La Lycie,
Kekova et Simena
La plus belle nécropole du monde
Le peuple des tombeaux face à la mer
La Lycie, Kekova et Simena, ou la plus belle nécropole du monde
I. Une baie comme un vestibule
Il faut arriver à Kekova par la mer. C’est la seule entrée digne de ce nom, la seule qui respecte la logique du lieu. On embarque à Üçağız ou à Kaş, sur l’un de ces caboteurs de bois qu’on appelle ici gulet, et très vite le monde se réorganise : la côte se hérisse, se découpe, se replie sur elle-même en une succession de criques et de presqu’îles où le calcaire gris plonge dans une eau d’une transparence presque gênante, comme si la Méditerranée avait décidé, à cet endroit précis, de ne plus rien cacher.
Et de fait, elle ne cache plus rien. À quelques mètres sous la surface, le long de la rive nord de l’île de Kekova, on distingue des marches. Des escaliers qui descendent dans l’eau et ne remontent jamais. Des seuils de maisons, des fondations, des murs arasés que les oursins ont colonisés, des amphores brisées prises dans le sable clair. La ville s’appelait Dolikisthè. Elle a glissé dans la mer il y a dix-huit siècles, lors d’une série de séismes qui ont fait basculer toute cette portion de côte, et elle y est restée, mi-noyée mi-émergée, dans cet entre-deux qui est peut-être la condition lycienne par excellence : ni tout à fait dans le monde des vivants, ni tout à fait dans celui des morts.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit. La Lycie est le pays au monde où les morts sont le plus visibles. Partout, sur les falaises, au bord des chemins, au milieu des champs d’oliviers, dans les ports, jusque dans l’eau des lagunes, se dressent des tombeaux : sarcophages massifs coiffés de couvercles en carène de navire renversée, tombes rupestres imitant des façades de maisons en bois, piliers funéraires portant leur chambre sépulcrale à dix mètres du sol. On a recensé plus d’un millier de tombes monumentales sur ce petit territoire qui n’excède pas, dans sa plus grande extension, deux cents kilomètres de côtes. Aucune civilisation antique n’a laissé une signature funéraire aussi dense, aussi obsédante, aussi architecturalement inventive.
En face de l’île, sur la terre ferme, le village de Kaleköy occupe le site de l’antique Simena. Un château médiéval couronne la colline, bâti par les chevaliers de Rhodes sur des fondations bien plus anciennes ; dans son enceinte se cache le plus petit théâtre de Lycie, sept gradins taillés directement dans le rocher. En contrebas, les maisons du village s’imbriquent dans les ruines, une nécropole de sarcophages dévale la pente vers l’eau, et dans le port même, à quelques brasses du quai, un sarcophage lycien émerge de la mer, posé sur son socle immergé, son couvercle ogival dressé au-dessus des flots comme la proue d’un navire pétrifié. C’est probablement le tombeau le plus photographié de Turquie. C’est surtout le résumé parfait de ce que fut cette civilisation : un peuple de marins qui a construit pour ses morts des maisons en forme de bateaux, et dont les bateaux de pierre ont fini par prendre la mer.
Cet article voudrait raconter cette histoire. Celle des Lyciens, ce peuple anatolien à la langue étrange et au fédéralisme précoce, que Montesquieu citait en exemple et que les Pères fondateurs américains ont lu avant d’écrire leur Constitution. Et celle, plus intime, de ce coin de côte entre Kaş et Demre — Kekova, Simena, Teimiussa, Aperlai — où la Lycie se donne à voir dans son état le plus pur : des pierres, de l’eau, de la lumière, et des tombeaux.
II. Aux origines : les Loukka des archives hittites
L’histoire des Lyciens commence bien avant que les Grecs ne leur donnent ce nom. Elle commence dans les archives d’argile de Hattusa, la capitale hittite, au cœur du plateau anatolien, vers le milieu du deuxième millénaire avant notre ère.
Les tablettes cunéiformes hittites mentionnent à de nombreuses reprises un pays et un peuple appelés Lukka. Les « terres de Lukka » (Lukka lands, comme disent les hittitologues, car le terme apparaît presque toujours au pluriel, désignant une région aux contours flous plutôt qu’un royaume constitué) se situaient dans le sud-ouest de l’Anatolie, dans une zone qui recouvre assez bien la Lycie classique et ses marges. Ce que les textes nous en disent est révélateur : les Loukka sont insaisissables. Ils n’ont pas de roi avec lequel négocier, pas de capitale à assiéger, pas d’administration à soumettre. Ils apparaissent tantôt comme des auxiliaires militaires des Hittites — on les trouve dans la coalition anatolienne qui affronte Ramsès II à Qadesh en 1274 avant notre ère —, tantôt comme des rebelles chroniques, tantôt comme des pirates écumant les côtes du Levant.
Une lettre fameuse retrouvée à Ougarit, sur la côte syrienne, se plaint ainsi de raids menés par des navires loukka jusqu’à Chypre et sur les côtes orientales de la Méditerranée. Le pharaon Mérenptah, à la fin du XIIIe siècle, inclut les Lukka dans la liste des « peuples de la mer » qui déferlent alors sur la Méditerranée orientale, aux côtés des Shardanes et des Ekwesh. Que ce peuple montagnard et marin ait participé aux grands bouleversements qui emportèrent l’âge du bronze — la chute de l’empire hittite, la destruction d’Ougarit, l’affaiblissement de l’Égypte — n’a rien d’invraisemblable : la géographie lycienne, avec ses montagnes qui tombent dans la mer, ses ports abrités et son arrière-pays impénétrable, a de tout temps fabriqué des marins insoumis. Elle fabriquera encore, deux mille ans plus tard, les pirates ciliciens et lyciens que Rome mettra un siècle à réduire.
L’essentiel est là : les Lyciens ne sont pas des Grecs. C’est un point que le voyageur, ébloui par les théâtres, les agoras et les inscriptions grecques de l’époque romaine, oublie facilement. Les Lyciens sont des Anatoliens, héritiers directs des populations louvites de l’âge du bronze. Leur langue, on le verra, descend du louvite, cette grande langue indo-européenne d’Anatolie, cousine du hittite. Leur nom même pour eux-mêmes n’était pas « Lyciens » : dans leurs inscriptions, ils s’appellent Trm̃mili, les Termiles — un nom que les auteurs grecs connaissaient d’ailleurs, puisque Hérodote rapporte que les Lyciens « s’appelaient autrefois Termiles ».
Hérodote, justement. C’est lui qui, au Ve siècle avant notre ère, fixe pour les Grecs la légende des origines lyciennes. Selon lui, les Termiles seraient venus de Crète, conduits par Sarpédon, frère de Minos, chassé de l’île à l’issue d’une querelle dynastique. Ils auraient ensuite pris le nom de Lyciens en l’honneur de Lycos, fils de Pandion, un Athénien exilé venu les rejoindre. La légende est évidemment une construction grecque, un de ces récits étiologiques qui rattachent les peuples barbares à la généalogie hellénique. Mais elle dit quelque chose de vrai : dès l’époque archaïque, les Grecs perçoivent les Lyciens comme un peuple à part, prestigieux, doté d’une ancienneté propre, qu’il faut relier aux grandes légendes — la Crète minoenne, Athènes — plutôt que traiter en simple peuplade indigène.
Et il y a une raison à ce prestige : Homère.
III. Les Lyciens d’Homère : Sarpédon, Glaucos et la plus belle mort de l’Iliade
Dans l’Iliade, les Lyciens occupent une place hors de proportion avec leur poids réel dans le monde égéen. Ils sont, de tous les alliés de Troie, les plus valeureux, les plus honorés, les seuls qui rivalisent en noblesse avec les héros achéens. Leur contingent est conduit par deux figures magnifiques : Sarpédon, fils de Zeus, et son cousin Glaucos.
C’est à Sarpédon qu’Homère prête l’une des définitions les plus célèbres de l’éthique aristocratique grecque — prononcée, ironie superbe, par un Lycien. Avant de monter à l’assaut du mur achéen, Sarpédon se tourne vers Glaucos et lui demande, en substance : pourquoi sommes-nous honorés entre tous en Lycie, pourquoi les meilleures parts au banquet, les meilleures terres au bord du Xanthe, sinon parce qu’il nous faut maintenant combattre au premier rang ? La noblesse comme dette, le privilège comme obligation de mourir le premier : tout l’idéal héroïque tient dans ce discours, et c’est un prince lycien qui le porte.
La mort de Sarpédon, au chant XVI, sous les coups de Patrocle, est l’un des sommets du poème. Zeus, son père, pèse un instant la possibilité de le sauver — de suspendre le destin — avant d’y renoncer sous les remontrances d’Héra. Il fait alors pleuvoir des gouttes de sang sur la terre, en deuil de son fils, puis ordonne qu’Apollon lave le corps, l’oigne d’ambroisie et le confie aux jumeaux Sommeil et Mort, qui l’emportent par les airs jusqu’en Lycie, « où ses frères et ses proches l’enseveliront dans un tombeau, sous une stèle, car tel est l’honneur dû aux morts ». Ce transport aérien du corps de Sarpédon vers sa patrie funéraire a fasciné les peintres de vases grecs — on pense au fameux cratère d’Euphronios. Mais on peut y lire aussi, rétrospectivement, comme une prophétie : la Lycie, terre où l’on rapporte les morts, terre du tombeau par excellence. Homère savait-il que ce petit peuple couvrirait ses montagnes de sépulcres ? Évidemment non. Mais la coïncidence est de celles qui donnent envie de croire aux poètes.
Quant à Glaucos, il est le héros de l’un des épisodes les plus étranges de l’Iliade : sa rencontre avec Diomède au chant VI. Les deux guerriers, sur le point de s’affronter, découvrent que leurs grands-pères étaient liés par les liens d’hospitalité. Ils renoncent au combat et échangent leurs armures — et Glaucos, « à qui Zeus ôta la raison », donne ses armes d’or contre des armes de bronze, « la valeur de cent bœufs contre neuf ». Les proverbes grecs en ont fait le type même du marché de dupes. On peut préférer y voir autre chose : la générosité somptuaire d’un prince pour qui l’honneur du geste vaut plus que le métal. Là encore, très lycien.
Le récit de Bellérophon, enchâssé dans ce même chant VI, rattache d’ailleurs la Lycie au plus vieux fonds légendaire grec : c’est en Lycie que le héros corinthien, monté sur Pégase, affronte la Chimère — ce monstre au corps de lion, de chèvre et de serpent dont l’antre était localisé par les Anciens près de l’actuelle Çıralı, au mont Olympos de Lycie, où des émanations de gaz naturel brûlent encore aujourd’hui à flanc de montagne, flammes inextinguibles que les navigateurs apercevaient depuis la mer. La Chimère existe : elle s’appelle Yanartaş, « la pierre qui brûle », et elle brûle toujours.
IV. Une langue morte deux fois : l’énigme lycienne
De la langue lycienne, il nous reste environ deux cents inscriptions sur pierre, quelques deux cents légendes monétaires, et un immense sentiment de frustration. Car cette langue, nous savons désormais la lire — son alphabet est déchiffré depuis le XIXe siècle — mais nous ne la comprenons encore qu’imparfaitement.
L’alphabet lycien dérive de l’alphabet grec, ou plus exactement d’un alphabet grec archaïque adapté, enrichi de signes propres pour noter des sons que le grec ignorait — notamment des voyelles nasales, que les épigraphistes transcrivent ã et ẽ, et toute une série de consonnes typiquement anatoliennes. Il compte vingt-neuf lettres. Les inscriptions se lisent de gauche à droite, les mots séparés par des double-points. Visuellement, un texte lycien ressemble à du grec qui aurait mal tourné : on reconnaît des lettres familières, on croit pouvoir lire, puis tout se dérobe.
La langue elle-même appartient à la famille anatolienne des langues indo-européennes — la branche la plus anciennement attestée de toute la famille, celle du hittite et du louvite. Le lycien descend d’un dialecte louvite, ou du moins d’un très proche parent du louvite, ce qui confirme ce que les archives hittites laissaient deviner : les Lyciens du premier millénaire sont bien les héritiers des Loukka de l’âge du bronze, restés à l’écart des grands bouleversements linguistiques, protégés par leurs montagnes, pendant que le reste de l’Anatolie occidentale se phrygianisait puis s’hellénisait.
Il existe même deux langues lyciennes : le lycien A, la langue commune de l’immense majorité des inscriptions, et le lycien B, dit aussi « milyen », connu par une poignée de textes — dont des passages poétiques gravés sur le fameux pilier inscrit de Xanthos —, plus archaïque, peut-être une langue littéraire ou liturgique, peut-être le dialecte d’une région intérieure. Le pilier inscrit de Xanthos, justement, est le plus long texte lycien connu : plus de deux cent cinquante lignes gravées sur les quatre faces d’un pilier funéraire, mêlant lycien A, milyen et une épigramme en grec, à la gloire d’un prince de la dynastie xanthienne, vainqueur de nombreux combats à la fin du Ve siècle avant notre ère.
Le déchiffrement doit presque tout à une pierre trouvée en 1973 dans le sanctuaire fédéral du Létôon, près de Xanthos : la trilingue du Létôon, une stèle portant le même décret — l’institution d’un culte — en lycien, en grec et en araméen, la langue administrative de l’empire perse. Datée de 337 avant notre ère environ, elle a joué pour le lycien le rôle que la pierre de Rosette avait joué pour l’égyptien : une clef. Grâce à elle, la grammaire lycienne a fait des bonds. Mais le corpus reste désespérément monotone : l’écrasante majorité des inscriptions sont des épitaphes, construites sur le même moule. Ebẽñnẽ xupã mẽne prñnawatẽ… — « Ce tombeau, l’a construit Untel, fils d’Untel, pour lui-même, sa femme et ses enfants ». Suivent parfois des clauses de protection : interdiction d’introduire un corps étranger dans la tombe, amendes payables au trésor fédéral ou à la cité, malédictions confiées aux dieux locaux, notamment à la « Mère de l’enceinte » et aux dieux des ancêtres. La langue lycienne est morte vers le IIIe siècle avant notre ère, remplacée par le grec ; puis elle est morte une seconde fois avec la disparition de toute mémoire de sa lecture, avant sa lente résurrection philologique. Ce que nous pouvons lire d’elle, pour l’essentiel, ce sont des tombes qui parlent. Là encore : un peuple qui ne nous a légué presque que ses morts.
Un mot d’Hérodote, avant de quitter ce chapitre, car il a fait couler beaucoup d’encre. L’historien affirme que les Lyciens ont « une coutume unique au monde : ils portent le nom de leur mère et non de leur père », et que l’état civil d’un Lycien se décline par la lignée maternelle. On a longtemps voulu voir là le témoignage d’un matriarcat lycien. Les inscriptions, hélas pour le romanesque, montrent des filiations paternelles parfaitement classiques — mais aussi, il est vrai, une place remarquable faite aux femmes : des tombes construites par des femmes, pour des femmes, des mères mentionnées à côté des pères, des prêtresses éminentes. Pas de matriarcat, donc, mais peut-être une société où la parenté maternelle comptait davantage que chez les Grecs — assez, en tout cas, pour frapper un observateur du Ve siècle et alimenter, vingt-cinq siècles plus tard, les rêveries de Bachofen sur le droit maternel.
V. Le temps des dynastes : Xanthos, les Perses et le feu
L’histoire politique de la Lycie classique s’ouvre sur une tragédie que Hérodote raconte en quelques lignes terribles, et qui a fixé pour toujours l’image du caractère lycien.
Vers 540 avant notre ère, Cyrus le Grand, ayant abattu le royaume de Lydie, envoie son général Harpage — un Mède — soumettre les côtes d’Asie Mineure. Les cités grecques d’Ionie tombent l’une après l’autre. Puis Harpage descend vers le sud, vers les pays cariens et lyciens. Devant Xanthos, la principale cité lycienne, les habitants sortent en armes, affrontent l’armée perse en rase campagne, « peu nombreux contre beaucoup », dit Hérodote, et accomplissent des prodiges de valeur. Vaincus, repoussés dans leurs murs, ils rassemblent alors sur l’acropole leurs femmes, leurs enfants, leurs esclaves et leurs trésors, y mettent le feu, puis, liés par un serment, effectuent une dernière sortie et meurent tous au combat. Hérodote ajoute ce détail vertigineux : de son temps, la plupart des Xanthiens qui se disaient lyciens descendaient en réalité de quatre-vingts familles qui se trouvaient alors, par hasard, hors de la ville.
L’holocauste de Xanthos n’est probablement pas une pure légende : les fouilles françaises menées sur le site depuis 1950 ont mis au jour une couche d’incendie datable du milieu du VIe siècle. Et l’histoire se répétera : en 42 avant notre ère, lorsque Brutus, en quête d’argent pour la guerre civile romaine, assiégera Xanthos, les habitants préféreront à nouveau le suicide collectif et le feu à la reddition — Plutarque et Appien décrivent des scènes d’horreur qui laissèrent Brutus lui-même en larmes, offrant une récompense à ses soldats pour chaque Xanthien sauvé des flammes. Deux autodestructions à cinq siècles de distance : on comprend que les Anciens aient tenu les Lyciens pour le peuple le plus farouchement épris de liberté de toute l’Asie.
La domination perse, une fois établie, prit pourtant en Lycie un visage assez doux : celui d’un protectorat lointain, exercé à travers des dynastes locaux. Du milieu du VIe au milieu du IVe siècle, la Lycie est gouvernée par des princes indigènes qui frappent monnaie — de superbes statères d’argent ornés de sangliers, de triskèles, de têtes d’Athéna — et se font construire à Xanthos des tombeaux-piliers monumentaux. Le plus puissant d’entre eux, Kuprlli, règne sur l’essentiel du pays au début du Ve siècle et frappe monnaie pendant un demi-siècle. Ses successeurs, Kheriga et Kherẽi, sont les commanditaires probables du pilier inscrit et du fameux « tombeau des Harpyes » — un pilier funéraire dont les reliefs de marbre, aujourd’hui au British Museum, montrent des créatures ailées emportant de petits personnages : non pas des harpies, en réalité, mais sans doute des sirènes psychopompes, emportant les âmes des défunts comme Sommeil et Mort avaient emporté Sarpédon.
Épisode piquant de cette période : la Lycie a fourni cinquante navires à la flotte de Xerxès lors de la seconde guerre médique — Hérodote décrit leurs équipages portant cuirasses, jambières, arcs de cornouiller et bonnets de feutre couronnés de plumes. Puis, après la victoire grecque, la Lycie bascule un temps dans la Ligue de Délos, l’alliance athénienne : les listes du tribut athénien mentionnent les Lyciens dans les années 440. L’expédition militaire que l’Athénien Mélésandre conduit en Lycie vers 430 pour y lever le tribut se termine par sa mort au combat — un événement assez notable pour que le pilier inscrit de Xanthos, côté lycien, s’en fasse l’écho, se vantant de la victoire. Puis la région retourne dans l’orbite perse.
Le IVe siècle voit s’élever la figure la plus singulière de cette période : Périclès — oui, Périclès — de Limyra, dynaste de Lycie orientale, qui vers 380–360 tente d’unifier le pays sous son autorité, guerroie contre ses rivaux, et se fait construire à Limyra un tombeau en forme de temple ionique dont les caryatides et les frises se voulaient une réponse à l’Érechthéion d’Athènes. Son nom grec, son programme architectural, son ambition monarchique disent l’hellénisation galopante des élites lyciennes — au moment même où la Lycie, mêlée à la grande révolte des satrapes, finit par perdre son autonomie : Artaxerxès III la place sous le contrôle du satrape carien, et c’est la maison d’Hécatomnos — celle de Mausole, l’homme du Mausolée — qui administre désormais le pays. Le fameux « Monument des Néréides » de Xanthos, ce tombeau en forme de petit temple ionique entouré de figures féminines aux drapés mouillés, remonté aujourd’hui dans une salle entière du British Museum, est le chef-d’œuvre de cet art gréco-lycien des dynastes : un prince anatolien enterré comme un dieu grec.
En 334–333, Alexandre descend la côte. La Lycie se rend sans combattre — Xanthos, pour une fois, ouvre ses portes. Après la mort du conquérant, le pays passe aux Ptolémées d’Égypte, qui le tiennent pendant l’essentiel du IIIe siècle : c’est l’époque où le grec achève de supplanter le lycien, où les cités se dotent d’institutions à la grecque, de gymnases, de théâtres. Puis Antiochos III, le grand roi séleucide, s’empare de la région en 197 ; vaincu par Rome à Magnésie, il doit céder l’Asie Mineure, et le traité d’Apamée, en 188, livre la Lycie à Rhodes — en récompense des services rendus par l’île aux Romains.
Les Lyciens vécurent la domination rhodienne comme une insulte. Eux qui avaient été les alliés des rois se retrouvaient sujets d’une cité marchande. Ils se soulevèrent, protestèrent à Rome, envoyèrent ambassade sur ambassade, arguant qu’ils avaient été confiés à Rhodes « comme des amis, non comme un cadeau ». En 167 avant notre ère, le Sénat, agacé par l’arrogance rhodienne, trancha en leur faveur : la Lycie fut déclarée libre. De cette liberté recouvrée allait naître la plus intéressante des constructions politiques lyciennes — celle qui vaudrait au petit peuple des tombeaux une postérité inattendue dans l’histoire des idées.
VI. La Ligue lycienne : le fédéralisme avant la lettre
C’est Strabon, géographe grec du temps d’Auguste, qui nous décrit le fonctionnement du « système lycien » — tò Lykiakòn sústēma — avec une précision qui a fait le bonheur des théoriciens politiques.
La Ligue lycienne rassemblait vingt-trois cités. Les six plus grandes — Xanthos, Patara, Pinara, Olympos, Myra, Tlos — disposaient chacune de trois voix à l’assemblée fédérale ; les cités moyennes de deux voix ; les petites d’une seule. Les charges financières et les contributions se répartissaient selon la même proportion. L’assemblée, qui se réunissait dans une ville choisie à chaque fois, élisait un magistrat suprême, le lyciarque, ainsi que les juges et les autres magistrats fédéraux, tous désignés au prorata des voix. La Ligue frappait monnaie commune, conduisait une politique étrangère commune, entretenait un sanctuaire fédéral — le Létôon, près de Xanthos, consacré à Léto et à ses jumeaux Apollon et Artémis, divinités nationales de la Lycie.
Autrement dit : une représentation proportionnelle à l’importance des membres, un exécutif fédéral élu, une justice fédérale, des finances communes — au IIe siècle avant notre ère. Les ligues et confédérations n’étaient pas rares dans le monde grec (Béotie, Achaïe, Étolie), mais aucune n’avait poussé aussi loin la rationalité proportionnelle, et aucune surtout n’a eu la chance d’être décrite avec tant de netteté par un auteur aussi lu que Strabon.
La suite appartient à l’histoire des idées politiques. Montesquieu, dans L’Esprit des lois, cherchant des modèles de « république fédérative », examine la Ligue lycienne et conclut : « S’il fallait donner un modèle d’une belle république fédérative, je prendrais la république de Lycie. » L’éloge sera relayé, trente ans plus tard, de l’autre côté de l’Atlantique : dans les débats sur la Constitution américaine, Hamilton et Madison citent expressément la Ligue lycienne — dans les Federalist Papers — comme précédent d’une confédération où le pouvoir fédéral s’exerce proportionnellement au poids des membres, contre le modèle d’une voix par État. Que les délégués de Philadelphie aient discuté, en 1787–1788, du système de vote de Xanthos et de Patara, voilà qui donne le vertige : la petite Lycie, pays de cent cinquante kilomètres de côtes, a glissé son mot dans la fabrique de la plus grande fédération moderne.
Il faut certes raison garder : la Ligue « libre » ne dura guère qu’un siècle et quart. En 43 de notre ère, l’empereur Claude, invoquant des troubles internes — des citoyens romains avaient été mis à mort lors de dissensions civiques —, annexa la Lycie et en fit une province, bientôt jumelée avec la Pamphylie voisine. Mais la Ligue survécut à l’annexion : vidée de sa souveraineté, elle continua sous l’Empire à élire son lyciarque, à gérer les cultes et les fêtes, à distribuer honneurs et statues, devenue une sorte de conseil régional des notables. C’est de cette époque impériale que datent la plupart des monuments que le voyageur admire aujourd’hui : les théâtres, les thermes, les greniers d’Hadrien à Patara et Andriake, les grandes avenues à portiques. La Lycie romaine fut prospère, paisible et passablement ennuyeuse — le contraire exact de sa réputation héroïque. Elle exportait du bois de cèdre, des éponges, du poisson salé, de la pourpre, et envoyait au monde un citoyen qui allait devenir l’un des personnages les plus universellement aimés de l’histoire : Nicolas, évêque de Myra au IVe siècle, saint patron des marins, des enfants et des prisonniers, ancêtre lointain — par mille détours hollandais et américains — du Père Noël. Il est piquant de songer que Santa Claus est né lycien, à une poignée de kilomètres de Kekova.
VII. Patara, la capitale des sables
Puisqu’il a été question de la Ligue, il faut s’arrêter dans sa capitale — car la Lycie fédérale avait bien une capitale de fait, et c’était Patara. Le lecteur pardonnera ce détour de quarante kilomètres à l’ouest de Kekova : il n’est pas un détour, il est le centre.
Patara était tout à la fois : le premier port de Lycie, à l’embouchure du Xanthe ; le siège de l’assemblée fédérale, qui s’y réunissait de préférence ; l’oracle national, où Apollon « Patareus » rendait ses arrêts pendant les mois d’hiver — Hérodote décrit la prophétesse enfermée la nuit dans le temple pour y recevoir le dieu, et les Anciens tenaient l’oracle de Patara pour l’égal hivernal de Délos, au point que certains faisaient naître Apollon ici plutôt que dans les Cyclades. La ville fut de toutes les histoires : Alexandre s’en empara, les Ptolémées la rebaptisèrent un temps Arsinoé sans que le nom prenne, Hannibal y passa, Brutus l’épargna après le carnage de Xanthos — les Patariens, plus avisés que leurs voisins, ayant fini par se rendre —, et c’est dans son port que l’apôtre Paul, au retour de son troisième voyage, changea de navire pour la Phénicie, comme le notent les Actes des Apôtres. C’est à Patara enfin que naquit, vers 270 de notre ère, un certain Nicolas, futur évêque de Myra : le Père Noël est non seulement lycien, comme on l’a dit, mais patarien de naissance.
La ville romaine fut somptueuse, et ses ruines le sont restées : un arc monumental à trois baies qui servait aussi de château d’eau, des thermes, une avenue à colonnades dallée qui s’enfonce littéralement dans la nappe phréatique, un théâtre de six mille places, le grand grenier d’Hadrien, et deux monuments qui valent qu’on s’y arrête. Le premier est le bouleutérion, le conseil fédéral : c’est dans cet hémicycle couvert que siégeait l’assemblée de la Ligue, que l’on votait à trois, deux ou une voix, que l’on élisait le lyciarque — c’est, si l’on veut, le plus ancien « parlement fédéral » conservé au monde. La Turquie l’a intégralement restauré et ne s’y est pas trompée : la Grande Assemblée nationale d’Ankara a parrainé le chantier, et 2020 fut décrétée « année de Patara », le berceau lycien du parlementarisme servant d’ancêtre symbolique au parlement turc. Le second est le phare élevé sous Néron à l’entrée du port, daté par son inscription de l’an 64–65 : l’un des plus anciens phares connus au monde, abattu — probablement par un tsunami médiéval — puis relevé pierre à pierre par les archéologues ces dernières années, au terme d’une anastylose spectaculaire. Un parlement et un phare : difficile de mieux résumer une civilisation de cités maritimes confédérées.
Le destin de Patara tient pourtant dans un élément que l’Antiquité ne mentionne qu’en passant et qui a fini par tout recouvrir : le sable. Le port, mal défendu contre les alluvions du Xanthe et la dérive littorale, s’est ensablé au fil des siècles byzantins ; la lagune a remplacé les bassins, les dunes ont marché sur la ville, ensevelissant l’avenue, le théâtre à demi, le phare tout entier — le conservant, aussi, comme Pompéi sous sa cendre. Aujourd’hui, la plage de Patara aligne douze kilomètres de sable ininterrompu, la plus longue de Turquie, adossée à un cordon dunaire qui protège à la fois les ruines et l’un des derniers grands sites de ponte de la tortue caouanne, Caretta caretta, en Méditerranée. La zone est intégralement protégée : pas une construction sur la plage, éclairage interdit en saison de ponte, et l’on accède à la mer en traversant la ville antique — le guichet des ruines est aussi celui de la plage, ce qui doit faire de Patara le seul endroit au monde où l’on va se baigner en passant devant un parlement du IIe siècle avant notre ère. L’oracle d’Apollon s’est tu, le port est un marais à flamants, mais les tortues remontent chaque été pondre dans le sable qui a mangé la ville : il y a, dans cette relève, une justice dont les Lyciens, experts en éternités, auraient certainement apprécié l’ironie douce.
VIII. La mort en majesté : une architecture pour l’éternité
Venons-en maintenant au cœur du sujet — à ce qui fait de la Lycie, aux yeux de quiconque l’a parcourue, un pays absolument singulier : ses tombeaux.
Toute civilisation construit pour ses morts. Mais la plupart les mettent à l’écart : nécropoles hors les murs chez les Grecs et les Romains, vallées funéraires en Égypte, tumulus isolés en Étrurie ou en Phrygie. Les Lyciens, eux, ont fait exactement l’inverse. Leurs tombes sont partout, et d’abord au milieu des vivants : sur l’agora, le long des rues, dans les ports, adossées aux théâtres, incrustées dans les falaises qui dominent les villes. À Simena, les sarcophages dévalent la pente entre les maisons. À Teimiussa, ils occupent le rivage même, les pieds dans l’eau. Le mort lycien n’est pas relégué : il habite la ville, il en surveille les entrées, il en signe le paysage. Certains chercheurs ont parlé de « cités des morts miroirs des cités des vivants » ; on serait tenté de dire que la distinction elle-même, en Lycie, perd de sa netteté.
La typologie funéraire lycienne comprend quatre grandes familles, que le voyageur apprend vite à reconnaître.
Les tombes-piliers, d’abord — la forme la plus ancienne et la plus étrange. Un monolithe ou un empilement de blocs, haut parfois de plus de huit mètres, dressé au cœur de la cité, portant à son sommet une chambre funéraire fermée par des dalles. Le mort y trône littéralement au-dessus de la ville. Le tombeau des Harpyes de Xanthos, avec ses reliefs de sirènes ravisseuses d’âmes, et le pilier inscrit, avec ses deux cent cinquante lignes de texte, sont les représentants les plus fameux de cette famille réservée, semble-t-il, aux dynastes et aux très grandes familles de l’époque classique. On n’en connaît guère qu’une quarantaine, presque toutes en Lycie occidentale et centrale.
Les tombes rupestres, ensuite — les plus spectaculaires, celles qui font les couvertures des livres. Creusées à flanc de falaise, parfois par dizaines sur une même paroi comme à Myra, Tlos ou Pinara, elles reproduisent en pierre, avec une minutie hallucinante, l’architecture domestique lycienne en bois : poutres saillantes, entretoises, panneaux, linteaux débordants — jusqu’aux têtes de chevilles. Grâce à elles, nous savons à quoi ressemblaient les maisons lyciennes, dont pas une n’a survécu : des structures de bois à étages, à toit plat ou légèrement bombé. La tombe est une maison, littéralement : la « maison d’éternité » que l’épitaphe désigne du mot prñnawa, dérivé du verbe « construire (une maison) ». Certaines façades adoptent le vocabulaire grec — frontons, colonnes ioniques : ce sont les « tombes-temples », comme la fameuse tombe dite d’Amyntas à Telmessos (Fethiye), qui domine la ville moderne de sa façade de temple in antis haute comme un immeuble.
Les sarcophages, enfin — la signature lycienne par excellence, et la forme qui règne sans partage dans la région de Kekova. Le sarcophage lycien classique est un objet extraordinaire : un socle massif, souvent creusé d’une chambre inférieure (l’hyposorion, destiné aux dépendants ou aux membres secondaires de la famille), une cuve, et surtout ce couvercle unique au monde : une haute voûte en ogive, à crête faîtière, flanquée de tenons latéraux, dont la silhouette évoque irrésistiblement une coque de navire retournée. Les archéologues discutent depuis un siècle de cette forme : imitation d’une toiture de bois cintrée ? Réminiscence navale ? L’œil, lui, a tranché depuis longtemps : ce sont des bateaux. Un port lycien avec ses sarcophages — Simena, précisément — ressemble à une flottille tirée au sec pour l’hivernage, attendant une saison de navigation qui ne viendra plus. Pour un peuple de marins dont Homère déjà chantait les navires, et dont les morts, comme Sarpédon, voyageaient pour rentrer au pays, l’image n’a rien de forcé.
La quatrième famille est plus modeste : fosses, tombes maçonnées, chambres simples — la mort des pauvres, qui ne laisse guère de traces dans le paysage ni dans les livres.
Deux traits encore, qui achèvent le portrait. D’une part, la tombe lycienne est une affaire de famille et de droit : les épitaphes précisent qui a le droit d’y être déposé — le constructeur, sa femme, ses enfants, parfois sa mère, ses affranchis — et qui ne l’a pas ; les contrevenants s’exposent à des amendes considérables, payables à la Ligue, à la cité ou au sanctuaire, et à la colère des dieux. La tombe est un bien, transmis, protégé, administré ; certaines inscriptions d’époque romaine prévoient même des rentes pour l’entretien et le fleurissement du monument. D’autre part, la tombe est tournée vers les vivants : ses reliefs montrent des banquets, des scènes d’audience, des combats, des adieux ; le mort y paraît en majesté, entouré des siens, dans la posture du maître de maison recevant. Rien de macabre dans tout cela. La nécropole lycienne n’est pas un memento mori : c’est un annuaire de la notabilité, un livre de famille à ciel ouvert, une manière pour les lignées de tenir leur rang par-delà la mort. Et c’est peut-être pour cela que ces champs de tombeaux, qui devraient être lugubres, dégagent au contraire — tous les voyageurs le disent — une paix presque joyeuse.
IX. Kekova : la ville qui a glissé dans la mer
Et nous voici revenus à la baie, munis désormais de tout ce qu’il faut pour la lire.
L’île de Kekova — Kekova Adası — est une longue échine calcaire de sept kilomètres et demi, orientée d’est en ouest, qui court parallèlement à la côte à environ cinq cents mètres du rivage. Entre l’île et la terre ferme s’étend un chenal abrité, une véritable rade naturelle longue de plusieurs milles, fermée à l’ouest et à l’est par des passes étroites : l’un des meilleurs mouillages de toute la côte sud de l’Anatolie, apprécié des marins de l’Antiquité comme des plaisanciers d’aujourd’hui, des galères byzantines comme des gulets de Kaş. Le nom turc de l’île signifierait « plaine de thym » ; l’Antiquité la connaissait, semble-t-il, sous le nom de Dolikisthè.
C’est sur la rive nord de l’île, face au chenal, que s’étendait la petite ville que l’on appelle aujourd’hui « la cité engloutie » — Batık Şehir en turc. Il faut être honnête avec le lecteur : nous ne savons presque rien de son histoire événementielle. Aucun auteur antique ne la raconte ; les inscriptions y sont rares ; le site n’a jamais fait l’objet de fouilles systématiques, la zone étant aujourd’hui strictement protégée. Ce que nous voyons, en revanche, est éloquent : des dizaines de structures — fondations de maisons, murs, escaliers, quais, citernes, ateliers — s’étagent sur la pente de l’île et se poursuivent sous l’eau, jusqu’à plusieurs mètres de profondeur. Des escaliers descendent du flanc de l’île et disparaissent dans la mer. Des seuils de portes ouvrent sur l’eau. Des anneaux d’amarrage, des cuves, des fragments d’amphores gisent par quelques mètres de fond, parfaitement visibles depuis la surface tant l’eau est claire.
L’explication de ce paysage tient en un mot : tectonique. La côte lycienne se trouve à l’aplomb de la zone de subduction hellénique, là où la plaque africaine plonge sous la plaque anatolienne — l’une des régions sismiques les plus actives de la Méditerranée. Au IIe siècle de notre ère, une série de tremblements de terre — les sources antiques et l’archéologie sismique évoquent notamment un séisme majeur en 141, qui dévasta la Lycie et que le grand évergète Opramoas de Rhodiapolis contribua à réparer à coups de millions de deniers — provoqua l’affaissement de blocs entiers de la côte. À Kekova, le flanc nord de l’île s’est enfoncé de plusieurs mètres. La partie basse de Dolikisthè — les quais, les entrepôts, les maisons du front de mer — est passée sous le niveau des flots ; la partie haute est restée émergée. La ville n’a pas été engloutie en un jour, à la manière d’une Atlantide : elle a glissé, puis la lente remontée du niveau marin depuis l’Antiquité a achevé le travail. Les habitants ont probablement continué quelque temps d’occuper les hauteurs, puis la vie s’est déplacée vers les sites voisins, mieux abrités, plus commodes : Simena en face, Teimiussa au fond de la baie.
Il faut dire ce qu’est aujourd’hui la rencontre avec ce lieu, car aucune description archéologique n’en rend compte. Le bateau longe l’île au ralenti — la navigation est réglementée, le mouillage interdit, la baignade et la plongée prohibées dans toute la zone de la cité engloutie afin de protéger les vestiges du pillage qui les a longtemps menacés. On glisse le long d’une paroi rousse et grise piquetée de thym et de figuiers sauvages, et soudain l’œil comprend : cette ligne dans le rocher est un mur ; cette échancrure régulière, un escalier ; cette ombre géométrique sous l’eau turquoise, l’angle d’une maison. Pendant plusieurs centaines de mètres, la ville défile ainsi, mi-lisible mi-dissoute, dédoublée par le miroir de l’eau qui superpose au vestige réel son reflet tremblé. Les jours de mer parfaitement calme, on ne sait plus très bien ce qui est au-dessus et ce qui est au-dessous, ce qui appartient encore à la terre et ce qui a été rendu à la mer. Peu de sites antiques procurent cette sensation exacte : non pas la ruine — la ruine, on connaît —, mais la submersion, c’est-à-dire la ruine en train de se produire, arrêtée dans son mouvement, comme une vague pétrifiée.
À l’extrémité occidentale de l’île s’ouvre la crique de Tersane — « l’arsenal », en turc —, une anse en fer à cheval au fond de laquelle se dresse l’abside éventrée d’une chapelle byzantine, les pieds dans les galets. Le nom garde la mémoire d’une fonction : la crique servit, à l’époque byzantine sans doute, de chantier ou d’abri pour les navires. L’abside solitaire, ouverte sur la mer comme une conque, est devenue l’un des emblèmes du site — et le but d’excursion des kayakistes, car si la baignade est interdite devant la cité engloutie, elle est permise dans plusieurs anses de la zone, et la traversée du chenal en kayak de mer, depuis Üçağız, est devenue la manière la plus douce et la plus juste de visiter ce paysage : au ras de l’eau, sans moteur, à la vitesse des anciens.
L’ensemble de la région — l’île, le chenal, Simena, Teimiussa, Aperlai — est classé zone spécialement protégée par la Turquie et inscrit depuis 2000 sur la liste indicative du patrimoine mondial de l’UNESCO. Protection méritée, et fragile : la pression touristique de Kaş toute proche, le ballet des bateaux d’excursion, la tentation immobilière qui ronge toute la côte turque rappellent que la survie de ce lieu, qui a traversé les séismes, dépend désormais d’arbitrages administratifs. Les civilisations meurent aussi de décrets.
X. Simena : le château, le théâtre et le sarcophage dans l’eau
En face de la cité engloutie, sur la terre ferme, une colline conique s’avance dans le chenal, couronnée de remparts crénelés. C’est Kaleköy — « le village du château » —, l’antique Simena, et c’est peut-être, de tous les lieux habités de Méditerranée, celui où la superposition des âges est la plus dense au mètre carré.
Simena ne fut jamais une grande cité. Son nom apparaît dans les listes de Pline l’Ancien et chez les géographes, ses monnaies et ses inscriptions attestent son existence dès l’époque classique — une inscription du site remonterait au IVe siècle avant notre ère —, mais elle demeura toujours une petite ville portuaire, satellite de ses voisines plus puissantes. Son destin institutionnel le dit bien : à l’époque de la Ligue, Simena ne votait pas pour elle-même. Elle appartenait à une sympolitie — une communauté politique groupée — conduite par la cité d’Aperlai, de l’autre côté de la presqu’île, et qui rassemblait quatre bourgades : Aperlai, Simena, Apollonia et Isinda. Les citoyens de Simena se disaient officiellement « Aperlites de Simena ». Une voix pour quatre villages : on mesure la modestie de l’ensemble — et l’on touche du doigt, en passant, la granularité extraordinaire de ce fédéralisme lycien qui emboîtait des sympolities dans une confédération, comme des poupées russes politiques.
Mais ce que Simena n’a pas eu en puissance, elle l’a eu en continuité. Le site est habité depuis deux mille cinq cents ans sans interruption : ville lycienne, bourgade romaine, village byzantin, poste médiéval, hameau ottoman de pêcheurs, village turc d’aujourd’hui — une trentaine de familles, des maisons de pierre et de bois dégringolant vers le port, des terrasses de restaurants sur pilotis, pas de route. Car c’est l’autre singularité de Kaleköy : on n’y accède qu’à pied — une heure de sentier depuis Üçağız, à travers la garrigue et les tombeaux — ou par la mer. L’absence de route a fait ce que aucun classement n’aurait pu faire : elle a figé le village dans son échelle antique.
Le château qui coiffe la colline est, dans son état actuel, une œuvre des chevaliers de Saint-Jean de Rhodes, qui verrouillèrent au Moyen Âge tardif ce mouillage stratégique face à la menace turque, réutilisant des fortifications byzantines elles-mêmes assises sur des murs antiques : dans les soubassements de l’enceinte, l’œil repère des assises polygonales qui remontent à l’époque lycienne classique. Du chemin de ronde, la vue embrasse tout le système du lieu : le chenal, l’île de Kekova étirée comme un animal endormi, les passes, les îlots, et au fond la baie fermée d’Üçağız. On comprend d’un regard pourquoi trente générations de stratèges ont tenu ce piton.
Et au centre de l’enceinte, taillé dans le rocher vif, le voyageur découvre la plus délicieuse surprise du site : un théâtre minuscule, sept rangées de gradins creusées directement dans la pente calcaire, pouvant accueillir peut-être trois cents spectateurs. C’est le plus petit théâtre de toute la Lycie — de tous les théâtres antiques connus d’Anatolie, peut-être. Il dit mieux que n’importe quel traité ce que fut la romanisation des campagnes d’Asie Mineure : même un bourg de pêcheurs de quelques centaines d’âmes voulait son théâtre, son morceau de vie civique grecque, ses concours et ses assemblées — à sa taille. On s’assied sur le gradin supérieur, on regarde la mer par-dessus l’orchestra, et l’on se dit que le spectacle, ici, n’a jamais été sur la scène.
Sur le flanc ouest de la colline, hors les murs, s’étend la nécropole : plusieurs dizaines de sarcophages lyciens d’époque romaine, dispersés dans les oliviers et les caroubiers, couvercles ogivaux dressés dans tous les sens, certains basculés par les séismes, d’autres éventrés par les pilleurs d’autrefois, tous colonisés par le thym et les chèvres. Beaucoup portent des inscriptions grecques ; les tenons de leurs couvercles s’ornent parfois de mufles de lions. C’est la flottille dont je parlais plus haut : une escadre de navires de pierre échoués sur la colline, proues levées vers le large.
En contrebas, près du rivage, les vestiges de thermes portent une dédicace qui fixe un instant précis de l’histoire du village : « à l’empereur Titus », par « le peuple des Aperlites de Simena ». Nous sommes vers 79–81 de notre ère ; le bourg a voulu son bain romain, et l’a dédié au fils de Vespasien. Dix-neuf siècles plus tard, les assises des thermes servent de fondation aux terrasses où l’on sert le poisson grillé et la glace maison — les fameuses glaces de Kaleköy, gloire locale — aux plaisanciers de passage.
Reste le sarcophage. Celui de la photographie, celui que tout le monde connaît sans toujours savoir où il se trouve : posé dans l’eau du port, à quelques mètres du rivage, socle immergé, cuve et couvercle ogival émergeant des flots, seul, parfaitement cadré entre l’eau turquoise et les montagnes. Il n’a pas été construit dans la mer : il se dressait sur le rivage antique, et l’affaissement du IIe siècle — le même qui noya Dolikisthè — a fait descendre son socle sous le niveau des eaux. La subsidence qui a détruit la ville d’en face a fabriqué, ici, une icône. Des générations de photographes, de peintres et d’auteurs de guides en ont fait l’image même de la Lycie ; les kayakistes tournent autour comme autour d’une relique. Il faut pourtant se souvenir de ce qu’il est : la tombe d’un habitant de Simena, un monument familial protégé jadis par des amendes et des malédictions, la « maison d’éternité » de quelqu’un. Sa malédiction, s’il en portait une, a fonctionné au-delà de toute espérance : nul n’a introduit de corps étranger dans la tombe, et deux mille ans plus tard, le monde entier vient le saluer sans pouvoir le toucher, gardé qu’il est par la plus efficace des enceintes — la mer.
XI. Teimiussa et Aperlai : les sœurs oubliées
La baie de Kekova ne se réduit pas à ses deux vedettes. Deux autres sites, plus discrets, complètent le quatuor et méritent qu’on s’y attarde — ne serait-ce que parce qu’ils offrent ce que Simena et la cité engloutie n’offrent plus tout à fait : la solitude.
Au fond de la baie, le village d’Üçağız — « les trois bouches », du nom des trois passes qui donnent accès au plan d’eau — occupe l’emplacement de l’antique Teimiussa. C’est aujourd’hui le port d’embarquement des excursions, un village de pêcheurs et de patrons de bateaux qui a gardé, malgré le tourisme, une bonhomie de bout du monde : la route qui y descend depuis la nationale, à travers un paysage de doline et de garrigue, ne mène nulle part ailleurs. Or il suffit de marcher dix minutes vers l’est, le long du rivage, pour changer de millénaire : la nécropole de Teimiussa occupe une plate-forme rocheuse au bord de l’eau, des dizaines de sarcophages serrés les uns contre les autres, certains posés sur le rocher nu, d’autres les pieds dans la mer, quelques-uns munis de leur hyposorion, beaucoup portant encore leurs inscriptions grecques — des noms, des filiations, des interdictions, des amendes. Point de guichet, point de clôture, point de gardien : les tombes, les chèvres, les criquets et vous. On y comprend physiquement ce que fut le rapport lycien à la mort : la nécropole n’est pas un enclos séparé, c’est le prolongement du port, du village, du quotidien. Les enfants d’Üçağız y jouent, comme y jouaient sans doute les enfants de Teimiussa. Une petite tombe rupestre, creusée dans un rocher isolé au bord de l’eau, montre sur sa façade un couple sculpté en léger relief ; on connaît par une inscription le nom d’un propriétaire de tombe du lieu, un certain Kluwanimi — l’un des rares noms lyciens de la baie qui soient parvenus jusqu’à nous. Ce presque-anonymat est émouvant : Teimiussa n’a ni histoire écrite, ni monument fameux ; elle n’a que ses morts, qui suffisent à prouver qu’elle a vécu.
De l’autre côté de la presqu’île de Sıçak, face au couchant, gît Aperlai — la capitale de la sympolitie, la « grande sœur » institutionnelle de Simena, aujourd’hui l’un des sites les plus abandonnés et les plus attachants de Lycie. On n’y accède qu’à pied — une heure et demie de sentier depuis le hameau de Sıçak, sur une portion de la Voie lycienne — ou en bateau privé. Au fond d’un fjord étroit et parfaitement abrité s’étagent des remparts d’époque classique et hellénistique remaniés à l’époque byzantine, des tours, des églises effondrées, des sarcophages, et, dans l’eau du rivage — car ici aussi la côte s’est affaissée —, des quais et des structures submergées où l’on patauge entre les tessons. Surtout, Aperlai a livré aux archéologues qui l’ont étudiée dans les années 1990–2000 la clef de sa prospérité : des monticules entiers de coquilles de murex brisées. Aperlai vivait de la pourpre — ce colorant fabuleusement coûteux extrait, goutte à goutte, de la glande d’un coquillage, et dont il fallait broyer des milliers d’individus pour teindre un seul vêtement. La petite capitale de la sympolitie était une manufacture de luxe : ses cuves, ses bassins de décantation, ses tas de coquilles concassées composent l’un des sites de production de pourpre les mieux conservés de Méditerranée orientale. Voilà qui corrige utilement l’image d’une Lycie purement héroïque et funéraire : ces gens teignaient des étoffes pour les sénateurs de Rome, comptaient leurs coquillages, tenaient des livres de compte. La civilisation, c’est aussi cela.
XII. Vivre en Lycie : la mer, le bois, les dieux
À quoi ressemblait la vie, dans ces petites villes de la côte, au temps de leur splendeur modeste ?
D’abord, à une vie tournée vers la mer. La Lycie ne possède que deux vraies plaines — celles du Xanthe et de Myra — ; partout ailleurs, la montagne tombe dans l’eau, et la route maritime fut de tout temps plus commode que les sentiers. La grande route de navigation entre l’Égée et le Levant longeait cette côte : les navires venus de Rhodes vers Chypre, la Syrie et l’Égypte faisaient escale dans ses ports, s’abritaient de la tempête dans ses criques, embarquaient son eau et son bois. Car la Lycie fut, avec le Liban, l’un des grands réservoirs de bois de construction navale de la Méditerranée antique : les cèdres et les pins du Taurus descendaient vers les chantiers par les fleuves et les câbles. Le grain aussi transitait par ici : les greniers monumentaux qu’Hadrien fit construire à Patara et à Andriake — ce dernier admirablement conservé, à une demi-heure de Kekova — stockaient le blé en route vers Rome, et disent l’insertion de la petite Lycie dans la machine annonaire de l’Empire. Ajoutons la pourpre d’Aperlai, les éponges, le poisson salé et le garum dont on a retrouvé les cuves, l’huile et le vin des terrasses, et l’on tient l’économie du pays : une économie d’escale, de cueillette maritime et de niche.
Les dieux, ensuite. Le panthéon lycien mêle avec une liberté typiquement anatolienne les vieilles divinités indigènes et les figures grecques venues les recouvrir. La grande déesse nationale est Léto — ẽni mahanahi, « la Mère des dieux », disent les textes lyciens —, honorée avec ses jumeaux Apollon et Artémis dans le sanctuaire fédéral du Létôon ; la légende voulait que Léto, fuyant la colère d’Héra, fût venue baigner ses nouveau-nés dans les eaux du Xanthe, et que des bergers l’ayant repoussée eussent été changés en grenouilles — Ovide raconte la métamorphose. Apollon rendait ses oracles à Patara, où il passait, disait-on, les mois d’hiver, laissant Délos pour la belle saison : la Lycie comme résidence d’hiver du dieu de la lumière, l’idée a de quoi séduire quiconque a connu la douceur de ses mois de janvier. Sous ces noms grecs perçaient les vieux cultes : le dieu lycien Trqqas, avatar du dieu de l’orage louvite Tarhunt, se cache derrière le Zeus des inscriptions ; les « douze dieux lyciens », honorés par des reliefs rupestres jusqu’à l’époque romaine, escortés de chiens, gardent le souvenir de divinités locales que nous distinguons mal. Et la mort, on l’a vu, avait ses gardiens propres, ses sirènes psychopompes, ses malédictions.
La société, enfin. Les inscriptions funéraires et honorifiques dessinent un monde de notables municipaux : prêtres et prêtresses, gymnasiarque, agonothètes organisateurs de concours, bienfaiteurs payant de leurs deniers un portique, un bain, une distribution d’huile. Au sommet, quelques familles immensément riches jouaient les évergètes à l’échelle de la province entière : le cas le plus stupéfiant est celui d’Opramoas de Rhodiapolis, au IIe siècle de notre ère, dont le mausolée porte gravée la plus longue inscription de Lycie — le catalogue de ses bienfaits, cité par cité, après le grand séisme de 141 : des centaines de milliers de deniers versés pour relever les théâtres, les temples, les bains de dizaines de villes. La Lycie romaine était une société de la générosité obligatoire et de la reconnaissance gravée — un système où le prestige s’achetait en pierre et se payait en inscriptions. Les femmes y tenaient une place notable, héritage peut-être de cette singularité que Hérodote avait cru voir : on connaît des femmes lyciarques honoraires, des prêtresses fédérales, des bienfaitrices titrées. Et tout en bas, invisibles comme partout, les esclaves, les pêcheurs, les bergers, les plongeurs d’éponges — ceux dont les tombes ne parlent pas.
XIII. Le long crépuscule : de Byzance aux caïques
La Lycie antique ne s’est pas effondrée : elle s’est lentement déplacée, vidée, repliée.
L’époque byzantine fut d’abord une continuation prospère. Le christianisme s’implanta tôt et fort — la Lycie est la terre de saint Nicolas de Myra, dont la basilique, reconstruite au fil des siècles autour de son tombeau, devint l’un des grands pèlerinages d’Orient, et de saint Nicolas de Sion, son homonyme du VIe siècle, dont la Vie fourmille de détails sur les campagnes lyciennes. Les églises poussèrent partout, jusque sur l’île de Kekova et dans les criques les plus isolées ; les évêchés lyciens — Myra métropole en tête — s’alignèrent aux conciles. Mais les coups arrivèrent en série : la « peste de Justinien » au VIe siècle, qui frappa durement ces côtes ; puis, à partir du VIIe, les raids arabes, qui firent de la mer, jadis nourricière, une menace permanente. La flotte omeyyade croisa dans ces eaux ; la grande bataille navale dite « des Mâts », en 655, l’un des désastres majeurs de la marine byzantine, se déroula au large de la côte lycienne, près de Phoenix — l’actuelle Finike, à quelques encablures à l’est de Kekova. Les populations quittèrent les rivages pour les hauteurs, les villes portuaires s’étiolèrent ; les vestiges byzantins tardifs de la région — chapelles fortifiées, murailles hâtives — disent un monde qui se barricade.
Le reste est une histoire de frontières mouvantes : les Turcs seldjoukides puis les émirats turcomans au XIIIe siècle, les chevaliers de Rhodes tenant les points d’appui maritimes — d’où le château de Simena —, enfin l’ordre ottoman, qui rendit la paix à ces côtes mais non la prospérité : la Lycie ottomane fut un pays pauvre et paludéen, de nomades yörük descendant l’hiver vers les pâturages côtiers, de charbonniers et de pêcheurs d’éponges. C’est ce pays endormi que redécouvrirent, au XIXe siècle, les voyageurs européens. Le capitaine Francis Beaufort — celui de l’échelle des vents — leva la carte de ces côtes pour l’Amirauté britannique en 1811–1812 et signala les antiquités ; sir Charles Fellows, à partir de 1838, « découvrit » Xanthos et en expédia les marbres — tombeau des Harpyes, monument des Néréides — vers le British Museum, où ils occupent toujours leurs salles, au grand dam de la Turquie qui en demande régulièrement le retour ; les épigraphistes autrichiens, à la fin du siècle, sillonnèrent le pays pour copier les inscriptions, fondant le corpus sur lequel travaillent encore les savants. La Lycie entra dans l’archéologie au moment précis où elle sortait de l’histoire.
Un dernier déplacement de population acheva de façonner la région telle qu’elle est : jusqu’en 1923, une partie des marins et des pêcheurs de ces côtes étaient grecs orthodoxes — l’île voisine de Kastellorizo (Meis), à deux milles de Kaş, fut longtemps la métropole maritime du secteur, et ses caïques fréquentaient toutes les criques de Kekova. L’échange de populations gréco-turc vida ce monde-là ; Kastellorizo, restée à la Grèce puis à l’Italie puis à la Grèce de nouveau, se dépeupla vers l’Australie ; et la baie de Kekova, déjà si riche en villes englouties, gagna une strate supplémentaire de mémoire absente. En Méditerranée, les civilisations ne se remplacent pas : elles se sédimentent.
XIV. Kekova aujourd’hui : petit éloge de la lenteur
Reste à dire comment ce pays se visite — car la manière n’est pas indifférente : elle décide de ce qu’on y voit.
La base naturelle est Kaş, l’ancienne Antiphellos, à une quarantaine de kilomètres à l’ouest : petite ville d’anciens pêcheurs devenue le port de plaisance bohème de la côte lycienne, avec son théâtre antique face à la mer, son sarcophage à couvercle ogival planté en pleine rue commerçante — les Lyciens, décidément —, et Kastellorizo la grecque posée sur l’horizon. De Kaş, les excursions en bateau vers Kekova partent chaque matin ; mais on peut préférer rejoindre par la route Üçağız, et embarquer là, au plus près, sur une barque de village. La journée type enchaîne le chenal, la lente dérive le long de la cité engloutie, la baignade dans une crique autorisée, la montée à Kaleköy — château, théâtre, nécropole, glace artisanale —, le retour par les îlots. C’est beau, c’est rodé, c’est un peu vite.
La version lente existe, et elle change tout. Le kayak de mer, d’abord : les sorties guidées au départ d’Üçağız permettent de longer les ruines au ras de l’eau, sans bruit de moteur, à la vitesse exacte où le regard a le temps de recomposer les murs — c’est, de l’avis général, la plus belle façon d’approcher la ville engloutie, et la plus respectueuse. La Voie lycienne, ensuite : le sentier de grande randonnée créé en 1999 par la Britannique Kate Clow, plus de cinq cents kilomètres balisés de Fethiye à Antalya, passe précisément par ici — l’étape qui mène d’Aperlai à Üçağız puis à Simena par la presqu’île est l’une des plus célèbres du parcours, une journée de garrigue, de murets, de citernes antiques et de sarcophages surgissant au détour du sentier, avec la mer partout en contrebas. Marcher d’une cité morte à l’autre, arriver à Kaleköy par le chemin des chèvres et non par le débarcadère, c’est retrouver l’échelle du pays : la Lycie fut toujours un monde de piétons et de rameurs.
Deux ou trois conseils encore, glanés d’expérience et de bon sens. Venir tôt ou tard dans la saison — mai, juin, fin septembre, octobre : l’été, la fournaise et la flottille des excursions écrasent le lieu. Dormir sur place si l’on peut, à Üçağız ou dans les quelques pensions de Kaleköy : le soir venu, quand les bateaux sont partis, le village retrouve son silence, les sarcophages leur solitude, et l’on dîne de poisson sur pilotis au-dessus des thermes de Titus, ce qui est une définition acceptable du bonheur. Respecter scrupuleusement les interdictions de baignade et de mouillage devant la cité engloutie : elles sont la seule chose qui tienne encore entre ces vestiges et leur dissolution. Et lever les yeux, de temps en temps, du turquoise vers le gris : les montagnes derrière la côte, où passaient les chemins des nomades, sont le troisième acteur du paysage, celui qu’on oublie toujours sur les photographies.
XV. Coda : les bateaux de pierre
Au terme de ce long périple, que reste-t-il de la civilisation lycienne, et que nous dit-elle encore ?
Elle nous dit d’abord qu’on peut être petit et compter. Les Lyciens n’ont jamais été plus de quelques centaines de milliers ; ils n’ont conquis personne, fondé aucun empire, exporté aucune doctrine. Ils ont pourtant donné à Homère ses plus nobles héros, aux Perses leurs sujets les plus indomptables, à Rome sa province la plus paisible, à Montesquieu son modèle fédéral, à la chrétienté son saint le plus populaire, et au monde le plus singulier des paysages funéraires. Il y a là une leçon d’échelle : dans le concert des civilisations, la voix ne dépend pas du volume.
Elle nous dit ensuite quelque chose sur la mémoire. Les Lyciens ont tout misé sur la pierre : leurs maisons de bois ont disparu jusqu’à la dernière, leurs archives, leurs poèmes, leurs musiques se sont évanouis, leur langue même n’est plus qu’un chantier de philologues — mais leurs tombeaux sont debout, par milliers, et ce sont eux qui parlent pour tout le reste. Pari funéraire gagné au-delà de toute espérance : rarement civilisation aura été à ce point identifiée à ses sépultures, définie par elles, sauvée par elles. Nous ne connaissons des Lyciens que ce qu’ils ont voulu rendre éternel — et ils n’ont voulu rendre éternel que l’essentiel : le nom, la famille, la maison, la mer.
Elle nous offre enfin, dans la baie de Kekova, une image qu’aucune autre côte ne propose avec cette netteté : celle de la précarité des établissements humains, exposée en pleine lumière, dans une eau si claire qu’elle semble une loupe. La ville engloutie n’est pas une métaphore : c’est un fait géologique, daté, expliqué. Mais elle fonctionne malgré tout comme un emblème — la cité descendue dans la mer d’un côté du chenal, le tombeau monté au-dessus des flots de l’autre, et entre les deux les barques qui passent, chargées de vivants en maillot de bain, dans l’exacte suspension entre ce qui sombre et ce qui surnage. Les Lyciens, qui enterraient leurs morts dans des bateaux de pierre tournés vers le large, auraient compris ce paysage mieux que personne. Ils l’avaient, au fond, prémédité.
Sur la nécropole de Teimiussa, un soir d’octobre, on peut s’asseoir sur le socle d’un sarcophage tiède encore du soleil et regarder la nuit monter de l’eau. Les inscriptions s’effacent une à une dans l’ombre — les noms, les filiations, les amendes, les malédictions. Il reste les silhouettes ogivales contre le ciel, la flottille pétrifiée, parée pour un appareillage vieux de deux mille ans. On songe alors à Sarpédon, ramené par les airs de Troie en Lycie pour y recevoir « l’honneur dû aux morts ». L’honneur dû aux morts : peu de peuples l’auront pris aussi au sérieux. C’est peut-être pour cela qu’en Lycie, seul pays au monde, les tombeaux donnent envie de vivre.
Sources principales : Hérodote (I, 173–176 ; VII, 92), Homère (Iliade, VI et XVI), Strabon (XIV, 3), Pline l’Ancien (V, 28), Plutarque (Vie de Brutus) ; travaux de la mission archéologique française de Xanthos-Létôon ; corpus des inscriptions lyciennes (trilingue du Létôon) ; études sur la sympolitie aperlite et la production de pourpre d’Aperlai ; dossier d’inscription de la région de Kekova sur la liste indicative de l’UNESCO (2000).
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