Épi­sode pré­cé­dent : Dans la vapeur blanche des jours sans vent (Car­net de voyage en Tur­quie – 12 août) : Retour à Anta­lya, en pas­sant par le Mont Chi­mère (Yanar­taş) et l’arrivée à Nevşe­hir

Bul­le­tin météo de la jour­née (lun­di) :

10h00 : 24°C / humi­di­té : 46% / vent 9 km/h
14h00 : 29°C / humi­di­té : 22% / vent 6 km/h
22h00 : 22°C / humi­di­té : 8% / vent 2 km/h

Turquie - jour 18 - Üchisar et Göreme - 003 - Üçhisar

Der­niers kilo­mètres sur la route qui mène à la Cap­pa­doce. Je viens de dépas­ser Aksa­ray (Saray : palais ; Ak : blanc) et je me dis que je n’ai fina­le­ment qu’une très vague idée de ce que je vais pou­voir décou­vrir ici. L’ar­ri­vée d’in­ter­net a ceci de confor­table qu’on peut com­men­cer à voya­ger avant même de par­tir, mais je dois confes­ser que je ne suis pas du tout dans cette optique. Je n’ai que quelques images floues de ce qu’est la Cap­pa­doce, des images que je ne tente pas de faire dur­cir plus que ça, tant j’ai envie de me lais­ser sur­prendre par l’é­cart entre le fan­tasme et la réa­li­té. Je ne fan­tasme qu’a­vec ce que j’en ai lu sur le Guide Bleu, mon com­pa­gnon de route et une fois encore, ce que donne à voir ou à ima­gi­ner ces guides ne sont qu’une vision très frag­men­taire et très éloi­gnée des émo­tions qui peuvent nous assaillir sur le ter­rain. J’a­voue être angois­sé, de la même manière que j’é­tais angois­sé lorsque je suis arri­vé à Anta­lya, pétri de doutes, apeu­ré par l’in­con­nu qui s’ouvre devant moi, sur la réserve lorsque je ne suis plus en ter­rain connu, prêt à me lais­ser vio­len­ter par ce qui m’at­tend.

Turquie - jour 18 - Üchisar et Göreme - 006 - Üçhisar

Turquie - jour 18 - Üchisar et Göreme - 012 - Üçhisar

Je n’ai pas fer­mé l’œil de la nuit, la cli­ma­ti­sa­tion m’a gla­cé pen­dant tout le voyage et et je n’ai plus qu’une seule hâte, arri­ver, me dégour­dir les jambes, prendre une douche, dor­mir un peu peut-être… Nevşe­hir (pro­non­cer Nèv­ché-hir), gare rou­tière. Ce n’est pas le ter­mi­nus alors il faut se dépê­cher de des­cendre et de récu­pé­rer ses valises, c’est ce que m’in­dique le ste­ward qui ron­flait tout à l’heure sur mon épaule. Une fois éjec­té dehors — le chauf­feur en pan­ta­lon mou­lant et che­veux poivre et sel me salue cha­leu­reu­se­ment —, je me rends compte que ma valise est déjà au pied du car. Nous ne sommes que sept à être des­cen­dus ici. Il est 6h30. Le reste du car va jus­qu’à Kay­se­ri (pro­non­cer Caille-série), l’an­tique Césa­rée, à 80km de là vers l’est. Éton­nam­ment, j’ai très vite incor­po­ré la carte de la Cap­pa­doce, je m’en suis fait rapi­de­ment une image men­tale pré­cise, en éva­luant les dis­tances et les direc­tions. Étant don­né que j’al­lais devoir conduire dans ce pay­sage, il me fal­lait un mini­mum pou­voir me repé­rer et j’ai l’im­pres­sion qu’on déve­loppe natu­rel­le­ment des com­pé­tences de sur­vie lors­qu’on sait qu’on n’est plus dans un envi­ron­ne­ment habi­tuel ; l’o­rien­ta­tion fait par­tie de ces réflexes, même si la sur­vie dans cette région reste une notion toute rela­tive.

Turquie - jour 18 - Üchisar et Göreme - 013 - Üçhisar

Turquie - jour 18 - Üchisar et Göreme - 017 - Üçhisar

La gare rou­tière est au milieu de rien, dans un nulle part étu­dié, près d’une route sans rien d’autre qui puisse mar­quer l’es­prit. A l’in­té­rieur du grand espace, deux ou trois stands déser­tés à cette heure trop mati­nale. Loca­tion de voi­ture, agence de tou­risme, le tout réduit à sa plus simple expres­sion. J’emprunte les toi­lettes et je retourne dehors attendre près de ma valise que la navette arrive. Une navette est cen­sée venir me cher­cher pour me conduire à Üçhi­sar (pro­non­cer Utchis­sar). C’est en tout cas pré­vu dans le prix du billet, mais j’ai comme un mau­vais pres­sen­ti­ment et j’ai l’im­pres­sion que per­sonne ne va vrai­ment pou­voir m’ai­der, moi et ma valise au milieu des champs. Une jeune fille s’ap­proche de moi, l’air très sure d’elle, pan­ta­lon de treillis et cas­quette mili­taire noire, back­pack de barou­deuse sur l’é­paule et s’a­dresse à moi en fran­çais.
— Vous allez où ?
(sou­pir du type fati­gué un peu ras­su­ré de pou­voir comp­ter sur quel­qu’un, parce que vrai­ment, il est à bout de nerf)
— Üçhi­sar.
— Où à Üçhi­sar ?
— Hôtel Karlık Evi…
— Connais pas. La navette pour Üçhi­sar passe ici, ne vous éloi­gnez pas trop.
Je la remer­cie en lui disant men­ta­le­ment “Oui mon géné­ral !” en cla­quant des talons. Je déteste ce genre de per­sonne qui connait tout et qui se fait un devoir d’ai­der les pauvres âmes qui ne s’en sortent pas. Je me dis que si elle n’a­vait pas été là, j’au­rais bien fini par me débrouiller tout seul et je m’en veux un peu de n’a­voir pas fait plus d’ef­fort.
Le mini­bus finit par arri­ver. Le chauf­feur est une brute mous­ta­chue qui beugle pour me deman­der où je vais. Même réponse. Hôtel ? Karlık Evi. Une tête de type qui ne connait pas. Je lui fais signe de par­tir tan­dis que je monte, on ver­ra ça en route. La Fran­çaise est à côté de moi et apos­trophe le chauf­feur en turc ; j’en­tends au milieu de sa phrase « Karlık Evi » et lui de répondre avec des grands gestes qui sem­blaient plu­tôt pen­cher du côté du néga­tif… Elle me dit qu’il ne connait pas l’hô­tel, qu’il me dépo­se­ra sur la place et qu’il fau­dra que je demande mon che­min, et que c’est tout ce qu’elle peut faire pour moi. C’est plu­tôt gen­til de sa part, mais j’ai vrai­ment l’im­pres­sion de par­ler à un sol­dat plu­tôt qu’à une voya­geuse esseu­lée. La route entre Nevşe­hir et Üçhi­sar n’est pas très longue, à peine 10km en pas­sant par le centre-ville de Nevşe­hir. Je me sens par­tir, je n’en peux plus quand je sens le mini­bus ralen­tir. Il s’ar­rête sur une place immense, à la croi­sée de plu­sieurs routes, serre le frein à main et sors pour sor­tir ma valise. La Fran­çaise me salue en me sou­hai­tant sobre­ment un bon séjour. Je la remer­cie froi­de­ment.

Turquie - jour 18 - Üchisar et Göreme - 018 - Üçhisar

Me voi­ci seul à Üçhi­sar. En plein cœur de la Tur­quie, et il n’y a pas un chat. 7h00 du matin, la ville ne s’é­veille même pas. La place est vide. J’ai les yeux qui tombent de fatigue, mais je suis heu­reux d’être là et je m’im­prègne de cette ambiance qui me rend heu­reux. Un type à scoo­ter s’ar­rête près de moi, me regarde et me parle dans un fran­çais impec­cable, presque sans accent, sans savoir qui je suis. Ça se voit donc tant que ça ?
— Vous cher­chez un hôtel ?
— Oui le Karlık Evi s’il vous plaît.
— Redes­cen­dez la rue sur 100 mètres, droite et troi­sième à gauche. Vous trou­ve­rez des pan­neaux.
Déjà il s’é­loigne mais je n’en ai pas fini avec lui.
— Vous êtes Fran­çais ?
— Fran­çais ? Moi ? Non, je suis Turc !!
Il est déjà loin et je reste là avec ma valise. Sur­réa­liste.
Sur le pavé, les roues de la valise font un barouf d’en­fer et je crains de réveiller la ville entière à mon pas­sage. Il fait 17°C et je me sur­prends à trem­bler, la peau grê­lée d’une chair de poule indé­cente, avec mon petit tee-shirt sur le dos. On prend vite l’ha­bi­tude des matins à 35°C. Au coin d’une rue, au pied du Kale, un autre type me demande en fran­çais s’il peut m’ai­der. Je rêve !!! Je suis à 800km d’Is­tan­bul et tout le monde parle fran­çais !! Bon­jour le dépay­se­ment !! J’en sou­ris plu­tôt qu’autre chose et une fois de plus, j’ap­pré­cie la gen­tillesse des Turcs.

Turquie - jour 18 - Üchisar et Göreme - 029 - Üçhisar

Je des­cends la rue qu’on m’a indi­qué et je vois un bâti­ment qui pour­rait plus res­sem­bler à un hôtel que tout ce qui se trouve dans la rue. Il ne faut pas men­tir, j’é­tais un peu inquiet, et quand je vois l’hô­tel, ma sen­sa­tion est ren­for­cée par l’al­lure un peu hété­ro­clite de la bâtisse dont la façade est man­gée par une vigne vierge immense. J’entre dans la demeure et je suis sub­ju­gué par la déco­ra­tion. Quand je par­lais d’hétéroclite pour l’ex­té­rieur, c’est valable aus­si pour l’in­té­rieur, tout y est de bon goût, dans un joyeux fatras réflé­chi. J’ap­pren­drai plus tard que l’hô­tel est un ancien hôpi­tal qui n’a pas ser­vi long­temps. Le gar­çon véri­fie ma réser­va­tion et monte ma valise. Quand j’entre dans la chambre, j’ai en fait encore l’im­pres­sion d’être dans un salon pour aller vers un autre espace, mais non. Je n’en reviens pas. C’est sim­ple­ment immense. Il y a un bal­con, un salon, avec une petite chambre sur le côté, et le lit deux places (peut-être trois, quatre ?) a été sur­éle­vé sur un socle de pierre de la région. Les meubles sont mas­sifs, mais l’en­droit est somp­tueux, comme j’aime. Vrai­ment, je ne regrette pas le prix de la chambre qui est un peu la cerise sur le gâteau. Le bal­con donne une vue sur une plaine immense, le soleil qui se lève dans le dos.

Ni une ni deux, je me fais cou­ler un bain dans l’im­mense bai­gnoire et je frotte cette impres­sion de crasse qui colle aux basques lorsque je n’ai pas assez dor­mi. Je m’en­dors à moi­tié dans l’eau bouillante, mais je ne traine pas car le gar­çon m’a deman­dé si je vou­lais prendre un petit déjeu­ner là tout de suite. Je prends mon petit déjeu­ner sous une ton­nelle tan­dis que le soleil monte dans le ciel et qu’une petite musique me berce dou­ce­ment. Le bal des pla­teaux n’en finit par et je me retrouve avec à man­ger pour dix. Des olives, des vertes et des noires, de concas­sées, du fro­mage d’au moins quatre sortes dif­fé­rentes, du fro­mage blanc, du café, de l’eau aro­ma­ti­sée à la menthe, jus d’o­range, des toasts, des börek au fro­mage, des feuille­tés aux anchois… et on me demande si je veux une ome­lette ou des mene­men… Allez‑y, de toute façon je ne peux plus me lever… Je suis accueilli par une des trois per­sonnes qui tiennent l’hô­tel, Bukem. Petite femme ron­douillarde, le visage ave­nant, un grain de beau­té au coin de la lèvre, elle parle un anglais tout en ron­deur, comme elle, for­te­ment accen­tué avec des R qui roulent comme des galets dans les gorges de Saklıkent (ça, c’est de la vraie méta­phore turque). Le cou­rant passe tout de suite et nous com­men­çons à papo­ter tan­dis que je déjeune. Elle me demande si je veux une chambre don­nant sur le magni­fique pay­sage qui se déroule devant mes yeux. Refu­ser serait impo­li… Elle part puis revient et me dit que tout sera prêt quand j’au­rais ter­mi­né de déjeu­ner. Je lézarde à l’ombre au pied du Kale d’Üçhi­sar, l’im­mense cita­delle tro­glo­dyte qui domine toute la val­lée de Göreme et en plus on me pro­pose une chambre avec ce qui est cer­tai­ne­ment la plus belle vue de la région.

Lorsque je remonte, Bukem me donne ma nou­velle clé et m’ac­com­pagne. Si mon ancienne chambre était rouge, celle-ci est orange et res­plen­dis­sante. Cette fois-ci, j’ai deux salons, un bal­con qui donne sur la val­lée et un jacuz­zi. Bon, là c’est luxe quand même… Je pro­fite un peu du bal­con en admi­rant la vue sur la val­lée de Göreme et le Kale, Çavuşin et sur­tout les deux mon­tagnes — des vol­cans en réa­li­té — qui entourent la Cap­pa­doce, le Hasan Dağı (3253 m) à l’ouest et l’Erciyes dağı (3916 m) à l’est, plus connu sous le nom de Mont Argée. Le pay­sage est d’une blan­cheur criarde, taché de vert sombre et sur la droite, je peux admi­rer comme des pla­teaux n’at­ten­dant visi­ble­ment qu’un don du ciel. Du côté de la cita­delle, les tours de tuf s’é­lèvent au-des­sus de la val­lée, per­cés d’in­nom­brables trous rec­tan­gu­laires offrant à voir un belle har­mo­nie des formes. Deux mina­rets s’é­lèvent et laissent pré­sa­ger de superbes ezan pour les jours à venir…

Voi­là mon nid douillet pour ces quelques jours en Cap­pa­doce, que déjà je me dis qu’il va être dou­lou­reux de quit­ter. En atten­dant, je m’a­dresse à Bukem pour savoir où je peux louer une voi­ture. Üçhi­sar et Göreme sont dis­tants de quatre kilo­mètres et je me vois mal par­cou­rir la région à pied et sur­tout remon­ter la pente qui revient de Göreme. Avant la des­cente, on peut voir un pan­neau qui oblige les auto­mo­bi­listes à avoir des pneus neige ou des chaînes pour la période hiver­nale, ce qui étonne pas­sa­ble­ment lors­qu’on sort de tem­pé­ra­tures infer­nales. Bukem me pro­pose un bon plan, pas for­cé­ment bon mar­ché, mais elle connaît un loueur qui m’ap­porte une voi­ture devant l’hô­tel. Je dois avouer que ça m’en­lève une épine du pied et que jus­qu’à la fin de mon séjour ici, tout le monde cher­che­ra à me faci­li­ter la vie. Je n’ai jamais vu ça ailleurs.

Avec ma petite Renault Sym­bol (grise cette fois-ci) je file vers Göreme. Elle pue tel­le­ment l’es­sence que j’en serai presque écœu­ré en reve­nant à l’hô­tel et n’a aucune reprise, un vrai tank. Pour l’ins­tant, mon but, c’est de me rendre à ce qu’on appelle ici le Musée en plein air (Göreme açık hava müze­si) et qui consti­tue le cœur de la Cap­pa­doce. C’est un ensemble d’é­glises tro­glo­dytes, toutes plus belles les unes que les autres, ras­sem­blées sur un péri­mètre somme toute assez res­treint. Göreme est une petite bour­gade qui n’est en fait que la réunion de deux anciens topo­nymes. L’an­tique Kora­ma qui a don­né son nom actuel à la ville et qui cor­res­pond à la par­tie de la ville encais­sée dans les val­lées où se trouvent de nom­breuses églises rupestres et le bourg d’Avcı­lar, construit à l’emplacement d’une ancienne nécro­pole hel­lé­nis­tique. Autant dire que le lieu trans­pire l’his­toire, une his­toire dense, épaisse comme les murs d’une église tro­glo­dyte…

Turquie - jour 18 - Üchisar et Göreme - 036 - Göreme açık hava müzesi

Je me laisse ber­cer par la visite du lieu sous un soleil doux, clé­ment par rap­port à ce que j’ai vécu jus­qu’i­ci. Je laisse tom­ber les armes, je ne prends plus de notes dans mon car­net et pour une fois je me laisse por­ter par les simples émo­tions et j’é­vite soi­gneu­se­ment de par­ler des hordes de Chi­nois trot­ti­nant au pas de courses en pré­fé­rant nour­rir mon syn­drome de Jéru­sa­lem.

Ces églises, toutes situées dans un péri­mètre très réduit, sont des petites mer­veilles, des témoi­gnages splen­dides de l’oc­cu­pa­tion du chris­tia­nisme dans cette région qui est plus grecque que turque à bien des égards. Toutes les pein­tures de ce “musée” datent des IXè et Xè siècles.

Turquie - jour 18 - Üchisar et Göreme - 041 - Göreme açık hava müzesi

Turquie - jour 18 - Üchisar et Göreme - 044 - Göreme açık hava müzesi

Turquie - jour 18 - Üchisar et Göreme - 047 - Göreme açık hava müzesi

Turquie - jour 18 - Üchisar et Göreme - 057 - Göreme açık hava müzesi

Turquie - jour 18 - Üchisar et Göreme - 066 - Göreme açık hava müzesi

Église Saint-Basile (Basil Kili­se­si)

C’est une des églises les moins repré­sen­ta­tives, ornée de pan­neaux votifs très som­maires. On y voit Sainte-Cathe­rine, les cava­liers Saint-Georges et Saint-Théo­dore.

Église à la pomme (Elmalı Kili­se­si)

Cette église est construite sur un plan en croix grecque et se trouve sur­mon­tée d’une cou­pole et quatre pen­den­tifs. Son archi­tec­ture est cer­tai­ne­ment la plus éla­bo­rée de toutes. On y trouve de nom­breuses scènes de la vie du Christ sans cohé­rence dans la nar­ra­tion, et notam­ment une très belle Cru­ci­fixion, le Christ Pan­to­cra­tor dans la cou­pole et une Dei­sis. Les cou­leurs domi­nantes ici sont l’ocre, le rouge d’ocre, un beau gris bleu fon­cé et un vert. Très bien conser­vée, les visages qui ornent les pein­tures ont mal­heu­reu­se­ment été endom­ma­gés pen­dant la crise ico­no­claste à coup de cailloux.

Église Sainte-Barbe (Azize Bar­ba­ra Kili­se­si)

Petite église simple dont le rouge est uti­li­sé en trait, sans décor de fond, direc­te­ment sur le tuf. La déco­ra­tion est très par­ti­cu­lière car les repré­sen­ta­tions de per­son­nages ont sur­tout un voca­tion votive. On peut y trou­ver les cava­liers Saint-Georges et Saint-Théo­dore et Sainte-Barbe, mais aus­si des repré­sen­ta­tions qui sont cer­tai­ne­ment issues de sur­vi­vances croyances païennes. Croix, losanges, qua­drillage imi­tant la pierre et sur­tout la pré­sence d’un coq sont autant d’élé­ments qui laissent une impres­sion sur­pre­nante. Un beau Christ Pan­to­cra­tor orne l’ab­side au-des­sus d’une colon­nade creu­sée dans la pierre.

Église au ser­pent (Yilanlı Kilise)

L’ar­chi­tec­ture en est toute simple et son nom lui vient du ter­rible dra­gon ter­ras­sé par Saint-Théo­dore. On peut voir ici l’in­fluence directe de l’or­tho­doxie byzan­tine avec la pré­sence de Constan­tin et sa mère Sainte-Hélène por­tant la Vraie Croix. La véri­table ori­gi­na­li­té de cette église est la pré­sence d’un ermite égyp­tien, Saint-Onuphre, un saint un peu oublié de la litur­gie clas­sique. Sou­vent repré­sen­té nu, une longue barbe blanche et le sexe caché par des feuilles, on dit qu’il fut une femme aux mœurs légères, ce qui peut expli­quer que sur cette repré­sen­ta­tion on le voit clai­re­ment des­si­né avec des seins.

Église sombre (Karanlık Kilise)

On la nomme ain­si car elle n’a qu’une seule petite fenêtre qui pro­té­gea ses fresques de la lumière. Cer­tai­ne­ment une des plus belles de toutes, joli­ment colo­rée, aux repré­sen­ta­tions éla­bo­rées, elle fai­sait par­tie d’un ensemble qu’on peut appe­ler monas­tère, avec un réfec­toire, une cui­sine et des cel­lules. La scène la plus poi­gnante de cette église est la Tra­hi­son de Judas. La palette des cou­leurs est extrê­me­ment variée et le pro­gramme déco­ra­tif par­ti­cu­liè­re­ment éla­bo­ré.

Église aux san­dales (Çarıklı Kilise)

Cette église aux dimen­sions réduites et au pro­gramme ico­no­gra­phique assez som­maire se trouve au-des­sus d’une réfec­toire où pou­vaient prendre leur repas envi­ron 25 hommes, où l’on peut voir une Cène occu­pant une niche. La pré­sence d’un homme nim­bé por­tant la Vraie Croix laisse pen­ser que cette église lui était dédiée.

Église à la boucle (Tokalı Kilise)

Située à l’ex­té­rieur du musée, c’est cer­tai­ne­ment une des plus belles de l’en­semble. C’est une des plus riches églises rupestres du monde, dont le pro­gramme ico­no­gra­phique s’é­tend sur deux périodes. Mal­heu­reu­se­ment en par­tie fer­mée pour res­tau­ra­tion, je peux tout de même admi­rer les pein­tures des deux églises suc­ces­sives, ain­si que la petite crypte. Ce qui carac­té­rise la beau­té des lieux, c’est le fond de ces pein­tures, fait d’un lapis-lazu­li pro­fond. Scènes non linéaires, dra­pés des tis­sus, embryons de pers­pec­tives, cette église est assu­ré­ment une chef‑d’œuvre tar­dif, dont la Cru­ci­fixion est à mon sens un des plus beaux cha­pitres.

Turquie - jour 18 - Üchisar et Göreme - 073 - Göreme açık hava müzesi

Turquie - jour 18 - Üchisar et Göreme - 077 - Göreme açık hava müzesi

Turquie - jour 18 - Üchisar et Göreme - 083 - Göreme açık hava müzesi

Turquie - jour 18 - Üchisar et Göreme - 085 - Göreme açık hava müzesi

Turquie - jour 18 - Üchisar et Göreme - 099 - Göreme açık hava müzesi

Turquie - jour 18 - Üchisar et Göreme - 098 - Göreme açık hava müzesi

Je ter­mine ma visite ici, alors qu’il est déjà tard et je flâne quelques ins­tants dans le vil­lage de Göreme. Je vis quelque chose d’é­trange, d’un peu mys­tique en ten­tant de com­prendre pour­quoi les Céno­bites sont venus s’en­ter­rer dans cette région du monde si par­ti­cu­lière, où la nature semble prendre l’as­cen­dant sur tout le reste et où fina­le­ment les hommes ont for­gé cette nature à leur image, creu­sant les tours de tuf pour en faire leur habi­tat, dans un dédale qu’on ima­gine mys­té­rieu­se­ment angois­sant trans­po­sé dans une autre époque.

Turquie - jour 18 - Üchisar et Göreme - 124 - Göreme

Je retourne à l’hô­tel pour prendre une douche. La pous­sière semble être le lieu com­mun de la Cap­pa­doce. Je finis à moi­tié à poil sur le bal­con, m’ex­ta­siant sur la lumière d’ocre jaune qui repeint les parois du kale d’Üçhi­sar, teinte de rouge les flancs de la mon­tagne qui ferme la val­lée à l’ho­ri­zon et que j’ap­pren­drai plus tard être les hau­teurs de la ville d’Ava­nos. D’i­ci, en fait, je sur­plombe toute la Cap­pa­doce, je vois aus­si Çavuşin (pro­non­cer Tcha­vou­chine) et ses val­lées qui se découpent par strates et dont on peut admi­rer l’é­ro­sion natu­relle, lais­sant décou­vrir tout un tas de nuances de cou­leurs incon­nues jusque là et des ron­deurs dont on pen­sait la nature inca­pable, elle qui sait se mon­trer si tran­chante, le pla­teau de Zelve, je n’en suis qu’au début de mes sur­prises. Je ter­mine ma jour­née en errant dans les rues escar­pées d’Ü­ç­hi­sar (le mot signi­fie en turc “trois châ­teaux”, üç = trois, hisar = châ­teau), où des petites filles jouent dans les rues, où toutes les tours de tuf qu’on peut voir à l’ho­ri­zon sont creu­sées de fenêtres, où les com­mer­çants laissent leur mar­chan­dise sur le trot­toir sans être inquié­tés le moins du monde (on dit en Tur­quie qu’il vaut mieux ne pas voler, ici plus qu’ailleurs et je n’ai pas vrai­ment envie de savoir pour­quoi), où l’on peut voir la vie ména­gère s’é­brouer au cœur du tuf habi­té, l’ho­ri­zon déchi­ré par la pointe des mina­rets et de ces tours acé­rées… La petite ville porte encore les traces de son pas­sé qui n’a rien de turc, ou plu­tôt de l’an­cienne vie turque, celle où Grecs et Otto­mans vivaient ensemble et s’ai­maient, où les Fran­çais s’é­taient ins­tal­lés pour vivre loin du tumulte d’Is­tan­bul… Les Grecs ont appor­tés avec eux cette archi­tec­ture si par­ti­cu­lière de mai­sons basses, à l’in­té­rieur voû­té, aux fenêtres en arc non-outre­pas­sé, aux niches étoi­lées ou en forme de coquille. Quelques mai­sons sub­sistent tris­te­ment, cer­taines sont réha­bi­li­tées mais la plu­part s’é­croulent pathé­ti­que­ment dans les val­lées en contre­bas, comme si le temps et le déla­bre­ment avaient déci­dé aveu­glé­ment de suivre le cours de l’his­toire kéma­liste…

Turquie - jour 18 - Üchisar et Göreme - 126 - Üçhisar

Turquie - jour 18 - Üchisar et Göreme - 129 - Üçhisar

Turquie - jour 18 - Üchisar et Göreme - 130 - Üçhisar

Turquie - jour 18 - Üchisar et Göreme - 131 - Üçhisar

Turquie - jour 18 - Üchisar et Göreme - 135 - Üçhisar

Turquie - jour 18 - Üchisar et Göreme - 137 - Üçhisar

Turquie - jour 18 - Üchisar et Göreme - 153 - Üçhisar

Turquie - jour 18 - Üchisar et Göreme - 167 - Üçhisar

Turquie - jour 18 - Üchisar et Göreme - 168 - Üçhisar

Turquie - jour 18 - Üchisar et Göreme - 172 - Üçhisar

Sur la place prin­ci­pale de la ville, au pied du kale, une “bou­tique de Paris” raconte la pré­sence fran­çaise. Ici jour­nal : Le Figa­ro, Libé­ra­tion, L’é­quipe, France Soir, Le Monde… Tout pour se sen­tir comme chez soi, sauf qu’on est en terre musul­mane, otto­mane et sur­tout dans l’An­tique Grèce Chré­tienne. Vu de Paris, un bout du monde qui parle fran­çais…

Turquie - jour 18 - Üchisar et Göreme - 182 - Üçhisar

Turquie - jour 18 - Üchisar et Göreme - 189 - Üçhisar

Turquie - jour 18 - Üchisar et Göreme - 195 - Üçhisar

Au soleil cou­chant la ville s’en­dort et le muez­zin entonne son chant lan­gou­reux qui roule dans la val­lée avec un lar­sen par­fai­te­ment insup­por­table. Dans le soir qui tombe, la quié­tude de la petite ville s’ins­talle au bord du trot­toir tan­dis que sous les ton­nelles de vigne on fête la rup­ture du jeune en man­geant du riz gras au sésame et au pou­let.

Je retourne à Göreme pour dîner, où je trouve une petite gar­gote der­rière un grand pan­neau lumi­neux qui fait mal aux yeux. Le type qui tient ça parle très mal anglais, avec un ter­rible accent turc, mais il est blond, les che­veux bou­clés et a l’air de tout sauf d’un turc. Bien­ve­nue au Sar­maşık café, le café du lierre, allez savoir pour­quoi, il n’y en a pas une feuille dans les parages. Il est temps pour moi de me gaver de mantı sans rakı, car ici on ne boit pas d’alcool. Luxe suprême, le patron éteint la musique lorsque le muez­zin entonne son der­nier ezan de la jour­née.

Je sens que je vais aimer cette Cap­pa­doce loin­taine… et c’est sans comp­ter sur le spec­tacle qui m’at­tend lorsque j’ou­vri­rai les yeux sur la val­lée sous le soleil levant…

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Loca­li­sa­tion sur Google maps:

  1. Aksa­ray
  2. Nevşe­hir
  3. Kale d’Ü­ç­hi­sar
  4. Hôtel Karlık Evi à Üçhi­sar
  5. Musée en plein air (Göreme açık hava müze­si)
  6. Erciyes dağı
  7. Hasan dağı

Épi­sode sui­vant : Dans la vapeur blanche des jours sans vent (car­net de voyage en Tur­quie — 14 août) : Çavuşin, Ava­nos, Mus­ta­fa­paşa et en dehors des routes tra­cées

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