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La Lycie,
Keko­va et Simena

La plus belle nécro­pole du monde

Le peuple des tom­beaux face à la mer

La Lycie, Keko­va et Sime­na, ou la plus belle nécro­pole du monde


I. Une baie comme un vestibule

Il faut arri­ver à Keko­va par la mer. C’est la seule entrée digne de ce nom, la seule qui res­pecte la logique du lieu. On embarque à Üçağız ou à Kaş, sur l’un de ces cabo­teurs de bois qu’on appelle ici gulet, et très vite le monde se réor­ga­nise : la côte se hérisse, se découpe, se replie sur elle-même en une suc­ces­sion de criques et de pres­qu’îles où le cal­caire gris plonge dans une eau d’une trans­pa­rence presque gênante, comme si la Médi­ter­ra­née avait déci­dé, à cet endroit pré­cis, de ne plus rien cacher.

Et de fait, elle ne cache plus rien. À quelques mètres sous la sur­face, le long de la rive nord de l’île de Keko­va, on dis­tingue des marches. Des esca­liers qui des­cendent dans l’eau et ne remontent jamais. Des seuils de mai­sons, des fon­da­tions, des murs ara­sés que les our­sins ont colo­ni­sés, des amphores bri­sées prises dans le sable clair. La ville s’ap­pe­lait Doli­kis­thè. Elle a glis­sé dans la mer il y a dix-huit siècles, lors d’une série de séismes qui ont fait bas­cu­ler toute cette por­tion de côte, et elle y est res­tée, mi-noyée mi-émer­gée, dans cet entre-deux qui est peut-être la condi­tion lycienne par excel­lence : ni tout à fait dans le monde des vivants, ni tout à fait dans celui des morts.

Car c’est bien de cela qu’il s’a­git. La Lycie est le pays au monde où les morts sont le plus visibles. Par­tout, sur les falaises, au bord des che­mins, au milieu des champs d’o­li­viers, dans les ports, jusque dans l’eau des lagunes, se dressent des tom­beaux : sar­co­phages mas­sifs coif­fés de cou­vercles en carène de navire ren­ver­sée, tombes rupestres imi­tant des façades de mai­sons en bois, piliers funé­raires por­tant leur chambre sépul­crale à dix mètres du sol. On a recen­sé plus d’un mil­lier de tombes monu­men­tales sur ce petit ter­ri­toire qui n’ex­cède pas, dans sa plus grande exten­sion, deux cents kilo­mètres de côtes. Aucune civi­li­sa­tion antique n’a lais­sé une signa­ture funé­raire aus­si dense, aus­si obsé­dante, aus­si archi­tec­tu­ra­le­ment inventive.

En face de l’île, sur la terre ferme, le vil­lage de Kaleköy occupe le site de l’an­tique Sime­na. Un châ­teau médié­val cou­ronne la col­line, bâti par les che­va­liers de Rhodes sur des fon­da­tions bien plus anciennes ; dans son enceinte se cache le plus petit théâtre de Lycie, sept gra­dins taillés direc­te­ment dans le rocher. En contre­bas, les mai­sons du vil­lage s’im­briquent dans les ruines, une nécro­pole de sar­co­phages dévale la pente vers l’eau, et dans le port même, à quelques brasses du quai, un sar­co­phage lycien émerge de la mer, posé sur son socle immer­gé, son cou­vercle ogi­val dres­sé au-des­sus des flots comme la proue d’un navire pétri­fié. C’est pro­ba­ble­ment le tom­beau le plus pho­to­gra­phié de Tur­quie. C’est sur­tout le résu­mé par­fait de ce que fut cette civi­li­sa­tion : un peuple de marins qui a construit pour ses morts des mai­sons en forme de bateaux, et dont les bateaux de pierre ont fini par prendre la mer.

Cet article vou­drait racon­ter cette his­toire. Celle des Lyciens, ce peuple ana­to­lien à la langue étrange et au fédé­ra­lisme pré­coce, que Mon­tes­quieu citait en exemple et que les Pères fon­da­teurs amé­ri­cains ont lu avant d’é­crire leur Consti­tu­tion. Et celle, plus intime, de ce coin de côte entre Kaş et Demre — Keko­va, Sime­na, Tei­mius­sa, Aper­lai — où la Lycie se donne à voir dans son état le plus pur : des pierres, de l’eau, de la lumière, et des tombeaux.


II. Aux ori­gines : les Louk­ka des archives hittites

L’his­toire des Lyciens com­mence bien avant que les Grecs ne leur donnent ce nom. Elle com­mence dans les archives d’ar­gile de Hat­tu­sa, la capi­tale hit­tite, au cœur du pla­teau ana­to­lien, vers le milieu du deuxième mil­lé­naire avant notre ère.

Les tablettes cunéi­formes hit­tites men­tionnent à de nom­breuses reprises un pays et un peuple appe­lés Luk­ka. Les « terres de Luk­ka » (Luk­ka lands, comme disent les hit­ti­to­logues, car le terme appa­raît presque tou­jours au plu­riel, dési­gnant une région aux contours flous plu­tôt qu’un royaume consti­tué) se situaient dans le sud-ouest de l’A­na­to­lie, dans une zone qui recouvre assez bien la Lycie clas­sique et ses marges. Ce que les textes nous en disent est révé­la­teur : les Louk­ka sont insai­sis­sables. Ils n’ont pas de roi avec lequel négo­cier, pas de capi­tale à assié­ger, pas d’ad­mi­nis­tra­tion à sou­mettre. Ils appa­raissent tan­tôt comme des auxi­liaires mili­taires des Hit­tites — on les trouve dans la coa­li­tion ana­to­lienne qui affronte Ram­sès II à Qadesh en 1274 avant notre ère —, tan­tôt comme des rebelles chro­niques, tan­tôt comme des pirates écu­mant les côtes du Levant.

Une lettre fameuse retrou­vée à Ouga­rit, sur la côte syrienne, se plaint ain­si de raids menés par des navires louk­ka jus­qu’à Chypre et sur les côtes orien­tales de la Médi­ter­ra­née. Le pha­raon Mérenp­tah, à la fin du XIIIe siècle, inclut les Luk­ka dans la liste des « peuples de la mer » qui déferlent alors sur la Médi­ter­ra­née orien­tale, aux côtés des Shar­danes et des Ekwesh. Que ce peuple mon­ta­gnard et marin ait par­ti­ci­pé aux grands bou­le­ver­se­ments qui empor­tèrent l’âge du bronze — la chute de l’empire hit­tite, la des­truc­tion d’Ou­ga­rit, l’af­fai­blis­se­ment de l’É­gypte — n’a rien d’in­vrai­sem­blable : la géo­gra­phie lycienne, avec ses mon­tagnes qui tombent dans la mer, ses ports abri­tés et son arrière-pays impé­né­trable, a de tout temps fabri­qué des marins insou­mis. Elle fabri­que­ra encore, deux mille ans plus tard, les pirates cili­ciens et lyciens que Rome met­tra un siècle à réduire.

L’es­sen­tiel est là : les Lyciens ne sont pas des Grecs. C’est un point que le voya­geur, ébloui par les théâtres, les ago­ras et les ins­crip­tions grecques de l’é­poque romaine, oublie faci­le­ment. Les Lyciens sont des Ana­to­liens, héri­tiers directs des popu­la­tions lou­vites de l’âge du bronze. Leur langue, on le ver­ra, des­cend du lou­vite, cette grande langue indo-euro­péenne d’A­na­to­lie, cou­sine du hit­tite. Leur nom même pour eux-mêmes n’é­tait pas « Lyciens » : dans leurs ins­crip­tions, ils s’ap­pellent Trm̃mili, les Ter­miles — un nom que les auteurs grecs connais­saient d’ailleurs, puisque Héro­dote rap­porte que les Lyciens « s’ap­pe­laient autre­fois Termiles ».

Héro­dote, jus­te­ment. C’est lui qui, au Ve siècle avant notre ère, fixe pour les Grecs la légende des ori­gines lyciennes. Selon lui, les Ter­miles seraient venus de Crète, conduits par Sar­pé­don, frère de Minos, chas­sé de l’île à l’is­sue d’une que­relle dynas­tique. Ils auraient ensuite pris le nom de Lyciens en l’hon­neur de Lycos, fils de Pan­dion, un Athé­nien exi­lé venu les rejoindre. La légende est évi­dem­ment une construc­tion grecque, un de ces récits étio­lo­giques qui rat­tachent les peuples bar­bares à la généa­lo­gie hel­lé­nique. Mais elle dit quelque chose de vrai : dès l’é­poque archaïque, les Grecs per­çoivent les Lyciens comme un peuple à part, pres­ti­gieux, doté d’une ancien­ne­té propre, qu’il faut relier aux grandes légendes — la Crète minoenne, Athènes — plu­tôt que trai­ter en simple peu­plade indigène.

Et il y a une rai­son à ce pres­tige : Homère.


III. Les Lyciens d’Ho­mère : Sar­pé­don, Glau­cos et la plus belle mort de l’Iliade

Dans l’Iliade, les Lyciens occupent une place hors de pro­por­tion avec leur poids réel dans le monde égéen. Ils sont, de tous les alliés de Troie, les plus valeu­reux, les plus hono­rés, les seuls qui riva­lisent en noblesse avec les héros achéens. Leur contin­gent est conduit par deux figures magni­fiques : Sar­pé­don, fils de Zeus, et son cou­sin Glaucos.

C’est à Sar­pé­don qu’­Ho­mère prête l’une des défi­ni­tions les plus célèbres de l’é­thique aris­to­cra­tique grecque — pro­non­cée, iro­nie superbe, par un Lycien. Avant de mon­ter à l’as­saut du mur achéen, Sar­pé­don se tourne vers Glau­cos et lui demande, en sub­stance : pour­quoi sommes-nous hono­rés entre tous en Lycie, pour­quoi les meilleures parts au ban­quet, les meilleures terres au bord du Xanthe, sinon parce qu’il nous faut main­te­nant com­battre au pre­mier rang ? La noblesse comme dette, le pri­vi­lège comme obli­ga­tion de mou­rir le pre­mier : tout l’i­déal héroïque tient dans ce dis­cours, et c’est un prince lycien qui le porte.

La mort de Sar­pé­don, au chant XVI, sous les coups de Patrocle, est l’un des som­mets du poème. Zeus, son père, pèse un ins­tant la pos­si­bi­li­té de le sau­ver — de sus­pendre le des­tin — avant d’y renon­cer sous les remon­trances d’Hé­ra. Il fait alors pleu­voir des gouttes de sang sur la terre, en deuil de son fils, puis ordonne qu’A­pol­lon lave le corps, l’oigne d’am­broi­sie et le confie aux jumeaux Som­meil et Mort, qui l’emportent par les airs jus­qu’en Lycie, « où ses frères et ses proches l’en­se­ve­li­ront dans un tom­beau, sous une stèle, car tel est l’hon­neur dû aux morts ». Ce trans­port aérien du corps de Sar­pé­don vers sa patrie funé­raire a fas­ci­né les peintres de vases grecs — on pense au fameux cra­tère d’Eu­phro­nios. Mais on peut y lire aus­si, rétros­pec­ti­ve­ment, comme une pro­phé­tie : la Lycie, terre où l’on rap­porte les morts, terre du tom­beau par excel­lence. Homère savait-il que ce petit peuple cou­vri­rait ses mon­tagnes de sépulcres ? Évi­dem­ment non. Mais la coïn­ci­dence est de celles qui donnent envie de croire aux poètes.

Quant à Glau­cos, il est le héros de l’un des épi­sodes les plus étranges de l’Iliade : sa ren­contre avec Dio­mède au chant VI. Les deux guer­riers, sur le point de s’af­fron­ter, découvrent que leurs grands-pères étaient liés par les liens d’hos­pi­ta­li­té. Ils renoncent au com­bat et échangent leurs armures — et Glau­cos, « à qui Zeus ôta la rai­son », donne ses armes d’or contre des armes de bronze, « la valeur de cent bœufs contre neuf ». Les pro­verbes grecs en ont fait le type même du mar­ché de dupes. On peut pré­fé­rer y voir autre chose : la géné­ro­si­té somp­tuaire d’un prince pour qui l’hon­neur du geste vaut plus que le métal. Là encore, très lycien.

Le récit de Bel­lé­ro­phon, enchâs­sé dans ce même chant VI, rat­tache d’ailleurs la Lycie au plus vieux fonds légen­daire grec : c’est en Lycie que le héros corin­thien, mon­té sur Pégase, affronte la Chi­mère — ce monstre au corps de lion, de chèvre et de ser­pent dont l’antre était loca­li­sé par les Anciens près de l’ac­tuelle Çıralı, au mont Olym­pos de Lycie, où des éma­na­tions de gaz natu­rel brûlent encore aujourd’­hui à flanc de mon­tagne, flammes inex­tin­guibles que les navi­ga­teurs aper­ce­vaient depuis la mer. La Chi­mère existe : elle s’ap­pelle Yanar­taş, « la pierre qui brûle », et elle brûle toujours.


IV. Une langue morte deux fois : l’é­nigme lycienne

De la langue lycienne, il nous reste envi­ron deux cents ins­crip­tions sur pierre, quelques deux cents légendes moné­taires, et un immense sen­ti­ment de frus­tra­tion. Car cette langue, nous savons désor­mais la lire — son alpha­bet est déchif­fré depuis le XIXe siècle — mais nous ne la com­pre­nons encore qu’imparfaitement.

L’al­pha­bet lycien dérive de l’al­pha­bet grec, ou plus exac­te­ment d’un alpha­bet grec archaïque adap­té, enri­chi de signes propres pour noter des sons que le grec igno­rait — notam­ment des voyelles nasales, que les épi­gra­phistes trans­crivent ã et ẽ, et toute une série de consonnes typi­que­ment ana­to­liennes. Il compte vingt-neuf lettres. Les ins­crip­tions se lisent de gauche à droite, les mots sépa­rés par des double-points. Visuel­le­ment, un texte lycien res­semble à du grec qui aurait mal tour­né : on recon­naît des lettres fami­lières, on croit pou­voir lire, puis tout se dérobe.

La langue elle-même appar­tient à la famille ana­to­lienne des langues indo-euro­péennes — la branche la plus ancien­ne­ment attes­tée de toute la famille, celle du hit­tite et du lou­vite. Le lycien des­cend d’un dia­lecte lou­vite, ou du moins d’un très proche parent du lou­vite, ce qui confirme ce que les archives hit­tites lais­saient devi­ner : les Lyciens du pre­mier mil­lé­naire sont bien les héri­tiers des Louk­ka de l’âge du bronze, res­tés à l’é­cart des grands bou­le­ver­se­ments lin­guis­tiques, pro­té­gés par leurs mon­tagnes, pen­dant que le reste de l’A­na­to­lie occi­den­tale se phry­gia­ni­sait puis s’hellénisait.

Il existe même deux langues lyciennes : le lycien A, la langue com­mune de l’im­mense majo­ri­té des ins­crip­tions, et le lycien B, dit aus­si « milyen », connu par une poi­gnée de textes — dont des pas­sages poé­tiques gra­vés sur le fameux pilier ins­crit de Xan­thos —, plus archaïque, peut-être une langue lit­té­raire ou litur­gique, peut-être le dia­lecte d’une région inté­rieure. Le pilier ins­crit de Xan­thos, jus­te­ment, est le plus long texte lycien connu : plus de deux cent cin­quante lignes gra­vées sur les quatre faces d’un pilier funé­raire, mêlant lycien A, milyen et une épi­gramme en grec, à la gloire d’un prince de la dynas­tie xan­thienne, vain­queur de nom­breux com­bats à la fin du Ve siècle avant notre ère.

Le déchif­fre­ment doit presque tout à une pierre trou­vée en 1973 dans le sanc­tuaire fédé­ral du Létôon, près de Xan­thos : la tri­lingue du Létôon, une stèle por­tant le même décret — l’ins­ti­tu­tion d’un culte — en lycien, en grec et en ara­méen, la langue admi­nis­tra­tive de l’empire perse. Datée de 337 avant notre ère envi­ron, elle a joué pour le lycien le rôle que la pierre de Rosette avait joué pour l’é­gyp­tien : une clef. Grâce à elle, la gram­maire lycienne a fait des bonds. Mais le cor­pus reste déses­pé­ré­ment mono­tone : l’é­cra­sante majo­ri­té des ins­crip­tions sont des épi­taphes, construites sur le même moule. Ebẽñnẽ xupã mẽne prñ­na­watẽ… — « Ce tom­beau, l’a construit Untel, fils d’Un­tel, pour lui-même, sa femme et ses enfants ». Suivent par­fois des clauses de pro­tec­tion : inter­dic­tion d’in­tro­duire un corps étran­ger dans la tombe, amendes payables au tré­sor fédé­ral ou à la cité, malé­dic­tions confiées aux dieux locaux, notam­ment à la « Mère de l’en­ceinte » et aux dieux des ancêtres. La langue lycienne est morte vers le IIIe siècle avant notre ère, rem­pla­cée par le grec ; puis elle est morte une seconde fois avec la dis­pa­ri­tion de toute mémoire de sa lec­ture, avant sa lente résur­rec­tion phi­lo­lo­gique. Ce que nous pou­vons lire d’elle, pour l’es­sen­tiel, ce sont des tombes qui parlent. Là encore : un peuple qui ne nous a légué presque que ses morts.

Un mot d’Hé­ro­dote, avant de quit­ter ce cha­pitre, car il a fait cou­ler beau­coup d’encre. L’his­to­rien affirme que les Lyciens ont « une cou­tume unique au monde : ils portent le nom de leur mère et non de leur père », et que l’é­tat civil d’un Lycien se décline par la lignée mater­nelle. On a long­temps vou­lu voir là le témoi­gnage d’un matriar­cat lycien. Les ins­crip­tions, hélas pour le roma­nesque, montrent des filia­tions pater­nelles par­fai­te­ment clas­siques — mais aus­si, il est vrai, une place remar­quable faite aux femmes : des tombes construites par des femmes, pour des femmes, des mères men­tion­nées à côté des pères, des prê­tresses émi­nentes. Pas de matriar­cat, donc, mais peut-être une socié­té où la paren­té mater­nelle comp­tait davan­tage que chez les Grecs — assez, en tout cas, pour frap­per un obser­va­teur du Ve siècle et ali­men­ter, vingt-cinq siècles plus tard, les rêve­ries de Bacho­fen sur le droit maternel.


V. Le temps des dynastes : Xan­thos, les Perses et le feu

L’his­toire poli­tique de la Lycie clas­sique s’ouvre sur une tra­gé­die que Héro­dote raconte en quelques lignes ter­ribles, et qui a fixé pour tou­jours l’i­mage du carac­tère lycien.

Vers 540 avant notre ère, Cyrus le Grand, ayant abat­tu le royaume de Lydie, envoie son géné­ral Har­page — un Mède — sou­mettre les côtes d’A­sie Mineure. Les cités grecques d’Io­nie tombent l’une après l’autre. Puis Har­page des­cend vers le sud, vers les pays cariens et lyciens. Devant Xan­thos, la prin­ci­pale cité lycienne, les habi­tants sortent en armes, affrontent l’ar­mée perse en rase cam­pagne, « peu nom­breux contre beau­coup », dit Héro­dote, et accom­plissent des pro­diges de valeur. Vain­cus, repous­sés dans leurs murs, ils ras­semblent alors sur l’a­cro­pole leurs femmes, leurs enfants, leurs esclaves et leurs tré­sors, y mettent le feu, puis, liés par un ser­ment, effec­tuent une der­nière sor­tie et meurent tous au com­bat. Héro­dote ajoute ce détail ver­ti­gi­neux : de son temps, la plu­part des Xan­thiens qui se disaient lyciens des­cen­daient en réa­li­té de quatre-vingts familles qui se trou­vaient alors, par hasard, hors de la ville.

L’ho­lo­causte de Xan­thos n’est pro­ba­ble­ment pas une pure légende : les fouilles fran­çaises menées sur le site depuis 1950 ont mis au jour une couche d’in­cen­die datable du milieu du VIe siècle. Et l’his­toire se répé­te­ra : en 42 avant notre ère, lorsque Bru­tus, en quête d’argent pour la guerre civile romaine, assié­ge­ra Xan­thos, les habi­tants pré­fé­re­ront à nou­veau le sui­cide col­lec­tif et le feu à la red­di­tion — Plu­tarque et Appien décrivent des scènes d’hor­reur qui lais­sèrent Bru­tus lui-même en larmes, offrant une récom­pense à ses sol­dats pour chaque Xan­thien sau­vé des flammes. Deux auto­des­truc­tions à cinq siècles de dis­tance : on com­prend que les Anciens aient tenu les Lyciens pour le peuple le plus farou­che­ment épris de liber­té de toute l’Asie.

La domi­na­tion perse, une fois éta­blie, prit pour­tant en Lycie un visage assez doux : celui d’un pro­tec­to­rat loin­tain, exer­cé à tra­vers des dynastes locaux. Du milieu du VIe au milieu du IVe siècle, la Lycie est gou­ver­née par des princes indi­gènes qui frappent mon­naie — de superbes sta­tères d’argent ornés de san­gliers, de tris­kèles, de têtes d’A­thé­na — et se font construire à Xan­thos des tom­beaux-piliers monu­men­taux. Le plus puis­sant d’entre eux, Kuprl­li, règne sur l’es­sen­tiel du pays au début du Ve siècle et frappe mon­naie pen­dant un demi-siècle. Ses suc­ces­seurs, Khe­ri­ga et Kherẽi, sont les com­man­di­taires pro­bables du pilier ins­crit et du fameux « tom­beau des Har­pyes » — un pilier funé­raire dont les reliefs de marbre, aujourd’­hui au Bri­tish Museum, montrent des créa­tures ailées empor­tant de petits per­son­nages : non pas des har­pies, en réa­li­té, mais sans doute des sirènes psy­cho­pompes, empor­tant les âmes des défunts comme Som­meil et Mort avaient empor­té Sarpédon.

Épi­sode piquant de cette période : la Lycie a four­ni cin­quante navires à la flotte de Xerxès lors de la seconde guerre médique — Héro­dote décrit leurs équi­pages por­tant cui­rasses, jam­bières, arcs de cor­nouiller et bon­nets de feutre cou­ron­nés de plumes. Puis, après la vic­toire grecque, la Lycie bas­cule un temps dans la Ligue de Délos, l’al­liance athé­nienne : les listes du tri­but athé­nien men­tionnent les Lyciens dans les années 440. L’ex­pé­di­tion mili­taire que l’A­thé­nien Mélé­sandre conduit en Lycie vers 430 pour y lever le tri­but se ter­mine par sa mort au com­bat — un évé­ne­ment assez notable pour que le pilier ins­crit de Xan­thos, côté lycien, s’en fasse l’é­cho, se van­tant de la vic­toire. Puis la région retourne dans l’or­bite perse.

Le IVe siècle voit s’é­le­ver la figure la plus sin­gu­lière de cette période : Péri­clès — oui, Péri­clès — de Limy­ra, dynaste de Lycie orien­tale, qui vers 380–360 tente d’u­ni­fier le pays sous son auto­ri­té, guer­roie contre ses rivaux, et se fait construire à Limy­ra un tom­beau en forme de temple ionique dont les carya­tides et les frises se vou­laient une réponse à l’É­rech­théion d’A­thènes. Son nom grec, son pro­gramme archi­tec­tu­ral, son ambi­tion monar­chique disent l’hel­lé­ni­sa­tion galo­pante des élites lyciennes — au moment même où la Lycie, mêlée à la grande révolte des satrapes, finit par perdre son auto­no­mie : Artaxerxès III la place sous le contrôle du satrape carien, et c’est la mai­son d’Hé­ca­tom­nos — celle de Mau­sole, l’homme du Mau­so­lée — qui admi­nistre désor­mais le pays. Le fameux « Monu­ment des Néréides » de Xan­thos, ce tom­beau en forme de petit temple ionique entou­ré de figures fémi­nines aux dra­pés mouillés, remon­té aujourd’­hui dans une salle entière du Bri­tish Museum, est le chef-d’œuvre de cet art gré­co-lycien des dynastes : un prince ana­to­lien enter­ré comme un dieu grec.

En 334–333, Alexandre des­cend la côte. La Lycie se rend sans com­battre — Xan­thos, pour une fois, ouvre ses portes. Après la mort du conqué­rant, le pays passe aux Pto­lé­mées d’É­gypte, qui le tiennent pen­dant l’es­sen­tiel du IIIe siècle : c’est l’é­poque où le grec achève de sup­plan­ter le lycien, où les cités se dotent d’ins­ti­tu­tions à la grecque, de gym­nases, de théâtres. Puis Antio­chos III, le grand roi séleu­cide, s’empare de la région en 197 ; vain­cu par Rome à Magné­sie, il doit céder l’A­sie Mineure, et le trai­té d’A­pa­mée, en 188, livre la Lycie à Rhodes — en récom­pense des ser­vices ren­dus par l’île aux Romains.

Les Lyciens vécurent la domi­na­tion rho­dienne comme une insulte. Eux qui avaient été les alliés des rois se retrou­vaient sujets d’une cité mar­chande. Ils se sou­le­vèrent, pro­tes­tèrent à Rome, envoyèrent ambas­sade sur ambas­sade, arguant qu’ils avaient été confiés à Rhodes « comme des amis, non comme un cadeau ». En 167 avant notre ère, le Sénat, aga­cé par l’ar­ro­gance rho­dienne, tran­cha en leur faveur : la Lycie fut décla­rée libre. De cette liber­té recou­vrée allait naître la plus inté­res­sante des construc­tions poli­tiques lyciennes — celle qui vau­drait au petit peuple des tom­beaux une pos­té­ri­té inat­ten­due dans l’his­toire des idées.


VI. La Ligue lycienne : le fédé­ra­lisme avant la lettre

C’est Stra­bon, géo­graphe grec du temps d’Au­guste, qui nous décrit le fonc­tion­ne­ment du « sys­tème lycien » — tò Lykiakòn sústē­ma — avec une pré­ci­sion qui a fait le bon­heur des théo­ri­ciens politiques.

La Ligue lycienne ras­sem­blait vingt-trois cités. Les six plus grandes — Xan­thos, Pata­ra, Pina­ra, Olym­pos, Myra, Tlos — dis­po­saient cha­cune de trois voix à l’as­sem­blée fédé­rale ; les cités moyennes de deux voix ; les petites d’une seule. Les charges finan­cières et les contri­bu­tions se répar­tis­saient selon la même pro­por­tion. L’as­sem­blée, qui se réunis­sait dans une ville choi­sie à chaque fois, éli­sait un magis­trat suprême, le lyciarque, ain­si que les juges et les autres magis­trats fédé­raux, tous dési­gnés au pro­ra­ta des voix. La Ligue frap­pait mon­naie com­mune, condui­sait une poli­tique étran­gère com­mune, entre­te­nait un sanc­tuaire fédé­ral — le Létôon, près de Xan­thos, consa­cré à Léto et à ses jumeaux Apol­lon et Arté­mis, divi­ni­tés natio­nales de la Lycie.

Autre­ment dit : une repré­sen­ta­tion pro­por­tion­nelle à l’im­por­tance des membres, un exé­cu­tif fédé­ral élu, une jus­tice fédé­rale, des finances com­munes — au IIe siècle avant notre ère. Les ligues et confé­dé­ra­tions n’é­taient pas rares dans le monde grec (Béo­tie, Achaïe, Éto­lie), mais aucune n’a­vait pous­sé aus­si loin la ratio­na­li­té pro­por­tion­nelle, et aucune sur­tout n’a eu la chance d’être décrite avec tant de net­te­té par un auteur aus­si lu que Strabon.

La suite appar­tient à l’his­toire des idées poli­tiques. Mon­tes­quieu, dans L’Es­prit des lois, cher­chant des modèles de « répu­blique fédé­ra­tive », exa­mine la Ligue lycienne et conclut : « S’il fal­lait don­ner un modèle d’une belle répu­blique fédé­ra­tive, je pren­drais la répu­blique de Lycie. » L’é­loge sera relayé, trente ans plus tard, de l’autre côté de l’At­lan­tique : dans les débats sur la Consti­tu­tion amé­ri­caine, Hamil­ton et Madi­son citent expres­sé­ment la Ligue lycienne — dans les Fede­ra­list Papers — comme pré­cé­dent d’une confé­dé­ra­tion où le pou­voir fédé­ral s’exerce pro­por­tion­nel­le­ment au poids des membres, contre le modèle d’une voix par État. Que les délé­gués de Phi­la­del­phie aient dis­cu­té, en 1787–1788, du sys­tème de vote de Xan­thos et de Pata­ra, voi­là qui donne le ver­tige : la petite Lycie, pays de cent cin­quante kilo­mètres de côtes, a glis­sé son mot dans la fabrique de la plus grande fédé­ra­tion moderne.

Il faut certes rai­son gar­der : la Ligue « libre » ne dura guère qu’un siècle et quart. En 43 de notre ère, l’empereur Claude, invo­quant des troubles internes — des citoyens romains avaient été mis à mort lors de dis­sen­sions civiques —, annexa la Lycie et en fit une pro­vince, bien­tôt jume­lée avec la Pam­phy­lie voi­sine. Mais la Ligue sur­vé­cut à l’an­nexion : vidée de sa sou­ve­rai­ne­té, elle conti­nua sous l’Em­pire à élire son lyciarque, à gérer les cultes et les fêtes, à dis­tri­buer hon­neurs et sta­tues, deve­nue une sorte de conseil régio­nal des notables. C’est de cette époque impé­riale que datent la plu­part des monu­ments que le voya­geur admire aujourd’­hui : les théâtres, les thermes, les gre­niers d’Ha­drien à Pata­ra et Andriake, les grandes ave­nues à por­tiques. La Lycie romaine fut pros­père, pai­sible et pas­sa­ble­ment ennuyeuse — le contraire exact de sa répu­ta­tion héroïque. Elle expor­tait du bois de cèdre, des éponges, du pois­son salé, de la pourpre, et envoyait au monde un citoyen qui allait deve­nir l’un des per­son­nages les plus uni­ver­sel­le­ment aimés de l’his­toire : Nico­las, évêque de Myra au IVe siècle, saint patron des marins, des enfants et des pri­son­niers, ancêtre loin­tain — par mille détours hol­lan­dais et amé­ri­cains — du Père Noël. Il est piquant de son­ger que San­ta Claus est né lycien, à une poi­gnée de kilo­mètres de Kekova.


VII. Pata­ra, la capi­tale des sables

Puis­qu’il a été ques­tion de la Ligue, il faut s’ar­rê­ter dans sa capi­tale — car la Lycie fédé­rale avait bien une capi­tale de fait, et c’é­tait Pata­ra. Le lec­teur par­don­ne­ra ce détour de qua­rante kilo­mètres à l’ouest de Keko­va : il n’est pas un détour, il est le centre.

Pata­ra était tout à la fois : le pre­mier port de Lycie, à l’embouchure du Xanthe ; le siège de l’as­sem­blée fédé­rale, qui s’y réunis­sait de pré­fé­rence ; l’o­racle natio­nal, où Apol­lon « Pata­reus » ren­dait ses arrêts pen­dant les mois d’hi­ver — Héro­dote décrit la pro­phé­tesse enfer­mée la nuit dans le temple pour y rece­voir le dieu, et les Anciens tenaient l’o­racle de Pata­ra pour l’é­gal hiver­nal de Délos, au point que cer­tains fai­saient naître Apol­lon ici plu­tôt que dans les Cyclades. La ville fut de toutes les his­toires : Alexandre s’en empa­ra, les Pto­lé­mées la rebap­ti­sèrent un temps Arsi­noé sans que le nom prenne, Han­ni­bal y pas­sa, Bru­tus l’é­par­gna après le car­nage de Xan­thos — les Pata­riens, plus avi­sés que leurs voi­sins, ayant fini par se rendre —, et c’est dans son port que l’a­pôtre Paul, au retour de son troi­sième voyage, chan­gea de navire pour la Phé­ni­cie, comme le notent les Actes des Apôtres. C’est à Pata­ra enfin que naquit, vers 270 de notre ère, un cer­tain Nico­las, futur évêque de Myra : le Père Noël est non seule­ment lycien, comme on l’a dit, mais pata­rien de naissance.

La ville romaine fut somp­tueuse, et ses ruines le sont res­tées : un arc monu­men­tal à trois baies qui ser­vait aus­si de châ­teau d’eau, des thermes, une ave­nue à colon­nades dal­lée qui s’en­fonce lit­té­ra­le­ment dans la nappe phréa­tique, un théâtre de six mille places, le grand gre­nier d’Ha­drien, et deux monu­ments qui valent qu’on s’y arrête. Le pre­mier est le bou­leu­té­rion, le conseil fédé­ral : c’est dans cet hémi­cycle cou­vert que sié­geait l’as­sem­blée de la Ligue, que l’on votait à trois, deux ou une voix, que l’on éli­sait le lyciarque — c’est, si l’on veut, le plus ancien « par­le­ment fédé­ral » conser­vé au monde. La Tur­quie l’a inté­gra­le­ment res­tau­ré et ne s’y est pas trom­pée : la Grande Assem­blée natio­nale d’An­ka­ra a par­rai­né le chan­tier, et 2020 fut décré­tée « année de Pata­ra », le ber­ceau lycien du par­le­men­ta­risme ser­vant d’an­cêtre sym­bo­lique au par­le­ment turc. Le second est le phare éle­vé sous Néron à l’en­trée du port, daté par son ins­crip­tion de l’an 64–65 : l’un des plus anciens phares connus au monde, abat­tu — pro­ba­ble­ment par un tsu­na­mi médié­val — puis rele­vé pierre à pierre par les archéo­logues ces der­nières années, au terme d’une anas­ty­lose spec­ta­cu­laire. Un par­le­ment et un phare : dif­fi­cile de mieux résu­mer une civi­li­sa­tion de cités mari­times confédérées.

Le des­tin de Pata­ra tient pour­tant dans un élé­ment que l’An­ti­qui­té ne men­tionne qu’en pas­sant et qui a fini par tout recou­vrir : le sable. Le port, mal défen­du contre les allu­vions du Xanthe et la dérive lit­to­rale, s’est ensa­blé au fil des siècles byzan­tins ; la lagune a rem­pla­cé les bas­sins, les dunes ont mar­ché sur la ville, ense­ve­lis­sant l’a­ve­nue, le théâtre à demi, le phare tout entier — le conser­vant, aus­si, comme Pom­péi sous sa cendre. Aujourd’­hui, la plage de Pata­ra aligne douze kilo­mètres de sable inin­ter­rom­pu, la plus longue de Tur­quie, ados­sée à un cor­don dunaire qui pro­tège à la fois les ruines et l’un des der­niers grands sites de ponte de la tor­tue caouanne, Caret­ta caret­ta, en Médi­ter­ra­née. La zone est inté­gra­le­ment pro­té­gée : pas une construc­tion sur la plage, éclai­rage inter­dit en sai­son de ponte, et l’on accède à la mer en tra­ver­sant la ville antique — le gui­chet des ruines est aus­si celui de la plage, ce qui doit faire de Pata­ra le seul endroit au monde où l’on va se bai­gner en pas­sant devant un par­le­ment du IIe siècle avant notre ère. L’o­racle d’A­pol­lon s’est tu, le port est un marais à fla­mants, mais les tor­tues remontent chaque été pondre dans le sable qui a man­gé la ville : il y a, dans cette relève, une jus­tice dont les Lyciens, experts en éter­ni­tés, auraient cer­tai­ne­ment appré­cié l’i­ro­nie douce.


VIII. La mort en majes­té : une archi­tec­ture pour l’éternité

Venons-en main­te­nant au cœur du sujet — à ce qui fait de la Lycie, aux yeux de qui­conque l’a par­cou­rue, un pays abso­lu­ment sin­gu­lier : ses tombeaux.

Toute civi­li­sa­tion construit pour ses morts. Mais la plu­part les mettent à l’é­cart : nécro­poles hors les murs chez les Grecs et les Romains, val­lées funé­raires en Égypte, tumu­lus iso­lés en Étru­rie ou en Phry­gie. Les Lyciens, eux, ont fait exac­te­ment l’in­verse. Leurs tombes sont par­tout, et d’a­bord au milieu des vivants : sur l’a­go­ra, le long des rues, dans les ports, ados­sées aux théâtres, incrus­tées dans les falaises qui dominent les villes. À Sime­na, les sar­co­phages dévalent la pente entre les mai­sons. À Tei­mius­sa, ils occupent le rivage même, les pieds dans l’eau. Le mort lycien n’est pas relé­gué : il habite la ville, il en sur­veille les entrées, il en signe le pay­sage. Cer­tains cher­cheurs ont par­lé de « cités des morts miroirs des cités des vivants » ; on serait ten­té de dire que la dis­tinc­tion elle-même, en Lycie, perd de sa netteté.

La typo­lo­gie funé­raire lycienne com­prend quatre grandes familles, que le voya­geur apprend vite à reconnaître.

Les tombes-piliers, d’a­bord — la forme la plus ancienne et la plus étrange. Un mono­lithe ou un empi­le­ment de blocs, haut par­fois de plus de huit mètres, dres­sé au cœur de la cité, por­tant à son som­met une chambre funé­raire fer­mée par des dalles. Le mort y trône lit­té­ra­le­ment au-des­sus de la ville. Le tom­beau des Har­pyes de Xan­thos, avec ses reliefs de sirènes ravis­seuses d’âmes, et le pilier ins­crit, avec ses deux cent cin­quante lignes de texte, sont les repré­sen­tants les plus fameux de cette famille réser­vée, semble-t-il, aux dynastes et aux très grandes familles de l’é­poque clas­sique. On n’en connaît guère qu’une qua­ran­taine, presque toutes en Lycie occi­den­tale et centrale.

Les tombes rupestres, ensuite — les plus spec­ta­cu­laires, celles qui font les cou­ver­tures des livres. Creu­sées à flanc de falaise, par­fois par dizaines sur une même paroi comme à Myra, Tlos ou Pina­ra, elles repro­duisent en pierre, avec une minu­tie hal­lu­ci­nante, l’ar­chi­tec­ture domes­tique lycienne en bois : poutres saillantes, entre­toises, pan­neaux, lin­teaux débor­dants — jus­qu’aux têtes de che­villes. Grâce à elles, nous savons à quoi res­sem­blaient les mai­sons lyciennes, dont pas une n’a sur­vé­cu : des struc­tures de bois à étages, à toit plat ou légè­re­ment bom­bé. La tombe est une mai­son, lit­té­ra­le­ment : la « mai­son d’é­ter­ni­té » que l’é­pi­taphe désigne du mot prñ­na­wa, déri­vé du verbe « construire (une mai­son) ». Cer­taines façades adoptent le voca­bu­laire grec — fron­tons, colonnes ioniques : ce sont les « tombes-temples », comme la fameuse tombe dite d’A­myn­tas à Tel­mes­sos (Fethiye), qui domine la ville moderne de sa façade de temple in antis haute comme un immeuble.

Les sar­co­phages, enfin — la signa­ture lycienne par excel­lence, et la forme qui règne sans par­tage dans la région de Keko­va. Le sar­co­phage lycien clas­sique est un objet extra­or­di­naire : un socle mas­sif, sou­vent creu­sé d’une chambre infé­rieure (l’hypo­so­rion, des­ti­né aux dépen­dants ou aux membres secon­daires de la famille), une cuve, et sur­tout ce cou­vercle unique au monde : une haute voûte en ogive, à crête faî­tière, flan­quée de tenons laté­raux, dont la sil­houette évoque irré­sis­ti­ble­ment une coque de navire retour­née. Les archéo­logues dis­cutent depuis un siècle de cette forme : imi­ta­tion d’une toi­ture de bois cin­trée ? Rémi­nis­cence navale ? L’œil, lui, a tran­ché depuis long­temps : ce sont des bateaux. Un port lycien avec ses sar­co­phages — Sime­na, pré­ci­sé­ment — res­semble à une flot­tille tirée au sec pour l’hi­ver­nage, atten­dant une sai­son de navi­ga­tion qui ne vien­dra plus. Pour un peuple de marins dont Homère déjà chan­tait les navires, et dont les morts, comme Sar­pé­don, voya­geaient pour ren­trer au pays, l’i­mage n’a rien de forcé.

La qua­trième famille est plus modeste : fosses, tombes maçon­nées, chambres simples — la mort des pauvres, qui ne laisse guère de traces dans le pay­sage ni dans les livres.

Deux traits encore, qui achèvent le por­trait. D’une part, la tombe lycienne est une affaire de famille et de droit : les épi­taphes pré­cisent qui a le droit d’y être dépo­sé — le construc­teur, sa femme, ses enfants, par­fois sa mère, ses affran­chis — et qui ne l’a pas ; les contre­ve­nants s’ex­posent à des amendes consi­dé­rables, payables à la Ligue, à la cité ou au sanc­tuaire, et à la colère des dieux. La tombe est un bien, trans­mis, pro­té­gé, admi­nis­tré ; cer­taines ins­crip­tions d’é­poque romaine pré­voient même des rentes pour l’en­tre­tien et le fleu­ris­se­ment du monu­ment. D’autre part, la tombe est tour­née vers les vivants : ses reliefs montrent des ban­quets, des scènes d’au­dience, des com­bats, des adieux ; le mort y paraît en majes­té, entou­ré des siens, dans la pos­ture du maître de mai­son rece­vant. Rien de macabre dans tout cela. La nécro­pole lycienne n’est pas un memen­to mori : c’est un annuaire de la nota­bi­li­té, un livre de famille à ciel ouvert, une manière pour les lignées de tenir leur rang par-delà la mort. Et c’est peut-être pour cela que ces champs de tom­beaux, qui devraient être lugubres, dégagent au contraire — tous les voya­geurs le disent — une paix presque joyeuse.


IX. Keko­va : la ville qui a glis­sé dans la mer

Et nous voi­ci reve­nus à la baie, munis désor­mais de tout ce qu’il faut pour la lire.

L’île de Keko­va — Keko­va Adası — est une longue échine cal­caire de sept kilo­mètres et demi, orien­tée d’est en ouest, qui court paral­lè­le­ment à la côte à envi­ron cinq cents mètres du rivage. Entre l’île et la terre ferme s’é­tend un che­nal abri­té, une véri­table rade natu­relle longue de plu­sieurs milles, fer­mée à l’ouest et à l’est par des passes étroites : l’un des meilleurs mouillages de toute la côte sud de l’A­na­to­lie, appré­cié des marins de l’An­ti­qui­té comme des plai­san­ciers d’au­jourd’­hui, des galères byzan­tines comme des gulets de Kaş. Le nom turc de l’île signi­fie­rait « plaine de thym » ; l’An­ti­qui­té la connais­sait, semble-t-il, sous le nom de Dolikisthè.

C’est sur la rive nord de l’île, face au che­nal, que s’é­ten­dait la petite ville que l’on appelle aujourd’­hui « la cité englou­tie » — Batık Şehir en turc. Il faut être hon­nête avec le lec­teur : nous ne savons presque rien de son his­toire évé­ne­men­tielle. Aucun auteur antique ne la raconte ; les ins­crip­tions y sont rares ; le site n’a jamais fait l’ob­jet de fouilles sys­té­ma­tiques, la zone étant aujourd’­hui stric­te­ment pro­té­gée. Ce que nous voyons, en revanche, est élo­quent : des dizaines de struc­tures — fon­da­tions de mai­sons, murs, esca­liers, quais, citernes, ate­liers — s’é­tagent sur la pente de l’île et se pour­suivent sous l’eau, jus­qu’à plu­sieurs mètres de pro­fon­deur. Des esca­liers des­cendent du flanc de l’île et dis­pa­raissent dans la mer. Des seuils de portes ouvrent sur l’eau. Des anneaux d’a­mar­rage, des cuves, des frag­ments d’am­phores gisent par quelques mètres de fond, par­fai­te­ment visibles depuis la sur­face tant l’eau est claire.

L’ex­pli­ca­tion de ce pay­sage tient en un mot : tec­to­nique. La côte lycienne se trouve à l’a­plomb de la zone de sub­duc­tion hel­lé­nique, là où la plaque afri­caine plonge sous la plaque ana­to­lienne — l’une des régions sis­miques les plus actives de la Médi­ter­ra­née. Au IIe siècle de notre ère, une série de trem­ble­ments de terre — les sources antiques et l’ar­chéo­lo­gie sis­mique évoquent notam­ment un séisme majeur en 141, qui dévas­ta la Lycie et que le grand éver­gète Opra­moas de Rho­dia­po­lis contri­bua à répa­rer à coups de mil­lions de deniers — pro­vo­qua l’af­fais­se­ment de blocs entiers de la côte. À Keko­va, le flanc nord de l’île s’est enfon­cé de plu­sieurs mètres. La par­tie basse de Doli­kis­thè — les quais, les entre­pôts, les mai­sons du front de mer — est pas­sée sous le niveau des flots ; la par­tie haute est res­tée émer­gée. La ville n’a pas été englou­tie en un jour, à la manière d’une Atlan­tide : elle a glis­sé, puis la lente remon­tée du niveau marin depuis l’An­ti­qui­té a ache­vé le tra­vail. Les habi­tants ont pro­ba­ble­ment conti­nué quelque temps d’oc­cu­per les hau­teurs, puis la vie s’est dépla­cée vers les sites voi­sins, mieux abri­tés, plus com­modes : Sime­na en face, Tei­mius­sa au fond de la baie.

Il faut dire ce qu’est aujourd’­hui la ren­contre avec ce lieu, car aucune des­crip­tion archéo­lo­gique n’en rend compte. Le bateau longe l’île au ralen­ti — la navi­ga­tion est régle­men­tée, le mouillage inter­dit, la bai­gnade et la plon­gée pro­hi­bées dans toute la zone de la cité englou­tie afin de pro­té­ger les ves­tiges du pillage qui les a long­temps mena­cés. On glisse le long d’une paroi rousse et grise pique­tée de thym et de figuiers sau­vages, et sou­dain l’œil com­prend : cette ligne dans le rocher est un mur ; cette échan­crure régu­lière, un esca­lier ; cette ombre géo­mé­trique sous l’eau tur­quoise, l’angle d’une mai­son. Pen­dant plu­sieurs cen­taines de mètres, la ville défile ain­si, mi-lisible mi-dis­soute, dédou­blée par le miroir de l’eau qui super­pose au ves­tige réel son reflet trem­blé. Les jours de mer par­fai­te­ment calme, on ne sait plus très bien ce qui est au-des­sus et ce qui est au-des­sous, ce qui appar­tient encore à la terre et ce qui a été ren­du à la mer. Peu de sites antiques pro­curent cette sen­sa­tion exacte : non pas la ruine — la ruine, on connaît —, mais la sub­mer­sion, c’est-à-dire la ruine en train de se pro­duire, arrê­tée dans son mou­ve­ment, comme une vague pétrifiée.

À l’ex­tré­mi­té occi­den­tale de l’île s’ouvre la crique de Ter­sane — « l’ar­se­nal », en turc —, une anse en fer à che­val au fond de laquelle se dresse l’ab­side éven­trée d’une cha­pelle byzan­tine, les pieds dans les galets. Le nom garde la mémoire d’une fonc­tion : la crique ser­vit, à l’é­poque byzan­tine sans doute, de chan­tier ou d’a­bri pour les navires. L’ab­side soli­taire, ouverte sur la mer comme une conque, est deve­nue l’un des emblèmes du site — et le but d’ex­cur­sion des kaya­kistes, car si la bai­gnade est inter­dite devant la cité englou­tie, elle est per­mise dans plu­sieurs anses de la zone, et la tra­ver­sée du che­nal en kayak de mer, depuis Üçağız, est deve­nue la manière la plus douce et la plus juste de visi­ter ce pay­sage : au ras de l’eau, sans moteur, à la vitesse des anciens.

L’en­semble de la région — l’île, le che­nal, Sime­na, Tei­mius­sa, Aper­lai — est clas­sé zone spé­cia­le­ment pro­té­gée par la Tur­quie et ins­crit depuis 2000 sur la liste indi­ca­tive du patri­moine mon­dial de l’U­NES­CO. Pro­tec­tion méri­tée, et fra­gile : la pres­sion tou­ris­tique de Kaş toute proche, le bal­let des bateaux d’ex­cur­sion, la ten­ta­tion immo­bi­lière qui ronge toute la côte turque rap­pellent que la sur­vie de ce lieu, qui a tra­ver­sé les séismes, dépend désor­mais d’ar­bi­trages admi­nis­tra­tifs. Les civi­li­sa­tions meurent aus­si de décrets.


X. Sime­na : le châ­teau, le théâtre et le sar­co­phage dans l’eau

En face de la cité englou­tie, sur la terre ferme, une col­line conique s’a­vance dans le che­nal, cou­ron­née de rem­parts cré­ne­lés. C’est Kaleköy — « le vil­lage du châ­teau » —, l’an­tique Sime­na, et c’est peut-être, de tous les lieux habi­tés de Médi­ter­ra­née, celui où la super­po­si­tion des âges est la plus dense au mètre carré.

Sime­na ne fut jamais une grande cité. Son nom appa­raît dans les listes de Pline l’An­cien et chez les géo­graphes, ses mon­naies et ses ins­crip­tions attestent son exis­tence dès l’é­poque clas­sique — une ins­crip­tion du site remon­te­rait au IVe siècle avant notre ère —, mais elle demeu­ra tou­jours une petite ville por­tuaire, satel­lite de ses voi­sines plus puis­santes. Son des­tin ins­ti­tu­tion­nel le dit bien : à l’é­poque de la Ligue, Sime­na ne votait pas pour elle-même. Elle appar­te­nait à une sym­po­li­tie — une com­mu­nau­té poli­tique grou­pée — conduite par la cité d’A­per­lai, de l’autre côté de la pres­qu’île, et qui ras­sem­blait quatre bour­gades : Aper­lai, Sime­na, Apol­lo­nia et Isin­da. Les citoyens de Sime­na se disaient offi­ciel­le­ment « Aper­lites de Sime­na ». Une voix pour quatre vil­lages : on mesure la modes­tie de l’en­semble — et l’on touche du doigt, en pas­sant, la gra­nu­la­ri­té extra­or­di­naire de ce fédé­ra­lisme lycien qui emboî­tait des sym­po­li­ties dans une confé­dé­ra­tion, comme des pou­pées russes politiques.

Mais ce que Sime­na n’a pas eu en puis­sance, elle l’a eu en conti­nui­té. Le site est habi­té depuis deux mille cinq cents ans sans inter­rup­tion : ville lycienne, bour­gade romaine, vil­lage byzan­tin, poste médié­val, hameau otto­man de pêcheurs, vil­lage turc d’au­jourd’­hui — une tren­taine de familles, des mai­sons de pierre et de bois dégrin­go­lant vers le port, des ter­rasses de res­tau­rants sur pilo­tis, pas de route. Car c’est l’autre sin­gu­la­ri­té de Kaleköy : on n’y accède qu’à pied — une heure de sen­tier depuis Üçağız, à tra­vers la gar­rigue et les tom­beaux — ou par la mer. L’ab­sence de route a fait ce que aucun clas­se­ment n’au­rait pu faire : elle a figé le vil­lage dans son échelle antique.

Le châ­teau qui coiffe la col­line est, dans son état actuel, une œuvre des che­va­liers de Saint-Jean de Rhodes, qui ver­rouillèrent au Moyen Âge tar­dif ce mouillage stra­té­gique face à la menace turque, réuti­li­sant des for­ti­fi­ca­tions byzan­tines elles-mêmes assises sur des murs antiques : dans les sou­bas­se­ments de l’en­ceinte, l’œil repère des assises poly­go­nales qui remontent à l’é­poque lycienne clas­sique. Du che­min de ronde, la vue embrasse tout le sys­tème du lieu : le che­nal, l’île de Keko­va éti­rée comme un ani­mal endor­mi, les passes, les îlots, et au fond la baie fer­mée d’Ü­çağız. On com­prend d’un regard pour­quoi trente géné­ra­tions de stra­tèges ont tenu ce piton.

Et au centre de l’en­ceinte, taillé dans le rocher vif, le voya­geur découvre la plus déli­cieuse sur­prise du site : un théâtre minus­cule, sept ran­gées de gra­dins creu­sées direc­te­ment dans la pente cal­caire, pou­vant accueillir peut-être trois cents spec­ta­teurs. C’est le plus petit théâtre de toute la Lycie — de tous les théâtres antiques connus d’A­na­to­lie, peut-être. Il dit mieux que n’im­porte quel trai­té ce que fut la roma­ni­sa­tion des cam­pagnes d’A­sie Mineure : même un bourg de pêcheurs de quelques cen­taines d’âmes vou­lait son théâtre, son mor­ceau de vie civique grecque, ses concours et ses assem­blées — à sa taille. On s’as­sied sur le gra­din supé­rieur, on regarde la mer par-des­sus l’or­ches­tra, et l’on se dit que le spec­tacle, ici, n’a jamais été sur la scène.

Sur le flanc ouest de la col­line, hors les murs, s’é­tend la nécro­pole : plu­sieurs dizaines de sar­co­phages lyciens d’é­poque romaine, dis­per­sés dans les oli­viers et les carou­biers, cou­vercles ogi­vaux dres­sés dans tous les sens, cer­tains bas­cu­lés par les séismes, d’autres éven­trés par les pilleurs d’au­tre­fois, tous colo­ni­sés par le thym et les chèvres. Beau­coup portent des ins­crip­tions grecques ; les tenons de leurs cou­vercles s’ornent par­fois de mufles de lions. C’est la flot­tille dont je par­lais plus haut : une escadre de navires de pierre échoués sur la col­line, proues levées vers le large.

En contre­bas, près du rivage, les ves­tiges de thermes portent une dédi­cace qui fixe un ins­tant pré­cis de l’his­toire du vil­lage : « à l’empereur Titus », par « le peuple des Aper­lites de Sime­na ». Nous sommes vers 79–81 de notre ère ; le bourg a vou­lu son bain romain, et l’a dédié au fils de Ves­pa­sien. Dix-neuf siècles plus tard, les assises des thermes servent de fon­da­tion aux ter­rasses où l’on sert le pois­son grillé et la glace mai­son — les fameuses glaces de Kaleköy, gloire locale — aux plai­san­ciers de passage.

Reste le sar­co­phage. Celui de la pho­to­gra­phie, celui que tout le monde connaît sans tou­jours savoir où il se trouve : posé dans l’eau du port, à quelques mètres du rivage, socle immer­gé, cuve et cou­vercle ogi­val émer­geant des flots, seul, par­fai­te­ment cadré entre l’eau tur­quoise et les mon­tagnes. Il n’a pas été construit dans la mer : il se dres­sait sur le rivage antique, et l’af­fais­se­ment du IIe siècle — le même qui noya Doli­kis­thè — a fait des­cendre son socle sous le niveau des eaux. La sub­si­dence qui a détruit la ville d’en face a fabri­qué, ici, une icône. Des géné­ra­tions de pho­to­graphes, de peintres et d’au­teurs de guides en ont fait l’i­mage même de la Lycie ; les kaya­kistes tournent autour comme autour d’une relique. Il faut pour­tant se sou­ve­nir de ce qu’il est : la tombe d’un habi­tant de Sime­na, un monu­ment fami­lial pro­té­gé jadis par des amendes et des malé­dic­tions, la « mai­son d’é­ter­ni­té » de quel­qu’un. Sa malé­dic­tion, s’il en por­tait une, a fonc­tion­né au-delà de toute espé­rance : nul n’a intro­duit de corps étran­ger dans la tombe, et deux mille ans plus tard, le monde entier vient le saluer sans pou­voir le tou­cher, gar­dé qu’il est par la plus effi­cace des enceintes — la mer.


XI. Tei­mius­sa et Aper­lai : les sœurs oubliées

La baie de Keko­va ne se réduit pas à ses deux vedettes. Deux autres sites, plus dis­crets, com­plètent le qua­tuor et méritent qu’on s’y attarde — ne serait-ce que parce qu’ils offrent ce que Sime­na et la cité englou­tie n’offrent plus tout à fait : la solitude.

Au fond de la baie, le vil­lage d’Ü­çağız — « les trois bouches », du nom des trois passes qui donnent accès au plan d’eau — occupe l’emplacement de l’an­tique Tei­mius­sa. C’est aujourd’­hui le port d’embarquement des excur­sions, un vil­lage de pêcheurs et de patrons de bateaux qui a gar­dé, mal­gré le tou­risme, une bon­ho­mie de bout du monde : la route qui y des­cend depuis la natio­nale, à tra­vers un pay­sage de doline et de gar­rigue, ne mène nulle part ailleurs. Or il suf­fit de mar­cher dix minutes vers l’est, le long du rivage, pour chan­ger de mil­lé­naire : la nécro­pole de Tei­mius­sa occupe une plate-forme rocheuse au bord de l’eau, des dizaines de sar­co­phages ser­rés les uns contre les autres, cer­tains posés sur le rocher nu, d’autres les pieds dans la mer, quelques-uns munis de leur hypo­so­rion, beau­coup por­tant encore leurs ins­crip­tions grecques — des noms, des filia­tions, des inter­dic­tions, des amendes. Point de gui­chet, point de clô­ture, point de gar­dien : les tombes, les chèvres, les cri­quets et vous. On y com­prend phy­si­que­ment ce que fut le rap­port lycien à la mort : la nécro­pole n’est pas un enclos sépa­ré, c’est le pro­lon­ge­ment du port, du vil­lage, du quo­ti­dien. Les enfants d’Ü­çağız y jouent, comme y jouaient sans doute les enfants de Tei­mius­sa. Une petite tombe rupestre, creu­sée dans un rocher iso­lé au bord de l’eau, montre sur sa façade un couple sculp­té en léger relief ; on connaît par une ins­crip­tion le nom d’un pro­prié­taire de tombe du lieu, un cer­tain Klu­wa­ni­mi — l’un des rares noms lyciens de la baie qui soient par­ve­nus jus­qu’à nous. Ce presque-ano­ny­mat est émou­vant : Tei­mius­sa n’a ni his­toire écrite, ni monu­ment fameux ; elle n’a que ses morts, qui suf­fisent à prou­ver qu’elle a vécu.

De l’autre côté de la pres­qu’île de Sıçak, face au cou­chant, gît Aper­lai — la capi­tale de la sym­po­li­tie, la « grande sœur » ins­ti­tu­tion­nelle de Sime­na, aujourd’­hui l’un des sites les plus aban­don­nés et les plus atta­chants de Lycie. On n’y accède qu’à pied — une heure et demie de sen­tier depuis le hameau de Sıçak, sur une por­tion de la Voie lycienne — ou en bateau pri­vé. Au fond d’un fjord étroit et par­fai­te­ment abri­té s’é­tagent des rem­parts d’é­poque clas­sique et hel­lé­nis­tique rema­niés à l’é­poque byzan­tine, des tours, des églises effon­drées, des sar­co­phages, et, dans l’eau du rivage — car ici aus­si la côte s’est affais­sée —, des quais et des struc­tures sub­mer­gées où l’on patauge entre les tes­sons. Sur­tout, Aper­lai a livré aux archéo­logues qui l’ont étu­diée dans les années 1990–2000 la clef de sa pros­pé­ri­té : des mon­ti­cules entiers de coquilles de murex bri­sées. Aper­lai vivait de la pourpre — ce colo­rant fabu­leu­se­ment coû­teux extrait, goutte à goutte, de la glande d’un coquillage, et dont il fal­lait broyer des mil­liers d’in­di­vi­dus pour teindre un seul vête­ment. La petite capi­tale de la sym­po­li­tie était une manu­fac­ture de luxe : ses cuves, ses bas­sins de décan­ta­tion, ses tas de coquilles concas­sées com­posent l’un des sites de pro­duc­tion de pourpre les mieux conser­vés de Médi­ter­ra­née orien­tale. Voi­là qui cor­rige uti­le­ment l’i­mage d’une Lycie pure­ment héroïque et funé­raire : ces gens tei­gnaient des étoffes pour les séna­teurs de Rome, comp­taient leurs coquillages, tenaient des livres de compte. La civi­li­sa­tion, c’est aus­si cela.


XII. Vivre en Lycie : la mer, le bois, les dieux

À quoi res­sem­blait la vie, dans ces petites villes de la côte, au temps de leur splen­deur modeste ?

D’a­bord, à une vie tour­née vers la mer. La Lycie ne pos­sède que deux vraies plaines — celles du Xanthe et de Myra — ; par­tout ailleurs, la mon­tagne tombe dans l’eau, et la route mari­time fut de tout temps plus com­mode que les sen­tiers. La grande route de navi­ga­tion entre l’É­gée et le Levant lon­geait cette côte : les navires venus de Rhodes vers Chypre, la Syrie et l’É­gypte fai­saient escale dans ses ports, s’a­bri­taient de la tem­pête dans ses criques, embar­quaient son eau et son bois. Car la Lycie fut, avec le Liban, l’un des grands réser­voirs de bois de construc­tion navale de la Médi­ter­ra­née antique : les cèdres et les pins du Tau­rus des­cen­daient vers les chan­tiers par les fleuves et les câbles. Le grain aus­si tran­si­tait par ici : les gre­niers monu­men­taux qu’­Ha­drien fit construire à Pata­ra et à Andriake — ce der­nier admi­ra­ble­ment conser­vé, à une demi-heure de Keko­va — sto­ckaient le blé en route vers Rome, et disent l’in­ser­tion de la petite Lycie dans la machine anno­naire de l’Em­pire. Ajou­tons la pourpre d’A­per­lai, les éponges, le pois­son salé et le garum dont on a retrou­vé les cuves, l’huile et le vin des ter­rasses, et l’on tient l’é­co­no­mie du pays : une éco­no­mie d’es­cale, de cueillette mari­time et de niche.

Les dieux, ensuite. Le pan­théon lycien mêle avec une liber­té typi­que­ment ana­to­lienne les vieilles divi­ni­tés indi­gènes et les figures grecques venues les recou­vrir. La grande déesse natio­nale est Léto — ẽni maha­na­hi, « la Mère des dieux », disent les textes lyciens —, hono­rée avec ses jumeaux Apol­lon et Arté­mis dans le sanc­tuaire fédé­ral du Létôon ; la légende vou­lait que Léto, fuyant la colère d’Hé­ra, fût venue bai­gner ses nou­veau-nés dans les eaux du Xanthe, et que des ber­gers l’ayant repous­sée eussent été chan­gés en gre­nouilles — Ovide raconte la méta­mor­phose. Apol­lon ren­dait ses oracles à Pata­ra, où il pas­sait, disait-on, les mois d’hi­ver, lais­sant Délos pour la belle sai­son : la Lycie comme rési­dence d’hi­ver du dieu de la lumière, l’i­dée a de quoi séduire qui­conque a connu la dou­ceur de ses mois de jan­vier. Sous ces noms grecs per­çaient les vieux cultes : le dieu lycien Trq­qas, ava­tar du dieu de l’o­rage lou­vite Tarhunt, se cache der­rière le Zeus des ins­crip­tions ; les « douze dieux lyciens », hono­rés par des reliefs rupestres jus­qu’à l’é­poque romaine, escor­tés de chiens, gardent le sou­ve­nir de divi­ni­tés locales que nous dis­tin­guons mal. Et la mort, on l’a vu, avait ses gar­diens propres, ses sirènes psy­cho­pompes, ses malédictions.

La socié­té, enfin. Les ins­crip­tions funé­raires et hono­ri­fiques des­sinent un monde de notables muni­ci­paux : prêtres et prê­tresses, gym­na­siarque, ago­no­thètes orga­ni­sa­teurs de concours, bien­fai­teurs payant de leurs deniers un por­tique, un bain, une dis­tri­bu­tion d’huile. Au som­met, quelques familles immen­sé­ment riches jouaient les éver­gètes à l’é­chelle de la pro­vince entière : le cas le plus stu­pé­fiant est celui d’O­pra­moas de Rho­dia­po­lis, au IIe siècle de notre ère, dont le mau­so­lée porte gra­vée la plus longue ins­crip­tion de Lycie — le cata­logue de ses bien­faits, cité par cité, après le grand séisme de 141 : des cen­taines de mil­liers de deniers ver­sés pour rele­ver les théâtres, les temples, les bains de dizaines de villes. La Lycie romaine était une socié­té de la géné­ro­si­té obli­ga­toire et de la recon­nais­sance gra­vée — un sys­tème où le pres­tige s’a­che­tait en pierre et se payait en ins­crip­tions. Les femmes y tenaient une place notable, héri­tage peut-être de cette sin­gu­la­ri­té que Héro­dote avait cru voir : on connaît des femmes lyciarques hono­raires, des prê­tresses fédé­rales, des bien­fai­trices titrées. Et tout en bas, invi­sibles comme par­tout, les esclaves, les pêcheurs, les ber­gers, les plon­geurs d’é­ponges — ceux dont les tombes ne parlent pas.


XIII. Le long cré­pus­cule : de Byzance aux caïques

La Lycie antique ne s’est pas effon­drée : elle s’est len­te­ment dépla­cée, vidée, repliée.

L’é­poque byzan­tine fut d’a­bord une conti­nua­tion pros­père. Le chris­tia­nisme s’im­plan­ta tôt et fort — la Lycie est la terre de saint Nico­las de Myra, dont la basi­lique, recons­truite au fil des siècles autour de son tom­beau, devint l’un des grands pèle­ri­nages d’O­rient, et de saint Nico­las de Sion, son homo­nyme du VIe siècle, dont la Vie four­mille de détails sur les cam­pagnes lyciennes. Les églises pous­sèrent par­tout, jusque sur l’île de Keko­va et dans les criques les plus iso­lées ; les évê­chés lyciens — Myra métro­pole en tête — s’a­li­gnèrent aux conciles. Mais les coups arri­vèrent en série : la « peste de Jus­ti­nien » au VIe siècle, qui frap­pa dure­ment ces côtes ; puis, à par­tir du VIIe, les raids arabes, qui firent de la mer, jadis nour­ri­cière, une menace per­ma­nente. La flotte omeyyade croi­sa dans ces eaux ; la grande bataille navale dite « des Mâts », en 655, l’un des désastres majeurs de la marine byzan­tine, se dérou­la au large de la côte lycienne, près de Phoe­nix — l’ac­tuelle Finike, à quelques enca­blures à l’est de Keko­va. Les popu­la­tions quit­tèrent les rivages pour les hau­teurs, les villes por­tuaires s’é­tio­lèrent ; les ves­tiges byzan­tins tar­difs de la région — cha­pelles for­ti­fiées, murailles hâtives — disent un monde qui se barricade.

Le reste est une his­toire de fron­tières mou­vantes : les Turcs seld­jou­kides puis les émi­rats tur­co­mans au XIIIe siècle, les che­va­liers de Rhodes tenant les points d’ap­pui mari­times — d’où le châ­teau de Sime­na —, enfin l’ordre otto­man, qui ren­dit la paix à ces côtes mais non la pros­pé­ri­té : la Lycie otto­mane fut un pays pauvre et palu­déen, de nomades yörük des­cen­dant l’hi­ver vers les pâtu­rages côtiers, de char­bon­niers et de pêcheurs d’é­ponges. C’est ce pays endor­mi que redé­cou­vrirent, au XIXe siècle, les voya­geurs euro­péens. Le capi­taine Fran­cis Beau­fort — celui de l’é­chelle des vents — leva la carte de ces côtes pour l’A­mi­rau­té bri­tan­nique en 1811–1812 et signa­la les anti­qui­tés ; sir Charles Fel­lows, à par­tir de 1838, « décou­vrit » Xan­thos et en expé­dia les marbres — tom­beau des Har­pyes, monu­ment des Néréides — vers le Bri­tish Museum, où ils occupent tou­jours leurs salles, au grand dam de la Tur­quie qui en demande régu­liè­re­ment le retour ; les épi­gra­phistes autri­chiens, à la fin du siècle, sillon­nèrent le pays pour copier les ins­crip­tions, fon­dant le cor­pus sur lequel tra­vaillent encore les savants. La Lycie entra dans l’ar­chéo­lo­gie au moment pré­cis où elle sor­tait de l’histoire.

Un der­nier dépla­ce­ment de popu­la­tion ache­va de façon­ner la région telle qu’elle est : jus­qu’en 1923, une par­tie des marins et des pêcheurs de ces côtes étaient grecs ortho­doxes — l’île voi­sine de Kas­tel­lo­ri­zo (Meis), à deux milles de Kaş, fut long­temps la métro­pole mari­time du sec­teur, et ses caïques fré­quen­taient toutes les criques de Keko­va. L’é­change de popu­la­tions gré­co-turc vida ce monde-là ; Kas­tel­lo­ri­zo, res­tée à la Grèce puis à l’I­ta­lie puis à la Grèce de nou­veau, se dépeu­pla vers l’Aus­tra­lie ; et la baie de Keko­va, déjà si riche en villes englou­ties, gagna une strate sup­plé­men­taire de mémoire absente. En Médi­ter­ra­née, les civi­li­sa­tions ne se rem­placent pas : elles se sédimentent.


XIV. Keko­va aujourd’­hui : petit éloge de la lenteur

Reste à dire com­ment ce pays se visite — car la manière n’est pas indif­fé­rente : elle décide de ce qu’on y voit.

La base natu­relle est Kaş, l’an­cienne Anti­phel­los, à une qua­ran­taine de kilo­mètres à l’ouest : petite ville d’an­ciens pêcheurs deve­nue le port de plai­sance bohème de la côte lycienne, avec son théâtre antique face à la mer, son sar­co­phage à cou­vercle ogi­val plan­té en pleine rue com­mer­çante — les Lyciens, déci­dé­ment —, et Kas­tel­lo­ri­zo la grecque posée sur l’ho­ri­zon. De Kaş, les excur­sions en bateau vers Keko­va partent chaque matin ; mais on peut pré­fé­rer rejoindre par la route Üçağız, et embar­quer là, au plus près, sur une barque de vil­lage. La jour­née type enchaîne le che­nal, la lente dérive le long de la cité englou­tie, la bai­gnade dans une crique auto­ri­sée, la mon­tée à Kaleköy — châ­teau, théâtre, nécro­pole, glace arti­sa­nale —, le retour par les îlots. C’est beau, c’est rodé, c’est un peu vite.

La ver­sion lente existe, et elle change tout. Le kayak de mer, d’a­bord : les sor­ties gui­dées au départ d’Ü­çağız per­mettent de lon­ger les ruines au ras de l’eau, sans bruit de moteur, à la vitesse exacte où le regard a le temps de recom­po­ser les murs — c’est, de l’a­vis géné­ral, la plus belle façon d’ap­pro­cher la ville englou­tie, et la plus res­pec­tueuse. La Voie lycienne, ensuite : le sen­tier de grande ran­don­née créé en 1999 par la Bri­tan­nique Kate Clow, plus de cinq cents kilo­mètres bali­sés de Fethiye à Anta­lya, passe pré­ci­sé­ment par ici — l’é­tape qui mène d’A­per­lai à Üçağız puis à Sime­na par la pres­qu’île est l’une des plus célèbres du par­cours, une jour­née de gar­rigue, de murets, de citernes antiques et de sar­co­phages sur­gis­sant au détour du sen­tier, avec la mer par­tout en contre­bas. Mar­cher d’une cité morte à l’autre, arri­ver à Kaleköy par le che­min des chèvres et non par le débar­ca­dère, c’est retrou­ver l’é­chelle du pays : la Lycie fut tou­jours un monde de pié­tons et de rameurs.

Deux ou trois conseils encore, gla­nés d’ex­pé­rience et de bon sens. Venir tôt ou tard dans la sai­son — mai, juin, fin sep­tembre, octobre : l’é­té, la four­naise et la flot­tille des excur­sions écrasent le lieu. Dor­mir sur place si l’on peut, à Üçağız ou dans les quelques pen­sions de Kaleköy : le soir venu, quand les bateaux sont par­tis, le vil­lage retrouve son silence, les sar­co­phages leur soli­tude, et l’on dîne de pois­son sur pilo­tis au-des­sus des thermes de Titus, ce qui est une défi­ni­tion accep­table du bon­heur. Res­pec­ter scru­pu­leu­se­ment les inter­dic­tions de bai­gnade et de mouillage devant la cité englou­tie : elles sont la seule chose qui tienne encore entre ces ves­tiges et leur dis­so­lu­tion. Et lever les yeux, de temps en temps, du tur­quoise vers le gris : les mon­tagnes der­rière la côte, où pas­saient les che­mins des nomades, sont le troi­sième acteur du pay­sage, celui qu’on oublie tou­jours sur les photographies.


XV. Coda : les bateaux de pierre

Au terme de ce long périple, que reste-t-il de la civi­li­sa­tion lycienne, et que nous dit-elle encore ?

Elle nous dit d’a­bord qu’on peut être petit et comp­ter. Les Lyciens n’ont jamais été plus de quelques cen­taines de mil­liers ; ils n’ont conquis per­sonne, fon­dé aucun empire, expor­té aucune doc­trine. Ils ont pour­tant don­né à Homère ses plus nobles héros, aux Perses leurs sujets les plus indomp­tables, à Rome sa pro­vince la plus pai­sible, à Mon­tes­quieu son modèle fédé­ral, à la chré­tien­té son saint le plus popu­laire, et au monde le plus sin­gu­lier des pay­sages funé­raires. Il y a là une leçon d’é­chelle : dans le concert des civi­li­sa­tions, la voix ne dépend pas du volume.

Elle nous dit ensuite quelque chose sur la mémoire. Les Lyciens ont tout misé sur la pierre : leurs mai­sons de bois ont dis­pa­ru jus­qu’à la der­nière, leurs archives, leurs poèmes, leurs musiques se sont éva­nouis, leur langue même n’est plus qu’un chan­tier de phi­lo­logues — mais leurs tom­beaux sont debout, par mil­liers, et ce sont eux qui parlent pour tout le reste. Pari funé­raire gagné au-delà de toute espé­rance : rare­ment civi­li­sa­tion aura été à ce point iden­ti­fiée à ses sépul­tures, défi­nie par elles, sau­vée par elles. Nous ne connais­sons des Lyciens que ce qu’ils ont vou­lu rendre éter­nel — et ils n’ont vou­lu rendre éter­nel que l’es­sen­tiel : le nom, la famille, la mai­son, la mer.

Elle nous offre enfin, dans la baie de Keko­va, une image qu’au­cune autre côte ne pro­pose avec cette net­te­té : celle de la pré­ca­ri­té des éta­blis­se­ments humains, expo­sée en pleine lumière, dans une eau si claire qu’elle semble une loupe. La ville englou­tie n’est pas une méta­phore : c’est un fait géo­lo­gique, daté, expli­qué. Mais elle fonc­tionne mal­gré tout comme un emblème — la cité des­cen­due dans la mer d’un côté du che­nal, le tom­beau mon­té au-des­sus des flots de l’autre, et entre les deux les barques qui passent, char­gées de vivants en maillot de bain, dans l’exacte sus­pen­sion entre ce qui sombre et ce qui sur­nage. Les Lyciens, qui enter­raient leurs morts dans des bateaux de pierre tour­nés vers le large, auraient com­pris ce pay­sage mieux que per­sonne. Ils l’a­vaient, au fond, prémédité.

Sur la nécro­pole de Tei­mius­sa, un soir d’oc­tobre, on peut s’as­seoir sur le socle d’un sar­co­phage tiède encore du soleil et regar­der la nuit mon­ter de l’eau. Les ins­crip­tions s’ef­facent une à une dans l’ombre — les noms, les filia­tions, les amendes, les malé­dic­tions. Il reste les sil­houettes ogi­vales contre le ciel, la flot­tille pétri­fiée, parée pour un appa­reillage vieux de deux mille ans. On songe alors à Sar­pé­don, rame­né par les airs de Troie en Lycie pour y rece­voir « l’hon­neur dû aux morts ». L’hon­neur dû aux morts : peu de peuples l’au­ront pris aus­si au sérieux. C’est peut-être pour cela qu’en Lycie, seul pays au monde, les tom­beaux donnent envie de vivre.


Sources prin­ci­pales : Héro­dote (I, 173–176 ; VII, 92), Homère (Iliade, VI et XVI), Stra­bon (XIV, 3), Pline l’An­cien (V, 28), Plu­tarque (Vie de Bru­tus) ; tra­vaux de la mis­sion archéo­lo­gique fran­çaise de Xan­thos-Létôon ; cor­pus des ins­crip­tions lyciennes (tri­lingue du Létôon) ; études sur la sym­po­li­tie aper­lite et la pro­duc­tion de pourpre d’A­per­lai ; dos­sier d’ins­crip­tion de la région de Keko­va sur la liste indi­ca­tive de l’U­NES­CO (2000).

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