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Nau­cra­tis, le comp­toir des Grecs dans le del­ta du Nil

Nau­cra­tis, le comp­toir des Grecs dans le del­ta du Nil

Nau­cra­tis

Le comp­toir des Grecs dans le del­ta du Nil

Nau­cra­tis, le comp­toir des Grecs dans le del­ta du Nil

Il y a des noms qui font plus de bruit que les lieux qu’ils dési­gnent. Nau­cra­tis en est un. On l’é­nonce et l’on croit entendre le grin­ce­ment des cor­dages, le heurt des amphores contre le flanc des barques, le grec ionien mêlé à l’é­gyp­tien sur un quai grouillant. Puis on cherche le lieu sur une carte, on des­cend jus­qu’au del­ta du Nil, à une cen­taine de kilo­mètres au sud-est d’A­lexan­drie, et l’on tombe sur un étang. Un plan d’eau sau­mâtre au milieu des champs de coton et de trèfle, cer­né de quelques mon­ti­cules bruns que le soc des pay­sans a len­te­ment rabais­sés depuis un siècle. C’est là. Sous cette eau immo­bile, à quelques mètres d’un trac­teur qui laboure, dort la pre­mière ville grecque d’É­gypte, la seule pen­dant long­temps, le sas par lequel deux des plus vieilles civi­li­sa­tions de la Médi­ter­ra­née ont com­men­cé à se pal­per, à se vendre du vin et des dieux, à se copier sans tou­jours se comprendre.

La dis­pro­por­tion entre la sono­ri­té du nom et la boue qui en reste tient lieu, ici, de leçon inau­gu­rale. On vou­drait des colonnes ; on a une nappe phréa­tique. Mais c’est jus­te­ment dans ce genre d’en­droit déce­vant, où il faut tout ima­gi­ner à par­tir de presque rien, que l’on apprend le mieux à quoi res­sem­blait vrai­ment le monde ancien : non pas une carte pos­tale de marbre, mais un port de com­merce, une ville de négoce et de cour­ti­sanes, un endroit où l’on gagnait de l’argent et où l’on buvait.

Le nom et le lieu

Nau­cra­tis — Naú­kra­tis en grec — signi­fie à peu près « celle qui com­mande aux navires », « la puis­sance des vais­seaux ». Un nom de port, franc, presque publi­ci­taire. La ville se tenait sur la branche cano­pique du Nil, la plus occi­den­tale des bouches du fleuve, celle qui menait alors le plus com­mo­dé­ment de la mer inté­rieure jus­qu’au cœur du pays. Aujourd’­hui cette branche s’est enva­sée et le fleuve a fui vers l’est ; à l’é­poque, c’é­tait une auto­route liquide, et Nau­cra­tis en tenait le péage.

Sa fon­da­tion appar­tient à ce moment sin­gu­lier de l’his­toire égyp­tienne qu’on appelle l’é­poque saïte, la XXVIᵉ dynas­tie, quand des pha­raons de Saïs, dans le del­ta, relèvent le pays après des siècles de troubles et de domi­na­tions étran­gères. Ces rois-là, Psam­mé­tique Iᵉʳ puis ses suc­ces­seurs, ont com­pris une chose que leurs pré­dé­ces­seurs ne pou­vaient pas voir : la puis­sance mon­tait désor­mais de la mer, du côté des Grecs et des Cariens, ces mer­ce­naires « de bronze » venus d’Io­nie et d’A­na­to­lie que Psam­mé­tique enga­gea pour asseoir son trône. Stra­bon raconte que des Milé­siens débar­quèrent avec trente navires au temps de ce pha­raon, bâtirent un fort qu’on appe­la « le Mur milé­sien », remon­tèrent le fleuve et fon­dèrent enfin Nau­cra­tis. La tra­di­tion lit­té­raire attri­bue plus tard la ville au phil­hel­lène Ama­sis, mais les tes­sons parlent plus tôt : la céra­mique la plus ancienne exhu­mée du sol des­cend vers 620 avant notre ère, sous les fils de Psam­mé­tique. Les Grecs sont donc là depuis presque un siècle lorsque Ama­sis, vers 570, régu­la­rise leur pré­sence et fait de l’en­droit une institution.

Il faut se gar­der d’un contre­sens ten­tant : les camps de mer­ce­naires, les fameux stra­to­pe­da où cam­paient les hommes d’armes ioniens et cariens, se trou­vaient à l’autre bout du del­ta, sur la branche pélu­siaque, à l’o­rient. Nau­cra­tis, elle, est à l’ouest, et n’est pas une caserne : c’est un comp­toir, une ville de mar­chands. La dif­fé­rence compte. Les uns tenaient l’É­gypte par l’é­pée ; les autres la tenaient par le fret.

Les dires d’Hérodote

Notre pre­mier infor­ma­teur est Héro­dote, qui visi­ta l’É­gypte au milieu du Vᵉ siècle et lui consa­cra le deuxième livre de ses His­toires, le plus étrange, le plus digres­sif, le plus amou­reux. Il décrit Ama­sis comme un roi bien dis­po­sé envers les Grecs, qui leur « don­na » Nau­cra­tis pour s’y éta­blir, et concé­da à ceux qui pré­fé­raient res­ter marins des ter­rains pour y dres­ser des autels et des enceintes sacrées à leurs dieux. Sur­tout, il rap­porte un détail admi­nis­tra­tif d’une pré­ci­sion magni­fique : Nau­cra­tis était le seul comp­toir auto­ri­sé de toute l’É­gypte. Un navire pous­sé par les vents jus­qu’à une autre bouche du Nil devait jurer qu’il n’y était venu qu’à son corps défen­dant, puis, s’il ne pou­vait remon­ter, trans­bor­der sa car­gai­son sur des barques et la faire por­ter tout autour du del­ta jus­qu’à Nau­cra­tis. Mono­pole abso­lu, enton­noir unique : tout ce qui, dans le com­merce grec, entrait ou sor­tait d’É­gypte pas­sait par ce goulot.

Héro­dote détaille ensuite l’or­ga­ni­sa­tion du sanc­tuaire com­mun, l’Hel­lé­nion, et là il rend un ser­vice ines­ti­mable à qui aime les listes. Neuf cités grecques l’a­vaient fon­dé ensemble : chez les Ioniens, Chios, Téos, Pho­cée et Cla­zo­mènes ; chez les Doriens, Rhodes, Cnide, Hali­car­nasse et Pha­sé­lis ; chez les Éoliens, la seule Myti­lène. Ce sont ces cités-là, dit-il, et elles seules, qui dési­gnaient les pros­ta­tai tou empo­riou, les sur­veillants du mar­ché — quelque chose comme des magis­trats du port, char­gés d’ar­bi­trer, de per­ce­voir, de faire res­pec­ter les règles du jeu com­mer­cial. À côté de ce sanc­tuaire fédé­ral, cer­taines cités avaient tenu à gar­der le leur en propre : les Égi­nètes bâtirent un temple à Zeus, les Samiens à Héra, les Milé­siens à Apollon.

On s’ar­rête un ins­tant sur ce que cela sup­pose. Voi­là des cités grecques qui, en Grèce même, se fai­saient la guerre pour un champ d’o­li­viers ou une île, et qui, sur une berge du Nil, à mille kilo­mètres de chez elles, s’en­tendent pour cofi­nan­cer un sanc­tuaire, se donnent des magis­trats com­muns, inventent une manière de coexis­ter sous un pou­voir étran­ger. C’est l’une des pre­mières ins­ti­tu­tions vrai­ment pan­hel­lé­niques dont nous ayons la trace, et elle naît non pas d’un idéal mais d’un inté­rêt : le besoin de règles par­ta­gées pour que le négoce ne tourne pas au pugi­lat. La com­mu­nau­té d’af­faires pré­cède, comme sou­vent, la com­mu­nau­té de sentiment.

Le négoce

Que s’é­chan­geait-on sur ces quais ? Dans un sens mon­tait la richesse liquide du monde égéen : le vin, sur­tout, dans ses grandes amphores pan­sues venues de Chios, de Samos, de Les­bos ou de Milet — le vin de Chios pas­sait pour le meilleur, et les mil­liers de tes­sons d’am­phores retrou­vés sur place disent assez la soif médi­ter­ra­néenne du del­ta. Mon­tait aus­si l’huile d’o­live, que l’É­gypte pro­dui­sait mal, l’argent mon­nayé — les chouettes d’A­thènes, les tor­tues d’É­gine —, le bois, quelques pote­ries fines pour les tables élé­gantes. Dans l’autre sens redes­cen­dait ce que l’É­gypte avait de plus pré­cieux et que le reste du monde lui enviait : le grain, avant tout, ce blé du del­ta qui nour­ri­ra plus tard Rome entière ; puis le natron pour la momi­fi­ca­tion et le blan­chi­ment, le papy­rus, le lin fin, l’a­lun, et cet arti­sa­nat de faïence dont Nau­cra­tis fit une spécialité.

Car la ville ne se conten­tait pas de trans­bor­der : elle fabri­quait. Les fouilleurs ont mis au jour une véri­table manu­fac­ture de sca­ra­bées, un ate­lier où l’on mou­lait à la chaîne, dans la pâte de faïence bleu-vert, des sca­ra­bées, des amu­lettes, de petites figu­rines d’un exo­tisme pha­rao­nique bon mar­ché. Ces objets, on les a retrou­vés ensuite dis­sé­mi­nés dans toute la Médi­ter­ra­née, de Rhodes à l’É­tru­rie : des sou­ve­nirs d’É­gypte indus­tria­li­sés vingt-cinq siècles avant les nôtres, un com­merce de dépay­se­ment en série. Il y avait là de quoi médi­ter sur l’ap­pé­tit humain pour le loin­tain embal­lé en for­mat de poche.

Res­tent les objets du plai­sir, ceux qu’A­thé­née de Nau­cra­tis — un enfant du pays, dont nous repar­le­rons — a pieu­se­ment recen­sés dans son Ban­quet des sophistes. Il évoque les coupes par­ti­cu­lières que l’on buvait à Nau­cra­tis, une vais­selle de sym­po­sion, et jus­qu’à une « cou­ronne nau­cra­tite », guir­lande de myrte que les convives cei­gnaient lors des fes­tins. On devine, der­rière ces menus détails, la socia­bi­li­té réelle d’une ville de port : des mar­chands enri­chis, des marins de pas­sage, des ban­quets où l’on cou­ron­nait sa tête de feuillage et l’on ten­dait la coupe, une vie noc­turne dont la répu­ta­tion dépas­sa lar­ge­ment les limites du delta.

Aphro­dite et les objets

Il y a une iro­nie dans la liste d’Hé­ro­dote : la divi­ni­té la mieux attes­tée par les fouilles n’y figure pas. Aphro­dite, dont on a retrou­vé le sanc­tuaire le plus ancien et le dépôt votif le plus riche, brille par son absence dans l’in­ven­taire de l’his­to­rien. C’est pour­tant à ses pieds que le sol a livré ses plus belles offrandes. Par­mi elles, une coupe de Chios de la fin du VIIᵉ siècle, ornée d’une frise d’a­ni­maux, sur laquelle un cer­tain Sos­tra­tos a gra­vé, d’une main sûre, une dédi­cace à la déesse. On tient là, à quelques lettres près, la voix d’un homme réel : un mar­chand ou un marin qui, ayant fait bonne tra­ver­sée ou bon com­merce, a vou­lu remer­cier Aphro­dite et a signé son remer­cie­ment. Des cen­taines de vases sem­blables, grif­fés de noms, de bribes de phrases, de « untel m’a dédié à », com­posent l’ar­chive la plus émou­vante du site — non pas des rois ni des batailles, mais des par­ti­cu­liers qui pas­saient et vou­laient lais­ser trace.

Athé­née, encore lui, a conser­vé une légende qui explique peut-être pour­quoi Aphro­dite régnait ici. Un arma­teur nau­cra­tite du nom d’Hé­ros­trate, dit-il d’a­près un vieil auteur, avait ache­té à Paphos, dans l’île de Chypre, une sta­tuette de la déesse. Sur­pris par une tem­pête au retour, l’é­qui­page épou­van­té se réfu­gia auprès de la petite Aphro­dite, qui aus­si­tôt fit fleu­rir tout autour d’elle des rameaux de myrte et embau­ma le navire ; la mer se cal­ma. De retour à bon port, Héros­trate offrit la sta­tuette au temple et convia ses amis à un ban­quet où cha­cun reçut une cou­ronne de ce myrte mira­cu­leux — la fameuse cou­ronne nau­cra­tite. Que l’his­toire soit vraie ou bro­dée importe peu. Elle dit une chose exacte : dans ce port où l’on jouait sa vie et sa for­tune à chaque tra­ver­sée, la déesse de la chance et du désir était natu­rel­le­ment la mieux ser­vie. On ne prie bien que les dieux dont on a besoin.

Rho­dô­pis

Aucune figure ne résume mieux Nau­cra­tis que celle de Rho­dô­pis, dont Héro­dote a fixé la légende avec une gour­man­dise mal dis­si­mu­lée. C’é­tait, dit-il, une cour­ti­sane d’une beau­té fameuse. Thrace d’o­ri­gine, esclave d’un maître de Samos, elle avait eu pour com­pa­gnon de ser­vi­tude nul autre qu’É­sope, le fabu­liste. Ame­née en Égypte par un mar­chand samien pour y exer­cer son métier, elle y fut affran­chie à grands frais par un homme de Myti­lène, Cha­raxos — et c’est ici que la petite his­toire touche la grande, car Cha­raxos était le frère de Sap­pho. La poé­tesse, appre­nant que son frère avait dila­pi­dé sa for­tune pour rache­ter une catin d’É­gypte, le bro­car­da dans un poème dont l’An­ti­qui­té gar­dait le sou­ve­nir. On dis­pose ain­si, autour d’une esclave affran­chie du del­ta, d’un petit théâtre où voi­sinent Ésope et Sap­pho : deux des plus grands noms de la Grèce archaïque convo­qués par les affaires de cœur d’un négo­ciant en vin.

Rho­dô­pis, pour­suit Héro­dote, res­ta en Égypte, y devint riche et célèbre — mais pas au point, pré­cise-t-il en his­to­rien scru­pu­leux, d’a­voir pu se faire éle­ver une pyra­mide, comme le pré­ten­dait une légende tenace qui lui attri­buait celle de Myké­ri­nos. Il balaie l’af­fa­bu­la­tion avec une sorte d’a­ga­ce­ment char­mé, puis rap­porte ce qu’elle fit réel­le­ment de sa for­tune : vou­lant lais­ser en Grèce un monu­ment à son nom, elle consa­cra le dixième de ses biens à faire for­ger quan­ti­té de broches de fer, de ces longs tour­ne­broches sur les­quels on rôtis­sait les bœufs entiers, et les envoya à Delphes, où on les entas­sa der­rière l’au­tel des Chiotes. Il y a dans ce détail une véri­té de comp­table et de poète : une ancienne esclave qui, ayant fait for­tune dans un bor­del du del­ta, offre au sanc­tuaire le plus pres­ti­gieux du monde grec un tas de broches à rôtir. On ne sau­rait mieux dire ce qu’é­tait Nau­cra­tis — un endroit où l’argent chan­geait de mains vite, où l’on mon­tait de rien, où le sacré et le tri­vial coha­bi­taient sans façon.

Héro­dote ajoute, comme en pas­sant, une remarque qui a fait la répu­ta­tion durable de la ville : les cour­ti­sanes de Nau­cra­tis avaient quelque chose de par­ti­cu­liè­re­ment sédui­sant. Athé­née repren­dra le thème avec com­plai­sance, ali­gnant les noms de célèbres hétaïres locales. La ville por­tuaire, riche, cos­mo­po­lite, peu­plée d’hommes de pas­sage loin de chez eux, avait pro­duit son éco­no­mie du désir comme elle pro­dui­sait ses sca­ra­bées : à flux ten­du et pour l’ex­por­ta­tion de la légende.

Le point de contact

Il serait pour­tant injuste de réduire Nau­cra­tis à ses tavernes et à ses filles. La ville fut, pen­dant deux siècles, l’en­droit pré­cis où la jeune Grèce tou­cha du doigt une civi­li­sa­tion infi­ni­ment plus vieille qu’elle, et en revint chan­gée. C’est ici, ou par ici, que passe une part de ce que les Grecs doivent à l’É­gypte, et qu’ils ne se las­sèrent pas de reconnaître.

Regar­dez la sculp­ture. Les pre­miers grands kou­roi, ces jeunes hommes de pierre au poing ser­ré et à la jambe gauche avan­cée qui inau­gurent la sta­tuaire grecque, adoptent une fron­ta­li­té, un canon de pro­por­tions, une manière de tailler le bloc qui doivent beau­coup aux ate­liers égyp­tiens, où l’on dres­sait des colosses de gra­nit depuis deux mil­lé­naires quand Athènes n’é­tait qu’un vil­lage. L’ar­chi­tec­ture de pierre, la colonne monu­men­tale, l’i­dée même qu’un peuple grave son ambi­tion dans la matière durable — tout cela se nour­rit du spec­tacle égyp­tien. Et Milet, dont les mar­chands avaient fon­dé à Nau­cra­tis le temple d’A­pol­lon, est aus­si la ville de Tha­lès, ce sage qui, dit-on, cal­cu­la la hau­teur d’une pyra­mide par la lon­gueur de son ombre et fit de l’eau le prin­cipe de toutes choses. Que le com­merce et la phi­lo­so­phie soient par­tis du même port n’est pas un hasard : on ne pense loin que si l’on va loin, et les Milé­siens allaient partout.

La tra­di­tion, lar­ge­ment légen­daire, fai­sait des­cendre en Égypte les sages de la Grèce comme en pèle­ri­nage : Solon aurait visi­té Saïs, où un vieux prêtre lui aurait lan­cé, selon Pla­ton, cette phrase qui n’a pas vieilli — « Solon, Solon, vous les Grecs, vous êtes tou­jours des enfants ». On peut sou­rire de ces récits ; ils disent une intui­tion juste. Devant les listes de rois que les prêtres réci­taient à Héro­dote, devant ces cen­taines de géné­ra­tions ali­gnées, un Grec du Vᵉ siècle éprou­vait le ver­tige que nous éprou­vons devant les temps géo­lo­giques : la sen­sa­tion nette que son propre monde était jeune, presque neuf, et que la mesure du temps avait été inven­tée ailleurs, bien avant lui. Nau­cra­tis fut le lieu ordi­naire de ce ver­tige. On y tenait dans la main des objets vieux de deux mille ans en croyant faire du commerce.

Il faut ajou­ter à cela le va-et-vient des sol­dats. À quelques cen­taines de kilo­mètres en amont, sur la jambe d’un colosse de Ram­sès II à Abou Sim­bel, des mer­ce­naires grecs et cariens au ser­vice de Psam­mé­tique II gra­vèrent leurs noms en remon­tant vers la Nubie, vers 593 : le plus ancien graf­fi­ti tou­ris­tique de l’his­toire, lais­sé par des hommes du même monde saïte que les mar­chands de Nau­cra­tis. Ces gens-là écri­vaient leur nom sur les jambes des dieux d’au­trui avec la désin­vol­ture tran­quille de qui se sait, déjà, en train de faire l’Histoire.

Petrie, décembre 1884

Pen­dant des siècles, Nau­cra­tis ne fut plus qu’un nom dans les livres. On savait par Héro­dote et Stra­bon qu’elle avait exis­té ; on igno­rait où. C’est un jeune Anglais têtu, Flin­ders Petrie, l’un des pères de l’ar­chéo­lo­gie de ter­rain, qui la retrou­va. Il fouillait dans le del­ta, près du vil­lage de Nébi­reh, quand, le 4 décembre 1884, il exhu­ma un bloc de pierre gra­vé : un décret hono­ri­fique de la cité de Nau­cra­tis en faveur d’un prêtre. Le nom était là, dans le sol. Petrie a lais­sé de ce moment une page où l’on sent battre la joie du cher­cheur — toute la jour­née, écrit-il, le mot « Nau­cra­tis » réson­na dans sa tête tan­dis qu’il bon­dis­sait par-des­sus les mon­ti­cules, ivre de cette exul­ta­tion que donne une trou­vaille long­temps espé­rée et enfin tenue.

Les cam­pagnes s’en­chaî­nèrent, menées par Petrie puis par son col­la­bo­ra­teur Ernest Gard­ner, puis par David Hogarth à la char­nière du siècle. On déga­gea les sanc­tuaires d’A­pol­lon, d’Hé­ra, des Dios­cures, le temple d’A­phro­dite, la manu­fac­ture de sca­ra­bées, et un grand enclos que Petrie prit d’a­bord pour l’Hel­lé­nion avant qu’on ne le recon­naisse pour un bâti­ment égyp­tien — un vaste maga­sin, un entre­pôt du pou­voir pha­rao­nique. Car telle fut la décou­verte la moins atten­due : Nau­cra­tis n’é­tait pas qu’une enclave grecque, mais une ville mixte, où le quar­tier égyp­tien, ses temples à Amon, ses fonc­tion­naires, sa popu­la­tion du cru, dou­blaient le comp­toir hel­lène. Les Grecs y vivaient sous l’œil de l’ad­mi­nis­tra­tion saïte, dans une ville qui était d’a­bord égyptienne.

Ces fouilles héroïques se firent dans des condi­tions désas­treuses, et contre la montre. Le site était déjà à demi dévo­ré par les seb­bâ­khin, ces pay­sans qui creu­saient la brique crue antique pour en tirer le sebakh, un engrais riche en nitrates dont ils amen­daient leurs champs. Petrie, un jour, comp­ta près de quatre-vingts per­sonnes à l’ou­vrage, un défi­lé conti­nu d’ânes et de cha­meaux empor­tant la ville par paniers entiers vers les cultures voi­sines. Un tiers du site avait ain­si dis­pa­ru avant même son arri­vée. Le reste était condam­né par l’eau : la nappe phréa­tique mon­tait, les niveaux les plus anciens, les plus grecs, gisaient sous le fil de l’eau, et là où les creu­seurs avaient ouvert un cra­tère, l’eau s’en­gouf­fra bien­tôt et for­ma le lac qu’on voit aujourd’­hui. On mesure la perte à ce qu’on a sacri­fié : les pre­miers fouilleurs, fas­ci­nés par les temples et leurs offrandes, négli­gèrent les quar­tiers mar­chands et domes­tiques — pré­ci­sé­ment ce qui fai­sait l’o­ri­gi­na­li­té de la ville. De Nau­cra­tis com­mer­çante, de ses entre­pôts, de ses mai­sons, de ses ate­liers, il ne reste presque rien à décrire, sinon par déduction.

La mémoire

Il aura fal­lu attendre notre siècle pour qu’on reprenne l’en­quête avec les moyens modernes. Depuis 2012, une équipe du Bri­tish Museum, diri­gée par Alexan­dra Vil­ling dans le cadre du pro­gramme Nau­kra­tis: Greeks in Egypt, est retour­née sur place — non plus tant pour creu­ser que pour com­prendre : rele­vés topo­gra­phiques, magné­to­mé­trie qui lit sous le sol les fan­tômes des murs, carot­tages qui recons­ti­tuent l’an­cien lit du fleuve. Sept cam­pagnes ont redes­si­né la ville : ses limites, sa trame, et sur­tout son port flu­vial, long­temps cher­ché, enfin loca­li­sé sur une berge qui a migré d’est en ouest à mesure que le Nil se dépla­çait, la ville rebâ­tis­sant ses quais tou­jours un peu plus loin, jus­qu’à ce que l’en­sa­ble­ment, à l’é­poque pto­lé­maïque, com­mence à condam­ner le mouillage. On a aus­si ras­sem­blé, dans les réserves des musées du monde entier, plus de dix-sept mille objets issus des vieilles fouilles, dis­per­sés depuis un siècle et long­temps oubliés dans des caisses. Ce patient tra­vail de recol­le­ment a ren­du à Nau­cra­tis ce que le lac lui avait pris : une image de ville vivante, habi­tée du VIIᵉ siècle avant notre ère jus­qu’au VIIᵉ après, peu­plée peut-être de quinze mille âmes, grecque et égyp­tienne à la fois, ni tout à fait l’une ni tout à fait l’autre.

Le déclin, lui, a un nom et une date : Alexan­drie, 331. Quand Alexandre fonde sur la côte sa ville aux deux ports, l’en­ton­noir se déplace. Le grand com­merce grec d’É­gypte quitte le del­ta pro­fond pour la façade mari­time, et Nau­cra­tis, pri­vée de son mono­pole, cesse d’être la porte pour deve­nir une bour­gade par­mi d’autres. Elle ne meurt pas pour autant. Elle vivote, pros­père même modes­te­ment à l’é­poque romaine, et donne au IIᵉ ou IIIᵉ siècle de notre ère l’un des plus éton­nants bavards de la lit­té­ra­ture antique : Athé­née, dit pré­ci­sé­ment « de Nau­cra­tis », dont le Ban­quet des sophistes est un immense fourre-tout d’a­nec­dotes, de recettes, de cita­tions d’au­teurs per­dus. Cet éru­dit qui cite trois cents ouvrages dis­pa­rus pour nous par­ler des pois­sons, des vins et des cour­ti­sanes est le der­nier cadeau de la ville : un fils du pays qui, en com­pi­lant tout ce qu’il avait lu, a sau­vé au pas­sage la mémoire de son propre coin de delta.

Aujourd’­hui il faut de la bonne volon­té pour aller là-bas, et davan­tage encore pour ne pas être déçu. Le voya­geur qui atteint le site trouve ce que Petrie avait pré­dit : de l’eau à la place de la ville, un lac au fond d’un champ, et sur les bords quelques mame­lons de terre brune où, si l’on gratte, affleurent des tes­sons. C’est peu. Mais l’on repart en son­geant que sous cette sur­face plate, quelque part dans la vase, dort peut-être encore une coupe de Chios grif­fée d’un nom d’homme, une broche de fer, un sca­ra­bée bleu tom­bé de la poche d’un marin pres­sé. Le del­ta a repris ce qu’on lui avait emprun­té. Il le ren­dra, mor­ceau par mor­ceau, à qui sau­ra attendre — et Nau­cra­tis, en atten­dant, conti­nue de faire dans nos livres beau­coup plus de bruit que d’ombre au bord de son étang.

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Fer­nand Braudel

L’in­ven­tion d’une his­toire au temps long de la Méditerranée

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« Dans ce livre, les bateaux naviguent ; les vagues répètent leur chan­son ; les vigne­rons des­cendent des col­lines des Cinque Terre, sur la Rivie­ra génoise ; les olives sont gau­lées en Pro­vence et en Grèce ; les pêcheurs tirent leurs filets sur la lagune immo­bile de Venise ou dans les canaux de Djer­ba ; des char­pen­tiers construisent des barques pareilles aujourd’­hui à celles d’hier…
Et cette fois encore, nous sommes hors du temps. Plus qu’au­cun autre uni­vers des hommes, la Médi­ter­ra­née ne cesse de se racon­ter elle-même, de se revivre elle-même. Par plai­sir sans doute, non moins par néces­si­té. Avoir été, c’est une condi­tion pour être. »

Lübeck, 1942

Il faut com­men­cer par un homme sans mer. Un bara­que­ment de la Bal­tique, un hiver alle­mand, des châ­lits super­po­sés, l’o­deur de laine mouillée et de tabac gris. L’O­flag X‑C de Lübeck est un camp de repré­sailles : on y regroupe les offi­ciers fran­çais jugés indo­ciles, les gaul­listes, les éva­dés repris. Par­mi eux, un pro­fes­seur d’his­toire de qua­rante ans, mas­sif, le front large, les yeux clairs, qui passe pour un homme calme. Il s’ap­pelle Fer­nand Brau­del. Chaque jour, sur des cahiers d’é­co­lier que la cen­sure du camp laisse pas­ser, il écrit une mer.

Il l’é­crit sans archives, sans biblio­thèque, sans notes. Tout ce qu’il a lu pen­dant quinze ans — les liasses de Siman­cas, les registres de Raguse, les cor­res­pon­dances consu­laires de Venise, les livres de bord mar­seillais, les comptes des ban­quiers génois — tout cela est res­té de l’autre côté du front, dans des caisses, dans des fiches, dans des kilo­mètres de micro­film. Il ne lui reste que sa mémoire, et cette mémoire est un conti­nent. Des codé­te­nus l’en­tendent par­ler le soir, dans l’u­ni­ver­si­té impro­vi­sée du camp dont il est deve­nu le rec­teur : il fait cours sur les galères, sur le prix du blé sici­lien, sur les routes de la laine cas­tillane, et les hommes qui l’é­coutent, pri­son­niers d’un pays plat et gris, voient pas­ser des voiles.

Les cahiers partent par la poste des camps vers Paris, adres­sés à Lucien Febvre, qui les lit, les annote, les range. Il y en aura des dizaines. Quand la guerre finit, l’es­sen­tiel d’un livre de plus de mille pages existe déjà, écrit de tête, au nord de l’Eu­rope, par un homme que quatre années de cap­ti­vi­té sépa­raient de son sujet. Brau­del dira plus tard que cette dis­tance fut sa chance : pri­vé de l’é­vé­ne­ment, cou­pé des nou­velles, réduit à un temps immo­bile qui res­sem­blait à celui des struc­tures qu’il vou­lait décrire, il avait fini par pen­ser comme sa mer. Lente, pro­fonde, indif­fé­rente aux vagues de surface.

C’est de là qu’il faut par­tir pour com­prendre ce que fut l’in­ven­tion brau­dé­lienne : non pas d’a­bord une théo­rie, mais une expé­rience du temps. Le temps long ne fut pas trou­vé dans un sémi­naire. Il fut éprou­vé dans un camp, comme une dis­ci­pline de survie.

La Meuse avant la mer

Rien ne des­ti­nait cet homme à la Médi­ter­ra­née. Brau­del naît le 24 août 1902 à Lumé­ville-en-Ornois, un vil­lage de la Meuse, dans la mai­son de sa grand-mère pater­nelle. Une enfance de cam­pagne lor­raine : le cal­caire, les ver­gers, les hivers longs, une France de l’Est pay­sanne et fru­gale dont il gar­de­ra toute sa vie les gestes et les pré­fé­rences. Son père, ins­ti­tu­teur deve­nu pro­fes­seur de mathé­ma­tiques, enseigne en région pari­sienne ; l’en­fant gran­dit entre le vil­lage et la ban­lieue, bon élève, doué pour les chiffres autant que pour les textes.

Ce point de départ n’est pas un détail bio­gra­phique. Brau­del a tou­jours reven­di­qué cette ori­gine conti­nen­tale, ter­rienne, comme une clef de son regard. L’homme qui allait consa­crer sa vie à une mer était un homme de l’in­té­rieur, un fils de pla­teau, et il regar­de­rait la Médi­ter­ra­née comme on regarde ce qu’on n’a pas reçu en héri­tage : avec l’a­vi­di­té de l’é­tran­ger. Les rive­rains ne voient plus leur mer ; lui la ver­rait tou­jours pour la pre­mière fois. Il y a chez les grands his­to­riens de la Médi­ter­ra­née une lignée d’hommes du Nord — et l’on songe, plus tard, à ce que Pre­drag Mat­ve­je­vić écri­ra depuis une autre rive : que la Médi­ter­ra­née se décrit mieux depuis ses marges que depuis son centre.

Études au lycée Vol­taire, puis la Sor­bonne, où l’his­toire qu’on enseigne alors est celle des trai­tés, des chan­cel­le­ries et des batailles — l’his­toire dite his­to­ri­sante, posi­ti­viste, fille de Sei­gno­bos, qui découpe le pas­sé en évé­ne­ments comme un bou­cher découpe une car­casse. Le jeune Brau­del s’y plie, passe l’a­gré­ga­tion d’his­toire en 1923, à vingt ans, par­mi les plus jeunes de sa géné­ra­tion. On lui attri­bue un poste. Le hasard admi­nis­tra­tif, qui est par­fois le vrai maître des voca­tions, l’en­voie de l’autre côté de la mer : en Algérie.

Alger, 1923

Il faut ima­gi­ner la tra­ver­sée. Un paque­bot des lignes de Mar­seille, trente heures de mer, et un matin, la baie d’Al­ger qui s’ouvre, blanche, éta­gée, avec ses ter­rasses et ses pal­miers pous­sié­reux. Brau­del a racon­té cet éblouis­se­ment à plu­sieurs reprises, et tou­jours avec la même pré­ci­sion : ce n’est pas seule­ment la lumière qui le sai­sit, c’est le point de vue. Pour la pre­mière fois, il voit la Médi­ter­ra­née depuis le sud. La France est deve­nue une rive d’en face. L’Eu­rope, vue d’Al­ger, n’est plus le centre du monde mais un lit­to­ral par­mi d’autres, une bor­dure septentrionale.

Ce ren­ver­se­ment optique déci­de­ra de tout. Brau­del enseigne au lycée de Constan­tine, puis au grand lycée d’Al­ger, où il res­te­ra jus­qu’en 1932. Neuf ans de rive sud. Il fait cours à des lycéens, cor­rige des copies, mais il fait sur­tout autre chose : il regarde. Il voyage dans l’in­té­rieur, découvre le Saha­ra — et l’on pense à Fro­men­tin remon­tant vers Laghouat, car­net en main, quatre-vingts ans plus tôt —, il com­prend phy­si­que­ment que la mer n’est pas une fron­tière mais un cou­loir, que le désert est une seconde Médi­ter­ra­née de sable avec ses ports, ses cara­vanes, ses îles d’oa­sis. L’i­dée qui struc­tu­re­ra son grand livre — la Médi­ter­ra­née comme espace-mou­ve­ment, débor­dant lar­ge­ment ses rivages, aspi­rant vers elle le Saha­ra, l’Eu­rope conti­nen­tale, l’At­lan­tique ibé­rique — naît là, dans ces années algé­riennes dont il par­le­ra tou­jours comme d’une seconde naissance.

C’est là aus­si qu’il choi­sit son sujet de thèse. Un sujet sage, conforme à l’é­cole : la poli­tique médi­ter­ra­néenne de Phi­lippe II, roi d’Es­pagne de 1556 à 1598. De la diplo­ma­tie, des dépêches d’am­bas­sa­deurs, un sou­ve­rain, un règne. Pen­dant les étés, il com­mence à cou­rir les archives : Siman­cas d’a­bord, la for­te­resse cas­tillane où dorment les papiers de la monar­chie espa­gnole, puis Gênes, Flo­rence, Palerme, Venise, Raguse, Mar­seille. Il y déploie une éner­gie de mois­son­neur. À Siman­cas, il s’a­vise qu’une camé­ra de ciné­ma ache­tée d’oc­ca­sion peut pho­to­gra­phier les docu­ments bien plus vite que la main ne les copie : il filme jus­qu’à deux ou trois mille pièces par jour, invente pour son usage propre le micro­film avant la lettre, rentre à Alger avec des bobines qu’il pro­jette le soir sur un mur. Les archi­vistes espa­gnols regardent avec per­plexi­té ce Fran­çais qui tourne des films dans leurs dépôts. Lui accu­mule. Il ne le sait pas encore, mais il consti­tue la mémoire arti­fi­cielle qui, détruite ou inac­ces­sible dix ans plus tard, aura eu le temps de deve­nir une mémoire vivante — celle qui écri­ra le livre en captivité.

Le sujet renversé

Dans l’his­toire des livres, il y a des phrases qui valent des for­tunes. Celle-ci tient en une ligne. Brau­del cor­res­pond depuis Alger avec Lucien Febvre, qui anime alors, avec Marc Bloch, une revue inso­lente fon­dée à Stras­bourg en 1929 : les Annales d’his­toire éco­no­mique et sociale. Les deux hommes y mènent la guerre contre l’his­toire évé­ne­men­tielle, plai­dant pour une his­toire des éco­no­mies, des socié­tés, des men­ta­li­tés, une his­toire qui pose des pro­blèmes au lieu de racon­ter des règnes. Brau­del leur sou­met son sujet : Phi­lippe II et la Médi­ter­ra­née. Et Febvre, en sub­stance, lui répond : pour­quoi ne pas retour­ner la pro­po­si­tion ? La Médi­ter­ra­née et Phi­lippe II — voi­là le vrai sujet, autre­ment vaste.

Le ren­ver­se­ment paraît ano­din. Il est coper­ni­cien. Dans la pre­mière for­mule, la mer est un décor : le théâtre où s’exerce la poli­tique d’un roi. Dans la seconde, elle devient le per­son­nage prin­ci­pal, et le roi, si puis­sant fût-il, un épi­sode. L’his­toire cesse d’être ce qui arrive aux sou­ve­rains ; elle devient ce qui arrive à un espace, à des popu­la­tions, à des routes, à des prix, à des cli­mats — et les sou­ve­rains passent là-des­sus comme des ombres pres­sées. Brau­del met­tra vingt ans à tirer toutes les consé­quences de cette inver­sion. Mais la déci­sion est prise dès la fin des années vingt : le héros du livre sera une mer.

Il faut mesu­rer ce que ce choix avait d’i­nouï. Per­sonne, alors, n’é­cri­vait l’his­toire d’un espace. On écri­vait l’his­toire des nations, des ins­ti­tu­tions, des grands hommes. La géo­gra­phie exis­tait, puis­sante — l’é­cole de Vidal de La Blache avait for­mé des géné­ra­tions à la lec­ture des pay­sages —, mais elle res­tait une dis­ci­pline sœur, can­ton­née au tableau ini­tial, ce cha­pitre pre­mier que les thèses d’his­toire expé­diaient poli­ment avant d’en­trer dans le vif. Brau­del décide que le tableau sera le vif. Que la géo­gra­phie n’est pas le cadre de l’his­toire mais son étage le plus pro­fond, le plus lent, le plus déterminant.

Le détour brésilien

En 1932, Brau­del rentre en métro­pole, enseigne dans des lycées pari­siens, épouse Paule Pra­del, une ancienne élève d’Al­ger qui sera toute sa vie sa pre­mière lec­trice. Puis, en 1935, nou­veau départ, et le plus inat­ten­du : le Bré­sil. L’u­ni­ver­si­té de São Pau­lo vient d’être fon­dée, et le gou­ver­ne­ment de l’É­tat recrute en France une mis­sion de jeunes pro­fes­seurs pour la doter en sciences humaines. Brau­del y enseigne l’his­toire de la civi­li­sa­tion ; dans le même contin­gent, un débu­tant nom­mé Claude Lévi-Strauss enseigne la socio­lo­gie et com­mence à s’é­chap­per vers le Mato Grosso.

Trois années bré­si­liennes, cou­pées de retours en Europe. Brau­del dira que le Bré­sil fut son second grand maître après l’Al­gé­rie. Ce pays immense, jeune, où l’his­toire colo­niale est encore à fleur de sol, où les cycles éco­no­miques — le sucre, l’or, le café — se lisent dans le pay­sage comme des strates géo­lo­giques, lui offre un labo­ra­toire à ciel ouvert. Il y véri­fie ce qu’il pres­sen­tait : que les éco­no­mies ont des res­pi­ra­tions sécu­laires, que l’es­pace com­mande, que les dis­tances sont des acteurs his­to­riques. La Médi­ter­ra­née, vue depuis l’At­lan­tique sud, achève de se déna­tio­na­li­ser dans son esprit : elle devient un cas par­ti­cu­lier — le plus beau — d’une caté­go­rie plus vaste, celle des mondes orga­ni­sés par une mer.

Le retour de 1937 appar­tient à la légende des Annales. Sur le paque­bot qui le ramène du Bré­sil, Brau­del retrouve Lucien Febvre, qui rentre d’une tour­née de confé­rences en Amé­rique du Sud. Vingt jours de tra­ver­sée. Les deux hommes, qui ne se connais­saient que par lettres, passent le voyage sur le pont, à par­ler. Quand le navire touche l’Eu­rope, Febvre a adop­té Brau­del — il l’ap­pel­le­ra son fils plus que son dis­ciple — et Brau­del a trou­vé sa famille intel­lec­tuelle. Il est nom­mé cette année-là à l’É­cole pra­tique des hautes études. Le livre, lui, est tou­jours en chan­tier : des mil­liers de fiches, des bobines de film, un plan encore clas­sique. Il fau­dra la catas­trophe pour lui don­ner sa forme.

Écrire sans bibliothèque

Mobi­li­sé en 1939 comme lieu­te­nant, Brau­del est cap­tu­ré en juin 1940, pen­dant la débâcle, non loin de cette Meuse où il était né — l’his­toire a de ces géo­gra­phies iro­niques. Com­mence alors le grand para­doxe de sa vie : les cinq années qui auraient dû détruire son œuvre la font naître.

Au camp de Mayence d’a­bord, puis à Lübeck à par­tir de 1942, il orga­nise sa sur­vie men­tale autour de l’é­cri­ture. Les condi­tions maté­rielles sont celles qu’on ima­gine : le froid, la faim rela­tive, la pro­mis­cui­té, l’hu­mi­lia­tion lente de la cap­ti­vi­té. Contre cela, Brau­del dis­pose de deux armes. Sa mémoire, d’a­bord, qui est pro­di­gieuse — il a tant lu, tant copié, tant fil­mé, tant pro­je­té sur les murs d’Al­ger, que les archives de la Médi­ter­ra­née sont en lui, avec leurs cotes, leurs chiffres, leurs dates. Et le temps, ensuite : ce temps vide, immo­bile, sans nou­velles fiables, qui rend fou tant de pri­son­niers, il choi­sit de l’ha­bi­ter comme une ressource.

Il écrit au crayon, sur des cahiers d’é­co­lier. Le soir, il donne des cours à ses cama­rades dans l’u­ni­ver­si­té du camp ; on a des témoi­gnages d’of­fi­ciers qui se sou­ve­naient, des décen­nies plus tard, d’a­voir vu la Médi­ter­ra­née entière tenir dans un bara­que­ment de la Bal­tique. Les cahiers rem­plis partent pour Paris par la poste des pri­son­niers, et Febvre accuse récep­tion, encou­rage, dis­cute. Cette cor­res­pon­dance est l’une des plus émou­vantes de l’his­toire du métier : un maître res­té en zone occu­pée, un dis­ciple cap­tif, et entre eux, fran­chis­sant les cen­sures, un livre qui grossit.

Brau­del a réflé­chi lui-même à ce que la cap­ti­vi­té fit à son écri­ture. Cou­pé de l’é­vé­ne­ment — les nou­velles du camp sont rares, défor­mées, déses­pé­rantes —, il apprend à le tenir à dis­tance, à ne pas croire ce que crient les jours. Se réfu­gier dans le temps long, dans les mou­ve­ments presque immuables de l’his­toire pro­fonde, ce fut d’a­bord, dit-il, une manière de ne pas subir 1940, 1941, 1942 : puisque la sur­face du monde n’an­non­çait que défaites, il fal­lait des­cendre là où les défaites ne comptent plus. La longue durée fut une théo­rie du savoir, mais elle fut d’a­bord une conso­la­tion d’homme enfer­mé. Peu de concepts his­to­rio­gra­phiques ont une ori­gine aus­si charnelle.

1949 : l’ar­chi­tec­ture des trois temps

Ren­tré en 1945, Brau­del remet son manus­crit en chan­tier, retrouve ses fiches, véri­fie, com­plète. Il sou­tient sa thèse en Sor­bonne le 1er mars 1947, devant un jury qui sent bien qu’il se passe quelque chose d’a­nor­mal : la thèse fait le volume de quatre thèses, et elle ne res­semble à rien de connu. En 1949, Armand Colin publie l’ou­vrage sous son titre défi­ni­tif : La Médi­ter­ra­née et le monde médi­ter­ra­néen à l’é­poque de Phi­lippe II. Plus de mille pages. En tête, une pré­face qui com­mence par un aveu que l’his­toire uni­ver­si­taire ne se per­met­tait jamais : « J’ai pas­sion­né­ment aimé la Médi­ter­ra­née ». Un livre savant qui s’ouvre sur une décla­ra­tion d’a­mour — le ton est don­né, et il est neuf.

Mais la vraie révo­lu­tion est dans le plan. Le livre est bâti en trois par­ties, qui sont trois vitesses du temps, trois étages super­po­sés d’une même réalité.

Au rez-de-chaus­sée, le plus pro­fond : La part du milieu. Une his­toire qua­si immo­bile, celle de l’homme dans ses rap­ports avec le sol, le cli­mat, le relief. Les mon­tagnes et leurs réser­voirs d’hommes pauvres, les plaines conquises sur les marais, les pénin­sules, les îles, les routes de terre et de mer, les sai­sons de la navi­ga­tion, les dis­tances. Cette his­toire-là se mesure en siècles, par­fois en mil­lé­naires ; elle bouge si len­te­ment qu’elle paraît hors du temps, et pour­tant elle com­mande tout : ce que mangent les hommes, où ils s’ins­tallent, quand ils naviguent, com­ment ils meurent.

Au pre­mier étage, une his­toire len­te­ment ryth­mée : celle des éco­no­mies, des socié­tés, des civi­li­sa­tions, des empires. Les cycles du blé et de l’argent, la mon­tée et le reflux des routes com­mer­ciales, la démo­gra­phie, les prix, la lente riva­li­té des deux mas­to­dontes poli­tiques du siècle, l’Es­pagne des Habs­bourg et la Tur­quie des Otto­mans. C’est le temps des conjonc­tures, qui se compte en décen­nies et en géné­ra­tions : une houle, par rap­port à la masse presque immo­bile des profondeurs.

Au der­nier étage enfin, l’his­toire tra­di­tion­nelle : les évé­ne­ments, les batailles, les trai­tés, les hommes illustres. Brau­del lui réserve la troi­sième par­tie, et il ne cache pas dans quel esprit : cette his­toire de sur­face est la plus pas­sion­nante, la plus riche en huma­ni­té, et la plus trom­peuse. Les évé­ne­ments sont pour lui des feux brefs, une agi­ta­tion d’é­cume sur des vagues de fond qui les portent et qu’ils n’ex­pliquent pas. On les raconte parce qu’ils brillent ; on aurait tort de croire qu’ils éclairent.

Cette archi­tec­ture n’é­tait pas seule­ment une trou­vaille de com­po­si­tion. Elle pro­po­sait une onto­lo­gie du temps his­to­rique : l’i­dée que le temps n’est pas un, mais mul­tiple ; que dans une même année 1571 coexistent des durées dif­fé­rentes — le geste mil­lé­naire du pay­san cala­brais qui mois­sonne, la lente décrue du com­merce véni­tien, et le fra­cas d’une bataille navale à Lépante. L’his­to­rien, disait Brau­del, doit apprendre à entendre ces temps ensemble, comme un accord, et non suc­ces­si­ve­ment, comme un récit. Toute son œuvre tient dans cette exi­gence polyphonique.

Lépante, ou la bataille rétrogradée

Rien ne montre mieux la méthode que le trai­te­ment infli­gé aux gloires de l’his­toire tra­di­tion­nelle. Pre­nons Lépante, 7 octobre 1571 : la flotte de la Sainte Ligue écrase la flotte otto­mane à l’en­trée du golfe de Patras, trente mille morts en une après-midi, la chré­tien­té en liesse, Cer­van­tès y laisse l’u­sage d’une main et en tire­ra une fier­té d’é­cri­vain. Voi­là, par excel­lence, l’é­vé­ne­ment : daté, san­glant, éclatant.

Brau­del le raconte — il raconte admi­ra­ble­ment, on l’ou­blie trop —, mais il le pèse ensuite, et le ver­dict tombe : vic­toire sans len­de­main. L’an­née sui­vante, la flotte turque est recons­truite ; dix ans plus tard, l’Es­pagne et la Tur­quie, épui­sées, se détournent l’une de l’autre, aspi­rées par d’autres théâtres, l’At­lan­tique pour l’une, la Perse pour l’autre. La grande his­toire de la Médi­ter­ra­née de la fin du siècle n’est pas dans le fra­cas de Lépante : elle est dans le dépla­ce­ment lent du centre de gra­vi­té du monde vers l’o­céan, dans l’ar­ri­vée des blés nor­diques et des navires anglais et hol­lan­dais en Médi­ter­ra­née, dans la crise silen­cieuse qui fait de la mer inté­rieure, vers 1600, une mer en train de deve­nir pro­vin­ciale. L’é­vé­ne­ment le plus célèbre du siècle est ain­si rétro­gra­dé au rang de péri­pé­tie brillante sur fond de muta­tion qui, elle, ne fit jamais la une de rien.

Et le livre s’a­chève sur une pro­vo­ca­tion du même ordre : la mort de Phi­lippe II, en sep­tembre 1598, dans son palais-monas­tère de l’Es­co­rial. Le roi le plus puis­sant du monde meurt len­te­ment, sain­te­ment, au milieu de ses reliques. Toute autre thèse aurait fait de cette mort son point d’orgue. Brau­del, lui, conclut que cette fin de règne, évé­ne­ment consi­dé­rable pour l’Es­pagne, n’est pas un grand évé­ne­ment de l’his­toire médi­ter­ra­néenne : la mer, ses routes, ses pay­sans, ses mar­chands conti­nuent comme si de rien n’é­tait. Le roi qui don­nait son nom au livre sort par une porte déro­bée. On a rare­ment congé­dié un sou­ve­rain avec une poli­tesse aus­si cruelle.

1958 : la longue durée devient un manifeste

Le livre de 1949 pra­ti­quait le temps long ; il res­tait à le théo­ri­ser. Ce fut chose faite en 1958, dans un article des Annales deve­nu l’un des textes les plus cités des sciences humaines du XXe siècle : « His­toire et sciences sociales : la longue durée ». Le contexte importe. Les années cin­quante voient mon­ter en puis­sance des dis­ci­plines conqué­rantes — l’é­co­no­mie quan­ti­ta­tive, la socio­lo­gie, et sur­tout l’an­thro­po­lo­gie struc­tu­rale de Lévi-Strauss, l’an­cien col­lègue de São Pau­lo, qui étu­die des sys­tèmes de paren­té et des mythes comme des struc­tures hors du temps. L’his­toire, dis­ci­pline vieillie, semble mena­cée de se faire tailler son empire.

La réponse de Brau­del est un chef-d’œuvre de stra­té­gie intel­lec­tuelle. Au lieu de défendre l’his­toire-récit contre les sciences sociales, il offre à toutes les sciences de l’homme un ter­rain com­mun : la durée. Toutes, dit-il en sub­stance, tra­vaillent sur du temps, qu’elles le sachent ou non ; même les struc­tures pré­ten­du­ment immo­biles des anthro­po­logues sont des réa­li­tés de très longue durée, qui se sont for­mées et qui se défe­ront. L’his­toire, loin d’être la dis­ci­pline du seul évé­ne­ment, est celle qui sait manier toutes les durées à la fois — et c’est pour­quoi elle peut ser­vir de langue com­mune aux sciences sociales, plu­tôt que de pro­vince annexée.

L’ar­ticle fixe le voca­bu­laire qui fera for­tune : l’é­vé­ne­men­tiel, la conjonc­ture, la struc­ture ; le temps court, « la plus capri­cieuse, la plus trom­peuse des durées » ; et cette longue durée dont il fait à la fois un objet et une ascèse. Car c’est bien d’une ascèse qu’il s’a­git : apprendre à pen­ser contre le jour­nal, contre la chro­nique, contre notre appé­tit natu­rel pour le dra­ma­tique. Le temps long ne se donne pas ; il se conquiert sur la pente de l’es­prit, qui va spon­ta­né­ment à l’écume.

La véri­té du livre

On parle tou­jours de la théo­rie ; il fau­drait par­ler davan­tage du regard. Car La Médi­ter­ra­née n’est pas un trai­té, c’est une des­crip­tion du monde, et l’une des plus amples jamais ten­tées. Rou­vrir la pre­mière par­tie, c’est retrou­ver un plai­sir de lec­ture qui doit peu aux concepts et beau­coup à une prose d’é­cri­vain — nour­rie de géo­graphes, de voya­geurs, de roman­ciers, et ser­vie par un sens du détail concret qui rap­pelle les meilleurs récits de voyage.

Brau­del com­mence par les mon­tagnes, et c’est déjà un ren­ver­se­ment : la Médi­ter­ra­née des cartes pos­tales est un rivage, la sienne est d’a­bord une cou­ronne de reliefs. Atlas, sier­ras ibé­riques, Apen­nin, Alpes dina­riques, Tau­rus, mon­tagnes du Liban : par­tout, sur­plom­bant les eaux tièdes, un monde ver­ti­cal, pauvre, archaïque, fabrique inépui­sable d’hommes. Les mon­tagnes sont les réser­voirs démo­gra­phiques de la mer : elles déversent vers les plaines et les villes leurs ber­gers, leurs col­por­teurs, leurs sol­dats, leurs nour­rices, leurs ban­dits. Le mon­ta­gnard des­cend, se loue, se bat, revient ou ne revient pas. Sans cette res­pi­ra­tion ver­ti­cale, rien ne s’ex­plique : ni les armées, ni les grands tra­vaux, ni le peu­ple­ment des plaines.

Car les plaines, autre para­doxe, sont des conquêtes tar­dives. Maré­ca­geuses, palu­déennes, dan­ge­reuses, elles ont dû être gagnées mètre par mètre, drai­nées, assai­nies, plan­tées — tra­vail de siècles, œuvre de capi­taux et de cor­vées, que le livre suit dans la plaine du Pô, dans la Mitid­ja algé­roise, dans les cam­pagnes de Valence. La richesse médi­ter­ra­néenne est une richesse construite, arra­chée, tou­jours révo­cable. Puis viennent les îles, mondes à part, conser­va­toires et car­re­fours à la fois, archaïques par leur iso­le­ment et cos­mo­po­lites par leurs ports ; les pénin­sules, qui sont comme des conti­nents minia­tures ; et la mer elle-même, qui n’est pas une mais plu­rielle — un cha­pe­let de bas­sins que relient des détroits, cha­cun avec ses vents, ses sai­sons, ses peurs.

Et sur tout cela, le mou­ve­ment. La plus grande beau­té du livre est sans doute là : cette Médi­ter­ra­née n’est jamais un pay­sage, tou­jours une cir­cu­la­tion. Routes de mer et routes de terre, cabo­tage obs­ti­né des petites barques qui font vivre les côtes, cara­vanes qui cousent la mer au désert et pro­longent Alexan­drie jus­qu’à Ispa­han, mule­tiers des Alpes, foires, relais, cara­van­sé­rails — le lec­teur de ce blog recon­naî­tra là un monde fami­lier. Les villes enfin, reines de l’es­pace : Venise, Gênes, Raguse, Istan­bul, Alger la cor­saire, Séville l’at­lan­tique, cha­cune tenant un réseau comme une arai­gnée sa toile. La dis­tance est le per­son­nage secret de toutes ces pages : Brau­del cal­cule sans cesse des durées de tra­jet, des vitesses de nou­velles, des retards de cour­riers. L’es­pace du XVIe siècle se mesure en semaines, et cette len­teur n’est pas une anec­dote — elle est la tex­ture même de la vie, ce qui fait qu’un empire s’es­souffle à se gou­ver­ner et qu’une flotte arrive tou­jours trop tard.

Un mot encore sur la matière humaine de ces pages. On a accu­sé cette his­toire d’é­cra­ser les hommes sous les struc­tures ; c’est mal la lire. Elle est pleine d’hommes — mais d’hommes sans nom. Le ber­ger trans­hu­mant, le rameur de galère, le mar­chand juif chas­sé d’Es­pagne qui recom­mence à Salo­nique ou à Raguse, le morisque expul­sé, le rené­gat qui refait sa vie à Alger, le pay­san endet­té, l’é­mi­grant : tout un peuple ano­nyme cir­cule dans le livre, et c’est pour lui, au fond, que la longue durée a été inven­tée. L’his­toire évé­ne­men­tielle ne connais­sait que ceux qui signent. Le temps long est la seule durée où les sans-archives laissent une trace : dans les prix, dans les routes, dans les pay­sages, dans les tech­niques. Il y a une jus­tice du temps long, et elle n’est pas la moindre rai­son de son succès.

Une prose de plein vent

Il faut s’ar­rê­ter un ins­tant sur ce qu’on néglige tou­jours chez les his­to­riens : la phrase. Car si La Médi­ter­ra­née a conquis des lec­teurs bien au-delà du métier, ce n’est pas seule­ment par la force de sa thèse — c’est parce que le livre est écrit, au sens plein, par un écri­vain qui s’i­gno­rait à peine.

La prose de Brau­del a des traits recon­nais­sables entre mille. D’a­bord le concret : il ne parle jamais du com­merce sans nom­mer les mar­chan­dises — le blé, le sel, le poivre, les cuirs, la soude, les draps —, jamais des routes sans don­ner les étapes, jamais des navires sans leur ton­nage. Cette maté­ria­li­té obs­ti­née, héri­tée des géo­graphes et des éco­no­mistes, pro­duit un effet lit­té­raire puis­sant : le pas­sé cesse d’être une idée, il retrouve du poids, de l’o­deur, du grain. Ensuite le mou­ve­ment : ses phrases avancent volon­tiers par accu­mu­la­tions, par vagues suc­ces­sives, imi­tant sans le vou­loir la houle qu’elles décrivent ; il aime les énu­mé­ra­tions qui donnent le ver­tige de l’in­ven­taire, les cas­cades de noms de lieux qui sont déjà des voyages. Enfin la pré­sence de l’au­teur : contre toutes les conve­nances du genre, Brau­del dit je, avoue ses pré­fé­rences, ses doutes, ses ten­dresses — pour les mon­ta­gnards, pour Raguse, pour les petites barques du cabo­tage. La science y perd peut-être en froi­deur ; le livre y gagne une cha­leur qui ne s’est pas refroi­die en trois quarts de siècle.

On a rap­pro­ché cette écri­ture de celle des roman­ciers, et Brau­del lui-même ne détes­tait pas la com­pa­rai­son : il admi­rait la lit­té­ra­ture, citait les voya­geurs, les mémo­ria­listes, les poètes, et tenait qu’un his­to­rien inca­pable d’in­té­res­ser était un his­to­rien incom­plet. De fait, sa Médi­ter­ra­née s’ap­pa­rente à ces grandes proses des­crip­tives qui débordent leur dis­ci­pline — celles des natu­ra­listes du XIXe siècle, celles des géo­graphes de plein vent. Elle a vieilli comme vieillissent les clas­siques : cer­taines de ses don­nées sont péri­mées, aucune de ses pages n’est morte. On peut la relire pour ses seules des­crip­tions comme on relit un récit de voyage, en sau­tant les courbes de prix, et c’est un des rares livres savants dont on puisse dire cela sans lui man­quer de respect.

Ce style était aus­si une poli­tique. Écrire l’his­toire pro­fonde exi­geait d’in­ven­ter une langue pour des phé­no­mènes sans témoins et sans dates — com­ment racon­ter la lente conquête d’une plaine, la dérive sécu­laire d’une route ? Le récit clas­sique, taillé pour les actions et les acteurs, n’y suf­fi­sait pas. Brau­del a bri­co­lé, avec le pré­sent de des­crip­tion, la méta­phore géo­lo­gique et marine, l’i­mage insis­tante des eaux pro­fondes et des sur­faces agi­tées, une rhé­to­rique du temps long qui a fait école jusque dans le jour­na­lisme. Chaque fois qu’un édi­to­ria­liste dis­tingue aujourd’­hui les ten­dances de fond et les remous de l’ac­tua­li­té, il parle brau­dé­lien sans le savoir, comme M. Jour­dain fai­sait de la prose.

Le patron et l’empire

Après 1949, Brau­del devient autre chose qu’un his­to­rien : une ins­ti­tu­tion. Élu au Col­lège de France dès 1949, il prend en 1956, à la mort de Febvre, la direc­tion des Annales et celle de la VIe sec­tion de l’É­cole pra­tique des hautes études, qu’il trans­for­me­ra en machine de guerre des sciences sociales — elle devien­dra l’É­cole des hautes études en sciences sociales. En 1962, il fonde la Mai­son des sciences de l’homme, bou­le­vard Ras­pail, pour loger sous un même toit his­to­riens, éco­no­mistes, socio­logues, anthro­po­logues. Pen­dant vingt ans, rien ne se fait dans les sciences humaines fran­çaises sans pas­ser par ce Lor­rain mas­sif que ses adver­saires com­parent à un monarque et ses fidèles à un patron de barque, atten­tif à son équipage.

Sous son règne, l’é­cole des Annales impose ses objets — les prix, les cli­mats, les popu­la­tions, les men­ta­li­tés — et forme la géné­ra­tion qui va occu­per le ter­rain : Le Roy Ladu­rie et son immense thèse sur les pay­sans du Lan­gue­doc, Duby, Le Goff, Fer­ro, tant d’autres. L’his­toire quan­ti­ta­tive triomphe, les ordi­na­teurs entrent aux archives, les courbes rem­placent les batailles. Brau­del lui-même pour­suit son œuvre propre avec la tri­lo­gie Civi­li­sa­tion maté­rielle, éco­no­mie et capi­ta­lisme (ache­vée en 1979), où il élar­git la méthode médi­ter­ra­néenne au monde entier, entre le XVe et le XVIIIe siècle. Il y super­pose de nou­veau trois étages : la vie maté­rielle, cette épais­seur des gestes quo­ti­diens — le pain, le riz, le maïs, les mai­sons, les cos­tumes, les outils — qui change à peine en trois siècles ; l’é­co­no­mie de mar­ché, ses bou­tiques, ses foires, ses bourses ; et tout en haut, le capi­ta­lisme, qu’il défi­nit à contre-cou­rant comme l’é­tage des grands pré­da­teurs, le domaine du mono­pole et du contre-mar­ché. De cette fresque sort aus­si le concept d’é­co­no­mie-monde, ces vastes espaces orga­ni­sés autour d’une ville domi­nante — Venise, Anvers, Gênes, Amster­dam, Londres —, que Wal­ler­stein sys­té­ma­ti­se­ra et que tant de géo­po­li­to­logues recycleront.

L’in­fluence déborde les fron­tières. Tra­duite en anglais au début des années soixante-dix, La Médi­ter­ra­née devient un livre-monde : les his­to­riens de l’o­céan Indien, de l’At­lan­tique, de la Bal­tique, de la mer de Chine se mettent à écrire des Médi­ter­ra­nées de sub­sti­tu­tion, et l’his­toire glo­bale d’au­jourd’­hui, celle des connexions et des cir­cu­la­tions, des­cend en droite ligne de ce livre écrit dans un camp de pri­son­niers. Il n’est pas jus­qu’aux roman­ciers et aux essayistes qui ne s’en emparent : une cer­taine manière contem­po­raine d’é­crire la mer — inven­taires, strates, temps emboî­tés — vient de lui autant que d’Homère.

Les revers du temps long

Aucune conquête intel­lec­tuelle ne reste sans contre-attaque, et celle-ci vint de par­tout — ce qui est, pour une œuvre, la meilleure preuve d’existence.

La pre­mière cri­tique visa la place des hommes. Une his­toire où le cli­mat, le relief et les prix com­mandent, où les indi­vi­dus passent comme des lucioles, ne risque-t-elle pas de deve­nir un déter­mi­nisme, une géo­gra­phie fata­liste où la liber­té humaine n’a plus de rôle ? Brau­del s’en est défen­du, avec plus ou moins de bon­heur : il plai­dait que la longue durée n’a­bo­lit pas la liber­té, qu’elle en des­sine seule­ment les limites — l’homme fait ce qu’il peut à l’in­té­rieur de ce que le monde lui per­met. Reste que sa Médi­ter­ra­née est une école de modes­tie, et que cer­tains lec­teurs, for­més à croire que les hommes font l’his­toire, sor­tirent du livre avec le sen­ti­ment d’une pri­son aux murs admi­rables. Le phi­lo­sophe Paul Ricoeur, qui consa­cra au livre des pages péné­trantes, fit remar­quer autre chose : que Brau­del, tout en congé­diant le récit, en avait écrit un, immense — celui du déclin d’une mer —, et que son vrai héros, la Médi­ter­ra­née, se com­por­tait dans le livre comme un per­son­nage de roman, avec sa jeu­nesse, son apo­gée et sa sor­tie de scène. Le contemp­teur de l’his­toire-récit avait com­po­sé, sans se l’a­vouer, le plus grand récit de sa génération.

La deuxième cri­tique fut tech­nique, et elle por­ta. Les trois étages du temps, si beaux sur le plan, com­mu­niquent mal dans le livre : on ne voit pas tou­jours com­ment la géo­gra­phie pro­fonde pro­duit les conjonc­tures, ni com­ment les conjonc­tures expliquent les évé­ne­ments. Chaque par­tie vit sa vie, et la troi­sième — l’his­toire évé­ne­men­tielle que Brau­del écri­vit par devoir, en s’ex­cu­sant presque — res­semble par endroits à ce qu’il com­bat­tait. L’his­to­rien amé­ri­cain J.H. Hex­ter, dans un essai res­té fameux, s’a­mu­sa de ce para­doxe : le livre jux­ta­pose les durées plus qu’il ne les arti­cule. Brau­del lui-même, avec la loyau­té bour­rue qui était la sienne, en conve­nait à moitié.

Puis vint la revanche de ce qu’on avait enter­ré. À la fin des années soixante-dix, Law­rence Stone diag­nos­ti­qua un retour du récit ; les micro-his­to­riens ita­liens — Ginz­burg en tête, avec son meu­nier friou­lan lec­teur de cos­mo­go­nies inter­dites — démon­trèrent qu’un seul homme obs­cur, sai­si dans les archives d’un pro­cès, pou­vait éclai­rer une époque autant qu’une courbe de prix ; l’his­toire des men­ta­li­tés glis­sa vers l’in­di­vi­duel, le bio­gra­phique revint, et jus­qu’à l’é­vé­ne­ment, réha­bi­li­té comme fait social total. La longue durée ces­sa d’être un dogme pour rede­ve­nir ce qu’elle aurait tou­jours dû être : un ins­tru­ment par­mi d’autres, une focale dans le sac du pho­to­graphe. On pour­rait dire que Brau­del a gagné en per­dant : plus per­sonne n’é­crit sous son auto­ri­té, mais plus per­sonne n’é­crit comme si les tem­po­ra­li­tés mul­tiples n’exis­taient pas. Même la bio­gra­phie la plus clas­sique doit aujourd’­hui rendre des comptes aux struc­tures ; même l’his­toire d’une bataille doit dire ce que la bataille doit aux blés, aux vents et aux mon­naies. Les concepts vrai­ment vic­to­rieux sont ceux qui deviennent invisibles.

Une der­nière réserve, plus tar­dive, mérite d’être dite ici, sur ce blog tour­né vers les rives orien­tales : la Médi­ter­ra­née de Brau­del, si ample soit-elle, reste vue majo­ri­tai­re­ment depuis le nord et l’ouest. Les archives otto­manes, alors peu acces­sibles, y pèsent moins que celles de Siman­cas ou de Venise ; l’is­lam y est pré­sent, mas­si­ve­ment, mais sou­vent à tra­vers les yeux des consuls et des espions chré­tiens. Brau­del en avait conscience et le regret­tait. Il fit d’ailleurs plus que le regret­ter : dès les années cin­quante, il encou­ra­gea et publia les tra­vaux de l’his­to­rien turc Ömer Lüt­fi Bar­kan sur les registres fis­caux otto­mans, pres­sen­tant que la moi­tié man­quante de son tableau dor­mait dans les archives d’Is­tan­bul ; la seconde édi­tion de 1966 inté­gra ce que ces recherches avaient déjà exhu­mé — recen­se­ments, prix, popu­la­tions de l’empire du Grand Sei­gneur — et rééqui­li­bra sen­si­ble­ment la balance. Il aimait à dire que la Médi­ter­ra­née du XVIe siècle vivait au rythme de ses deux empires comme un corps de ses deux pou­mons, et que l’his­to­rien futur, mieux armé que lui en langues orien­tales, écri­rait un jour le livre symé­trique du sien, vu d’Is­tan­bul. Les his­to­riens turcs, arabes, israé­liens qui ont depuis rou­vert le dos­sier — sur les registres d’Is­tan­bul, sur les tri­bu­naux du Caire, sur les docu­ments de la Geni­za pour les siècles anté­rieurs — n’ont pas ren­ver­sé le tableau : ils l’ont com­plé­té, et le plus sou­vent en brau­dé­liens, avec les outils du maître retour­nés vers les rives qu’il connais­sait le moins. Il y a une manière d’hom­mage dans cette correction.

L’I­den­ti­té de la France, et la fin

Les der­nières années de Brau­del furent celles d’un retour au pays natal. Après avoir don­né une mer au monde, le vieil homme entre­prit de faire pour la France ce qu’il avait fait pour la Médi­ter­ra­née : une his­toire par les pro­fon­deurs, com­men­çant par l’es­pace et les vil­lages, remon­tant vers les hommes, remet­tant l’é­vé­ne­ment à sa place. L’I­den­ti­té de la France, dont il ne put ache­ver que les pre­miers volumes, parut en 1986, quelques mois après sa mort. On y retrouve la manière — la géo­gra­phie d’a­bord, les routes, les pays minus­cules dont la France est la mosaïque, la démo­gra­phie, l’é­co­no­mie pay­sanne —, et quelque chose de plus tendre aus­si : le fils de Lumé­ville y règle sa dette envers la Lor­raine des ver­gers, envers ce monde rural englou­ti dont il savait qu’il avait été, des siècles durant, la vraie sub­stance du pays. Le théo­ri­cien du temps long finis­sait par où il avait com­men­cé : un vil­lage de la Meuse.

Les hon­neurs vinrent tard et en cor­tège. L’A­ca­dé­mie fran­çaise l’é­lit en 1984 — lui qui avait été refu­sé jadis à l’a­gré­ga­tion des grandes chaires pari­siennes, et dont la thèse avait paru mons­trueuse. Et puis il y eut Châ­teau­val­lon, en octobre 1985 : trois jour­nées de ren­contres orga­ni­sées autour de lui, près de Tou­lon, face à sa mer. Des his­to­riens du monde entier, des jour­na­listes, des camé­ras. Le vieil homme de quatre-vingt-trois ans y don­na une der­nière leçon publique, et le choix du sujet était un sou­rire : le siège de Tou­lon en 1707 — un évé­ne­ment, un vrai, avec canons et assauts, qu’il démon­ta pièce à pièce pour mon­trer tout ce qu’un évé­ne­ment char­rie de temps long, les routes des armées, les blés, la mer, les siècles accu­mu­lés der­rière une seule année. Le contemp­teur de l’é­vé­ne­men­tiel prou­vait, en guise d’a­dieu, qu’il aurait été le plus grand des his­to­riens-conteurs s’il n’a­vait choi­si d’être autre chose. Cinq semaines plus tard, le 27 novembre 1985, il mou­rait dans sa mai­son de Haute-Savoie, loin de toutes les mers, sa der­nière page de L’I­den­ti­té de la France res­tée en chantier.

Les vies du livre

Un mot enfin sur le des­tin maté­riel de l’ou­vrage, car les grands livres ont une bio­gra­phie, et celle de La Médi­ter­ra­née éclaire son auteur. L’é­di­tion de 1949 était un pavé aus­tère, mal impri­mé dans la pénu­rie d’a­près-guerre, tiré modes­te­ment ; elle mit des années à s’im­po­ser, por­tée par le bouche-à-oreille du métier plus que par le public. En 1966, Brau­del don­na une seconde édi­tion pro­fon­dé­ment rema­niée, en deux volumes, enri­chie de cartes, de gra­phiques et de vingt ans de tra­vaux — les siens et ceux de ses élèves. C’est cette ver­sion que nous lisons, et elle dit quelque chose d’es­sen­tiel de l’homme : à soixante-quatre ans, cou­vert de gloire, il avait réécrit son chef-d’œuvre comme un chan­tier tou­jours ouvert, ajou­tant, cor­ri­geant, dis­cu­tant ses propres thèses. Il tenait qu’un livre d’his­toire est un état pro­vi­soire du savoir, et il trai­ta le sien en consé­quence, sans piété.

Puis vint la tra­duc­tion anglaise, au début des années soixante-dix, dans la belle ver­sion de Siân Rey­nolds, et avec elle la seconde car­rière du livre : mon­diale, celle-là. Les his­to­riens anglo-saxons, qui culti­vaient d’autres tra­di­tions, décou­vrirent avec des sen­ti­ments mêlés ce monu­ment venu de France ; les comptes ren­dus furent des évé­ne­ments en soi, et le monde brau­dé­lien devint un objet d’é­tude, de fas­ci­na­tion et de contro­verse bien au-delà des études médi­ter­ra­néennes. Des revues por­tèrent son nom, des centres de recherche aus­si, de Bin­gham­ton à São Pau­lo — juste retour vers le Bré­sil des années d’apprentissage.

Le plus signi­fi­ca­tif est peut-être la pos­té­ri­té par contes­ta­tion. Quand deux his­to­riens d’Ox­ford, Per­egrine Hor­den et Nicho­las Pur­cell, publièrent en 2000 leur propre somme sur la mer inté­rieure, The Cor­rup­ting Sea, ils la conçurent expli­ci­te­ment comme une reprise du dos­sier brau­dé­lien : autre échelle — trois mil­lé­naires —, autre focale — les micro-régions, la frag­men­ta­tion, la connec­ti­vi­té —, mais même convic­tion que la Médi­ter­ra­née consti­tue un objet d’his­toire à part entière, et même ambi­tion de la sai­sir par ses struc­tures plu­tôt que par ses gloires. Un demi-siècle après sa paru­tion, le livre de 1949 res­tait le point de départ obli­gé, celui qu’on pro­longe ou qu’on conteste mais qu’on ne contourne pas. Il en va ain­si des œuvres fon­da­trices : elles ne sont pas dépas­sées, elles sont habi­tées — on y ajoute des étages, on en refait les cloi­sons, on ne quitte pas la maison.

Lire Brau­del depuis la rive

Reste la ques­tion qui inté­resse le voya­geur plus que l’u­ni­ver­si­taire : que fait-on de Brau­del aujourd’­hui, un livre à la main, sur un quai de Raguse deve­nue Dubrov­nik, dans une ruelle de Gala­ta, sur le port de Mahdia ?

D’a­bord ceci : on voit mieux. Brau­del est un cor­rec­teur d’op­tique. Il par­ta­geait avec les meilleurs écri­vains voya­geurs une convic­tion simple : que le monde visible est un texte, et que la plu­part des pas­sants le tra­versent sans le lire. Sa Médi­ter­ra­née est, entre autres choses, un manuel de déchif­fre­ment — le plus copieux jamais écrit pour cette mer. Le regard ordi­naire du voya­geur va aux monu­ments, c’est-à-dire aux évé­ne­ments pétri­fiés — cette mos­quée date d’un sul­tan, ce bas­tion d’un siège. Le regard brau­dé­lien va der­rière : à la ter­rasse culti­vée qui a deman­dé six siècles, au che­min mule­tier qui double la route côtière, à l’é­tal du mar­ché où le blé, l’huile et le pois­son séché conti­nuent une his­toire de trois mille ans. Il apprend à lire un pay­sage comme une archive et un menu comme un docu­ment. Qui­conque a pris l’ha­bi­tude de ce regard ne voyage plus jamais tout à fait pareil : les lieux cessent d’être des décors pour deve­nir des durées, et le pré­sent le plus banal — un fer­ry, un entre­pôt, une file de camions au débar­ca­dère — se met à res­sem­bler à ce qu’il est, le der­nier état d’un très vieux mouvement.

Ensuite, Brau­del a engen­dré une des­cen­dance lit­té­raire qui compte pour beau­coup dans la façon dont on écrit la mer inté­rieure. Quand Pre­drag Mat­ve­je­vić com­pose son Bré­viaire médi­ter­ra­néen — ce livre-inven­taire qui recense les ports, les vents, les phares, les mots de la mer comme on égrène un cha­pe­let —, c’est à une Médi­ter­ra­née brau­dé­lienne qu’il donne une forme poé­tique : une mer défi­nie par ses marges, ses cir­cu­la­tions et ses sédi­ments plu­tôt que par ses héros. Et lorsque Nico­las Bou­vier, tra­ver­sant l’A­na­to­lie dans sa Fiat sur­char­gée, note les prix des chambres, la vitesse des camions, l’é­tat des routes et la qua­li­té du thé selon les pro­vinces, il pra­tique sans le dire une géo­his­toire de poche : l’at­ten­tion aux struc­tures maté­rielles du voyage, aux durées cachées sous l’a­nec­dote. Le temps long a quit­té les thèses pour pas­ser dans les car­nets, et c’est sans doute la plus sûre de ses victoires.

Enfin, il y a l’u­sage intime. Nous vivons sous un régime d’é­cume : des nou­velles par mil­liers, des indi­gna­tions de soixante-douze heures, un pré­sent per­pé­tuel qui se prend pour de l’his­toire. Brau­del, lu aujourd’­hui, agit comme un contre­poi­son. Non qu’il invite au désen­ga­ge­ment — l’homme fut tout sauf indif­fé­rent à son siècle —, mais il rap­pelle qu’il existe plu­sieurs hor­loges, et que la plus bruyante est rare­ment la plus juste. Devant chaque effon­dre­ment annon­cé, chaque tour­nant déci­sif pro­cla­mé, le lec­teur de Brau­del a appris à deman­der : à quelle pro­fon­deur cela se passe-t-il ? Est-ce le vent, la houle, ou la marée ? La ques­tion ne dis­pense pas d’a­gir ; elle dis­pense de trem­bler à contretemps.

Le vieux pri­son­nier de Lübeck, qui écri­vait une mer pour ne pas entendre les com­mu­ni­qués, nous a légué exac­te­ment cela : une méthode pour tenir dans le vacarme. Sur les quais d’au­jourd’­hui, entre deux conte­neurs, la Médi­ter­ra­née conti­nue son tra­vail sécu­laire — mêler, trans­por­ter, user, recom­men­cer. Il suf­fit de res­ter un moment à regar­der l’eau contre la pierre du môle. Elle fai­sait ce bruit-là sous Phi­lippe II. Elle le fera encore quand nos évé­ne­ments seront deve­nus, à leur tour, de l’é­cume sèche au bas d’une page.

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Trois objets dans la pyra­mide de Khéops

Trois objets dans la pyra­mide de Khéops

Les reliques de Khéops

Trois objets dans la pyramide

Trois objets dans la pyra­mide de Khéops

Un cro­chet de cuivre, une boule de pierre, un frag­ment de cèdre : le seul butin jamais tiré de l’in­té­rieur de la Grande Pyra­mide. Récit d’une dis­per­sion qui va d’une nuit de 1872, à la bou­gie, jus­qu’à une boîte à cigares oubliée dans les réserves d’un musée écossais.


On ima­gine tou­jours l’in­té­rieur d’une pyra­mide comme un lieu plein. Les gra­vures roman­tiques nous ont habi­tués aux salles encom­brées d’or, aux coffres, aux sar­co­phages ruis­se­lants, aux amu­lettes semées sur le dal­lage. La réa­li­té de la pyra­mide de Khéops est d’une autre nature, et bien plus dif­fi­cile à admettre : c’est un immense volume de cal­caire qua­si­ment vide. Six mil­lions de tonnes de pierre mon­tées sur un peu moins de cent qua­rante mètres, le plus grand tom­beau jamais construit par une main humaine, et à l’in­té­rieur presque rien. Le sar­co­phage de gra­nit de la chambre du Roi est nu, ébré­ché, sans cou­vercle. Aucune momie. Aucun mobi­lier funé­raire. Aucune ins­crip­tion dans les salles prin­ci­pales. On y entre comme dans une caisse dont on aurait tout reti­ré, et l’on res­sort avec la sen­sa­tion curieuse d’a­voir visi­té une absence.

De cette masse close, en qua­rante-cinq siècles, il n’est sor­ti que trois objets. Non pas trois tré­sors — trois pau­vre­tés. Un petit cro­chet de cuivre ver­di, une boule de pierre dure grosse comme un poing d’en­fant, et un mor­ceau de bois de cèdre pas plus long que la main. On les appelle les reliques Dixon, du nom de l’in­gé­nieur qui les a extraites en 1872. Ce sont les seuls arte­facts jamais recueillis à l’in­té­rieur de la Grande Pyra­mide, et leur his­toire, depuis cette décou­verte, res­semble moins à une enquête archéo­lo­gique qu’à un roman d’ob­jets éga­rés : dis­per­sés le soir même de leur trou­vaille, per­dus, retrou­vés, reper­dus, et l’un d’eux exhu­mé pour de bon en 2020 d’une boîte à cigares mal clas­sée, à Aber­deen, dans le mau­vais tiroir d’un musée.

1872, à la bougie

Il faut se figu­rer la scène telle qu’elle a dû être. Wayn­man Dixon est un ingé­nieur bri­tan­nique, envoyé en Égypte pour des tra­vaux, et gagné par la fièvre pyra­mi­dale qui sai­sit alors une par­tie de la bonne socié­té vic­to­rienne. Cette fièvre a un foyer : l’as­tro­nome écos­sais Charles Piaz­zi Smyth, qui vient de pas­ser des mois à mesu­rer la pyra­mide sous toutes ses cou­tures, per­sua­dé d’y lire un sys­tème d’u­ni­tés révé­lé, une pro­phé­tie chif­frée, une géo­mé­trie divine cachée dans les pro­por­tions du monu­ment. On mesure alors la pyra­mide comme d’autres consultent les astres. Piaz­zi Smyth croit avoir iden­ti­fié dans le monu­ment une uni­té de lon­gueur sacrée, le « pouce pyra­mi­dal », d’où il tire des cal­culs sur l’his­toire du monde et l’a­ve­nir de l’hu­ma­ni­té ; il publie des volumes entiers de tableaux, de moyennes et de coïn­ci­dences numé­riques. Cette pyra­mi­do­lo­gie, aujourd’­hui ran­gée par­mi les curio­si­tés de l’es­prit vic­to­rien, n’é­tait pas une lubie mar­gi­nale : elle mobi­li­sait des ingé­nieurs, des astro­nomes, des pas­teurs, tout un monde sérieux per­sua­dé que la pierre gar­dait un mes­sage chif­fré. Dixon appar­tient à cette mou­vance ; c’est même pour véri­fier cer­taines mesures qu’il se trouve, en sep­tembre 1872, à l’in­té­rieur, dans la chambre dite « de la Reine ». Il faut rete­nir ce para­doxe : les trois seuls objets jamais tirés de la Grande Pyra­mide l’ont été non par un archéo­logue en quête du pas­sé, mais par un homme venu confir­mer une pro­phé­tie mathé­ma­tique. Il cher­chait des chiffres ; il a trou­vé des choses.

Cette chambre est une petite salle au cœur de la masse, plus bas et plus modeste que la chambre du Roi. Dixon y remarque, sur les parois nord et sud, des fis­sures qui n’ont l’air de rien. Un simple jeu dans le cal­caire. Mais l’homme est métho­dique : il glisse un fil de fer dans un joint de la maçon­ne­rie et sent que, der­rière, ça sonne creux. Il y a du vide. Avec l’aide de son ami le doc­teur James Grant — un méde­cin d’A­ber­deen ren­con­tré en Égypte, cama­rade d’ex­plo­ra­tion —, il attaque la paroi au ciseau. Sous les coups, la pierre cède et révèle l’en­trée d’un conduit étroit qui s’en­fonce dans le mur avant de remon­ter en biais vers le haut. Cher­chant symé­tri­que­ment sur la paroi oppo­sée, il en trouve un second. Deux conduits, un au nord, un au sud, murés depuis tou­jours, que per­sonne n’a­vait ouverts depuis que les ouvriers de Khéops avaient scel­lé la chambre.

Une bou­gie appro­chée de l’un des ori­fices vacille : il y a un cou­rant d’air. Dixon intro­duit une longue tige dans le boyau et fouille à l’a­veugle le gra­vier qui s’y est accu­mu­lé. Il en ramène trois choses. Un petit cro­chet de métal, une boule de pierre, et un frag­ment de bois qu’il décrit lui-même comme « sem­blable à du cèdre ». Trois objets dans le noir, au bout d’une baguette, tirés d’un conduit que nul n’a­vait rou­vert depuis l’An­cien Empire. On a peine à ima­gi­ner le silence de ce moment-là, et la lueur jaune de la flamme sur ces trois débris qui n’a­vaient l’air d’être rien.

La trou­vaille fait aus­si­tôt du bruit. La revue Nature la signale, un jour­nal illus­tré lon­do­nien la com­mente. Le ver­dict de l’é­poque est pru­dent et, au fond, juste : ces objets res­semblent à des ins­tru­ments de chan­tier, des « poids et mesures » des bâtis­seurs. La boule aurait ser­vi de masse ou de contre­poids, le cro­chet et la baguette auraient été des outils. Rien de mys­tique là-dedans, mal­gré le décor. Sim­ple­ment les affaires de tra­vail d’hommes qui mon­taient des blocs, oubliées ou tom­bées dans un conduit voi­ci quatre mille ans. Ce qui est ver­ti­gi­neux, ce n’est pas la valeur des objets — elle est nulle. C’est leur posi­tion. Ils gisaient dans un espace fer­mé depuis la construc­tion. S’ils sont ce qu’ils paraissent, ils forment une cap­sule invo­lon­taire du chan­tier lui-même, la trace directe des ouvriers, et non le rebut d’un pillard venu long­temps après.

Des conduits qui ne mènent nulle part

Il faut s’ar­rê­ter un ins­tant sur ces conduits, car c’est d’eux que dépend tout le sens de la décou­verte. On les appelle par com­mo­di­té « conduits d’aé­ra­tion », mais c’est un abus de lan­gage qui prête à sou­rire : ils n’aèrent rien du tout. Ceux de la chambre du Roi, plus haut, débouchent bien à l’air libre sur les faces de la pyra­mide. Ceux de la chambre de la Reine, eux, sont d’une autre espèce. Ils s’en­foncent dans la masse, montent en pente raide, et s’ar­rêtent. Ils ne res­sortent nulle part. Et sur­tout, à leur base, ils avaient été bou­chés, lais­sés invi­sibles der­rière la paroi lisse de la chambre. C’est pour­quoi per­sonne ne les avait jamais vus avant que Dixon ne perce le mur.

Cette par­ti­cu­la­ri­té change tout. Les grandes gale­ries de la pyra­mide ont été for­cées, tra­ver­sées, pillées dès l’An­ti­qui­té ; au IXᵉ siècle, le calife al-Ma’­mun aurait fait per­cer, à coups de feu et de vinaigre sur le cal­caire, un tun­nel qui rejoi­gnit les cou­loirs inté­rieurs et qui sert encore aujourd’­hui d’en­trée aux visi­teurs. La légende veut qu’il ait espé­ré des tré­sors et n’ait trou­vé qu’un sar­co­phage vide ; l’his­toire, plus pro­saïque, sug­gère que le tom­beau avait déjà été visi­té et vidé bien avant lui, sans doute au terme de l’An­cien Empire, quand l’au­to­ri­té royale s’ef­fon­dra et que les nécro­poles furent livrées aux pilleurs. Tout ce qui était acces­sible a donc été fouillé, vidé, retour­né, et l’on ne sau­ra jamais ce que la chambre du Roi conte­nait vrai­ment. Le vide de la Grande Pyra­mide n’est pas un vide d’o­ri­gine : c’est le vide lais­sé par qua­rante siècles de mains cupides. Mais les conduits de la chambre de la Reine, scel­lés à leurs deux extré­mi­tés, avaient échap­pé à cette longue pré­da­tion. Ce que Dixon en a tiré n’a­vait donc pu y être dépo­sé qu’au moment de la construc­tion, ou peu s’en faut. C’est ce qui donne à ces trois riens leur poids déme­su­ré : ils sont peut-être les seuls objets de la pyra­mide à n’a­voir jamais été tou­chés par une main d’in­trus, du jour où on a fer­mé la chambre jus­qu’au ciseau de l’in­gé­nieur victorien.

On sau­ra plus tard que ces conduits gar­daient d’autres sur­prises, et qu’ils n’a­vaient pas fini de résis­ter aux curieux — mais j’y viendrai.

La dis­per­sion

Ce qui arrive ensuite tient de la mal­adresse la plus ordi­naire, celle qui perd tant de choses. Au lieu de res­ter ensemble, les trois objets se séparent aus­si­tôt. Dixon garde pour lui la boule et le cro­chet. Grant emporte le mor­ceau de bois. On se par­tage le butin entre amis, sans y voir malice, comme on se par­ta­ge­rait des cailloux ramas­sés sur une plage. Per­sonne, sur le moment, ne se dit qu’il fau­drait tenir ces choses ensemble, les inven­to­rier, les confier à une ins­ti­tu­tion. Elles quittent l’É­gypte, fran­chissent la Médi­ter­ra­née, et se dis­solvent dans la vie pri­vée de deux familles britanniques.

Puis elles dis­pa­raissent des radars. Pen­dant près d’un siècle, plus per­sonne ne sait très bien où elles sont. Les éru­dits qui s’in­té­ressent à la Grande Pyra­mide en connaissent l’exis­tence par les articles de 1872, mais les objets eux-mêmes se sont éva­nouis dans des vitrines de salon, des car­tons de suc­ces­sion, des tiroirs. Il fau­dra, dans les années 1990, la téna­ci­té d’un cher­cheur — Robert Bau­val — pour retrou­ver leur trace et remettre la main sur la boule et le cro­chet. Ceux-là finissent par gagner le Bri­tish Museum, où ils sont aujourd’­hui conser­vés, cata­lo­gués, minus­cules et dis­crets par­mi des dizaines de mil­liers de pièces égyp­tiennes. On peut pas­ser devant sans les voir. Rien, à leur aspect, ne signale qu’ils viennent du cœur de la plus célèbre construc­tion de l’humanité.

Le mor­ceau de cèdre, lui, suit un autre che­min, et c’est le plus roma­nesque des trois. Grant était un fils d’A­ber­deen, diplô­mé de son uni­ver­si­té. À sa mort, en 1895, sa col­lec­tion égyp­tienne est léguée à cette uni­ver­si­té. Puis, en 1946, sa fille fait don au musée de l’é­ta­blis­se­ment d’un « frag­ment de cèdre de cinq pouces ». L’ob­jet entre ain­si dans les réserves d’une ins­ti­tu­tion du nord de l’É­cosse — et là, il se perd de nou­veau. Non pas volé, non pas éga­ré au sens strict : sim­ple­ment mal ran­gé. Enre­gis­tré, puis clas­sé au mau­vais endroit, il glisse hors de la mémoire du musée. Pen­dant plus de soixante-dix ans, l’un des trois seuls objets jamais sor­tis de la Grande Pyra­mide dort dans une réserve, à quelques kilo­mètres de la mer du Nord, sans que per­sonne sache qu’il est là.

Une boîte à cigares à Aberdeen

L’af­faire aurait pu en res­ter là indé­fi­ni­ment. Les réserves des musées sont des cime­tières patients, où som­meillent des objets dont plus per­sonne ne connaît la por­tée. Ce qui a rou­vert le dos­sier, c’est un tra­vail obs­cur et méri­toire entre tous : le réco­le­ment, cette véri­fi­ca­tion lente et fas­ti­dieuse par laquelle un musée reprend un à un les objets de ses col­lec­tions pour confron­ter ce qu’il pos­sède à ce que disent ses registres.

En 2020, c’est une conser­va­trice adjointe de l’u­ni­ver­si­té d’A­ber­deen, Abeer Ela­da­ny, qui s’at­telle à cette tâche ingrate. Née en Égypte, ayant tra­vaillé sur des chan­tiers de fouilles dans son pays, elle passe en revue des objets curieu­se­ment ran­gés dans les col­lec­tions asia­tiques du musée — ce qui, pour une égyp­to­logue de for­ma­tion, sonne déjà faux. Par­mi eux, une boîte à cigares. Sur le cou­vercle, un ancien dra­peau égyp­tien. À l’in­té­rieur, non pas un cèdre bien net, mais des frag­ments de bois : le mor­ceau s’é­tait bri­sé, avec le temps, en plu­sieurs éclats.

Elle relève les numé­ros d’in­ven­taire. Elle les recoupe avec les archives égyp­tiennes de l’u­ni­ver­si­té. Et là, tout se met en place d’un coup. Ce paquet de bois cas­sé, ran­gé par erreur avec l’A­sie, n’est autre que la relique Dixon dis­pa­rue depuis 1946 — le frag­ment de cèdre tiré du conduit de la chambre de la Reine près d’un siècle et demi plus tôt. Elle dira, en sub­stance, qu’une fois les numé­ros iden­ti­fiés, elle a su ins­tan­ta­né­ment de quoi il s’a­gis­sait, et que l’ob­jet avait été caché à la vue de tous, dans la mau­vaise collection.

Il y a là une leçon qui déborde l’a­nec­dote. On se repré­sente tou­jours les grandes retrou­vailles archéo­lo­giques comme des scènes de désert, de pelles et de pous­sière, de tombes for­cées. Celle-ci s’est jouée dans le calme d’une réserve écos­saise, entre un registre et une boîte à cigares, grâce à l’œil d’une conser­va­trice qui refu­sait de croire qu’un objet égyp­tien n’a­vait rien à faire au rayon de l’A­sie. L’ob­jet le plus impro­ba­ble­ment pré­cieux qui soit — un débris venu du ventre de la pyra­mide de Khéops — avait tra­ver­sé le XXᵉ siècle enfer­mé dans un conte­nant à cigares, sous un dra­peau. Il n’at­ten­dait que d’être regar­dé par la bonne personne.

Le para­doxe du cèdre

Si la relique per­due valait tant qu’on la retrouve, ce n’est pas seule­ment pour son par­cours. C’est parce que, seule des trois, elle est en matière orga­nique, et donc datable. La pierre et le cuivre ne se datent pas au car­bone 14 ; le bois, si. Retrou­ver le cèdre, c’é­tait retrou­ver la pos­si­bi­li­té de mettre une date sur l’un des objets de la Grande Pyra­mide. On l’a donc fait ana­ly­ser sans tarder.

Le résul­tat a désar­çon­né tout le monde. La data­tion situe le bois entre 3341 et 3094 avant notre ère. Or Khéops a régné aux alen­tours de 2600 avant notre ère. Le cèdre est donc plus vieux que sa pyra­mide de plu­sieurs siècles — cinq, peut-être davan­tage. L’ob­jet cen­sé témoi­gner de la construc­tion pré­cède la construc­tion de l’é­qui­valent d’une quin­zaine de géné­ra­tions. On s’at­ten­dait à une confir­ma­tion ; on a récol­té une énigme supplémentaire.

Les spé­cia­listes d’A­ber­deen ont avan­cé deux expli­ca­tions, qui ne s’ex­cluent pas. La pre­mière tient à l’arbre lui-même. Un cèdre peut vivre très vieux ; le cœur d’un tronc plu­sieurs fois cen­te­naire porte un bois for­mé long­temps avant que l’arbre ne soit abat­tu. Si le frag­ment pro­vient du centre d’un très vieux cèdre, sa date de for­ma­tion peut aisé­ment devan­cer de plu­sieurs siècles son emploi sur le chan­tier. La seconde expli­ca­tion est d’ordre éco­no­mique et cultu­relle. Le bois, en Égypte, était rare et cher. Le pays n’a pas de grandes forêts ; il n’a jamais eu de vrais cèdres. Ces arbres-là pous­saient au Levant, sur les pentes du Liban, et il fal­lait les faire venir par mer, à grands frais, comme un pro­duit de luxe. Un tel bois, une fois arri­vé, on ne le gas­pillait pas : on le gar­dait, on le réem­ployait, on le trans­met­tait. Il n’est pas absurde qu’un mor­ceau de cèdre impor­té ait ser­vi, réser­vé, recou­pé pen­dant des décen­nies avant d’é­chouer, un jour, dans un conduit de la pyramide.

Cette his­toire de bois pré­cieux venu du Liban donne au frag­ment une réso­nance qui dépasse l’a­nec­dote de data­tion. C’est la même matière, le cèdre impor­té, qui a ser­vi à assem­bler la grande barque solaire de Khéops, ce navire de plus de qua­rante mètres démon­té et enfoui au pied de la pyra­mide, retrou­vé intact au XXᵉ siècle dans une fosse scel­lée. Le cèdre du Liban court ain­si tout au long de l’en­tre­prise de Khéops, du chan­tier au rituel funé­raire, comme un fil odo­rant reliant la mon­tagne levan­tine au pla­teau de Gizeh. Le petit frag­ment d’A­ber­deen n’est qu’un éclat de ce grand com­merce du bois, mais c’est un éclat qu’on peut tenir dans la main.

À quoi servaient-ils

Reste la ques­tion la plus simple et la plus tenace : à quoi ser­vaient ces trois objets. La réponse la plus sobre demeure celle des obser­va­teurs de 1872. Ce sont des outils. La boule — de dolé­rite, une pierre vol­ca­nique très dure, sou­vent décrite à tort comme du gra­nit — a pu ser­vir de per­cu­teur, de masse pour frap­per, ou de contre­poids, de plomb de fil à nive­ler. Les Égyp­tiens taillaient et dres­saient le gra­nit à coups de boules de dolé­rite, matière plus dure encore ; l’ob­jet est cohé­rent avec le geste des tailleurs de pierre. Le cro­chet de cuivre, ver­di par les mil­lé­naires, a pu être l’ex­tré­mi­té d’un ins­tru­ment, une pièce d’un méca­nisme de mesure ou d’un outil de menui­sier. Quant à la baguette de cèdre, on y a vu le reste d’une règle, d’un frag­ment d’é­querre ou de niveau, l’un de ces ins­tru­ments de bois avec les­quels on véri­fiait l’a­plomb et l’horizontale.

Prises ensemble, ces trois pièces com­posent quelque chose de très humble et de très émou­vant : non pas le mobi­lier d’un roi, mais l’é­qui­pe­ment des hommes qui ont construit son tom­beau. Une boule pour frap­per, un cro­chet pour accro­cher, une règle pour mesu­rer. La trousse d’un ouvrier, tom­bée par mégarde dans une fente et scel­lée là pour l’é­ter­ni­té par le mur qui mon­tait au-des­sus. On a bâti la plus colos­sale machine de pierre de l’An­ti­qui­té, et ce qu’il en reste à l’in­té­rieur, ce sont les outils, pas la gloire.

On a évi­dem­ment cher­ché mieux, et plus mys­té­rieux. Cer­tains ont vou­lu voir dans le cro­chet un ins­tru­ment rituel — un pesesh-kef, cet objet employé lors de la céré­mo­nie de « l’ou­ver­ture de la bouche », qui ren­dait au mort l’u­sage sym­bo­lique de ses sens et de sa parole. L’hy­po­thèse est sédui­sante, elle habille les objets de sens reli­gieux, mais elle repose sur peu. La forme du cro­chet ne l’im­pose pas. Il est plus hon­nête, et à mon sens plus beau, de s’en tenir à l’humble. Ce qui sur­vit d’une civi­li­sa­tion n’est presque jamais ce qu’elle aurait choi­si de nous trans­mettre. Elle nous lègue ses monu­ments et perd ses gens ; et puis, par acci­dent, elle nous res­ti­tue un manche d’ou­til, un déchet de chan­tier, une boule oubliée, et c’est par ce trou de ser­rure que nous entre­voyons la main réelle.

Les portes au bout des conduits

Il faut main­te­nant reve­nir aux conduits, car leur his­toire ne s’ar­rête pas à Dixon, et elle finit par rejoindre celle des reliques par un détail trou­blant. Ces boyaux étroits ont conti­nué de nar­guer les cher­cheurs pen­dant plus d’un siècle. On ne pou­vait ni y entrer, ni bien voir où ils menaient. Il a fal­lu attendre les robots.

En 1993, l’in­gé­nieur alle­mand Rudolf Gan­ten­brink construit un petit engin che­nillé, Upuaut‑2 — du nom d’un dieu cha­cal, « celui qui ouvre les che­mins » —, et l’en­voie remon­ter le conduit sud de la chambre de la Reine. Après une soixan­taine de mètres d’as­cen­sion dans un conduit à peine plus large qu’une boîte à chaus­sures, le robot arrive devant une petite dalle de cal­caire fin qui barre le pas­sage. Une porte minia­ture, d’une ving­taine de cen­ti­mètres de côté. Et sur cette porte, deux pièces de cuivre cor­ro­dées, deux tenons ver­dis, plan­tés dans la pierre. On l’ap­pel­le­ra « la porte de Gan­ten­brink ». Le monde s’en­flamme : y a‑t-il une chambre derrière ?

La suite est une longue patience de machines. En 2002, une équipe équi­pée par le Natio­nal Geo­gra­phic perce un petit trou dans la dalle et glisse une camé­ra : der­rière la pre­mière porte, il y a une seconde dalle. En 2011, le pro­jet Dje­di — du nom du magi­cien que la légende prête à la cour de Khéops — envoie une camé­ra arti­cu­lée, capable de regar­der de côté et der­rière les obs­tacles. Elle filme le revers de la porte, des marques d’ou­vriers tra­cées à l’ocre rouge, et sur­tout le dos des fameux tenons de cuivre, repliés, rabat­tus contre la pierre comme des boucles déco­ra­tives ou des poi­gnées. On découvre au pas­sage que le conduit nord pos­sède, lui aus­si, sa porte et ses tenons de cuivre.

Voi­là le détail qui fait rêver quand on a en tête les reliques Dixon. Du cuivre, encore, au fond de ces conduits. Un cro­chet de cuivre tiré du gra­vier en 1872 ; des tenons de cuivre plan­tés dans les portes plus haut. On ne peut rien conclure de ce rap­pro­che­ment — les objets ne se res­semblent pas, et rien ne prouve qu’ils appar­tiennent au même dis­po­si­tif. Mais l’es­prit relie mal­gré lui ces deux pré­sences de métal vert dans le noir, et l’on se prend à ima­gi­ner un sys­tème dont nous ne tenons plus que des frag­ments dis­per­sés : quelques bouts de cuivre en haut, un cro­chet en bas, et entre les deux quatre mille cinq cents ans d’ou­bli. La fonc­tion de ces conduits reste ouverte. On a pro­po­sé qu’ils fussent des voies rituelles pour l’âme du roi, diri­gées vers cer­taines étoiles ; le conduit sud de la chambre du Roi vise la région de la cein­ture d’O­rion, asso­ciée à Osi­ris, le conduit nord les étoiles cir­cum­po­laires, celles qui ne se couchent jamais. Sédui­santes pro­jec­tions, invé­ri­fiables, qui disent sur­tout notre besoin de don­ner une fin à ce qui n’en montre pas.

La pyra­mide conti­nue de livrer des vides

On pour­rait croire qu’a­près deux siècles de forages, de robots et de tomo­gra­phies, la Grande Pyra­mide n’a plus rien à cacher. C’est l’in­verse. Les der­nières années ont mon­tré qu’elle gar­dait encore, dans sa masse, des espaces que nul œil humain n’a­vait vus depuis sa construction.

La méthode a chan­gé du tout au tout depuis la bou­gie de Dixon. Depuis 2015, la mis­sion Scan­Py­ra­mids aus­culte le monu­ment sans y tou­cher, en comp­tant les muons — ces par­ti­cules nées de l’im­pact des rayons cos­miques dans la haute atmo­sphère, qui pleuvent en per­ma­nence sur la Terre et tra­versent la pierre. Là où il y a du vide, il en passe davan­tage. En pla­çant des détec­teurs autour et à l’in­té­rieur de la pyra­mide, on obtient une sorte de radio­gra­phie de sa den­si­té. En 2017, cette tech­nique a révé­lé, au-des­sus de la Grande Gale­rie, une vaste cavi­té incon­nue d’au moins trente mètres de long, bap­ti­sée le « grand vide ». En 2023, une autre ano­ma­lie, un cou­loir d’en­vi­ron neuf mètres logé der­rière les che­vrons de la face nord, a pu être confir­mée puis obser­vée à l’en­do­scope, par un mince trou : une gale­rie voû­tée que per­sonne n’a­vait contem­plée depuis que les bâtis­seurs l’a­vaient refer­mée. Aucune n’a livré de chambre secrète, ni de tré­sor, ni la momie de Khéops, qu’on n’a jamais retrou­vée. Ces vides res­tent des vides. Mais leur simple exis­tence prouve que le monu­ment n’a pas fini de se déro­ber à nos plans.

Il y a une conti­nui­té, presque une drô­le­rie, entre l’in­gé­nieur de 1872 qui glis­sait une baguette dans un conduit à la lueur d’une flamme, et les phy­si­ciens d’au­jourd’­hui qui lisent l’in­té­rieur de la pyra­mide dans la pluie des par­ti­cules cos­miques. Le geste est le même : pal­per l’in­vi­sible, cher­cher le creux der­rière le plein. Deux siècles d’ins­tru­ments séparent la bou­gie du détec­teur de muons, et le résul­tat est étran­ge­ment sem­blable — on trouve des espaces, on ne trouve pas le roi.

Trois riens

Voi­là donc tout ce que la plus grande tombe jamais bâtie a ren­du de son inté­rieur : un cro­chet de cuivre et une boule de dolé­rite dans une vitrine de Londres, un paquet d’é­clats de cèdre à Aber­deen, retrou­vés dans une boîte à cigares après soixante-dix ans d’ou­bli. Trois objets qui tien­draient tous les trois dans une seule main. Aucun ne vaut, mar­chan­de­ment, plus qu’un galet ; ensemble, ils sont sans prix, parce qu’ils sont tout ce qui reste.

Ce qui frappe, à la fin, ce n’est pas le mys­tère — il y en a, et il res­te­ra. C’est la dis­pro­por­tion, et le hasard. Une civi­li­sa­tion sou­lève six mil­lions de tonnes de pierre pour un homme, et de cette mon­tagne il ne nous par­vient que la trousse d’un ouvrier. Ces trois choses passent d’un conduit scel­lé à un fil de fer vic­to­rien, d’un salon anglais à un tiroir écos­sais, du bon rayon au mau­vais, et l’une d’elles échappe encore une fois à la mémoire des hommes, plan­quée sous un dra­peau impri­mé au cou­vercle d’une boîte à cigares. Il aura fal­lu qu’une conser­va­trice, un jour de réco­le­ment, refuse de croire qu’un mor­ceau d’É­gypte avait sa place au rayon de l’A­sie. Les objets qui tra­versent le temps ne sont jamais ceux qu’on aurait choi­sis ; ils sur­vivent par dis­trac­tion, et c’est peut-être pour cela qu’ils nous touchent tant.

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Ulu­bu­run

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Vers 1320 avant notre ère, un bateau de quinze mètres sombre au large de la côte lycienne avec dix tonnes de cuivre, une tonne d’é­tain, du verre bleu cobalt, de l’i­voire d’hip­po­po­tame, de l’ambre de la Bal­tique et un sca­ra­bée d’or au nom de Néfer­ti­ti. Trois mille trois cents ans plus tard, un plon­geur d’é­ponges le retrouve. Récit de la plus grande fouille sous-marine jamais entre­prise, et de ce qu’elle nous apprend sur la pre­mière mon­dia­li­sa­tion de l’histoire.

Un plon­geur d’é­ponges au large de Kaş

L’é­té 1982, sur la côte méri­dio­nale de la Tur­quie, un jeune plon­geur d’é­ponges nom­mé Meh­med Çakır tra­vaille les fonds au large d’U­lu­bu­run — le « Grand Cap » —, une avan­cée rocheuse et nue qui plonge dans la mer à quelques milles au sud-est de Kaş. Le métier est ancien, dan­ge­reux, et déjà mori­bond : les éponges se raré­fient, les sca­phan­driers des­cendent de plus en plus pro­fond, et les acci­dents de décom­pres­sion ont lais­sé dans les vil­lages de la région leur cor­tège d’hommes cas­sés. Çakır des­cend ce jour-là à plus de qua­rante mètres. Sur la pente sous-marine, entre les rochers, il aper­çoit des objets qu’il ne sait pas nom­mer. De retour à bord, il en parle à son capi­taine avec les mots qu’il a : il a vu, dit-il, des « bis­cuits de métal avec des oreilles ».

La for­mule est res­tée. Elle est d’une pré­ci­sion de poète. Ce que Çakır a vu, ce sont des lin­gots de cuivre dits « en peau de bœuf » — des plaques rec­tan­gu­laires d’une tren­taine de kilos, aux quatre coins éti­rés en anses, qui évoquent effec­ti­ve­ment une peau de bête écar­te­lée ou un bis­cuit muni d’o­reilles pour la prise. La forme est carac­té­ris­tique du com­merce médi­ter­ra­néen du Bronze récent, et les capi­taines des bateaux d’é­ponges de Bodrum avaient été for­més à la recon­naître. Depuis les années 1970, l’Ins­ti­tut d’ar­chéo­lo­gie nau­tique — l’I­NA, fon­dé par l’A­mé­ri­cain George Bass, pion­nier abso­lu de la dis­ci­pline — menait dans la région un patient tra­vail de sen­si­bi­li­sa­tion auprès des plon­geurs pro­fes­sion­nels : on leur mon­trait des des­sins d’am­phores, de lin­gots, d’ancres de pierre, et on leur deman­dait de signa­ler ce qu’ils croi­saient. Des dizaines d’é­paves ont été loca­li­sées ain­si, par le bouche-à-oreille des hommes de la mer. Aucune ne vau­dra celle-là.

Le capi­taine de Çakır fait son rap­port au musée de Bodrum. À l’au­tomne 1982, une équipe de l’I­NA plonge sur le site pour véri­fi­ca­tion, puis y retourne l’é­té sui­vant. Le ver­dict tombe vite : à une pro­fon­deur com­prise entre 44 et 61 mètres, sur une pente rocheuse abrupte, gît la car­gai­son d’un navire du XIVe siècle avant notre ère. C’est-à-dire l’é­pave la plus ancienne jamais décou­verte à cette date — elle le res­te­ra long­temps —, contem­po­raine de Tou­tân­kha­mon, des palais mycé­niens et de l’empire hit­tite à son apo­gée. Un bateau qui navi­guait quand Troie était encore debout.

Il faut mesu­rer ce que cela signi­fie. Les textes du Bronze récent — les archives d’Ou­ga­rit, les lettres d’A­mar­na, les tablettes hit­tites — parlent abon­dam­ment de com­merce mari­time, de car­gai­sons de cuivre, de cadeaux échan­gés entre rois. Mais les textes sont des mots, et les mots arrangent tou­jours un peu la réa­li­té. Ulu­bu­run, c’est la réa­li­té elle-même, sai­sie en fla­grant délit : un navire mar­chand com­plet, avec sa car­gai­son intacte, ses objets de bord, les affaires per­son­nelles de son équi­page, figé au fond de la mer au milieu de son der­nier voyage. Les archéo­logues parlent de « cap­sule tem­po­relle ». L’ex­pres­sion est usée, mais ici elle est exacte au sens propre : tout ce qui se trou­vait à bord ce jour-là s’y trouve encore, et rien d’autre.

Onze étés sous la mer

La fouille com­mence en 1984 sous la direc­tion de George Bass, puis passe dès l’an­née sui­vante entre les mains de son élève Cemal Pulak, archéo­logue turc for­mé au Texas, qui y consa­cre­ra l’es­sen­tiel de sa car­rière. Elle dure­ra onze cam­pagnes, jus­qu’en 1994. Les chiffres donnent le ver­tige : 22 413 plon­gées, plus de 6 600 heures pas­sées au fond, sans un seul acci­dent grave. C’est, à ce jour, l’une des plus longues et des plus méti­cu­leuses opé­ra­tions d’ar­chéo­lo­gie sous-marine de l’histoire.

Car le site est hos­tile. La car­gai­son repose entre 44 et 61 mètres de pro­fon­deur — aux limites extrêmes de la plon­gée à l’air com­pri­mé. À ces pro­fon­deurs, la nar­cose à l’a­zote guette : les plon­geurs décrivent un état coton­neux, une eupho­rie dan­ge­reuse, l’i­vresse des pro­fon­deurs qui ralen­tit la pen­sée pré­ci­sé­ment là où il fau­drait qu’elle soit la plus vive. Chaque plon­gée est limi­tée à une ving­taine de minutes de tra­vail effec­tif, deux fois par jour, sui­vies de longs paliers de décom­pres­sion. L’é­quipe ins­talle au-des­sus du site une cloche de plon­gée télé­pho­nique — une sphère d’air où les plon­geurs peuvent, en cas de pro­blème, se réfu­gier et par­ler avec la sur­face — et un cam­pe­ment à flanc de falaise, sur le cap lui-même, accro­ché aux rochers comme un nid d’hi­ron­delles. Des géné­ra­tions d’é­tu­diants en archéo­lo­gie nau­tique du monde entier y pas­se­ront leurs étés, vivant à la ver­ti­cale de l’é­pave, des­cen­dant chaque matin vers le Bronze récent comme on des­cend à la mine.

Le tra­vail sous-marin lui-même relève de l’hor­lo­ge­rie. Chaque objet est pho­to­gra­phié, des­si­né, tri­an­gu­lé avant d’être dépla­cé. Les lin­gots de cuivre, sou­dés entre eux par trente-trois siècles de concré­tions, doivent être déga­gés au ciseau, par­fois au mar­teau pneu­ma­tique, sans en bri­ser un seul. Le sable est aspi­ré par des suceuses à air, tami­sé, et le tamis livre des mer­veilles minus­cules : perles, graines, arêtes de pois­son, frag­ments d’or. Sur la pente, la car­gai­son s’est répan­due en glis­sant : le navire a heur­té le rocher, s’est cou­ché, a déva­lé. Recons­ti­tuer l’ordre du char­ge­ment à par­tir de ce chaos incli­né est un puzzle en trois dimen­sions que Pulak et son équipe met­tront des décen­nies à résoudre — les publi­ca­tions conti­nuent de paraître aujourd’hui.

De la coque elle-même, il ne reste presque rien : le taret, ce mol­lusque foreur qui est aux bois immer­gés ce que la ter­mite est aux char­pentes, a dévo­ré l’es­sen­tiel. Mais le peu qui sub­siste, pro­té­gé sous les lin­gots, suf­fit aux spé­cia­listes. Le navire était construit en cèdre — le fameux cèdre du Liban, celui des textes égyp­tiens et de la Bible, le bois noble des chan­tiers navals levan­tins. Sa coque était assem­blée « à franc-bord », les bor­dages joints par des tenons che­villés dans des mor­taises : une tech­nique sophis­ti­quée, sans mem­brure por­teuse, où la coque forme une coquille auto­struc­tu­rée. C’est la plus ancienne attes­ta­tion de cette méthode, qui domi­ne­ra la construc­tion navale médi­ter­ra­néenne pen­dant deux mil­lé­naires, jus­qu’aux navires romains. Le bateau mesu­rait envi­ron quinze mètres, jau­geait une ving­taine de tonnes, por­tait un mât unique à voile car­rée. À bord, vingt-quatre ancres de pierre — des blocs per­cés, d’un type levan­tin —, dont le poids total dépasse trois tonnes : on en per­dait sou­vent, il fal­lait de la réserve. Et, calé entre la car­gai­son et les bor­dages, du fagot de brous­sailles ser­vant de far­dage, pour pro­té­ger le bois des lin­gots. Le détail a fait fris­son­ner plus d’un hel­lé­niste : dans l’Odys­sée, quand Ulysse construit son radeau pour quit­ter l’île de Calyp­so, Homère pré­cise qu’il le gar­nit de brous­sailles. Le poète, en com­po­sant ses vers quelque cinq siècles après le nau­frage, décri­vait des gestes de char­pen­tier que l’é­pave d’U­lu­bu­run docu­mente à la lettre.

Dix tonnes de cuivre, une tonne d’étain

Le cœur de la car­gai­son, c’est le métal. Trois cent cin­quante-quatre lin­gots de cuivre en peau de bœuf, aux­quels s’a­joutent plus d’une cen­taine de lin­gots pla­no-convexes en forme de galette : envi­ron dix tonnes de cuivre pur. Les ana­lyses iso­to­piques sont for­melles — ce cuivre vient de Chypre, dont les mines du mas­sif du Troo­dos ali­men­taient alors toute la Médi­ter­ra­née orien­tale. Le nom même de l’île fini­ra par se confondre avec celui du métal : Kypros, cuprum, cuivre. Dans les archives diplo­ma­tiques de l’é­poque, le royaume chy­priote appa­raît sous le nom d’A­la­shiya, et son roi écrit au pha­raon des lettres où il s’ex­cuse de ne livrer « que » cinq cents talents de cuivre, invo­quant une épi­dé­mie qui a frap­pé ses ouvriers. Ulu­bu­run trans­por­tait l’é­qui­valent de ces cor­res­pon­dances royales : du cuivre d’A­la­shiya par tonnes, empi­lé en quatre ran­gées trans­ver­sales dans la cale, en quin­conce, comme des tuiles.

À côté du cuivre, l’é­tain : envi­ron une tonne, éga­le­ment sous forme de lin­gots en peau de bœuf et de barres. La pro­por­tion frappe immé­dia­te­ment les métal­lur­gistes — dix pour un, soit très exac­te­ment la recette du bronze clas­sique, neuf parts de cuivre pour une part d’é­tain. Ce navire ne trans­por­tait pas des métaux : il trans­por­tait du bronze en kit. De quoi cou­ler, a‑t-on cal­cu­lé, onze tonnes d’al­liage — assez pour équi­per en armes et en armures cinq mille sol­dats. Au XIVe siècle avant notre ère, le bronze est la haute tech­no­lo­gie uni­ver­selle : les épées, les socs, les sta­tues des dieux, les vais­selles des palais. Un char­ge­ment pareil est l’é­qui­valent, toutes pro­por­tions gar­dées, d’un car­go de semi-conduc­teurs aujourd’hui.

Or l’é­tain pose depuis tou­jours une énigme. Il n’y en a pra­ti­que­ment pas en Médi­ter­ra­née. D’où venait donc le com­po­sant indis­pen­sable de toute la civi­li­sa­tion du Bronze ? La ques­tion a occu­pé les archéo­logues pen­dant un siècle, et c’est l’é­pave d’U­lu­bu­run qui a fini par livrer la réponse, en 2022, grâce aux pro­grès de l’a­na­lyse des iso­topes de l’é­tain. L’é­tude, publiée dans Science Advances par l’é­quipe de Wayne Powell et Michael Fra­chet­ti, a éta­bli que les deux tiers envi­ron de l’é­tain du bord pro­ve­naient des gise­ments de Kes­tel, dans les monts Tau­rus, en Ana­to­lie — à une semaine de marche de la côte. Mais le tiers res­tant venait de beau­coup, beau­coup plus loin : de la mine de Mušis­ton, dans les mon­tagnes d’A­sie cen­trale, aux confins de l’ac­tuel Ouz­bé­kis­tan et du Tad­ji­kis­tan. À plus de trois mille cinq cents kilo­mètres du port d’embarquement.

Arrê­tons-nous sur ce chiffre. Il signi­fie qu’au XIVe siècle avant notre ère — mille ans avant Alexandre, mille cinq cents ans avant que le mot « route de la soie » ait un sens —, du mine­rai extrait par de petites com­mu­nau­tés pas­to­rales des hautes val­lées d’A­sie cen­trale des­cen­dait de cara­vane en cara­vane, de val­lée en val­lée, à tra­vers l’I­ran et la Méso­po­ta­mie, jus­qu’aux ports du Levant, où il était fon­du en lin­gots stan­dar­di­sés et char­gé sur des navires à des­ti­na­tion de l’É­gée. Ce que révèle l’é­tain d’U­lu­bu­run, c’est l’exis­tence d’un réseau conti­nen­tal d’é­changes, arti­cu­lé non pas seule­ment par les empires, mais par une myriade d’ac­teurs modestes — ber­gers-mineurs, col­por­teurs, inter­mé­diaires — dont aucune archive ne conserve les noms. La route de la soie avait un ancêtre : une route de l’é­tain, plus ancienne d’un mil­lé­naire, et le hasard d’un nau­frage en Lycie en est le seul témoin maté­riel direct.

L’in­ven­taire d’un monde

Mais réduire Ulu­bu­run à sa car­gai­son métal­lique serait pas­ser à côté de l’es­sen­tiel. Car ce qui fas­cine, dans l’in­ven­taire dres­sé par Cemal Pulak, c’est sa diver­si­té géo­gra­phique. Chaque matière pre­mière du bord a une ori­gine dif­fé­rente, et leur simple jux­ta­po­si­tion dans une même cale des­sine la carte d’un monde.

Il y a d’a­bord le verre : envi­ron cent soixante-quinze lin­gots bruts, en forme de galettes tron­co­niques, d’un bleu cobalt pro­fond, avec quelques exem­plaires tur­quoise et lavande. Ce sont les plus anciens lin­gots de verre intacts jamais retrou­vés. Le verre est alors une matière de luxe, un qua­si-joyau, pro­duit dans les ate­liers d’É­gypte et de Méso­po­ta­mie et expor­té brut vers les ate­liers qui le refon­dront en fla­cons, en perles, en incrus­ta­tions. Les ana­lyses ont mon­tré que la com­po­si­tion de ces lin­gots cor­res­pond exac­te­ment à celle des verres bleus égyp­tiens de la XVIIIe dynas­tie et des perles mycé­niennes : la chaîne de pro­duc­tion, du lin­got levan­tin au bijou de Mycènes, est recons­ti­tuée d’un bout à l’autre. Les lettres d’A­mar­na men­tionnent d’ailleurs des livrai­sons de mek­ku et d’ehli­pak­ku — des termes qui dési­gnaient, on en est désor­mais à peu près sûr, pré­ci­sé­ment ce verre brut dont Ulu­bu­run por­tait cent soixante-quinze exemplaires.

Il y a ensuite la résine. Près de cent cin­quante jarres dites « cana­néennes » — ces réci­pients de terre cuite à deux anses, ancêtres directs de l’am­phore grecque —, conte­nant pour la plu­part de la résine de téré­binthe : envi­ron une demi-tonne de cette gomme odo­rante tirée du pis­ta­chier téré­binthe, que les textes égyp­tiens appellent son­ter et qui se brû­lait comme encens dans les temples. L’É­gypte en consom­mait des quan­ti­tés consi­dé­rables ; les scènes d’of­frande des tombes thé­baines montrent le pha­raon pré­sen­tant aux dieux des cou­pelles de résine enflam­mée. Une demi-tonne de par­fum sacré, donc, voya­geant à côté du métal des armes — la cale d’U­lu­bu­run tenait ensemble le temple et l’arsenal.

Il y a le bois : des billes d’é­bène afri­cain, ce que les Égyp­tiens nom­maient hebe­ny — le mot est pas­sé tel quel dans nos langues —, bois noir du Sou­dan et de l’A­frique orien­tale, remon­té par le Nil, réser­vé au mobi­lier des rois. On en fai­sait des trônes, des cof­frets, des lits funé­raires ; le mobi­lier de Tou­tân­kha­mon, presque exac­te­ment contem­po­rain du nau­frage, en offre des exemples éclatants.

Il y a l’i­voire, sous ses deux espèces : défenses d’é­lé­phant et dents d’hip­po­po­tame — plus d’une dou­zaine de ces der­nières, ce qui rap­pelle oppor­tu­né­ment que l’hip­po­po­tame vivait alors dans les marais du Levant, où il ne s’é­tein­dra que vers l’âge du Fer. À bord éga­le­ment, des cara­paces de tor­tue, dont on fai­sait des caisses de réso­nance pour les luths ; des coquilles d’œufs d’au­truche, trans­for­mées en vases pré­cieux ; des oper­cules de murex, uti­li­sés en par­fu­me­rie ; de l’or­pi­ment jaune d’A­na­to­lie, colo­rant et poi­son ; des dizaines de mil­liers de perles de faïence, d’a­gate, de cornaline.

Et puis il y a l’ambre. Des perles d’ambre balte — l’a­na­lyse spec­tro­gra­phique est for­melle, c’est bien de la suc­ci­nite de la mer du Nord ou de la Bal­tique —, des­cen­dues de l’Eu­rope sep­ten­trio­nale par les routes conti­nen­tales, à tra­vers les cultures danu­biennes, jus­qu’à l’É­gée. Sur un seul et même bateau, l’A­sie cen­trale (l’é­tain), l’A­frique tro­pi­cale (l’é­bène, l’i­voire), la Bal­tique (l’ambre), Chypre (le cuivre), l’É­gypte (le verre, l’or), le Levant (la résine, les jarres), l’A­na­to­lie (l’é­tain du Tau­rus, l’or­pi­ment). Il fau­drait attendre les caraques por­tu­gaises du XVIe siècle pour retrou­ver, dans une seule cale, un pareil conden­sé de continents.

Le tamis des archéo­logues a même livré le garde-man­ger et les épices : coriandre, nigelle, sumac, car­thame, amandes, pignons, figues, olives, rai­sins, gre­nades — des gre­nades entières, dont les graines se sont conser­vées. On ima­gine l’o­deur de cette cale par gros temps : la résine, le cuivre, la sau­mure, les fruits mûrs. Les inven­taires archéo­lo­giques ont ceci de trou­blant qu’ils finissent, à force de pré­ci­sion, par res­sus­ci­ter des sensations.

Le sca­ra­bée de Néfer­ti­ti et le plus ancien livre du monde

Par­mi les mil­liers d’ob­jets remon­tés, deux ont acquis une célé­bri­té par­ti­cu­lière, et ils la méritent.

Le pre­mier est un petit sca­ra­bée d’or mas­sif, long de quelques cen­ti­mètres, gra­vé au nom de Néfer­ti­ti — la grande épouse royale d’A­khe­na­ton, le pha­raon héré­tique d’A­mar­na. C’est, à ce jour, le seul sca­ra­bée d’or connu au nom de la reine. Sa pré­sence à bord a fait cou­ler beau­coup d’encre, et pour cause : elle four­nit un ancrage chro­no­lo­gique — le navire a cou­lé pen­dant ou après le règne d’A­khe­na­ton, soit dans le der­nier tiers du XIVe siècle — mais elle pose sur­tout une ques­tion déli­cieuse. Que fai­sait le nom de Néfer­ti­ti au fond d’une cale mar­chande ? L’ob­jet a été retrou­vé dans un lot d’or de récu­pé­ra­tion : bijoux cana­néens cas­sés, pen­den­tifs tor­dus, frag­ments des­ti­nés à la refonte. Le sca­ra­bée de la reine voya­geait donc comme métal au poids, déchu de sa fonc­tion d’a­mu­lette royale, pro­mis au creu­set. On a sug­gé­ré qu’a­près la dam­na­tio memo­riae qui frap­pa la famille d’A­mar­na, les objets au nom des « héré­tiques » avaient per­du toute valeur sym­bo­lique et s’é­taient dis­per­sés dans les cir­cuits de la fer­raille pré­cieuse. Il y a quelque chose de ver­ti­gi­neux dans ce des­tin : le nom de la femme la plus célèbre de l’É­gypte, sau­vé de la refonte par un nau­frage, et ren­du à l’his­toire par un plon­geur d’éponges.

Le second objet est plus dis­cret encore, et peut-être plus émou­vant. C’est un dip­tyque de buis : deux tablettes de bois arti­cu­lées par des char­nières d’i­voire, dont les faces internes, creu­sées, étaient des­ti­nées à rece­voir une couche de cire sur laquelle on écri­vait au sty­let. Refer­mé, l’ob­jet tient dans la main. C’est, en l’é­tat de nos connais­sances, le plus ancien « livre » du monde — le plus ancien sup­port d’é­cri­ture arti­cu­lé jamais retrou­vé, l’an­cêtre direct du codex, donc de tous nos livres. Homère, encore lui, men­tionne dans l’Iliade une « tablette pliée » por­teuse de « signes funestes » — celle que Bel­lé­ro­phon trans­porte sans savoir qu’elle contient sa propre condam­na­tion. Les com­men­ta­teurs anciens dou­taient que l’é­cri­ture exis­tât au temps des héros ; le dip­tyque d’U­lu­bu­run, contem­po­rain de la Troie his­to­rique, leur donne tort. La cire a dis­pa­ru, et avec elle le texte. On ne sau­ra jamais ce qui s’é­cri­vait à bord : mani­feste de car­gai­son, lettre de créance, cor­res­pon­dance com­mer­ciale. Le pre­mier livre de l’his­toire nous est par­ve­nu, mais pas sa pre­mière page.

Autour de ces deux vedettes gra­vite une constel­la­tion d’ob­jets sin­gu­liers : un calice d’or à la forme par­faite ; un gobe­let de faïence en tête de bélier ; une sta­tuette de bronze pla­quée d’or figu­rant une déesse levan­tine, le bras levé en geste de pro­tec­tion — la divi­ni­té tuté­laire du navire, croit-on, cen­sée le gar­der du nau­frage, et dont l’é­chec pro­fes­sion­nel aura du moins ser­vi l’ar­chéo­lo­gie ; des sceaux-cylindres méso­po­ta­miens, dont un vieux de plu­sieurs siècles déjà au moment du nau­frage, héri­tage de famille ou anti­qui­té de col­lec­tion ; une trom­pette d’i­voire ; des poids de balance par dizaines.

Ces poids méritent qu’on s’y attarde, car ce sont eux qui disent le plus pré­ci­sé­ment ce qu’é­tait ce bateau. On en a retrou­vé près de cent cin­quante, dont dix-neuf zoo­morphes — tau­reau cou­ché, canard tour­né, mouche, sphinx —, de petits chefs-d’œuvre de bronze qui tenaient dans une paume. Ils se répar­tissent en plu­sieurs jeux com­plets, éta­lon­nés sur les stan­dards pon­dé­raux du Proche-Orient, prin­ci­pa­le­ment le sicle syrien. Plu­sieurs jeux, donc plu­sieurs mar­chands : les spé­cia­listes déduisent de ces ensembles qu’au moins deux négo­ciants voya­geaient à bord avec leurs balances per­son­nelles, prêts à peser l’or et à conver­tir les uni­tés d’un port à l’autre. Le change, la conver­sion, la com­men­su­ra­bi­li­té des valeurs : tout l’ap­pa­reillage men­tal du com­merce inter­na­tio­nal exis­tait déjà, en bronze poli, dans les coffres de ce navire.

Les hommes du bord

Qui étaient-ils ? L’é­pave ne livre ni sque­lettes ni noms, mais les objets per­son­nels parlent. Les jarres, les lampes à huile, les ancres, les poids, la sta­tuette pro­tec­trice, la vais­selle du bord : tout cela est levan­tin, cana­néen, syrien. Le port d’at­tache du navire se trou­vait presque cer­tai­ne­ment sur la côte du Levant — les meilleurs can­di­dats sont Tell Abu Hawam, l’an­cêtre por­tuaire de Haï­fa, au débou­ché de la plaine de Megid­do, ou plus au nord Minet el-Bei­da, le port d’Ou­ga­rit, la grande cité mar­chande de la côte syrienne dont les archives, retrou­vées par ailleurs, décrivent exac­te­ment le type d’ar­ma­teurs capables de mon­ter une expé­di­tion pareille. L’é­qui­page par­lait donc vrai­sem­bla­ble­ment une langue sémi­tique du Nord-Ouest, priait des dieux levan­tins, man­geait à la mode cananéenne.

Mais il y avait d’autres pas­sa­gers. Le mobi­lier du bord com­prend un lot d’ob­jets mycé­niens qui ne relèvent pas de la car­gai­son : de la vais­selle d’u­sage, des épées et des poi­gnards égéens, des sceaux, des perles de verre en relief typi­que­ment mycé­niennes, des rasoirs. Deux jeux à peu près com­plets d’ef­fets per­son­nels. Cemal Pulak en a tiré l’hy­po­thèse, aujourd’­hui lar­ge­ment admise, que deux Mycé­niens voya­geaient à bord — non comme marins, mais comme pas­sa­gers de marque : des émis­saires, des agents accom­pa­gnant la car­gai­son vers sa des­ti­na­tion égéenne, peut-être char­gés d’en garan­tir la livrai­son à quelque palais de Grèce conti­nen­tale. Et l’in­ven­taire réserve un der­nier raf­fi­ne­ment : une épée d’un type qu’on ne connaît ni au Levant ni en Égée, mais dans les Bal­kans ou en Ita­lie du Sud, ain­si qu’un sceptre-masse de pierre d’un type danu­bien. Un troi­sième homme, venu de plus loin encore, mer­ce­naire ou aven­tu­rier des marges sep­ten­trio­nales du monde mycé­nien ? L’ar­chéo­lo­gie s’in­ter­dit d’é­crire des romans, mais elle laisse ici la porte entrou­verte, et il serait dis­cour­tois de ne pas s’y glis­ser un ins­tant : sur quinze mètres de pont, entre les jarres de résine et les lin­gots, se côtoyaient des Cana­néens, deux Grecs et un homme du Nord, cha­cun avec ses dieux, sa langue et son couteau.

La des­ti­na­tion, elle, ne fait guère de doute. La com­po­si­tion de la car­gai­son — métaux bruts, verre brut, matières pre­mières de luxe — cor­res­pond trait pour trait à ce que les ate­liers pala­tiaux mycé­niens impor­taient ; les objets finis égéens sont rares à bord, signe que le navire allait vers l’É­gée et non l’in­verse. Quant à la route, elle suit la logique des vents et des cou­rants, qui impo­sait en Médi­ter­ra­née orien­tale un grand cir­cuit anti­ho­raire : du Levant, on remon­tait vers Chypre, puis on lon­geait la côte ana­to­lienne vers l’ouest — la Lycie, pré­ci­sé­ment —, avant de bas­cu­ler vers Rhodes, les Cyclades et la Grèce conti­nen­tale ; le retour se fai­sait par la Crète et la Libye, por­té par d’autres vents. Ulu­bu­run a som­bré sur le seg­ment lycien de ce cir­cuit, dans des parages répu­tés dan­ge­reux où le vent du large jette les navires contre les caps. Une saute de vent, une nuit sans lune, un cap mal dou­blé : la mer n’a pas chan­gé de méthodes.

Une que­relle d’his­to­riens réglée par le fond de la mer

Ulu­bu­run a d’ailleurs tran­ché — ou du moins puis­sam­ment relan­cé — l’un des grands débats de l’his­toire éco­no­mique ancienne. Pen­dant une bonne par­tie du XXe siècle, sous l’in­fluence de Karl Pola­nyi et de son école, on a sou­te­nu que le « com­merce » n’exis­tait pas à pro­pre­ment par­ler dans les socié­tés du Bronze : pas de mar­ché, pas de mar­chands libres, seule­ment des échanges admi­nis­trés par les palais et les temples, de la redis­tri­bu­tion éta­tique dégui­sée en négoce. Les Mycé­niens, dans cette vision, ne com­mer­çaient pas : ils rece­vaient et envoyaient des cadeaux royaux, point. À l’op­po­sé, George Bass, dès sa fouille de Cape Geli­do­nya en 1960 — cette autre épave du Bronze récent, trou­vée à quelques dizaines de milles à l’est d’U­lu­bu­run —, défen­dait l’exis­tence d’en­tre­pre­neurs pri­vés levan­tins sillon­nant la Médi­ter­ra­née pour leur propre compte, ancêtres directs des Phé­ni­ciens. On l’a­vait beau­coup contre­dit : Geli­do­nya était un petit bateau de chau­dron­nier-fer­railleur ambu­lant, disait-on, un cas mar­gi­nal dont on ne pou­vait rien conclure.

Puis Ulu­bu­run est arri­vé, et le dos­sier a chan­gé d’é­chelle. Voi­là un navire levan­tin — les ancres, la vais­selle du bord, la sta­tuette pro­tec­trice ne laissent aucun doute sur la natio­na­li­té de l’ar­me­ment — trans­por­tant vers l’É­gée une car­gai­son digne des inven­taires d’A­mar­na. La lec­ture « pola­nyienne » y voit la preuve d’un com­merce d’É­tat : seule une admi­nis­tra­tion royale pou­vait réunir dix tonnes de cuivre chy­priote. La lec­ture de Bass y voit au contraire la confir­ma­tion que les cir­cuits, même ali­men­tés par les palais, étaient opé­rés par des pro­fes­sion­nels levan­tins auto­nomes — et les archives d’Ou­ga­rit, avec leurs grandes mai­sons mar­chandes trai­tant d’é­gal à égal avec la cou­ronne, plaident dans son sens. La véri­té, comme sou­vent, est pro­ba­ble­ment mixte : une éco­no­mie où le don royal, la com­mande pala­tiale et l’i­ni­tia­tive pri­vée s’emboîtaient sans se confondre, où le même bateau pou­vait por­ter à la fois le cadeau d’un roi et la paco­tille d’un second cou­teau. Les deux Mycé­niens du bord sur­veillaient peut-être la part du palais ; les jeux de poids mul­tiples sug­gèrent que d’autres, à côté, fai­saient leurs propres affaires. Trois mille ans avant les com­pa­gnies des Indes, la fron­tière entre diplo­ma­tie, mono­pole d’É­tat et négoce pri­vé était déjà une zone grise — et déjà rentable.

Ce débat n’est pas une coquet­te­rie aca­dé­mique. Il engage la manière dont on se repré­sente les socié­tés anciennes : machines hié­rar­chiques inté­gra­le­ment pilo­tées d’en haut, ou tis­sus d’ac­teurs mul­tiples que les États cha­peautent sans les absor­ber ? L’é­tude de 2022 sur l’é­tain a appor­té à cette seconde vision un ren­fort inat­ten­du venu des mon­tagnes d’A­sie cen­trale : la mine de Mušis­ton, ont mon­tré Fra­chet­ti et son équipe, n’é­tait contrô­lée par aucun empire — elle était exploi­tée par de petites com­mu­nau­tés pas­to­rales, en marge de tout appa­reil d’É­tat, qui négo­ciaient leur mine­rai de proche en proche jus­qu’aux plaines. Un tiers de l’é­tain du plus pres­ti­gieux char­ge­ment royal du Bronze récent pro­ve­nait donc, en der­nière ana­lyse, de ber­gers indé­pen­dants. Les palais consom­maient le sys­tème ; ils ne le pos­sé­daient pas.

Un monde de rois qui s’écrivent

Pour com­prendre ce que trans­por­tait vrai­ment ce navire, il faut ouvrir les archives de l’é­poque — et par chance, elles existent. À Amar­na, la capi­tale éphé­mère d’A­khe­na­ton, on a retrou­vé à la fin du XIXe siècle près de quatre cents tablettes d’ar­gile : la cor­res­pon­dance diplo­ma­tique du pha­raon avec les autres rois du Proche-Orient et ses vas­saux du Levant. Écrites en akka­dien, la langue inter­na­tio­nale du temps, ces lettres décrivent un monde éton­nam­ment fami­lier : un club de grandes puis­sances — Égypte, Hat­ti, Baby­lone, Mitan­ni, Assy­rie, Ala­shiya — dont les sou­ve­rains s’ap­pellent « mon frère », échangent des ambas­sa­deurs, négo­cient des mariages dynas­tiques et sur­tout s’en­voient des cadeaux somp­tueux qui sont la forme polie du com­merce. Le roi de Baby­lone réclame de l’or « en quan­ti­té, car chez mon frère l’or est comme la pous­sière » ; le roi d’A­la­shiya expé­die du cuivre par cen­taines de talents ; tous se plaignent de la mes­qui­ne­rie des envois reçus avec une mau­vaise foi réjouis­sante, qui rap­pelle que la diplo­ma­tie a tou­jours été l’art de qué­man­der avec hauteur.

La car­gai­son d’U­lu­bu­run s’in­sère exac­te­ment dans ce cadre. Sa valeur — dix tonnes de cuivre, une tonne d’é­tain, le verre, l’i­voire, l’or — excède ce qu’on ima­gine d’une simple aven­ture com­mer­ciale pri­vée ; plu­sieurs spé­cia­listes, dont Pulak lui-même, penchent pour un envoi royal, un « cadeau » d’É­tat expé­dié par un sou­ve­rain levan­tin ou par l’É­gypte à un roi de l’É­gée mycé­nienne, les deux émis­saires grecs du bord fai­sant office de convoyeurs. D’autres tiennent pour une entre­prise mar­chande opé­rant sous licence pala­tiale, comme celles que décrivent les archives d’Ou­ga­rit, où de grands négo­ciants — on connaît leurs noms, Sina­ra­nu, Rap’a­nu — armaient des navires pour la Crète avec l’a­val du roi et des exemp­tions de taxes. L’his­to­rien Eric Cline, qui a fait du Bronze récent sa spé­cia­li­té, résume hon­nê­te­ment l’é­tat du dos­sier : on igno­re­ra sans doute tou­jours qui a envoyé ce bateau, et pour qui. L’é­pave garde son connais­se­ment par-devers elle — il était peut-être écrit sur la cire du diptyque.

Ce qui est cer­tain, en revanche, c’est la date. La den­dro­chro­no­lo­gie — l’é­tude des cernes du bois, appli­quée notam­ment au bois de far­dage et à une brin­dille fraî­che­ment cou­pée retrou­vée à bord — com­bi­née à la typo­lo­gie des céra­miques mycé­niennes et au sca­ra­bée de Néfer­ti­ti, converge vers un nau­frage aux alen­tours de 1320 avant notre ère, à une décen­nie près. Le monde qui a englou­ti ce navire avait encore un siècle et demi à vivre. Vers 1200–1180, tout le sys­tème s’ef­fondre en une géné­ra­tion : les palais mycé­niens brûlent, Ouga­rit est rasée, l’empire hit­tite se vola­ti­lise, l’É­gypte se replie — la fameuse « crise du Bronze récent », cette énigme his­to­rique majeure où se mêlent inva­sions des Peuples de la mer, séche­resses, séismes et effets de domi­nos sys­té­miques. Cline y a consa­cré un livre au titre effi­cace, 1177 avant J.-C. : le jour où la civi­li­sa­tion s’est effon­drée, et sa thèse cen­trale éclaire rétros­pec­ti­ve­ment Ulu­bu­run : c’est pré­ci­sé­ment parce que ce monde était si inter­con­nec­té, si dépen­dant de flux loin­tains — l’é­tain d’A­sie cen­trale, le cuivre de Chypre, le grain d’É­gypte —, qu’il s’est effon­dré en bloc quand les routes se sont rom­pues. La cale d’U­lu­bu­run, avec ses matières venues de sept régions du monde, est à la fois le por­trait de cette splen­deur connec­tée et le diag­nos­tic de sa fra­gi­li­té. Toute mon­dia­li­sa­tion porte en elle la carte de son propre démantèlement.

Bodrum, le châ­teau où dort la cargaison

Pour voir Ulu­bu­run aujourd’­hui, il faut aller à Bodrum — l’an­tique Hali­car­nasse, la ville d’Hé­ro­dote, ce qui ne gâte rien quand on part sur les traces d’un nau­frage his­to­rique. Le tré­sor est conser­vé dans le châ­teau Saint-Pierre, la for­te­resse que les che­va­liers Hos­pi­ta­liers de Rhodes édi­fièrent au XVe siècle à l’en­trée du port, en pillant au pas­sage les blocs du Mau­so­lée, l’une des Sept Mer­veilles du monde. Le lieu est déjà, en soi, un palimp­seste : des pierres du IVe siècle avant notre ère rem­ployées dans des murailles croi­sées, les­quelles abritent désor­mais une car­gai­son du XIVe siècle avant notre ère. Trois mille ans d’his­toire médi­ter­ra­néenne empi­lés dans un seul monu­ment, face à une mari­na où s’a­lignent les goé­lettes de croisière.

Le châ­teau héberge depuis les années 1960 le musée d’Ar­chéo­lo­gie sous-marine de Bodrum, créa­tion conjointe de la Répu­blique turque et de l’I­NA de George Bass, et le plus impor­tant éta­blis­se­ment du genre en Médi­ter­ra­née. Rou­vert après une longue cam­pagne de res­tau­ra­tion au début des années 2020, il consacre à Ulu­bu­run ses salles maî­tresses. On y trouve les lin­gots en peau de bœuf empi­lés comme dans la cale, les jarres cana­néennes, les lin­gots de verre dont le bleu n’a rien per­du, le calice d’or, les poids zoo­morphes, le dip­tyque, le sca­ra­bée de Néfer­ti­ti sous sa vitrine — et une recons­ti­tu­tion gran­deur nature du navire, gréé, char­gé, qui per­met de mesu­rer d’un coup d’œil ce que quinze mètres de bois vou­laient dire face à la haute mer. La scé­no­gra­phie a l’in­tel­li­gence de mon­trer aus­si la fouille elle-même : pho­to­gra­phies des plon­geurs sus­pen­dus dans le bleu au-des­sus des ran­gées de lin­gots, plans de tri­an­gu­la­tion, outils. Car Ulu­bu­run est une double his­toire — celle d’un nau­frage de l’âge du Bronze, et celle de l’obs­ti­na­tion de quelques cen­taines de per­sonnes qui, pen­dant onze étés, ont pas­sé six mille heures au fond de la mer pour le raconter.

Le visi­teur pres­sé par les plages manque géné­ra­le­ment le reste du musée, et il a tort : les salles voi­sines abritent l’é­pave de Cape Geli­do­nya — la pre­mière fouille sous-marine scien­ti­fique de l’his­toire, menée par Bass en 1960, elle aus­si un navire de com­merce du Bronze récent, plus modeste, qui fut en quelque sorte la répé­ti­tion géné­rale d’U­lu­bu­run — ain­si que l’é­pave byzan­tine de Yassıa­da et la « prin­cesse carienne » et son sar­co­phage. À lui seul, ce châ­teau résume la nais­sance d’une dis­ci­pline : c’est ici, sur cette côte, entre plon­geurs d’é­ponges et archéo­logues texans, que l’ar­chéo­lo­gie sous-marine est pas­sée en une géné­ra­tion de la chasse au tré­sor à la science exacte.

Quant au site du nau­frage lui-même, il est vide désor­mais — tout a été remon­té, jus­qu’au moindre pépin de gre­nade —, mais la Tur­quie a eu une idée dont on ne sait si elle relève du tou­risme ou de la poé­sie expé­ri­men­tale : une réplique de l’é­pave, lin­gots fac­tices com­pris, a été immer­gée dans la baie de Kaş, à pro­fon­deur rai­son­nable, à l’in­ten­tion des plon­geurs spor­tifs. On peut donc aujourd’­hui plon­ger sur une copie du plus ancien nau­frage du monde, à quelques milles de l’o­ri­gi­nal. Kaş, l’an­cienne Anti­phel­los lycienne, est du reste deve­nue l’une des capi­tales médi­ter­ra­néennes de la plon­gée, et il y a une jus­tice dis­crète à ce que la petite ville doive une part de sa pros­pé­ri­té au bateau qui s’est bri­sé devant sa porte il y a trente-trois siècles. Le cap d’U­lu­bu­run, lui, n’a pas chan­gé : un épe­ron de cal­caire pelé, sans route, sans mai­son, bat­tu par le même vent qui a per­du le navire. Les lieux du drame sont res­tés fidèles au poste.

Le reste d’un naufrage

Il y a un para­doxe fon­da­teur de l’ar­chéo­lo­gie mari­time, et Ulu­bu­run en est l’illus­tra­tion la plus pure : le nau­frage est une catas­trophe pour ceux qui le vivent et une béné­dic­tion pour ceux qui l’é­tu­dient. Tout ce qui est arri­vé à bon port a dis­pa­ru — fon­du, consom­mé, brû­lé, dis­per­sé, recy­clé. Le cuivre livré est deve­nu épées, puis les épées sont deve­nues socs, puis rouille. La résine livrée est par­tie en fumée vers les narines des dieux. Seule la car­gai­son per­due demeure. L’his­toire du com­merce ancien s’é­crit presque exclu­si­ve­ment à par­tir de ses échecs, et notre connais­sance la plus intime de l’é­co­no­mie du Bronze récent, nous la devons à une nuit de gros temps et à un timo­nier mal­chan­ceux dont nous ne sau­rons jamais le nom. Les his­to­riens de la Médi­ter­ra­née ont appris de Brau­del à cher­cher, sous l’é­cume des évé­ne­ments, les struc­tures lentes — les routes, les vents, les échanges, la longue durée. Ulu­bu­run est exac­te­ment cela : un évé­ne­ment de quelques minutes — un choc, une gîte, l’eau qui monte — qui a fos­si­li­sé une struc­ture sécu­laire. L’ins­tan­ta­né d’un flux.

Et quel flux. On a pris l’ha­bi­tude de dater la « pre­mière mon­dia­li­sa­tion » des grandes décou­vertes, ou au mieux de la pax mon­go­li­ca. Ulu­bu­run oblige à révi­ser sévè­re­ment ce calen­drier. Voi­ci un navire du XIVe siècle avant notre ère dont la car­gai­son agrège des maté­riaux venus de la Bal­tique, d’A­sie cen­trale, d’A­frique tro­pi­cale, d’É­gypte, de Chypre, du Levant et d’A­na­to­lie ; dont l’é­qui­page est poly­glotte ; dont les mar­chands manient des jeux de poids conver­tibles entre plu­sieurs stan­dards inter­na­tio­naux ; qui trans­porte l’é­qui­valent d’une lettre de change en métal et peut-être la cor­res­pon­dance qui va avec, sur le pre­mier livre connu de l’hu­ma­ni­té. Aucun des hommes du bord n’a­vait vu la Bal­tique ni le Zerav­chan ; aucun mineur de Mušis­ton n’a jamais su que son étain fini­rait par armer des héros achéens. C’est la défi­ni­tion même d’un sys­tème-monde : per­sonne n’en voit l’en­semble, et pour­tant cha­cun y tient sa place. Il aura fal­lu vingt-deux mille plon­gées pour que quel­qu’un, enfin, en voie l’en­semble — avec trois mille trois cents ans de retard.

Reste une der­nière leçon, plus intime. Ce navire nous est connu dans un détail que n’at­tein­dra jamais aucune bio­gra­phie ancienne : nous savons ce que ses hommes man­geaient (des olives, des figues, des gre­nades, du pois­son), com­ment ils pesaient (au sicle syrien), à quels dieux ils se confiaient (une déesse au bras levé, qui a cou­lé avec eux), sur quoi ils écri­vaient (de la cire, dans du buis), et jus­qu’à la brous­saille qu’ils avaient cou­pée pour caler leur char­ge­ment. Nous ne savons pas leurs noms. L’ar­chéo­lo­gie a cette pudeur : elle res­ti­tue tout de la vie, sauf l’é­tat civil. Sur la pente sous-marine d’U­lu­bu­run, entre 44 et 61 mètres, la Médi­ter­ra­née a gar­dé pen­dant trente-trois siècles le por­trait le plus com­plet jamais conser­vé d’un équi­page ano­nyme — et c’est peut-être la meilleure défi­ni­tion qu’on puisse don­ner de cette mer : une archive qui ne rend ses dos­siers qu’aux patients, et qui classe ses morts par cargaisons.

Repères

Le site. Le cap d’U­lu­bu­run se trouve à envi­ron 8,5 km au sud-est de Kaş, pro­vince d’An­ta­lya, Tur­quie. L’é­pave gisait sur une pente rocheuse entre 44 et 61 mètres de pro­fon­deur. Le site ori­gi­nel est aujourd’­hui vide ; une réplique immer­gée est acces­sible aux plon­geurs cer­ti­fiés dans les envi­rons de Kaş.

La fouille. Décou­verte signa­lée en 1982 par le plon­geur d’é­ponges Meh­med Çakır ; exper­tise de l’Ins­ti­tute of Nau­ti­cal Archaeo­lo­gy (INA) en 1982–1983 ; fouilles de 1984 à 1994 sous la direc­tion de George F. Bass puis de Cemal Pulak (Texas A&M Uni­ver­si­ty), soit onze cam­pagnes et 22 413 plongées.

La data­tion. Vers 1320 avant notre ère (den­dro­chro­no­lo­gie, céra­mique mycé­nienne HR IIIA2, sca­ra­bée de Néfer­ti­ti) — Bronze récent, contem­po­rain de la fin de la période amar­nienne en Égypte.

Le musée. Musée d’Ar­chéo­lo­gie sous-marine de Bodrum, châ­teau Saint-Pierre, Bodrum (pro­vince de Muğ­la). Salles dédiées à Ulu­bu­run avec réplique gran­deur nature du navire ; voir aus­si les salles Cape Geli­do­nya et Yassıada.

Pour aller plus loin

  • Cemal Pulak, « The Ulu­bu­run Ship­wreck: An Over­view », Inter­na­tio­nal Jour­nal of Nau­ti­cal Archaeo­lo­gy, 27/3, 1998 — la syn­thèse de réfé­rence par le fouilleur lui-même.
  • George F. Bass, « Oldest Known Ship­wreck Reveals Splen­dors of the Bronze Age », Natio­nal Geo­gra­phic, décembre 1987 — le grand récit de la décou­verte, super­be­ment illustré.
  • Eric H. Cline, 1177 avant J.-C. Le jour où la civi­li­sa­tion s’est effon­drée, La Décou­verte, 2015 — pour repla­cer Ulu­bu­run dans le sys­tème-monde du Bronze récent et sa chute.
  • Wayne Powell, Michael Fra­chet­ti et al., « Tin from Ulu­bu­run ship­wreck shows small-scale com­mo­di­ty exchange fue­led conti­nen­tal tin sup­ply across Late Bronze Age Eur­asia », Science Advances, 8/48, 2022 — l’é­tude iso­to­pique qui a réso­lu l’é­nigme de l’étain.
  • William H. Moran (éd.), Les Lettres d’El-Amar­na, Cerf, 1987 — la cor­res­pon­dance des rois du Bronze récent, indis­pen­sable arrière-plan documentaire.
  • Fer­nand Brau­del, Les Mémoires de la Médi­ter­ra­née. Pré­his­toire et Anti­qui­té, Fal­lois, 1998 — le maître, post­hume, sur la Médi­ter­ra­née d’a­vant les Grecs.
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La Lycie, Keko­va et Sime­na, ou la plus belle nécro­pole du monde

La Lycie, Keko­va et Sime­na, ou la plus belle nécro­pole du monde

La Lycie,
Keko­va et Simena

La plus belle nécro­pole du monde

Le peuple des tom­beaux face à la mer

La Lycie, Keko­va et Sime­na, ou la plus belle nécro­pole du monde


I. Une baie comme un vestibule

Il faut arri­ver à Keko­va par la mer. C’est la seule entrée digne de ce nom, la seule qui res­pecte la logique du lieu. On embarque à Üçağız ou à Kaş, sur l’un de ces cabo­teurs de bois qu’on appelle ici gulet, et très vite le monde se réor­ga­nise : la côte se hérisse, se découpe, se replie sur elle-même en une suc­ces­sion de criques et de pres­qu’îles où le cal­caire gris plonge dans une eau d’une trans­pa­rence presque gênante, comme si la Médi­ter­ra­née avait déci­dé, à cet endroit pré­cis, de ne plus rien cacher.

Et de fait, elle ne cache plus rien. À quelques mètres sous la sur­face, le long de la rive nord de l’île de Keko­va, on dis­tingue des marches. Des esca­liers qui des­cendent dans l’eau et ne remontent jamais. Des seuils de mai­sons, des fon­da­tions, des murs ara­sés que les our­sins ont colo­ni­sés, des amphores bri­sées prises dans le sable clair. La ville s’ap­pe­lait Doli­kis­thè. Elle a glis­sé dans la mer il y a dix-huit siècles, lors d’une série de séismes qui ont fait bas­cu­ler toute cette por­tion de côte, et elle y est res­tée, mi-noyée mi-émer­gée, dans cet entre-deux qui est peut-être la condi­tion lycienne par excel­lence : ni tout à fait dans le monde des vivants, ni tout à fait dans celui des morts.

Car c’est bien de cela qu’il s’a­git. La Lycie est le pays au monde où les morts sont le plus visibles. Par­tout, sur les falaises, au bord des che­mins, au milieu des champs d’o­li­viers, dans les ports, jusque dans l’eau des lagunes, se dressent des tom­beaux : sar­co­phages mas­sifs coif­fés de cou­vercles en carène de navire ren­ver­sée, tombes rupestres imi­tant des façades de mai­sons en bois, piliers funé­raires por­tant leur chambre sépul­crale à dix mètres du sol. On a recen­sé plus d’un mil­lier de tombes monu­men­tales sur ce petit ter­ri­toire qui n’ex­cède pas, dans sa plus grande exten­sion, deux cents kilo­mètres de côtes. Aucune civi­li­sa­tion antique n’a lais­sé une signa­ture funé­raire aus­si dense, aus­si obsé­dante, aus­si archi­tec­tu­ra­le­ment inventive.

En face de l’île, sur la terre ferme, le vil­lage de Kaleköy occupe le site de l’an­tique Sime­na. Un châ­teau médié­val cou­ronne la col­line, bâti par les che­va­liers de Rhodes sur des fon­da­tions bien plus anciennes ; dans son enceinte se cache le plus petit théâtre de Lycie, sept gra­dins taillés direc­te­ment dans le rocher. En contre­bas, les mai­sons du vil­lage s’im­briquent dans les ruines, une nécro­pole de sar­co­phages dévale la pente vers l’eau, et dans le port même, à quelques brasses du quai, un sar­co­phage lycien émerge de la mer, posé sur son socle immer­gé, son cou­vercle ogi­val dres­sé au-des­sus des flots comme la proue d’un navire pétri­fié. C’est pro­ba­ble­ment le tom­beau le plus pho­to­gra­phié de Tur­quie. C’est sur­tout le résu­mé par­fait de ce que fut cette civi­li­sa­tion : un peuple de marins qui a construit pour ses morts des mai­sons en forme de bateaux, et dont les bateaux de pierre ont fini par prendre la mer.

Cet article vou­drait racon­ter cette his­toire. Celle des Lyciens, ce peuple ana­to­lien à la langue étrange et au fédé­ra­lisme pré­coce, que Mon­tes­quieu citait en exemple et que les Pères fon­da­teurs amé­ri­cains ont lu avant d’é­crire leur Consti­tu­tion. Et celle, plus intime, de ce coin de côte entre Kaş et Demre — Keko­va, Sime­na, Tei­mius­sa, Aper­lai — où la Lycie se donne à voir dans son état le plus pur : des pierres, de l’eau, de la lumière, et des tombeaux.


II. Aux ori­gines : les Louk­ka des archives hittites

L’his­toire des Lyciens com­mence bien avant que les Grecs ne leur donnent ce nom. Elle com­mence dans les archives d’ar­gile de Hat­tu­sa, la capi­tale hit­tite, au cœur du pla­teau ana­to­lien, vers le milieu du deuxième mil­lé­naire avant notre ère.

Les tablettes cunéi­formes hit­tites men­tionnent à de nom­breuses reprises un pays et un peuple appe­lés Luk­ka. Les « terres de Luk­ka » (Luk­ka lands, comme disent les hit­ti­to­logues, car le terme appa­raît presque tou­jours au plu­riel, dési­gnant une région aux contours flous plu­tôt qu’un royaume consti­tué) se situaient dans le sud-ouest de l’A­na­to­lie, dans une zone qui recouvre assez bien la Lycie clas­sique et ses marges. Ce que les textes nous en disent est révé­la­teur : les Louk­ka sont insai­sis­sables. Ils n’ont pas de roi avec lequel négo­cier, pas de capi­tale à assié­ger, pas d’ad­mi­nis­tra­tion à sou­mettre. Ils appa­raissent tan­tôt comme des auxi­liaires mili­taires des Hit­tites — on les trouve dans la coa­li­tion ana­to­lienne qui affronte Ram­sès II à Qadesh en 1274 avant notre ère —, tan­tôt comme des rebelles chro­niques, tan­tôt comme des pirates écu­mant les côtes du Levant.

Une lettre fameuse retrou­vée à Ouga­rit, sur la côte syrienne, se plaint ain­si de raids menés par des navires louk­ka jus­qu’à Chypre et sur les côtes orien­tales de la Médi­ter­ra­née. Le pha­raon Mérenp­tah, à la fin du XIIIe siècle, inclut les Luk­ka dans la liste des « peuples de la mer » qui déferlent alors sur la Médi­ter­ra­née orien­tale, aux côtés des Shar­danes et des Ekwesh. Que ce peuple mon­ta­gnard et marin ait par­ti­ci­pé aux grands bou­le­ver­se­ments qui empor­tèrent l’âge du bronze — la chute de l’empire hit­tite, la des­truc­tion d’Ou­ga­rit, l’af­fai­blis­se­ment de l’É­gypte — n’a rien d’in­vrai­sem­blable : la géo­gra­phie lycienne, avec ses mon­tagnes qui tombent dans la mer, ses ports abri­tés et son arrière-pays impé­né­trable, a de tout temps fabri­qué des marins insou­mis. Elle fabri­que­ra encore, deux mille ans plus tard, les pirates cili­ciens et lyciens que Rome met­tra un siècle à réduire.

L’es­sen­tiel est là : les Lyciens ne sont pas des Grecs. C’est un point que le voya­geur, ébloui par les théâtres, les ago­ras et les ins­crip­tions grecques de l’é­poque romaine, oublie faci­le­ment. Les Lyciens sont des Ana­to­liens, héri­tiers directs des popu­la­tions lou­vites de l’âge du bronze. Leur langue, on le ver­ra, des­cend du lou­vite, cette grande langue indo-euro­péenne d’A­na­to­lie, cou­sine du hit­tite. Leur nom même pour eux-mêmes n’é­tait pas « Lyciens » : dans leurs ins­crip­tions, ils s’ap­pellent Trm̃mili, les Ter­miles — un nom que les auteurs grecs connais­saient d’ailleurs, puisque Héro­dote rap­porte que les Lyciens « s’ap­pe­laient autre­fois Termiles ».

Héro­dote, jus­te­ment. C’est lui qui, au Ve siècle avant notre ère, fixe pour les Grecs la légende des ori­gines lyciennes. Selon lui, les Ter­miles seraient venus de Crète, conduits par Sar­pé­don, frère de Minos, chas­sé de l’île à l’is­sue d’une que­relle dynas­tique. Ils auraient ensuite pris le nom de Lyciens en l’hon­neur de Lycos, fils de Pan­dion, un Athé­nien exi­lé venu les rejoindre. La légende est évi­dem­ment une construc­tion grecque, un de ces récits étio­lo­giques qui rat­tachent les peuples bar­bares à la généa­lo­gie hel­lé­nique. Mais elle dit quelque chose de vrai : dès l’é­poque archaïque, les Grecs per­çoivent les Lyciens comme un peuple à part, pres­ti­gieux, doté d’une ancien­ne­té propre, qu’il faut relier aux grandes légendes — la Crète minoenne, Athènes — plu­tôt que trai­ter en simple peu­plade indigène.

Et il y a une rai­son à ce pres­tige : Homère.


III. Les Lyciens d’Ho­mère : Sar­pé­don, Glau­cos et la plus belle mort de l’Iliade

Dans l’Iliade, les Lyciens occupent une place hors de pro­por­tion avec leur poids réel dans le monde égéen. Ils sont, de tous les alliés de Troie, les plus valeu­reux, les plus hono­rés, les seuls qui riva­lisent en noblesse avec les héros achéens. Leur contin­gent est conduit par deux figures magni­fiques : Sar­pé­don, fils de Zeus, et son cou­sin Glaucos.

C’est à Sar­pé­don qu’­Ho­mère prête l’une des défi­ni­tions les plus célèbres de l’é­thique aris­to­cra­tique grecque — pro­non­cée, iro­nie superbe, par un Lycien. Avant de mon­ter à l’as­saut du mur achéen, Sar­pé­don se tourne vers Glau­cos et lui demande, en sub­stance : pour­quoi sommes-nous hono­rés entre tous en Lycie, pour­quoi les meilleures parts au ban­quet, les meilleures terres au bord du Xanthe, sinon parce qu’il nous faut main­te­nant com­battre au pre­mier rang ? La noblesse comme dette, le pri­vi­lège comme obli­ga­tion de mou­rir le pre­mier : tout l’i­déal héroïque tient dans ce dis­cours, et c’est un prince lycien qui le porte.

La mort de Sar­pé­don, au chant XVI, sous les coups de Patrocle, est l’un des som­mets du poème. Zeus, son père, pèse un ins­tant la pos­si­bi­li­té de le sau­ver — de sus­pendre le des­tin — avant d’y renon­cer sous les remon­trances d’Hé­ra. Il fait alors pleu­voir des gouttes de sang sur la terre, en deuil de son fils, puis ordonne qu’A­pol­lon lave le corps, l’oigne d’am­broi­sie et le confie aux jumeaux Som­meil et Mort, qui l’emportent par les airs jus­qu’en Lycie, « où ses frères et ses proches l’en­se­ve­li­ront dans un tom­beau, sous une stèle, car tel est l’hon­neur dû aux morts ». Ce trans­port aérien du corps de Sar­pé­don vers sa patrie funé­raire a fas­ci­né les peintres de vases grecs — on pense au fameux cra­tère d’Eu­phro­nios. Mais on peut y lire aus­si, rétros­pec­ti­ve­ment, comme une pro­phé­tie : la Lycie, terre où l’on rap­porte les morts, terre du tom­beau par excel­lence. Homère savait-il que ce petit peuple cou­vri­rait ses mon­tagnes de sépulcres ? Évi­dem­ment non. Mais la coïn­ci­dence est de celles qui donnent envie de croire aux poètes.

Quant à Glau­cos, il est le héros de l’un des épi­sodes les plus étranges de l’Iliade : sa ren­contre avec Dio­mède au chant VI. Les deux guer­riers, sur le point de s’af­fron­ter, découvrent que leurs grands-pères étaient liés par les liens d’hos­pi­ta­li­té. Ils renoncent au com­bat et échangent leurs armures — et Glau­cos, « à qui Zeus ôta la rai­son », donne ses armes d’or contre des armes de bronze, « la valeur de cent bœufs contre neuf ». Les pro­verbes grecs en ont fait le type même du mar­ché de dupes. On peut pré­fé­rer y voir autre chose : la géné­ro­si­té somp­tuaire d’un prince pour qui l’hon­neur du geste vaut plus que le métal. Là encore, très lycien.

Le récit de Bel­lé­ro­phon, enchâs­sé dans ce même chant VI, rat­tache d’ailleurs la Lycie au plus vieux fonds légen­daire grec : c’est en Lycie que le héros corin­thien, mon­té sur Pégase, affronte la Chi­mère — ce monstre au corps de lion, de chèvre et de ser­pent dont l’antre était loca­li­sé par les Anciens près de l’ac­tuelle Çıralı, au mont Olym­pos de Lycie, où des éma­na­tions de gaz natu­rel brûlent encore aujourd’­hui à flanc de mon­tagne, flammes inex­tin­guibles que les navi­ga­teurs aper­ce­vaient depuis la mer. La Chi­mère existe : elle s’ap­pelle Yanar­taş, « la pierre qui brûle », et elle brûle toujours.


IV. Une langue morte deux fois : l’é­nigme lycienne

De la langue lycienne, il nous reste envi­ron deux cents ins­crip­tions sur pierre, quelques deux cents légendes moné­taires, et un immense sen­ti­ment de frus­tra­tion. Car cette langue, nous savons désor­mais la lire — son alpha­bet est déchif­fré depuis le XIXe siècle — mais nous ne la com­pre­nons encore qu’imparfaitement.

L’al­pha­bet lycien dérive de l’al­pha­bet grec, ou plus exac­te­ment d’un alpha­bet grec archaïque adap­té, enri­chi de signes propres pour noter des sons que le grec igno­rait — notam­ment des voyelles nasales, que les épi­gra­phistes trans­crivent ã et ẽ, et toute une série de consonnes typi­que­ment ana­to­liennes. Il compte vingt-neuf lettres. Les ins­crip­tions se lisent de gauche à droite, les mots sépa­rés par des double-points. Visuel­le­ment, un texte lycien res­semble à du grec qui aurait mal tour­né : on recon­naît des lettres fami­lières, on croit pou­voir lire, puis tout se dérobe.

La langue elle-même appar­tient à la famille ana­to­lienne des langues indo-euro­péennes — la branche la plus ancien­ne­ment attes­tée de toute la famille, celle du hit­tite et du lou­vite. Le lycien des­cend d’un dia­lecte lou­vite, ou du moins d’un très proche parent du lou­vite, ce qui confirme ce que les archives hit­tites lais­saient devi­ner : les Lyciens du pre­mier mil­lé­naire sont bien les héri­tiers des Louk­ka de l’âge du bronze, res­tés à l’é­cart des grands bou­le­ver­se­ments lin­guis­tiques, pro­té­gés par leurs mon­tagnes, pen­dant que le reste de l’A­na­to­lie occi­den­tale se phry­gia­ni­sait puis s’hellénisait.

Il existe même deux langues lyciennes : le lycien A, la langue com­mune de l’im­mense majo­ri­té des ins­crip­tions, et le lycien B, dit aus­si « milyen », connu par une poi­gnée de textes — dont des pas­sages poé­tiques gra­vés sur le fameux pilier ins­crit de Xan­thos —, plus archaïque, peut-être une langue lit­té­raire ou litur­gique, peut-être le dia­lecte d’une région inté­rieure. Le pilier ins­crit de Xan­thos, jus­te­ment, est le plus long texte lycien connu : plus de deux cent cin­quante lignes gra­vées sur les quatre faces d’un pilier funé­raire, mêlant lycien A, milyen et une épi­gramme en grec, à la gloire d’un prince de la dynas­tie xan­thienne, vain­queur de nom­breux com­bats à la fin du Ve siècle avant notre ère.

Le déchif­fre­ment doit presque tout à une pierre trou­vée en 1973 dans le sanc­tuaire fédé­ral du Létôon, près de Xan­thos : la tri­lingue du Létôon, une stèle por­tant le même décret — l’ins­ti­tu­tion d’un culte — en lycien, en grec et en ara­méen, la langue admi­nis­tra­tive de l’empire perse. Datée de 337 avant notre ère envi­ron, elle a joué pour le lycien le rôle que la pierre de Rosette avait joué pour l’é­gyp­tien : une clef. Grâce à elle, la gram­maire lycienne a fait des bonds. Mais le cor­pus reste déses­pé­ré­ment mono­tone : l’é­cra­sante majo­ri­té des ins­crip­tions sont des épi­taphes, construites sur le même moule. Ebẽñnẽ xupã mẽne prñ­na­watẽ… — « Ce tom­beau, l’a construit Untel, fils d’Un­tel, pour lui-même, sa femme et ses enfants ». Suivent par­fois des clauses de pro­tec­tion : inter­dic­tion d’in­tro­duire un corps étran­ger dans la tombe, amendes payables au tré­sor fédé­ral ou à la cité, malé­dic­tions confiées aux dieux locaux, notam­ment à la « Mère de l’en­ceinte » et aux dieux des ancêtres. La langue lycienne est morte vers le IIIe siècle avant notre ère, rem­pla­cée par le grec ; puis elle est morte une seconde fois avec la dis­pa­ri­tion de toute mémoire de sa lec­ture, avant sa lente résur­rec­tion phi­lo­lo­gique. Ce que nous pou­vons lire d’elle, pour l’es­sen­tiel, ce sont des tombes qui parlent. Là encore : un peuple qui ne nous a légué presque que ses morts.

Un mot d’Hé­ro­dote, avant de quit­ter ce cha­pitre, car il a fait cou­ler beau­coup d’encre. L’his­to­rien affirme que les Lyciens ont « une cou­tume unique au monde : ils portent le nom de leur mère et non de leur père », et que l’é­tat civil d’un Lycien se décline par la lignée mater­nelle. On a long­temps vou­lu voir là le témoi­gnage d’un matriar­cat lycien. Les ins­crip­tions, hélas pour le roma­nesque, montrent des filia­tions pater­nelles par­fai­te­ment clas­siques — mais aus­si, il est vrai, une place remar­quable faite aux femmes : des tombes construites par des femmes, pour des femmes, des mères men­tion­nées à côté des pères, des prê­tresses émi­nentes. Pas de matriar­cat, donc, mais peut-être une socié­té où la paren­té mater­nelle comp­tait davan­tage que chez les Grecs — assez, en tout cas, pour frap­per un obser­va­teur du Ve siècle et ali­men­ter, vingt-cinq siècles plus tard, les rêve­ries de Bacho­fen sur le droit maternel.


V. Le temps des dynastes : Xan­thos, les Perses et le feu

L’his­toire poli­tique de la Lycie clas­sique s’ouvre sur une tra­gé­die que Héro­dote raconte en quelques lignes ter­ribles, et qui a fixé pour tou­jours l’i­mage du carac­tère lycien.

Vers 540 avant notre ère, Cyrus le Grand, ayant abat­tu le royaume de Lydie, envoie son géné­ral Har­page — un Mède — sou­mettre les côtes d’A­sie Mineure. Les cités grecques d’Io­nie tombent l’une après l’autre. Puis Har­page des­cend vers le sud, vers les pays cariens et lyciens. Devant Xan­thos, la prin­ci­pale cité lycienne, les habi­tants sortent en armes, affrontent l’ar­mée perse en rase cam­pagne, « peu nom­breux contre beau­coup », dit Héro­dote, et accom­plissent des pro­diges de valeur. Vain­cus, repous­sés dans leurs murs, ils ras­semblent alors sur l’a­cro­pole leurs femmes, leurs enfants, leurs esclaves et leurs tré­sors, y mettent le feu, puis, liés par un ser­ment, effec­tuent une der­nière sor­tie et meurent tous au com­bat. Héro­dote ajoute ce détail ver­ti­gi­neux : de son temps, la plu­part des Xan­thiens qui se disaient lyciens des­cen­daient en réa­li­té de quatre-vingts familles qui se trou­vaient alors, par hasard, hors de la ville.

L’ho­lo­causte de Xan­thos n’est pro­ba­ble­ment pas une pure légende : les fouilles fran­çaises menées sur le site depuis 1950 ont mis au jour une couche d’in­cen­die datable du milieu du VIe siècle. Et l’his­toire se répé­te­ra : en 42 avant notre ère, lorsque Bru­tus, en quête d’argent pour la guerre civile romaine, assié­ge­ra Xan­thos, les habi­tants pré­fé­re­ront à nou­veau le sui­cide col­lec­tif et le feu à la red­di­tion — Plu­tarque et Appien décrivent des scènes d’hor­reur qui lais­sèrent Bru­tus lui-même en larmes, offrant une récom­pense à ses sol­dats pour chaque Xan­thien sau­vé des flammes. Deux auto­des­truc­tions à cinq siècles de dis­tance : on com­prend que les Anciens aient tenu les Lyciens pour le peuple le plus farou­che­ment épris de liber­té de toute l’Asie.

La domi­na­tion perse, une fois éta­blie, prit pour­tant en Lycie un visage assez doux : celui d’un pro­tec­to­rat loin­tain, exer­cé à tra­vers des dynastes locaux. Du milieu du VIe au milieu du IVe siècle, la Lycie est gou­ver­née par des princes indi­gènes qui frappent mon­naie — de superbes sta­tères d’argent ornés de san­gliers, de tris­kèles, de têtes d’A­thé­na — et se font construire à Xan­thos des tom­beaux-piliers monu­men­taux. Le plus puis­sant d’entre eux, Kuprl­li, règne sur l’es­sen­tiel du pays au début du Ve siècle et frappe mon­naie pen­dant un demi-siècle. Ses suc­ces­seurs, Khe­ri­ga et Kherẽi, sont les com­man­di­taires pro­bables du pilier ins­crit et du fameux « tom­beau des Har­pyes » — un pilier funé­raire dont les reliefs de marbre, aujourd’­hui au Bri­tish Museum, montrent des créa­tures ailées empor­tant de petits per­son­nages : non pas des har­pies, en réa­li­té, mais sans doute des sirènes psy­cho­pompes, empor­tant les âmes des défunts comme Som­meil et Mort avaient empor­té Sarpédon.

Épi­sode piquant de cette période : la Lycie a four­ni cin­quante navires à la flotte de Xerxès lors de la seconde guerre médique — Héro­dote décrit leurs équi­pages por­tant cui­rasses, jam­bières, arcs de cor­nouiller et bon­nets de feutre cou­ron­nés de plumes. Puis, après la vic­toire grecque, la Lycie bas­cule un temps dans la Ligue de Délos, l’al­liance athé­nienne : les listes du tri­but athé­nien men­tionnent les Lyciens dans les années 440. L’ex­pé­di­tion mili­taire que l’A­thé­nien Mélé­sandre conduit en Lycie vers 430 pour y lever le tri­but se ter­mine par sa mort au com­bat — un évé­ne­ment assez notable pour que le pilier ins­crit de Xan­thos, côté lycien, s’en fasse l’é­cho, se van­tant de la vic­toire. Puis la région retourne dans l’or­bite perse.

Le IVe siècle voit s’é­le­ver la figure la plus sin­gu­lière de cette période : Péri­clès — oui, Péri­clès — de Limy­ra, dynaste de Lycie orien­tale, qui vers 380–360 tente d’u­ni­fier le pays sous son auto­ri­té, guer­roie contre ses rivaux, et se fait construire à Limy­ra un tom­beau en forme de temple ionique dont les carya­tides et les frises se vou­laient une réponse à l’É­rech­théion d’A­thènes. Son nom grec, son pro­gramme archi­tec­tu­ral, son ambi­tion monar­chique disent l’hel­lé­ni­sa­tion galo­pante des élites lyciennes — au moment même où la Lycie, mêlée à la grande révolte des satrapes, finit par perdre son auto­no­mie : Artaxerxès III la place sous le contrôle du satrape carien, et c’est la mai­son d’Hé­ca­tom­nos — celle de Mau­sole, l’homme du Mau­so­lée — qui admi­nistre désor­mais le pays. Le fameux « Monu­ment des Néréides » de Xan­thos, ce tom­beau en forme de petit temple ionique entou­ré de figures fémi­nines aux dra­pés mouillés, remon­té aujourd’­hui dans une salle entière du Bri­tish Museum, est le chef-d’œuvre de cet art gré­co-lycien des dynastes : un prince ana­to­lien enter­ré comme un dieu grec.

En 334–333, Alexandre des­cend la côte. La Lycie se rend sans com­battre — Xan­thos, pour une fois, ouvre ses portes. Après la mort du conqué­rant, le pays passe aux Pto­lé­mées d’É­gypte, qui le tiennent pen­dant l’es­sen­tiel du IIIe siècle : c’est l’é­poque où le grec achève de sup­plan­ter le lycien, où les cités se dotent d’ins­ti­tu­tions à la grecque, de gym­nases, de théâtres. Puis Antio­chos III, le grand roi séleu­cide, s’empare de la région en 197 ; vain­cu par Rome à Magné­sie, il doit céder l’A­sie Mineure, et le trai­té d’A­pa­mée, en 188, livre la Lycie à Rhodes — en récom­pense des ser­vices ren­dus par l’île aux Romains.

Les Lyciens vécurent la domi­na­tion rho­dienne comme une insulte. Eux qui avaient été les alliés des rois se retrou­vaient sujets d’une cité mar­chande. Ils se sou­le­vèrent, pro­tes­tèrent à Rome, envoyèrent ambas­sade sur ambas­sade, arguant qu’ils avaient été confiés à Rhodes « comme des amis, non comme un cadeau ». En 167 avant notre ère, le Sénat, aga­cé par l’ar­ro­gance rho­dienne, tran­cha en leur faveur : la Lycie fut décla­rée libre. De cette liber­té recou­vrée allait naître la plus inté­res­sante des construc­tions poli­tiques lyciennes — celle qui vau­drait au petit peuple des tom­beaux une pos­té­ri­té inat­ten­due dans l’his­toire des idées.


VI. La Ligue lycienne : le fédé­ra­lisme avant la lettre

C’est Stra­bon, géo­graphe grec du temps d’Au­guste, qui nous décrit le fonc­tion­ne­ment du « sys­tème lycien » — tò Lykiakòn sústē­ma — avec une pré­ci­sion qui a fait le bon­heur des théo­ri­ciens politiques.

La Ligue lycienne ras­sem­blait vingt-trois cités. Les six plus grandes — Xan­thos, Pata­ra, Pina­ra, Olym­pos, Myra, Tlos — dis­po­saient cha­cune de trois voix à l’as­sem­blée fédé­rale ; les cités moyennes de deux voix ; les petites d’une seule. Les charges finan­cières et les contri­bu­tions se répar­tis­saient selon la même pro­por­tion. L’as­sem­blée, qui se réunis­sait dans une ville choi­sie à chaque fois, éli­sait un magis­trat suprême, le lyciarque, ain­si que les juges et les autres magis­trats fédé­raux, tous dési­gnés au pro­ra­ta des voix. La Ligue frap­pait mon­naie com­mune, condui­sait une poli­tique étran­gère com­mune, entre­te­nait un sanc­tuaire fédé­ral — le Létôon, près de Xan­thos, consa­cré à Léto et à ses jumeaux Apol­lon et Arté­mis, divi­ni­tés natio­nales de la Lycie.

Autre­ment dit : une repré­sen­ta­tion pro­por­tion­nelle à l’im­por­tance des membres, un exé­cu­tif fédé­ral élu, une jus­tice fédé­rale, des finances com­munes — au IIe siècle avant notre ère. Les ligues et confé­dé­ra­tions n’é­taient pas rares dans le monde grec (Béo­tie, Achaïe, Éto­lie), mais aucune n’a­vait pous­sé aus­si loin la ratio­na­li­té pro­por­tion­nelle, et aucune sur­tout n’a eu la chance d’être décrite avec tant de net­te­té par un auteur aus­si lu que Strabon.

La suite appar­tient à l’his­toire des idées poli­tiques. Mon­tes­quieu, dans L’Es­prit des lois, cher­chant des modèles de « répu­blique fédé­ra­tive », exa­mine la Ligue lycienne et conclut : « S’il fal­lait don­ner un modèle d’une belle répu­blique fédé­ra­tive, je pren­drais la répu­blique de Lycie. » L’é­loge sera relayé, trente ans plus tard, de l’autre côté de l’At­lan­tique : dans les débats sur la Consti­tu­tion amé­ri­caine, Hamil­ton et Madi­son citent expres­sé­ment la Ligue lycienne — dans les Fede­ra­list Papers — comme pré­cé­dent d’une confé­dé­ra­tion où le pou­voir fédé­ral s’exerce pro­por­tion­nel­le­ment au poids des membres, contre le modèle d’une voix par État. Que les délé­gués de Phi­la­del­phie aient dis­cu­té, en 1787–1788, du sys­tème de vote de Xan­thos et de Pata­ra, voi­là qui donne le ver­tige : la petite Lycie, pays de cent cin­quante kilo­mètres de côtes, a glis­sé son mot dans la fabrique de la plus grande fédé­ra­tion moderne.

Il faut certes rai­son gar­der : la Ligue « libre » ne dura guère qu’un siècle et quart. En 43 de notre ère, l’empereur Claude, invo­quant des troubles internes — des citoyens romains avaient été mis à mort lors de dis­sen­sions civiques —, annexa la Lycie et en fit une pro­vince, bien­tôt jume­lée avec la Pam­phy­lie voi­sine. Mais la Ligue sur­vé­cut à l’an­nexion : vidée de sa sou­ve­rai­ne­té, elle conti­nua sous l’Em­pire à élire son lyciarque, à gérer les cultes et les fêtes, à dis­tri­buer hon­neurs et sta­tues, deve­nue une sorte de conseil régio­nal des notables. C’est de cette époque impé­riale que datent la plu­part des monu­ments que le voya­geur admire aujourd’­hui : les théâtres, les thermes, les gre­niers d’Ha­drien à Pata­ra et Andriake, les grandes ave­nues à por­tiques. La Lycie romaine fut pros­père, pai­sible et pas­sa­ble­ment ennuyeuse — le contraire exact de sa répu­ta­tion héroïque. Elle expor­tait du bois de cèdre, des éponges, du pois­son salé, de la pourpre, et envoyait au monde un citoyen qui allait deve­nir l’un des per­son­nages les plus uni­ver­sel­le­ment aimés de l’his­toire : Nico­las, évêque de Myra au IVe siècle, saint patron des marins, des enfants et des pri­son­niers, ancêtre loin­tain — par mille détours hol­lan­dais et amé­ri­cains — du Père Noël. Il est piquant de son­ger que San­ta Claus est né lycien, à une poi­gnée de kilo­mètres de Kekova.


VII. Pata­ra, la capi­tale des sables

Puis­qu’il a été ques­tion de la Ligue, il faut s’ar­rê­ter dans sa capi­tale — car la Lycie fédé­rale avait bien une capi­tale de fait, et c’é­tait Pata­ra. Le lec­teur par­don­ne­ra ce détour de qua­rante kilo­mètres à l’ouest de Keko­va : il n’est pas un détour, il est le centre.

Pata­ra était tout à la fois : le pre­mier port de Lycie, à l’embouchure du Xanthe ; le siège de l’as­sem­blée fédé­rale, qui s’y réunis­sait de pré­fé­rence ; l’o­racle natio­nal, où Apol­lon « Pata­reus » ren­dait ses arrêts pen­dant les mois d’hi­ver — Héro­dote décrit la pro­phé­tesse enfer­mée la nuit dans le temple pour y rece­voir le dieu, et les Anciens tenaient l’o­racle de Pata­ra pour l’é­gal hiver­nal de Délos, au point que cer­tains fai­saient naître Apol­lon ici plu­tôt que dans les Cyclades. La ville fut de toutes les his­toires : Alexandre s’en empa­ra, les Pto­lé­mées la rebap­ti­sèrent un temps Arsi­noé sans que le nom prenne, Han­ni­bal y pas­sa, Bru­tus l’é­par­gna après le car­nage de Xan­thos — les Pata­riens, plus avi­sés que leurs voi­sins, ayant fini par se rendre —, et c’est dans son port que l’a­pôtre Paul, au retour de son troi­sième voyage, chan­gea de navire pour la Phé­ni­cie, comme le notent les Actes des Apôtres. C’est à Pata­ra enfin que naquit, vers 270 de notre ère, un cer­tain Nico­las, futur évêque de Myra : le Père Noël est non seule­ment lycien, comme on l’a dit, mais pata­rien de naissance.

La ville romaine fut somp­tueuse, et ses ruines le sont res­tées : un arc monu­men­tal à trois baies qui ser­vait aus­si de châ­teau d’eau, des thermes, une ave­nue à colon­nades dal­lée qui s’en­fonce lit­té­ra­le­ment dans la nappe phréa­tique, un théâtre de six mille places, le grand gre­nier d’Ha­drien, et deux monu­ments qui valent qu’on s’y arrête. Le pre­mier est le bou­leu­té­rion, le conseil fédé­ral : c’est dans cet hémi­cycle cou­vert que sié­geait l’as­sem­blée de la Ligue, que l’on votait à trois, deux ou une voix, que l’on éli­sait le lyciarque — c’est, si l’on veut, le plus ancien « par­le­ment fédé­ral » conser­vé au monde. La Tur­quie l’a inté­gra­le­ment res­tau­ré et ne s’y est pas trom­pée : la Grande Assem­blée natio­nale d’An­ka­ra a par­rai­né le chan­tier, et 2020 fut décré­tée « année de Pata­ra », le ber­ceau lycien du par­le­men­ta­risme ser­vant d’an­cêtre sym­bo­lique au par­le­ment turc. Le second est le phare éle­vé sous Néron à l’en­trée du port, daté par son ins­crip­tion de l’an 64–65 : l’un des plus anciens phares connus au monde, abat­tu — pro­ba­ble­ment par un tsu­na­mi médié­val — puis rele­vé pierre à pierre par les archéo­logues ces der­nières années, au terme d’une anas­ty­lose spec­ta­cu­laire. Un par­le­ment et un phare : dif­fi­cile de mieux résu­mer une civi­li­sa­tion de cités mari­times confédérées.

Le des­tin de Pata­ra tient pour­tant dans un élé­ment que l’An­ti­qui­té ne men­tionne qu’en pas­sant et qui a fini par tout recou­vrir : le sable. Le port, mal défen­du contre les allu­vions du Xanthe et la dérive lit­to­rale, s’est ensa­blé au fil des siècles byzan­tins ; la lagune a rem­pla­cé les bas­sins, les dunes ont mar­ché sur la ville, ense­ve­lis­sant l’a­ve­nue, le théâtre à demi, le phare tout entier — le conser­vant, aus­si, comme Pom­péi sous sa cendre. Aujourd’­hui, la plage de Pata­ra aligne douze kilo­mètres de sable inin­ter­rom­pu, la plus longue de Tur­quie, ados­sée à un cor­don dunaire qui pro­tège à la fois les ruines et l’un des der­niers grands sites de ponte de la tor­tue caouanne, Caret­ta caret­ta, en Médi­ter­ra­née. La zone est inté­gra­le­ment pro­té­gée : pas une construc­tion sur la plage, éclai­rage inter­dit en sai­son de ponte, et l’on accède à la mer en tra­ver­sant la ville antique — le gui­chet des ruines est aus­si celui de la plage, ce qui doit faire de Pata­ra le seul endroit au monde où l’on va se bai­gner en pas­sant devant un par­le­ment du IIe siècle avant notre ère. L’o­racle d’A­pol­lon s’est tu, le port est un marais à fla­mants, mais les tor­tues remontent chaque été pondre dans le sable qui a man­gé la ville : il y a, dans cette relève, une jus­tice dont les Lyciens, experts en éter­ni­tés, auraient cer­tai­ne­ment appré­cié l’i­ro­nie douce.


VIII. La mort en majes­té : une archi­tec­ture pour l’éternité

Venons-en main­te­nant au cœur du sujet — à ce qui fait de la Lycie, aux yeux de qui­conque l’a par­cou­rue, un pays abso­lu­ment sin­gu­lier : ses tombeaux.

Toute civi­li­sa­tion construit pour ses morts. Mais la plu­part les mettent à l’é­cart : nécro­poles hors les murs chez les Grecs et les Romains, val­lées funé­raires en Égypte, tumu­lus iso­lés en Étru­rie ou en Phry­gie. Les Lyciens, eux, ont fait exac­te­ment l’in­verse. Leurs tombes sont par­tout, et d’a­bord au milieu des vivants : sur l’a­go­ra, le long des rues, dans les ports, ados­sées aux théâtres, incrus­tées dans les falaises qui dominent les villes. À Sime­na, les sar­co­phages dévalent la pente entre les mai­sons. À Tei­mius­sa, ils occupent le rivage même, les pieds dans l’eau. Le mort lycien n’est pas relé­gué : il habite la ville, il en sur­veille les entrées, il en signe le pay­sage. Cer­tains cher­cheurs ont par­lé de « cités des morts miroirs des cités des vivants » ; on serait ten­té de dire que la dis­tinc­tion elle-même, en Lycie, perd de sa netteté.

La typo­lo­gie funé­raire lycienne com­prend quatre grandes familles, que le voya­geur apprend vite à reconnaître.

Les tombes-piliers, d’a­bord — la forme la plus ancienne et la plus étrange. Un mono­lithe ou un empi­le­ment de blocs, haut par­fois de plus de huit mètres, dres­sé au cœur de la cité, por­tant à son som­met une chambre funé­raire fer­mée par des dalles. Le mort y trône lit­té­ra­le­ment au-des­sus de la ville. Le tom­beau des Har­pyes de Xan­thos, avec ses reliefs de sirènes ravis­seuses d’âmes, et le pilier ins­crit, avec ses deux cent cin­quante lignes de texte, sont les repré­sen­tants les plus fameux de cette famille réser­vée, semble-t-il, aux dynastes et aux très grandes familles de l’é­poque clas­sique. On n’en connaît guère qu’une qua­ran­taine, presque toutes en Lycie occi­den­tale et centrale.

Les tombes rupestres, ensuite — les plus spec­ta­cu­laires, celles qui font les cou­ver­tures des livres. Creu­sées à flanc de falaise, par­fois par dizaines sur une même paroi comme à Myra, Tlos ou Pina­ra, elles repro­duisent en pierre, avec une minu­tie hal­lu­ci­nante, l’ar­chi­tec­ture domes­tique lycienne en bois : poutres saillantes, entre­toises, pan­neaux, lin­teaux débor­dants — jus­qu’aux têtes de che­villes. Grâce à elles, nous savons à quoi res­sem­blaient les mai­sons lyciennes, dont pas une n’a sur­vé­cu : des struc­tures de bois à étages, à toit plat ou légè­re­ment bom­bé. La tombe est une mai­son, lit­té­ra­le­ment : la « mai­son d’é­ter­ni­té » que l’é­pi­taphe désigne du mot prñ­na­wa, déri­vé du verbe « construire (une mai­son) ». Cer­taines façades adoptent le voca­bu­laire grec — fron­tons, colonnes ioniques : ce sont les « tombes-temples », comme la fameuse tombe dite d’A­myn­tas à Tel­mes­sos (Fethiye), qui domine la ville moderne de sa façade de temple in antis haute comme un immeuble.

Les sar­co­phages, enfin — la signa­ture lycienne par excel­lence, et la forme qui règne sans par­tage dans la région de Keko­va. Le sar­co­phage lycien clas­sique est un objet extra­or­di­naire : un socle mas­sif, sou­vent creu­sé d’une chambre infé­rieure (l’hypo­so­rion, des­ti­né aux dépen­dants ou aux membres secon­daires de la famille), une cuve, et sur­tout ce cou­vercle unique au monde : une haute voûte en ogive, à crête faî­tière, flan­quée de tenons laté­raux, dont la sil­houette évoque irré­sis­ti­ble­ment une coque de navire retour­née. Les archéo­logues dis­cutent depuis un siècle de cette forme : imi­ta­tion d’une toi­ture de bois cin­trée ? Rémi­nis­cence navale ? L’œil, lui, a tran­ché depuis long­temps : ce sont des bateaux. Un port lycien avec ses sar­co­phages — Sime­na, pré­ci­sé­ment — res­semble à une flot­tille tirée au sec pour l’hi­ver­nage, atten­dant une sai­son de navi­ga­tion qui ne vien­dra plus. Pour un peuple de marins dont Homère déjà chan­tait les navires, et dont les morts, comme Sar­pé­don, voya­geaient pour ren­trer au pays, l’i­mage n’a rien de forcé.

La qua­trième famille est plus modeste : fosses, tombes maçon­nées, chambres simples — la mort des pauvres, qui ne laisse guère de traces dans le pay­sage ni dans les livres.

Deux traits encore, qui achèvent le por­trait. D’une part, la tombe lycienne est une affaire de famille et de droit : les épi­taphes pré­cisent qui a le droit d’y être dépo­sé — le construc­teur, sa femme, ses enfants, par­fois sa mère, ses affran­chis — et qui ne l’a pas ; les contre­ve­nants s’ex­posent à des amendes consi­dé­rables, payables à la Ligue, à la cité ou au sanc­tuaire, et à la colère des dieux. La tombe est un bien, trans­mis, pro­té­gé, admi­nis­tré ; cer­taines ins­crip­tions d’é­poque romaine pré­voient même des rentes pour l’en­tre­tien et le fleu­ris­se­ment du monu­ment. D’autre part, la tombe est tour­née vers les vivants : ses reliefs montrent des ban­quets, des scènes d’au­dience, des com­bats, des adieux ; le mort y paraît en majes­té, entou­ré des siens, dans la pos­ture du maître de mai­son rece­vant. Rien de macabre dans tout cela. La nécro­pole lycienne n’est pas un memen­to mori : c’est un annuaire de la nota­bi­li­té, un livre de famille à ciel ouvert, une manière pour les lignées de tenir leur rang par-delà la mort. Et c’est peut-être pour cela que ces champs de tom­beaux, qui devraient être lugubres, dégagent au contraire — tous les voya­geurs le disent — une paix presque joyeuse.


IX. Keko­va : la ville qui a glis­sé dans la mer

Et nous voi­ci reve­nus à la baie, munis désor­mais de tout ce qu’il faut pour la lire.

L’île de Keko­va — Keko­va Adası — est une longue échine cal­caire de sept kilo­mètres et demi, orien­tée d’est en ouest, qui court paral­lè­le­ment à la côte à envi­ron cinq cents mètres du rivage. Entre l’île et la terre ferme s’é­tend un che­nal abri­té, une véri­table rade natu­relle longue de plu­sieurs milles, fer­mée à l’ouest et à l’est par des passes étroites : l’un des meilleurs mouillages de toute la côte sud de l’A­na­to­lie, appré­cié des marins de l’An­ti­qui­té comme des plai­san­ciers d’au­jourd’­hui, des galères byzan­tines comme des gulets de Kaş. Le nom turc de l’île signi­fie­rait « plaine de thym » ; l’An­ti­qui­té la connais­sait, semble-t-il, sous le nom de Dolikisthè.

C’est sur la rive nord de l’île, face au che­nal, que s’é­ten­dait la petite ville que l’on appelle aujourd’­hui « la cité englou­tie » — Batık Şehir en turc. Il faut être hon­nête avec le lec­teur : nous ne savons presque rien de son his­toire évé­ne­men­tielle. Aucun auteur antique ne la raconte ; les ins­crip­tions y sont rares ; le site n’a jamais fait l’ob­jet de fouilles sys­té­ma­tiques, la zone étant aujourd’­hui stric­te­ment pro­té­gée. Ce que nous voyons, en revanche, est élo­quent : des dizaines de struc­tures — fon­da­tions de mai­sons, murs, esca­liers, quais, citernes, ate­liers — s’é­tagent sur la pente de l’île et se pour­suivent sous l’eau, jus­qu’à plu­sieurs mètres de pro­fon­deur. Des esca­liers des­cendent du flanc de l’île et dis­pa­raissent dans la mer. Des seuils de portes ouvrent sur l’eau. Des anneaux d’a­mar­rage, des cuves, des frag­ments d’am­phores gisent par quelques mètres de fond, par­fai­te­ment visibles depuis la sur­face tant l’eau est claire.

L’ex­pli­ca­tion de ce pay­sage tient en un mot : tec­to­nique. La côte lycienne se trouve à l’a­plomb de la zone de sub­duc­tion hel­lé­nique, là où la plaque afri­caine plonge sous la plaque ana­to­lienne — l’une des régions sis­miques les plus actives de la Médi­ter­ra­née. Au IIe siècle de notre ère, une série de trem­ble­ments de terre — les sources antiques et l’ar­chéo­lo­gie sis­mique évoquent notam­ment un séisme majeur en 141, qui dévas­ta la Lycie et que le grand éver­gète Opra­moas de Rho­dia­po­lis contri­bua à répa­rer à coups de mil­lions de deniers — pro­vo­qua l’af­fais­se­ment de blocs entiers de la côte. À Keko­va, le flanc nord de l’île s’est enfon­cé de plu­sieurs mètres. La par­tie basse de Doli­kis­thè — les quais, les entre­pôts, les mai­sons du front de mer — est pas­sée sous le niveau des flots ; la par­tie haute est res­tée émer­gée. La ville n’a pas été englou­tie en un jour, à la manière d’une Atlan­tide : elle a glis­sé, puis la lente remon­tée du niveau marin depuis l’An­ti­qui­té a ache­vé le tra­vail. Les habi­tants ont pro­ba­ble­ment conti­nué quelque temps d’oc­cu­per les hau­teurs, puis la vie s’est dépla­cée vers les sites voi­sins, mieux abri­tés, plus com­modes : Sime­na en face, Tei­mius­sa au fond de la baie.

Il faut dire ce qu’est aujourd’­hui la ren­contre avec ce lieu, car aucune des­crip­tion archéo­lo­gique n’en rend compte. Le bateau longe l’île au ralen­ti — la navi­ga­tion est régle­men­tée, le mouillage inter­dit, la bai­gnade et la plon­gée pro­hi­bées dans toute la zone de la cité englou­tie afin de pro­té­ger les ves­tiges du pillage qui les a long­temps mena­cés. On glisse le long d’une paroi rousse et grise pique­tée de thym et de figuiers sau­vages, et sou­dain l’œil com­prend : cette ligne dans le rocher est un mur ; cette échan­crure régu­lière, un esca­lier ; cette ombre géo­mé­trique sous l’eau tur­quoise, l’angle d’une mai­son. Pen­dant plu­sieurs cen­taines de mètres, la ville défile ain­si, mi-lisible mi-dis­soute, dédou­blée par le miroir de l’eau qui super­pose au ves­tige réel son reflet trem­blé. Les jours de mer par­fai­te­ment calme, on ne sait plus très bien ce qui est au-des­sus et ce qui est au-des­sous, ce qui appar­tient encore à la terre et ce qui a été ren­du à la mer. Peu de sites antiques pro­curent cette sen­sa­tion exacte : non pas la ruine — la ruine, on connaît —, mais la sub­mer­sion, c’est-à-dire la ruine en train de se pro­duire, arrê­tée dans son mou­ve­ment, comme une vague pétrifiée.

À l’ex­tré­mi­té occi­den­tale de l’île s’ouvre la crique de Ter­sane — « l’ar­se­nal », en turc —, une anse en fer à che­val au fond de laquelle se dresse l’ab­side éven­trée d’une cha­pelle byzan­tine, les pieds dans les galets. Le nom garde la mémoire d’une fonc­tion : la crique ser­vit, à l’é­poque byzan­tine sans doute, de chan­tier ou d’a­bri pour les navires. L’ab­side soli­taire, ouverte sur la mer comme une conque, est deve­nue l’un des emblèmes du site — et le but d’ex­cur­sion des kaya­kistes, car si la bai­gnade est inter­dite devant la cité englou­tie, elle est per­mise dans plu­sieurs anses de la zone, et la tra­ver­sée du che­nal en kayak de mer, depuis Üçağız, est deve­nue la manière la plus douce et la plus juste de visi­ter ce pay­sage : au ras de l’eau, sans moteur, à la vitesse des anciens.

L’en­semble de la région — l’île, le che­nal, Sime­na, Tei­mius­sa, Aper­lai — est clas­sé zone spé­cia­le­ment pro­té­gée par la Tur­quie et ins­crit depuis 2000 sur la liste indi­ca­tive du patri­moine mon­dial de l’U­NES­CO. Pro­tec­tion méri­tée, et fra­gile : la pres­sion tou­ris­tique de Kaş toute proche, le bal­let des bateaux d’ex­cur­sion, la ten­ta­tion immo­bi­lière qui ronge toute la côte turque rap­pellent que la sur­vie de ce lieu, qui a tra­ver­sé les séismes, dépend désor­mais d’ar­bi­trages admi­nis­tra­tifs. Les civi­li­sa­tions meurent aus­si de décrets.


X. Sime­na : le châ­teau, le théâtre et le sar­co­phage dans l’eau

En face de la cité englou­tie, sur la terre ferme, une col­line conique s’a­vance dans le che­nal, cou­ron­née de rem­parts cré­ne­lés. C’est Kaleköy — « le vil­lage du châ­teau » —, l’an­tique Sime­na, et c’est peut-être, de tous les lieux habi­tés de Médi­ter­ra­née, celui où la super­po­si­tion des âges est la plus dense au mètre carré.

Sime­na ne fut jamais une grande cité. Son nom appa­raît dans les listes de Pline l’An­cien et chez les géo­graphes, ses mon­naies et ses ins­crip­tions attestent son exis­tence dès l’é­poque clas­sique — une ins­crip­tion du site remon­te­rait au IVe siècle avant notre ère —, mais elle demeu­ra tou­jours une petite ville por­tuaire, satel­lite de ses voi­sines plus puis­santes. Son des­tin ins­ti­tu­tion­nel le dit bien : à l’é­poque de la Ligue, Sime­na ne votait pas pour elle-même. Elle appar­te­nait à une sym­po­li­tie — une com­mu­nau­té poli­tique grou­pée — conduite par la cité d’A­per­lai, de l’autre côté de la pres­qu’île, et qui ras­sem­blait quatre bour­gades : Aper­lai, Sime­na, Apol­lo­nia et Isin­da. Les citoyens de Sime­na se disaient offi­ciel­le­ment « Aper­lites de Sime­na ». Une voix pour quatre vil­lages : on mesure la modes­tie de l’en­semble — et l’on touche du doigt, en pas­sant, la gra­nu­la­ri­té extra­or­di­naire de ce fédé­ra­lisme lycien qui emboî­tait des sym­po­li­ties dans une confé­dé­ra­tion, comme des pou­pées russes politiques.

Mais ce que Sime­na n’a pas eu en puis­sance, elle l’a eu en conti­nui­té. Le site est habi­té depuis deux mille cinq cents ans sans inter­rup­tion : ville lycienne, bour­gade romaine, vil­lage byzan­tin, poste médié­val, hameau otto­man de pêcheurs, vil­lage turc d’au­jourd’­hui — une tren­taine de familles, des mai­sons de pierre et de bois dégrin­go­lant vers le port, des ter­rasses de res­tau­rants sur pilo­tis, pas de route. Car c’est l’autre sin­gu­la­ri­té de Kaleköy : on n’y accède qu’à pied — une heure de sen­tier depuis Üçağız, à tra­vers la gar­rigue et les tom­beaux — ou par la mer. L’ab­sence de route a fait ce que aucun clas­se­ment n’au­rait pu faire : elle a figé le vil­lage dans son échelle antique.

Le châ­teau qui coiffe la col­line est, dans son état actuel, une œuvre des che­va­liers de Saint-Jean de Rhodes, qui ver­rouillèrent au Moyen Âge tar­dif ce mouillage stra­té­gique face à la menace turque, réuti­li­sant des for­ti­fi­ca­tions byzan­tines elles-mêmes assises sur des murs antiques : dans les sou­bas­se­ments de l’en­ceinte, l’œil repère des assises poly­go­nales qui remontent à l’é­poque lycienne clas­sique. Du che­min de ronde, la vue embrasse tout le sys­tème du lieu : le che­nal, l’île de Keko­va éti­rée comme un ani­mal endor­mi, les passes, les îlots, et au fond la baie fer­mée d’Ü­çağız. On com­prend d’un regard pour­quoi trente géné­ra­tions de stra­tèges ont tenu ce piton.

Et au centre de l’en­ceinte, taillé dans le rocher vif, le voya­geur découvre la plus déli­cieuse sur­prise du site : un théâtre minus­cule, sept ran­gées de gra­dins creu­sées direc­te­ment dans la pente cal­caire, pou­vant accueillir peut-être trois cents spec­ta­teurs. C’est le plus petit théâtre de toute la Lycie — de tous les théâtres antiques connus d’A­na­to­lie, peut-être. Il dit mieux que n’im­porte quel trai­té ce que fut la roma­ni­sa­tion des cam­pagnes d’A­sie Mineure : même un bourg de pêcheurs de quelques cen­taines d’âmes vou­lait son théâtre, son mor­ceau de vie civique grecque, ses concours et ses assem­blées — à sa taille. On s’as­sied sur le gra­din supé­rieur, on regarde la mer par-des­sus l’or­ches­tra, et l’on se dit que le spec­tacle, ici, n’a jamais été sur la scène.

Sur le flanc ouest de la col­line, hors les murs, s’é­tend la nécro­pole : plu­sieurs dizaines de sar­co­phages lyciens d’é­poque romaine, dis­per­sés dans les oli­viers et les carou­biers, cou­vercles ogi­vaux dres­sés dans tous les sens, cer­tains bas­cu­lés par les séismes, d’autres éven­trés par les pilleurs d’au­tre­fois, tous colo­ni­sés par le thym et les chèvres. Beau­coup portent des ins­crip­tions grecques ; les tenons de leurs cou­vercles s’ornent par­fois de mufles de lions. C’est la flot­tille dont je par­lais plus haut : une escadre de navires de pierre échoués sur la col­line, proues levées vers le large.

En contre­bas, près du rivage, les ves­tiges de thermes portent une dédi­cace qui fixe un ins­tant pré­cis de l’his­toire du vil­lage : « à l’empereur Titus », par « le peuple des Aper­lites de Sime­na ». Nous sommes vers 79–81 de notre ère ; le bourg a vou­lu son bain romain, et l’a dédié au fils de Ves­pa­sien. Dix-neuf siècles plus tard, les assises des thermes servent de fon­da­tion aux ter­rasses où l’on sert le pois­son grillé et la glace mai­son — les fameuses glaces de Kaleköy, gloire locale — aux plai­san­ciers de passage.

Reste le sar­co­phage. Celui de la pho­to­gra­phie, celui que tout le monde connaît sans tou­jours savoir où il se trouve : posé dans l’eau du port, à quelques mètres du rivage, socle immer­gé, cuve et cou­vercle ogi­val émer­geant des flots, seul, par­fai­te­ment cadré entre l’eau tur­quoise et les mon­tagnes. Il n’a pas été construit dans la mer : il se dres­sait sur le rivage antique, et l’af­fais­se­ment du IIe siècle — le même qui noya Doli­kis­thè — a fait des­cendre son socle sous le niveau des eaux. La sub­si­dence qui a détruit la ville d’en face a fabri­qué, ici, une icône. Des géné­ra­tions de pho­to­graphes, de peintres et d’au­teurs de guides en ont fait l’i­mage même de la Lycie ; les kaya­kistes tournent autour comme autour d’une relique. Il faut pour­tant se sou­ve­nir de ce qu’il est : la tombe d’un habi­tant de Sime­na, un monu­ment fami­lial pro­té­gé jadis par des amendes et des malé­dic­tions, la « mai­son d’é­ter­ni­té » de quel­qu’un. Sa malé­dic­tion, s’il en por­tait une, a fonc­tion­né au-delà de toute espé­rance : nul n’a intro­duit de corps étran­ger dans la tombe, et deux mille ans plus tard, le monde entier vient le saluer sans pou­voir le tou­cher, gar­dé qu’il est par la plus effi­cace des enceintes — la mer.


XI. Tei­mius­sa et Aper­lai : les sœurs oubliées

La baie de Keko­va ne se réduit pas à ses deux vedettes. Deux autres sites, plus dis­crets, com­plètent le qua­tuor et méritent qu’on s’y attarde — ne serait-ce que parce qu’ils offrent ce que Sime­na et la cité englou­tie n’offrent plus tout à fait : la solitude.

Au fond de la baie, le vil­lage d’Ü­çağız — « les trois bouches », du nom des trois passes qui donnent accès au plan d’eau — occupe l’emplacement de l’an­tique Tei­mius­sa. C’est aujourd’­hui le port d’embarquement des excur­sions, un vil­lage de pêcheurs et de patrons de bateaux qui a gar­dé, mal­gré le tou­risme, une bon­ho­mie de bout du monde : la route qui y des­cend depuis la natio­nale, à tra­vers un pay­sage de doline et de gar­rigue, ne mène nulle part ailleurs. Or il suf­fit de mar­cher dix minutes vers l’est, le long du rivage, pour chan­ger de mil­lé­naire : la nécro­pole de Tei­mius­sa occupe une plate-forme rocheuse au bord de l’eau, des dizaines de sar­co­phages ser­rés les uns contre les autres, cer­tains posés sur le rocher nu, d’autres les pieds dans la mer, quelques-uns munis de leur hypo­so­rion, beau­coup por­tant encore leurs ins­crip­tions grecques — des noms, des filia­tions, des inter­dic­tions, des amendes. Point de gui­chet, point de clô­ture, point de gar­dien : les tombes, les chèvres, les cri­quets et vous. On y com­prend phy­si­que­ment ce que fut le rap­port lycien à la mort : la nécro­pole n’est pas un enclos sépa­ré, c’est le pro­lon­ge­ment du port, du vil­lage, du quo­ti­dien. Les enfants d’Ü­çağız y jouent, comme y jouaient sans doute les enfants de Tei­mius­sa. Une petite tombe rupestre, creu­sée dans un rocher iso­lé au bord de l’eau, montre sur sa façade un couple sculp­té en léger relief ; on connaît par une ins­crip­tion le nom d’un pro­prié­taire de tombe du lieu, un cer­tain Klu­wa­ni­mi — l’un des rares noms lyciens de la baie qui soient par­ve­nus jus­qu’à nous. Ce presque-ano­ny­mat est émou­vant : Tei­mius­sa n’a ni his­toire écrite, ni monu­ment fameux ; elle n’a que ses morts, qui suf­fisent à prou­ver qu’elle a vécu.

De l’autre côté de la pres­qu’île de Sıçak, face au cou­chant, gît Aper­lai — la capi­tale de la sym­po­li­tie, la « grande sœur » ins­ti­tu­tion­nelle de Sime­na, aujourd’­hui l’un des sites les plus aban­don­nés et les plus atta­chants de Lycie. On n’y accède qu’à pied — une heure et demie de sen­tier depuis le hameau de Sıçak, sur une por­tion de la Voie lycienne — ou en bateau pri­vé. Au fond d’un fjord étroit et par­fai­te­ment abri­té s’é­tagent des rem­parts d’é­poque clas­sique et hel­lé­nis­tique rema­niés à l’é­poque byzan­tine, des tours, des églises effon­drées, des sar­co­phages, et, dans l’eau du rivage — car ici aus­si la côte s’est affais­sée —, des quais et des struc­tures sub­mer­gées où l’on patauge entre les tes­sons. Sur­tout, Aper­lai a livré aux archéo­logues qui l’ont étu­diée dans les années 1990–2000 la clef de sa pros­pé­ri­té : des mon­ti­cules entiers de coquilles de murex bri­sées. Aper­lai vivait de la pourpre — ce colo­rant fabu­leu­se­ment coû­teux extrait, goutte à goutte, de la glande d’un coquillage, et dont il fal­lait broyer des mil­liers d’in­di­vi­dus pour teindre un seul vête­ment. La petite capi­tale de la sym­po­li­tie était une manu­fac­ture de luxe : ses cuves, ses bas­sins de décan­ta­tion, ses tas de coquilles concas­sées com­posent l’un des sites de pro­duc­tion de pourpre les mieux conser­vés de Médi­ter­ra­née orien­tale. Voi­là qui cor­rige uti­le­ment l’i­mage d’une Lycie pure­ment héroïque et funé­raire : ces gens tei­gnaient des étoffes pour les séna­teurs de Rome, comp­taient leurs coquillages, tenaient des livres de compte. La civi­li­sa­tion, c’est aus­si cela.


XII. Vivre en Lycie : la mer, le bois, les dieux

À quoi res­sem­blait la vie, dans ces petites villes de la côte, au temps de leur splen­deur modeste ?

D’a­bord, à une vie tour­née vers la mer. La Lycie ne pos­sède que deux vraies plaines — celles du Xanthe et de Myra — ; par­tout ailleurs, la mon­tagne tombe dans l’eau, et la route mari­time fut de tout temps plus com­mode que les sen­tiers. La grande route de navi­ga­tion entre l’É­gée et le Levant lon­geait cette côte : les navires venus de Rhodes vers Chypre, la Syrie et l’É­gypte fai­saient escale dans ses ports, s’a­bri­taient de la tem­pête dans ses criques, embar­quaient son eau et son bois. Car la Lycie fut, avec le Liban, l’un des grands réser­voirs de bois de construc­tion navale de la Médi­ter­ra­née antique : les cèdres et les pins du Tau­rus des­cen­daient vers les chan­tiers par les fleuves et les câbles. Le grain aus­si tran­si­tait par ici : les gre­niers monu­men­taux qu’­Ha­drien fit construire à Pata­ra et à Andriake — ce der­nier admi­ra­ble­ment conser­vé, à une demi-heure de Keko­va — sto­ckaient le blé en route vers Rome, et disent l’in­ser­tion de la petite Lycie dans la machine anno­naire de l’Em­pire. Ajou­tons la pourpre d’A­per­lai, les éponges, le pois­son salé et le garum dont on a retrou­vé les cuves, l’huile et le vin des ter­rasses, et l’on tient l’é­co­no­mie du pays : une éco­no­mie d’es­cale, de cueillette mari­time et de niche.

Les dieux, ensuite. Le pan­théon lycien mêle avec une liber­té typi­que­ment ana­to­lienne les vieilles divi­ni­tés indi­gènes et les figures grecques venues les recou­vrir. La grande déesse natio­nale est Léto — ẽni maha­na­hi, « la Mère des dieux », disent les textes lyciens —, hono­rée avec ses jumeaux Apol­lon et Arté­mis dans le sanc­tuaire fédé­ral du Létôon ; la légende vou­lait que Léto, fuyant la colère d’Hé­ra, fût venue bai­gner ses nou­veau-nés dans les eaux du Xanthe, et que des ber­gers l’ayant repous­sée eussent été chan­gés en gre­nouilles — Ovide raconte la méta­mor­phose. Apol­lon ren­dait ses oracles à Pata­ra, où il pas­sait, disait-on, les mois d’hi­ver, lais­sant Délos pour la belle sai­son : la Lycie comme rési­dence d’hi­ver du dieu de la lumière, l’i­dée a de quoi séduire qui­conque a connu la dou­ceur de ses mois de jan­vier. Sous ces noms grecs per­çaient les vieux cultes : le dieu lycien Trq­qas, ava­tar du dieu de l’o­rage lou­vite Tarhunt, se cache der­rière le Zeus des ins­crip­tions ; les « douze dieux lyciens », hono­rés par des reliefs rupestres jus­qu’à l’é­poque romaine, escor­tés de chiens, gardent le sou­ve­nir de divi­ni­tés locales que nous dis­tin­guons mal. Et la mort, on l’a vu, avait ses gar­diens propres, ses sirènes psy­cho­pompes, ses malédictions.

La socié­té, enfin. Les ins­crip­tions funé­raires et hono­ri­fiques des­sinent un monde de notables muni­ci­paux : prêtres et prê­tresses, gym­na­siarque, ago­no­thètes orga­ni­sa­teurs de concours, bien­fai­teurs payant de leurs deniers un por­tique, un bain, une dis­tri­bu­tion d’huile. Au som­met, quelques familles immen­sé­ment riches jouaient les éver­gètes à l’é­chelle de la pro­vince entière : le cas le plus stu­pé­fiant est celui d’O­pra­moas de Rho­dia­po­lis, au IIe siècle de notre ère, dont le mau­so­lée porte gra­vée la plus longue ins­crip­tion de Lycie — le cata­logue de ses bien­faits, cité par cité, après le grand séisme de 141 : des cen­taines de mil­liers de deniers ver­sés pour rele­ver les théâtres, les temples, les bains de dizaines de villes. La Lycie romaine était une socié­té de la géné­ro­si­té obli­ga­toire et de la recon­nais­sance gra­vée — un sys­tème où le pres­tige s’a­che­tait en pierre et se payait en ins­crip­tions. Les femmes y tenaient une place notable, héri­tage peut-être de cette sin­gu­la­ri­té que Héro­dote avait cru voir : on connaît des femmes lyciarques hono­raires, des prê­tresses fédé­rales, des bien­fai­trices titrées. Et tout en bas, invi­sibles comme par­tout, les esclaves, les pêcheurs, les ber­gers, les plon­geurs d’é­ponges — ceux dont les tombes ne parlent pas.


XIII. Le long cré­pus­cule : de Byzance aux caïques

La Lycie antique ne s’est pas effon­drée : elle s’est len­te­ment dépla­cée, vidée, repliée.

L’é­poque byzan­tine fut d’a­bord une conti­nua­tion pros­père. Le chris­tia­nisme s’im­plan­ta tôt et fort — la Lycie est la terre de saint Nico­las de Myra, dont la basi­lique, recons­truite au fil des siècles autour de son tom­beau, devint l’un des grands pèle­ri­nages d’O­rient, et de saint Nico­las de Sion, son homo­nyme du VIe siècle, dont la Vie four­mille de détails sur les cam­pagnes lyciennes. Les églises pous­sèrent par­tout, jusque sur l’île de Keko­va et dans les criques les plus iso­lées ; les évê­chés lyciens — Myra métro­pole en tête — s’a­li­gnèrent aux conciles. Mais les coups arri­vèrent en série : la « peste de Jus­ti­nien » au VIe siècle, qui frap­pa dure­ment ces côtes ; puis, à par­tir du VIIe, les raids arabes, qui firent de la mer, jadis nour­ri­cière, une menace per­ma­nente. La flotte omeyyade croi­sa dans ces eaux ; la grande bataille navale dite « des Mâts », en 655, l’un des désastres majeurs de la marine byzan­tine, se dérou­la au large de la côte lycienne, près de Phoe­nix — l’ac­tuelle Finike, à quelques enca­blures à l’est de Keko­va. Les popu­la­tions quit­tèrent les rivages pour les hau­teurs, les villes por­tuaires s’é­tio­lèrent ; les ves­tiges byzan­tins tar­difs de la région — cha­pelles for­ti­fiées, murailles hâtives — disent un monde qui se barricade.

Le reste est une his­toire de fron­tières mou­vantes : les Turcs seld­jou­kides puis les émi­rats tur­co­mans au XIIIe siècle, les che­va­liers de Rhodes tenant les points d’ap­pui mari­times — d’où le châ­teau de Sime­na —, enfin l’ordre otto­man, qui ren­dit la paix à ces côtes mais non la pros­pé­ri­té : la Lycie otto­mane fut un pays pauvre et palu­déen, de nomades yörük des­cen­dant l’hi­ver vers les pâtu­rages côtiers, de char­bon­niers et de pêcheurs d’é­ponges. C’est ce pays endor­mi que redé­cou­vrirent, au XIXe siècle, les voya­geurs euro­péens. Le capi­taine Fran­cis Beau­fort — celui de l’é­chelle des vents — leva la carte de ces côtes pour l’A­mi­rau­té bri­tan­nique en 1811–1812 et signa­la les anti­qui­tés ; sir Charles Fel­lows, à par­tir de 1838, « décou­vrit » Xan­thos et en expé­dia les marbres — tom­beau des Har­pyes, monu­ment des Néréides — vers le Bri­tish Museum, où ils occupent tou­jours leurs salles, au grand dam de la Tur­quie qui en demande régu­liè­re­ment le retour ; les épi­gra­phistes autri­chiens, à la fin du siècle, sillon­nèrent le pays pour copier les ins­crip­tions, fon­dant le cor­pus sur lequel tra­vaillent encore les savants. La Lycie entra dans l’ar­chéo­lo­gie au moment pré­cis où elle sor­tait de l’histoire.

Un der­nier dépla­ce­ment de popu­la­tion ache­va de façon­ner la région telle qu’elle est : jus­qu’en 1923, une par­tie des marins et des pêcheurs de ces côtes étaient grecs ortho­doxes — l’île voi­sine de Kas­tel­lo­ri­zo (Meis), à deux milles de Kaş, fut long­temps la métro­pole mari­time du sec­teur, et ses caïques fré­quen­taient toutes les criques de Keko­va. L’é­change de popu­la­tions gré­co-turc vida ce monde-là ; Kas­tel­lo­ri­zo, res­tée à la Grèce puis à l’I­ta­lie puis à la Grèce de nou­veau, se dépeu­pla vers l’Aus­tra­lie ; et la baie de Keko­va, déjà si riche en villes englou­ties, gagna une strate sup­plé­men­taire de mémoire absente. En Médi­ter­ra­née, les civi­li­sa­tions ne se rem­placent pas : elles se sédimentent.


XIV. Keko­va aujourd’­hui : petit éloge de la lenteur

Reste à dire com­ment ce pays se visite — car la manière n’est pas indif­fé­rente : elle décide de ce qu’on y voit.

La base natu­relle est Kaş, l’an­cienne Anti­phel­los, à une qua­ran­taine de kilo­mètres à l’ouest : petite ville d’an­ciens pêcheurs deve­nue le port de plai­sance bohème de la côte lycienne, avec son théâtre antique face à la mer, son sar­co­phage à cou­vercle ogi­val plan­té en pleine rue com­mer­çante — les Lyciens, déci­dé­ment —, et Kas­tel­lo­ri­zo la grecque posée sur l’ho­ri­zon. De Kaş, les excur­sions en bateau vers Keko­va partent chaque matin ; mais on peut pré­fé­rer rejoindre par la route Üçağız, et embar­quer là, au plus près, sur une barque de vil­lage. La jour­née type enchaîne le che­nal, la lente dérive le long de la cité englou­tie, la bai­gnade dans une crique auto­ri­sée, la mon­tée à Kaleköy — châ­teau, théâtre, nécro­pole, glace arti­sa­nale —, le retour par les îlots. C’est beau, c’est rodé, c’est un peu vite.

La ver­sion lente existe, et elle change tout. Le kayak de mer, d’a­bord : les sor­ties gui­dées au départ d’Ü­çağız per­mettent de lon­ger les ruines au ras de l’eau, sans bruit de moteur, à la vitesse exacte où le regard a le temps de recom­po­ser les murs — c’est, de l’a­vis géné­ral, la plus belle façon d’ap­pro­cher la ville englou­tie, et la plus res­pec­tueuse. La Voie lycienne, ensuite : le sen­tier de grande ran­don­née créé en 1999 par la Bri­tan­nique Kate Clow, plus de cinq cents kilo­mètres bali­sés de Fethiye à Anta­lya, passe pré­ci­sé­ment par ici — l’é­tape qui mène d’A­per­lai à Üçağız puis à Sime­na par la pres­qu’île est l’une des plus célèbres du par­cours, une jour­née de gar­rigue, de murets, de citernes antiques et de sar­co­phages sur­gis­sant au détour du sen­tier, avec la mer par­tout en contre­bas. Mar­cher d’une cité morte à l’autre, arri­ver à Kaleköy par le che­min des chèvres et non par le débar­ca­dère, c’est retrou­ver l’é­chelle du pays : la Lycie fut tou­jours un monde de pié­tons et de rameurs.

Deux ou trois conseils encore, gla­nés d’ex­pé­rience et de bon sens. Venir tôt ou tard dans la sai­son — mai, juin, fin sep­tembre, octobre : l’é­té, la four­naise et la flot­tille des excur­sions écrasent le lieu. Dor­mir sur place si l’on peut, à Üçağız ou dans les quelques pen­sions de Kaleköy : le soir venu, quand les bateaux sont par­tis, le vil­lage retrouve son silence, les sar­co­phages leur soli­tude, et l’on dîne de pois­son sur pilo­tis au-des­sus des thermes de Titus, ce qui est une défi­ni­tion accep­table du bon­heur. Res­pec­ter scru­pu­leu­se­ment les inter­dic­tions de bai­gnade et de mouillage devant la cité englou­tie : elles sont la seule chose qui tienne encore entre ces ves­tiges et leur dis­so­lu­tion. Et lever les yeux, de temps en temps, du tur­quoise vers le gris : les mon­tagnes der­rière la côte, où pas­saient les che­mins des nomades, sont le troi­sième acteur du pay­sage, celui qu’on oublie tou­jours sur les photographies.


XV. Coda : les bateaux de pierre

Au terme de ce long périple, que reste-t-il de la civi­li­sa­tion lycienne, et que nous dit-elle encore ?

Elle nous dit d’a­bord qu’on peut être petit et comp­ter. Les Lyciens n’ont jamais été plus de quelques cen­taines de mil­liers ; ils n’ont conquis per­sonne, fon­dé aucun empire, expor­té aucune doc­trine. Ils ont pour­tant don­né à Homère ses plus nobles héros, aux Perses leurs sujets les plus indomp­tables, à Rome sa pro­vince la plus pai­sible, à Mon­tes­quieu son modèle fédé­ral, à la chré­tien­té son saint le plus popu­laire, et au monde le plus sin­gu­lier des pay­sages funé­raires. Il y a là une leçon d’é­chelle : dans le concert des civi­li­sa­tions, la voix ne dépend pas du volume.

Elle nous dit ensuite quelque chose sur la mémoire. Les Lyciens ont tout misé sur la pierre : leurs mai­sons de bois ont dis­pa­ru jus­qu’à la der­nière, leurs archives, leurs poèmes, leurs musiques se sont éva­nouis, leur langue même n’est plus qu’un chan­tier de phi­lo­logues — mais leurs tom­beaux sont debout, par mil­liers, et ce sont eux qui parlent pour tout le reste. Pari funé­raire gagné au-delà de toute espé­rance : rare­ment civi­li­sa­tion aura été à ce point iden­ti­fiée à ses sépul­tures, défi­nie par elles, sau­vée par elles. Nous ne connais­sons des Lyciens que ce qu’ils ont vou­lu rendre éter­nel — et ils n’ont vou­lu rendre éter­nel que l’es­sen­tiel : le nom, la famille, la mai­son, la mer.

Elle nous offre enfin, dans la baie de Keko­va, une image qu’au­cune autre côte ne pro­pose avec cette net­te­té : celle de la pré­ca­ri­té des éta­blis­se­ments humains, expo­sée en pleine lumière, dans une eau si claire qu’elle semble une loupe. La ville englou­tie n’est pas une méta­phore : c’est un fait géo­lo­gique, daté, expli­qué. Mais elle fonc­tionne mal­gré tout comme un emblème — la cité des­cen­due dans la mer d’un côté du che­nal, le tom­beau mon­té au-des­sus des flots de l’autre, et entre les deux les barques qui passent, char­gées de vivants en maillot de bain, dans l’exacte sus­pen­sion entre ce qui sombre et ce qui sur­nage. Les Lyciens, qui enter­raient leurs morts dans des bateaux de pierre tour­nés vers le large, auraient com­pris ce pay­sage mieux que per­sonne. Ils l’a­vaient, au fond, prémédité.

Sur la nécro­pole de Tei­mius­sa, un soir d’oc­tobre, on peut s’as­seoir sur le socle d’un sar­co­phage tiède encore du soleil et regar­der la nuit mon­ter de l’eau. Les ins­crip­tions s’ef­facent une à une dans l’ombre — les noms, les filia­tions, les amendes, les malé­dic­tions. Il reste les sil­houettes ogi­vales contre le ciel, la flot­tille pétri­fiée, parée pour un appa­reillage vieux de deux mille ans. On songe alors à Sar­pé­don, rame­né par les airs de Troie en Lycie pour y rece­voir « l’hon­neur dû aux morts ». L’hon­neur dû aux morts : peu de peuples l’au­ront pris aus­si au sérieux. C’est peut-être pour cela qu’en Lycie, seul pays au monde, les tom­beaux donnent envie de vivre.


Sources prin­ci­pales : Héro­dote (I, 173–176 ; VII, 92), Homère (Iliade, VI et XVI), Stra­bon (XIV, 3), Pline l’An­cien (V, 28), Plu­tarque (Vie de Bru­tus) ; tra­vaux de la mis­sion archéo­lo­gique fran­çaise de Xan­thos-Létôon ; cor­pus des ins­crip­tions lyciennes (tri­lingue du Létôon) ; études sur la sym­po­li­tie aper­lite et la pro­duc­tion de pourpre d’A­per­lai ; dos­sier d’ins­crip­tion de la région de Keko­va sur la liste indi­ca­tive de l’U­NES­CO (2000).

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