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Le Rose de Pon­tor­mo — Par­ties 5 et 6

Le Rose de Pon­tor­mo — Par­ties 5 et 6

Le Rose de Pontormo

Le Rose de Pontormo

Par­ties 5 et 6

PAR­TIE V

La nuit du 26 au 27 mai 1993, Léonce ne dor­mait pas.

Il était assis à la fenêtre de la chambre 307, les volets grands ouverts sur la nuit flo­ren­tine, le cahier fer­mé sur le bureau der­rière lui — fer­mé depuis la veille, depuis qu’il avait com­pris qu’il n’y avait plus rien à y écrire, que Wyn­ters était mort et que ce qui le rem­pla­çait n’a­vait pas encore de forme, pas encore de nom. Il regar­dait les toits de Flo­rence dans le noir. La ville était silen­cieuse — cette heure creuse entre minuit et l’aube où même les motos se taisent, où même les chats cessent de se battre, où il ne reste que le bour­don­ne­ment loin­tain de l’élec­tri­ci­té dans les murs et, quelque part, très loin, le mur­mure de l’Ar­no qui ne dort jamais.

Il pen­sait à Mathilde. Non pas avec la dou­leur des pre­mières semaines — cette dou­leur aiguë, cou­pante, qui vous prend au ventre comme une lame — mais avec quelque chose de plus doux, de plus triste, une mélan­co­lie lente qui res­sem­blait au fleuve. Il pen­sait à ses mains. À la façon qu’elle avait de poser ses mains à plat sur la table quand elle réflé­chis­sait, les doigts écar­tés, comme si elle cher­chait à tou­cher le monde par la plus grande sur­face pos­sible. Elle était dans le monde, Mathilde. Elle y était tota­le­ment, sans filtre, sans dis­tance. Et lui — lui était dans les livres. Dans les phrases. Dans les musées. Dans cette chambre d’hô­tel à Flo­rence, à regar­der la nuit par la fenêtre, seul, bri­sé par la beau­té et inca­pable de tou­cher quoi que ce soit de vivant.

Il pen­sa : quand je ren­tre­rai à Lyon, j’i­rai la voir. Non pas pour la recon­qué­rir — c’é­tait fini, il le savait, cer­taines choses finissent et c’est leur digni­té de finir — mais pour lui dire qu’elle avait rai­son. Pour lui dire : tu avais rai­son, je ne te voyais pas. Et main­te­nant Flo­rence m’a appris à voir, et c’est trop tard, et c’est injuste, mais c’est la vérité.

Il regar­da sa montre. 00h47.

Le silence était total. Pas un bruit. Pas un souffle. Flo­rence rete­nait son haleine.

*

À 01h04, le monde explosa.

Ce n’est pas une méta­phore. Le monde explo­sa réel­le­ment, phy­si­que­ment, maté­riel­le­ment. Un souffle d’une vio­lence inouïe tra­ver­sa la nuit — un son qui n’é­tait pas un son mais un mur, un mur de bruit qui frap­pa la chambre 307 comme un poing géant, et les vitres trem­blèrent, et les livres tom­bèrent du bureau, et le lustre au pla­fond oscil­la, et Léonce fut pro­je­té en arrière, loin de la fenêtre, et il se retrou­va par terre, le dos contre le pied du lit, sans com­prendre, sans rien com­prendre, le cer­veau vide, les oreilles sif­flantes, le cœur arrêté.

Puis le bruit. Après l’ex­plo­sion, le bruit — un gron­de­ment sourd, conti­nu, comme un ton­nerre qui ne s’ar­rête pas, et par-des­sus des cra­que­ments, des effon­dre­ments, le son ter­rible de la pierre qui tombe, et des alarmes de voi­tures qui se déclen­chaient les unes après les autres, et des cris — des cris humains, loin­tains, aigus, des cris qui per­çaient la nuit comme des aiguilles.

Léonce se rele­va. Ses jambes trem­blaient mais pas comme elles trem­blaient devant le Pon­tor­mo — pas le trem­ble­ment de l’ex­tase, le trem­ble­ment de la ter­reur, celui qui vient du ventre, celui de l’a­ni­mal. Il cou­rut à la fenêtre.

Au-des­sus de Flo­rence, une colonne de fumée et de pous­sière mon­tait dans le ciel noir. Pas du côté des col­lines, pas du côté de Fie­sole — du côté du centre, du côté de l’Ar­no, du côté des Offices. Une lueur orange pul­sait à la base de la colonne, un feu, un incen­die, et la pous­sière mon­tait, mon­tait, éclai­rée par en des­sous, et c’é­tait — Léonce mit quelques secondes à le com­prendre, quelques secondes d’une lon­gueur insup­por­table — c’é­tait le cœur de Flo­rence qui brûlait.

Les cou­loirs du Grand Hotel s’emplirent de voix. Des portes qui cla­quaient. Des pas pré­ci­pi­tés. Des voix en anglais, en ita­lien, en alle­mand, en japo­nais — la tour de Babel de la panique, toutes les langues confon­dues dans la même peur. Léonce sor­tit de sa chambre en pyja­ma et pieds nus. Dans le cou­loir, des clients hagards, en robes de chambre, les che­veux en désordre, les visages blêmes. Un enfant pleu­rait. Un homme en cale­çon répé­tait « What hap­pe­ned? What hap­pe­ned? » à per­sonne en particulier.

Il des­cen­dit au hall. Mar­co était là — Mar­co qui n’é­tait jamais là la nuit, Mar­co le bar­man de jour, mais il était là, en jean et en pull, le visage gris, le télé­phone à l’o­reille. Le concierge de nuit, un jeune homme qui d’ha­bi­tude affi­chait un calme pro­fes­sion­nel impec­cable, était debout der­rière son comp­toir, les mains à plat sur le registre, immo­bile, livide. Le lustre de Mura­no trem­blait encore — ses pen­de­loques tin­taient fai­ble­ment, comme des clo­chettes, comme un glas minuscule.

— Qu’est-ce qui s’est pas­sé ? deman­da Léonce.

Mar­co rac­cro­cha. Son visage était celui d’un homme qui vient d’ap­prendre quelque chose qu’il ne vou­lait pas apprendre.

— Una bom­ba, dit-il. Via dei Geor­go­fi­li. À côté des Offices. Ils disent qu’un immeuble s’est effon­dré. Ils disent qu’il y a des morts.

Une bombe. Via dei Geor­go­fi­li. La petite rue der­rière les Offices — Léonce l’a­vait tra­ver­sée trois jours plus tôt, en reve­nant du musée, il se sou­ve­nait d’une porte en bois, d’un chat sur un appui de fenêtre, d’une femme qui éten­dait du linge au bal­con. Une rue ordi­naire. Une rue de gens ordi­naires. Et main­te­nant, une bombe.

— Les Offices ? deman­da Léonce, et il détes­ta sa propre ques­tion — les Offices, les tableaux, l’art — avant les gens, avant les morts, les Offices — et il com­prit à cet ins­tant, avec une honte brû­lante, que le syn­drome de Sten­dhal n’é­tait pas seule­ment une mala­die de la beau­té, c’é­tait une mala­die de l’é­goïsme, une défor­ma­tion mons­trueuse de la per­cep­tion qui vous fai­sait pen­ser aux tableaux avant les corps, aux fresques avant les vies.

Mar­co le regarda.

— On ne sait pas encore, dit-il. Des dégâts. Mais on ne sait pas.

*

Les heures qui sui­virent furent les plus longues de la vie de Léonce.

Le Grand Hotel Vil­la Medi­ci se trans­for­ma en un étrange navire échoué. Les clients se ras­sem­blèrent dans le hall, dans le bar, dans le res­tau­rant — cer­tains habillés, la plu­part en vête­ments de nuit, tous avec la même expres­sion de stu­peur incré­dule. Mar­co ser­vait du café, du thé, du cognac — ce qu’on vou­lait, gra­tis, sans comp­ter, les bou­teilles ali­gnées sur le comp­toir du bar comme un poste de secours. La radio ita­lienne cra­chait des infor­ma­tions confuses — « esplo­sione », « atten­ta­to », « via dei Geor­go­fi­li », « Gal­le­ria degli Uffi­zi », « vit­time » — et chaque mot tom­bait dans le hall du Grand Hotel comme une pierre dans l’eau, et les cercles s’é­lar­gis­saient, et les visages se décomposaient.

Howard et Patri­cia étaient assis côte à côte dans un cana­pé du hall. Léonce ne les avait jamais vus silen­cieux. Ils étaient tou­jours en repré­sen­ta­tion, tou­jours en spec­tacle — les prix des tableaux, les pro­ve­nances, la mode et la mort, le Bel­li­ni à trois cent mille. Mais cette nuit-là, Howard tenait la main de Patri­cia et ne disait rien. Son bla­zer bleu marine était frois­sé, son mou­choir de poche avait dis­pa­ru, et il y avait dans son visage quelque chose de nu, de défait, comme si l’ex­plo­sion avait souf­flé les murs de son per­son­nage et qu’il ne res­tait que l’homme — un homme vieillis­sant qui avait peur, qui tenait la main de sa femme, et qui ne par­lait pas de prix.

Patri­cia pleu­rait. Dou­ce­ment, sans bruit, les larmes cou­lant sur ses joues bron­zées, et ses bijoux ne tin­taient pas, ses bra­ce­lets étaient immo­biles, et ce silence de ses bra­ce­lets — ce silence après des jours de tin­te­ments — était plus assour­dis­sant que l’explosion.

Mrs. Bla­ck­wood n’é­tait pas des­cen­due. Léonce deman­da à Mar­co. Mar­co secoua la tête.

— Mrs. Bla­ck­wood ne des­cend jamais la nuit. Elle dit que la nuit appar­tient aux morts et qu’elle les res­pecte trop pour les déran­ger. Je lui ai fait mon­ter du thé.

Filip­po arri­va vers trois heures du matin. Il sur­git par la porte prin­ci­pale, le visage cou­vert de pous­sière, les yeux fous, les mains — ces mains tachées de six cents ans de pig­ments — trem­blantes comme celles d’un enfant. Il tra­ver­sa le hall sans voir per­sonne, s’ef­fon­dra dans un fau­teuil du bar, et Mar­co lui ser­vit un whis­ky sans qu’il ait besoin de demander.

— Filip­po, dit Léonce en s’as­seyant en face de lui.

Le res­tau­ra­teur leva les yeux. Il y avait de la pous­sière dans ses che­veux, de la pous­sière sur ses sour­cils, de la pous­sière dans les plis de son visage, comme si l’ex­plo­sion l’a­vait pou­dré de gris, comme si Flo­rence en s’ef­fon­drant l’a­vait recou­vert de ses propres cendres.

— J’y suis allé, dit-il d’une voix blanche. J’ai enten­du l’ex­plo­sion depuis chez moi — j’ha­bite via Mag­gio, de l’autre côté du fleuve — et j’ai cou­ru. J’ai cou­ru pieds nus, je n’ai même pas mis de chaus­sures. Et j’ai vu.

Il but le whis­ky d’un trait. Mar­co en ver­sa un deuxième.

— L’im­meuble de la via dei Geor­go­fi­li. Effon­dré. Comme ça. Cinq étages trans­for­més en un tas de pierres. Les pom­piers étaient déjà là. Des ambu­lances. Des gens qui criaient. Et la pous­sière — cette pous­sière par­tout, blanche, épaisse, qui entrait dans la bouche, dans les pou­mons, une pous­sière de pierres et de plâtre et de verre pilé et de — autre chose. De vies. C’é­tait de la pous­sière de vies, Léonce. Des gens dor­maient dans cet immeuble. Des familles. Et main­te­nant ils sont dans la poussière.

Il regar­da ses mains.

— Et les Offices. Le mur côté sud est tou­ché. Les fenêtres souf­flées. Des tableaux — on ne sait pas encore les­quels — des tableaux détruits. Des siècles d’art détruits en une seconde. Par une voi­ture bour­rée d’ex­plo­sifs garée dans la rue. Une Fiat. Une Fiat Fio­ri­no. Le genre de camion­nette avec laquelle on livre du pain.

Il eut un rire — un rire ter­rible, un rire de gorge qui res­sem­blait à un sanglot.

— Ils ont livré la mort dans une camion­nette de bou­lan­ger. C’est ça, l’I­ta­lie. Même la ter­reur est une comédie.

Léonce ne dit rien. Il ne pou­vait pas par­ler. Quelque chose s’é­tait blo­qué dans sa gorge — pas un san­glot, pas un cri, quelque chose de plus solide, un objet, un noyau, comme si toute l’é­mo­tion des deux der­nières semaines — le Pon­tor­mo, le Bot­ti­cel­li, les larmes dans la cathé­drale, l’ex­tase, le ver­tige, la beau­té insup­por­table — s’é­tait conden­sée en une masse dure qui obs­truait le pas­sage de l’air. Il res­pi­rait par petites gor­gées, la bouche entrou­verte, et il fixait les mains de Filip­po, ces mains qui répa­raient les fresques et qui ne pour­raient pas répa­rer ceci, ces mains qui tou­chaient les siècles et qui ne pour­raient pas tou­cher les morts, ces mains cou­vertes de pous­sière et de pig­ments mêlés, le bleu de cobalt et la cendre de Flo­rence confon­dus sous les ongles.

*

L’aube arri­va. Pas une aube nor­male — pas l’aube mauve et douce des pre­miers jours, pas cette lumière qui entrait par les volets comme une caresse. Une aube grise, sale, char­gée de pous­sière et de fumée. La lumière de Flo­rence était malade. Le ciel avait cette teinte bla­farde des len­de­mains de catas­trophe, et l’o­deur — pour la pre­mière fois depuis son arri­vée, l’o­deur de Flo­rence avait chan­gé. Plus de jas­min, plus de buis, plus de pierre chaude. Une odeur de brû­lé, âcre, chi­mique, qui s’in­fil­trait par les fenêtres du Grand Hotel et qui conta­mi­nait le hall, le bar, les cou­loirs, les chambres, les draps, les vête­ments, tout.

Léonce sor­tit.

Les rues étaient mécon­nais­sables. Pas les rues elles-mêmes — les murs étaient tou­jours debout, les façades intactes, les fon­taines cou­laient encore — mais l’at­mo­sphère, le silence, la qua­li­té de l’air. Flo­rence avait per­du son assu­rance. Flo­rence avait peur. Les rares pas­sants mar­chaient vite, tête bais­sée, sans se regar­der. Les devan­tures des bou­tiques étaient fer­mées. Des voi­tures de police bar­raient cer­taines rues. Et par­tout, cette pous­sière — un voile gris sur les rebords des fenêtres, sur les capots des voi­tures, sur les feuilles des arbres, comme une neige sale, une neige de destruction.

Il mar­cha vers l’Ar­no. Tra­ver­sa le Ponte San­ta Tri­ni­ta — le même pont qu’il avait tra­ver­sé le hui­tième jour, quand il allait vers l’Ol­trar­no, quand le bleu du ciel s’ap­pe­lait encore « azzur­ro oltre­ma­ri­no » et que tout était beau. Le pont était intact. L’Ar­no cou­lait en des­sous, le même Arno, vert et lent, indif­fé­rent. Les fleuves ne savent pas ce qui se passe au-des­sus d’eux. Ils coulent, c’est tout. Ils emportent et ne rendent pas.

Il lon­gea les quais vers l’est. Et à mesure qu’il appro­chait des Offices, les dégâts apparurent.

D’a­bord, du verre. Des éclats de verre par­tout sur les trot­toirs, sur la chaus­sée, qui cris­saient sous ses chaus­sures. Puis des débris — des mor­ceaux de pierre, de plâtre, des frag­ments de boi­se­ries. Puis des bar­rières de police, des rubans de plas­tique rouge et blanc qui déli­mi­taient une zone inter­dite. Et des poli­ciers, des cara­bi­niers, des pom­piers en tenue, des hommes en civil avec des badges. Et des camé­ras de télé­vi­sion, des jour­na­listes, la machi­ne­rie obs­cène de l’in­for­ma­tion qui se met en branle.

Il ne put pas appro­cher de la via dei Geor­go­fi­li. Les bar­rières l’en empê­chaient. Mais il vit, par-des­sus les têtes, par-des­sus les bar­rières, le trou. L’en­droit où l’im­meuble avait été. Un espace vide, béant, comme une dent arra­chée dans une mâchoire de pierre. Des gra­vats. Des poutres tor­dues. Un mor­ceau de façade encore debout, absur­de­ment, un pan de mur avec une fenêtre intacte, des rideaux qui pen­daient dans le vide — des rideaux fleu­ris, nota-t-il, des rideaux qu’une femme avait choi­sis, qu’une femme avait accro­chés, et der­rière ces rideaux il y avait eu une chambre, et dans cette chambre il y avait eu une vie, et main­te­nant il n’y avait que le ciel.

Cinq morts, disaient les gens autour de lui. La famille Nen­cio­ni — Ange­la, Fabri­zio, et leurs deux filles, Nadia, neuf ans, et Cate­ri­na, cin­quante jours. Cin­quante jours. Un bébé de cin­quante jours tué par une bombe de la mafia. Et Dario Capo­lic­chio, un étu­diant de vingt-deux ans qui vivait dans l’im­meuble d’à côté.

Léonce res­ta long­temps devant les bar­rières. Il ne pleu­rait pas. Les larmes des deux der­nières semaines — les larmes du Duo­mo, les larmes du Pon­tor­mo, les larmes de la beau­té — s’é­taient taries. Ce qui était en lui main­te­nant n’é­tait pas des larmes, c’é­tait autre chose, quelque chose de sec et de dur et de brû­lant, comme un char­bon. Et ce char­bon chauf­fait, et il com­pre­nait — avec une luci­di­té atroce, une luci­di­té qui était le contraire exact de l’ex­tase, une luci­di­té qui cou­pait au lieu de dis­soudre — il com­pre­nait que son ver­tige esthé­tique, son syn­drome de Sten­dhal, ses hal­lu­ci­na­tions devant les tableaux, tout cela était un luxe. Un luxe obs­cène. Pen­dant qu’il pleu­rait devant des fresques, des gens vivaient der­rière des rideaux fleu­ris à cin­quante mètres des Offices, et ces gens étaient morts main­te­nant, et aucun tableau au monde ne valait la vie de Cate­ri­na Nen­cio­ni, cin­quante jours.

Il pen­sa à son cahier. À ces pages fié­vreuses sur le rose de Pon­tor­mo et le bleu de Fra Ange­li­co et la beau­té qui brise et l’ex­tase qui sub­merge. Et ces pages lui parurent sou­dain d’une vani­té mons­trueuse — les diva­ga­tions d’un petit écri­vain fran­çais en mal d’é­mo­tions fortes, un tou­riste de la beau­té, un consom­ma­teur de sen­sa­tions sublimes, pen­dant que le monde réel — le monde des camion­nettes pié­gées et des bébés de cin­quante jours et des immeubles qui s’ef­fondrent — pen­dant que le monde réel conti­nuait de tuer.

*

Il ren­tra au Grand Hotel en milieu de mati­née. Le hall bruis­sait d’une acti­vi­té ner­veuse — des clients qui fai­saient leurs valises, des taxis qu’on appe­lait, des vols qu’on chan­geait. Cer­tains par­taient. La peur les chas­sait. Flo­rence n’é­tait plus le décor enchan­té de leurs vacances — Flo­rence était un lieu où des bombes explo­saient, et cette véri­té était into­lé­rable, et ils fuyaient.

Howard et Patri­cia fai­saient par­tie de ceux qui par­taient. Léonce les croi­sa dans le hall, entou­rés de leurs valises — des valises Vuit­ton, énormes, cou­vertes de sti­ckers d’hô­tels, une for­tune en bagages. Howard avait remis son bla­zer bleu marine mais le mou­choir de poche man­quait tou­jours, et ce détail — l’ab­sence du mou­choir — disait tout.

— We’re flying to Lon­don tonight, dit Howard en croi­sant le regard de Léonce. And from Lon­don, home.

— I’m sor­ry, dit Léonce, sans savoir exac­te­ment de quoi il s’ex­cu­sait — de l’at­ten­tat, de Flo­rence, de tout.

Patri­cia, der­rière ses lunettes noires, dit quelque chose qu’il n’ou­blia jamais :

— All those pain­tings, dit-elle d’une voix cas­sée. All that beau­ty. And it can’t pro­tect anyone. It can’t pro­tect a baby.

Puis elle mon­ta dans le taxi, et Howard mon­ta après elle, et les valises Vuit­ton furent englou­ties dans le coffre, et le taxi s’é­loi­gna, et Léonce res­ta sur le trot­toir de la Via il Pra­to, et la phrase de Patri­cia tour­nait dans sa tête comme un acide : it can’t pro­tect a baby. La beau­té ne peut pas pro­té­ger un bébé.

C’é­tait la véri­té la plus simple et la plus dévas­ta­trice qu’il ait jamais enten­due. Plus dévas­ta­trice que le Pon­tor­mo. Plus dévas­ta­trice que Sten­dhal. La beau­té ne pro­tège pas. La beau­té est impuis­sante. La beau­té est là, immense, sublime, éter­nelle — et à côté d’elle, un bébé de cin­quante jours meurt dans son som­meil sous les décombres d’un immeuble, et la beau­té ne peut rien faire, la beau­té ne bouge pas, la beau­té reste dans ses cadres et regarde et ne fait rien.

*

L’a­près-midi, Filip­po revint au Grand Hotel. Il avait chan­gé de vête­ments mais pas de visage — le même visage gris, pou­dreux, vieilli de dix ans en une nuit. Il s’as­sit au bar et Mar­co lui ser­vit un café sans un mot.

— J’ai vu les dégâts aux Offices, dit-il. Le Cor­ri­dor de Vasa­ri est tou­ché. Des tableaux de la col­lec­tion Conti­ni Bona­cos­si — détruits. Un Bar­to­lo­meo Man­fre­di. Un Ghe­rar­do delle Not­ti. Des toiles du dix-sep­tième siècle, pul­vé­ri­sées. Et dans une salle du rez-de-chaus­sée, une sculp­ture de l’A­ca­dé­mia del­la Crus­ca — en mor­ceaux. En mor­ceaux, Léonce. Comme si quel­qu’un avait pris un mar­teau et —

Il ne finit pas sa phrase. Il regar­da ses mains. Ses mains de res­tau­ra­teur. Ses mains qui savaient répa­rer, recoudre, res­sus­ci­ter — et qui ne pou­vaient rien contre une bombe.

— Il y a des choses qu’on ne res­taure pas, dit-il. Les gens croient que tout se res­taure. Que tout se répare. Mais non. Quand l’o­ri­gi­nal est détruit, c’est fini. On peut refaire, on peut imi­ter, on peut copier — mais l’o­ri­gi­nal est par­ti. Pour tou­jours. Et ce matin, en regar­dant les gra­vats, je me suis dit que c’é­tait la même chose pour les gens. La famille Nen­cio­ni. L’é­tu­diant. On ne les res­taure pas. On ne les refait pas. Ils sont par­tis. Et tout l’art du monde ne vaut pas —

Il s’ar­rê­ta. But son café. Ses mains tremblaient.

— Vous savez ce qui me rend le plus fou ? dit-il. C’est que c’est la mafia. Cosa Nos­tra. Ils ont fait ça pour punir l’É­tat. Pour punir les juges, les pro­cu­reurs, ceux qui les traquent. Et ils ont choi­si les Offices. Ils ont choi­si de frap­per la beau­té. Parce qu’ils savent que la beau­té est ce que l’I­ta­lie a de plus pré­cieux. Plus pré­cieux que l’argent, plus pré­cieux que le pou­voir. La beau­té. Et ils ont vou­lu la détruire. Non pas la voler — la détruire. C’est le geste le plus nihi­liste, le plus obs­cène — détruire ce qui est beau parce que c’est beau. C’est la néga­tion de tout.

Léonce écou­tait. Et dans les mots de Filip­po, il enten­dait l’é­cho inver­sé de son propre syn­drome. Lui avait été sub­mer­gé par la beau­té — noyé, bri­sé, dis­sous par elle. Et ceux qui avaient posé la bombe avaient vou­lu la détruire. Les deux gestes étaient oppo­sés mais ils par­taient du même point — la recon­nais­sance que la beau­té est une puis­sance. Une puis­sance qui peut sau­ver ou tuer, gué­rir ou bri­ser, et qui dans tous les cas ne laisse per­sonne indemne.

*

Ce soir-là, Mrs. Bla­ck­wood des­cen­dit dîner. C’é­tait la pre­mière fois que Léonce la voyait depuis la nuit du jar­din, et quelque chose dans son appa­rence avait chan­gé — pas la robe noire, pas le col­lier de perles, pas le chi­gnon blanc, tout cela était iden­tique, immuable, mais quelque chose dans les yeux, une ombre, une gra­vi­té nou­velle, comme si l’ex­plo­sion avait fis­su­ré même cette for­te­resse d’é­lé­gance anglaise.

Le res­tau­rant était à moi­tié vide. Les clients par­tis n’a­vaient pas été rem­pla­cés. Les tables dres­sées pour per­sonne avaient un air de cime­tière — les nappes blanches, les bou­gies éteintes, les verres vides.

— Asseyez-vous, dit Eleanor.

Il s’as­sit.

Elle ne com­man­da pas de sole. Elle com­man­da un risot­to qu’elle ne man­gea pas. Elle but du vin — du rouge, cette fois, pas du blanc, et ce chan­ge­ment, infime, disait que quelque chose avait bas­cu­lé dans l’ordre de son monde.

— J’ai enten­du la bombe, dit-elle. J’é­tais dans mon lit, les yeux ouverts — je dors mal, les vieilles dames dorment mal, c’est le pri­vi­lège de l’âge, on a tout le temps de la nuit pour pen­ser à ses erreurs. J’ai enten­du l’ex­plo­sion et j’ai su immé­dia­te­ment ce que c’é­tait. Pas un acci­dent. Pas un orage. Une inten­tion. Un acte de volon­té. Quel­qu’un avait vou­lu détruire.

Elle tour­na son verre de vin entre ses doigts.

— En 1966, l’Ar­no a détruit Flo­rence. Mais l’Ar­no n’a­vait pas de volon­té. L’Ar­no est un fleuve. Il monte et il des­cend et il ne sait pas ce qu’il fait. Mais ceci — ceci est dif­fé­rent. Ceci est des hommes qui ont choi­si de détruire ce que d’autres hommes ont choi­si de créer. C’est la guerre la plus ancienne du monde. Les créa­teurs contre les des­truc­teurs. Et cette nuit, les des­truc­teurs ont gagné une bataille.

Elle but une gor­gée de vin.

— Mais ils ne gagne­ront pas la guerre. Vous savez pour­quoi ? Parce que demain, Filip­po retour­ne­ra à San­ta Maria Novel­la et il pose­ra ses doigts sur la fresque de Bonaiu­to et il conti­nue­ra de répa­rer. Et d’autres répa­re­ront les Offices. Et d’autres pein­dront de nou­veaux tableaux. Et d’autres écri­ront de nou­veaux livres. Et Flo­rence conti­nue­ra, Léonce. Flo­rence conti­nue­ra parce que Flo­rence est plus têtue que la mort.

Elle le regarda.

— Et vous ? Qu’al­lez-vous faire ?

Léonce ne répon­dit pas tout de suite. Il regar­da le res­tau­rant vide autour d’eux, les tables aban­don­nées, les bou­gies éteintes, le lustre de Mura­no qui brillait tou­jours — qui brillait mal­gré tout, qui brillait dans le vide — et il dit :

— Je vais jeter mon manuscrit.

Elea­nor hocha la tête. Pas de sur­prise. Pas de pro­tes­ta­tion. Juste ce hoche­ment lent, mesu­ré, qui disait : oui, c’est la bonne déci­sion, et je le savais avant vous.

— Et ensuite ?

— Je ne sais pas. Ren­trer. Écrire autre chose. Quelque chose de vrai.

— Bien, dit-elle. Quelque chose de vrai. C’est la seule chose qui vaille la peine d’être écrite. Et la plus dif­fi­cile. Parce que la véri­té n’a pas de cadre, pas de forme, pas de style. La véri­té est un désordre. Et il faut beau­coup de cou­rage pour écrire le désordre.

Elle se leva. Rajus­ta son col­lier de perles. Et avant de quit­ter la table, elle posa sa main sur l’é­paule de Léonce — une main légère, sèche, ridée, une main de vieille dame anglaise qui avait tra­ver­sé des décen­nies et un deuil et onze ans de soli­tude dans un grand hôtel flo­ren­tin — et elle dit :

— Mer­ci pour votre com­pa­gnie, Léonce. Vous avez été le meilleur voi­sin de table que j’aie eu en onze ans. Et j’en ai eu beaucoup.

Puis elle s’é­loi­gna dans le cou­loir, et son par­fum de muguet res­ta un moment sus­pen­du dans l’air du res­tau­rant vide, comme un fan­tôme de fleur, comme un sou­ve­nir de quelque chose qui n’a­vait pas encore eu lieu.

PAR­TIE VI

Trois jours passèrent.

Flo­rence pan­sait ses plaies. Les rues autour des Offices res­taient bou­clées, mais ailleurs la ville repre­nait son cours — les cafés rou­vraient, les tou­ristes reve­naient, les motos recom­men­çaient à hur­ler dans les ruelles, et cette rési­lience banale, cette obs­ti­na­tion du quo­ti­dien à reprendre ses droits après l’hor­reur, était peut-être la chose la plus cou­ra­geuse que Léonce ait jamais vue. Plus cou­ra­geuse que l’art. Plus cou­ra­geuse que la beau­té. La vie ordi­naire qui refuse de s’ar­rê­ter. Une femme qui sus­pend son linge. Un bou­lan­ger qui ouvre son four. Un enfant qui court sur une place. La vie, têtue, stu­pide, magni­fique, qui continue.

Au Grand Hotel, les choses retrou­vaient len­te­ment leur rythme. De nou­veaux clients arri­vaient — des gens qui ne savaient pas, ou qui savaient mais venaient quand même, par défi, par soli­da­ri­té, par cette curio­si­té mor­bide qui pousse les hommes vers les lieux du désastre. Mar­co avait repris son poste au bar avec la même pré­ci­sion hor­lo­gère, les mêmes gestes, le même nœud papillon vert, mais ses blagues étaient moins fré­quentes, et il y avait dans son regard une vigi­lance nou­velle, celle d’un homme qui sait désor­mais que les murs peuvent tomber.

Léonce, lui, ne sor­tait plus.

Depuis la bombe, il n’a­vait plus mis les pieds dans un musée, dans une église, dans une gale­rie. Il n’a­vait pas rou­vert son cahier. Il res­tait dans sa chambre, ou dans le jar­din sous le magno­lia, ou au bar avec Mar­co, et il ne fai­sait rien. Il ne lisait pas. Il n’é­cri­vait pas. Il regar­dait. Il regar­dait le jar­din, le ciel, les mains de Mar­co qui pré­pa­raient les cafés, les allées et venues des grooms dans le hall, le lustre de Mura­no qui conti­nuait de briller comme si rien ne s’é­tait pas­sé — et il regar­dait tout cela sans filtre, sans cahier, sans pro­jet, sans la dis­tance de l’é­cri­vain, et c’é­tait étrange, c’é­tait nou­veau, c’é­tait comme réap­prendre à voir après une opé­ra­tion des yeux.

Le tren­tième jour — il était arri­vé le pre­mier mai, on était le trente — il déci­da de partir.

*

La veille de son départ, il des­cen­dit voir Filippo.

Le res­tau­ra­teur était au bar, comme sou­vent le soir, un verre d’a­ma­ro devant lui. Mais ses mains étaient propres. Pas de pig­ments, pas de bleu de cobalt, pas de jaune de Naples. Des mains lavées, nues, ordi­naires. Léonce s’as­sit en face de lui et regar­da ces mains nues et comprit.

— Vous n’êtes pas retour­né à San­ta Maria Novella.

— Non, dit Filip­po. Pas encore. J’i­rai. Mais pas encore. J’ai besoin de quelques jours. De quelques jours avec des mains propres. Vous comprenez ?

— Oui.

— C’est drôle, dit Filip­po en fai­sant tour­ner son verre. Avant, je ne pou­vais pas sup­por­ter d’a­voir les mains propres. Les pig­ments, c’é­tait mon iden­ti­té. Sans les taches, je n’é­tais per­sonne. Et main­te­nant — main­te­nant je regarde mes mains propres et je les trouve belles. La peau. Les lignes. Les veines. C’est beau, une main. Sans rien des­sus. Juste une main.

Il sou­rit — le pre­mier vrai sou­rire que Léonce lui voyait depuis la nuit de la bombe.

— Vous par­tez demain, m’a dit Marco.

— Oui. Le train de onze heures pour Lyon.

— Lyon. Je n’y suis jamais allé. C’est beau ?

— C’est dif­fé­rent. C’est une ville qui ne s’im­pose pas. Il faut aller la cher­cher. Flo­rence vient à vous. Lyon attend que vous veniez à elle.

— Alors c’est une ville sage.

— Peut-être. Ou timide. Je ne sais pas.

Filip­po ten­dit sa main propre au-des­sus de la table. Léonce la prit. La ser­ra. Elle était chaude, sèche, cal­leuse — une main qui avait tou­ché six siècles de pein­ture et qui ne tou­chait main­te­nant que la main d’un homme de trente ans qui partait.

— Écri­vez quelque chose de vrai, dit Filip­po. Pas quelque chose de beau. Quelque chose de vrai.

C’é­tait la deuxième fois qu’on lui disait ça. Mathilde d’a­bord, avec le sty­lo. Elea­nor ensuite, dans le res­tau­rant vide. Et main­te­nant Filip­po, avec ses mains nues. Trois per­sonnes, trois voix, le même mot. Vrai.

*

Il fit ses adieux à Mrs. Bla­ck­wood le matin du départ.

Elle l’at­ten­dait dans le hall, debout près de la récep­tion, dans sa robe noire et son col­lier de perles, droite comme une colonne, immuable. Elle avait l’air de ce qu’elle était — un meuble vivant du Grand Hotel Vil­la Medi­ci, un monu­ment, une chose qui ne bou­ge­rait plus et qu’on retrou­ve­rait exac­te­ment à la même place dans dix ans, dans vingt ans, jus­qu’à la fin.

— Elea­nor, dit-il.

— Mon cher.

Ils se regar­dèrent. Il y eut un silence — pas un silence gêné, un silence plein, un silence qui conte­nait tout ce qui s’é­tait dit entre eux et tout ce qui ne s’é­tait pas dit, les dîners, le jar­din, le Sten­dhal envoyé par le groom, la pro­phé­tie de San­ta Feli­ci­ta, la nuit de la bombe, le risot­to qu’elle n’a­vait pas mangé.

— Vous ne quit­te­rez jamais cet hôtel, dit Léonce, et ce n’é­tait pas une question.

— Non, dit-elle. C’est mon der­nier décor. Autant qu’il soit beau.

— Et vous ne regret­tez rien ?

Elle eut un sou­rire — ce sou­rire qu’elle avait eu le pre­mier soir, au res­tau­rant, ce sou­rire qui conte­nait quelque chose de tendre et d’a­ver­ti à la fois, le sou­rire de quel­qu’un qui sait des choses qu’elle ne dira pas.

— Je regrette de ne pas avoir vu Robert, dit-elle. De ne pas l’a­voir vu vivant comme j’ai vu le David après sa mort. Mais le regret n’est pas un défaut, Léonce. Le regret est une preuve qu’on a aimé. Et c’est suffisant.

Elle ouvrit son sac — un petit sac en cuir noir, usé, sans marque — et en sor­tit un objet qu’elle lui ten­dit. Le Sten­dhal. Le petit volume relié de cuir brun, l’é­di­tion de 1826, les pages jaunies.

— Non, dit Léonce. C’est le vôtre. Je ne peux pas.

— Il n’est pas à moi. Il était à Robert. Et Robert n’en a plus besoin. Et moi non plus. Je connais le texte par cœur. Pre­nez-le. Empor­tez-le à Lyon. Lais­sez-le sur une éta­gère pen­dant dix ans. Et un jour, quand vous ne vous y atten­drez pas, rou­vrez-le. Vous ver­rez — il dira autre chose.

Il prit le livre. Il était léger — à peine cent grammes — et pour­tant il pesait comme une vie. Il le glis­sa dans la poche inté­rieure de sa veste, à côté du sty­lo de Mathilde, et ces deux objets — le livre d’E­lea­nor et le sty­lo de Mathilde, la vieille dame et la jeune femme, la spec­ta­trice et l’a­mou­reuse — repo­sèrent l’un contre l’autre, à la hau­teur de son cœur.

— Au revoir, Eleanor.

— Au revoir, Léonce. Écrivez.

Il hocha la tête. Puis il se pen­cha et dépo­sa un bai­ser sur la joue de Mrs. Bla­ck­wood — une joue pou­drée, fraîche, par­fu­mée au muguet — et elle ne bou­gea pas, elle reçut le bai­ser comme on reçoit un sacre­ment, les yeux fer­més, les mains croi­sées devant elle, et quand il se redres­sa, il vit qu’elle sou­riait tou­jours, et que ses yeux bleus étaient brillants, et qu’elle ne pleu­re­rait pas, parce que les femmes comme Elea­nor Bla­ck­wood ne pleurent pas dans les halls d’hô­tel, elles pleurent plus tard, seules, dans leur chambre, devant la vue sur les col­lines de Fie­sole, et per­sonne ne le sait.

*

Il prit sa valise. La même valise qu’à l’ar­ri­vée, tou­jours trop lourde, tou­jours bour­rée de livres — les Fors­ter, le Goethe, le James — mais avec un livre de plus et un manus­crit de moins. Car le cahier n’é­tait plus dans la valise. Le cahier était dans sa main.

Il sor­tit du Grand Hotel Vil­la Medi­ci et ne se retour­na pas.

La Via il Pra­to, puis les rues vers l’Ar­no. Il mar­chait len­te­ment, la valise dans une main, le cahier dans l’autre. Flo­rence du matin autour de lui — les volets qui s’ou­vraient, les cafés qui sor­taient leurs ter­rasses, un ven­deur de jour­naux qui criait les titres, une femme en robe rouge qui tra­ver­sait la rue en riant dans un télé­phone por­table, et cette vie, cette vie banale et invin­cible, cette vie qui n’é­tait dans aucun tableau et qui était plus pré­cieuse que tous les tableaux.

Il arri­va au Ponte San­ta Trinita.

Le fleuve était là, en des­sous. L’Ar­no. Le même Arno, vert et lent et opaque, char­riant ses algues et ses reflets. Ce fleuve modeste qui avait noyé Flo­rence en 1966 et qui aujourd’­hui sem­blait inca­pable de noyer quoi que ce soit — un fleuve fati­gué, un fleuve rési­gné, un fleuve qui attendait.

Léonce posa sa valise sur le trot­toir du pont. Il tenait le cahier à deux mains. Il le regar­da une der­nière fois.

Deux semaines de tra­vail. Six cha­pitres de Wyn­ters. Charles Wyn­ters, qua­rante ans, anglais, froid, blin­dé, l’an­ti-Sten­dhal, l’homme qui ne res­sen­tait rien devant la beau­té. Et autour de Wyn­ters, en marge, en ratures, en gri­bouillis, en encre bavée — l’autre texte, le texte vrai, le texte invo­lon­taire, celui qui avait cou­lé de lui mal­gré lui : le rose de Pon­tor­mo, le jar­din de Bot­ti­cel­li, les larmes dans la cathé­drale, Mathilde, les roses hal­lu­ci­nées, la pous­sière de la bombe, Cate­ri­na Nen­cio­ni cin­quante jours, la beau­té et la mort, la beau­té et la mort entre­la­cées comme les corps du Printemps.

Tout était là. Tout tenait dans ce cahier que ses mains ser­raient au-des­sus du parapet.

Il ouvrit les doigts.

Le cahier tom­ba. Pas vite — len­te­ment, avec cette len­teur des choses qu’on aban­donne, comme si la gra­vi­té elle-même hési­tait. Les pages s’ou­vrirent dans la chute, les feuilles se déployèrent comme des ailes, et Léonce vit — une seconde, une frac­tion de seconde — son écri­ture vol­ti­ger dans l’air, les mots de Wyn­ters et les siens mêlés, illi­sibles déjà, empor­tés par le cou­rant d’air du fleuve, et puis le cahier tou­cha l’eau.

Un son doux. Presque rien. Un plouf dis­cret, déri­soire — le bruit que fait un petit objet quand il entre dans un grand fleuve. Le cahier flot­ta un moment, les pages gor­gées d’eau, l’encre com­men­çant à se dis­soudre — le bleu virant au gris, les mots s’ef­fa­çant, les lettres se diluant dans le vert de l’Ar­no — et puis le cou­rant le prit, len­te­ment, et l’emporta vers l’a­val, vers le Ponte Vec­chio, vers la mer, vers nulle part.

Léonce regar­da le cahier s’é­loi­gner. Il ne res­sen­tait rien de ce qu’il avait ima­gi­né — pas de sou­la­ge­ment, pas de déchi­re­ment, pas de libé­ra­tion spec­ta­cu­laire. Juste un vide. Un vide propre, net, comme une chambre après un démé­na­ge­ment, une chambre dont on a reti­ré tous les meubles et qui ne contient plus que la lumière et l’air et l’es­pace, et qui attend.

Un pas­sant le regar­da avec curio­si­té — un homme qui jette un cahier dans un fleuve, c’est un spec­tacle, en Ita­lie comme ailleurs — mais ne dit rien. Un pigeon se posa sur le para­pet à côté de lui, le regar­da de son œil rond, stu­pide, et s’en­vo­la. L’Ar­no conti­nuait de couler.

*

La gare de San­ta Maria Novel­la. La même gare qu’à l’ar­ri­vée — le même vacarme, les mêmes pigeons sous la ver­rière, les mêmes annonces incom­pré­hen­sibles. Mais Léonce n’é­tait plus le même homme qui était des­cen­du sur ce quai trente jours plus tôt, avec sa valise trop lourde et son pro­jet de roman froid. Cet homme-là n’exis­tait plus. Il avait été dis­sous, comme l’encre dans l’Ar­no. Ce qui res­tait — ce qui mon­tait dans le train de onze heures pour Lyon, qui s’ins­tal­lait dans un com­par­ti­ment près de la fenêtre, qui posait sa valise dans le porte-bagages — c’é­tait quel­qu’un d’autre. Quel­qu’un de moins sûr, de moins pro­té­gé, de moins armé. Quel­qu’un qui avait vu le rose de Pon­tor­mo et les roses de Bot­ti­cel­li et les rideaux fleu­ris de la via dei Geor­go­fi­li. Quel­qu’un qui savait désor­mais que la beau­té et la mort dorment dans le même lit, et que c’est pour cela qu’il faut les regar­der toutes les deux, en face, sans cadre et sans filtre, avec les yeux de la vie.

Le train démar­ra. Flo­rence recu­la par la fenêtre — d’a­bord les fau­bourgs, les garages, les murs tagués, le linge entre les immeubles, exac­te­ment comme à l’ar­ri­vée, cette lai­deur qui enve­lop­pait la ville comme une écorce pro­tège un fruit. Puis la cam­pagne tos­cane, les col­lines, les cyprès, les oli­viers, cette lumière dorée qui ne res­sem­blait à aucune autre lumière au monde. Puis plus rien. L’I­ta­lie qui défi­lait, verte et brune et belle, indif­fé­rem­ment belle, belle sans le savoir, belle comme les choses qui ne savent pas qu’elles sont belles.

Léonce sor­tit le sty­lo de Mathilde de sa poche. Le fit tour­ner entre ses doigts. La plume en or brilla dans la lumière du com­par­ti­ment. Il n’a­vait plus de cahier — le cahier était dans l’Ar­no — mais il avait le livre d’E­lea­nor, le Sten­dhal, et sur la der­nière page, la page de garde, il y avait un espace blanc. Un petit espace. Juste assez pour quelques mots.

Il ouvrit le livre à la der­nière page. Posa la plume sur le papier jau­ni. Et il écri­vit, d’une écri­ture lente, appli­quée, sans rature — une écri­ture neuve, ni celle de Wyn­ters ni celle du délire, une écri­ture qui lui appar­te­nait enfin :

« Flo­rence, mai 1993. J’é­tais venu écrire un homme qui ne res­sen­tait rien. C’est moi qui ai tout res­sen­ti. Le roman est dans l’Ar­no. Ce qui reste est à écrire. »

Il refer­ma le livre. Le remit dans sa poche, contre son cœur, à côté du stylo.

Le train rou­lait vers le nord. Vers Lyon. Vers la Croix-Rousse. Vers les draps qu’il fau­drait enfin chan­ger. Vers la vie qu’il fau­drait enfin vivre. Et quelque part dans sa poi­trine — à l’en­droit exact où le Pon­tor­mo avait frap­pé, où la bombe avait réson­né, où les roses hal­lu­ci­nées étaient tom­bées — quelque chose de nou­veau bat­tait. Pas un cœur. Pas encore un roman. Quelque chose entre les deux. Quelque chose qui n’a­vait pas de nom, pas de forme, pas de cadre.

Quelque chose de vrai.

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PAR­TIE III

C’est le hui­tième jour que tout com­men­ça — ou plu­tôt c’est le hui­tième jour que Léonce ces­sa de pou­voir faire sem­blant que rien n’a­vait com­men­cé. Parce que les signes étaient là depuis le début, depuis le pre­mier soir au bal­con, ce nœud qui s’é­tait des­ser­ré sans qu’il le veuille, et peut-être même avant, peut-être depuis le train, depuis cette main posée sur la vitre comme on touche un front fié­vreux — ce geste n’é­tait pas ano­din, il le com­pren­drait plus tard, c’é­tait déjà Flo­rence qui l’ap­pe­lait à tra­vers la vitre, Flo­rence qui pre­nait sa tem­pé­ra­ture avant même qu’il n’arrive.

Mais le hui­tième jour. Oui.

Il avait mal dor­mi. Des rêves agi­tés dont il ne gar­dait que des frag­ments — un cou­loir de musée qui n’en finis­sait pas, des tableaux dont les visages bou­geaient, et Mathilde, inex­pli­ca­ble­ment, debout au fond d’une salle vide, qui lui tour­nait le dos. Il s’é­tait réveillé en sueur à quatre heures du matin, la chambre 307 bai­gnée d’une lumière de lune bleu­tée, et il était res­té allon­gé, les yeux ouverts, à écou­ter le silence du Grand Hotel — un silence qui n’en était pas un, parce qu’il y avait les cra­que­ments du par­quet dans le cou­loir, et le bour­don­ne­ment loin­tain de la cli­ma­ti­sa­tion, et quelque part, très loin, un bruit d’eau, comme si quel­qu’un pre­nait un bain à quatre heures du matin, et cette idée — quel­qu’un dans l’eau, à cette heure, dans cet hôtel endor­mi — lui avait paru d’une étran­ge­té insoutenable.

Au petit déjeu­ner, Mar­co lui avait dit :

— Signore, vous avez les yeux d’un homme qui a vu un fantôme.

— Je n’ai vu aucun fantôme.

— Allo­ra, c’est que le fan­tôme vous a vu, vous.

Mar­co avait ri de sa propre blague, mais son regard était res­té sérieux, et Léonce avait sen­ti dans ce regard quelque chose de vigi­lant, de presque pater­nel, comme si le bar­man du Grand Hotel Vil­la Medi­ci avait vu pas­ser suf­fi­sam­ment de voya­geurs éga­rés pour recon­naître les pre­miers symp­tômes d’un éga­re­ment plus profond.

*

Ce matin-là, il déci­da de tra­ver­ser l’Arno.

L’Ol­trar­no. La rive gauche. Le Flo­rence des arti­sans, des ate­liers, des petites places oubliées. Il pas­sa le Ponte San­ta Tri­ni­ta sous un ciel par­fai­te­ment bleu — un bleu que les peintres de la Renais­sance appe­laient « azzur­ro oltre­ma­ri­no », bleu d’outre-mer, parce qu’il venait du lapis-lazu­li qu’on impor­tait d’Af­gha­nis­tan, et cette idée que le bleu du ciel flo­ren­tin avait un nom qui par­lait de dis­tance et de tra­ver­sée lui plut, sans qu’il sache pour­quoi, d’une manière dis­pro­por­tion­née. Il s’ar­rê­ta au milieu du pont et regar­da l’Arno.

Le fleuve était bas, lent, d’un vert opaque mêlé de brun, char­riant des algues et des reflets qui se défor­maient pares­seu­se­ment sous les arches. Ce n’é­tait pas un beau fleuve. Ce n’é­tait pas la Seine, ni le Tibre, ni même le Rhône qu’il connais­sait à Lyon — ce Rhône puis­sant et froid qui fen­dait la ville comme une lame. L’Ar­no était modeste, presque domes­tique, un fleuve qui sem­blait attendre quelque chose, et Léonce pen­sa — sans rai­son, sans logique, la pen­sée s’im­po­sa d’elle-même comme un intrus — que l’Ar­no atten­dait ses pages. Que ce fleuve stag­nant était fait pour rece­voir ce qu’on jetait. Qu’il avait déjà tout englou­ti en 1966 — les Cru­ci­fix et les manus­crits et la boue — et qu’il englou­ti­rait encore.

Il chas­sa cette pen­sée. Absurde. Il n’al­lait rien jeter du tout. Il écri­vait un roman et le roman avan­çait. Wyn­ters était presque ache­vé. Six cha­pitres en huit jours. La méthode fonctionnait.

Il reprit sa marche.

L’Ol­trar­no le sur­prit. Après le Flo­rence monu­men­tal de la rive droite — les Offices, le Duo­mo, la Piaz­za del­la Signo­ria —, c’é­tait un quar­tier qui res­sem­blait à un vil­lage. Des rues étroites, des ate­liers de menui­siers et de doreurs dont les portes ouvertes lais­saient voir des copeaux de bois et des feuilles d’or, des épi­ce­ries sombres où pen­daient des jam­bons et des tresses d’ail, des chats endor­mis sur des seuils, et cette odeur de colle et de ver­nis qui se mêlait à celle du café et du pain chaud. Des hommes en tablier tra­vaillaient dans des arrière-bou­tiques minus­cules, répa­rant des cadres, recou­sant des reliures, sculp­tant des pieds de table avec la même patience que leurs ancêtres six cents ans plus tôt. Le temps, ici, ne s’é­cou­lait pas — il sédimentait.

Léonce mar­chait sans but, le cahier fer­mé dans sa poche. Il ne pre­nait pas de notes. Il ne pen­sait pas à Wyn­ters. Il mar­chait, c’est tout, et ses pas le menèrent, par un enchaî­ne­ment de ruelles qui sem­blait obéir à une logique sou­ter­raine — comme si la ville elle-même le gui­dait, comme si les pavés connais­saient le che­min — jus­qu’à une petite place qu’il ne connais­sait pas.

Piaz­za San­to Spirito.

C’é­tait une place simple, presque aus­tère. Une église à la façade nue — pas de marbre, pas de sculp­ture, juste un mur cré­pi, d’un blanc-gris fati­gué, qui ne pro­met­tait rien. Des arbres, des bancs, une fon­taine. Des vieux assis au soleil. Un mar­ché de légumes dont les étals colo­rés — tomates rouges, auber­gines vio­lettes, arti­chauts verts — com­po­saient invo­lon­tai­re­ment un tableau plus vivant que bien des tableaux de musée. Et une lumière. Mon Dieu, une lumière. Elle tom­bait de biais à tra­vers les feuillages des tilleuls et décou­pait sur les pavés des ombres mou­vantes qui res­sem­blaient à des cal­li­gra­phies, et Léonce res­ta immo­bile au bord de la place, sai­si — oui, sai­si, il n’y avait pas d’autre mot — par la beau­té banale de cet endroit qui n’é­tait dans aucun guide.

Ce n’est rien, se dit-il. Une place. Des arbres. De la lumière. Ce n’est rien.

Mais ses yeux se brouillèrent, très légè­re­ment, et il dut s’as­seoir sur un banc.

Un vieil homme à côté de lui man­geait une glace à la pis­tache avec la concen­tra­tion d’un enfant. Des gouttes vertes tom­baient sur sa che­mise. Il ne s’en sou­ciait pas. Il man­geait sa glace et regar­dait les arbres et il avait l’air d’un homme qui avait com­pris quelque chose d’es­sen­tiel que Léonce n’a­vait pas encore compris.

*

L’a­près-midi, il ten­ta de reprendre le tra­vail. Chambre 307. Le bureau Empire. Le cahier ouvert. Wyn­ters devait visi­ter le Bar­gel­lo — le musée de sculp­ture, le David de Dona­tel­lo, le buste de Bru­tus par Michel-Ange. Léonce essaya d’é­crire la scène. « Wyn­ters entre au Bar­gel­lo et trouve l’en­droit sinistre. Un ancien palais du podes­tat, une pri­son, un lieu d’exé­cu­tions. Les murs suintent l’his­toire et Wyn­ters n’aime pas l’his­toire — il la trouve indis­crète, vul­gaire, comme ces gens qui racontent leur vie aux inconnus. »

Il relut la phrase. Elle son­nait faux. Non — elle son­nait juste, mais d’une jus­tesse méca­nique, comme un métro­nome. Il man­quait la vie. Il man­quait le désordre. Il man­quait ce quelque chose d’im­pré­vi­sible qui fait qu’un per­son­nage cesse d’être une marion­nette et com­mence à exis­ter. Wyn­ters ne vou­lait pas exis­ter. Wyn­ters vou­lait res­ter dans le cahier, plat, contrô­lé, obéissant.

Léonce posa son sty­lo. Le sty­lo de Mathilde.

Et sou­dain — il ne l’a­vait pas cher­ché, il ne l’a­vait pas vou­lu — le sou­ve­nir le sub­mer­gea. Mathilde assise sur le lit de la Croix-Rousse, le jour de la rup­ture, ses che­veux défaits, ses yeux rouges, et cette phrase ter­rible pro­non­cée d’une voix très calme, presque douce, qui était pire que si elle avait crié : « Tu ne me vois pas, Léonce. Tu ne m’as jamais vue. Tu regardes le monde comme on regarde un tableau — à dis­tance, à tra­vers un cadre, avec des mots entre toi et les choses. Tu n’es jamais dans la vie. Tu es tou­jours dans la phrase d’après. »

Il fer­ma les yeux. Res­pi­ra. Comp­ta jus­qu’à dix. Rou­vrit les yeux.

Sur la page du cahier, il avait écrit sans s’en rendre compte, d’une écri­ture dif­fé­rente de la sienne — plus rapide, plus désor­don­née, presque grif­fon­née : « Wyn­ters a peur. De quoi ? De tout. De la lumière. »

Il arra­cha la page et la jeta dans la corbeille.

*

Ce soir-là, il ne des­cen­dit pas dîner au res­tau­rant. Il com­man­da un pla­teau dans sa chambre — un mines­trone tiède, du pain, un verre de Chian­ti — et man­gea assis sur le lit, pieds nus, le regard per­du dans le motif du papier peint. Un motif de feuilles et de fleurs entre­la­cées, d’un vert sombre sur fond crème, qui se répé­tait à l’in­fi­ni avec des varia­tions si sub­tiles qu’on ne savait jamais si c’é­tait le même des­sin ou un des­sin dif­fé­rent, et cette incer­ti­tude — le même ou le dif­fé­rent, le même ou le dif­fé­rent — devint hyp­no­tique, et il res­ta long­temps à fixer le mur, la cuillère de mines­trone sus­pen­due à mi-che­min entre l’as­siette et sa bouche, oublié dans une contem­pla­tion qui n’a­vait rien de mys­tique mais tout de l’épuisement.

Quel­qu’un frap­pa à la porte.

— Mr. Armand ? C’est le room ser­vice. Je viens cher­cher le plateau.

Il ouvrit. Ce n’é­tait pas le room ser­vice. C’é­tait un groom qu’il n’a­vait jamais vu — un jeune homme de dix-huit ou dix-neuf ans, brun, avec un visage d’ange flo­ren­tin et un uni­forme bor­deaux trop grand pour lui.

— Scu­si, Signore. Mrs. Bla­ck­wood m’a deman­dé de vous remettre ceci.

Il lui ten­dit un livre. Un petit volume relié de cuir brun, usé, les pages jau­nies. Léonce le prit. Sur la cou­ver­ture, en lettres dorées à demi effa­cées : « Rome, Naples et Flo­rence — Sten­dhal — 1826 ».

Pas un mot d’ac­com­pa­gne­ment. Pas une carte. Juste le livre. L’é­di­tion ori­gi­nale. Léonce l’ou­vrit au hasard et lut :

« J’é­tais arri­vé à ce point d’é­mo­tion où se ren­contrent les sen­sa­tions célestes don­nées par les beaux-arts et les sen­ti­ments pas­sion­nés. En sor­tant de San­ta Croce, j’a­vais un bat­te­ment de cœur, la vie était épui­sée chez moi, je mar­chais avec la crainte de tomber. »

Il refer­ma le livre. Ses mains tremblaient.

*

Le neu­vième jour. San­ta Felicita.

Il n’a­vait pas vou­lu y aller. Ou plu­tôt — il y avait une par­tie de lui qui vou­lait y aller et une par­tie qui résis­tait, et c’é­tait la même par­tie, la même zone de lui-même qui était à la fois atti­rée et ter­ri­fiée, comme un nageur qui voit le gouffre sous ses pieds et qui ne peut pas s’empêcher de plon­ger les yeux dedans. Mrs. Bla­ck­wood avait dit : « Méfiez-vous de San­ta Feli­ci­ta. On y entre pour voir une Dépo­si­tion et on en res­sort sans peau. » Et cette phrase, depuis trois jours, tour­nait dans sa tête comme un refrain qu’on ne peut pas chas­ser, un de ces airs stu­pides qui vous collent au crâne, sauf que celui-ci n’é­tait pas stu­pide, il était pro­phé­tique, et Léonce le savait, et c’est pour cela qu’il résis­tait, et c’est pour cela qu’il céda.

San­ta Feli­ci­ta est une église minus­cule, cachée der­rière le Ponte Vec­chio, à l’en­trée de l’Ol­trar­no. On la manque si on ne la cherche pas. La façade est modeste, presque ano­nyme, coin­cée entre des mai­sons, et rien ne laisse devi­ner ce qui se trouve à l’in­té­rieur. C’est le piège de Flo­rence — les tré­sors les plus dévas­ta­teurs sont tou­jours cachés dans les endroits les plus discrets.

Léonce pous­sa la porte. Un cou­rant d’air frais le sai­sit — cette fraî­cheur des églises ita­liennes qui semble remon­ter du sol comme une haleine de la terre. La nef était sombre, étroite, presque vide. Deux vieilles femmes priaient dans les pre­miers rangs. Un chat dor­mait sur un prie-Dieu. Et à droite, dans la pre­mière cha­pelle, la Cap­pel­la Cap­po­ni — un rideau à demi tiré, une lumière élec­trique crue qui tom­bait d’en haut sur le retable.

La Dépo­si­tion de Pontormo.

Il fit un pas. Puis un autre.

Le tableau n’é­tait pas grand. Trois mètres sur deux, peut-être. Mais il occu­pait tout l’es­pace, il absor­bait tout l’air de la cha­pelle, il ne lais­sait rien d’autre exis­ter autour de lui. Des cou­leurs qu’on n’a­vait jamais vues nulle part — un rose irréel, un bleu de lune, un vert acide, des chairs trans­lu­cides, comme si les per­son­nages étaient faits non pas de peau mais de lumière colo­rée. Le Christ mort, por­té par des figures flot­tantes qui sem­blaient ne tou­cher le sol que par acci­dent, et la Vierge, les yeux levés, les bras écar­tés dans un geste qui n’é­tait ni de prière ni de déses­poir mais de quelque chose d’autre — d’un éton­ne­ment abso­lu, comme si la dou­leur était deve­nue si grande qu’elle avait dépas­sé la dou­leur et était deve­nue autre chose, une espèce de stu­pé­fac­tion méta­phy­sique face à l’inconcevable.

Et il n’y avait pas de sol. C’é­tait cela, le génie ter­rible de Pon­tor­mo — pas de sol, pas de terre, pas de fond. Les per­son­nages flot­taient dans un espace sans gra­vi­té, sans haut ni bas, sans ancrage. Tout le monde tom­bait et per­sonne ne tom­bait. Le Christ des­cen­dait mais ne tou­chait rien. Les por­teurs le tenaient mais ne le rete­naient pas. C’é­tait une chute sus­pen­due, une chute éter­nelle, une chute qui ne fini­rait jamais parce qu’il n’y avait nulle part où tomber.

Léonce res­ta immo­bile devant le tableau. Une minute. Deux. Cinq.

Puis quelque chose se pro­dui­sit dans sa poi­trine. Une contrac­tion. Pas de la dou­leur — autre chose. Une pres­sion, comme si quel­qu’un appuyait de l’in­té­rieur, comme si quelque chose d’en­foui très pro­fon­dé­ment essayait de remon­ter à la sur­face. Ses yeux se brouillèrent. Le rose du tableau se mit à vibrer, à pul­ser, à irra­dier au-delà du cadre, et les figures flot­tantes com­men­cèrent à se mou­voir — non, pas se mou­voir, res­pi­rer, elles res­pi­raient, la Vierge res­pi­rait, le Christ res­pi­rait d’un souffle mort, et la lumière crue deve­nait une lumière vivante, et les cou­leurs chan­taient, oui, c’é­tait le mot, elles chan­taient, pas un chant audible mais un chant qu’il per­ce­vait avec ses yeux, une vibra­tion qui entrait par les pupilles et des­cen­dait dans la gorge et dans la poi­trine et dans le ventre.

Il sen­tit ses genoux fléchir.

Non. Pas ici. Pas maintenant.

Il se retint à la balus­trade de la cha­pelle. Ses mains étaient moites. Son cœur bat­tait trop vite, trop fort, il l’en­ten­dait dans ses oreilles comme un tam­bour, et la sueur cou­lait le long de ses tempes, et les vieilles femmes au fond de l’é­glise priaient sans lever les yeux, et le chat dor­mait sur le prie-Dieu, et per­sonne ne voyait rien, per­sonne ne savait que quelque chose venait de se bri­ser en lui, quelque chose de très ancien, de très dur, un mur inté­rieur dont il igno­rait l’exis­tence et qui venait de se fis­su­rer sous la pres­sion insup­por­table du rose de Pontormo.

Il sor­tit de l’é­glise en titubant.

L’air du dehors le frap­pa comme une gifle — chaud, bruyant, plein de moteurs et de voix. Il s’a­dos­sa au mur et fer­ma les yeux. Res­pi­rer. Juste res­pi­rer. Ce n’est rien. C’est un malaise. C’est la cha­leur, la fatigue, le manque de som­meil. Ce n’est pas le tableau. Les tableaux ne font pas ça. Les tableaux res­tent dans leurs cadres. Les tableaux ne tra­versent pas les yeux pour des­cendre dans le corps. Ce n’est pas —

Mais il savait. Il savait exac­te­ment ce que c’é­tait. Il avait lu Sten­dhal. Il avait lu le pas­sage du livre que Mrs. Bla­ck­wood lui avait envoyé. « J’a­vais un bat­te­ment de cœur, la vie était épui­sée chez moi, je mar­chais avec la crainte de tomber. »

Il mar­cha jus­qu’au Ponte Vec­chio et s’ac­cou­da au para­pet, au milieu des tou­ristes et des orfèvres, le souffle court, les mains trem­blantes, et il regar­da l’Ar­no cou­ler en des­sous, lent et vert, et il pen­sa : c’est exac­te­ment ce que Wyn­ters ne devait jamais res­sen­tir. C’est exac­te­ment ce que j’é­cri­vais contre. Et c’est moi. C’est moi qui tombe.

*

Il ren­tra au Grand Hotel en fin de mati­née. Mar­co le vit tra­ver­ser le hall et quelque chose dans sa démarche — un pas trop lent, une épaule plus basse que l’autre, cette manière de ne pas regar­der devant soi — fit fron­cer les sour­cils du barman.

— Signore Armand. Un caffè ?

— Un whisky.

Mar­co haus­sa un sour­cil mais ne dit rien. Il ser­vit un Laga­vu­lin avec la même pré­ci­sion hor­lo­gère que ses espres­sos et le posa devant Léonce sans commentaire.

— Mar­co, dit Léonce après la pre­mière gor­gée, est-ce qu’il arrive que des clients… soient malades ici ? Je veux dire — pas phy­si­que­ment malades. Autrement.

Mar­co essuya un verre avec une len­teur délibérée.

— Firenze è una malat­tia, Signore. Flo­rence est une mala­die. Les doc­teurs de l’hô­pi­tal San­ta Maria Nuo­va ont un nom pour ça. Il Sin­drome di Sten­dhal. Des tou­ristes qui s’é­va­nouissent aux Offices, qui pleurent devant un Giot­to, qui ont des crises de panique dans le Duo­mo. L’hô­pi­tal en reçoit dix, quinze par an. Tou­jours les mêmes pro­fils — des gens sen­sibles, culti­vés, qui arrivent avec trop d’at­tentes et pas assez de défenses. Flo­rence entre en eux et ils ne savent pas com­ment la faire sortir.

Il ran­gea le verre et en prit un autre.

— Quand j’ai com­men­cé ici, il y a vingt-trois ans, il y avait une femme japo­naise au troi­sième étage. Une pro­fes­seure de lit­té­ra­ture, je crois. Elle venait pour un congrès sur Dante. Le deuxième jour, elle est allée voir le Para­dis du Bap­tis­tère — la mosaïque du pla­fond, le Christ doré, énorme — et elle est res­tée quatre heures debout à le regar­der sans bou­ger. Quatre heures. Le gar­dien a fini par appe­ler une ambu­lance. Elle ne par­lait plus. Elle sou­riait, c’est tout. Un sou­rire très doux, très calme, comme quel­qu’un qui a vu quelque chose que les autres ne voient pas. Les méde­cins ont dit que c’é­tait le syn­drome. Elle est res­tée trois jours à l’hô­pi­tal et elle est repar­tie au Japon. Elle n’a jamais ter­mi­né son congrès.

Mar­co posa ses deux mains à plat sur le comp­toir et regar­da Léonce droit dans les yeux.

— Signore, vous avez vu quelque chose ce matin qui vous a fait mal.

Ce n’é­tait pas une question.

— Pon­tor­mo, dit Léonce.

— Ah, fit Mar­co. La Depo­si­zione. Oui. Pon­tor­mo fait ça aux gens. C’est le plus dan­ge­reux de tous. Pire que Michel-Ange, pire que Bot­ti­cel­li. Parce que les autres sont magni­fiques mais ils sont dans le monde. Pon­tor­mo n’est pas dans le monde. Pon­tor­mo est ailleurs. Et quand on regarde un tableau qui est ailleurs, on risque d’al­ler ailleurs aussi.

*

Les jours qui sui­virent furent étranges.

Léonce conti­nuait d’é­crire — ou de ten­ter d’é­crire. Mais Wyn­ters lui échap­pait. Le per­son­nage qu’il avait créé froid et maî­tri­sé com­men­çait à se fis­su­rer sous ses doigts, comme un masque qu’on porte trop long­temps et qui se cra­quelle avec la cha­leur du visage. Des phrases incon­grues appa­rais­saient dans le manus­crit — des phrases que Léonce n’a­vait pas pré­vues et qui venaient d’un endroit de lui-même qu’il ne contrô­lait pas. « Wyn­ters s’ar­rête devant le Cara­vage et son cœur — non. Non. Wyn­ters ne s’ar­rête devant rien. » Il ratu­rait, cor­ri­geait, repre­nait. Mais les fis­sures reve­naient, tou­jours au même endroit, comme l’eau qui trouve son che­min dans un mur, tou­jours par la même lézarde, avec une patience minérale.

La nuit, il dor­mait mal. Des rêves de tableaux vivants, de cou­loirs infi­nis, de visages peints qui ouvraient les yeux. Il se réveillait avec la sen­sa­tion d’a­voir été regar­dé pen­dant son som­meil — non pas par quel­qu’un dans la chambre, mais par quelque chose de plus vaste, de plus ancien, comme si Flo­rence tout entière le regar­dait dor­mir à tra­vers les murs du Grand Hotel, à tra­vers les murs de cinq siècles.

Les voix de l’hô­tel pre­naient une qua­li­té dif­fé­rente. Les conver­sa­tions qu’il sai­sis­sait au bar, au res­tau­rant, dans le hall, deve­naient plus étranges, plus char­gées de sens — ou c’é­tait lui qui pro­je­tait du sens là où il n’y en avait pas, il ne savait plus.

Un matin, dans l’as­cen­seur, un homme d’af­faires ita­lien par­lait au téléphone :

— Il pro­ble­ma è la luce. La luce cam­bia tut­to. Se cam­bia la luce, cam­bia il valore.

Le pro­blème c’est la lumière. La lumière change tout. Si la lumière change, la valeur change.

Il par­lait d’im­mo­bi­lier, pro­ba­ble­ment. Ou de vin. Ou de n’im­porte quoi. Mais Léonce enten­dit autre chose. Il enten­dit une véri­té sur l’art, sur la per­cep­tion, sur la fra­gi­li­té de tout — la lumière change tout, et la valeur n’est que de la lumière — et il dut s’ap­puyer à la paroi de l’as­cen­seur, la cage dorée qui mon­tait en grin­çant, et il sen­tit à nou­veau ce ver­tige, cette pres­sion dans la poi­trine, et il se dit : je suis en train de deve­nir fou. Je suis en train de voir des signes par­tout. C’est le début de quelque chose et je ne sais pas de quoi.

Un soir, au res­tau­rant, les Amé­ri­cains par­laient d’un tableau volé.

— The Nazis took it in ’44, disait Howard. It was in the Uffi­zi vault. A small Cra­nach. Venus with a Veil. They ship­ped it to Ger­ma­ny and it vani­shed. Some say it’s in a salt mine in Aus­tria. Some say it bur­ned. Some say it’s in a pri­vate col­lec­tion in Bue­nos Aires, behind a false wall, and some­bo­dy looks at it eve­ry night, alone.

— That’s the sad­dest thing I’ve ever heard, disait Patri­cia. A pain­ting that only one per­son can see.

— Or the most beau­ti­ful, disait Howard. Art was never meant for eve­ryone. Art was meant for the one who understands.

Léonce écou­tait et chaque phrase creu­sait un sillon en lui, labou­rait quelque chose, retour­nait une terre qu’il n’a­vait jamais retour­née. Un tableau que per­sonne ne voit. Un tableau qui existe pour un seul regard. L’art comme soli­tude abso­lue. Et il pen­sa à Wyn­ters, son per­son­nage qui ne voyait rien, et il se deman­da si Wyn­ters n’é­tait pas ce tableau caché — une œuvre invi­sible, qui n’exis­tait pour per­sonne, qui était enfer­mée der­rière un faux mur dans un pays loin­tain, et que lui, Léonce, regar­dait seul chaque nuit dans sa chambre du Grand Hotel, seul avec un fan­tôme, seul avec un miroir.

Mrs. Bla­ck­wood, qu’il n’a­vait pas revue depuis l’en­voi du Sten­dhal, réap­pa­rut un soir dans le hall. Elle por­tait la même robe noire, le même col­lier de perles, mais quelque chose avait chan­gé dans son visage — un pli d’in­quié­tude autour des yeux, ou de curio­si­té, ou de recon­nais­sance, comme si elle déchif­frait en Léonce un texte qu’elle avait déjà lu.

— Vous avez été à San­ta Feli­ci­ta, dit-elle.

— Com­ment le savez-vous ?

— Vous mar­chez dif­fé­rem­ment. Avant, vous mar­chiez comme quel­qu’un qui sait où il va. Main­te­nant, vous mar­chez comme quel­qu’un qui revient de quelque part.

Elle lui prit le bras — un geste inat­ten­du, d’une inti­mi­té sou­daine qui contre­di­sait toute sa réserve anglaise — et l’en­traî­na vers le jar­din inté­rieur. Ils s’as­sirent sous un magno­lia. Le soir tom­bait. Les cyprès se décou­paient en noir sur un ciel d’un vio­let pro­fond. Une fon­taine gar­gouillait quelque part, un bruit d’eau dis­cret, conti­nu, qui sem­blait dire quelque chose en une langue inconnue.

— Je vais vous racon­ter une his­toire, dit-elle. Quand je suis arri­vée à Flo­rence, il y a onze ans, je venais d’en­ter­rer mon mari. Robert. Un homme mer­veilleux et impos­sible, comme tous les hommes mer­veilleux. J’é­tais venue pour une semaine. Pour me chan­ger les idées, comme on dit. Quelle expres­sion absurde — comme si les idées étaient des draps qu’on met à sécher. Je suis allée à l’A­ca­dé­mie voir le David de Michel-Ange, et en entrant dans la salle, en le voyant au fond du cou­loir, immense, blanc, nu, par­fait — j’ai com­pris que je n’a­vais jamais regar­dé Robert de cette façon. Avec cette atten­tion. Cette inten­si­té. Cette… nudi­té du regard. J’a­vais vécu trente-sept ans avec un homme sans jamais le voir vrai­ment, et il a fal­lu qu’il meure et qu’une sta­tue de marbre me regarde pour que je com­prenne ce que j’a­vais perdu.

Elle ajus­ta son col­lier de perles d’un geste machinal.

— Je ne suis jamais repar­tie. Non pas que Flo­rence m’ait rete­nue — c’est que l’An­gle­terre m’a­vait expul­sée. On ne revient pas d’une vision. On ne revient pas de la nudi­té. C’est irréversible.

Léonce ne dit rien. Il regar­dait le jar­din s’as­som­brir autour d’eux, le magno­lia dont les fleurs blanches pre­naient dans le cré­pus­cule un éclat phos­pho­res­cent, la fon­taine invi­sible, et il sen­tit, avec une cer­ti­tude qui ne devait rien à la rai­son, que Mrs. Bla­ck­wood n’é­tait pas une femme qu’il avait ren­con­trée par hasard dans un hôtel. Elle était un signe. Comme le Pon­tor­mo. Comme la lumière sur la Piaz­za San­to Spi­ri­to. Comme la phrase de l’homme dans l’as­cen­seur. Flo­rence lui envoyait des émis­saires, et cha­cun por­tait le même mes­sage, et le mes­sage était : cède.

— Mrs. Bla­ck­wood, dit-il d’une voix qu’il ne recon­nut pas lui-même — une voix plus basse, plus fra­gile, une voix d’en­fant presque. Je crois que quelque chose m’arrive.

— Je sais, dit-elle. Et c’est une très bonne chose. Les pires vies sont celles où rien n’arrive.

*

Cette nuit-là, il ouvrit son cahier et ten­ta d’é­crire le cha­pitre où Wyn­ters visite le Palaz­zo Vec­chio. Mais au lieu de Wyn­ters, c’est lui qui appa­rais­sait sur la page — lui, Léonce, trente ans, sty­lo de Mathilde à la main, assis dans une chambre d’hô­tel à Flo­rence, en train d’é­crire sur un homme qui n’exis­tait pas pour évi­ter de res­sen­tir ce qu’il res­sen­tait, et ce qu’il res­sen­tait, c’é­tait — quoi ? De la peur. De la beau­té. De la peur de la beau­té. De la beau­té de la peur. Les mots se retour­naient, se contre­di­saient, s’a­va­laient eux-mêmes, et le cahier se rem­plis­sait d’un texte qui n’é­tait ni le roman de Wyn­ters ni le jour­nal de Léonce mais quelque chose d’in­ter­mé­diaire, un ter­ri­toire innom­mé, une zone grise entre la fic­tion et la confes­sion où les deux voix se mêlaient et où l’on ne savait plus qui écri­vait qui — si c’é­tait Léonce qui écri­vait Wyn­ters ou Wyn­ters qui écri­vait Léonce.

À trois heures du matin, il posa le sty­lo. Ses doigts étaient tachés d’encre — de l’encre bleue, comme les doigts de Filip­po étaient tachés de pig­ments — et il regar­da ses mains et il vit les mains du res­tau­ra­teur, ces mains qui tou­chaient les siècles, et il com­prit que l’encre et les pig­ments étaient la même chose, que l’é­cri­ture et la pein­ture étaient la même ten­ta­tive, la même folie — tou­cher ce qui ne se touche pas, fixer ce qui s’é­coule, rete­nir la beau­té avant qu’elle ne disparaisse.

Il alla à la fenêtre. Flo­rence dor­mait. Le dôme de Bru­nel­les­chi flot­tait dans le noir comme tou­jours, mais cette nuit-là il ne flot­tait pas — il pesait. Il pesait de tout le poids de cinq siècles, de toutes les mains qui l’a­vaient bâti, de toutes les vies qu’il avait abri­tées, de toute la beau­té accu­mu­lée dans cette ville qui ne ces­sait jamais, jamais, de pro­duire de la beau­té, comme un cœur qui ne cesse pas de battre, même la nuit, même quand per­sonne ne l’écoute.

Et Léonce sen­tit, pour la pre­mière fois avec une clar­té abso­lue, qu’il ne pour­rait pas finir ce roman. Que Wyn­ters était mort. Que le per­son­nage froid qu’il avait inven­té pour se pro­té­ger de Flo­rence était deve­nu inutile, parce que Flo­rence avait trou­vé un autre che­min — pas par les yeux de Wyn­ters, mais par les siens, direc­te­ment, sans filtre, sans cadre, sans la dis­tance sal­va­trice de la fiction.

Il ne savait pas encore ce que cela signi­fiait. Il ne savait pas que le pire était à venir. Il savait seule­ment que la méthode était morte, que le cahier men­tait, et que demain il se réveille­rait dans une ville qui n’a­vait plus de murs entre elle et lui.

Il lais­sa la fenêtre ouverte. L’air de Flo­rence entra dans la chambre — tiède, par­fu­mé, char­gé de siècles — et il s’en­dor­mit tout habillé sur le lit, le cahier ouvert à côté de lui, les pages cou­vertes d’une écri­ture qu’il ne recon­naî­trait plus le lendemain.

PAR­TIE IV

Il ne sut jamais exac­te­ment quand il bas­cu­la. C’est le propre de la chute — on ne la sent pas au moment où elle com­mence, on ne la sent qu’au moment où le sol n’est plus là, et alors il est trop tard, et alors on tombe, et la seule chose qu’on peut faire c’est tom­ber, et regar­der le monde défi­ler autour de soi avec cette len­teur hal­lu­ci­née des choses qu’on ne peut plus arrêter.

Le dixième jour, peut-être. Ou le onzième. Les jours avaient ces­sé de se comp­ter nor­ma­le­ment. Ils ne se suc­cé­daient plus — ils se super­po­saient, comme des feuilles de papier calque empi­lées, et à tra­vers cha­cun on voyait les traces du pré­cé­dent, et du pré­cé­dent encore, et l’en­semble for­mait un des­sin que Léonce ne par­ve­nait pas à déchif­frer mais qui, il en était cer­tain, vou­lait dire quelque chose.

Le matin, il sor­tait du Grand Hotel et Flo­rence n’é­tait plus la même ville.

Non — Flo­rence était exac­te­ment la même ville. C’est lui qui n’é­tait plus le même homme. La dis­tinc­tion est essen­tielle et Léonce la per­dait, et c’é­tait pré­ci­sé­ment dans cette perte que rési­dait la mala­die — ne plus savoir si c’est le monde qui a chan­gé ou soi, ne plus savoir où finit le regard et où com­mence la chose regar­dée, ne plus savoir si la beau­té est dans le tableau ou dans l’œil, si la dou­leur est dans le Christ de Pon­tor­mo ou dans la poi­trine de celui qui le regarde.

*

Le onzième jour — appe­lons-le le onzième, même si Léonce n’au­rait pas pu le confir­mer — il retour­na aux Offices.

Il n’a­vait pas vou­lu y retour­ner. Il avait pré­vu de res­ter dans sa chambre, d’é­crire, de reprendre le contrôle. Mais en des­cen­dant prendre le petit déjeu­ner, il avait croi­sé dans le hall du Grand Hotel un groupe de tou­ristes anglais qu’un guide menait vers la sor­tie, et le guide disait — en anglais, d’une voix nasale et méca­nique, la voix de quel­qu’un qui récite pour la mil­lième fois un texte appris par cœur — « This mor­ning we will visit the Uffi­zi Gal­le­ry, which houses one of the finest col­lec­tions of Renais­sance art in the world » — et ces mots, « one of the finest col­lec­tions of Renais­sance art in the world », pro­non­cés avec cette pla­ti­tude de bro­chure tou­ris­tique, cette obs­cé­ni­té du résu­mé, cette façon de réduire cinq siècles de génie à une phrase d’a­gence de voyage, avaient pro­duit en Léonce une réac­tion phy­sique — une nau­sée, brève mais vio­lente, comme si son corps refu­sait désor­mais qu’on traite l’art avec désinvolture.

Et il s’é­tait dit : j’y retourne. J’y retourne et cette fois je ne prends pas de notes. Pas de cahier. Pas de Wyn­ters. J’y vais seul, nu, sans filtre.

Il entra aux Offices à neuf heures. Le musée était encore calme — quelques gar­diens som­no­lents, des salles presque vides, cette odeur par­ti­cu­lière des vieux musées qui est un mélange de cire, de pous­sière et de temps. Il tra­ver­sa les pre­mières salles sans s’ar­rê­ter. Les Pri­mi­tifs, les fonds d’or, les Vierges hié­ra­tiques — il les avait déjà vus, clas­sés, éti­que­tés. Il mon­ta. Les salles du Quat­tro­cen­to. Filip­po Lip­pi, Pao­lo Uccel­lo, Pie­ro del­la Francesca.

Et puis. La salle de Botticelli.

Il y avait la Nais­sance de Vénus, qu’il avait regar­dée huit jours plus tôt avec les yeux de Wyn­ters et qu’il avait trou­vée — que Wyn­ters avait trou­vée — usée par les repro­duc­tions, banale à force d’être célèbre. Mais ce matin-là, Léonce ne regar­da pas Vénus. Il regar­da l’autre tableau. Celui d’à côté. Celui que les tou­ristes regardent moins parce qu’il est plus grand, plus com­plexe, plus difficile.

Le Prin­temps.

Il s’as­sit sur la ban­quette au centre de la salle et il regarda.

C’est un jar­din. Un jar­din sombre, touf­fu, un sous-bois de lau­riers et d’o­ran­gers aux fruits d’or, et dans ce jar­din des figures dansent, marchent, flottent — les trois Grâces entre­la­cées, Mer­cure qui lève le bras vers les nuages, Flore qui avance en semant des fleurs, Zéphyr qui sai­sit la nymphe Chlo­ris et de la bouche de Chlo­ris sortent des roses, et au centre Vénus, pas la Vénus nue de l’autre tableau mais une Vénus habillée, grave, qui regarde le spec­ta­teur avec une séré­ni­té ter­ri­fiante, la main droite levée dans un geste de béné­dic­tion ou d’a­ver­tis­se­ment — on ne sait pas, on ne sau­ra jamais, et c’est cette ambi­guï­té qui fait du tableau un gouffre.

Léonce regar­da le Prin­temps et le Prin­temps le regarda.

Et quelque chose se pro­dui­sit qu’il ne pour­rait jamais décrire exac­te­ment, parce que les mots sont faits pour le monde des choses solides et ce qui se pro­dui­sit n’é­tait pas solide, ce n’é­tait pas du monde des choses — c’é­tait de l’autre côté. Le jar­din du tableau s’ou­vrit. Non pas phy­si­que­ment — les pig­ments res­tèrent sur le bois, le cadre ne bou­gea pas — mais quelque chose dans l’es­pace entre le tableau et ses yeux se modi­fia, une mem­brane invi­sible se déchi­ra, et il fut dedans. Il fut dans le jar­din. Il sen­tit l’o­deur des oran­gers — une odeur si forte, si réelle, qu’il tour­na la tête pour véri­fier qu’il n’y avait pas un oran­ger dans la salle — et il enten­dit le vent dans les lau­riers, et il vit les pieds nus des Grâces fou­ler l’herbe, et les roses tom­baient de la bouche de Chlo­ris sur le sol du musée, il les voyait tom­ber, des pétales roses qui se posaient sur le par­quet ciré, et il savait que c’é­tait impos­sible, il savait qu’il hal­lu­ci­nait, et cette connais­sance ne chan­geait rien, parce que la beau­té n’a pas besoin de la per­mis­sion de la rai­son pour exister.

Com­bien de temps res­ta-t-il assis là ? Il ne sut jamais. Un gar­dien le tou­cha à l’é­paule. « Signore, sta bene ? » Il cli­gna des yeux. Le jar­din se refer­ma. Les roses dis­pa­rurent. Il était assis sur une ban­quette dans un musée et un homme en uni­forme le regar­dait avec inquiétude.

— Si, dit-il. Si, sto bene.

Il n’al­lait pas bien du tout.

*

Il sor­tit des Offices et mar­cha. Mar­cher était la seule chose qui le main­te­nait dans le réel — le contact des pieds sur les pavés, le bruit de ses semelles, la pesan­teur de son corps qui le rat­ta­chait à la terre. Parce que la terre n’al­lait plus de soi. Depuis le Prin­temps de Bot­ti­cel­li, depuis le jar­din ouvert, la terre n’é­tait plus un sol, c’é­tait une hypo­thèse, et Léonce mar­chait sur une hypo­thèse en ser­rant les poings dans ses poches pour ne pas flot­ter, pour ne pas s’é­le­ver, pour res­ter là, en bas, par­mi les vivants.

Il tra­ver­sa la Piaz­za del­la Signo­ria. Le Palaz­zo Vec­chio, mas­sif, cré­ne­lé, sa tour qui per­çait le ciel comme un doigt de pierre. Le Nep­tune de la fon­taine, sa blan­cheur obs­cène au milieu des bronzes. La Log­gia dei Lan­zi avec ses sculp­tures vio­lentes — le Per­sée de Cel­li­ni bran­dis­sant la tête de Méduse, l’En­lè­ve­ment des Sabines de Giam­bo­lo­gna, ces corps tor­dus dans un élan impos­sible. Et les copies — le David de Michel-Ange, copie, le Mar­zoc­co de Dona­tel­lo, copie — toute cette place était un théâtre de copies et d’o­ri­gi­naux mêlés, et qui pou­vait encore dire la dif­fé­rence, et est-ce que la dif­fé­rence impor­tait, et est-ce qu’un homme qui hal­lu­cine des roses tom­bant d’un tableau est plus fou qu’un homme qui passe devant un faux David en croyant voir le vrai ?

Il s’as­sit à la ter­rasse d’un café. Com­man­da un espres­so. Ses mains trem­blaient tel­le­ment qu’il ren­ver­sa la moi­tié de la tasse dans la sou­coupe. La ser­veuse — une jeune femme brune aux yeux très noirs, un tablier blanc, un sou­rire rapide — essuya sans com­men­taire et lui en appor­ta un autre. Et dans ce geste simple — essuyer, rem­pla­cer, sou­rire — il y eut une grâce qui le bou­le­ver­sa, une beau­té quo­ti­dienne, invi­sible, une beau­té qui n’é­tait dans aucun musée et qui était peut-être la seule beau­té sup­por­table, la seule qui ne tuait pas.

Il but le deuxième espres­so. Ses mains trem­blaient toujours.

À la table d’à côté, deux femmes ita­liennes d’une cin­quan­taine d’an­nées fumaient en par­lant très vite. Il ne com­pre­nait pas tout mais il sai­sis­sait des frag­ments — « il matri­mo­nio di Clau­dia », « un disas­tro », « i fio­ri era­no orri­bi­li » — le mariage de Clau­dia, un désastre, les fleurs étaient hor­ribles — et cette conver­sa­tion banale, cette catas­trophe flo­rale, ces pré­oc­cu­pa­tions si mer­veilleu­se­ment tri­viales le ras­su­rèrent un ins­tant, comme une main posée sur l’é­paule, comme quel­qu’un qui dirait : le monde est encore là, le monde est fait de mariages ratés et de fleurs moches et de café ren­ver­sé, le monde n’est pas que des tableaux qui s’ouvrent et des jar­dins qui vous avalent.

Mais la main se reti­ra. Et le ver­tige revint.

*

Les jours sui­vants — le dou­zième, le trei­zième — furent un brouillard.

Léonce mar­chait dans Flo­rence sans plan, sans méthode, sans cahier. Il entrait dans les églises au hasard et chaque église était un piège, chaque cha­pelle conte­nait quelque chose qui le frap­pait au ventre — une Annon­cia­tion de Fra Ange­li­co à San Mar­co où l’ange et la Vierge étaient si proches qu’on sen­tait le souffle de l’un sur le visage de l’autre, un Cru­ci­fix de Giot­to à San­ta Maria Novel­la dont les yeux mi-clos le sui­virent d’un bout à l’autre de la nef, un frag­ment de fresque ano­nyme dans une église qu’il ne retrou­ve­rait jamais, un simple visage de femme peint à même le mur, à demi effa­cé par le temps, et ce visage res­sem­blait à Mathilde — non, il ne res­sem­blait pas à Mathilde, il n’a­vait rien de Mathilde, c’est lui qui pro­je­tait Mathilde sur tout, Mathilde sur les fresques, Mathilde sur les pierres, Mathilde sur l’Ar­no — et il com­prit que le syn­drome de Sten­dhal et le deuil amou­reux étaient la même chose, la même brèche, le même effon­dre­ment des défenses, et que Flo­rence ne l’a­vait pas bri­sé — Flo­rence avait sim­ple­ment trou­vé la fis­sure que Mathilde avait ouverte et s’y était engouffrée.

Au Grand Hotel, le per­son­nel com­men­çait à mur­mu­rer. Mar­co l’a­vait noté le pre­mier — les retours de plus en plus tar­difs, les repas sau­tés, les yeux cer­nés, cette façon de tra­ver­ser le hall comme un fan­tôme, de ne pas répondre quand on lui par­lait, de res­ter debout dans le jar­din à regar­der le magno­lia pen­dant des minutes entières sans bou­ger. Le concierge en avait par­lé au direc­teur. Le direc­teur avait haus­sé les épaules — « C’est un Fran­çais, ils sont tous comme ça » — mais Mar­co n’é­tait pas d’ac­cord. Mar­co avait vu la pro­fes­seure japo­naise, vingt ans plus tôt. Mar­co connais­sait les signes.

Un soir, Filip­po le res­tau­ra­teur vint s’as­seoir à côté de lui au bar. Léonce était là depuis une heure, devant un verre d’a­ma­ro qu’il n’a­vait pas tou­ché, les yeux fixés sur une pho­to­gra­phie au mur — un por­trait en noir et blanc d’un homme qu’il ne connais­sait pas, un client des années cin­quante pro­ba­ble­ment, un visage mince, des yeux graves, une ciga­rette entre les doigts.

— Léonce, dit Filip­po doucement.

Il ne répon­dit pas.

— Léonce, répé­ta le res­tau­ra­teur en posant sa main — cette main tachée de bleu de cobalt, de jaune de Naples, de six cents ans de pig­ments — sur le bras du jeune homme.

Léonce tour­na len­te­ment la tête. Ses yeux étaient vitreux, dila­tés, comme ceux d’un homme qui regarde quelque chose de très lointain.

— Filip­po, dit-il. Savez-vous pour­quoi Pon­tor­mo n’a pas peint de sol dans la Déposition ?

— Parce que la dou­leur n’a pas de sol, dit Filip­po. Parce que quand on perd quel­qu’un, on flotte. On ne touche plus rien.

— C’est exac­te­ment ça, dit Léonce avec un sou­rire qui n’en était pas un — un ric­tus, une gri­mace de com­pré­hen­sion trop vive, trop aiguë. On flotte. Filip­po, je flotte. Depuis San­ta Feli­ci­ta, je flotte. Je marche dans Flo­rence et mes pieds ne touchent plus les pavés. Les tableaux sortent de leurs cadres. Les fresques res­pirent. J’ai vu des roses tom­ber du Prin­temps de Bot­ti­cel­li sur le par­quet des Offices. Des pétales roses, sur le par­quet. Je les ai vus.

Filip­po ne dit rien pen­dant un long moment. Il tenait tou­jours le bras de Léonce. Puis :

— Quand j’ai com­men­cé à res­tau­rer, j’a­vais vingt-quatre ans. On m’a confié une Madone de Giot­to, très abî­mée. Je devais net­toyer un mil­li­mètre de sur­face par jour. Un mil­li­mètre. Et au bout de trois mois, j’ai com­men­cé à rêver de la Madone. À rêver que je la tou­chais et qu’elle me tou­chait. Que ses doigts peints se posaient sur mes doigts vivants. Que la pein­ture et la chair ne fai­saient plus qu’un. Mon maître m’a dit : « Filip­po, quand l’œuvre com­mence à te tou­cher en retour, il faut t’é­loi­gner. Sinon tu te perds dedans. Tu deviens l’œuvre. Et l’œuvre n’a pas besoin de toi — c’est toi qui as besoin d’elle. »

Il ser­ra le bras de Léonce.

— Il faut vous éloigner.

— Je ne peux pas, dit Léonce. C’est trop beau.

Et c’é­tait dit avec une telle sim­pli­ci­té, une telle nudi­té — comme un enfant qui dit « j’ai peur » ou « j’ai faim » — que Filip­po sen­tit sa gorge se nouer et ne répon­dit rien, parce qu’il n’y avait rien à répondre à un homme qui se noyait dans la beau­té, rien d’autre que lui tendre la main et espé­rer qu’il la saisisse.

*

La nuit du trei­zième jour.

Léonce ne dor­mit pas. Il res­ta assis au bureau Empire, le cahier ouvert devant lui, et il écri­vit. Mais ce qu’il écri­vait n’a­vait plus rien à voir avec Wyn­ters. Wyn­ters avait dis­pa­ru, fon­du, éva­po­ré — il n’en res­tait que le nom, tout en haut de la pre­mière page, comme une épi­taphe. Ce que Léonce écri­vait main­te­nant était un texte sans forme, sans struc­ture, un flux de mots qui cou­lait comme l’Ar­no — lent, trouble, char­riant des débris de pen­sées, des images de tableaux, des frag­ments de conver­sa­tions enten­dues au Grand Hotel, des sou­ve­nirs de Mathilde, des des­crip­tions de lumière, tout mélan­gé, tout confon­du, un mag­ma ver­bal où la fic­tion et le réel avaient ces­sé de se distinguer.

Il écri­vait : « Le rose de Pon­tor­mo est la cou­leur de la dou­leur quand la dou­leur dépasse la dou­leur et devient autre chose, une extase, une lévi­ta­tion, et le bleu de Fra Ange­li­co est le bleu de l’im­pos­sible, le bleu de ce qu’on ne peut pas atteindre, le bleu du ciel vu depuis l’in­té­rieur d’une cel­lule de moine, et le vert de l’Ar­no est le vert de l’ou­bli, le vert de ce qui emporte et ne rend pas, et Mathilde avait les yeux verts, je ne l’a­vais jamais remar­qué, je ne l’a­vais jamais vue, elle avait rai­son, je ne voyais rien, je ne voyais que les tableaux, je ne voyais que le cadre et jamais ce qu’il conte­nait, et main­te­nant les cadres explosent, et tout se déverse, et je suis dans le jar­din de Bot­ti­cel­li, et les roses tombent, et Chlo­ris ouvre la bouche et c’est la voix de Mathilde qui en sort, et elle dit : tu ne me vois pas, Léonce, tu ne m’as jamais vue — »

Il s’ar­rê­ta. Sa main trem­blait trop pour conti­nuer. L’encre du sty­lo avait bavé, tra­çant sur la page des traî­nées bleues qui res­sem­blaient à des veines, à des rivières, à des cra­que­lures sur une fresque ancienne. Il regar­da ce qu’il avait écrit et ne le recon­nut pas. Ce n’é­tait pas de la lit­té­ra­ture. Ce n’é­tait pas un roman. C’é­tait quelque chose d’autre — un cri, peut-être, ou une prière, ou un aveu — quelque chose qui n’a­vait pas de nom parce que les noms sont des cadres et que les cadres venaient d’exploser.

Il se leva et alla à la fenêtre.

Flo­rence, en bas, dans le noir. Mais cette nuit-là, Flo­rence n’é­tait pas endor­mie. Ou plu­tôt — Flo­rence dor­mait, mais Léonce enten­dait son rêve. Il enten­dait le rêve de la ville — le mur­mure des pierres, le souffle des sta­tues, le bruis­se­ment des toiles dans les musées fer­més, le grin­ce­ment des cadres sur les murs des églises, et sous tout cela, comme une basse conti­nue, le gron­de­ment sourd de l’Ar­no qui rou­lait ses eaux vertes dans le noir, empor­tant vers la mer tout ce que Flo­rence avait pro­duit et per­du, les pein­tures noyées, les manus­crits englou­tis, les vies oubliées, et les pages que Léonce n’a­vait pas encore jetées mais qu’il jet­te­rait, il le savait main­te­nant, il le savait avec la cer­ti­tude des som­nam­bules qui marchent vers le vide en souriant.

*

Le qua­tor­zième jour. Ou le quin­zième. Ça n’a­vait plus d’importance.

Léonce se réveilla tard — onze heures pas­sées. La chambre 307 était bai­gnée d’une lumière crue qui bles­sait les yeux. Il avait dor­mi tout habillé, les chaus­sures aux pieds, le cahier ouvert sur la poi­trine comme un livre de prières. Il se leva avec dif­fi­cul­té. Ses jambes étaient faibles, son corps lui sem­blait étran­ger — trop lourd et trop léger à la fois, comme s’il était fait de deux matières contra­dic­toires, de chair et de lumière, et qu’elles ne par­ve­naient plus à cohabiter.

Il ne prit pas de petit déjeu­ner. Il des­cen­dit direc­te­ment dans le hall et sortit.

Flo­rence, à midi, en mai. La cha­leur était écra­sante. Les rues trem­blaient dans la brume de cha­leur, les façades ondu­laient comme des mirages, et la lumière — cette lumière tos­cane qu’il avait trou­vée belle le pre­mier jour — était deve­nue un excès, une vio­lence, un pro­jec­teur bra­qué sur la ville qui ne lais­sait aucune ombre, aucun refuge, qui mon­trait tout avec une bru­ta­li­té insou­te­nable. Les tou­ristes mar­chaient en shorts et en cas­quettes, glaces à la main, appa­reils pho­to autour du cou, et leur nor­ma­li­té ter­ri­fiait Léonce — com­ment pou­vaient-ils être si calmes, si indif­fé­rents, com­ment pou­vaient-ils pas­ser devant le Bap­tis­tère sans défaillir, com­ment pou­vaient-ils man­ger des glaces à la pis­tache à trois mètres des portes de Ghi­ber­ti, ces portes que Michel-Ange avait appe­lées les Portes du Para­dis, com­ment pou­vaient-ils être si près du Para­dis et ne rien sentir ?

Il mar­cha jus­qu’au Duo­mo. La cathé­drale était une mon­tagne de marbre blanc, vert et rose, une pâtis­se­rie géante, un délire géo­mé­trique qui ne finis­sait jamais. Il leva les yeux vers le dôme de Bru­nel­les­chi — ce dôme qu’il voyait chaque nuit depuis sa fenêtre, ce dôme fami­lier, ras­su­rant — et pour la pre­mière fois il sen­tit son poids. Qua­rante-cinq mille tonnes de pierre et de brique sus­pen­dues dans le vide, rete­nues par rien d’autre que le génie d’un homme qui avait eu l’au­dace de croire que la matière pou­vait défier la gra­vi­té. Et cette audace — cette folie, cet acte de foi insen­sé — lui appa­rut sou­dain comme la méta­phore de tout ce qu’il vivait : on peut bâtir quelque chose d’im­mense et de beau dans le vide, mais il faut accep­ter que ça puisse tomber.

Il entra dans la cathé­drale. La nef immense, la pénombre, les vitraux qui fil­traient une lumière colo­rée — et là-haut, à l’in­té­rieur du dôme, le Juge­ment Der­nier de Vasa­ri et Zuc­ca­ri, cette fresque ver­ti­gi­neuse qui cou­vrait les trois mille six cents mètres car­rés de la cou­pole, un tour­billon de corps nus, d’anges, de démons, le Christ en gloire au som­met et l’En­fer en bas, les dam­nés pré­ci­pi­tés dans les flammes, les élus mon­tant vers la lumière, et tout cela tour­nait, tour­nait au-des­sus de lui comme un mael­ström de cou­leurs et de formes, et Léonce leva la tête et regar­da et le ver­tige le sai­sit — un vrai ver­tige cette fois, phy­sique, bru­tal, le sol bas­cu­la sous ses pieds, les colonnes de la nef se mirent à oscil­ler, le pla­fond des­cen­dit vers lui ou c’est lui qui mon­tait vers le pla­fond, et les corps peints du Juge­ment Der­nier bou­gèrent, les dam­nés tom­bèrent pour de vrai, les anges bat­tirent des ailes, et le Christ au som­met le regar­da — direc­te­ment, per­son­nel­le­ment, sans inter­mé­diaire — et ce regard était le même que celui de la Vierge de Raphaël au Palaz­zo Pit­ti, le même que celui de Vénus au centre du Prin­temps, le même regard depuis le début, depuis le pre­mier jour, le regard de Flo­rence, le regard de la beau­té elle-même qui disait : je te vois, Léonce, je t’ai tou­jours vu, et main­te­nant tu vas tomber.

Il tom­ba.

Pas phy­si­que­ment. Ses jambes tinrent. Il ne s’é­va­nouit pas. Mais quelque chose en lui tom­ba, s’ef­fon­dra, s’é­crou­la comme un bâti­ment miné de l’in­té­rieur dont les fon­da­tions cèdent d’un coup, et il res­ta debout au milieu de la cathé­drale, immo­bile, les yeux levés vers le Juge­ment Der­nier, la bouche entrou­verte, les bras le long du corps, et des larmes cou­laient sur ses joues — pas des larmes de tris­tesse, pas des larmes de joie, des larmes de rien, des larmes sans émo­tion iden­ti­fiable, des larmes qui venaient d’un endroit si pro­fond qu’elles ne por­taient plus le nom de rien, elles étaient juste de l’eau, de l’eau qui sor­tait de lui, comme l’Ar­no sort de ses berges quand il pleut trop, quand il n’y a plus de place, quand la ville ne peut plus contenir.

Un gar­dien s’ap­pro­cha. « Signore ? Signore, sta bene ? »

Léonce bais­sa les yeux. Le Juge­ment Der­nier était immo­bile au-des­sus de lui. Les corps ne bou­geaient pas. Le Christ ne le regar­dait pas. C’é­tait une fresque. Juste une fresque.

— Mi scu­si, dit-il en s’es­suyant les yeux du revers de la main. Mi scusi.

Il sor­tit de la cathé­drale et mar­cha droit devant lui, sans savoir où il allait, sans voir les rues, sans entendre les voix, et il mar­cha long­temps, très long­temps, sous le soleil de mai, et il se retrou­va au bord de l’Ar­no, appuyé au para­pet du Ponte alle Gra­zie, et il regar­da le fleuve cou­ler en des­sous, lent et vert et stag­nant, et il pen­sa : c’est là que ça fini­ra. C’est dans cette eau que tout ira. Mais pas encore. Pas encore.

*

Il ren­tra au Grand Hotel en fin d’a­près-midi. Le hall était désert. Le lustre de Mura­no brillait dans le silence. Mar­co n’é­tait pas au bar. Les fau­teuils de cuir étaient vides. L’hô­tel tout entier sem­blait rete­nir son souffle, comme un théâtre avant le lever de rideau, comme un lieu qui attend quelque chose — mais quoi ?

Il mon­ta à sa chambre. S’as­sit au bureau. Ouvrit le cahier. Les pages des jours pré­cé­dents le regar­daient — cette écri­ture fié­vreuse, désor­don­née, qui ne res­sem­blait pas à la sienne. Il feuille­ta le cahier depuis le début. Les pre­mières notes sur Wyn­ters, propres, car­rées, maî­tri­sées. Puis les fis­sures — les ratures, les ajouts en marge, les phrases qui déviaient. Puis le chaos — le texte de la nuit, le mag­ma, le flux. C’é­tait l’his­toire d’un effon­dre­ment écrit de l’in­té­rieur. Ce n’é­tait pas un roman. C’é­tait un sismographe.

Il refer­ma le cahier.

Sur le bureau, à côté du Sten­dhal de Mrs. Bla­ck­wood, il y avait le sty­lo de Mathilde. Il le prit, le fit tour­ner entre ses doigts. Un sty­lo-plume en laque noire, simple, élé­gant, avec une plume en or. Elle l’a­vait ache­té dans une pape­te­rie de la rue Mer­cière, à Lyon, un same­di de novembre, et elle avait dit en le lui offrant : « Pour que tu écrives des choses vraies. » Il n’a­vait pas com­pris, à l’é­poque. Il avait pris ça pour une gen­tillesse. Mais main­te­nant — dans cette chambre d’hô­tel à Flo­rence, après le Pon­tor­mo et le Bot­ti­cel­li et le Juge­ment Der­nier et les larmes dans la cathé­drale et les roses hal­lu­ci­nées et l’Ar­no qui atten­dait — main­te­nant il com­pre­nait. Des choses vraies. Pas des per­son­nages froids. Pas des écrans de fic­tion. Des choses vraies. Et la chose vraie, c’é­tait ceci : il était un homme de trente ans assis dans une chambre d’hô­tel à Flo­rence, et la beau­té l’a­vait bri­sé, et il ne savait pas com­ment se reconstruire.

Il posa le sty­lo. Il n’a­vait plus la force d’écrire.

*

Ce soir-là, Mrs. Bla­ck­wood le trou­va dans le jar­din. Il était assis sur le banc sous le magno­lia, dans le noir, sans lumière, les mains posées à plat sur ses genoux comme un homme qui attend un verdict.

Elle s’as­sit à côté de lui sans un mot. Le jar­din sen­tait le buis et le jas­min de nuit. La fon­taine gar­gouillait son éter­nelle phrase incom­pré­hen­sible. Au-des­sus d’eux, les étoiles — rares, pâles, noyées par la pol­lu­tion lumi­neuse de la ville — cli­gno­taient faiblement.

— Elea­nor, dit Léonce — et c’é­tait la pre­mière fois qu’il uti­li­sait son pré­nom, et ce simple pas­sage du « Mrs. Bla­ck­wood » au « Elea­nor » était un signe, le signe que quelque chose avait cédé dans le pro­to­cole, dans la dis­tance, dans toutes ces struc­tures invi­sibles qui nous empêchent de tom­ber les uns vers les autres.

— Oui, dit-elle.

— Est-ce que ça s’arrête ?

— Non, dit-elle dou­ce­ment. Ça ne s’ar­rête pas. Mais ça change de forme. La pre­mière vague est la pire. Elle vous sub­merge. Ensuite, vous appre­nez à nager. Ou plu­tôt — vous appre­nez que vous ne savez pas nager, et que c’est nor­mal, et que per­sonne ne sait nager, et que l’eau est plus douce qu’on ne croit.

Elle posa sa main ridée sur la main de Léonce. Ses bagues — trois bagues, deux en or, une en argent avec une tur­quoise — brillèrent dans l’obscurité.

— Mon mari Robert était his­to­rien de l’art. Spé­cia­liste du Quat­tro­cen­to. Il a pas­sé sa vie entière devant des tableaux et il n’a jamais pleu­ré devant un seul. Pas une fois. Et moi qui ne connais­sais rien à l’art, moi qui l’ac­com­pa­gnais par amour, pas par goût — moi j’ai pleu­ré devant le David dix ans après sa mort. C’est injuste, n’est-ce pas ? C’est absurde. L’homme qui savait ne sen­tait rien, et la femme qui ne savait pas a tout senti.

Elle tour­na la tête vers Léonce.

— Vous et votre per­son­nage anglais, c’est la même his­toire. Lui ne sent rien. Vous sen­tez tout. L’un de vous deux devait mou­rir pour que l’autre vive. Et c’est lui qui est mort. C’est tou­jours le per­son­nage qui meurt. L’au­teur sur­vit. C’est la loi.

— Je ne suis pas sûr de sur­vivre, dit Léonce.

— Vous sur­vi­vrez, dit Elea­nor Bla­ck­wood. Parce que Flo­rence ne tue pas. Flo­rence désha­bille. Et on ne meurt pas d’être nu. On a froid, c’est tout. Et puis on trouve un manteau.

Elle se leva, rajus­ta son col­lier de perles, et ren­tra dans le Grand Hotel d’un pas de reine exi­lée. Et Léonce res­ta seul dans le jar­din, sous le magno­lia dont les fleurs blanches brillaient dans le noir comme des yeux ouverts, et il sut que le len­de­main serait le jour le plus long, et il ne savait pas pour­quoi il le savait, mais il le savait, avec cette cer­ti­tude ani­male des créa­tures qui sentent l’o­rage avant qu’il n’éclate.

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Le Rose de Pon­tor­mo — Par­ties 5 et 6

Le Rose de Pon­tor­mo — Par­ties 1 et 2

Le Rose de Pontormo

Le Rose de Pontormo

Par­ties 1 et 2

PAR­TIE I

Le train ralen­tit dans un sou­pir de fer­raille et Léonce posa la main sur la vitre, comme on touche un front fié­vreux. Dehors, les fau­bourgs de Flo­rence glis­saient sans grâce — entre­pôts, garages, murs tagués d’ins­crip­tions poli­tiques que per­sonne ne lisait plus, linge sus­pen­du entre les immeubles comme des dra­peaux de red­di­tion. Il avait ima­gi­né autre chose. Il avait ima­gi­né que la ville se don­ne­rait d’emblée, dans un sur­gis­se­ment de cou­poles et de pierres dorées, comme dans les livres. Mais les villes ne se donnent pas ain­si. Les villes, comme les êtres, com­mencent par leur côté laid.

Il tira sa valise du porte-bagages. Une valise trop lourde, bour­rée de livres — trois Fors­ter, un Sten­dhal, le jour­nal de voyage de Goethe, un Hen­ry James glis­sé au der­nier moment par super­sti­tion, et ses propres cahiers, vierges encore, qui pesaient plus que tout le reste par la pro­messe qu’ils conte­naient. Dans la poche inté­rieure de sa veste, un sty­lo-plume que Mathilde lui avait offert pour ses vingt-huit ans. Il ne savait pas encore pour­quoi il l’a­vait empor­té. Par fidé­li­té à quoi ? Au geste d’é­crire, ou à la main qui l’a­vait donné ?

Mathilde. Ne pas y pen­ser. Pas maintenant.

La gare de San­ta Maria Novel­la le reçut dans un vacarme de voix ita­liennes, d’an­nonces incom­pré­hen­sibles, de pigeons éga­rés sous la ver­rière. Il res­ta un moment immo­bile sur le quai, sa valise à ses pieds, avec cette sen­sa­tion qu’ont les voya­geurs soli­taires en terre incon­nue — celle d’être à la fois abso­lu­ment libre et abso­lu­ment per­du. Un cou­rant d’air chaud lui cares­sa le visage, por­tant une odeur de die­sel et de jas­min mêlés, et il se dit que c’é­tait peut-être ça, l’I­ta­lie : cette impu­re­té constante, ce refus de sépa­rer le beau du sale.

Il tra­ver­sa le hall de la gare d’un pas qu’il vou­lait assu­ré. Il avait trente ans, il était écri­vain — ou du moins il avait publié un pre­mier roman, trois ans plus tôt, chez un petit édi­teur lyon­nais, un livre que qua­torze per­sonnes avaient lu et dont douze avaient dit du bien, ce qui ne vou­lait rien dire — et il venait à Flo­rence écrire le deuxième. C’é­tait le plan. Le plan était simple et lumi­neux, comme tous les plans éla­bo­rés dans la dou­leur : quit­ter Lyon, quit­ter l’ap­par­te­ment de la Croix-Rousse où l’o­deur de Mathilde impré­gnait encore les draps qu’il n’a­vait pas chan­gés, quit­ter la France, s’ins­tal­ler dans un grand hôtel flo­ren­tin et écrire un roman sur un Anglais qui ne res­sent rien devant la beau­té. Tout le contraire de Sten­dhal. Un anti-Sten­dhal. C’é­tait le projet.

*

Sur la Piaz­za del­la Sta­zione, la lumière de mai l’é­blouit. Il mit un moment à com­prendre que ce n’é­tait pas la même lumière qu’à Lyon — pas cette clar­té lai­teuse et rai­son­nable des bords de Saône, mais quelque chose de plus violent, de plus doré, une lumière qui sem­blait pro­ve­nir non pas du ciel mais des pierres elles-mêmes, comme si les façades avaient emma­ga­si­né des siècles de soleil et le res­ti­tuaient par bouf­fées. Il plis­sa les yeux. Ce n’é­tait qu’une place de gare, avec ses taxis et ses ven­deurs de tours gui­dés, mais déjà quelque chose lui ser­rait la gorge, et il pen­sa — c’est ridi­cule, c’est la fatigue du voyage, ce n’est rien.

Le taxi lon­gea des rues étroites. Le chauf­feur par­lait au télé­phone dans un dia­lecte impé­né­trable, une main sur le volant, l’autre agi­tée dans des gestes qui sem­blaient diri­ger un orchestre invi­sible. Léonce regar­dait par la vitre. Des façades ocre et sienne, des volets vert sombre, des motos garées n’im­porte com­ment, des femmes en robes légères devant les cafés, et par­tout, au détour d’une rue, comme une appa­ri­tion incon­grue, un frag­ment de splen­deur — le flanc d’une église, une log­gia sculp­tée, un bout de fresque aper­çu par une porte ouverte. Flo­rence ne se livrait pas d’un coup. Elle pro­cé­dait par éclats, par embuscades.

Via il Pra­to. Le taxi s’arrêta.

*

Le Grand Hotel Vil­la Medi­ci se tenait là, en retrait de la rue, avec cette assu­rance tran­quille des bâti­ments qui n’ont plus rien à prou­ver. Un palais du dix-hui­tième siècle conver­ti en hôtel, façade crème et volets gris, un jar­din qu’on devi­nait der­rière les grilles — des cyprès, une pis­cine peut-être, et cette odeur de buis et de terre chaude qui fran­chis­sait les murs. Léonce leva les yeux vers les étages supé­rieurs. Des bal­cons en fer for­gé, des rideaux blancs qui bou­geaient à peine dans l’air immo­bile. Il se dit que c’é­tait exac­te­ment ce qu’il cher­chait — un lieu sus­pen­du, hors du temps, un décor de roman édouar­dien échoué dans les années quatre-vingt-dix.

Le hall l’ac­cueillit dans une fraî­cheur de marbre et de silence. Sols noirs et blancs en damier, colonnes, un lustre de Mura­no dont les pen­de­loques fris­son­naient sans rai­son appa­rente — peut-être un cou­rant d’air, peut-être le souffle de quel­qu’un qui venait de pas­ser. Der­rière la récep­tion, un homme mince au sou­rire cali­bré, che­veux noirs lis­sés en arrière, cos­tume impec­cable, qui lui dit « Ben­ve­nu­to, Signore » avec une dou­ceur de confesseur.

— Léonce Armand. J’ai réser­vé pour trois semaines.

Le récep­tion­niste cher­cha dans son registre avec des gestes d’une len­teur litur­gique. Léonce en pro­fi­ta pour obser­ver le hall. À gauche, un salon dont il aper­ce­vait un angle — fau­teuils club, boi­se­ries, un tableau sombre repré­sen­tant une chasse. À droite, un esca­lier monu­men­tal qui mon­tait vers les étages dans une courbe pares­seuse. Au fond, une baie vitrée don­nait sur le jar­din inté­rieur où des para­sols blancs sem­blaient attendre des fan­tômes. Et par­tout, ce silence par­ti­cu­lier des grands hôtels anciens, un silence qui n’est pas une absence de bruit mais une pré­sence — celle de toutes les voix qui ont réson­né là et dont l’é­cho, pen­sait Léonce, devait s’être incrus­té dans les murs comme les pig­ments dans une fresque.

— Chambre 307, Signore. Troi­sième étage. Avec vue sur les col­lines de Fiesole.

L’as­cen­seur était une cage dorée, lente, grin­çante, qui sem­blait mon­ter à regret. Léonce appuya son front contre la grille et fer­ma les yeux. Il sen­tit le bâti­ment vibrer autour de lui, cette vibra­tion imper­cep­tible des vieux immeubles qui tiennent debout par habi­tude plus que par struc­ture, et il pen­sa à Fors­ter, au jeune Fors­ter de 1901 qui avait peut-être emprun­té un ascen­seur sem­blable dans une pen­sion sem­blable, avec la même appré­hen­sion, la même exci­ta­tion secrète, et il se deman­da ce que Fors­ter avait res­sen­ti en voyant Flo­rence pour la pre­mière fois — lui qui por­tait déjà en germe Lucy Honey­church, George Emer­son et cette chambre avec vue qui allait tout changer.

*

La chambre 307 était vaste, claire, avec des mou­lures au pla­fond et un par­quet qui cra­quait sous les pas comme une mémoire du bois. Le lit était immense et blanc. Un bureau Empire était pla­cé près de la fenêtre — exac­te­ment ce qu’il fal­lait. Léonce posa sa valise, tra­ver­sa la pièce et ouvrit les volets.

Flo­rence.

Les toits s’é­ten­daient sous ses yeux dans un désordre magni­fique de tuiles rousses, de ter­rasses, d’an­tennes de télé­vi­sion et de clo­chers. Au loin, à gauche, le dôme de Bru­nel­les­chi flot­tait au-des­sus de la ville avec une évi­dence géo­mé­trique que la dis­tance ren­dait presque irréelle. Et der­rière, les col­lines de Fie­sole mon­taient dou­ce­ment dans une brume dorée, avec leurs vil­las cachées dans les oli­viers, leurs cyprès dres­sés comme des sen­ti­nelles noires. La lumière du soir enve­lop­pait tout d’un voile d’ambre. Un merle chan­tait quelque part dans le jar­din, en dessous.

Léonce res­ta long­temps accou­dé au bal­con. Il sen­tait la tié­deur de la pierre sous ses avant-bras, le par­fum des gly­cines qui mon­tait du jar­din, et cette espèce de bour­don­ne­ment loin­tain qui était Flo­rence au cré­pus­cule — klaxons, voix, cloches, moteurs — un bruit de fond conti­nu et doux, comme une res­pi­ra­tion. Il pen­sa qu’il aurait dû prendre des notes. Un écri­vain prend des notes. Mais il ne bou­gea pas. Il res­ta là, immo­bile, et quelque chose en lui — quelque chose qu’il ne vou­lait pas nom­mer — se des­ser­ra très légè­re­ment, comme un nœud qu’on n’a­vait pas conscience de porter.

Ne pas confondre. Ce n’est pas de l’é­mo­tion. C’est la fatigue du voyage.

Il se retour­na vers la chambre. Sor­tit les livres de la valise, les ali­gna sur le bureau. Fors­ter, Fors­ter, Fors­ter, Sten­dhal, Goethe, James. Les cahiers vierges à côté. Le sty­lo-plume de Mathilde, qu’il posa devant lui avec une pré­cau­tion exces­sive, comme un chi­rur­gien dis­pose ses ins­tru­ments. Puis il ouvrit le pre­mier cahier et écri­vit, d’une écri­ture soi­gnée, presque scolaire :

« Per­son­nage : homme anglais, qua­rante ans, culti­vé, for­tu­né. Nom : à trou­ver. Carac­tère : une froi­deur abso­lue devant l’art. Il a tout vu. Rien ne l’at­teint. Flo­rence n’est pour lui qu’un musée sup­plé­men­taire. Il tra­verse les salles des Offices comme on tra­verse un hall de gare — vite, sans lever les yeux. Il est l’an­ti-Sten­dhal. Le contraire de l’émotion. »

Il relut ces lignes. Elles lui parurent justes. Froides. Exac­te­ment ce qu’il cher­chait. Il refer­ma le cahier et des­cen­dit dîner.

*

Le res­tau­rant de l’hô­tel occu­pait une salle longue aux murs ten­dus de soie jaune pâle. Des tables espa­cées, des nappes blanches, des bou­gies, et cette lumière tami­sée qui donne aux visages des airs de por­traits anciens. Léonce fut ins­tal­lé à une petite table près de la fenêtre. Il com­man­da un risot­to aux arti­chauts et un verre de Chian­ti, et il atten­dit en obser­vant les autres convives.

C’est là qu’il les vit pour la pre­mière fois.

Deux tables plus loin, un couple d’A­mé­ri­cains — la soixan­taine, bron­zés de ce bron­zage arti­fi­ciel des gens qui ne sont jamais là où ils vivent, lui en bla­zer bleu marine avec un mou­choir de poche assor­ti, elle cou­verte de bijoux qui tin­taient chaque fois qu’elle por­tait la four­chette à sa bouche. Ils par­laient fort. Pas fort comme on parle quand on est sourd ou joyeux, mais fort comme on parle quand on veut que les autres entendent, avec cette assu­rance sou­ve­raine des gens qui pensent que le monde est une audience.

— Three hun­dred thou­sand for the Bel­li­ni stu­dy, disait l’homme en cou­pant sa viande. It’s a steal, Patri­cia. A steal.

— But the pro­ve­nance, Howard. The pro­ve­nance is cloudy.

— Pro­ve­nance is a sto­ry. You buy the sto­ry or you don’t.

Léonce écou­tait mal­gré lui. Pro­ve­nance is a sto­ry. Il y avait quelque chose d’obs­cène et de fas­ci­nant dans cette phrase — réduire l’his­toire d’un tableau, son voyage à tra­vers les siècles, les mains qui l’a­vaient tenu, les murs qui l’a­vaient abri­té, à une simple « his­toire » qu’on achète ou pas. Il pen­sa à son per­son­nage anglais. Voi­là exac­te­ment le monde dans lequel il évo­lue­rait. Un monde où l’art est une transaction.

Le risot­to arri­va. Il était par­fait — cré­meux, avec cette pointe d’a­mer­tume de l’ar­ti­chaut qui contre­ba­lan­çait le par­me­san. Léonce man­gea len­te­ment. Il n’a­vait pas eu faim depuis des semaines, depuis Mathilde, depuis ce soir de mars où elle avait dit « je ne peux plus vivre avec quel­qu’un qui vit dans les livres plus que dans la vie » — et il s’é­tait ren­du compte, avec un effroi silen­cieux, qu’il n’a­vait rien trou­vé à répondre, parce qu’elle avait raison.

Mais là, le risot­to. Les arti­chauts de Flo­rence. Le Chian­ti qui lui chauf­fait dou­ce­ment la poi­trine. Et par la fenêtre, le jar­din illu­mi­né par des lampes basses qui fai­saient dan­ser les ombres des cyprès sur le mur du fond, et il se dit que peut-être, ici, les choses pour­raient recom­men­cer — non pas la vie avec Mathilde, cette vie-là était finie, mais quelque chose d’autre, une autre forme d’ha­bi­ta­tion du monde, par l’é­cri­ture, par les yeux, par cette atten­tion aux choses que Fors­ter appe­lait « only connect ».

— Vous permettez ?

La voix venait de la table voi­sine. Léonce tour­na la tête. Une femme âgée, très droite, che­veux blancs rele­vés en chi­gnon, un col­lier de perles sur une robe noire simple. Des yeux d’un bleu très pâle, presque trans­pa­rent, qui le regar­daient avec une curio­si­té amu­sée. Anglaise, évi­dem­ment. Tout en elle disait l’An­gle­terre — la pos­ture, la rete­nue, cette manière de sou­rire sans mon­trer les dents.

— Vous êtes fran­çais, n’est-ce pas ? Je vous ai vu arri­ver cet après-midi avec votre mon­tagne de livres. On ne vient à Flo­rence qu’a­vec trop de livres ou pas assez. Il n’y a pas de juste milieu.

Léonce sou­rit mal­gré lui.

— Trop de livres, j’en ai peur.

— Ah, mais c’est la bonne caté­go­rie. Les gens qui arrivent sans livres finissent tou­jours par ache­ter les mau­vais. Les bou­tiques de la Via Tor­na­buo­ni sont pleines de très jolies édi­tions qui ne valent rien. Moi, je suis ici depuis onze ans, et je ne lis plus que Dante. En ita­lien. C’est la seule façon hon­nête de lire Dante.

Onze ans. Léonce la regar­da avec un éton­ne­ment qu’il ne cher­cha pas à dis­si­mu­ler. Onze ans dans cet hôtel. Comme une rési­dente per­ma­nente, un meuble vivant du Grand Hotel Vil­la Medi­ci, un fan­tôme en robe noire et col­lier de perles.

— Vous vivez ici ? deman­da-t-il, et il regret­ta aus­si­tôt la bana­li­té de la question.

— Je ne vis nulle part, dit-elle. Je suis sim­ple­ment là où je suis. Il se trouve que depuis onze ans, je suis ici. Flo­rence a cette pro­prié­té : elle vous retient sans que vous vous en ren­diez compte. On arrive pour une semaine et on reste pour tou­jours. C’est une forme de piège. Le plus beau piège du monde.

Elle but une gor­gée de vin — du blanc, nota Léonce, pas du rouge comme tout le monde.

— Je m’ap­pelle Mrs. Bla­ck­wood. Elea­nor Bla­ck­wood. Et vous écri­vez un roman, natu­rel­le­ment. Tous les Fran­çais qui viennent ici avec trop de livres écrivent un roman.

Léonce eut un rire bref.

— C’est si évident ?

— Mon cher, à Flo­rence, tout est évident. C’est sa malé­dic­tion. Cette ville ne sait rien cacher.

Elle lui adres­sa un der­nier sou­rire — un sou­rire étrange, qui conte­nait quelque chose de tendre et d’a­ver­ti à la fois, comme si elle savait déjà ce qui allait lui arri­ver — puis elle se tour­na vers sa sole meu­nière avec une concen­tra­tion de chi­rur­gien et ne dit plus un mot.

Léonce remon­ta dans sa chambre. Il ouvrit la fenêtre sur la nuit flo­ren­tine. La ville bruis­sait en des­sous, odeur de pierre tiède et de rivière, une moto au loin, des rires quelque part, et au-des­sus de tout le dôme de Bru­nel­les­chi éclai­ré dans le ciel noir, irréel, sus­pen­du comme une lune de pierre.

Il s’as­sit au bureau. Ouvrit son cahier. Relu sa pre­mière note sur le per­son­nage anglais. Ajouta :

« Il des­cend au Grand Hotel. On est en mai. La lumière ne l’in­té­resse pas. »

Puis il étei­gnit la lampe et res­ta long­temps dans le noir, les yeux ouverts, à écou­ter Flo­rence respirer.

PAR­TIE II

Le len­de­main, Léonce se leva tôt. Six heures. La lumière entrait à peine par les volets entre­bâillés, une lumière mauve et indé­cise, celle de Flo­rence avant que Flo­rence ne devienne Flo­rence — avant les tou­ristes, avant les klaxons, avant la comé­die du jour. Il prit une douche longue et très chaude, s’ha­billa avec soin — che­mise blanche, pan­ta­lon de lin, chaus­sures de marche — et des­cen­dit prendre le petit déjeu­ner dans la salle du res­tau­rant déserte.

Un ser­veur silen­cieux lui appor­ta un cap­puc­ci­no et une cor­beille de pains. Le cap­puc­ci­no était épais, brû­lant, sur­mon­té d’une mousse dense que Léonce contem­pla un ins­tant avec une gra­vi­té absurde avant de la cre­ver du bout de sa cuillère. Il y avait aus­si de la confi­ture de figues, du miel de châ­tai­gnier, des tranches de cake aux fruits confits, et il man­gea tout avec un appé­tit qui le sur­prit lui-même — à Lyon, depuis la rup­ture, il se nour­ris­sait de café noir et de tar­tines oubliées, il avait per­du quatre kilos et sa mère, au télé­phone, disait « tu as une voix de papier ».

Il sor­tit son cahier et relut ses notes de la veille. Le per­son­nage anglais. Qua­rante ans. Froid. Blin­dé. Il fal­lait lui trou­ver un nom. Quelque chose de sec, de cou­pant, un nom qui claque comme une porte qu’on ferme. Il essaya plu­sieurs com­bi­nai­sons en marge du cahier : Ash­worth, Pem­ber­ton, Craw­ley, Hale. Aucun ne tenait. Puis il écri­vit — presque sans y pen­ser, comme si la main avait déci­dé seule — Wyn­ters. Charles Wyn­ters. Avec un y, cette lettre froide, cette voyelle qui n’en est pas une, cette ano­ma­lie silen­cieuse au cœur du mot.

Charles Wyn­ters. Oui. C’é­tait lui.

Il nota : « Wyn­ters arrive à Flo­rence par obli­ga­tion. Un héri­tage à régler, une pro­prié­té fami­liale dans les col­lines de Bel­los­guar­do. Il ne veut pas être là. L’I­ta­lie l’en­nuie. L’art l’en­nuie. Il est de ces Anglais pour qui le conti­nent est un désa­gré­ment néces­saire, une cor­vée cli­ma­tique. Il tra­verse les musées comme on tra­verse les salles d’at­tente — vite, les yeux ailleurs, en pen­sant au retour. »

Il sou­rit. Il tenait quelque chose.

*

À huit heures, il sor­tit du Grand Hotel et mar­cha vers le centre.

Flo­rence au petit matin est une ville dif­fé­rente. Les rues sont encore humides du pas­sage des balayeuses, les devan­tures fer­mées, les places presque vides. On entend ses propres pas réson­ner sur les dalles. Les façades ont cette teinte par­ti­cu­lière des pierres mouillées — un gris doré, un ocre assour­di, comme un tableau vu à tra­vers un voile. Et il y a cette odeur, cette odeur de Flo­rence que Léonce appren­drait à recon­naître au fil des jours, un mélange de café tor­ré­fié, de pierre ancienne, de cuir — les ate­liers de l’Ol­trar­no com­men­çaient à ouvrir — et de cette chose indé­fi­nis­sable qui est peut-être sim­ple­ment l’o­deur du temps accumulé.

Il avait un plan. Un pro­gramme. Une méthode. C’é­tait sa façon de fonc­tion­ner — Mathilde le lui repro­chait, cette manie de tout orga­ni­ser, de qua­driller le réel avec des listes et des horaires, comme si la vie était un manus­crit à struc­tu­rer. Mais c’é­tait aus­si ce qui le tenait debout. La méthode, c’est ce qui reste quand le reste s’effondre.

Pre­mier jour : les Offices. Entrer dans le musée, obser­ver les salles, noter les œuvres devant les­quelles Wyn­ters pas­se­rait sans s’ar­rê­ter. Faire l’in­ven­taire de l’in­dif­fé­rence. Com­prendre com­ment un homme peut se tenir devant la Nais­sance de Vénus et ne rien sentir.

Il arri­va Piaz­zale degli Uffi­zi à huit heures trente. Il n’y avait presque per­sonne — quelques tou­ristes japo­nais, un groupe de lycéens ita­liens que leur pro­fes­seur ten­tait de ras­sem­bler, et un homme en salo­pette bleue qui fumait une ciga­rette assis sur les marches, avec la non­cha­lance magni­fique de ceux qui vivent à côté des chefs-d’œuvre et n’y pensent plus. Léonce entra.

Les pre­mières salles. L’art médié­val, les fonds d’or, les Vierges hié­ra­tiques aux yeux immenses. Il pre­nait des notes dans son cahier : « Wyn­ters tra­verse la salle des Pri­mi­tifs sans lever les yeux. Les fonds d’or lui semblent vul­gaires — trop d’or, comme un res­tau­rant qui en fait trop. Il pense à son club lon­do­nien, au feu de che­mi­née, au scotch du soir. » C’é­tait facile. L’i­ro­nie cou­lait. Wyn­ters était un per­son­nage confor­table — on pou­vait se moquer de lui tout en l’ha­bi­tant, le mépri­ser tout en le com­pre­nant. Léonce avan­çait dans les salles avec une assu­rance d’en­to­mo­lo­giste, épin­glant chaque tableau sur le liège de son cahier, clas­sant, anno­tant, maîtrisant.

La Nais­sance de Vénus. Il s’arrêta.

Non pas parce qu’elle le tou­chait — il l’a­vait vue mille fois en repro­duc­tion, sur des cartes pos­tales, des cou­ver­tures de livres, des boîtes de cho­co­lats, et cette sur­ex­po­si­tion avait fait son tra­vail d’u­sure — mais parce qu’il devait noter la réac­tion de Wyn­ters. Il s’as­sit sur la ban­quette au centre de la salle et regar­da le tableau avec les yeux de son per­son­nage. Vénus debout sur sa coquille, les che­veux empor­tés par le vent, ce corps d’une pâleur presque mala­dive, et à gauche Zéphyr qui souffle, et à droite la nymphe qui tend le man­teau. Il nota : « Wyn­ters regarde Vénus comme on regarde un meuble. Une jolie chose, bien faite, à sa place. Il remarque que le cou est trop long. Ana­to­mi­que­ment impos­sible. Il s’en satis­fait — une imper­fec­tion qui jus­ti­fie son indifférence. »

Il refer­ma le cahier. Satis­fait. Mais en se levant de la ban­quette, il eut une sen­sa­tion étrange — un très léger ver­tige, à peine per­cep­tible, comme quand on se relève trop vite — et il lui sem­bla que la lumière dans la salle avait chan­gé, qu’elle était deve­nue plus dense, plus dorée, et que Vénus, l’es­pace d’une seconde, le regardait.

Ridi­cule. Il ajus­ta ses lunettes et pas­sa dans la salle suivante.

*

Il revint au Grand Hotel en début d’a­près-midi, la tête pleine de tableaux qu’il avait clas­sés et éti­que­tés dans son cahier avec la rigueur d’un archi­viste. Le hall était ani­mé d’un bal­let dis­cret — clients qui entraient et sor­taient, grooms en uni­forme bor­deaux, un cha­riot de bagages qui tra­ver­sait le damier de marbre en cli­que­tant. Le lustre de Mura­no brillait dans la lumière de la baie vitrée, et Léonce se dit qu’il y avait quelque chose de théâ­tral dans cet hôtel, une mise en scène per­ma­nente dont les clients étaient à la fois les acteurs et les spec­ta­teurs, sans jamais savoir très bien lequel des deux rôles ils tenaient.

Il s’ins­tal­la au bar pour prendre un café. Le bar du Grand Hotel Vil­la Medi­ci était une pièce boi­sée, intime, avec des fau­teuils de cuir fauve et des éta­gères gar­nies de bou­teilles qui mon­taient jus­qu’au pla­fond. Des pho­to­gra­phies en noir et blanc ornaient les murs — des clients célèbres d’au­tre­fois, des actrices, des écri­vains, des diplo­mates, tous figés dans des poses d’une élé­gance dis­pa­rue, avec leurs ciga­rettes longues et leurs sou­rires de gens qui savent qu’on les regarde. Léonce cher­cha un visage qu’il connaî­trait. Il ne trou­va pas.

Le bar­man — un petit homme rond aux joues rouges, la cin­quan­taine, qui s’ap­pe­lait Mar­co et por­tait un nœud papillon vert — lui pré­pa­ra un espres­so avec des gestes d’une pré­ci­sion horlogère.

— Pri­mo gior­no a Firenze, Signore ?

— Si, dit Léonce, épui­sant d’un coup la moi­tié de son voca­bu­laire italien.

— Ah, répon­dit Mar­co avec un sou­rire qui conte­nait toute la bien­veillance et toute la condes­cen­dance de Flo­rence envers ses visi­teurs. Firenze è come il vino. Il pri­mo gior­no, non si capisce niente. Il secon­do gior­no, si crede di capire tut­to. Il ter­zo gior­no, si capisce che non si capirà mai.

Flo­rence est comme le vin. Le pre­mier jour, on ne com­prend rien. Le deuxième, on croit tout com­prendre. Le troi­sième, on com­prend qu’on ne com­pren­dra jamais.

Léonce sou­rit poli­ment. Il ne savait pas encore à quel point Mar­co avait raison.

*

Les jours sui­vants, il s’ins­tal­la dans une rou­tine pré­cise. Lever à six heures. Petit déjeu­ner seul dans la salle déserte. Sor­tie à huit heures. Musée ou église le matin — il pro­cé­dait métho­di­que­ment, quar­tier par quar­tier, comme un géo­mètre arpen­tant un ter­rain. Déjeu­ner dans une trat­to­ria de l’Ol­trar­no où on lui ser­vait des pâtes aux truffes et du vin de la mai­son dans des verres épais. Retour au Grand Hotel en début d’a­près-midi. Écri­ture jus­qu’au soir. Dîner au res­tau­rant de l’hô­tel. Cahier. Sommeil.

San Mar­co, le deuxième jour. Le couvent de Fra Ange­li­co. Chaque cel­lule contient une fresque — une Annon­cia­tion, une Cru­ci­fixion, une Mise au tom­beau — peinte pour les moines, pour eux seuls, dans le silence de leur retraite. Léonce entra dans la pre­mière cel­lule et nota : « Wyn­ters trouve les fresques naïves. Des images pieuses. De l’illus­tra­tion, pas de l’art. Il pré­fère le cou­loir au cel­lule. » C’é­tait cruel et drôle. Il aimait cette cruau­té. Elle le protégeait.

San­ta Croce, le troi­sième jour. Les tom­beaux de Michel-Ange, de Machia­vel, de Gali­lée. L’im­men­si­té de la nef. Et le Cru­ci­fix de Cima­bue dans la cha­pelle du fond, cet objet rava­gé par l’i­non­da­tion de 1966, dont la pein­ture était à moi­tié effa­cée, le Christ à demi dis­pa­ru, et cette dis­pa­ri­tion même ren­dait l’œuvre plus poi­gnante que si elle avait été intacte — comme si la souf­france du Christ et la souf­france du bois ne fai­saient plus qu’une. Léonce nota dans son cahier : « Wyn­ters passe devant le Cima­bue sans s’ar­rê­ter. Un Christ abî­mé ne l’in­té­resse pas. L’art endom­ma­gé n’est plus de l’art, pense-t-il. C’est du déchet. » Mais en écri­vant ces mots, il eut une hési­ta­tion. Sa main trem­bla — très légè­re­ment, presque rien, un fré­mis­se­ment du poi­gnet qu’un obser­va­teur exté­rieur n’au­rait pas remar­qué. Il ratu­ra « déchet » et écri­vit « sou­ve­nir ». L’art endom­ma­gé n’est plus de l’art, c’est du sou­ve­nir. Ce n’é­tait pas la même chose. Ce n’é­tait pas du tout la même chose.

Le Palaz­zo Pit­ti, le qua­trième jour. La Gal­le­ria Pala­ti­na, ses salles sur­char­gées, les tableaux accro­chés du sol au pla­fond dans un entas­se­ment qui tenait du cabi­net de curio­si­tés et du délire. Des Raphaël, des Titien, des Rubens, côte à côte, sans espace pour res­pi­rer. Léonce s’as­sit devant la Madon­na del­la Seg­gio­la de Raphaël — cette Vierge ronde, douce, par­faite dans son ton­do — et il cher­cha les mots de Wyn­ters. Mais Wyn­ters, ce matin-là, ne vou­lait pas par­ler. Le cahier res­ta ouvert sur la page blanche. Léonce regar­da la Vierge. La Vierge le regar­dait. Il y avait dans ses yeux peints quelque chose qui res­sem­blait à de la pitié — pas une pitié reli­gieuse, pas la pitié de la Madone pour l’hu­ma­ni­té souf­frante, mais une pitié intime, per­son­nelle, comme si elle voyait à tra­vers lui, comme si elle voyait la rup­ture, les draps de la Croix-Rousse, les nuits blanches, la fuite à Flo­rence, le roman qu’il s’ef­for­çait d’é­crire pour ne pas pen­ser. Il refer­ma le cahier d’un geste brusque et quit­ta la salle.

Ce soir-là, au bar du Grand Hotel, il tom­ba sur le restaurateur.

*

L’homme était assis dans un des fau­teuils de cuir, un verre d’a­ma­ro devant lui, les mains posées sur ses genoux. Et c’é­taient les mains qu’on voyait d’a­bord. Des mains extra­or­di­naires — longues, fines, tachées de pig­ments, des traces de bleu de cobalt sous les ongles, du jaune de Naples dans les plis des pha­langes, une car­to­gra­phie de cou­leurs incrus­tée dans la peau comme un tatouage invo­lon­taire. Le visage était mince, buri­né, la cin­quan­taine avan­cée, des che­veux gris en désordre, des yeux noirs très vifs sous des sour­cils brous­sailleux. Il por­tait une che­mise frois­sée et un pan­ta­lon de velours côte­lé dont les genoux étaient usés à force de s’a­ge­nouiller — devant des fresques, devant des retables, devant tout ce que les siècles avaient abî­mé et que ses mains réparaient.

— Vous êtes res­tau­ra­teur ? deman­da Léonce en s’as­seyant dans le fau­teuil voi­sin, les yeux fixés sur ces mains.

L’homme le regar­da avec sur­prise, puis bais­sa les yeux vers ses propres doigts et eut un rire bref.

— C’est si visible ? Je me lave pour­tant. Trois fois par jour. Mais les pig­ments sont plus tenaces que moi. Filip­po Catal­di. Je tra­vaille à San­ta Maria Novel­la en ce moment. La cha­pelle des Espa­gnols. Une fresque d’An­drea di Bonaiu­to, qua­tor­zième siècle. Très endom­ma­gée. Très belle.

Il pro­non­çait « mol­to bel­la » avec une gra­vi­té de méde­cin annon­çant un diag­nos­tic, et Léonce com­prit que pour cet homme, la beau­té d’une fresque et sa fra­gi­li­té étaient une seule et même chose — on ne pou­vait pas dire l’une sans dire l’autre.

— Vous savez ce que c’est, res­tau­rer une fresque ? dit Filip­po en fai­sant tour­ner son verre d’a­ma­ro entre ses doigts tache­tés. C’est tou­cher quelque chose que quel­qu’un a tou­ché il y a six cents ans. Mes doigts sont là où les doigts de Bonaiu­to étaient. Sur le même enduit. La même chaux. Le même mur. Six siècles entre nous et rien du tout entre nous. C’est ver­ti­gi­neux. Et c’est ter­rible, parce que chaque geste que je fais peut sau­ver ou détruire. Un mil­li­mètre de trop, un sol­vant trop fort, et c’est fini. L’o­ri­gi­nal dis­pa­raît. Pour toujours.

Il but une gor­gée d’amaro.

— Les gens croient que les œuvres d’art sont éter­nelles. Ils regardent un Giot­to et ils pensent : ça a tou­jours été là, ça sera tou­jours là. Mais non. C’est fra­gile comme la peau. Comme le souffle. Un incen­die, une inon­da­tion, un trem­ble­ment de terre — tout peut dis­pa­raître en une nuit. Flo­rence a failli mou­rir en 1966. L’Ar­no est sor­ti de son lit et a noyé tout. Les Cru­ci­fix, les manus­crits, les retables. L’eau boueuse dans les nefs des églises. Vous ima­gi­nez ? La boue de l’Ar­no sur les fresques de Cima­bue. C’est comme — com­ment dire — c’est comme gifler Dieu.

Léonce écou­tait. Il avait oublié son cahier. Oublié Wyn­ters. Il y avait dans la voix de Filip­po quelque chose qui ren­dait l’é­cri­ture inutile — une pas­sion si nue, si directe, qu’au­cune phrase ne pou­vait l’é­ga­ler. Cet homme tou­chait l’art avec ses mains. Lui, Léonce, ne fai­sait que le regar­der et en tirer des mots. Et les mots, ce soir-là, lui parurent insuffisants.

— Et vous, dit Filip­po, qu’est-ce que vous faites à Flo­rence ? Non, lais­sez-moi devi­ner. Fran­çais, jeune, cet air un peu per­du, ce cahier que Mar­co m’a dit que vous trim­ba­lez par­tout. Vous écrivez.

— J’es­saie.

— Sur Florence ?

— Sur quel­qu’un qui ne res­sent rien à Florence.

Filip­po le dévi­sa­gea un long moment, avec une expres­sion indé­chif­frable — amu­se­ment, inquié­tude, com­pas­sion, tout cela à la fois, ou rien de tout cela.

— Alors vous écri­vez sur un homme mort, dit-il dou­ce­ment. Parce que ne rien res­sen­tir à Flo­rence, c’est être mort. Il n’y a pas d’autre mot.

*

Le soir, dans sa chambre, Léonce écri­vit pen­dant trois heures. Le cha­pitre où Wyn­ters visite les Offices. Il le vou­lait sec, rapide, cli­nique. Wyn­ters passe devant le Prin­temps de Bot­ti­cel­li et pense à son jar­di­nier anglais qui taille mieux les haies que ces nymphes ne dansent. Wyn­ters regarde le Ton­do Doni de Michel-Ange et trouve la com­po­si­tion « encom­brée ». Wyn­ters s’ar­rête devant un Cara­vage — la tête de Méduse — et note que l’ex­pres­sion de ter­reur est « légè­re­ment théâ­trale ».

C’é­tait drôle. C’é­tait effi­cace. Mais quelque chose ne fonc­tion­nait pas. Léonce reli­sait ses pages et sen­tait un malaise qu’il ne par­ve­nait pas à iden­ti­fier — comme un musi­cien qui joue juste mais à côté du rythme, un déca­lage infime, imper­cep­tible pour les autres mais insup­por­table pour lui. Wyn­ters était trop par­fait dans sa froi­deur. Trop lisse. Trop facile. Il n’y avait pas de faille. Et un per­son­nage sans faille n’est pas un per­son­nage, c’est une thèse.

Il pen­sa à ce que Filip­po avait dit. Un homme mort.

Il se leva, alla à la fenêtre. Flo­rence la nuit, en des­sous. Les toits sombres, les rues éclai­rées par les réver­bères oran­gés, le dôme de Bru­nel­les­chi qui flot­tait dans le noir comme un vais­seau ancré au-des­sus de la ville. Quelque part, une cloche son­na — pas une cloche d’é­glise, une cloche plus petite, plus claire, peut-être une hor­loge, peut-être rien. Et il pen­sa : est-ce que c’est Wyn­ters qui est mort, ou est-ce que c’est moi qui suis mort et qui essaie de se cacher der­rière un per­son­nage mort pour ne pas le savoir ?

Il chas­sa cette pen­sée. La méthode. Reve­nir à la méthode.

*

Mrs. Bla­ck­wood l’at­ten­dait au dîner. Non pas qu’elle l’eût invi­té — elle n’in­vi­tait jamais per­sonne, elle était sim­ple­ment là, à sa table habi­tuelle, la table sept, près du mur du fond, avec son cou­vert dres­sé pour une, sa demi-bou­teille de Ver­nac­cia di San Gimi­gna­no et son air d’é­ter­ni­té patiente. Mais quand Léonce pas­sa devant elle, elle leva les yeux et dit :

— Asseyez-vous, je vous prie. J’ai man­gé seule pen­dant onze ans et j’en ai fait le tour.

Il s’as­sit. C’é­tait une femme qu’on n’a­vait pas le pou­voir de refu­ser — non par auto­ri­ta­risme, mais par cette force tran­quille des gens qui ont aban­don­né toute pré­ten­tion et à qui, pour cette rai­son même, on ne peut rien refuser.

Elle com­man­da pour lui — un taglia­ta di man­zo avec des cèpes, et un Bru­nel­lo di Mon­tal­ci­no qu’elle connais­sait par l’an­née, le domaine, et le nom du vigneron.

— Flo­rence vous a‑t-elle déjà fait pleu­rer ? deman­da-t-elle en dépliant sa ser­viette avec des gestes d’une pré­ci­sion maniaque.

— Non.

— Alors elle ne vous a pas encore trou­vé. Mais elle vous trou­ve­ra. Flo­rence trouve toujours.

— Vous par­lez de Flo­rence comme d’une personne.

— Flo­rence est une per­sonne. Capri­cieuse, cruelle, d’une beau­té insup­por­table. Elle s’offre aux imbé­ciles et se refuse aux déli­cats. Elle brise ceux qui l’aiment trop et ennuie ceux qui ne l’aiment pas assez. En cela, elle res­semble beau­coup aux femmes. Et aux hommes, d’ailleurs.

Le taglia­ta arri­va — la viande sai­gnante, les cèpes dorés, un filet d’huile d’o­live verte sur une roquette amère. Mrs. Bla­ck­wood regar­da l’as­siette de Léonce avec l’ap­pro­ba­tion muette d’un méde­cin véri­fiant que son patient mange.

— Vous écri­vez sur un homme qui ne res­sent rien, m’a dit Marco.

— Mar­co parle beaucoup.

— Mar­co est le vrai direc­teur de cet hôtel. Le direc­teur offi­ciel ne sait rien. Mar­co sait tout. Il sait qui couche avec qui, qui est rui­né, qui pleure la nuit. C’est le pri­vi­lège du bar­man — les gens se confient au-des­sus d’un verre comme ils ne se confient jamais au-des­sus d’une table. Le bar est un confes­sion­nal horizontal.

Elle cou­pa un mor­ceau de sa sole — c’é­tait tou­jours de la sole, comme si elle avait épui­sé tous les autres pois­sons du menu en onze ans et que celui-ci seul avait sur­vé­cu à l’é­preuve — et ajouta :

— Un per­son­nage qui ne res­sent rien devant l’art. C’est un sujet dan­ge­reux, vous savez. Parce que l’é­cri­ture est elle-même un art. Et si votre per­son­nage ne res­sent rien, c’est qu’il nie ce que vous êtes en train de faire en l’é­cri­vant. C’est un ser­pent qui se mord la queue. Ou un miroir qui refuse de refléter.

Léonce posa sa fourchette.

— C’est exac­te­ment le pro­blème, dit-il, et il fut sur­pris par sa propre franchise.

— Bien sûr que c’est le pro­blème. Et il n’y a qu’une solu­tion : le casser.

— Cas­ser quoi ?

— Le miroir, dit-elle. Ou le per­son­nage. Ou vous-même. L’un des trois doit céder. C’est la loi de Florence.

Elle ter­mi­na son vin, tam­pon­na ses lèvres avec sa ser­viette, et se leva avec la rai­deur gra­cieuse des vieilles dames anglaises habi­tuées à sor­tir de table comme on quitte une scène.

— Bonne nuit, mon cher. Et méfiez-vous de San­ta Feli­ci­ta. C’est la plus petite église de Flo­rence et la plus traître. On y entre pour voir une Dépo­si­tion et on en res­sort sans peau.

Elle dis­pa­rut dans le cou­loir menant aux ascen­seurs, lais­sant der­rière elle un sillage de par­fum — du muguet, pen­sa Léonce, ou du lys, quelque chose de blanc et de funèbre — et cette phrase sus­pen­due dans l’air du res­tau­rant comme une pro­phé­tie qu’on ne recon­naît comme telle que bien après qu’elle s’est accomplie.

*

Le cin­quième jour, Léonce reçut une carte pos­tale de sa mère. Vue de la basi­lique de Four­vière, côté Lyon. Au dos, une écri­ture ronde et appli­quée : « Mon Léonce, je pense à toi à Flo­rence. Mange bien. Ne reste pas trop dans les musées. Le soleil est meilleur pour la san­té que les tableaux. Maman. »

Il posa la carte sur le bureau, à côté de ses cahiers. Four­vière et le dôme de Bru­nel­les­chi. Lyon et Flo­rence. La mère et l’art. Il se dit que sa vie entière oscil­lait entre ces pôles — le fami­lier et le sublime, le confort et le ver­tige, Mathilde qui vou­lait qu’il vive dans la vie et lui qui fuyait dans les livres, et main­te­nant ce roman où il inven­tait un homme qui ne res­sen­tait rien pour ne pas avoir à admettre qu’il res­sen­tait trop.

Il n’é­cri­vit pas cette pen­sée dans son cahier. Il n’en avait pas le droit. Pas encore.

Ce soir-là, les Amé­ri­cains étaient de retour au restaurant.

— The Pon­tor­mo Depo­si­tion is over­ra­ted, disait Howard en ver­sant du vin sans regar­der le verre. Too much pink. Too much dra­ma. Give me a clean Pie­ro del­la Fran­ces­ca any day.

— You’re wrong, dar­ling, disait Patri­cia en fai­sant tin­ter ses bra­ce­lets. The Pon­tor­mo is the best thing in Flo­rence. It’s like Balen­cia­ga — if Balen­cia­ga were a painting.

— That’s exact­ly the pro­blem. Art shouldn’t remind you of fashion. Fashion reminds you of death.

— Eve­ry­thing reminds you of death, Howard.

— Only the expen­sive things.

Léonce écou­tait, fas­ci­né. Ces gens étaient des per­son­nages — pas de son roman, d’un autre roman, un roman qu’il n’é­cri­rait jamais, une comé­die noire sur les riches qui tra­versent le monde en le rédui­sant à des tran­sac­tions. Pro­ve­nance is a sto­ry. Fashion reminds you of death. Only the expen­sive things. Chaque phrase était une pierre jetée dans l’eau dor­mante de sa conscience, et les cercles s’é­lar­gis­saient sans fin.

Il remon­ta dans sa chambre et ouvrit son cahier. Mais au lieu d’é­crire sur Wyn­ters, il écri­vit : « Howard et Patri­cia. Les Offices comme un mar­ché. Bel­li­ni à trois cent mille. Le rose du Pon­tor­mo. La mode et la mort. L’art réduit au prix. Et moi — l’art réduit aux mots. Est-ce si différent ? »

Il relut cette note. La ratu­ra. Trop per­son­nel. Reve­nir à Wyn­ters. Reve­nir à la méthode.

Mais la méthode, ce soir-là, avait un goût de cendre.

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Velours noir — Cha­pitres 11 à 15

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Velours noir

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Cha­pitres 11 à 15

Cha­pitre 11

Le palaz­zo Zor­zi brû­lait de mille feux.

Des torches flam­baient aux angles de la façade, pro­je­tant des ombres dan­santes sur les vieilles pierres. Des lan­ternes de papier étaient sus­pen­dues aux fenêtres, des guir­landes de bou­gies ser­pen­taient le long des bal­cons. On aurait dit qu’un incen­die avait pris le bâti­ment, mais un incen­die joyeux, maî­tri­sé, qui ne détrui­sait rien et illu­mi­nait tout.

Les gon­doles arri­vaient par le rio San Gio­van­ni, déver­sant leurs car­gai­sons d’in­vi­tés sur l’embarcadère pri­vé. Des femmes en robes de soi­rée, des hommes en smo­king, des masques par­fois — Alvise avait sug­gé­ré le dégui­se­ment sans l’im­po­ser, et cer­tains avaient joué le jeu. On enten­dait la musique depuis le canal, un orchestre qui jouait des valses et des tan­gos dans le pia­no nobile.

Luna et Livia arri­vèrent ensemble, dans une gon­dole ten­due de velours rouge.

Luna por­tait la robe de velours noir aux reflets pourpres. Ses che­veux étaient rele­vés en un chi­gnon com­plexe, quelques mèches enca­drant son visage. Elle avait aux oreilles des pen­dants d’a­mé­thyste que Livia lui avait prê­tés, et autour du cou un col­lier de perles fines qui avait appar­te­nu à la mère de Livia. Elle était belle — non pas d’une beau­té conve­nue, mais d’une beau­té grave, véni­tienne, qui sem­blait sor­tir d’un tableau ancien.

— Vous êtes par­faite, lui dit Livia comme elles des­cen­daient de la gondole.

Luna ne répon­dit pas. Elle regar­dait le palaz­zo, les torches, les invi­tés qui mon­taient le grand esca­lier. Ses mains trem­blaient légèrement.

— N’ayez pas peur, dit Livia. Vous êtes chez vous.

Elles entrèrent.

Le hall du palaz­zo était un tumulte de cou­leurs et de sons. Des ser­veurs cir­cu­laient avec des pla­teaux de cham­pagne, des groupes se for­maient et se défai­saient, les rires mon­taient vers les fresques du pla­fond où des nymphes dan­saient avec des satyres. Alvise Zor­zi accueillait ses invi­tés au pied de l’es­ca­lier, vêtu d’un cos­tume de doge véni­tien — la corne, le man­teau d’her­mine, les bro­carts dorés — qu’il por­tait avec un mélange d’i­ro­nie et de solennité.

— Mes chères ! s’ex­cla­ma-t-il en les voyant. Livia, tu es divine comme tou­jours. Et cette jeune per­sonne doit être la Conta­ri­ni dont tu m’as tant parlé.

Il prit la main de Luna, la por­ta à ses lèvres avec une galan­te­rie surannée.

— Bien­ve­nue dans ma modeste demeure, dit-il. Les fan­tômes de mes ancêtres sont ravis de vous accueillir.

Luna sou­rit, trou­blée par l’ex­tra­va­gance de tout cela. Livia la gui­da vers l’es­ca­lier, l’en­traî­na dans les salons du pre­mier étage.

La fête bat­tait son plein. Des dizaines de per­sonnes — peut-être cent, peut-être plus — cir­cu­laient dans les pièces en enfi­lade, admi­rant les tableaux, com­men­tant les fresques, échan­geant des nou­velles et des médi­sances. On par­lait de la Bien­nale, de la poli­tique, des der­niers scan­dales. Un pia­niste jouait du Cho­pin dans un coin, igno­ré par presque tout le monde.

Livia pré­sen­tait Luna à des gens, comme elle l’a­vait fait au palaz­zo Bar­ba­ro. Mais cette fois, Luna était plus assu­rée. Elle répon­dait aux ques­tions, sou­riait aux com­pli­ments, tenait sa place. La trans­for­ma­tion que Livia avait orches­trée por­tait ses fruits.

Et puis elle le vit.

Ingo Fischer était au centre d’un groupe d’ad­mi­ra­teurs, près de la grande che­mi­née du salon prin­ci­pal. Il por­tait un smo­king sombre, une pochette de soie blanche, et ce sou­rire car­nas­sier qui était sa signa­ture. Il racon­tait une anec­dote — quelque chose sur Ber­lin, sur l’art, sur les fous qui gou­ver­naient son pays — et les gens autour de lui riaient, captivés.

Luna s’ar­rê­ta. Son cœur bat­tait plus vite.

Comme s’il avait sen­ti son regard, Ingo tour­na la tête. Leurs yeux se croi­sèrent de nou­veau, comme au palaz­zo Bar­ba­ro. Mais cette fois, il ne se conten­ta pas de sou­rire. Il s’ex­cu­sa auprès de son groupe et mar­cha vers elle.

Livia vit la scène se dérou­ler comme au ralen­ti. Ingo qui appro­chait, Luna qui rou­gis­sait, les regards des autres invi­tés qui se tour­naient vers eux.

— Nous nous sommes déjà vus, dit Ingo en s’ar­rê­tant devant Luna. Au palaz­zo Bar­ba­ro, n’est-ce pas ?

— Oui, mur­mu­ra Luna. Je… je me souviens.

— Vous ne m’a­vez pas dit votre nom.

— Luna. Luna Contarini.

Il répé­ta le nom, le savou­rant comme on savoure un vin rare.

— Conta­ri­ni. Un beau nom. Un nom vénitien.

Livia s’é­tait légè­re­ment écar­tée, lais­sant les deux se faire face. Elle obser­vait la scène avec une atten­tion féroce, notant chaque geste, chaque inflexion.

— Vous êtes peintre, dit Luna. J’ai vu des articles sur vous.

— Des articles. On dit tant de choses. La moi­tié est vraie, l’autre moi­tié est inven­tée. Par­fois je ne sais plus moi-même laquelle est laquelle.

Il par­lait avec cet accent alle­mand qui adou­cis­sait ses consonnes, don­nait à son ita­lien une étran­ge­té musi­cale. Luna l’é­cou­tait, fas­ci­née mal­gré elle.

— Me per­met­triez-vous de vous appor­ter une coupe de cham­pagne ? demanda-t-il.

— Je… oui. Merci.

Il s’é­loi­gna vers un ser­veur. Luna se tour­na vers Livia, les joues en feu.

— Je ne sais pas quoi lui dire.

— Vous n’a­vez rien à dire. Lais­sez-le par­ler. Les hommes comme lui aiment s’écouter.

Ingo revint avec deux coupes. Il en ten­dit une à Luna, leva la sienne dans un toast silen­cieux. Ils burent. Livia s’ex­cu­sa, pré­tex­tant avoir vu une connais­sance, et s’éloigna.

Elle ne s’é­loi­gna pas vrai­ment. Elle se pos­ta dans l’embrasure d’une porte, d’où elle pou­vait obser­ver sans être vue. Elle regar­dait Ingo par­ler, Luna écou­ter. Elle voyait le charme opé­rer, les défenses tom­ber, l’in­no­cence se lais­ser séduire.

C’é­tait exac­te­ment comme elle l’a­vait prévu.

L’heure pas­sa. Ingo ne quit­tait pas Luna. Il l’a­vait entraî­née vers un cana­pé près de la fenêtre, où ils par­laient à voix basse, iso­lés de la foule. Par­fois il lui tou­chait le bras, se pen­chait vers elle, riait de ses réponses. Luna buvait ses paroles, ses coupes de cham­pagne, son atten­tion. Elle brillait.

Livia cir­cu­lait dans les salons, par­lant à des gens, jouant son rôle de mon­daine véni­tienne. Mais son regard reve­nait tou­jours vers eux — le peintre et sa proie, l’a­rai­gnée et la mouche.

Vers onze heures, elle vit Ingo se lever, tendre la main à Luna. Ils se diri­gèrent vers la sor­tie du salon principal.

Livia les sui­vit à distance.

Ils tra­ver­sèrent une enfi­lade de pièces moins éclai­rées, s’é­loi­gnant du bruit et de la foule. Luna riait de quelque chose qu’In­go avait dit. Elle sem­blait heu­reuse, insou­ciante, libé­rée du poids de sa vie ordinaire.

Livia savait où ils allaient. Elle le savait avant qu’ils y arrivent.

Elle les vit prendre le petit esca­lier qui menait au deuxième étage. Elle les vit dis­pa­raître dans l’obs­cu­ri­té du cou­loir aux portraits.

Puis elle attendit.

Son cœur bat­tait fort — plus fort qu’elle ne l’au­rait vou­lu. Ses mains trem­blaient légè­re­ment. Elle prit une coupe de cham­pagne sur le pla­teau d’un ser­veur qui pas­sait, la vida d’un trait.

Quelque part au-des­sus d’elle, dans la log­gia del Moro, Luna mon­trait à Ingo Fischer la vue magni­fique sur le canal. Les reflets des torches dan­saient sur l’eau noire. La balus­trade de pierre, fra­gi­li­sée par Nino dans la nuit, atten­dait le poids d’un corps.

Livia fer­ma les yeux.

Elle pen­sa à tout ce qui l’a­vait menée là — la tra­hi­son, la honte, les années de patience, les mois de pré­pa­ra­tion. Elle pen­sa à Luna, inno­cente sacri­fiée sur l’au­tel de sa ven­geance. Elle pen­sa à Ingo, qui ne savait pas encore qu’il vivait ses der­nières minutes.

Puis elle enten­dit le cri.

Un cri de femme — aigu, déchi­rant, qui tra­ver­sa le brou­ha­ha de la fête comme une lame. Un cri qui disait l’hor­reur, l’in­com­pré­hen­sion, la ter­reur pure.

Le cri de Luna.

Livia rou­vrit les yeux.

Autour d’elle, les invi­tés se figeaient. La musique s’ar­rê­ta. Des voix s’é­le­vèrent, confuses, inquiètes. Quel­qu’un deman­da ce qui se pas­sait. Quel­qu’un d’autre cou­rut vers l’escalier.

Livia ne bou­gea pas.

Elle res­ta par­fai­te­ment immo­bile, sa coupe de cham­pagne vide à la main, pen­dant que le chaos se répan­dait autour d’elle. Elle regar­da les gens cou­rir, crier, se bous­cu­ler. Elle enten­dit d’autres cris, des excla­ma­tions, puis le mot qui cir­cu­la de bouche en bouche :

« Il est tom­bé. Le peintre alle­mand. Il est tom­bé dans le canal. »

Livia posa sa coupe sur une console, lis­sa le tis­su de sa robe.

C’é­tait fait.

Elle se diri­gea vers l’es­ca­lier, len­te­ment, avec la foule des curieux. Elle mon­ta les marches une à une, le visage com­po­sé en une expres­sion de curio­si­té inquiète.

Mais dans sa poi­trine, quelque chose bat­tait — quelque chose qui n’é­tait pas du sou­la­ge­ment, pas de la joie, pas de la paix.

Quelque chose qui res­sem­blait ter­ri­ble­ment au vide.

Cha­pitre 12

Ce qui s’é­tait pas­sé, Luna ne le com­pren­drait jamais vraiment.

Un ins­tant, ils étaient là, tous les deux, sur cette ter­rasse mira­cu­leuse que Livia lui avait décrite. L’air était frais, char­gé de l’o­deur des canaux. En bas, les reflets des torches dan­saient sur l’eau comme des âmes en peine. Le bruit de la fête leur par­ve­nait, assour­di, comme venu d’un autre monde.

Ingo s’é­tait appro­ché de la balus­trade. Il regar­dait la vue avec ces yeux de peintre qui voyaient ce que les autres ne voyaient pas — les cou­leurs, les ombres, les lignes invisibles.

— C’est magni­fique, avait-il dit. Com­ment connais­sez-vous cet endroit ?

— Une amie me l’a mon­tré, avait répon­du Luna.

Elle se tenait en retrait, près de la porte. Elle ne savait pas trop ce qu’elle fai­sait là, pour­quoi elle l’a­vait sui­vi, ce qu’il atten­dait d’elle. Le cham­pagne lui brouillait un peu l’es­prit, tout sem­blait irréel, comme un rêve dont elle n’é­tait pas sûre de vou­loir se réveiller.

Ingo s’é­tait retour­né vers elle, avait souri.

— Venez voir. On dirait un tableau de Canaletto.

Luna avait hési­té, puis s’é­tait appro­chée. Elle s’é­tait arrê­tée à côté de lui, sans tou­cher la balus­trade. Elle regar­dait le canal, les toits noirs contre le ciel d’encre, la lune qui se levait der­rière les cheminées.

— Vous êtes dif­fé­rente des autres femmes, avait dit Ingo. Vous avez quelque chose… quelque chose de vrai. De non fabriqué.

Luna n’a­vait pas su quoi répondre. Per­sonne ne lui avait jamais par­lé ainsi.

— Je vou­drais vous peindre, avait-il conti­nué. Un jour. Si vous acceptez.

Son cœur s’é­tait mis à battre plus fort. Elle, sur une toile, comme les modèles des grands maîtres. Elle, vue par cet homme célèbre, immor­ta­li­sée par son regard.

— Je… je ne sais pas, avait-elle murmuré.

Ingo s’é­tait pen­ché vers elle. Pas pour l’embrasser — pas encore — mais pour être plus proche, pour par­ler plus bas.

— On ne sait jamais, au début. C’est ce qui rend la chose excitante.

Et puis il s’é­tait appuyé sur la balustrade.

Luna se sou­ve­nait du bruit — un cra­que­ment sec, comme une branche qui casse. Elle se sou­ve­nait du regard d’In­go, cet ins­tant de sur­prise pure, de totale incom­pré­hen­sion. Elle se sou­ve­nait de la pierre qui cédait, du vide qui s’ou­vrait, du corps qui basculait.

Elle avait ten­du la main pour le rete­nir. Ses doigts avaient effleu­ré le tis­su de sa veste, n’a­vaient rien saisi.

Et puis il était tombé.

Le cri était sor­ti de sa gorge avant qu’elle ait conscience de le pous­ser. Un cri ani­mal, pri­mal, qui n’a­vait rien d’hu­main. Elle s’é­tait jetée en avant, avait regar­dé par-des­sus ce qui res­tait de la balustrade.

En bas, trois étages plus bas, l’eau noire du canal avait englou­ti le corps d’In­go Fischer. Des bulles remon­taient à la sur­face, argen­tées dans la lumière des torches. Puis plus rien. Le silence. L’eau qui se refer­mait comme si rien ne s’é­tait passé.

Luna avait conti­nué à crier.

Elle ne savait pas com­bien de temps s’é­tait écou­lé avant que quel­qu’un arrive. Des secondes ? Des minutes ? Le temps avait per­du toute signi­fi­ca­tion. Elle était age­nouillée sur les dalles de la log­gia, le visage bai­gné de larmes, les mains agrip­pées aux restes de la balus­trade, inca­pable de bouger.

Des gens l’a­vaient entou­rée. Des voix confuses. Des mains qui essayaient de la rele­ver. Elle ne com­pre­nait pas ce qu’ils disaient. Elle ne voyait que l’eau noire, les reflets des torches, le vide.

— Il est tom­bé, répé­tait-elle. La pierre a cédé. Il est tombé.

Quel­qu’un l’a­vait prise dans ses bras. Une étreinte fami­lière, un par­fum qu’elle connais­sait. Livia.

— Je suis là, mur­mu­rait Livia. Je suis là. Tout va bien.

Mais rien n’al­lait bien. Rien n’i­rait plus jamais bien.

On l’a­vait emme­née loin de la log­gia, des­cen­due par un autre esca­lier, ins­tal­lée dans un fau­teuil d’un salon à l’é­cart. Quel­qu’un lui avait don­né de l’eau, un verre d’al­cool fort qu’elle avait bu sans le sen­tir. Les gens allaient et venaient autour d’elle, par­laient à voix basse. Livia res­tait à ses côtés, lui tenant la main.

— Ce n’é­tait pas votre faute, disait-elle. La balus­trade était vieille. Un acci­dent. Ce n’é­tait pas votre faute.

Luna l’en­ten­dait à peine. Elle revoyait le visage d’In­go au moment où il avait com­pris — cette frac­tion de seconde où il avait su qu’il allait mou­rir, où la ter­reur avait rem­pla­cé le charme, où l’homme s’é­tait défait der­rière le masque.

Elle l’a­vait vu mou­rir. Elle avait vu la mort entrer dans ses yeux.

Et elle ne pour­rait jamais oublier.

Des hommes étaient des­cen­dus au bord du canal. On avait repê­ché le corps — Luna l’a­vait appris plus tard, par frag­ments, par les mur­mures qui cir­cu­laient. Ingo Fischer était mort sur le coup, pro­ba­ble­ment. La chute, l’im­pact sur l’eau, les pierres du fon­de­ment. Il n’a­vait pas souf­fert, disaient les méde­cins. Une conso­la­tion dérisoire.

La police était venue. Un com­mis­saire aux yeux fati­gués avait posé des ques­tions à Luna — où étiez-vous, que s’est-il pas­sé, l’a­vez-vous tou­ché, l’a­vez-vous pous­sé ? Elle avait répon­du comme elle pou­vait, entre deux san­glots, avec Livia à ses côtés qui cor­ro­bo­rait, qui ras­su­rait, qui protégeait.

— La signo­ri­na Conta­ri­ni est sous le choc, avait dit Livia. Elle a assis­té à un drame hor­rible. Vous ne pou­vez pas la trai­ter comme une suspecte.

Le com­mis­saire avait hoché la tête. L’ex­pli­ca­tion était simple — la balus­trade, vieille de plu­sieurs siècles, mal entre­te­nue, s’é­tait effon­drée sous le poids de l’homme. Des dizaines de témoins avaient vu Luna et Ingo mon­ter ensemble vers la log­gia. Aucun signe de lutte. Aucun motif. Un acci­dent tra­gique, comme Venise en connais­sait parfois.

Alvise Zor­zi était effon­dré. Son palaz­zo, sa fête, sa répu­ta­tion — tout s’é­crou­lait en même temps que la balus­trade. On le voyait errer dans les salons, le cos­tume de doge défait, répé­tant qu’il ne savait pas, qu’il ne pou­vait pas savoir, que cette log­gia était fer­mée depuis des années.

Mais Luna savait. Luna savait que Livia lui avait par­lé de cette log­gia, lui avait dit qu’elle était magni­fique, qu’on y voyait les reflets des torches sur l’eau. Livia savait que cet endroit exis­tait, que cette vue exis­tait, que cette balus­trade existait.

Et pour­tant, quand Luna la regar­dait, elle ne voyait rien. Pas de culpa­bi­li­té, pas de triomphe, pas de satis­fac­tion. Juste ce masque de sol­li­ci­tude, ces gestes de récon­fort, cette voix douce qui répé­tait que ce n’é­tait pas sa faute.

Luna était trop cho­quée pour réflé­chir. Trop bri­sée pour soupçonner.

Vers trois heures du matin, Livia la rame­na chez elle en gon­dole. L’aube com­men­çait à blan­chir l’ho­ri­zon quand elles arri­vèrent devant le petit pont de Can­na­re­gio. La mère de Luna les atten­dait à la fenêtre, pré­ve­nue par on ne savait qui.

— Je revien­drai demain, dit Livia en aidant Luna à des­cendre. Repo­sez-vous. Essayez de dormir.

Luna la regar­da — cette femme qui l’a­vait sau­vée de l’obs­cu­ri­té, qui lui avait offert des robes et des rêves, qui l’a­vait conduite vers le désastre. Elle vou­lait dire quelque chose, poser une ques­tion, mais les mots ne venaient pas.

— Mer­ci, mur­mu­ra-t-elle fina­le­ment. Pour tout.

Livia sou­rit — ce sou­rire étrange qu’elle avait par­fois, indéchiffrable.

— Il n’y a pas de quoi, dit-elle.

La gon­dole s’é­loi­gna. Luna mon­ta chez elle, se lais­sa désha­biller par sa mère, s’ef­fon­dra sur son lit étroit.

Elle ne dor­mit pas. Elle res­ta les yeux ouverts dans l’obs­cu­ri­té, revoyant sans cesse la même scène — le cra­que­ment, le regard, la chute, l’eau noire qui se refermait.

Et quelque part, au fond de son esprit, une ques­tion com­men­çait à se for­mer. Une ques­tion qu’elle n’o­sait pas encore for­mu­ler, dont elle avait peur de connaître la réponse.

Pour­quoi Livia lui avait-elle par­lé de cette loggia ?

Pour­quoi pré­ci­sé­ment celle-là ?

Cha­pitre 13

Le corps d’In­go Fischer fut repê­ché au petit matin.

Des gon­do­liers l’a­vaient remon­té avec des gaffes, tiré hors de l’eau comme un bal­lot de mar­chan­dises ava­riées. Il flot­tait face contre l’onde, les bras écar­tés, le smo­king détrem­pé épou­sant les formes d’un corps qui ne res­pi­rait plus. On l’a­vait dépo­sé sur la fon­da­men­ta, cou­vert d’un drap blanc que l’hu­mi­di­té ren­dait translucide.

Le com­mis­saire Marin — un homme las, proche de la retraite, qui avait vu trop de noyés pour s’en émou­voir — super­vi­sa les opé­ra­tions. Il fit prendre des pho­to­gra­phies, inter­ro­gea les témoins, exa­mi­na la log­gia d’où le peintre était tombé.

La balus­trade s’é­tait effon­drée sur un mètre envi­ron. La pierre était ancienne, ron­gée par les siècles et le sel. Des experts furent appe­lés, des maçons, des ingé­nieurs. Tous conclurent la même chose : acci­dent. La struc­ture était com­pro­mise depuis long­temps, un miracle qu’elle ait tenu aus­si long­temps, n’im­porte qui aurait pu tom­ber à la place de l’Allemand.

Le comte Zor­zi fut inter­ro­gé lon­gue­ment. Il pleu­ra, se lamen­ta, affir­ma qu’il ne savait rien de l’é­tat de la log­gia, qu’elle était fer­mée depuis des années, que per­sonne n’y allait jamais. La police le crut. Alvise Zor­zi était excen­trique, pas cri­mi­nel. Son palaz­zo tom­bait en ruine, comme la moi­tié des palais de Venise. Ces choses arrivaient.

La presse s’empara de l’af­faire. Les jour­naux ita­liens en firent leur une — « Un peintre alle­mand meurt tra­gi­que­ment à Venise » — avec des détails sur la fête, la Bien­nale, l’art dégé­né­ré, l’exil. Les jour­naux étran­gers reprirent l’his­toire, l’am­pli­fiant au pas­sage. Ingo Fischer, qui n’a­vait jamais été très célèbre de son vivant, devint sou­dain l’i­cône d’une époque trou­blée — le mar­tyr de l’art, vic­time d’un des­tin cruel après avoir échap­pé à la bar­ba­rie nazie.

Livia sui­vait tout cela de sa suite au Bauer.

Elle lisait les jour­naux le matin, décou­pait les articles, les ran­geait dans un dos­sier qu’elle conser­ve­rait peut-être, ou qu’elle brû­le­rait plus tard. Elle rece­vait des visites — des connais­sances venues aux nou­velles, des curieux qui vou­laient savoir ce qui s’é­tait vrai­ment pas­sé. Elle jouait son rôle de témoin cho­quée, par­lait de la tra­gé­die avec les mots qu’il fal­lait, ver­sait par­fois une larme bien placée.

Per­sonne ne la soup­çon­nait. Pour­quoi l’au­rait-on fait ? Elle était Livia Giran­del­lo, une femme res­pec­table, une grande dame de Venise. Elle connais­sait à peine le peintre alle­mand — de vue, de répu­ta­tion, comme tout le monde. Sa pro­té­gée, la jeune Conta­ri­ni, avait eu le mal­heur de se trou­ver là au mau­vais moment. Rien de plus.

Le com­mis­saire Marin vint l’in­ter­ro­ger le len­de­main de l’ac­ci­dent. Elle le reçut dans le salon de sa suite, lui offrit du café, répon­dit à ses ques­tions avec une patience courtoise.

— Vous connais­siez la signo­ri­na Conta­ri­ni depuis com­bien de temps ?

— Quelques semaines. Je l’a­vais remar­quée au Bauer, où elle tra­vaillait. Une jeune femme de bonne famille tom­bée dans la dif­fi­cul­té. J’ai vou­lu l’aider.

— Et le signor Fischer ?

— Je ne le connais­sais pas. De répu­ta­tion, bien sûr. Qui ne connaît pas Ingo Fischer ? Mais je ne lui avais jamais par­lé avant la fête.

Le com­mis­saire pre­nait des notes dans un car­net usé. Ses yeux fati­gués cher­chaient quelque chose — une faille, une contra­dic­tion, un men­songe. Mais Livia était impec­cable. Elle avait eu des années pour pré­pa­rer ce moment.

— La signo­ri­na Conta­ri­ni dit que vous lui aviez par­lé de cette log­gia, dit le com­mis­saire. Avant la fête.

Un ins­tant de silence. Livia sen­tit quelque chose se contrac­ter dans sa poi­trine, mais son visage res­ta impassible.

— C’est pos­sible, dit-elle. Je connais le palaz­zo Zor­zi depuis l’en­fance. J’ai dû men­tion­ner qu’il y avait de beaux endroits à voir. Mais je n’ai pas par­lé spé­ci­fi­que­ment de cette loggia.

— La signo­ri­na semble pen­ser le contraire.

— La signo­ri­na est en état de choc. Elle a vécu quelque chose de ter­rible. Il est natu­rel que ses sou­ve­nirs soient confus.

Le com­mis­saire hocha la tête, refer­ma son car­net. Il n’a­vait rien — pas de mobile, pas de preuve, pas de témoin qui aurait vu Livia faire quoi que ce soit de sus­pect. L’af­faire était clas­sée avant même d’a­voir commencé.

— Mer­ci pour votre coopé­ra­tion, signo­ra Girandello.

— C’est la moindre des choses, commissaire.

Il par­tit. Livia res­ta seule dans sa suite, regar­dant par la fenêtre le Grand Canal qui scin­tillait dans la lumière de midi. Les bateaux pas­saient, les tou­ristes pre­naient des pho­to­gra­phies, la vie conti­nuait. Comme si rien ne s’é­tait pas­sé. Comme si Ingo Fischer n’a­vait jamais existé.

C’é­tait ce qu’elle avait vou­lu. C’é­tait exac­te­ment ce qu’elle avait prévu.

Alors pour­quoi ne res­sen­tait-elle rien ?

Elle s’é­tait atten­due à quelque chose — du sou­la­ge­ment, de la satis­fac­tion, la paix enfin. Mais il n’y avait que ce vide, ce silence inté­rieur, cette absence de sen­ti­ment qui res­sem­blait à la mort.

Elle pen­sa aux années qu’elle avait pas­sées à attendre, à pla­ni­fier, à haïr. Toute cette éner­gie, toute cette patience, toute cette vie dépen­sée pour un seul but — et main­te­nant que le but était atteint, il ne res­tait rien. La haine avait été son car­bu­rant, sa rai­son de se lever le matin, le fil qui la reliait au monde. Sans elle, que lui restait-il ?

Livia s’as­sit dans un fau­teuil, fer­ma les yeux.

Elle pen­sa à Luna. La jeune femme qu’elle avait sacri­fiée, uti­li­sée, bri­sée. Luna qui avait vu un homme mou­rir sous ses yeux, qui por­te­rait ce sou­ve­nir pour le reste de sa vie. Luna qui, peut-être, com­men­çait à comprendre.

Elle aurait dû res­sen­tir de la culpa­bi­li­té. Elle le savait. Mais même cela lui était refu­sé. Elle ne res­sen­tait rien — ni remords ni jus­ti­fi­ca­tion, ni regret ni fier­té. Juste ce vide immense qui la dévo­rait de l’intérieur.

Le télé­phone son­na. C’é­tait Alvise, hys­té­rique, qui vou­lait lui par­ler de la catas­trophe, des jour­na­listes, de sa répu­ta­tion rui­née. Livia l’é­cou­ta patiem­ment, fit les bruits qu’il fal­lait, pro­mit de venir le voir bien­tôt. Puis elle rac­cro­cha et retour­na à sa fenêtre.

L’eau du Grand Canal était verte et opaque, comme tou­jours. Des siècles de secrets dor­maient sous cette sur­face — des corps, des bijoux, des lettres d’a­mour, des armes du crime. Venise gar­dait tout, digé­rait tout, oubliait tout. Un noyé de plus ou de moins ne chan­geait rien à son éternité.

Livia pen­sa à l’eau noire du rio San Gio­van­ni, celle qui avait englou­ti Ingo Fischer. Elle pen­sa au bruit de son corps tom­bant, au cri de Luna, aux bulles qui remon­taient à la sur­face. Elle avait ima­gi­né cette scène des cen­taines de fois pen­dant des mois. Et main­te­nant qu’elle s’é­tait pro­duite, elle lui sem­blait irréelle, comme un rêve dont on se sou­vient au réveil mais qui s’ef­face peu à peu.

Le soleil des­cen­dait sur Venise. Les ombres s’al­lon­geaient sur les palais, les reflets sur l’eau viraient à l’or et au cuivre. Quelque part, dans un dépôt funé­raire, le corps d’In­go Fischer atten­dait d’être rapa­trié en Alle­magne. Sa famille avait été pré­ve­nue. Ses admi­ra­teurs pleu­raient. Le monde continuait.

Et Livia Giran­del­lo res­tait assise dans sa suite du Bauer, aus­si vide que les canaux à marée basse, aus­si silen­cieuse que les églises abandonnées.

Elle avait gagné.

Alors pour­quoi avait-elle l’im­pres­sion d’a­voir tout perdu ?

Cha­pitre 14

Les jours qui sui­virent eurent la tex­ture des rêves — flous, lents, pri­vés de substance.

L’en­quête fut close en moins d’une semaine. Acci­dent. La balus­trade était vétuste, le palaz­zo mal entre­te­nu, la res­pon­sa­bi­li­té incom­be­rait à la suc­ces­sion Zor­zi si la famille Fischer déci­dait de pour­suivre. Per­sonne ne pour­sui­vit. En Alle­magne, on avait d’autres sou­cis que de ven­ger un artiste dégé­né­ré mort à l’étranger.

Le corps fut rapa­trié par train, dans un cer­cueil de zinc, accom­pa­gné d’un fonc­tion­naire du consu­lat et d’une gerbe de fleurs envoyée par la Bien­nale. Les jour­naux publièrent de brèves nécro­lo­gies, puis pas­sèrent à autre chose. Le monde avait la mémoire courte, sur­tout en 1938, sur­tout quand l’Eu­rope entière sen­tait venir la catastrophe.

Livia reprit sa vie.

Elle quit­ta le Bauer au bout de quelques jours, retour­na dans son palaz­zo du Grand Canal. Elle y retrou­va ses domes­tiques, ses habi­tudes, ses rituels immuables. Le café le matin, la cor­res­pon­dance l’a­près-midi, les récep­tions le soir. Venise conti­nuait à tour­ner autour d’elle comme un manège dont elle connais­sait tous les chevaux.

Mais quelque chose avait changé.

Elle dor­mait mal. Des rêves la réveillaient en sur­saut — des rêves où elle tom­bait, où elle se noyait, où des mains l’a­grip­paient depuis des eaux noires. Elle se levait avant l’aube, mar­chait dans les pièces vides du palaz­zo, regar­dait le canal par les fenêtres jus­qu’à ce que le jour se lève.

Le vide qu’elle avait res­sen­ti après la mort d’In­go ne se com­blait pas. Elle avait cru que la ven­geance lui appor­te­rait la paix, mais il n’y avait pas de paix — seule­ment ce silence, cette absence, ce manque qui n’a­vait plus d’objet.

Pen­dant neuf ans, elle avait vécu pour un but. Main­te­nant que le but était atteint, elle ne savait plus pour­quoi vivre.

Elle pen­sa à Luna souvent.

Elle avait essayé de la revoir, les pre­miers jours. Elle avait envoyé des mes­sages, des fleurs, des pro­po­si­tions de visite. Luna n’a­vait pas répon­du. Sa mère avait fait dire qu’elle était souf­frante, qu’elle ne rece­vait per­sonne, qu’elle avait besoin de temps.

Livia com­pre­nait. Luna savait quelque chose — pas tout, peut-être pas l’es­sen­tiel, mais assez pour sen­tir que quelque chose n’al­lait pas. La ques­tion qu’elle avait dû se poser dans la gon­dole du retour — pour­quoi Livia lui avait-elle par­lé de cette log­gia ? — cette ques­tion n’a­vait pas de réponse innocente.

Et pour­tant, Luna ne dirait rien. Livia en était cer­taine. Pas parce qu’elle n’o­sait pas, mais parce qu’elle ne vou­lait pas savoir. Il y a des véri­tés qu’on pré­fère igno­rer, des portes qu’on pré­fère ne pas ouvrir. Luna avait sur­vé­cu à l’ef­fon­dre­ment de sa famille, à la pau­vre­té, à l’hu­mi­lia­tion. Elle sur­vi­vrait à cela aus­si, en enfouis­sant le doute au fond d’elle-même, en le lais­sant pour­rir dans l’obscurité.

C’é­tait peut-être le pire crime de Livia — non pas d’a­voir tué Ingo Fischer, mais d’a­voir plan­té dans l’es­prit de Luna un poi­son qui ne la quit­te­rait jamais.

Les semaines pas­sèrent. L’au­tomne s’ins­tal­la sur Venise, appor­tant les pre­mières brumes, les pre­miers froids, l’ac­qua alta qui inon­dait les places basses. Les tou­ristes se fai­saient rares. La ville se repliait sur elle-même, retrou­vant ses secrets et ses silences.

Livia fit fer­mer la chambre du Grand Hôtel des Bains. La signo­ra Marin ces­sa d’exis­ter. Elle ne retour­na plus au Lido, ne prit plus le vapo­ret­to de l’aube, ne tra­ver­sa plus la lagune en direc­tion de cette île où elle avait tra­mé sa ven­geance. Ce cha­pitre de sa vie était clos.

Elle reprit ses acti­vi­tés mon­daines — les thés, les récep­tions, les œuvres de cha­ri­té. Elle sou­riait aux mêmes visages, pro­non­çait les mêmes phrases, jouait le même rôle qu’elle jouait depuis des décen­nies. Per­sonne ne remar­qua de chan­ge­ment. Livia Giran­del­lo était tou­jours Livia Giran­del­lo — élé­gante, dis­tante, impénétrable.

Mais la nuit, seule dans son palaz­zo, elle se regar­dait dans les miroirs et ne se recon­nais­sait plus.

Elle avait cru que la mort d’In­go la libé­re­rait du pas­sé. Elle avait cru que la ven­geance effa­ce­rait la tra­hi­son, que le sang lave­rait la honte. Mais rien n’é­tait effa­cé. Tout était tou­jours là — les tableaux, l’hu­mi­lia­tion, les regards qui l’a­vaient sui­vie dans les salons. La bles­sure était tou­jours ouverte. Elle ne sai­gnait plus, mais elle ne gué­ris­sait pas non plus.

Et main­te­nant, il y avait autre chose. Le visage de Luna dans la gon­dole, ce regard trou­blé, cette ques­tion infor­mu­lée. Le sou­ve­nir d’une jeune femme qu’elle avait sau­vée et sacri­fiée, éle­vée et bri­sée, tout cela en même temps.

Livia avait fait d’une inno­cente la com­plice invo­lon­taire d’un meurtre. Elle l’a­vait mar­quée à vie, aus­si sûre­ment qu’In­go l’a­vait mar­quée autre­fois avec ses tableaux. Elle avait repro­duit le crime dont elle avait été vic­time — trans­for­mer quel­qu’un en matière, en ins­tru­ment, en chose.

En décembre, elle reçut une lettre.

L’é­cri­ture lui était incon­nue — une main mal­ha­bile, peu habi­tuée à manier la plume. Elle l’ou­vrit sans attente particulière.

C’é­tait Luna.

« Signo­ra Girandello,

Je ne revien­drai pas au Bauer. J’ai trou­vé un tra­vail ailleurs, dans une bou­tique de Mura­no. Ma mère et moi avons quit­té Can­na­re­gio pour nous ins­tal­ler sur l’île. C’est mieux ainsi.

Je ne sais pas ce qui s’est pas­sé vrai­ment le soir de la fête Zor­zi. Je ne sais pas pour­quoi vous m’a­vez par­lé de cette log­gia, pour­quoi vous m’a­vez ame­née là-bas, pour­quoi tout cela est arri­vé. Peut-être que ce sont des coïn­ci­dences. Peut-être que non.

Je ne veux pas savoir.

Ce que je sais, c’est que je vous ai fait confiance et que quelque chose de ter­rible s’est pro­duit. Ce que je sais, c’est qu’un homme est mort sous mes yeux et que je le vois encore chaque nuit quand je ferme les yeux. Ce que je sais, c’est que je ne serai plus jamais la même.

Je ne vous accuse de rien. Je ne dirai rien à per­sonne. Mais je ne veux plus vous voir. Je ne veux plus de vos robes, de vos leçons, de votre bon­té qui n’en était peut-être pas.

Adieu.

Luna Conta­ri­ni »

Livia lut la lettre trois fois.

Puis elle la plia soi­gneu­se­ment, la glis­sa dans un tiroir de son bureau, et alla s’as­seoir près de la fenêtre qui don­nait sur le Grand Canal.

Dehors, la nuit tom­bait sur Venise. Les lumières s’al­lu­maient aux fenêtres des palais, les gon­doles glis­saient dans l’obs­cu­ri­té, les cloches son­naient l’an­gé­lus. Tout était comme tou­jours, comme depuis des siècles, comme pour des siècles encore.

Livia ne pleu­ra pas. Elle n’en avait plus la capacité.

Elle res­ta sim­ple­ment assise là, dans le cré­pus­cule, à regar­der la ville qui l’a­vait faite et qui l’a­vait brisée.

Et elle atten­dit que la nuit l’engloutisse.

Cha­pitre 15

Luna tra­vaillait main­te­nant dans une ver­re­rie de Murano.

C’é­tait un tra­vail simple — embal­ler les objets fra­giles, tenir la bou­tique quand le patron était occu­pé, répondre aux ques­tions des rares tou­ristes qui s’a­ven­tu­raient sur l’île en hiver. Elle gagnait peu, mais assez pour vivre. Sa mère bro­dait encore, dans leur petit appar­te­ment qui don­nait sur le canal des Vetrai. La nuit, on enten­dait le cré­pi­te­ment des fours qui ne s’é­tei­gnaient jamais.

C’é­tait une vie dif­fé­rente. Plus modeste, plus silen­cieuse, débar­ras­sée des rêves qui l’a­vaient briè­ve­ment habi­tée. Luna ne par­lait plus de doges ni de palais. Elle ne pen­sait plus aux robes de velours, aux récep­tions dans les grands salons, aux noms anciens qui ouvraient les portes. Tout cela appar­te­nait à un pas­sé révo­lu, aus­si loin­tain que les gloires de la Sérénissime.

Elle avait vingt-quatre ans main­te­nant. Quelques mois seule­ment s’é­taient écou­lés depuis la fête chez Zor­zi, mais elle se sen­tait vieillie de plu­sieurs décennies.

Les cau­che­mars persistaient.

Chaque nuit, ou presque, elle revoyait la même scène. Le cra­que­ment de la pierre. Le regard d’In­go Fischer. La chute. L’eau noire qui se refer­mait. Elle se réveillait en sueur, le cœur bat­tant, et res­tait des heures à fixer le pla­fond avant de retrou­ver le sommeil.

Le méde­cin qu’elle avait consul­té — un vieux pra­ti­cien de Mura­no qui soi­gnait les brû­lures des ver­riers — lui avait don­né des gouttes pour dor­mir. Elles aidaient par­fois. Pas toujours.

Elle n’a­vait par­lé à per­sonne de ses soup­çons concer­nant Livia.

Que pou­vait-elle dire ? Qu’une grande dame de Venise avait peut-être — peut-être — sabo­té une balus­trade pour tuer un peintre alle­mand ? Qu’elle-même avait été uti­li­sée comme appât, comme leurre, sans le savoir ? C’é­tait absurde. C’é­tait invé­ri­fiable. C’é­tait le genre d’his­toire qu’on raconte dans les romans, pas dans la vraie vie.

Et pour­tant.

Les ques­tions reve­naient, obsé­dantes, dès qu’elle bais­sait la garde. Pour­quoi Livia l’a­vait-elle choi­sie, elle pré­ci­sé­ment ? Pour­quoi lui avait-elle par­lé de cette log­gia, de cette vue magni­fique sur le canal ? Pour­quoi l’a­vait-elle pous­sée vers Ingo Fischer, l’a­vait-elle encou­ra­gée à accep­ter son atten­tion, lui avait-elle dit de « lais­ser faire » ?

Luna ne trou­vait pas de réponses. Ou plu­tôt, elle n’en trou­vait qu’une seule — et celle-là était trop ter­rible pour être envisagée.

Elle pré­fé­rait ne pas savoir.

Elle se l’é­tait juré le matin où elle avait écrit sa lettre à Livia. Elle enfoui­rait le doute au fond d’elle-même, comme on enterre un corps. Elle vivrait avec ce poids, cette ombre, cette ques­tion sans réponse. Elle appren­drait à mar­cher cour­bée, à ne jamais regar­der en arrière, à accep­ter l’in­cer­ti­tude comme prix de sa survie.

C’é­tait la seule façon de continuer.

Les mois pas­sèrent. L’hi­ver céda la place au prin­temps, puis à l’é­té. Les tou­ristes revinrent à Venise, moins nom­breux qu’a­vant — on par­lait de guerre, de ten­sions, de pays qui s’ar­maient. Mais Mura­no res­tait à l’é­cart des agi­ta­tions du monde, occu­pée par ses fours et son verre, par ses tra­di­tions immémoriales.

Luna se fit une vie. Elle apprit les noms des ouvriers de la ver­re­rie, les secrets des dif­fé­rentes cou­leurs, l’art de recon­naître un bon verre d’un mau­vais. Elle se lia d’a­mi­tié avec la fille du patron, une jeune femme de son âge qui rêvait de par­tir pour l’A­mé­rique. Elles par­laient par­fois le soir, assises sur les marches du fon­da­men­ta, regar­dant les étoiles au-des­sus de la lagune.

Elle ne par­la jamais de Livia. Jamais de la fête. Jamais de l’homme qui était mort sous ses yeux.

Cer­taines bles­sures ne se par­ta­geaient pas.

Un jour d’août, alors que la cha­leur écra­sait l’île et que même les mouettes sem­blaient trop lasses pour voler, un homme entra dans la boutique.

Il por­tait un cos­tume de lin frois­sé par la tra­ver­sée, un cha­peau de paille qu’il ôta en entrant. Il avait le visage tan­né des gens qui vivent au soleil, et un accent qu’elle ne recon­nut pas tout de suite — anglais, peut-être, ou américain.

— Bon­jour, dit-il dans un ita­lien hési­tant. Je cherche… des verres. Pour boire. Beaux.

Luna sou­rit mal­gré elle. Les tou­ristes qui ne par­laient pas la langue avaient tous cette façon de s’ex­pri­mer en mots iso­lés, comme des enfants qui apprennent.

— Venez, dit-elle. Je vais vous montrer.

Elle lui fit faire le tour de la bou­tique, lui expli­qua les dif­fé­rentes tech­niques, les cou­leurs, les formes. Il écou­tait avec atten­tion, posait des ques­tions, sem­blait sin­cè­re­ment inté­res­sé. Il finit par ache­ter un ensemble de six verres bleus, qu’elle embal­la avec soin.

— Vous êtes de Venise ? deman­da-t-il au moment de payer.

— De Mura­no main­te­nant. Mais oui, je suis vénitienne.

— C’est une belle ville. Triste, mais belle.

Luna hocha la tête. Elle ne savait pas quoi répondre à cela.

— Je revien­drai peut-être, dit l’homme en pre­nant son paquet. Pour ache­ter autre chose.

Il sou­rit — un sou­rire simple, sans arrière-pen­sée — et sortit.

Luna le regar­da s’é­loi­gner sur le fon­da­men­ta, sa sil­houette se décou­pant contre le soleil de l’a­près-midi. Elle ne savait pas pour­quoi, mais quelque chose dans cette ren­contre banale lui avait fait du bien. Un moment ordi­naire, sans pas­sé ni ave­nir, sans ombre ni secret.

Elle retour­na der­rière son comp­toir, reprit son travail.

La vie conti­nuait. Pas celle qu’elle avait rêvée, pas celle que Livia lui avait fait miroi­ter, mais une vie quand même. Une vie à elle, modeste, silen­cieuse, loin des palais et des grandes familles.

Le soir, en ren­trant chez elle, Luna s’ar­rê­ta sur le petit pont qui enjam­bait le canal. Elle regar­da l’eau — verte ici, pas noire comme celle des canaux véni­tiens. Des pois­sons nageaient près de la sur­face, des reflets de soleil dan­saient sur les vagues légères.

Elle pen­sa à Livia, quelque part dans son palaz­zo du Grand Canal, seule avec ses miroirs et ses secrets. Elle pen­sa à Ingo Fischer, dont le corps repo­sait main­te­nant dans un cime­tière alle­mand. Elle pen­sa à elle-même, à la jeune femme qu’elle avait été il y a quelques mois, pleine d’es­poir et de naïveté.

Cette femme-là était morte aus­si, d’une cer­taine façon. Morte le soir où la balus­trade avait cédé, où elle avait vu un homme tom­ber dans le vide. Ce qui res­tait était quel­qu’un d’autre — plus dur, plus pru­dent, plus silencieux.

Mais vivant.

Luna reprit sa marche vers l’ap­par­te­ment où sa mère l’attendait.

Der­rière elle, le soleil se cou­chait sur la lagune, embra­sant le ciel de cou­leurs impos­sibles. Venise n’é­tait qu’une sil­houette à l’ho­ri­zon, trem­blante dans la cha­leur de l’é­té, à la fois proche et infi­ni­ment lointaine.

Luna ne se retour­na pas pour la regarder.

*Fin*

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Velours noir — Cha­pitres 11 à 15

Velours noir — Cha­pitres 6 à 10

Velours noir

Velours noir

Cha­pitres 6 à 10

Cha­pitre 6

C’é­tait en 1929. Livia avait trente-trois ans.

Elle se sou­ve­nait de tout — les cou­leurs, les odeurs, la tex­ture de l’air ce prin­temps-là. Venise sor­tait d’un hiver rigou­reux et les jar­dins explo­saient de fleurs, les ter­rasses se rem­plis­saient, les tou­ristes reve­naient avec leurs appa­reils pho­to­gra­phiques et leur émer­veille­ment facile. Livia régnait sur les salons de la ville avec cette assu­rance tran­quille des femmes qui n’ont jamais connu le doute.

Ingo Fischer était arri­vé par le train de Munich, avec une lettre de recom­man­da­tion d’un gale­riste alle­mand et une répu­ta­tion qui le pré­cé­dait. On disait qu’il était génial. On disait qu’il était dan­ge­reux. On disait beau­coup de choses, et Livia, qui n’é­cou­tait jamais les ragots, avait déci­dé de se faire sa propre opinion.

Ils s’é­taient ren­con­trés chez les Moce­ni­go, lors d’une soi­rée où l’on pré­sen­tait de jeunes artistes. Il était grand, blond, avec des yeux d’un bleu impos­sible qui sem­blaient vous désha­biller avant même qu’il ait ouvert la bouche. Il par­lait un ita­lien approxi­ma­tif, mâti­né d’ac­cent bava­rois, et cette mal­adresse lin­guis­tique ajou­tait à son charme — elle le ren­dait vul­né­rable, acces­sible, presque touchant.

Livia l’a­vait trou­vé beau. C’é­tait aus­si simple que cela. Après des années de pré­ten­dants conve­nables qu’elle avait écon­duits l’un après l’autre, elle avait enfin res­sen­ti quelque chose — ce pin­ce­ment au cœur, cette cha­leur dans le ventre, cette stu­pi­di­té déli­cieuse qu’on appelle le désir.

Lui l’a­vait regar­dée comme on regarde une œuvre d’art. Avec inten­si­té, avec faim, avec cette concen­tra­tion totale qu’ont les vrais artistes devant leur sujet. Elle s’é­tait sen­tie vue pour la pre­mière fois de sa vie — non pas comme une Giran­del­lo, non pas comme un nom ou une for­tune, mais comme une femme, un mys­tère à déchiffrer.

Ils avaient com­men­cé à se voir. D’a­bord en public, dans les cafés et les récep­tions. Puis en pri­vé, dans l’a­te­lier qu’il avait loué du côté de San Polo, un gre­nier encom­bré de toiles et de pots de pein­ture où la lumière entrait par une ver­rière pous­sié­reuse. C’est là qu’il l’a­vait peinte pour la pre­mière fois.

Elle se sou­ve­nait de ces séances. La cha­leur de l’a­te­lier, l’o­deur de la téré­ben­thine, le bruit du pin­ceau sur la toile. Il lui deman­dait de poser des heures, immo­bile, pen­dant qu’il tra­vaillait avec une fureur silen­cieuse. Par­fois il s’in­ter­rom­pait, s’ap­pro­chait d’elle, lui tou­chait le visage pour cor­ri­ger un angle ou une expres­sion. Ces contacts la brûlaient.

Le pre­mier tableau avait été un por­trait, presque clas­sique. Livia assise près d’une fenêtre, le regard per­du au loin, vêtue d’une robe sombre qui fai­sait res­sor­tir la pâleur de sa peau. Elle l’a­vait trou­vé magni­fique. Il avait cap­tu­ré quelque chose d’elle qu’elle ne savait pas mon­trer — une mélan­co­lie, une profondeur.

Puis les choses avaient changé.

Il lui avait deman­dé de poser nue. Elle avait hési­té, rou­gi, refu­sé d’a­bord. Mais il avait insis­té avec cette dou­ceur qui était sa plus grande arme, lui expli­quant que le corps était le seul lan­gage qui ne men­tait pas, qu’il vou­lait la peindre entière, sans masque, sans armure. Et elle avait cédé.

Elle se sou­ve­nait de la pre­mière fois où elle avait lais­sé tom­ber sa robe dans l’a­te­lier. La vul­né­ra­bi­li­té, la honte, puis — à mesure que le tra­vail avan­çait — une forme étrange de libé­ra­tion. Sous le regard d’In­go, elle ces­sait d’être Livia Giran­del­lo. Elle deve­nait autre chose, quelque chose de plus pri­mi­tif, de plus vrai. Elle deve­nait matière.

Ils étaient deve­nus amants, bien sûr. C’é­tait inévi­table. Les séances de pose se ter­mi­naient sur le lit défait qu’il gar­dait dans un coin de l’a­te­lier, et Livia décou­vrait avec lui des choses qu’elle n’a­vait jamais ima­gi­nées. Il était inven­tif, exi­geant, par­fois bru­tal. Elle aimait cela. Elle aimait tout de lui.

Les tableaux s’ac­cu­mu­laient. Cinq, six, peut-être davan­tage. Des nus vio­lents, expres­sion­nistes, où son corps était défor­mé, tor­du, écla­té en cou­leurs agres­sives. Elle ne les voyait pas tous — il ne lui mon­trait que ceux qu’il jugeait ache­vés, et encore, pas tou­jours. Elle lui fai­sait confiance. Elle croyait que ce qui se pas­sait entre eux appar­te­nait à eux seuls.

L’é­té était venu. Ingo avait par­lé de repar­tir pour l’Al­le­magne, d’ex­po­ser ses nou­velles œuvres à Ber­lin. Elle avait vou­lu l’ac­com­pa­gner. Il avait dit non — pas encore, pas main­te­nant, il y avait des com­pli­ca­tions, une ancienne liai­son pas tout à fait réso­lue. Elle avait accep­té d’attendre.

Il était par­ti en août. Les lettres avaient été rares au début, puis de plus en plus espa­cées, puis inexis­tantes. Livia avait atten­du, d’a­bord avec patience, puis avec inquié­tude, puis avec une angoisse qui lui ron­geait le som­meil. En octobre, n’y tenant plus, elle avait pris le train pour Berlin.

Elle n’a­vait pas trou­vé Ingo. Mais elle avait trou­vé autre chose.

Une gale­rie sur Unter den Lin­den expo­sait la « série véni­tienne » du peintre alle­mand Ingo Fischer. Livia y était entrée par hasard, atti­rée par une affiche. Et elle s’é­tait retrou­vée face à elle-même — nue, offerte, écla­tée sur des toiles immenses que des dizaines de per­sonnes contem­plaient en murmurant.

Il y avait des cata­logues. Son nom n’y figu­rait pas, mais tout le reste y était — des des­crip­tions détaillées de leur liai­son, à peine voi­lées, où l’on par­lait de « la Véni­tienne » avec des sous-enten­dus gra­ve­leux. On racon­tait com­ment elle s’é­tait don­née, com­ment elle avait posé, com­ment le grand artiste l’a­vait « cap­tu­rée » dans sa véri­té la plus intime.

Les cri­tiques étaient dithy­ram­biques. On saluait le génie de Fischer, sa capa­ci­té à révé­ler l’âme à tra­vers le corps, sa cruau­té magni­fique. Per­sonne ne par­lait de tra­hi­son. Per­sonne ne par­lait de consen­te­ment. Ce n’é­tait qu’une femme, après tout. Une Véni­tienne ano­nyme. De la matière première.

Livia était res­tée long­temps devant les tableaux. Elle avait recon­nu chaque pose, chaque moment. Elle s’é­tait sou­ve­nue de ce qu’elle avait res­sen­ti en les pre­nant — l’a­mour, la confiance, l’a­ban­don. Et elle avait com­pris que tout cela n’a­vait été qu’un jeu, une mani­pu­la­tion, un pillage.

Elle était ren­trée à Venise sans cher­cher à le revoir.

Les mois sui­vants avaient été les pires de sa vie. Les tableaux avaient voya­gé — Munich, Paris, Londres. Par­tout, des gens qui la connais­saient les voyaient. Les mur­mures avaient com­men­cé. On la regar­dait dif­fé­rem­ment dans les salons. Des femmes qui avaient été ses amies détour­naient les yeux. Des hommes qui l’a­vaient cour­toi­sée sou­riaient d’un air entendu.

On ne lui disait rien en face, bien sûr. On était trop bien éle­vé pour cela. Mais elle savait. Elle sen­tait les regards, les silences, les portes qui ne s’ou­vraient plus aus­si faci­le­ment. Le scan­dale ne l’a­vait pas détruite — son nom était trop ancien, sa for­tune trop solide — mais il l’a­vait fêlée. Quelque chose s’é­tait bri­sé en elle qui ne se répa­re­rait jamais.

Elle avait ces­sé de voir du monde pen­dant un an. Elle s’é­tait cloî­trée dans le palaz­zo Giran­del­lo, refu­sant les visites, sor­tant à peine. Sa mère était morte cette année-là, peut-être de cha­grin — qui pou­vait le dire ? Son père avait ces­sé de lui par­ler. Elle était res­tée seule avec sa honte, sa rage, et ce vide immense que l’a­mour tra­hi laisse der­rière lui.

Puis, len­te­ment, elle s’é­tait reconstruite.

Elle avait appris à por­ter le masque. À sou­rire comme si rien ne s’é­tait pas­sé. À tra­ver­ser les salons avec cette assu­rance froide qui décou­ra­geait les ques­tions. Elle avait trans­for­mé sa bles­sure en armure, sa dou­leur en patience. Elle était rede­ve­nue Livia Giran­del­lo — plus dure, plus silen­cieuse, plus dan­ge­reuse qu’avant.

Et elle avait attendu.

Les années avaient pas­sé. Ingo Fischer avait conti­nué sa car­rière, connu d’autres suc­cès, d’autres scan­dales. Le régime nazi l’a­vait ban­ni, et il s’é­tait refait une vir­gi­ni­té en exil, jouant les mar­tyrs de l’art. Livia avait sui­vi son par­cours de loin, sans jamais inter­ve­nir, sans jamais se mani­fes­ter. Elle avait le temps. Elle avait tou­jours eu le temps.

Et main­te­nant, neuf ans plus tard, il était reve­nu à Venise.

C’é­tait comme si la ville elle-même lui offrait enfin sa ven­geance. Comme si les eaux noires de la lagune, les pierres ron­gées des palaz­zi, les ombres des églises aban­don­nées conspi­raient avec elle pour refer­mer le piège.

Livia se leva de son fau­teuil, alla regar­der par la fenêtre de sa suite.

Le Grand Canal scin­tillait dans la lumière du soir. Quelque part dans cet hôtel, à quelques étages de là, Ingo Fischer pré­pa­rait pro­ba­ble­ment sa pro­chaine conquête. Il ne savait pas qu’elle était là. Il ne savait pas qu’elle savait.

Il ne savait pas qu’il allait mourir.

Elle pen­sa à Luna — cette jeune femme qu’elle façon­nait avec tant de soin, ce visage de Véni­tienne qui res­sem­blait à ce qu’elle avait été autre­fois. Elle pen­sa à ce qu’elle allait lui faire, à elle aus­si. À l’in­no­cente qu’elle sacri­fiait sur l’au­tel de sa vengeance.

Res­sen­tait-elle de la culpa­bi­li­té ? Peut-être. Un reste d’hu­ma­ni­té qui bat­tait encore quelque part, sous les couches de glace.

Mais pas assez pour s’arrêter.

Livia fer­ma les yeux, res­pi­ra pro­fon­dé­ment, et lais­sa le sou­ve­nir s’éloigner.

Le pas­sé était le pas­sé. Ce qui comp­tait main­te­nant, c’é­tait l’a­ve­nir — et l’a­ve­nir d’In­go Fischer se comp­tait désor­mais en jours.

Cha­pitre 7

La pluie tom­bait sur le Lido, une pluie fine et froide qui brouillait l’ho­ri­zon et trans­for­mait la plage en une éten­due grise où plus rien ne se dis­tin­guait. Les cabines de bain étaient fer­mées pour la sai­son, leurs portes cla­quant par­fois sous les rafales de vent. L’A­dria­tique rou­lait des vagues courtes, ragueuses, qui venaient mou­rir sur le sable avec un bruit de papier froissé.

Livia mar­chait le long du rivage, le col de son man­teau rele­vé, un para­pluie noir à la main. Elle aimait ce temps. Il vidait l’île de ses der­niers pro­me­neurs, ne lais­sait que les mouettes et les chiens errants, ren­dait le monde à une soli­tude qui lui convenait.

Elle avait pris le pre­mier vapo­ret­to du matin, celui de six heures qui ne trans­por­tait que des ouvriers et des pêcheurs. Per­sonne ne l’a­vait recon­nue. Per­sonne ne la recon­nais­sait jamais, sur cette ligne-là, à cette heure-là. Elle était une sil­houette par­mi d’autres, une femme sans nom qui tra­ver­sait la lagune pour des rai­sons que nul ne cher­chait à connaître.

La chambre du Grand Hôtel des Bains l’at­ten­dait, inchan­gée. Le lit fait, les rideaux tirés, le car­net dans le tiroir de la com­mode. Elle y avait pas­sé une heure, reli­sant ses notes, véri­fiant chaque détail du plan. Puis elle était sor­tie, mal­gré la pluie, parce qu’elle avait besoin de mar­cher, de res­pi­rer, de mettre de l’ordre dans ses pensées.

Le soir même, elle devait voir l’homme de San Michele — celui que Beppe lui avait trou­vé, celui qui savait tra­vailler la pierre. Il vien­drait à l’hô­tel après la tom­bée de la nuit, par l’en­trée de ser­vice. Ils par­le­raient peu. Elle lui don­ne­rait les der­nières ins­truc­tions, l’argent, et il dis­pa­raî­trait pour faire ce qu’il avait à faire.

Ensuite, il ne res­te­rait qu’à attendre.

Livia s’ar­rê­ta au bout de la plage, là où les digues de pierre s’a­van­çaient dans la mer. L’eau écu­mait contre les rochers, pro­je­tant des embruns qui lui mouillaient le visage. Elle res­ta là un long moment, immo­bile, regar­dant l’ho­ri­zon vide.

Elle pen­sa à ce qu’elle était en train de faire.

Tuer un homme. Les mots étaient simples, presque abs­traits. Mais la réa­li­té était autre chose — un corps qui tombe, un cri peut-être, le bruit de l’eau qui se referme. Un silence ensuite. Un vide définitif.

Elle n’a­vait jamais tué per­sonne. Elle n’a­vait jamais pen­sé qu’elle en serait capable. Mais quelque chose s’é­tait éteint en elle, au fil des années, qui ren­dait la chose pos­sible. Non pas le sens moral — elle savait que ce qu’elle fai­sait était mal, elle le savait par­fai­te­ment. Mais la capa­ci­té à s’en sou­cier. À lais­ser cette conscience l’arrêter.

Ingo Fischer méri­tait-il de mou­rir ? La ques­tion était absurde. Per­sonne ne mérite vrai­ment de mou­rir. Mais il avait détruit quelque chose en elle qui ne pou­vait pas être répa­ré autre­ment. Il avait pris sa confiance, son amour, son corps, et il en avait fait un spec­tacle. Il l’a­vait trans­for­mée en matière pre­mière pour son art, puis il était par­ti sans se retourner.

Et il n’a­vait jamais payé. C’é­tait cela, fina­le­ment, qui la ren­dait folle. Non pas la tra­hi­son elle-même — les hommes tra­his­saient, c’é­tait dans leur nature — mais l’im­pu­ni­té. Le fait qu’il ait pu conti­nuer sa vie, connaître d’autres suc­cès, d’autres femmes, d’autres admi­ra­teurs, pen­dant qu’elle ram­pait dans les décombres de la sienne.

L’in­jus­tice était into­lé­rable. Et si le monde refu­sait de la répa­rer, elle le ferait elle-même.

Livia reprit sa marche, lon­geant la digue jus­qu’au bout. Le vent souf­flait plus fort ici, char­gé de sel et de pluie. Elle fer­ma les yeux, lais­sa les élé­ments la battre un moment. Puis elle fit demi-tour et ren­tra vers l’hôtel.

Dans le hall du Grand Hôtel des Bains, quelques clients pre­naient le thé près des grandes fenêtres. Des femmes élé­gantes qui par­laient à voix basse, des hommes en cos­tume qui lisaient des jour­naux. On jouait du pia­no quelque part, une musique douce et triste qui conve­nait au temps. Livia tra­ver­sa sans s’ar­rê­ter, mon­ta dans sa chambre.

Elle pas­sa l’a­près-midi à se préparer.

Elle relut les notes sur le palaz­zo Zor­zi — les entrées, les sor­ties, les cou­loirs qui menaient à la log­gia del Moro. Elle mémo­ri­sa les noms des invi­tés qu’Al­vise lui avait com­mu­ni­qués, cher­chant ceux qui pour­raient être des obs­tacles ou des témoins. Elle visua­li­sa le dérou­le­ment de la soi­rée, minute par minute, anti­ci­pant les imprévus.

Luna serait là, bien sûr. Luna dans sa robe de velours noir, Luna qui ne savait rien, Luna qui atti­re­rait le regard d’In­go Fischer comme un papillon attire une flamme. Il la remar­que­rait dès son entrée. Il s’ap­pro­che­rait, lui par­le­rait, la sédui­rait avec cette faci­li­té qui était sa marque de fabrique. Et Luna, éblouie, flat­tée, inno­cente, le suivrait.

Livia lui avait par­lé de la log­gia. Elle lui avait décrit la vue magni­fique sur le canal, les reflets des torches sur l’eau noire, ce coin secret du palaz­zo que seuls les intimes connais­saient. Elle avait plan­té cette image dans l’es­prit de Luna, sachant qu’au moment venu, la jeune femme s’en sou­vien­drait et y condui­rait l’homme qui la désirait.

C’é­tait cruel. C’é­tait cal­cu­lé. Et c’é­tait nécessaire.

Livia ne se fai­sait pas d’illu­sions sur ce qu’elle était en train de deve­nir. Elle savait qu’elle sacri­fiait une inno­cente pour atteindre un cou­pable. Elle savait que Luna por­te­rait les cica­trices de cette nuit pour le reste de sa vie — la ter­reur, la culpa­bi­li­té, les cau­che­mars. Elle savait tout cela, et elle conti­nuait quand même.

Parce qu’il n’y avait pas d’autre moyen. Parce qu’In­go Fischer ne serait jamais seul, jamais vul­né­rable, jamais acces­sible — sauf dans les bras d’une femme. Et Livia ne pou­vait pas être cette femme. Pas après ce qui s’é­tait pas­sé. Il la recon­naî­trait, se méfie­rait, fuirait.

Il fal­lait quel­qu’un d’autre. Quel­qu’un de neuf, de pur, de crédible.

Il fal­lait Luna.

Le soir tom­ba. La pluie ces­sa, lais­sant place à un brouillard épais qui mon­tait de la lagune et enve­lop­pait l’île d’un voile coton­neux. Les réver­bères de la pro­me­nade n’é­taient plus que des halos jaunes dans la grisaille.

À neuf heures, on frap­pa à la porte de Livia. Trois coups brefs, espacés.

Elle ouvrit. L’homme qui se tenait là ne res­sem­blait à rien — ni grand ni petit, ni beau ni laid, un visage qu’on oubliait dès qu’on l’a­vait vu. C’é­tait pré­ci­sé­ment ce qui le ren­dait utile.

— Signo­ra, dit-il d’une voix sans timbre.

— Entrez.

Il s’ap­pe­lait Nino, ou du moins c’é­tait le nom que Beppe lui avait don­né. Il tra­vaillait au cime­tière de San Michele, dans les vieilles cha­pelles où l’on ne fai­sait plus de visites. Il savait res­tau­rer la pierre — et il savait aus­si la fragiliser.

Livia lui mon­tra le plan du palaz­zo Zor­zi, lui indi­qua la loggia.

— La balus­trade doit tenir jus­qu’au 18, dit-elle. Pas plus longtemps.

— Elle tien­dra, signo­ra. Mais si quel­qu’un s’y appuie vraiment…

— C’est ce que je veux.

Nino hocha la tête. Il ne posa pas de ques­tions. Il n’é­tait pas payé pour cela.

— Il fau­dra que je puisse entrer dans le palaz­zo, dit-il. Avant la fête.

— Le comte Zor­zi orga­nise des visites pour les res­tau­ra­teurs. Je m’ar­ran­ge­rai pour que vous en fas­siez partie.

Elle lui ten­dit une enve­loppe. Il la prit, la glis­sa dans sa veste sans la compter.

— Le 17, dit-elle. Vous aurez accès au palaz­zo le 17 dans l’a­près-midi. Les domes­tiques seront occu­pés par les pré­pa­ra­tifs de la fête. Per­sonne ne vous remarquera.

— Et après ?

— Après, vous oubliez tout. Vous ne me connais­sez pas. Vous n’êtes jamais venu ici.

Nino la regar­da un long moment. Dans ses yeux, il n’y avait rien — ni curio­si­té, ni juge­ment, ni peur. C’é­tait un homme qui avait vu trop de morts pour s’é­mou­voir d’une de plus.

— Ce sera fait, signora.

Il sor­tit aus­si silen­cieu­se­ment qu’il était venu. Livia res­ta seule dans la chambre, face au plan du palaz­zo éta­lé sur la table.

Tout était en place.

Dans deux jours, Nino tra­vaille­rait la pierre de la log­gia del Moro. Le len­de­main, Alvise Zor­zi don­ne­rait sa fête. Et dans le chaos des masques et des bou­gies, sous le regard de Venise endor­mie, Ingo Fischer bas­cu­le­rait dans le vide.

Livia plia le plan, le ran­gea dans sa valise. Elle des­cen­dit au bar de l’hô­tel, com­man­da un verre de vin blanc, le but len­te­ment en regar­dant le brouillard par la fenêtre.

Demain, elle retour­ne­rait à Venise. Elle rever­rait Luna, l’ai­de­rait à se pré­pa­rer pour la fête, la ras­su­re­rait sur sa beau­té, son élé­gance, sa place dans le monde. Elle joue­rait son rôle de bien­fai­trice jus­qu’au bout.

Et Luna ne sau­rait jamais — pas avant qu’il soit trop tard — qu’elle était le der­nier pion d’un jeu com­men­cé neuf ans plus tôt, dans un ate­lier de San Polo où une femme avait fait l’er­reur de tom­ber amoureuse.

Livia ter­mi­na son vin, remon­ta dans sa chambre.

Cette nuit-là, elle dor­mit sans rêves.

Cha­pitre 8

Le palaz­zo Bar­ba­ro ouvrait ses portes pour un cock­tail en l’hon­neur des artistes de la Bien­nale. Livia y avait été invi­tée, comme toutes les grandes familles véni­tiennes. Elle y avait emme­né Luna.

C’é­tait le soir du 16 octobre, deux jours avant la fête chez Zor­zi. La soi­rée n’é­tait qu’un pré­lude, une façon de faire cir­cu­ler les visages, de nouer les fils qui se res­ser­re­raient plus tard. Mais pour Luna, c’é­tait le pre­mier pas dans un monde qu’elle croyait avoir per­du à jamais.

Elle por­tait une robe de soie verte que Livia lui avait offerte la veille — moins somp­tueuse que celle de velours noir réser­vée au palaz­zo Zor­zi, mais assez élé­gante pour ne pas déton­ner. Ses che­veux étaient rele­vés, quelques mèches savam­ment échap­pées enca­drant son visage. Elle mar­chait avec cette rai­deur des gens qui ont peur de trébucher.

— Res­pi­rez, mur­mu­ra Livia en lui pre­nant le bras. Vous êtes chez vous.

Elles mon­tèrent le grand esca­lier du palaz­zo, pas­sèrent sous les lustres de Mura­no qui pro­je­taient des éclats de lumière sur les fresques de Tie­po­lo. Des ser­veurs cir­cu­laient avec des coupes de pro­sec­co. Des groupes se for­maient et se défai­saient, par­lant en ita­lien, en fran­çais, en anglais. On enten­dait des rires, des excla­ma­tions, le bruis­se­ment des robes et le tin­te­ment des verres.

Luna regar­dait tout avec des yeux immenses. Elle recon­nais­sait cer­tains visages — des noms qu’elle avait lus dans les jour­naux, des familles dont sa grand-mère lui avait racon­té l’his­toire. Ils étaient là, vivants, à quelques mètres d’elle. Et elle était par­mi eux, non plus comme domes­tique invi­sible, mais comme invitée.

— Com­tesse Moro­si­ni, dit Livia en s’ap­pro­chant d’une femme âgée cou­verte de perles. Per­met­tez-moi de vous pré­sen­ter Luna Conta­ri­ni. Sa famille et la vôtre ont des liens anciens, je crois.

La com­tesse leva son lor­gnon, exa­mi­na Luna avec cette curio­si­té sans gêne des aristocrates.

— Conta­ri­ni del Bovo­lo, dit-elle. Je me sou­viens de votre grand-mère. Une femme remar­quable. Elle jouait du cla­ve­cin, n’est-ce pas ?

— Oui, madame, répon­dit Luna d’une voix qu’elle espé­rait ferme.

— On ne voit plus votre famille nulle part. Que sont-ils devenus ?

Un silence. Luna sen­tit le rouge lui mon­ter aux joues. Mais avant qu’elle puisse répondre, Livia intervint :

— Les Conta­ri­ni ont tou­jours pré­fé­ré la dis­cré­tion à l’os­ten­ta­tion. C’est une qua­li­té rare, de nos jours.

La com­tesse hocha la tête, satis­faite de cette réponse qui ne répon­dait à rien. Elle s’é­loi­gna vers d’autres connais­sances, et Luna res­pi­ra de nouveau.

— Mer­ci, murmura-t-elle.

— Ne me remer­ciez pas. Appre­nez. La pro­chaine fois, vous sau­rez quoi dire.

Elles cir­cu­lèrent dans les salons pen­dant une heure. Livia pré­sen­tait Luna à des dizaines de per­sonnes — des comtes, des ambas­sa­deurs, des col­lec­tion­neurs, des artistes. Chaque fois, elle trou­vait une façon de men­tion­ner le nom des Conta­ri­ni, de rap­pe­ler leur gran­deur pas­sée, de sug­gé­rer que Luna était une héri­tière en attente de renais­sance plu­tôt qu’une domes­tique déguisée.

Et les gens le croyaient. Ils voyaient ce qu’ils vou­laient voir — une jeune femme bien née, un peu timide peut-être, mais avec cette grâce natu­relle qui ne s’ap­pre­nait pas. Per­sonne ne la recon­nais­sait. Per­sonne ne fai­sait le lien avec la femme de chambre du Bauer.

Luna com­men­çait à se détendre quand elle le vit.

Il était de l’autre côté du salon, entou­ré d’un groupe d’ad­mi­ra­teurs. Grand, les che­veux gri­son­nants, vêtu d’un cos­tume sombre qui ne res­sem­blait à rien de ce que por­taient les Ita­liens. Il par­lait avec de grands gestes, riait fort, occu­pait l’es­pace comme si le monde lui appartenait.

— C’est lui, mur­mu­ra Livia à son oreille. Ingo Fischer.

Luna le regar­da. Elle avait vu sa pho­to­gra­phie dans les jour­naux, mais la réa­li­té était dif­fé­rente. Il y avait quelque chose de magné­tique en lui, une éner­gie qui atti­rait les regards. Même à cette dis­tance, même sans entendre ce qu’il disait, on com­pre­nait pour­quoi les gens l’écoutaient.

— Il est célèbre ? demanda-t-elle.

— Très. Et très dan­ge­reux. Sou­ve­nez-vous de ce que je vous ai dit.

Luna hocha la tête. Mais elle ne pou­vait pas déta­cher ses yeux de lui. Et à ce moment pré­cis, comme s’il avait sen­ti son regard, Ingo Fischer tour­na la tête.

Leurs yeux se croisèrent.

Ce ne fut qu’un ins­tant — deux, trois secondes peut-être. Mais Luna sen­tit quelque chose pas­ser entre eux, un cou­rant invi­sible, une recon­nais­sance. Il la regar­dait comme per­sonne ne l’a­vait jamais regar­dée — avec une inten­si­té qui la met­tait à nu, qui lui disait qu’il voyait au-delà de la robe et du maquillage, au-delà du nom et des conventions.

Puis il sou­rit. Un sou­rire qui n’é­tait adres­sé qu’à elle.

Luna détour­na les yeux, le cœur bat­tant. À côté d’elle, Livia obser­vait la scène avec une expres­sion indéchiffrable.

— Il vous a remar­quée, dit-elle simplement.

— Je n’ai rien fait.

— Vous n’a­vez pas besoin de faire quoi que ce soit. Vous êtes exac­te­ment ce qu’il cherche.

Luna ne com­pre­nait pas. Elle ne savait pas ce que cela signi­fiait, être ce qu’un homme comme lui cher­chait. Mais quelque chose en elle, quelque chose qu’elle n’au­rait pas su nom­mer, fré­mis­sait à cette idée.

Elles prirent congé peu après. Livia pré­tex­ta la fatigue, gui­da Luna vers la sor­tie, la fit mon­ter dans une gon­dole qui les atten­dait au pied du palaz­zo. L’air froid de la nuit véni­tienne leur fouet­ta le visage.

— Vous l’a­vez vu, dit Livia dans l’obs­cu­ri­té de la gon­dole. Main­te­nant, vous devez l’oublier.

— L’ou­blier ?

— Jus­qu’à la fête de Zor­zi. Il ne faut pas qu’il vous revoie avant. L’at­tente le ren­dra plus impa­tient, plus imprudent.

Luna ne dit rien. Elle regar­dait les façades des palaz­zi défi­ler dans la nuit, les lumières trem­blantes des fenêtres, les ombres qui dan­saient sur l’eau. Elle pen­sait au regard d’In­go Fischer, à ce sou­rire qui lui avait été destiné.

— Que va-t-il se pas­ser, à la fête ? deman­da-t-elle enfin.

Livia ne répon­dit pas tout de suite. La gon­dole glis­sait en silence, le gon­do­lier ramait avec une régu­la­ri­té hypnotique.

— Il vien­dra vous par­ler, dit-elle enfin. Il vous sédui­ra. C’est ce qu’il fait. Ce qu’il a tou­jours fait.

— Et moi, que dois-je faire ?

— Rien. Être vous-même. Accep­ter son atten­tion. Le lais­ser croire qu’il vous plaît.

— Et s’il me plaît vraiment ?

Le silence qui sui­vit fut long, lourd d’un sens que Luna ne pou­vait pas déchiffrer.

— Alors vous serez en dan­ger, dit Livia d’une voix très basse. Comme je l’ai été autrefois.

Luna se tour­na vers elle, surprise.

— Vous le connais­siez ? Avant ?

Mais Livia ne répon­dit pas. La gon­dole s’en­ga­geait dans un canal étroit, les murs des mai­sons se rap­pro­chaient de chaque côté. Les étoiles avaient dis­pa­ru der­rière un voile de brume.

— Ren­trez chez vous, dit Livia quand la gon­dole s’ar­rê­ta près d’un petit pont de Can­na­re­gio. Repo­sez-vous. Je vien­drai vous cher­cher le 18 à six heures. La robe de velours sera prête.

Luna des­cen­dit, res­ta sur le quai à regar­der la gon­dole s’é­loi­gner. La sil­houette de Livia dis­pa­rut dans l’obs­cu­ri­té, absor­bée par la nuit vénitienne.

Elle ren­tra chez elle, mon­ta les esca­liers qui sen­taient le chou bouilli, entra dans l’ap­par­te­ment où sa mère l’at­ten­dait en brodant.

— Com­ment c’é­tait ? deman­da la vieille femme sans lever les yeux de son ouvrage.

— C’é­tait… étrange, dit Luna.

Elle ne savait pas com­ment décrire ce qu’elle avait vécu. Le palaz­zo, les invi­tés, le regard d’In­go Fischer. C’é­tait comme si elle avait tra­ver­sé un miroir et décou­vert un monde paral­lèle où elle était quel­qu’un d’autre.

— Fais atten­tion, dit sa mère. Les Giran­del­lo n’ont jamais rien fait pour rien.

Luna ne répon­dit pas. Elle alla dans sa chambre, s’al­lon­gea sur son lit étroit, fixa le pla­fond craquelé.

Le visage d’In­go Fischer lui reve­nait, ses yeux bleus, son sou­rire. Elle savait qu’elle aurait dû avoir peur. Livia l’a­vait pré­ve­nue. Mais ce qu’elle res­sen­tait n’é­tait pas de la peur.

C’é­tait autre chose. Quelque chose qui res­sem­blait à de l’ex­ci­ta­tion, à de l’im­pa­tience. L’en­vie d’être vue encore, d’être regar­dée comme il l’a­vait regardée.

Elle fer­ma les yeux, essaya de dormir.

Dans deux jours, elle le reverrait.

Et elle ne savait pas encore que ce serait la der­nière fois qu’elle le ver­rait vivant.

Cha­pitre 9

Le palaz­zo Zor­zi se pré­pa­rait à la fête comme un vieux comé­dien se pré­pare à mon­ter sur scène — avec fébri­li­té, avec mémoire, avec cette exci­ta­tion des corps qui n’ont plus l’ha­bi­tude mais n’ont rien oublié.

Alvise Zor­zi super­vi­sait les opé­ra­tions depuis le pia­no nobile, vêtu d’une robe de chambre en soie pourpre, une ciga­rette per­pé­tuel­le­ment fichée entre ses doigts jau­nis. Il avait soixante ans, peut-être plus, mais refu­sait de les comp­ter. Sa vie était une suc­ces­sion de fêtes, d’a­mants, de dettes et de récon­ci­lia­tions, et il n’a­vait pas l’in­ten­tion de chan­ger maintenant.

— Plus de bou­gies dans l’es­ca­lier, ordon­na-t-il à un domes­tique. Je veux qu’on se croie au XVIIe siècle. Et débou­chez le vin main­te­nant, il doit respirer.

Le palaz­zo était un laby­rinthe de salons en enfi­lade, de cor­ri­dors obs­curs, d’es­ca­liers qui ne menaient nulle part. Construit au XVe siècle par un ancêtre qui avait fait for­tune dans le com­merce avec l’O­rient, il avait été agran­di, modi­fié, défi­gu­ré par les géné­ra­tions suc­ces­sives, jus­qu’à deve­nir ce dédale inco­hé­rent où les styles se heur­taient et les époques se confondaient.

Alvise aimait ce désordre. Il cor­res­pon­dait à sa vision du monde — un chaos magni­fique où seuls les gens d’es­prit savaient naviguer.

Livia arri­va en milieu d’a­près-midi, seule. Elle por­tait une robe simple, des gants de daim, un cha­peau qu’elle ôta dès l’en­trée. Alvise l’ac­cueillit avec des baise­mains et des exclamations.

— Ma chère Livia ! Tu viens ins­pec­ter le champ de bataille ?

— Je viens m’as­su­rer que tu n’as rien oublié.

— Oublier ? Moi ? J’ai fait venir des musi­ciens de Padoue, un chef de Vérone, et assez de cham­pagne pour noyer le Grand Conseil. Ce sera la fête du siècle.

Livia sou­rit. Elle connais­sait Alvise depuis l’en­fance — ils avaient dan­sé ensemble à leur pre­mier bal, s’é­taient confié des secrets d’a­do­les­cents, s’é­taient per­dus de vue puis retrou­vés comme savent le faire les Véni­tiens, par les liens invi­sibles qui unissent les vieilles familles.

— Et ton peintre alle­mand ? deman­da-t-elle d’un ton léger. Il viendra ?

— Fischer ? Bien sûr qu’il vien­dra. Il a accep­té avec enthou­siasme. Il paraît que la Bien­nale l’en­nuie à mou­rir — trop de dis­cours, pas assez de chairs fraîches. Il cherche l’ins­pi­ra­tion, dit-il.

— L’ins­pi­ra­tion.

— Tu sais ce qu’il veut dire. Mais qu’im­porte ! Il fera sen­sa­tion. Tous les jour­na­listes de Venise seront là.

Livia hocha la tête. Elle fit quelques pas dans le salon prin­ci­pal, admi­rant les fresques au pla­fond — des dieux de l’O­lympe dans des poses las­cives, peints par un artiste oublié du XVIIIe siècle. La lumière de l’a­près-midi entrait par les grandes fenêtres, pro­je­tant des rec­tangles dorés sur le par­quet usé.

— J’ai­me­rais visi­ter le palaz­zo, dit-elle. Cela fait si long­temps que je ne suis pas venue.

— Fais comme chez toi. Tu connais le chemin.

Alvise retour­na à ses pré­pa­ra­tifs, criant des ordres à des domes­tiques qui cou­raient dans tous les sens. Livia mon­ta l’es­ca­lier prin­ci­pal, croi­sant des femmes de ménage qui por­taient des bras­sées de fleurs, des hommes qui ins­tal­laient des candélabres.

Elle prit à gauche au pre­mier étage, sui­vit un cou­loir étroit dont les murs étaient cou­verts de por­traits noir­cis. Les ancêtres Zor­zi la regar­daient pas­ser avec leurs yeux morts, leurs fraises empe­sées, leurs expres­sions de juges. Elle les ignora.

Au bout du cou­loir, un petit esca­lier mon­tait vers le deuxième étage. Livia s’y enga­gea, comp­tant les marches comme elle l’a­vait fait sur le plan de Beppe. Qua­torze marches, un palier, sept autres marches. Puis une porte basse, à peine visible dans la pénombre.

Elle l’ou­vrit.

La log­gia del Moro s’é­ten­dait devant elle, bai­gnée de la lumière grise de l’a­près-midi. C’é­tait un espace étroit, une ter­rasse cou­verte qui sur­plom­bait le rio San Gio­van­ni. La vue était belle — les toits de tuiles, les che­mi­nées, le clo­cher d’une église au loin. On enten­dait le cla­po­tis de l’eau contre les murs du palazzo.

Livia s’ap­pro­cha de la balustrade.

Elle était en pierre d’Is­trie, sculp­tée de motifs flo­raux que les siècles avaient éro­dés. À pre­mière vue, elle sem­blait solide — mas­sive, ancienne, immuable comme tout ce qui exis­tait à Venise depuis des siècles.

Mais Livia savait regarder.

Elle pas­sa la main sur la pierre, sen­tit les fis­sures sous ses doigts. Les intem­pé­ries avaient creu­sé des sillons, l’eau salée avait ron­gé la matière de l’in­té­rieur. Cer­taines par­ties son­naient creux quand on les tapo­tait. Le temps avait fait son œuvre, len­te­ment, patiemment.

Nino ferait le reste.

Elle se pen­cha légè­re­ment, regar­da en bas. Le canal était étroit, pro­fond, presque noir même en plein jour. Trois étages plus bas, l’eau cla­po­tait contre les pierres mous­sues du fon­de­ment. Une chute de cette hauteur…

Livia recu­la, res­pi­ra profondément.

C’é­tait réel. Cela allait vrai­ment se passer.

Elle res­ta un long moment sur la log­gia, mémo­ri­sant chaque détail — la dis­tance jus­qu’à la porte, l’angle de la balus­trade, les zones d’ombre et de lumière. Le soir de la fête, il y aurait des torches quelque part en bas, leurs reflets dan­se­raient sur l’eau. Ce serait beau. Roman­tique, même.

Par­fait pour un ren­dez-vous galant.

Elle redes­cen­dit par où elle était venue, croi­sa Alvise dans l’es­ca­lier principal.

— Alors ? deman­da-t-il. Le palaz­zo te plaît toujours ?

— Il est magni­fique. Comme toujours.

— Tu as vu la log­gia del Moro ? On dit qu’elle est han­tée, tu sais. L’es­prit du ser­vi­teur tué revient les nuits de pleine lune.

— Des superstitions.

— Bien sûr. Mais elles font par­tie du charme. Je compte allu­mer des bou­gies là-haut, demain soir. Ça crée­ra une atmosphère.

Livia sen­tit son cœur s’ac­cé­lé­rer, mais son visage res­ta impassible.

— Excel­lente idée, dit-elle. Les invi­tés pour­ront s’y réfu­gier s’ils veulent un peu d’intimité.

Alvise rit.

— C’est pour ça que je t’a­dore, Livia. Tu com­prends tout.

Elle prit congé peu après, pré­tex­tant des pré­pa­ra­tifs de son côté. Alvise la rac­com­pa­gna jus­qu’à l’embarcadère pri­vé du palaz­zo, où une gon­dole l’attendait.

— À demain, ma chère. Et amène ta pro­té­gée — cette jeune Conta­ri­ni dont tu m’as par­lé. J’ai hâte de voir si elle est aus­si belle que tu le dis.

— Elle l’est, dit Livia. Plus encore.

La gon­dole s’é­loi­gna. Livia regar­da le palaz­zo Zor­zi rape­tis­ser dans la dis­tance, sa façade gothique ron­gée par les siècles, ses fenêtres aux volets de bois écaillé. Demain soir, il serait illu­mi­né de mille bou­gies, plein de musique et de rires. Et quelque part dans ce laby­rinthe, dans une log­gia oubliée, quelque chose de ter­rible se produirait.

Elle fer­ma les yeux, lais­sa le balan­ce­ment de la gon­dole la bercer.

Tout était en place. Nino vien­drait ce soir, par l’en­trée de ser­vice, pen­dant qu’Al­vise dor­mi­rait. Il tra­vaille­rait la pierre, fra­gi­li­se­rait ce qui devait l’être. Et demain, quand Ingo Fischer s’ap­puie­rait sur la balus­trade pour regar­der la vue avec Luna…

Livia rou­vrit les yeux.

Le soleil se cou­chait sur Venise, pro­je­tant des reflets orange et roses sur les eaux de la lagune. Les cou­poles et les clo­chers se décou­paient contre le ciel embra­sé, sil­houettes noires dans un océan de feu.

C’é­tait beau. Ter­ri­ble­ment beau.

Elle pen­sa à Luna, qui ne savait rien, qui atten­dait la fête avec l’ex­ci­ta­tion d’une enfant. Elle pen­sa à Ingo Fischer, qui n’a­vait aucune idée de ce qui l’at­ten­dait. Elle pen­sa à elle-même, neuf ans plus tôt, jeune et amou­reuse et tel­le­ment stupide.

Le monde tour­nait. Les vic­times deve­naient bour­reaux. Les inno­cents payaient pour les coupables.

C’é­tait injuste, peut-être. Mais c’é­tait ainsi.

La gon­dole accos­ta devant le Bauer. Livia mon­ta dans sa suite, s’as­sit près de la fenêtre, et atten­dit la nuit.

Demain, tout serait terminé.

Cha­pitre 10

Le matin du 18 octobre, Livia prit le pre­mier vapo­ret­to pour le Lido.

La lagune était calme, d’un gris nacré qui annon­çait une jour­née sans nuages. Quelques mouettes sui­vaient le bateau, criant dans le silence de l’aube. Les pas­sa­gers étaient rares — un prêtre qui lisait son bré­viaire, deux ouvriers qui som­no­laient, une femme qui ser­rait un panier de légumes contre sa poitrine.

Livia s’ins­tal­la à l’ar­rière, comme tou­jours, et regar­da Venise s’éloigner.

C’é­tait la der­nière fois qu’elle fai­sait ce tra­jet. Après ce soir, elle n’au­rait plus besoin de la chambre du Grand Hôtel des Bains, plus besoin du nom de signo­ra Marin, plus besoin de cette double vie qu’elle menait depuis des mois. Tout serait fini. Le compte serait soldé.

Elle essaya d’i­ma­gi­ner ce qu’elle res­sen­ti­rait demain matin, quand elle se réveille­rait dans un monde où Ingo Fischer n’exis­te­rait plus. Du sou­la­ge­ment ? De la joie ? De la paix, enfin ?

Elle n’é­tait sûre de rien. Peut-être ne res­sen­ti­rait-elle rien du tout. Peut-être que la ven­geance, une fois accom­plie, lais­se­rait le même vide qu’a­vant — un trou dans sa poi­trine que rien ne pour­rait combler.

Mais il était trop tard pour recu­ler. Les pièces étaient en place, le méca­nisme enclen­ché. Ce soir, Luna condui­rait Ingo Fischer vers la log­gia del Moro. Et la balus­trade, fra­gi­li­sée par Nino dans la nuit, céde­rait sous son poids.

Un acci­dent. Tra­gique, mais pas sur­pre­nant dans un vieux palaz­zo mal entre­te­nu. Les jour­naux en par­le­raient quelques jours, puis on oublie­rait. Ingo Fischer rejoin­drait la longue liste des étran­gers que Venise avait englou­tis au fil des siècles.

Le vapo­ret­to accos­ta au Lido. Livia des­cen­dit, mar­cha vers le Grand Hôtel des Bains dans la lumière pâle du matin. L’île était silen­cieuse, presque déserte. La sai­son était finie depuis long­temps ; seuls res­taient quelques rési­dents per­ma­nents et les fan­tômes des étés passés.

Elle mon­ta dans sa chambre, celle de la signo­ra Marin. Tout était exac­te­ment comme elle l’a­vait lais­sé — le lit fait, les rideaux tirés, le car­net dans le tiroir de la com­mode. Elle s’as­sit près de la fenêtre, regar­da la mer.

L’A­dria­tique était d’un bleu sombre, presque vio­let, striée de vagues longues qui venaient mou­rir sur la plage vide. Au loin, un bateau de pêche tra­çait une ligne blanche sur l’horizon.

Livia pen­sa à sa vie d’a­vant — avant Ingo Fischer, avant la tra­hi­son, avant tout cela. Elle avait été une femme heu­reuse, autre­fois. Pas joyeuse peut-être, pas exu­bé­rante, mais satis­faite de ce qu’elle avait. Elle aimait Venise, ses rituels, ses beau­tés, ses cruau­tés. Elle aimait sa soli­tude choi­sie, ses ami­tiés anciennes, ses plai­sirs tranquilles.

Et puis il était arri­vé, avec ses pin­ceaux et ses pro­messes, et il avait tout détruit.

Non — elle devait être hon­nête avec elle-même. Il n’a­vait pas tout détruit. Elle avait par­ti­ci­pé. Elle s’é­tait offerte, s’é­tait lais­sée peindre, avait cru à l’a­mour qu’il pré­ten­dait lui por­ter. Elle avait été naïve, aveugle, stupide.

C’é­tait peut-être cela, fina­le­ment, qu’elle ne pou­vait pas par­don­ner. Non pas ce qu’il lui avait fait, mais ce qu’elle avait per­mis. Sa propre fai­blesse, sa propre cré­du­li­té. L’i­mage de cette femme qu’elle avait été et qu’elle ne pou­vait plus regar­der sans dégoût.

En le tuant, elle tuait aus­si cette par­tie d’elle-même. Le pas­sé serait enter­ré, noyé dans les eaux noires d’un canal véni­tien. Elle pour­rait recommencer.

Ou pas. Peut-être que le pas­sé ne se lais­sait jamais enter­rer vrai­ment. Peut-être qu’il remon­tait tou­jours, comme les corps que la lagune reje­tait par­fois sur ses plages.

Livia secoua la tête, chas­sa ces pensées.

Elle pas­sa la jour­née au Lido, mar­chant sur la plage, lisant dans le salon de l’hô­tel, déjeu­nant seule dans la salle à man­ger presque vide. Elle obser­vait les heures pas­ser comme on observe une marée mon­ter — avec cette conscience aiguë que quelque chose d’ir­ré­ver­sible approchait.

À quatre heures, elle mon­ta faire sa valise. Elle ne lais­se­rait rien dans cette chambre — ni vête­ments, ni objets, ni traces. La signo­ra Marin dis­pa­raî­trait aus­si com­plè­te­ment qu’elle était appa­rue, et per­sonne ne ferait jamais le lien avec Livia Girandello.

Elle prit le car­net, le feuille­ta une der­nière fois. Toutes les notes qu’elle avait prises au fil des mois — les plans, les noms, les horaires. Tout ce tra­vail patient, méti­cu­leux, qui abou­tis­sait ce soir.

Elle déchi­ra les pages une à une, les brû­la dans le cen­drier de la chambre. Les flammes dévo­rèrent le papier, ne lais­sant que des cendres grises qu’elle dis­per­sa par la fenêtre. Le vent les empor­ta vers la mer.

À cinq heures, elle des­cen­dit régler sa note. Le récep­tion­niste, un homme âgé qui l’a­vait vue arri­ver et repar­tir des dizaines de fois, lui sou­hai­ta un bon voyage sans poser de ques­tions. C’é­tait l’a­van­tage des bons hôtels — on y res­pec­tait le silence des clients.

Le vapo­ret­to de cinq heures trente l’emmena vers Venise. La tra­ver­sée fut dif­fé­rente cette fois — plus lente, plus solen­nelle, comme si le bateau lui-même savait que quelque chose pre­nait fin. Le soleil des­cen­dait vers l’ho­ri­zon, embra­sant le ciel de cou­leurs impos­sibles — orange, rose, pourpre, or.

Venise appa­rut comme une vision, ses dômes et ses clo­chers décou­pés contre l’in­cen­die du cou­chant. Livia la regar­da appro­cher avec un sen­ti­ment étrange — de l’a­mour peut-être, ou quelque chose qui y res­sem­blait. Cette ville l’a­vait faite, défaite, refaite. Elle lui devait tout, y com­pris la capa­ci­té de haïr.

Le bateau accos­ta à San Zac­ca­ria. Livia des­cen­dit, mar­cha vers le Bauer dans la lumière décli­nante. Les rues s’a­ni­maient — les Véni­tiens sor­taient de chez eux, les res­tau­rants allu­maient leurs enseignes, les gon­do­liers appe­laient les der­niers tou­ristes. La ville se pré­pa­rait à la nuit comme elle le fai­sait depuis mille ans.

Dans sa suite, Livia trou­va la robe qu’elle por­te­rait ce soir — une créa­tion de soie noire, sobre, élé­gante, le genre de vête­ment qu’on remar­quait sans pou­voir dire pour­quoi. Elle se bai­gna, se coif­fa, se maquilla avec soin. Chaque geste était un rituel, une préparation.

À six heures, elle envoya un mes­sage à Luna par l’in­ter­mé­diaire d’un groom. La gon­dole serait là à sept heures. Tout était prêt.

Elle s’as­sit devant son miroir, regar­da son propre reflet.

Une femme de qua­rante-deux ans, tou­jours belle, tou­jours élé­gante, avec quelque chose de dur dans le regard que le maquillage ne pou­vait pas mas­quer. Une femme qui s’ap­prê­tait à tuer.

— Ce soir, mur­mu­ra-t-elle à son reflet. Ce soir, tout sera fini.

Le reflet ne répon­dit pas. Il se conten­ta de la regar­der avec ces yeux qui avaient trop vu, trop atten­du, trop souffert.

Livia se leva, enfi­la sa robe, mit ses boucles d’o­reilles — des perles noires, anciennes, qui avaient appar­te­nu à sa mère. Puis elle des­cen­dit dans le hall du Bauer, sor­tit dans la nuit véni­tienne, et mar­cha vers l’embarcadère où la gon­dole l’attendait.

La fête chez Zor­zi pou­vait commencer.

Lire la suite…

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