Ubud stories #4 : Prajapati, la place des morts

Ubud stories #4 : Prajapati, la place des morts

Prajapati, la place des morts

Ubud stories #4

La forêt des singes, ce sont trois temples. Le Pura Dalem Agung Padangtegal, le plus grand et dédié aux rituels quotidiens, la source sacrée qui n’est autre que l’enfer émeraude, et le troisième, situé au nord-ouest, beaucoup plus discret et qui occupe une place particulière, le Prajapati. Voici le lieu où l’on célèbre les morts.

C’est un lieu étrange. Un temple orné de statues, de monstres ricanants, comme un pied de nez à la mort et aux mauvais esprits qui rôdent dans les parages.

A vrai dire, le temple lui-même n’a pas beaucoup d’intérêt… Tout autour, une esplanade de terre sèche, où quelques singes viennent ramasser des graines tombées des arbres dont les frondaisons surplombent l’étrange champ. Rien ne laisse présager de ce qui se passe ici.

Il règne une atmosphère à la fois sereine et mystérieuse, comme si un secret planait sur ce lieu. Sur le sol, tout autour du temple, des stèles ornées du signe sanskrit de la svastika, d’autres de signes d’une écriture que je ne connais pas, peut-être du tamil, mais plus certainement du javanais. Des noms, parfois des dates, de naissance et de décès, des mots qui ne ressemblent même pas à des noms.

Une odeur de fumée très légère est perceptible, mais rien alentour ne brûle. Je me sens un peu confus car les bouddhistes n’enterrent pas leurs morts ; la crémation est la cérémonie (depuis l’interdiction des funérailles célestes) qui permet la libération du corps et de l’esprit. La vue de ces stèles indique clairement des tombes, des corps enterrés…

En réalité, ici, on ne brûle pas les morts, du moins pas tout de suite. La grande cérémonie de la crémation a lieu tous les cinq ans et en attendant, on enterre les corps dans l’enceinte du temple. Le moment venu, on les sort de terre pour les placer sur un immense bûcher dressé spécialement pour l’occasion, et toute la ville est conviée pour ce grand événement. La cérémonie est publique, tout le monde peut y participer, et on peut même se renseigner auprès des autorités locales pour savoir quand aura lieu la prochaine cérémonie.

Moment récolté le 21 février 2014. Écrit le 2 février 2019.

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Ubud stories #3 : L’enfer émeraude

Ubud stories #3 : L’enfer émeraude

L’enfer émeraude

Ubud stories #3

Comme par hasard, dès qu’on s’éloigne un peu de la foule massée autour des singes, il n’y a plus personne. Il n’y a plus rien, c’est comme si le monde avait ses frontières aux limites de ce qui est écrit dans les guides touristiques. Pourtant, la forêt des singes ne manque pas d’offrir des surprises à celui qui fuit ceux qui marchent sans s’arrêter.

Comme par hasard, dès qu’on s’éloigne un peu de la foule massée autour des singes, il n’y a plus personne. Il n’y a plus rien, c’est comme si le monde avait ses frontières aux limites de ce qui est écrit dans les guides touristiques. Pourtant, la forêt des singes ne manque pas d’offrir des surprises à celui qui fuit ceux qui ne marchent pas.

La forêt prend le dessus, les racines cachent une vie qui ose parfois se montrer, les ficus s’élèvent au-dessus de la canopée et les nœuds qui s’enfoncent dans la terre laissent présager d’une vie grouillante, faite d’écailles et de reptations…

Il suffit de prendre les chemins de traverse, malgré la touffeur et la fatigue qui m’étreignent.

Il suffit de se rendre là où les chemins descendent vers le cours d’une rivière qu’on entend chuchoter un peu plus bas, malgré les rires bruyants.

Quelque chose me dit que je vais trouver un trésor.

Une volée de marches encadrée par le corps immense de deux nagas serpente jusqu’à une plateforme qui donne sur un petit pont.

Partout, cachées, des fontaines chantent dans l’air humide, des corps de femmes ondulant ou des monstres aux dents redoutables.

En surplomb de la rivière, on peut voir le corps de deux dragons de Komodo, animal symbolique de l’Indonésie, qui malgré son aspect repoussant et la dangerosité de sa salive dont il se sert pour foudroyer ses proies, terrassées par une septicémie éclair, garde quelque chose de majestueux lorsqu’il déplace son corps massif avec grâce.

Arrivé tout en bas de la petite vallée, un autre temple trône sur un sol dallé. Deux cahutes au toit de chaume de riz, et surtout ces colonnes qui sont comme des temples miniatures qu’on trouve un peu partout sur l’île… Lorsque la religion se mêle à la nature.

Je suis dans un enfer vert, peuplé de créatures terrifiantes, toute en rondeur, dans une chaleur accablante, un enfer couleur d’émeraude, où les ombres dansent au gré du vent dans les hautes branches, sous un soleil qui tente de percer le feuillage.

L’après-midi est bien avancée mais la chaleur ne semble pas vouloir s’atténuer. Je n’ai qu’une hâte, trouver de quoi manger et aller me reposer un peu, mais quelque chose me dit qu’il reste encore des lieux à découvrir dans les parages, avant d’avaler un grand bol de mie goreng.

Moment récolté le 21 février 2014. Écrit le 24 janvier 2019.

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Ubud stories #2 : Pura Dalem Agung Padangtegal

Ubud stories #2 : Pura Dalem Agung Padangtegal

Pura Dalem Agung padang tegal

Ubud stories #2

Pura Dalem Agung Padangtegal, un haut lieu de la culture balinaise et de la religion. Bali est surnommé l’Île des dieux car c’est la seule île de l’Archipel indonésien à pratiquer le bouddhisme en majorité. Dans un pays à très grande majorité musulmane, Bali est un bastion d’une religion qui compte des dieux par milliers.

Ici est le lieu de dévotion au dieu suprême Sang Hyang Widhi Wasa, connu aussi sous le nom d’Acintya, ou Tunggal. Dans le bouddhisme balinais, il n’y a pas de dieu supérieur à celui-ci, à l’origine de tout, l’équivalent de Brahma dans le bouddhisme traditionnel. Je m’en rendrai particulièrement compte plus tard lorsque je visiterai l’enceinte de la forêt des singes.

C’est un petit temple dans lequel on ne peut pas entrer. Toute la respectabilité du lieu transpire dans les innombrables statues qui en forment l’enceinte de pierre. La pierre est noire, très certainement volcanique et poreuse, ce qui permet à une végétation microscopique de s’y attacher et de prospérer dans des conditions d’humidité optimales. Je touche cette pierre végétale et me laisse imprégner par la douceur de cette vie qui prospère sur les vestiges du passé.

Au milieu de la cour du temple, vierge de toute présence, se trouve un sanctuaire recouvert de paille de riz, au toit légèrement renflé, au milieu duquel se trouve un trône vide ; c’est la représentation la plus commune du dieu. Le vide est son attribut. Présent sans l’être, omnipotent sans être représenté, il est l’incarnation de cette dualité.

Ce qui me frappe surtout en ces lieux, c’est la multiplicité des créatures qui ornent les limites du temple. Monstres grimaçants, visages aux yeux exorbités, désaxés, faciès aux dents pointues, billes rondes presque ridicules, certaines sont armées de masses et de gourdins impressionnants… Tous sont recouverts de la même mousse verte intense. L’ombre des grands arbres joue avec les reliefs de ces personnages censés repousser les esprits malins. Les bas-reliefs finement ciselés témoignent de la richesse et de l’importance des lieux dans les croyances.

Je me sens baigné d’une atmosphère protectrice, tandis que le soleil éclate et que l’air semble se faire rare tant l’humidité est prégnante. Pendant ce temps-là, la horde joyeuse des Chinois et des Australiens continue de se prendre en photo parmi les singes pour lesquels je n’ai qu’une petite pensée… Et s’ils chassaient ces intrus de leur territoire ? Une bonne fois pour toute.

Moment récolté le 21 février 2014. Ecrit le 23 janvier 2019.

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Retour sur terre en compagnie des toutes petites choses

Retour sur terre en compagnie des toutes petites choses

Ce n’est pas vraiment l’enfer, mais c’est tout de même bien loin d’être le paradis. Trois semaines en dehors des choses connues et l’esprit complètement relâché, et je suis incapable de me réadapter complètement à la vie d’ici. C’est comme si j’étais resté dans un entre-deux de la connaissance, que tout me semblait éloigné de mes préoccupations, si tant est que j’aie encore des préoccupations.

Tout est étrangement silencieux et calme, confortable et je trouve étrange de n’avoir pas beaucoup de souci à me faire. C’est comme un cocon de douceur qui m’enveloppe. La douceur rêvée des instants calmes et des rêves qui se font discrets, qui hantent mes journées.

Je fais n’importe quoi, je lis trois livres à la fois, je joue à la belote avec des inconnus, je relis mon carnet de voyage en Thaïlande pour faire revenir les odeurs et les sensations qui sont toujours très présentes, je dessine des motifs arabes sur un grand cahier en me demandant encore à quel moment je vais passer à la réalisation de ces peintures que je souhaite appliquer sur les contre-marches de mon escalier, et si je suis comme ça c’est que je vis encore à l’heure asiatique. La temporalité n’est pas la même. Les quelques Thaïs que j’ai rencontrés au long de mes différents voyages ne sont pas des gens pressés, rien ne semble affecter leur détermination à ne pas être déterminés dans leurs actions. C’est quelque chose d’assez déstabilisant lorsque l’angoisse de ne pas être à l’heure que l’on ressent et que l’on essaie de ne pas trop montrer n’est pas du tout perçue de la même manière par un chauffeur de taxi absolument nonchalant et taiseux, qui, lorsque vous lui faites remarquer que c’est hallucinant ces embouteillages à sept heures du matin vous sourit d’un air compatissant en reprenant sa conversion avec son pote au téléphone. De toute façon, que peut-il y faire ? A part s’en foutre, il ne lui reste qu’à continuer de rouler cul à cul sur la seule route qui mène à l’aéroport. Tout ce qui arrive… arrive. Déstabilisant aussi cette étrange faculté à ne jamais se démonter parce que visiblement, tout ceci ne rentrera pas dans le coffre du taxi ; ça finit toujours par rentrer. Un car bloque la circulation parce que lui-même est passé par une route où il n’a pas la place de manœuvrer ? Peu me chaut comme dirait l’autre, il y a toujours une bonne âme pour tailler la moitié d’un arbre ou déplacer une moto mal garée pour que tout ce petit monde soit enfin délivré de tout ce qui gène. Et ça finit par passer, même si ça prend une heure. Il y a toujours une solution à tout. Et puis surtout, ไม่เป็นไร ไม่เป็นไร ça se dit à peu près mai phen rai et ça signifie énormément de choses. C’est bon, c’est ok, tout roule, ce n’est pas très grave, ne t’en fait pas, don’t worry, etc. En bref, pas la peine de se prendre la tête. Ce n’est pas du fatalisme, c’est juste un art de vivre, une façon désinvolte et assez salvatrice de se mouvoir dans le monde, un monde parfois rude et sans concession, c’est juste que ไม่เป็นไร… En réalité, les Thaïs ne disent jamais ça. En tout cas, dans les nombreuses situations où j’aurais pu l’entendre, il n’est jamais sorti de sa tanière. C’est comme si c’était induit par la situation, comme le hüzün stambouliote, la saudade portugaise ou même le tea time londonien… une convention qui ne dit pas son nom et qui est ancrée comme un ongle au bout du doigt.

Comment faire pour s’énerver (oui parce que c’est ce que fait tout Français normalement constitué quand les choses ne vont pas comme il le souhaite) quand autour de vous tout le monde se contrefout royalement des conséquences et tout ce qui peut arriver, grave, pas grave ou moyennement grave, parce qu’en réalité, ไม่เป็นไร… Ce n’est pas la solution à tous les maux, ni même une universelle clé destinée à rendre le monde plus doux ou la misère moins contraignante, c’est juste que ce n’est pas si grave que ça.

Et puis soyons un peu honnête, en Asie de manière générale, plutôt perdre la vie que perdre la face… ไม่เป็นไร est la conjugaison thaïlandaise de cette manière d’être. Garder la face est une façon de montrer aux autres qu’on a adopté une certaine ligne de conduite destinée également à respecter autrui, sans le mettre dans l’embarras. Curieuse façon de voir les choses, me direz-vous, surtout vu depuis la lorgnette qui est la nôtre, où les rapports de domination s’exercent d’abord par le langage avant de se traduire dans les actes. Alors pourquoi sans arrêt être sur le qui-vive lorsque les innombrables événements de la vie sont finalement ce qui peut arriver de mieux ? Non, ce n’est pas la théorie du Die beste aller möglichen Welten de l’ami Leibniz, mais une vision très positive du monde qui permet de s’affranchir des malheurs du monde tout en s’imposant une règle morale de respect d’autrui. Et ça fonctionne plutôt pas mal.

Gardez-vous de penser à faire du mal à autrui, il ne vous arrivera que des bricoles, un sale karma qui fera de votre prochaine vie un enfer dans lequel vous serez peut-être amenés à manger des insectes ou à vous promener de branche en branche en poussant des cris de gibbon… Parce que même pauvre, malade, surendetté, alcoolique ou mourant, dites-vous que ce qui vous arrive n’est finalement pas forcément désempli d’une certaine douceur de vivre, et que malgré tout et définitivement, de manière irrévocable et inéluctable… ไม่เป็นไร.

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Le cahier secret de Tony Lee

Le cahier secret de Tony Lee

De la même manière que Pythagore en son temps (au VIè siècle avant J.-C.) avait réussi à théoriser la gamme heptatonique en utilisant simplement des rapports de nombres entiers par la simple observation mathématique de la nature (c’est-à-dire sans utiliser d’appareil mesurant la fréquence des notes), et même si le coquin n’a fait somme toute que redécouvrir ce que les Babyloniens avaient révélé quatre mille ans avant J.-C., la contrainte iconoclaste de l’Islam a généré un mode de représentation empêchant toute caractérisation figurative ou symboliste de la nature (en réalité des êtres vivants).

De fait, cette interdiction ne concerne que les êtres vivants et l’histoire, si elle n’est pas claire en soi, peut être comprise par la destruction des idoles des polythéistes de la Ka’ba, à partir de laquelle le peintre et le sculpteur sont considérés comme des criminels devant Dieu… On retrouve quelques bribes qui évoquent cette interdiction dans les hadiths, à défaut d’être présente dans le Coran lui-même. Quoi qu’il en soit, il n’existe pas de théorie à proprement parler de l’image, que ce soit dans le Coran ou dans les hadiths. Ce ne sont que des interprétations. On peut surtout interpréter cette interdiction comme une peur de l’idolâtrie plus que de l’image elle-même :

« Certes, ceux qui font ces dessins seront châtiés au jour de la résurrection : on leur dira : donnez la vie à vos créations. »

— Bukhârî, LXXVII, 89, 2

Il n’est au final pas question de châtiment, ni de musique, mais d’un cahier trouvé au hasard de mes pérégrinations sur la toile. Tony Lee, ou A.J. Lee (on peut supposer qu’il s’appelle – ou s’appelait – Anthony) est un inconnu, un strict inconnu découvert sur une page web dont la dernière mise à jour date de 2009, et dont la date de création doit remonter à ce qu’on pouvait trouver au début des années 2000. Bref une page toute bête, sans fioritures, donnant quelques informations sur un cahier scanné, dont la date de conception remonte entre 1964 et 1985, autant dire une antiquité. Et là, c’est une découverte fantastique. Ledit Tony Lee a consigné sur un cahier ligné toutes ses observations mathématiques et ses études sur l’étoile dans les motifs d’art islamique. Une bible de toute beauté, difficilement déchiffrable et remettant à plat toutes les méthodes de construction des motifs arabes. Écriture sobre, sans correction, à peine quelques ajouts, traits assurés, dessins parfaits et commentés, diagrammes, tableaux de valeurs… Un vrai beau cahier d’études comme on n’en trouverait plus aujourd’hui, habitués que nous sommes à tout écrire sur ordinateur.

Commencer la lecture de ce cahier revient à plonger dans un univers lumineux dans lequel on se rend compte que les chiffres et les bases de la géométrie sont en relation directe avec le divin, c’est-à-dire la création. Si l’homme est capable de donner vie à des formes géométriques qui se croisent et s’entrecroisent et qu’il est de plus en capacité de donner à voir ce que l’univers a d’harmonieux, de constant et d’organisé, c’est qu’il est à deux doigts de connaître un des secrets de l’univers, sans toutefois pouvoir s’en approcher plus que ça. Icare ne risque plus de se brûler les ailes en approchant le soleil de trop près. Cette forme d’art est en quelque sorte un révélateur de la puissance de la connaissance mais aussi de sa limite.

Pour télécharger l’intégralité de ce cahier, c’est sur cette page. Le site est en réalité une base de données permettant de rechercher des motifs selon plusieurs critères. A tiling database.

Photo d’en-tête © Christopher Rose

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