer ce qui compte. Constan­ti­nople et son Milion, dont il reste un moi­gnon de pierre à la sor­tie de la citerne Basi­lique, à Sul­ta­nah­met, devant lequel les tou­ristes font la queue sans le voir — exac­te­ment, mais alors exac­te­ment, comme au Forum : un bloc ano­nyme à trente mètres de Sainte-Sophie, et c’é­tait le point zéro de tout un empire, celui d’où l’on comp­tait les milles jus­qu’aux fron­tières du monde byzan­tin. J’ai un faible pour ce moi­gnon-là. C’est un des rares monu­ments qui aient réus­si à être invi­sible au milieu de la place la plus pho­to­gra­phiée d’Istanbul.

Et puis les modernes, qui n’ont rien inven­té et ne s’en cachent pas. Le point zéro devant Notre-Dame, dalle de bronze posée dans les années vingt, sur laquelle les gens tournent trois fois sur un pied en fai­sant un vœu — le rite est repar­ti tout seul, per­sonne ne l’a décré­té, il a pous­sé sur la dalle comme la mousse pousse sur une pierre. Le kilo­mètre zéro de la Puer­ta del Sol à Madrid, poli par les semelles. La Zero Miles­tone de Washing­ton, plan­tée en 1923 sur l’El­lipse, à deux pas de la Mai­son-Blanche, en imi­ta­tion avouée du mil­liaire d’Au­guste — les Amé­ri­cains, ce peuple neuf, ont vou­lu leur borne romaine et l’ont eue, et per­sonne ne mesure rien depuis. La pierre de Londres, ce caillou der­rière sa grille dont plus per­sonne ne sait à quoi il ser­vait mais qu’on a démé­na­gé trois fois plu­tôt que de le jeter.

Tous ces objets ont la même carac­té­ris­tique : ils sont tech­ni­que­ment inutiles et per­sonne n’ose s’en débar­ras­ser. C’est un genre archi­tec­tu­ral en soi. Le monu­ment qui ne fait rien et qu’on ne peut pas enlever.

Ce que révèle cette col­lec­tion, c’est que les villes ont besoin d’un point où poser le doigt. Pas pour cal­cu­ler — pour dire ici. Et il faut que ce point soit modeste, parce qu’un centre trop spec­ta­cu­laire cesse d’être un centre et devient une attrac­tion. Le nom­bril doit être dis­cret. C’est sa fonc­tion d’être dis­cret. Un nom­bril qu’on remarque est une hernie.

Retour

Je suis remon­té m’as­seoir sur un bloc, à l’ombre de rien, avec une bou­teille d’eau tiède ache­tée trop cher à l’en­trée. En bas, l’arc de Sep­time Sévère conti­nuait de rece­voir ses foules et de rendre son ombre, courte à cette heure. Et le cône de briques était là, à sa place, sans plaque lisible à dis­tance, avec sa touffe de capil­laire qui pousse dans un joint parce qu’il y a tou­jours un joint et tou­jours une graine.

Un couple s’est arrê­té à côté. L’homme a regar­dé la carte, puis le cône, puis la carte. Il a dit à sa femme, en anglais, qu’il ne trou­vait pas ce que c’é­tait. Ils sont repar­tis vers la Curie.

J’ai pen­sé qu’il avait rai­son de ne pas trou­ver. Cet objet a pas­sé deux mille deux cents ans à être la chose la plus impor­tante et la moins regar­dable du Forum. Il ne se donne pas. Il n’a jamais eu de façade — le marbre est par­ti et, des­sous, il n’y a que la maçon­ne­rie hon­nête d’un mur qui n’at­ten­dait per­sonne. Sa fonc­tion n’é­tait pas d’être vu mais d’être au milieu, ce qui est un métier dif­fé­rent, et plus dur, parce qu’il s’exerce sans public.

Les Romains ont mis au centre de leur ville un cou­vercle. Ils ont mélan­gé des­sous les terres de tous ceux qui étaient venus, et ils ont lais­sé une fente pour les morts, et ils ont bâti autour la place publique la plus bavarde de l’An­ti­qui­té, le lieu où l’on plai­dait, votait, calom­niait, spé­cu­lait, et tout ce tapage tour­nait autour d’un trou fer­mé qu’on ouvrait trois jours par an.

Le tapage a ces­sé. Le trou est tou­jours là.

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