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Les mines d’or de Nubie

Les mines d’or de Nubie

Les mines d’or de Nubie

Wadi Alla­qi, Bar­ra­miya, et trois mille ans d’épuisement

Les mines d’or de Nubie

Wadi Alla­qi, Bar­ra­miya, et trois mille ans d’épuisement


Ce qui reste d’une mine d’or

Il faut se défaire tout de suite d’une idée : dans une mine d’or antique, il n’y a pas d’or. Ce qui reste, ce qui jonche le sol par tonnes et qu’on voit de loin, c’est la roche broyée. Des amon­cel­le­ments de quartz pilé, blanc, presque lumi­neux quand le soleil est bas, éta­lés en cônes et en langues sur des cen­taines de mètres au fond des oua­dis. À dis­tance, on croi­rait des congères. De près, c’est un gra­vier angu­leux qui crisse sous la semelle et qui, à la loupe, ne montre rien du tout : le métal en a été extrait, il ne s’a­git que de gangue.

Autour, des meules. Des dalles creu­sées en ber­ceau, usées jus­qu’à la trans­pa­rence par le va-et-vient d’une molette, sou­vent bri­sées en deux, par­fois retour­nées, la face active vers le ciel. Des tables incli­nées taillées dans le grès, avec une rigole et une cuvette au bas de la pente. Des murets de pierres sèches mon­tés à hau­teur d’homme, ali­gnés le long du oua­di et for­mant des chambres de deux ou trois pièces. Des puits d’ac­cès à demi com­blés, un tas de sco­ries, des tes­sons. On peut mar­cher là une heure sans rien com­prendre, puis un détail change tout : le sable, sur cin­quante mètres, est mêlé d’é­clats de quartz de la taille du poing, tous de la même dimen­sion, et l’on sai­sit qu’on est dans l’aire de concas­sage, que ce cali­brage est le résul­tat d’un geste répé­té par des mil­liers d’hommes pen­dant des siècles.

Le Wadi Alla­qi débouche sur le Nil à une cen­taine de kilo­mètres au sud d’As­souan, en face de l’an­cien fort de Kou­ban, aujourd’­hui sous les eaux du lac Nas­ser. De là, il file vers le sud-est en direc­tion des monts de la mer Rouge, se rami­fie, se perd, rejoint le Wadi Gab­ga­ba et s’en­fonce dans le désert nubien sur près de trois cents kilo­mètres. C’é­tait le grand cou­loir de l’or de Oua­ouat, la Basse-Nubie des textes égyp­tiens. Plus au nord, sur la piste qui relie aujourd’­hui Edfou à Mar­sa Alam, Bar­ra­miya occupe le même rôle pour le désert Orien­tal égyp­tien : un dis­trict minier tra­vaillé depuis la pré­his­toire, réac­ti­vé sous les pha­raons, exploi­té par les Pto­lé­mées, repris par les Arabes, son­dé par les géo­logues du khé­dive, et où l’on tra­vaille encore.

Entre ces deux noms tient une his­toire de trois mille cinq cents ans dont l’or n’est, à vrai dire, que le pré­texte. La vraie matière du récit, c’est l’eau, la logis­tique et le nombre d’hommes qu’un État peut se per­mettre d’en­tre­te­nir dans un lieu qui ne pro­duit rien de comestible.

Six cents mil­lions d’années

Le socle est là avant tout le monde, et il faut lui accor­der un ins­tant, parce que c’est lui qui décide de tout le reste.

Ce que les géo­logues appellent le bou­clier ara­bo-nubien est un assem­blage de ter­rains néo­pro­té­ro­zoïques — arcs insu­laires, frag­ments de croûte océa­nique, gra­ni­toïdes — sou­dés les uns aux autres lors de l’o­ro­ge­nèse pan­afri­caine, entre 750 et 600 mil­lions d’an­nées avant nous, au moment où le Gond­wa­na se refer­mait. La suture de l’Al­la­qi-Heia­ni, qui tra­verse le sud-est égyp­tien et le nord-est sou­da­nais, est l’une des cica­trices de ce col­lage. Plus tard, entre 640 et 570 mil­lions d’an­nées, le sys­tème de failles du Najd a cisaillé toute cette masse en une série de cou­loirs orien­tés nord-ouest, et c’est dans ces cou­loirs que les fluides hydro­ther­maux ont cir­cu­lé, char­gés de silice et de métaux, dépo­sant en refroi­dis­sant des filons de quartz où l’or s’est logé en grains micro­sco­piques, sou­vent asso­cié à la pyrite et à l’ar­sé­no­py­rite. Les spé­cia­listes rangent ces gise­ments dans la caté­go­rie des ors oro­gé­niques, ceux qui naissent de la défor­ma­tion des chaînes de montagnes.

Rete­nons deux choses. La pre­mière est que l’or nubien est indis­so­ciable du quartz, c’est-à-dire de la roche la plus dure et la plus ingrate qu’on puisse ima­gi­ner tra­vailler à main nue. La seconde est que ce quartz affleure là où le socle affleure : dans le désert, sur les deux rives du grand cou­loir du Nil, jamais dans la val­lée elle-même, dont les allu­vions récentes recouvrent tout et ne recèlent rien. Le pays de l’or est néces­sai­re­ment le pays sans eau. Toute l’his­toire qui suit découle de cette contrariété.

Ce socle est le même que celui qui, en tra­vers du fleuve, pro­duit les cata­ractes. Les seuils de gra­nite entre Assouan et Khar­toum et les filons auri­fères des oua­dis laté­raux sont deux affleu­re­ments du même vieux plan­cher, et l’on peut lire toute la géo­gra­phie poli­tique de la Nubie comme la consé­quence d’un unique acci­dent : la remon­tée du socle pré­cam­brien à la sur­face, qui rompt la navi­ga­tion d’un côté et sème le métal de l’autre. C’est le temps qua­si immo­bile dont par­lait Brau­del, celui qui ne bouge pas à l’é­chelle des civi­li­sa­tions mais qui leur impose ses condi­tions. Les empires ont duré quelques siècles cha­cun. Le quartz est en place depuis six cents mil­lions d’an­nées, et il y sera encore quand la ques­tion ne se pose­ra plus.

Le mot noub

On lit sou­vent que la Nubie tire son nom de nbw, l’or en égyp­tien ancien. L’é­ty­mo­lo­gie est sédui­sante et lar­ge­ment répan­due ; elle est aus­si dis­cu­tée, d’autres y voyant un eth­no­nyme sans rap­port avec le métal. Pre­nons-la pour ce qu’elle est : moins une preuve qu’un symp­tôme. Que l’on ait vou­lu, très tôt et dura­ble­ment, que le nom du pays soit le nom de sa richesse en dit long sur ce que le pays repré­sen­tait vu du nord.

Encore faut-il s’en­tendre sur ce que l’or est pour l’É­gypte pha­rao­nique, car ce n’est pas ce que nous croyons. Ce n’est pas de la mon­naie : l’É­gypte ne frappe pas de pièces avant les Perses et sur­tout avant les Pto­lé­mées, et les comptes du Nou­vel Empire s’ex­priment en deben de cuivre ou d’argent, uni­tés de poids ser­vant d’é­ta­lon dans une éco­no­mie où l’on échange encore du grain contre des san­dales. L’or est autre chose. C’est une sub­stance théo­lo­gique. La chair des dieux est d’or, dit-on, leurs os d’argent, leurs che­veux de lapis. L’or ne ter­nit pas, ne s’oxyde pas, ne se cor­rompt pas : il est le maté­riau de l’im­pu­tres­cible, donc du divin, donc du royal, donc du funé­raire. Le masque de Tou­tan­kha­mon n’est pas un objet de luxe, c’est un dis­po­si­tif d’éternité.

De cette nature découle un usage par­ti­cu­lier. L’or ne cir­cule pas comme cir­cule la mon­naie ; il s’ac­cu­mule, se thé­sau­rise dans les temples, s’en­fouit dans les tombes, et sort de l’é­co­no­mie. Il sert aus­si, et c’est là qu’il devient poli­tique, à payer ce qu’au­cune autre den­rée ne peut payer : la fidé­li­té d’un vas­sal, l’a­mi­tié d’un roi étran­ger, l’é­pouse d’un sou­ve­rain loin­tain. L’É­gypte n’est pas riche en or parce qu’elle en fait com­merce. Elle est riche en or parce qu’elle en dis­pose et que les autres n’en ont pas.

Les for­te­resses avant les mines

Le pre­mier or fut ramas­sé, non extrait. Dans les oua­dis, l’é­ro­sion a déman­te­lé les filons et concen­tré au fond des lits des paillettes et des pépites qu’il suf­fi­sait de trier au tamis et de laver. Cet or allu­vial est celui des Pré­dy­nas­tiques et de l’An­cien Empire, et il repré­sente pro­ba­ble­ment, sur toute l’An­ti­qui­té, une part plus impor­tante de la pro­duc­tion totale que le mine­rai arra­ché à la roche. Il a aus­si l’a­van­tage de ne deman­der presque aucune infra­struc­ture : quelques hommes, des outres, une sai­son sèche.

Le pas­sage à l’é­chelle est un fait d’É­tat, et il se lit dans l’ar­chi­tec­ture mili­taire avant de se lire dans les mines. Au Moyen Empire, les pha­raons de la XIIᵉ dynas­tie, Sésos­tris III sur­tout, plantent entre la Pre­mière et la Deuxième Cata­racte une chaîne de for­te­resses en brique crue d’une ampleur sans équi­valent avant l’é­poque moderne : Bou­hen, Mir­gis­sa, Sem­na, Koum­ma, Askout, une dou­zaine d’ou­vrages en enfi­lade, avec bas­tions, fos­sés, che­mins de ronde et maga­sins à grain. On y a retrou­vé des rap­ports de patrouille — les fameuses dépêches de Sem­na — où des offi­ciers signalent avec un sérieux admi­nis­tra­tif intact le pas­sage de quelques Med­jay venus faire du troc et repar­tis dans le désert. Ces forts ne sont pas là pour repous­ser une inva­sion : la Nubie n’a pas d’ar­mée capable de mena­cer l’É­gypte. Ils sont là pour tenir un cor­ri­dor, fil­trer une cir­cu­la­tion et sécu­ri­ser des convois.

Le plus par­lant est Kou­ban, plan­té exac­te­ment à l’embouchure du Wadi Alla­qi. Une for­te­resse à cet endroit n’a de sens que si l’on veut contrô­ler ce qui sort du oua­di et ce qui y entre. Le dis­po­si­tif com­plet appa­raît alors pour ce qu’il est : une machine à éva­cuer le métal vers le nord, dont les mines ne sont que l’ex­tré­mi­té amont. Dans toute cette affaire, on construit d’a­bord le fort, ensuite la piste, ensuite le puits ; la mine vient en der­nier, et c’est le maillon le moins coû­teux de la chaîne.

L’or de Oua­ouat, l’or de Kouch

Vers 1550 avant notre ère, les sou­ve­rains thé­bains qui viennent de chas­ser les Hyk­sos du Del­ta se retournent vers le sud et entre­prennent la conquête métho­dique de la Nubie. En un siècle, la fron­tière remonte jus­qu’à la Qua­trième Cata­racte, au-delà de Napa­ta. C’est la plus longue et la plus ren­table des annexions égyp­tiennes, et elle est admi­nis­trée par un per­son­nage nou­veau, le sa-nésou en Kouch, le Fils royal de Kouch, vice-roi de Nubie, qui n’ap­par­tient pas à la famille royale mal­gré son titre et qui répond direc­te­ment au pha­raon. Sa fonc­tion prin­ci­pale, à lire les monu­ments, est de faire mon­ter l’or.

Les listes égyp­tiennes dis­tinguent soi­gneu­se­ment trois ors selon leur pro­ve­nance : l’or de Cop­tos, celui du désert Orien­tal à hau­teur de Thèbes ; l’or de Oua­ouat, celui de la Basse-Nubie et du Wadi Alla­qi ; l’or de Kouch, venu de plus haut, du côté de l’At­bai et des monts de la mer Rouge sou­da­nais. Les scènes de tri­but peintes dans les tombes thé­baines — celle du vizir Rekh­mi­ré est la plus connue — montrent des por­teurs nubiens ployant sous des anneaux d’or empi­lés, des sacs de poudre d’or et des lin­gots en forme de tore, mêlés à l’é­bène, à l’i­voire, aux peaux de pan­thère et aux girafes. Les quan­ti­tés ins­crites dans les annales sont consi­dé­rables, quelques cen­taines de kilos par an dans les meilleures années, avec l’in­cer­ti­tude habi­tuelle sur la valeur des chiffres offi­ciels égyp­tiens, qui relèvent autant de la pro­pa­gande que de la comptabilité.

La consé­quence diplo­ma­tique est spec­ta­cu­laire, et on la lit dans les archives d’A­mar­na, ces trois cents tablettes cunéi­formes retrou­vées dans les ruines de la capi­tale d’A­khe­na­ton, cor­res­pon­dance des rois du Proche-Orient avec la cour égyp­tienne au XIVᵉ siècle. Le ton y est celui d’une famille royale inter­na­tio­nale, cha­leu­reux et âpre, où l’on s’ap­pelle « mon frère » en récla­mant du métal. Toush­rat­ta du Mitan­ni, beau-père du pha­raon, écrit qu’en Égypte l’or est aus­si abon­dant que la pous­sière et qu’il en veut donc en quan­ti­té illi­mi­tée ; dans une autre lettre, il accuse le pha­raon de lui avoir envoyé, à la place des sta­tues d’or mas­sif pro­mises, des sta­tues de bois pla­quées. Le roi d’As­sy­rie se plaint que l’en­voi ne couvre même pas les frais des mes­sa­gers. On sou­rit, puis on com­prend le méca­nisme : pen­dant deux siècles, l’É­gypte a ache­té la paix de son empire asia­tique avec du métal nubien. La supré­ma­tie diplo­ma­tique du Nou­vel Empire est une fonc­tion du débit du Wadi Allaqi.

Le puits de Ramsès

Il existe un texte qui dit toute la véri­té de cette éco­no­mie, et il est gra­vé sur une stèle retrou­vée à Kou­ban, à l’en­trée du Wadi Alla­qi, datée de l’an 3 de Ram­sès II. La scène est de conven­tion, mais les faits qu’elle trans­met sont d’une pré­ci­sion comptable.

Le roi siège sur son trône et médite, dit le texte, sur les pays étran­gers d’où vient l’or ; il songe à creu­ser des puits sur les routes qui manquent d’eau, ayant appris qu’il y a de l’or en abon­dance au pays d’A­kouya­ti mais que la route qui y mène est sans eau, en sorte qu’au­cun or n’en revient. On convoque le vice-roi de Kouch, qui expose la situa­tion avec une fran­chise remar­quable : tous les rois du pas­sé ont vou­lu creu­ser là un puits, sans résul­tat ; feu le roi Men­maâ­trê — c’est-à-dire Séthi Iᵉʳ, le propre père de Ram­sès — y a fait creu­ser jus­qu’à cent vingt cou­dées de pro­fon­deur, et le puits est res­té aban­don­né au bord de la route, car il n’en est pas venu d’eau. Ram­sès ordonne de recom­men­cer. Cette fois, dit la stèle, l’eau vient à douze cou­dées, et le puits reçoit un nom : « Le Puits, Ram­sès II vaillant en actes ».

Il y a dans ce docu­ment une chose que les ins­crip­tions royales égyp­tiennes ne font presque jamais : l’a­veu d’un échec pater­nel, rete­nu et daté, avec un chiffre. Cent vingt cou­dées, c’est plus de soixante mètres creu­sés dans le désert à la houe et au panier, pour rien. On ima­gine mal l’ef­fort. On ima­gine encore plus mal l’é­tat d’es­prit de l’é­quipe au tren­tième mètre.

Le même Séthi avait fait mieux ailleurs. Sur la route de Bar­ra­miya, à El-Kanaïs, dans le Wadi Mia, il avait creu­sé un puits qui, lui, avait don­né, et fait tailler dans la falaise un petit temple rupestre pour com­mé­mo­rer la chose, avec une ins­crip­tion qui déclare en sub­stance que la route était mau­vaise quand elle man­quait d’eau et qu’elle est bonne main­te­nant. Le sanc­tuaire est tou­jours là, et autour de lui, sur les parois, des géné­ra­tions de voya­geurs ont lais­sé des graf­fi­ti — égyp­tiens, grecs, latins, arabes —, ce qui est la meilleure preuve que le puits a ser­vi long­temps après que le roi qui l’a­vait creu­sé eut ces­sé d’être un dieu vivant.

Voi­là le nœud. Le fac­teur limi­tant de l’or nubien n’a jamais été l’or. C’est l’eau, et par consé­quent le nombre d’hommes qu’on peut main­te­nir sur place, et par consé­quent la quan­ti­té de roche qu’on peut broyer. Un puits qui donne à douze cou­dées vaut mieux qu’un filon riche. Toute reprise de l’ex­ploi­ta­tion, à n’im­porte quelle époque, com­mence par la remise en état des points d’eau.

La carte de Turin

Vers 1150 avant notre ère, un scribe nom­mé Amen­na­kh­té, fils d’I­pouy, homme de Deir el-Médi­neh, le vil­lage des arti­sans qui creu­saient les tombes de la Val­lée des Rois, des­sine sur un rou­leau de papy­rus de près de trois mètres une por­tion du Wadi Ham­ma­mat, dans le désert Orien­tal. Le docu­ment est aujourd’­hui au Musée égyp­tien de Turin, en frag­ments, et il passe pour la plus ancienne carte géo­lo­gique conser­vée au monde — la sui­vante ne vien­dra qu’au milieu du XVIIIᵉ siècle, vingt-neuf siècles plus tard.

Ce qui frappe n’est pas l’an­cien­ne­té, c’est l’exac­ti­tude. Les col­lines sont colo­riées en noir et en rose ; les géo­logues qui sont allés véri­fier sur le ter­rain ont consta­té que ces cou­leurs cor­res­pondent aux teintes réelles des roches, les sédi­ments sombres du Ham­ma­mat d’un côté, le gra­nite rose de Fawa­khir de l’autre. Les gra­viers du oua­di sont ren­dus dans leur diver­si­té litho­lo­gique. Les filons de quartz auri­fère sont figu­rés par des bandes rayon­nantes sur le flanc de la mon­tagne, au-des­sus du vil­lage des mineurs. Il y a la car­rière de pierre bekhen, cette grau­wacke gris-vert dont on fai­sait les sta­tues ; il y a le puits, et c’est grâce au puits que les archéo­logues ont pu iden­ti­fier avec cer­ti­tude le sec­teur repré­sen­té. Les légendes hié­ra­tiques indiquent la mon­tagne de l’or, celle de l’argent, la route de la mer, la route du village.

La carte a été dres­sée à l’oc­ca­sion de l’ex­pé­di­tion de l’an 3 de Ram­sès IV au Wadi Ham­ma­mat, à laquelle une stèle attri­bue huit mille trois cent soixante-deux hommes — la plus grande expé­di­tion de car­rière jamais enre­gis­trée dans ce oua­di après celle du Moyen Empire. On dis­cute encore de la fonc­tion du papy­rus : mémo­rial d’une expé­di­tion des­ti­né au roi ou au grand prêtre d’A­mon qui l’a­vait orga­ni­sée, ou véri­table ins­tru­ment de ter­rain, l’u­sure du rou­leau pou­vant résul­ter de pliages et dépliages répé­tés dans le désert.

Ce qui compte pour notre affaire tient en un mot : la pros­pec­tion était un savoir. Cumu­la­tif, trans­mis, écrit, car­to­gra­phié, conser­vé dans les archives d’un vil­lage de fonc­tion­naires à sept cents kilo­mètres de là. On n’a pas trou­vé les mines nubiennes par hasard, et on ne les a pas retrou­vées par hasard à chaque reprise. Il exis­tait, sur ce désert, une mémoire tech­nique d’É­tat — et l’une des façons dont ces dis­tricts miniers meurent, pré­ci­sé­ment, c’est quand cette mémoire s’interrompt.

Com­ment on tirait l’or de la pierre

La séquence est simple à décrire et effroyable à imaginer.

On repère le filon à l’af­fleu­re­ment, à la cou­leur rouille que donne l’al­té­ra­tion des sul­fures. On l’ouvre en tran­chée, puis on le suit en pro­fon­deur par des gale­ries étroites, par­fois sur cin­quante mètres, en s’é­clai­rant à la lampe à huile. Pour atta­quer le quartz, qui raye l’a­cier et se moque du cuivre, on uti­lise deux moyens : le feu, qu’on allume contre la paroi et qu’on éteint brus­que­ment pour fis­su­rer la roche par choc ther­mique — méthode qui consomme du bois, res­source rare et vite épui­sée dans un désert à aca­cias —, et la per­cus­sion à sec, avec des masses de dolé­rite ou de basalte, roches tenaces qu’on allait cher­cher par­fois très loin.

Le mine­rai remonte en blocs. On le casse au mar­teau, puis on le broie. Ici inter­vient la seule véri­table rup­ture tech­nique de toute l’his­toire du dis­trict. Au Nou­vel Empire, on broie sur des meules dor­mantes en andé­site, ovales, à va-et-vient : deux mains, un mou­ve­ment d’a­vant en arrière, une pro­duc­ti­vi­té déses­pé­rante. À l’é­poque pto­lé­maïque appa­raissent des mou­lins de forme concave, à molette munie de deux poi­gnées, qui auto­risent un mou­ve­ment de bas­cule et pro­duisent une poudre plus fine, donc une meilleure libé­ra­tion des grains d’or, donc un meilleur ren­de­ment au lavage. La dif­fé­rence paraît déri­soire. Elle mul­ti­plie pour­tant le débit et explique une bonne part de l’es­sor pto­lé­maïque et romain.

Le lavage se fait sur des tables incli­nées, dalles de pierre cou­vertes d’un maté­riau orga­nique — grille de bois ou toi­son, on n’a rien conser­vé — sur les­quelles on verse la poudre et un filet d’eau : les par­ti­cules lourdes res­tent accro­chées, le sté­rile part avec le cou­rant. Et il faut de l’eau, encore, pour cela, ce qui oblige sou­vent à remon­ter le mine­rai concas­sé vers un point d’eau plu­tôt qu’à faire venir l’eau à la mine. La fonte et l’af­fi­nage, eux, se font en géné­ral ailleurs, dans des ate­liers de la val­lée du Nil.

Reste à mesu­rer le résul­tat, et le résul­tat est décon­cer­tant. Die­trich et Rose­ma­rie Klemm, qui ont consa­cré leur vie à car­to­gra­phier ces sites, estiment l’en­semble du mine­rai extrait des tra­vaux sou­ter­rains et des tran­chées antiques du désert Orien­tal égyp­tien à quelque quatre à six cent mille tonnes de quartz ; en rete­nant une teneur récu­pé­rée de dix grammes par tonne, cela donne un maxi­mum d’en­vi­ron six tonnes d’or filo­nien pour toute l’An­ti­qui­té, aux­quelles ils ajoutent une ving­taine de tonnes pro­ve­nant des tra­vaux allu­viaux dans les oua­dis. Vingt-quatre tonnes, disons, en trois mil­lé­naires, pour le désert égyptien.

À titre de com­pa­rai­son, la mine de Suka­ri, à vingt-cinq kilo­mètres de Mar­sa Alam, a pro­duit envi­ron cinq cents mille onces d’or en 2025, soit quelque quinze tonnes et demie. En une année.

Quand l’É­gypte se retire

Vers 1070 avant notre ère, l’é­di­fice craque. Le der­nier vice-roi de Kouch dont on suive la trace, Paneh­sy, se retourne contre le pou­voir thé­bain, marche vers le nord, puis se replie en Nubie, et l’ad­mi­nis­tra­tion égyp­tienne du sud dis­pa­raît des sources sans qu’au­cun texte n’en raconte la fin. Les temples rames­sides d’A­ma­ra, de Soleb, de Sedein­ga cessent d’être entre­te­nus. Les convois s’ar­rêtent. Pen­dant trois siècles, on ne sait à peu près rien de ce qui se passe entre les cata­ractes, et ce silence docu­men­taire est lui-même un ren­sei­gne­ment : l’é­cri­ture, dans cette région, était une impor­ta­tion colo­niale, et elle s’en va avec le colonisateur.

Quand la Nubie réap­pa­raît, au VIIIᵉ siècle, ce n’est plus comme pro­vince mais comme puis­sance. Les rois de Napa­ta, au pied du Dje­bel Bar­kal, remontent le fleuve dans l’autre sens : Piân­khy conquiert l’É­gypte vers 730, Tahar­qa règne sur les deux pays, et la XXVᵉ dynas­tie fait bâtir à Thèbes et à Kar­nak avec un or qui, cette fois, n’est plus arra­ché à un tri­bu­taire mais extrait par un État nubien pour son propre compte. Le ren­ver­se­ment est com­plet, et il dure un demi-siècle avant que les Assy­riens ne le brisent. Les rois se replient alors vers l’a­mont, à Méroé, entre le Nil et l’At­ba­ra, et y font vivre pen­dant près de mille ans un royaume dont les pyra­mides de brique ali­gnées dans les dunes de Begra­wiya sont la signa­ture la plus visible. Leur or vient du même Atbai, des mêmes filons.

C’est aus­si durant ces siècles obs­curs que se des­sine la par­ti­tion durable du désert. La val­lée appar­tient à qui tient les cata­ractes ; les oua­dis appar­tiennent à qui tient les puits, c’est-à-dire aux pas­teurs cha­me­liers, Med­jay hier, Blem­myes puis Bed­ja demain. Aucune admi­nis­tra­tion séden­taire ne tra­vaille­ra plus jamais dans cette éten­due sans négo­cier avec eux, les payer, les enrô­ler comme guides et comme escortes, ou les com­battre. Bar­ra­miya, sur la piste d’Ed­fou à la mer, est de ces dis­tricts qui tra­versent tous les régimes sans jamais s’in­ter­rompre bien long­temps : creu­sé au Pré­dy­nas­tique, repris au Nou­vel Empire, exploi­té par les Pto­lé­mées puis par Rome, réoc­cu­pé par les mineurs arabes, car­to­gra­phié par les géo­logues du khé­dive au XIXᵉ siècle, et concé­dé aujourd’­hui à des socié­tés d’ex­plo­ra­tion. Ce ne sont pas les mêmes hommes ni les mêmes États. C’est le même filon.

Les hommes enchaî­nés de Ghozza

Vers 130 avant notre ère, un fonc­tion­naire grec du nom d’A­ga­thar­chide de Cnide, qui avait tra­vaillé à la cour d’A­lexan­drie et com­pi­lé tout ce qu’on savait de la mer Éry­thrée, a lais­sé sur ces mines une des­crip­tion que Dio­dore de Sicile a reco­piée un siècle plus tard, et qui est le seul témoi­gnage sui­vi que l’An­ti­qui­té nous ait légué sur le tra­vail dans un dis­trict auri­fère égyptien.

Le tableau est d’une noir­ceur sans conso­la­tion. La terre y est noire, écrit-il, vei­née d’un quartz d’une blan­cheur extrême, et l’or s’y obtient au prix de grandes souf­frances et de grands frais. Les tra­vailleurs sont des pri­son­niers de guerre, des condam­nés, par­fois des inno­cents vic­times d’une accu­sa­tion, envoyés là avec leurs familles entières ; ils sont en foule, ils ont tous les pieds entra­vés, et ils tra­vaillent sans relâche, de jour comme de nuit. Les gardes sont des sol­dats étran­gers qui ne parlent pas leur langue, de sorte qu’au­cune fami­lia­ri­té, aucune cor­rup­tion n’est pos­sible. Les enfants se glissent dans les gale­ries pour ramas­ser les éclats, les hommes creusent, les femmes et les vieillards tournent les meules. Aucun ne se lave, aucun ne se couvre, et la mort est la seule libération.

On a long­temps tenu ce texte pour un mor­ceau de rhé­to­rique, un lieu com­mun sur la misère ser­vile des­ti­né à faire fris­son­ner un lec­teur alexan­drin. Les fouilles récentes du désert Orien­tal l’ont bru­ta­le­ment réha­bi­li­té. À Samut, puis à Ghoz­za, sites miniers pto­lé­maïques, on a mis au jour des entraves en fer — des chaînes de che­ville, objets raris­simes dans l’ar­chéo­lo­gie égyp­tienne, dont on n’a­vait guère que la men­tion d’A­ga­thar­chide et un papy­rus des archives de Zénon pour attes­ter l’u­sage. Le témoi­gnage cesse d’être lit­té­raire. Quel­qu’un a réel­le­ment for­gé ces anneaux, les a réel­le­ment rivés sur des che­villes, dans ce oua­di, pour que des hommes cassent du quartz.

Il faut pour­tant se gar­der d’é­tendre le tableau à tout l’es­pace et à toute la durée. Six siècles plus tard, à Bir Umm Fawa­khir, on ne trouve aucun mur d’en­ceinte, aucun dis­po­si­tif de contrainte, aucune trace de régi­men­ta­tion ; les silos de l’un des fau­bourgs évoquent davan­tage du grain ver­sé en salaire que des rations dis­tri­buées à des cap­tifs. Le désert a connu au moins deux régimes de tra­vail : celui de la contrainte pénale, impor­té avec l’ad­mi­nis­tra­tion hel­lé­nis­tique et son voca­bu­laire de la condam­na­tion aux mines, et celui du bourg minier sala­rié, avec ses mai­sons, ses tombes, ses ordures domes­tiques et ses perles. Pour le Nou­vel Empire, entre les deux, nous ne savons à peu près rien : aucun texte égyp­tien ne décrit qui des­cen­dait dans les gale­ries de Ram­sès, et l’on est réduit à sup­po­ser un mélange de conscrits, de pri­son­niers nubiens et de spé­cia­listes rémunérés.

Pto­lé­mées, Romains, et l’or qui devient monnaie

Avec les Pto­lé­mées, quelque chose change dans la nature même de l’en­tre­prise. L’É­gypte entre dans un monde où l’or est frap­pé, où il cir­cule, où il paie des mer­ce­naires et solde des dettes. Le métal cesse d’être une sub­stance reli­gieuse à thé­sau­ri­ser pour deve­nir un ins­tru­ment moné­taire, avec tout ce que cela entraîne d’ap­pé­tit renou­ve­lé. Les Lagides rouvrent les dis­tricts, amé­liorent les mou­lins, réor­ga­nisent les pistes du désert, for­ti­fient les points d’eau, fondent sur la mer Rouge les ports de Béré­nice et de Myos Hor­mos, d’a­bord pour la chasse à l’é­lé­phant de guerre, ensuite pour le com­merce indien.

Rome hérite du sys­tème et l’in­dus­tria­lise. Le désert Orien­tal devient sous l’Em­pire une zone d’ex­ploi­ta­tion d’une den­si­té éton­nante : car­rières impé­riales du Mons Clau­dia­nus et du Mons Por­phy­rites, mines d’é­me­raude du Mons Sma­rag­dus, dis­tricts auri­fères, tout cela relié par un réseau de routes jalon­nées de hydreu­ma­ta, ces petits forts à puits qui sont l’in­ven­tion romaine déci­sive dans ces pay­sages. Les ostra­ca du Mons Clau­dia­nus, ces tes­sons cou­verts d’é­cri­ture qu’on uti­li­sait comme papier de brouillon, ont livré la comp­ta­bi­li­té quo­ti­dienne d’une de ces ins­tal­la­tions : listes de rations, cour­riers de ser­vice, récla­ma­tions, noms d’ou­vriers. On y voit une main-d’œuvre com­po­sée pour l’es­sen­tiel d’ar­ti­sans égyp­tiens libres et d’un per­son­nel logis­tique, pas de bagnards.

Il y a, en plein Wadi Alla­qi sou­da­nais, un site immense que les nomades appellent Dera­heib, « les bâti­ments » : un kilo­mètre et demi de ruines de part et d’autre du lit, deux forts mas­sifs, un tis­su urbain orga­ni­sé le long d’un axe. Les frères Cas­ti­glio­ni, qui l’ont rele­vé à par­tir de 1989 en s’ai­dant d’une carte arabe médié­vale, y ont vu la Béré­nice Pan­chry­sos — « toute d’or » — men­tion­née une seule fois par Pline l’An­cien. L’i­den­ti­fi­ca­tion a fait le tour du monde ; elle est contes­tée, le texte de Pline situant plu­tôt cette Béré­nice sur la côte de la mer Rouge, et l’é­pi­thète pou­vant venir d’une confu­sion avec les des­crip­tions de l’A­ra­bie du Sud. Ce qui n’est pas contes­té, en revanche, c’est ce que le site est : un centre minier et cara­va­nier de très grande ampleur, occu­pé aux époques pto­lé­maïque et romaine, où l’on a ramas­sé un tétra­drachme de Pto­lé­mée Iᵉʳ et des céra­miques romaines tar­dives, puis mas­si­ve­ment réoc­cu­pé au Moyen Âge.

Une remarque sur le sens de tout cela. À mesure que l’or devient mon­naie, il devient aus­si fuyant. Pline se plaint déjà de la sai­gnée de numé­raire que repré­sente le com­merce avec l’Inde, où l’or romain part contre des poivres et des soie­ries et ne revient pas. Le IIIᵉ siècle voit l’ef­fon­dre­ment de la mon­naie d’argent ; Constan­tin refonde le sys­tème sur une pièce d’or, le soli­dus, et pour l’a­li­men­ter fait main basse sur les tré­sors accu­mu­lés dans les temples — c’est-à-dire, en par­tie, sur l’or nubien immo­bi­li­sé depuis mille cinq cents ans dans les sanc­tuaires égyp­tiens. Une civi­li­sa­tion qui déthé­sau­rise est une civi­li­sa­tion qui a ces­sé de produire.

La ville de Bir Umm Fawakhir

À mi-che­min exac­te­ment entre le Nil à Qift, l’an­tique Cop­tos, et la mer Rouge à Qous­seir, l’an­tique Myos Hor­mos, à cinq kilo­mètres au nord-est du Wadi Ham­ma­mat, s’é­tire dans un oua­di étroit un ensemble de ruines qu’on a long­temps prises pour une sta­tion de cara­vanes romaine. Carol Meyer et son équipe y ont mené six cam­pagnes entre 1992 et 2001 et ont éta­bli tout autre chose : une ville minière byzan­tine et copte des Vᵉ et VIᵉ siècles, deux cent trente-sept bâti­ments rele­vés dans l’ag­glo­mé­ra­tion prin­ci­pale, qua­torze groupes de ruines péri­phé­riques, une popu­la­tion esti­mée à un peu plus de mille per­sonnes — infi­ni­ment plus que tout ce qui vit dans ce sec­teur aujourd’hui.

Le fond de sable du oua­di sert de rue prin­ci­pale. Les mai­sons s’a­lignent de part et d’autre, deux ou trois pièces en géné­ral, par­fois agglo­mé­rées jus­qu’à for­mer des ensembles de vingt-deux pièces, ce qui sug­gère des familles élar­gies ou des équipes logées ensemble. Il y a des postes de guet sur les crêtes, des aires de broyage, des puits, une cha­pelle. On y a trou­vé des perles, une gemme d’a­gate, des éme­raudes brutes, une amu­lette de Bès — un dieu égyp­tien encore pré­sent dans une ville chré­tienne —, un poids de bronze, la moi­tié d’un bra­ce­let en alliage d’or et de cuivre, quelques piécettes.

C’est, à ce jour, le seul éta­blis­se­ment minier de l’É­gypte ancienne à avoir été étu­dié dans son entier, et il cor­rige une idée reçue tenace. On pen­sait l’ad­mi­nis­tra­tion byzan­tine trop faible pour tenir le désert et sup­po­sait qu’elle l’a­vait aban­don­né aux nomades ; Fawa­khir, avec le fort d’A­bou Sha’ar, le port de Béré­nice et les car­rières de por­phyre, montre qu’il n’en était rien, et que Constan­ti­nople exploi­tait encore métho­di­que­ment ses déserts au VIᵉ siècle.

Puis cela s’ar­rête. On ne sait pas exac­te­ment pour­quoi ni exac­te­ment quand. Les can­di­dats ne manquent pas — la peste jus­ti­nienne des années 540, l’in­va­sion perse de 619, la conquête arabe de 640 —, et il est pro­bable qu’au­cun d’eux ne suf­fit à lui seul. Ce qu’on constate, c’est qu’une ville de mille habi­tants ins­tal­lée à cent kilo­mètres de toute agri­cul­ture se vide dès que la chaîne admi­nis­tra­tive qui l’ap­pro­vi­sion­nait en blé se rompt. Les habi­tants n’ont pas été chas­sés par l’é­pui­se­ment du filon. Ils ont été chas­sés par l’in­ter­rup­tion d’un convoi.

La ruée du IXᵉ siècle

L’his­toire aurait pu s’ar­rê­ter là. Elle reprend, deux siècles plus tard, dans des condi­tions entiè­re­ment dif­fé­rentes, et c’est le cha­pitre le moins connu et le plus étonnant.

Après la conquête arabe de l’É­gypte, la Nubie chré­tienne reste indé­pen­dante et signe en 652 avec le gou­ver­neur d’É­gypte un trai­té sin­gu­lier, le baqt, qui n’est ni une paix ni une sou­mis­sion mais un accord d’é­change annuel, tenu de part et d’autre pen­dant six siècles — l’un des plus longs trai­tés de l’his­toire. Entre les deux mondes, le désert Orien­tal reste aux Bed­ja, ces nomades cha­me­liers dont les Grecs par­laient déjà sous le nom de Blem­myes, et qui contrôlent les pistes.

Au IXᵉ siècle, des groupes arabes, les Rabi’a prin­ci­pa­le­ment, s’in­filtrent dans ce désert, s’al­lient aux Bed­ja par mariage et se mettent à l’or. Ce qui suit res­semble à toutes les ruées du monde. Al-Alla­qi devient une ville. Les géo­graphes arabes, al-Ya’­qu­bi le pre­mier, la décrivent comme une agglo­mé­ra­tion consi­dé­rable, sur la route cara­va­nière qui relie Assouan au port d’Aïd­hab, d’où l’on embarque pour Djed­da et La Mecque. Les fouilles russes menées à Dera­heib depuis 2017 ont éta­bli que la phase médié­vale du site court du IXᵉ au XIIᵉ siècle, que la for­te­resse nord, bâtie au IXᵉ, fonc­tion­nait moins comme un ouvrage mili­taire d’É­tat que comme le châ­teau for­ti­fié d’un sei­gneur local, et qu’un des bâti­ments est une mos­quée du ven­dre­di fon­dée au début du Xᵉ siècle.

Le détail du châ­teau vaut qu’on s’y arrête. Sous les pha­raons, sous les Pto­lé­mées, sous Rome, la mine est une affaire d’É­tat : le fort appar­tient au roi, la piste au roi, l’or au roi. Au IXᵉ siècle, l’É­tat s’est reti­ré et le pou­voir sur le métal est pas­sé à des poten­tats de ter­rain, chefs de tri­bu, entre­pre­neurs armés, aven­tu­riers. Les chro­ni­queurs égyp­tiens, al-Maq­ri­zi en tête, racontent l’his­toire d’un cer­tain al-‘Umari qui, venu d’É­gypte avec une troupe, s’empara des mines de l’Al­la­qi, tint tête aux Bed­ja comme aux Nubiens et régna quelques années sur son désert comme un sou­ve­rain, avant de finir comme finissent ces gens-là. Le récit est roma­nesque et pro­ba­ble­ment enjo­li­vé ; il décrit exac­te­ment le type de pou­voir que pro­duit un dis­trict auri­fère quand aucune admi­nis­tra­tion ne le tient.

Selon les rele­vés de Klemm, l’a­po­gée de cette exploi­ta­tion arabe se situe aux Xᵉ et XIᵉ siècles, et elle se pro­longe dans le nord-est du Sou­dan jusque vers 1350, avant de s’é­teindre à son tour.

Ce qui s’é­puise exactement

Nous voi­ci au cœur de l’af­faire, et il faut y mettre de la pré­ci­sion, parce que le mot « épui­se­ment » recouvre au moins quatre choses dif­fé­rentes qu’on a cou­tume de confondre.

Il y a d’a­bord un épui­se­ment bien réel, mais par­tiel : celui de la zone d’oxy­da­tion. Dans un gise­ment de ce type, la par­tie supé­rieure du filon, alté­rée par l’air et l’eau sur quelques dizaines de mètres, est celle où l’or se trouve à l’é­tat natif, libre, récu­pé­rable par simple broyage et lavage. En des­sous com­mence le mine­rai sul­fu­ré, où le métal est enfer­mé dans la pyrite et l’ar­sé­no­py­rite, invi­sible, et dont aucune tech­nique antique ne pou­vait le tirer. Les anciens n’ont donc pas épui­sé les gise­ments : ils ont épui­sé leur cha­peau. Ajoutons‑y la nappe phréa­tique, plan­cher abso­lu de toute mine sans pompe, et l’on tient la limite phy­sique du système.

Il y a ensuite l’é­pui­se­ment des res­sources annexes, plus insi­dieux. Le bois, d’a­bord, brû­lé par l’a­bat­tage au feu et par la cui­sine des équipes, dans un désert où l’a­ca­cia repousse en trente ans. L’eau ensuite, dont les puits s’en­sablent, s’ef­fondrent, se sali­nisent. Un dis­trict minier antique consomme son envi­ron­ne­ment plus vite qu’il ne consomme son minerai.

Il y a en troi­sième lieu l’é­pui­se­ment de la capa­ci­té d’É­tat, et c’est le fac­teur déci­sif. Faire tra­vailler mille hommes dans un oua­di sans eau à trois cents kilo­mètres du fleuve sup­pose une chaîne inin­ter­rom­pue de convois de grain, de gardes, de scribes, de char­pen­tiers, de pui­sa­tiers. Cette chaîne coûte cher et ne rap­porte qu’au bout. Un État solide l’en­tre­tient ; un État en dif­fi­cul­té la coupe la pre­mière, parce qu’elle est loin­taine, coû­teuse et dif­fé­rée. C’est pour­quoi les mines nubiennes s’ar­rêtent tou­jours en même temps que les grandes construc­tions royales et reprennent tou­jours avec elles. Elles sont un indi­ca­teur de puis­sance, non une cause.

Il y a enfin l’é­pui­se­ment rela­tif, c’est-à-dire la concur­rence. Et c’est ce qui achève véri­ta­ble­ment l’affaire.

L’or part vers l’ouest

À par­tir du VIIIᵉ siècle, un autre or entre dans le monde médi­ter­ra­néen, et il vient du Sahel. Les gise­ments du Bam­bouk, du Bou­ré et plus tard de l’A­kan ali­mentent, par les pistes trans­sa­ha­riennes, les empires du Gha­na puis du Mali, et débouchent à Sijil­mas­sa, à Tahert, à Kai­rouan. Cet or-là est allu­vial, extrait par des socié­tés pay­sannes qui n’exigent aucune infra­struc­ture impé­riale, trans­por­té à dos de cha­meau sur des routes qui, elles, ont leurs puits. Les Fati­mides frappent avec lui des dinars d’une pure­té qui devient la réfé­rence de tout le bas­sin. Au XIVᵉ siècle, le pèle­ri­nage de Man­sa Mous­sa vers La Mecque, avec ses dis­tri­bu­tions d’or au Caire, déprime le cours du métal en Égypte pen­dant des années — anec­dote sou­vent répé­tée, dont l’am­pleur exacte est dis­cu­tée, mais qui dit bien où se trouve désor­mais le centre de gravité.

Face à cette concur­rence, le Wadi Alla­qi ne perd pas son or. Il perd son inté­rêt. Une once tirée du quartz nubien exige de creu­ser, de broyer, de laver, d’ap­pro­vi­sion­ner ; la même once ramas­sée dans les gra­viers du haut Niger n’exige qu’un tamis et une cara­vane. À par­tir du moment où le second cir­cuit fonc­tionne, le pre­mier n’est plus ren­table, et il s’é­teint sans que per­sonne n’ait pris la déci­sion de l’éteindre.

C’est là, si l’on veut, la leçon brau­de­lienne de l’his­toire : le temps court des évé­ne­ments — un puits qui donne, une révolte bed­ja, un convoi inter­cep­té — se lit sur fond de conjonc­tures longues — l’ou­ver­ture d’une route saha­rienne, la moné­ta­ri­sa­tion de l’or, la démo­gra­phie du désert —, elles-mêmes posées sur une géo­lo­gie qui ne bouge pas. L’or nubien n’est pas mort d’a­voir été consom­mé. Il est mort d’un dépla­ce­ment des routes.

Suka­ri

Il y a, à vingt-cinq kilo­mètres au sud-ouest de Mar­sa Alam, sur la mer Rouge, une col­line que les Égyp­tiens appellent Suka­ri. Les pros­pec­teurs qui l’ont rééva­luée dans les années 1990 y ont trou­vé, avant même de son­der, des meules de pierre et des tes­sons : le lieu avait été tra­vaillé sous les pha­raons, qui n’a­vaient pu qu’en grat­ter la sur­face. La mine moderne, ouverte en 2009, exploite à ciel ouvert et en sou­ter­rain un corps miné­ra­li­sé de gra­no­dio­rite à quartz sul­fu­ré. Elle a pro­duit envi­ron cinq cent mille onces en 2025, dis­pose de quelque six mil­lions d’onces de réserves prou­vées, emploie près de cinq mille per­sonnes, et appar­tient depuis le rachat de Cen­ta­min en 2024 au groupe Anglo­Gold Ashan­ti. L’eau lui arrive de la mer Rouge par une conduite de vingt-cinq kilomètres.

Cette conduite est, à sa manière, la réponse tar­dive à la stèle de Kou­ban. Ce que Séthi Iᵉʳ n’a pas trou­vé à soixante mètres sous le sable, on l’ap­porte aujourd’­hui d’un rivage situé à une demi-heure de route, et le pro­blème qui a limi­té trois mille ans d’ex­ploi­ta­tion cesse d’en être un. Ajou­tez la cya­nu­ra­tion, qui va cher­cher l’or dans les sul­fures que les anciens lais­saient sur place, l’ex­plo­sif, la pelle méca­nique, et l’on com­prend pour­quoi une seule mine pro­duit en dix-huit mois tout ce que l’An­ti­qui­té entière a tiré de ce désert. La roche n’a pas chan­gé. La façon d’y accé­der a chan­gé, et avec elle la défi­ni­tion de ce qu’est un gisement.

Plus au sud, de l’autre côté de la fron­tière, l’his­toire est moins nette. Le Sou­dan est aujourd’­hui l’un des grands pro­duc­teurs d’or d’A­frique, et une part consi­dé­rable de cette pro­duc­tion sort de puits arti­sa­naux creu­sés à la main dans les mêmes oua­dis, par des dizaines de mil­liers d’or­pailleurs qui broient le quartz dans des concas­seurs à moteur et amal­gament le métal au mer­cure. Une par­tie de cet or finance la guerre en cours ; les chiffres de pro­duc­tion, les cir­cuits d’ex­por­ta­tion et les res­pon­sa­bi­li­tés font l’ob­jet de rap­ports contra­dic­toires que je ne suis pas en mesure de tran­cher ici. On note­ra seule­ment que les sites où l’on tra­vaille aujourd’­hui sont, sou­vent, très exac­te­ment ceux où l’on tra­vaillait sous les Ram­sès, et que le mer­cure y rem­place la table de lavage.

Il reste, dans les oua­dis, ces amas de quartz pilé. On les trouve par cen­taines, du Wadi Ham­ma­mat au Gab­ga­ba, blancs, angu­leux, par­fai­te­ment sté­riles, et si visibles depuis le ciel que les pros­pec­teurs modernes s’en servent comme guides. C’est ce qu’un empire laisse der­rière lui quand on a empor­té ce qui brillait : quelques dizaines de mil­liers de tonnes de roche cas­sée à la main, des meules bri­sées, un puits com­blé, et le nom d’un roi gra­vé sur une stèle pour dire qu’il avait trou­vé de l’eau à douze cou­dées là où son père avait creu­sé pour rien.


Pour aller plus loin

  • Rose­ma­rie et Die­trich Klemm, Gold and Gold Mining in Ancient Egypt and Nubia. Geoar­chaeo­lo­gy of the Ancient Gold Mining Sites in the Egyp­tian and Suda­nese Eas­tern Deserts, Sprin­ger, 2013 — l’ou­vrage de réfé­rence, site par site.
  • Carol Meyer, Bir Umm Fawa­khir, Orien­tal Ins­ti­tute Publi­ca­tions, 3 vol., 1999–2014 — la seule ville minière antique fouillée intégralement.
  • Dio­dore de Sicile, Biblio­thèque his­to­rique, livre III, 12–14, d’a­près Aga­thar­chide de Cnide — le témoi­gnage antique sur le tra­vail dans les mines.
  • William L. Moran (éd.), The Amar­na Let­ters, Johns Hop­kins Uni­ver­si­ty Press, 1992 — la diplo­ma­tie de l’or au XIVᵉ siècle avant notre ère.
  • Alfre­do et Ange­lo Cas­ti­glio­ni, Jean Ver­cout­ter, L’El­do­ra­do dei Farao­ni, 1995 — la décou­verte de Dera­heib, avec les réserves d’u­sage sur l’i­den­ti­fi­ca­tion à Béré­nice Panchrysos.
  • James A. Har­rell et V. Max Brown, « The Oldest Sur­vi­ving Topo­gra­phi­cal Map from Ancient Egypt », JARCE 29, 1992 — sur le papy­rus de Turin.
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Le Mont Athos : mille ans de répu­blique monastique

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Le Mont Athos

Mille ans de répu­blique monastique

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Le canal de Xerxès

À Nea Roda, au fond du golfe, la route tra­verse une bande de terre si basse et si plate qu’on la fran­chit sans y pen­ser. Deux kilo­mètres de roseaux, de sel et de ter­rains vagues, des poteaux élec­triques, quelques serres. C’est l’isthme qui rat­tache la pres­qu’île de l’A­thos au reste de la Chal­ci­dique, et c’est ici qu’en 483 avant notre ère les ingé­nieurs de Xerxès ont creu­sé un canal pour évi­ter à sa flotte le contour­ne­ment du cap.

Héro­dote raconte l’af­faire avec la pré­ci­sion d’un homme qui a vu les lieux et le mépris d’un Grec pour la déme­sure perse : trois ans de tra­vaux, des équipes rele­vées par le fouet, un canal assez large pour que deux tri­rèmes puissent y ramer de front, et cette remarque en forme de haus­se­ment d’é­paules — Xerxès aurait pu faire tirer ses navires sur des rou­leaux à tra­vers l’isthme, mais il vou­lait un canal, pour la gran­deur et pour le souvenir.

Pen­dant vingt-cinq siècles on a tenu le récit pour une exa­gé­ra­tion d’é­cri­vain. Les pros­pec­tions géo­phy­siques menées à par­tir des années 1990 par une équipe anglo-grecque ont retrou­vé le fos­sé sous les allu­vions : une tran­chée d’une tren­taine de mètres de large, col­ma­tée assez vite après l’ex­pé­di­tion, mais réel­le­ment creu­sée, réel­le­ment navi­gable. Héro­dote avait rai­son, ce qui lui arrive plus sou­vent qu’on ne le dit.

La rai­son de tout ce tra­vail était vieille de neuf ans. En 492, la flotte de Mar­do­nios, qui lon­geait la côte pour atta­quer la Grèce par le nord, avait été prise par un vent du nord-est au large de l’A­thos et jetée contre les falaises. Héro­dote parle de trois cents navires per­dus et de vingt mille hommes, chiffres qu’il ne faut pas prendre au pied de la lettre, mais l’é­vé­ne­ment est cer­tain : les récifs du cap, les rafales qui tombent du mas­sif, l’ab­sence de mouillage sur trente kilo­mètres de côte sud. La mon­tagne avait man­gé une armée.

Quand on remonte la pres­qu’île en bateau depuis Oura­nou­po­li, on com­prend le pro­blème sans avoir besoin d’un manuel de navi­ga­tion. La côte est raide, boi­sée jus­qu’à la mer, entaillée de ravins sans plages. Les monas­tères appa­raissent à inter­valles, posés sur des replats ou accro­chés aux rochers, cha­cun avec sa petite jetée et son han­gar à barques, et l’on met plu­sieurs heures à com­prendre qu’il n’y a rien d’autre : pas de vil­lage, pas de port, pas de route qui vien­drait du conti­nent. À l’ex­tré­mi­té sud, le pic se lève d’un coup à 2 033 mètres, marbre gris et cal­caire, sans contre­fort ni gla­cis, avec cette manière bru­tale qu’ont cer­taines mon­tagnes grecques de sor­tir de l’eau comme si le relief avait été cou­pé au couteau.

Il faut ajou­ter à cela une der­nière anec­dote, parce qu’elle dit quelque chose du rap­port que les hommes ont entre­te­nu avec ce mor­ceau de rocher. Un archi­tecte — Vitruve l’ap­pelle Dino­crate, Plu­tarque le nomme Sta­si­crate — aurait pro­po­sé à Alexandre de sculp­ter l’A­thos tout entier à son effi­gie : le conqué­rant assis, tenant dans une main une ville de dix mille habi­tants, dans l’autre une vasque où vien­draient se déver­ser les tor­rents de la mon­tagne. Alexandre aurait refu­sé, en deman­dant si la ville aurait des terres pour se nour­rir. L’his­toire est pro­ba­ble­ment inven­tée, comme la plu­part des anec­dotes sur Alexandre, mais elle a la ver­tu de résu­mer trois mille ans d’at­ti­tude à l’é­gard du lieu : on a vou­lu le per­cer, le contour­ner, le tailler, le trans­for­mer en autre chose que lui-même. Ce qui a fini par s’y ins­tal­ler et par y durer est venu d’une tout autre direction.

Des ermites et un par­che­min de chèvre

Le pre­mier docu­ment connu qui concerne les moines de l’A­thos n’est pas un texte de spi­ri­tua­li­té. C’est un chry­so­bulle de Basile Ier, daté de 883, qui inter­dit aux fonc­tion­naires impé­riaux et aux ber­gers de Hié­ris­sos de faire paître leurs trou­peaux sur la pres­qu’île et de moles­ter les ascètes qui s’y trouvent. L’acte fon­da­teur de la Sainte Mon­tagne est un règle­ment de conflit de pâturage.

On ne sait presque rien de ces pre­miers occu­pants. La tra­di­tion les fait venir d’É­gypte et de Syrie, chas­sés par la conquête arabe ; d’autres récits invoquent la crise ico­no­claste, qui a effec­ti­ve­ment jeté sur les routes des com­mu­nau­tés entières de moines. Aucune de ces expli­ca­tions ne repose sur des sources contem­po­raines. Ce qui est sûr, c’est qu’au IXe siècle des hommes vivaient là, dis­per­sés dans les ravins, assez nom­breux pour que l’ad­mi­nis­tra­tion byzan­tine juge utile de légi­fé­rer à leur sujet, et assez orga­ni­sés pour qu’un siècle plus tard on trouve à Karyès, au centre de la pres­qu’île, un res­pon­sable élu que les textes appellent le Pro­tos, le premier.

Ces ermites vivaient de très peu : des châ­taignes, des herbes, un peu de pois­son, les aumônes des bateaux de pas­sage. Ils s’é­ta­blis­saient par deux ou trois autour d’un ancien, chan­geaient de cabane quand le voi­si­nage deve­nait trop dense, des­cen­daient à Karyès pour les grandes fêtes et pour vendre le pro­duit de leur tra­vail manuel. Le mot grec lavra désigne exac­te­ment cela : une ruelle, un cha­pe­let de cel­lules le long d’un sen­tier, une com­mu­nau­té sans mur ni règle écrite.

En 963, un homme change tout. Atha­nase, né à Tré­bi­zonde, orphe­lin éle­vé à Constan­ti­nople où il a fait une car­rière de pro­fes­seur brillante avant de rompre avec le monde, arrive sur la mon­tagne avec l’argent d’un ami deve­nu empe­reur. Nicé­phore Pho­cas venait de reprendre la Crète aux Arabes et de ceindre la cou­ronne ; il avait pro­mis de venir finir ses jours en moine auprès d’A­tha­nase, pro­messe qu’il n’a jamais tenue mais qu’il a payée en or. Avec cet or, Atha­nase construit la Grande Lavra : un mur d’en­ceinte, une église à cou­pole, un réfec­toire, un aque­duc, une tour. Une ins­ti­tu­tion, avec des comptes, un règle­ment, des horaires, un jar­din, des mules.

Les ermites l’ont très mal pris. Ils sont allés se plaindre à Constan­ti­nople que cet intrus construi­sait des bâti­ments somp­tueux, impor­tait des bœufs de labour et trans­for­mait le désert en exploi­ta­tion agri­cole — ce qui, à peu de chose près, était vrai. Jean Tzi­mis­kès, qui avait assas­si­né Nicé­phore pour prendre sa place, a tran­ché en 972 par un règle­ment que l’on appelle depuis le Tra­gos, « le bouc », parce qu’il est écrit sur une grande peau de chèvre. Le docu­ment existe tou­jours. Il est conser­vé au Pro­ta­ton de Karyès, rou­lé, noir­ci, por­tant les signa­tures des supé­rieurs de l’é­poque — le plus ancien texte consti­tu­tion­nel d’Eu­rope encore déte­nu par l’ins­ti­tu­tion qu’il régit.

Le Tra­gos est un com­pro­mis, et il l’est res­té. Il recon­naît les deux formes de vie, l’er­mite et le céno­bite, le soli­taire et le com­mu­nau­taire. Il confirme l’au­to­ri­té du Pro­tos et l’as­sem­blée de Karyès. Il fixe des limites au déve­lop­pe­ment maté­riel — inter­dic­tion des grands bateaux, contrôle des ventes de bois — que les monas­tères pas­se­ront ensuite mille ans à contour­ner. Un typi­kon ulté­rieur, pro­mul­gué par Constan­tin IX Mono­maque vers 1045, ajoute les dis­po­si­tions qui frappent le plus les visi­teurs modernes : inter­dic­tion du ter­ri­toire aux femmes, aux eunuques, aux ado­les­cents imberbes et aux ani­maux femelles. C’est l’ava­ton, la clause de non-entrée, encore en vigueur aujourd’­hui et sanc­tion­née par le droit grec.

L’in­ter­dit n’est pas une inven­tion atho­nite. On le trouve dans d’autres domaines monas­tiques byzan­tins, et il découle d’une logique simple : dans une com­mu­nau­té d’hommes qui ont fait vœu de chas­te­té, l’ab­sence phy­sique de la ten­ta­tion vaut mieux que la lutte contre elle. Ce qui dis­tingue l’A­thos, ce n’est pas la règle, c’est sa sur­vie. Par­tout ailleurs les clauses de ce genre sont tom­bées avec les ins­ti­tu­tions qui les por­taient. Ici la cou­tume a tra­ver­sé la conquête otto­mane, l’an­nexion grecque, la Consti­tu­tion de 1975 et l’en­trée dans la Com­mu­nau­té euro­péenne, dont l’acte d’adhé­sion de la Grèce, en 1981, com­porte une décla­ra­tion com­mune qui recon­naît expli­ci­te­ment le sta­tut spé­cial de la Mon­tagne. Il faut avoir en tête cette phrase glis­sée dans un trai­té euro­péen, entre deux articles sur les tarifs doua­niers, pour mesu­rer ce que le mot longue durée veut dire ici.

Vingt mai­sons

L’ar­chi­tec­ture ins­ti­tu­tion­nelle de l’A­thos s’est fixée len­te­ment puis n’a plus bou­gé. Vingt monas­tères sou­ve­rains, ni plus ni moins, dans un ordre hié­rar­chique immuable qui com­mence par la Grande Lavra et se ter­mine par Kons­ta­mo­ni­tou. Le der­nier admis, Sta­vro­ni­ki­ta, date de 1541 ; depuis, la liste est close. On peut fon­der une skite, une cel­lule, un ermi­tage, on ne peut plus fon­der de monas­tère. Toute construc­tion, tout ermite, tout arpent de terre relève obli­ga­toi­re­ment de l’une des vingt mai­sons, qui se par­tagent la pres­qu’île en vingt sec­teurs comme un cadastre médié­val qu’on n’au­rait jamais révisé.

Cette fixi­té a une consé­quence poli­tique que l’on sous-estime : elle rend impos­sible la conquête interne. Aucun monas­tère ne peut en absor­ber un autre, aucune vague de nou­veaux venus ne peut créer sa propre mai­son. Quand les Russes sont arri­vés par mil­liers au XIXe siècle, ils n’ont pu occu­per qu’une place — Saint-Pan­té­lé­imon, dix-neu­vième au clas­se­ment — et essai­mer dans des skites et des cel­lules qui res­taient juri­di­que­ment dépen­dantes de monas­tères grecs. Le tableau de 1541 a plus fait pour l’é­qui­libre de la Sainte Mon­tagne que tous les trai­tés du XXe siècle.

Les vingt mai­sons ne sont pas grecques. Hilan­dar est serbe depuis 1198, fon­dée par Ste­fan Neman­ja, prince de Ras­cie deve­nu moine sous le nom de Syméon, et par son fils Sava, qui ren­tre­ra au pays orga­ni­ser l’É­glise serbe. Zogra­phou est bul­gare. Saint-Pan­té­lé­imon est russe. Ivi­ron est géor­gienne — le nom vient d’I­bé­rie, la Géor­gie orien­tale — fon­dée vers 980 par des aris­to­crates cau­ca­siens dont l’un, Tor­ni­kios, avait quit­té le monas­tère pour aller com­man­der une armée géor­gienne contre le rebelle Bar­das Sklè­ros, et en était reve­nu avec du butin et de l’argent impé­rial. Les monas­tères rou­mains n’existent pas comme tels, mais les princes de Vala­chie et de Mol­da­vie ont finan­cé la moi­tié des bâti­ments qu’on voit aujourd’hui.

Karyès, la capi­tale, est un vil­lage d’une rue. Des mai­sons à encor­bel­le­ment, quelques maga­sins qui vendent de l’en­cens, des outils et des piles, l’é­glise du Pro­ta­ton au milieu, un bâti­ment admi­nis­tra­tif, un poste de police, un bureau de poste. La Sainte Com­mu­nau­té y siège : vingt repré­sen­tants, un par monas­tère, renou­ve­lés chaque année. L’exé­cu­tif, l’É­pis­ta­sie, compte quatre membres tirés à tour de rôle par­mi cinq groupes de quatre monas­tères, ce qui fait qu’un monas­tère don­né par­ti­cipe au gou­ver­ne­ment une année sur cinq et le pré­side une année sur vingt. Le sceau de la com­mu­nau­té est cou­pé en quatre mor­ceaux, un par membre de l’É­pis­ta­sie : aucun acte ne peut être scel­lé si les quatre hommes ne sont pas dans la même pièce. On a rare­ment conçu dis­po­si­tif plus simple pour empê­cher un pou­voir de se concentrer.

L’É­tat grec est repré­sen­té par un gou­ver­neur civil qui dépend du minis­tère des Affaires étran­gères — non de l’In­té­rieur, ce qui en dit long sur le sta­tut du lieu. La Mon­tagne relève spi­ri­tuel­le­ment du Patriar­cat œcu­mé­nique de Constan­ti­nople, c’est-à-dire d’une ins­ti­tu­tion ins­tal­lée à Istan­bul, dans un quar­tier du Fener, à six cents kilo­mètres de là. Qui­conque est admis comme novice dans l’un des vingt monas­tères acquiert auto­ma­ti­que­ment la natio­na­li­té grecque, quelle que soit son ori­gine. L’ar­ticle 105 de la Consti­tu­tion grecque garan­tit l’en­semble. Cela fait beau­coup de sou­ve­rai­ne­tés emboî­tées pour trois cent trente-six kilo­mètres car­rés de forêt.

Le plan qui a fait le tour du monde orthodoxe

Vus de la mer, les monas­tères res­semblent à des châ­teaux forts, et c’est exac­te­ment ce qu’ils sont. Un qua­dri­la­tère de bâti­ments hauts, sans ouver­ture au niveau du sol, une seule porte bar­dée de fer, une tour mas­sive dans un angle. La rai­son n’est pas sym­bo­lique. Du XIVe au XVIIIe siècle, la mer Égée a été un espace de course per­ma­nent — Cata­lans, Turcs, Génois, cor­saires bar­ba­resques, plus tard pirates grecs des îles — et un monas­tère plein d’ar­gen­te­rie litur­gique posé sur une côte déserte consti­tuait une cible évi­dente. La tour, le pyr­gos, ser­vait de coffre-fort et de der­nier refuge. On y mon­tait les reliques et les manus­crits, on tirait l’é­chelle, on atten­dait que ça passe.

À l’in­té­rieur, le plan est par­tout le même, et c’est là que l’A­thos a le plus dura­ble­ment mar­qué le monde ortho­doxe. Une cour, l’é­glise au milieu — le katho­li­kon —, le réfec­toire en face de la porte de l’é­glise, dans son axe, de sorte que la com­mu­nau­té sort de l’of­fice et entre direc­te­ment dans la salle à man­ger, le repas étant trai­té comme un pro­lon­ge­ment de la litur­gie. Entre les deux, la phiale, une vasque à ciel ouvert sous un bal­da­quin de colonnes, où l’on bénit l’eau. Autour, sur trois ou quatre niveaux, les cel­lules, les ate­liers, la biblio­thèque, l’in­fir­me­rie, les réserves. En contre­bas, sur la mer, l’arsa­nas : une jetée, un entre­pôt, une petite tour.

L’é­glise elle-même suit un type qu’on appelle atho­nite et qui naît à la Grande Lavra : une croix ins­crite clas­sique à laquelle on ajoute deux absides laté­rales, les cho­roi, pour loger les deux chœurs qui se répondent pen­dant les offices. Un nar­thex, sou­vent un second nar­thex, le litè, pour les vigiles. La forme est née d’un besoin acous­tique et rituel pré­cis, et elle s’est ensuite répan­due par­tout où l’in­fluence atho­nite est pas­sée : en Ser­bie sous les Neman­jić, dans les prin­ci­pau­tés danu­biennes, jus­qu’aux monas­tères russes du nord. Un plan d’é­glise conçu au Xe siècle pour deux chœurs de moines grecs a fini par déter­mi­ner la sil­houette de bâti­ments construits huit siècles plus tard à mille kilo­mètres de là.

La pein­ture a sui­vi le même che­min. Les fresques du Pro­ta­ton de Karyès, du tout début du XIVe siècle, attri­buées par la tra­di­tion à un peintre nom­mé Manuel Pan­se­li­nos dont on ne sait rien de cer­tain, comptent par­mi les som­mets de l’art byzan­tin tar­dif : des figures amples, char­nues, mode­lées par la lumière, très loin de la rai­deur qu’on prête à tort à l’i­co­no­gra­phie ortho­doxe. Deux siècles plus tard, Théo­phane le Cré­tois tra­vaille à la Grande Lavra en 1535 puis à Sta­vro­ni­ki­ta en 1546, dans une manière plus sèche, plus linéaire, qui devien­dra la réfé­rence de ce qu’on appelle l’é­cole cré­toise. Entre les deux, à Dio­ny­siou, un autre Cré­tois couvre le katho­li­kon d’une Apo­ca­lypse dont les anges tombent en dia­go­nale sur les murs.

Ces chan­tiers ne se sont jamais inter­rom­pus long­temps. On repeint, on recouvre, on gratte, on rajoute une cha­pelle, on refait une cou­pole après un incen­die. Simo­no­pe­tra, plan­tée sur un épe­ron à trois cent trente mètres au-des­sus de la mer, avec ses bal­cons de bois en encor­bel­le­ment sus­pen­dus au-des­sus du vide, a brû­lé au moins trois fois — dont une en 1580 et une en 1891 — et a été recons­truite à chaque fois sur le même rocher impos­sible, parce que dépla­cer le monas­tère de quelques cen­taines de mètres aurait été plus rai­son­nable et n’a jamais été envi­sa­gé une seconde.

Ce que les moines possédaient

Il faut main­te­nant quit­ter la pres­qu’île, parce que l’his­toire de l’A­thos ne s’est jamais jouée entiè­re­ment sur l’Athos.

Dès le XIe siècle, les monas­tères reçoivent des terres. Des empe­reurs, des géné­raux, des veuves, des fonc­tion­naires pro­vin­ciaux leur donnent des champs, des vignes, des mou­lins, des salines, des pêche­ries, des vil­lages entiers avec les pay­sans qui les cultivent. Ces biens, les méto­chia, sont dis­per­sés dans toute la Macé­doine, en Thrace, à Lem­nos, à Tha­sos, en Chal­ci­dique occi­den­tale, plus tard jus­qu’en Vala­chie, en Mol­da­vie, en Bes­sa­ra­bie et en Rus­sie méri­dio­nale. Un monas­tère atho­nite du XIVe siècle est une entre­prise fon­cière mul­ti­na­tio­nale dont le siège social se trouve dans un ravin sans route.

La ges­tion de ce patri­moine a pro­duit du papier, et ce papier a sur­vé­cu. C’est le fait le plus impor­tant de toute l’his­toire savante de l’A­thos, et il tient à une conjonc­tion impro­bable : les archives cen­trales de l’É­tat byzan­tin ont entiè­re­ment dis­pa­ru, mais les vingt monas­tères ont conser­vé leurs chartes, parce qu’ils en avaient besoin pour prou­ver leurs droits devant les empe­reurs byzan­tins, puis devant les cadis otto­mans, puis devant l’É­tat grec. Un titre de pro­prié­té ne se jette pas. Les docu­ments conser­vés à l’A­thos consti­tuent aujourd’­hui le seul ensemble cohé­rent d’ar­chives rela­tif au cœur de l’Em­pire byzantin.

Le dépouille­ment de ce tré­sor est une entre­prise fran­çaise, com­men­cée dans les années 1930 et pour­sui­vie depuis : les Archives de l’A­thos, série de volumes publiés à Paris sous la direc­tion de Paul Lemerle, puis de Jacques Lefort, Nico­las Oiko­no­mi­dès, Denise Papa­chrys­san­thou et quelques autres, monas­tère par monas­tère — Lavra, Ivi­ron, Vato­pé­di, Dio­ny­siou, Xéro­po­ta­mou, Docheia­riou, Chi­lan­dar. Des chry­so­bulles impé­riaux, des actes de vente, des tes­ta­ments, des juge­ments, des inven­taires, et sur­tout des prak­ti­ka, ces rele­vés fis­caux dres­sés par les agents du fisc lors du trans­fert d’un domaine.

Le prak­ti­kon est un objet extra­or­di­naire. Il énu­mère, feu par feu, les pay­sans dépen­dants d’un vil­lage : le nom du chef de famille, celui de sa femme, ceux des enfants avec leur âge approxi­ma­tif, le bétail, les arbres frui­tiers, la sur­face des par­celles, le mon­tant dû. Quand on pos­sède plu­sieurs rele­vés du même vil­lage à quelques décen­nies d’é­cart, on tient une source d’un genre que le Moyen Âge byzan­tin ne livre nulle part ailleurs : la démo­gra­phie d’une com­mu­nau­té rurale, ses nais­sances, ses dis­pa­ri­tions, son enri­chis­se­ment ou sa ruine.

Le vil­lage de Rado­li­bos, dans la plaine du Stry­mon, appar­te­nait à Ivi­ron. Il a été arpen­té en 1103 par des géo­mètres impé­riaux dont Lefort a recons­ti­tué les méthodes de cal­cul, puis à nou­veau au XIVe siècle. On connaît la taille des par­celles, la manière dont les héri­tages ont frag­men­té le finage, la pro­por­tion de veuves, le rythme des mariages, la courbe qui monte au XIIe siècle et s’ef­fondre au XIVe avec les guerres civiles, la peste et les raids turcs. Toute l’his­toire sociale de la pay­san­ne­rie byzan­tine tar­dive — le grand livre d’An­ge­li­ki Laiou en 1977, les tra­vaux de Lefort sur les vil­lages de Macé­doine — sort de ces liasses conser­vées par des moines qui vou­laient sim­ple­ment pou­voir prou­ver, le jour venu, que la terre était à eux.

C’est ici que l’ap­proche brau­dé­lienne cesse d’être une figure de style. Ce que ces archives donnent à voir, ce n’est pas l’é­vé­ne­ment, c’est la struc­ture : le ren­de­ment du blé, la taille des trou­peaux, l’âge au mariage, le poids de la fis­ca­li­té, la lente recons­ti­tu­tion des grands domaines aux dépens de la petite pro­prié­té pay­sanne. Les empe­reurs passent, les dynas­ties se rem­placent, l’Em­pire perd la moi­tié de son ter­ri­toire, et pen­dant ce temps un moine de l’A­thos reco­pie l’in­ven­taire de ses oliviers.

La lumière incréée

Au début du XIVe siècle, un jeune homme de bonne famille constan­ti­no­po­li­taine arrive sur la Mon­tagne. Gré­goire Pala­mas a une ving­taine d’an­nées, une for­ma­tion phi­lo­so­phique solide, un père qui sié­geait au conseil impé­rial, et il vient apprendre une tech­nique de prière.

Cette tech­nique est ancienne, trans­mise ora­le­ment, sans doc­trine expli­cite. On l’ap­pelle hésy­chia, le silence, la quié­tude. Elle consiste à répé­ter indé­fi­ni­ment une for­mule courte — « Sei­gneur Jésus-Christ, Fils de Dieu, aie pitié de moi » — jus­qu’à ce que la prière des­cende du men­tal dans le cœur et conti­nue d’elle-même, y com­pris pen­dant le som­meil et le tra­vail. Les manuels atho­nites du temps y ajoutent des indi­ca­tions phy­siques : s’as­seoir sur un tabou­ret bas, incli­ner la tête vers la poi­trine, régler la res­pi­ra­tion sur les mots, fixer le regard vers le centre du corps.

Ces détails ont failli tout faire échouer. Un moine cala­brais nom­mé Bar­laam, for­mé en Ita­lie, très bon logi­cien et beau­coup trop spi­ri­tuel, a ridi­cu­li­sé les hésy­chastes en les trai­tant d’ompha­lo­psy­choi, ceux-qui-ont-l’âme-dans-le-nom­bril. Der­rière la moque­rie il y avait une ques­tion sérieuse : ces moines pré­ten­daient voir de leurs yeux, à l’is­sue de leur prière, la même lumière que les apôtres avaient vue sur le Tha­bor. Bar­laam objec­tait qu’on ne voit pas Dieu, que la lumière du Tha­bor était un phé­no­mène créé et pas­sa­ger, et qu’un homme qui pré­tend contem­pler l’in­créé blas­phème ou délire.

La réponse de Pala­mas a occu­pé quinze ans, plu­sieurs conciles et une bonne par­tie de l’éner­gie théo­lo­gique de l’Em­pire finis­sant. Elle repose sur une dis­tinc­tion entre l’es­sence divine, défi­ni­ti­ve­ment inac­ces­sible, et les éner­gies divines, incréées elles aus­si mais réel­le­ment com­mu­ni­cables à l’homme. La lumière du Tha­bor est une éner­gie, non une essence : on peut donc la voir sans voir Dieu. En 1340 ou 1341, les supé­rieurs atho­nites signent un texte qui sou­tient Pala­mas, le Tome hagio­rite, rédi­gé par lui. Trois conciles tenus à Constan­ti­nople en 1341, 1347 et 1351 tranchent en sa faveur. Bar­laam part en Ita­lie, se ral­lie à Rome et finit évêque de Gerace, où il don­ne­ra, dit-on, des leçons de grec à Pétrarque.

Il faut mesu­rer ce qui s’est pas­sé. Une pra­tique de moines illet­trés, trans­mise de vieillard à dis­ciple dans des cabanes de la côte sud, a été for­ma­li­sée en doc­trine, impo­sée à l’É­glise impé­riale par une série de conciles, et est deve­nue la théo­lo­gie offi­cielle de l’or­tho­doxie — qu’elle est res­tée jus­qu’à aujourd’­hui. La Sainte Mon­tagne n’é­tait plus seule­ment un refuge de fuyards du monde. C’é­tait le lieu où se déci­dait ce que l’O­rient chré­tien allait pen­ser de Dieu pen­dant les sept siècles suivants.

Le mou­ve­ment a aus­si four­ni des cadres. Les moines atho­nites du XIVe siècle sont par­tout : ils deviennent patriarches de Constan­ti­nople, métro­po­lites en Bul­ga­rie, en Ser­bie, en Rus­sie ; ils portent avec eux les manus­crits, le plan des églises, la manière de peindre, la litur­gie révi­sée. Cyprien, métro­po­lite de Kiev et de toute la Rus­sie à la fin du siècle, est un Bul­gare pas­sé par l’A­thos. Le réseau fonc­tionne d’au­tant mieux que les États ortho­doxes s’ef­fondrent les uns après les autres : la Mon­tagne sur­vit à ses pro­tec­teurs et devient, par défaut, l’ins­ti­tu­tion la plus stable du monde orthodoxe.

Une conquête négociée

L’his­toire poli­tique de l’A­thos entre 1200 et 1800 se résume à une leçon d’op­por­tu­nisme, et ceux qui la lui reprochent oublient ce que les alter­na­tives ont coû­té ailleurs.

En 1204, les croi­sés prennent Constan­ti­nople. La Chal­ci­dique tombe dans le royaume latin de Thes­sa­lo­nique, un évêque latin s’ins­talle, on tente d’im­po­ser l’o­bé­dience romaine. Les monas­tères écrivent à Inno­cent III, qui les prend sous sa pro­tec­tion et rap­pelle ses gens à l’ordre. Il n’empêche : des dépen­dances sont pillées, des moines mal­trai­tés. L’é­pi­sode a lais­sé une ran­cune durable, qu’on retrouve intacte sept cents ans plus tard dans les ban­de­roles noires d’Es­phig­mé­nou. Un siècle après, en 1307–1309, la Com­pa­gnie cata­lane — mer­ce­naires embau­chés par Byzance, non payés, retour­nés contre leur employeur — ravage la pres­qu’île, brûle des monas­tères et en fait dis­pa­raître plu­sieurs pour de bon.

Face aux Otto­mans, les moines ont fait le cal­cul inverse. Dès les années 1380, alors que Thes­sa­lo­nique est encore byzan­tine, des délé­ga­tions atho­nites vont trou­ver Murad Ier pour négo­cier une sou­mis­sion pré­ven­tive. Le geste est répé­té auprès de Murad II en 1424, quelques années avant la chute défi­ni­tive de la ville. Les Otto­mans acceptent : la pro­prié­té des monas­tères est confir­mée, le culte garan­ti, l’au­to­no­mie interne main­te­nue, en échange d’un impôt annuel — le haraç — et d’une loyau­té sans faille. Le sul­tan devient le pro­tec­teur de la Sainte Mon­tagne comme l’empereur l’était.

L’af­faire a bien fonc­tion­né pen­dant un siècle et demi. Elle s’est gâtée en 1568, quand Sélim II, à court d’argent, a confis­qué l’en­semble des biens monas­tiques de l’Em­pire et obli­gé les éta­blis­se­ments à les rache­ter. Les monas­tères atho­nites ont emprun­té pour payer, à des taux rui­neux, auprès de prê­teurs de Thes­sa­lo­nique et de Constan­ti­nople. Cer­tains ont mis un siècle à s’en remettre ; plu­sieurs ont aban­don­né la vie com­mu­nau­taire au pro­fit du régime dit idior­ryth­mique, où chaque moine gère son propre bud­get, mange chez lui et tra­vaille pour son compte — solu­tion pra­tique quand la caisse com­mune est vide, désas­treuse pour la discipline.

C’est alors que les dona­teurs du nord prennent le relais. Les princes de Vala­chie et de Mol­da­vie — Nea­goe Basa­rab, Petru Rareș, Vasile Lupu — construisent, res­taurent, dotent. Ils envoient des tonnes de cire, du blé, de l’argent mon­nayé, et rat­tachent à des monas­tères atho­nites des dizaines de cou­vents rou­mains dont les reve­nus remontent vers la Mon­tagne : au XIXe siècle, ces biens repré­sen­te­ront près du quart des terres culti­vables de la Vala­chie et de la Mol­da­vie, ce qui pro­vo­que­ra leur sécu­la­ri­sa­tion bru­tale par Cuza en 1863. Les tsars russes, d’I­van le Ter­rible à Pierre le Grand, envoient de leur côté des ambas­sades char­gées de four­rures et de roubles.

On peut lire cela comme une chro­nique d’au­mônes. C’est en réa­li­té la des­crip­tion d’un sys­tème : un centre reli­gieux dépour­vu de res­sources propres, ins­tal­lé sur un rocher sté­rile en ter­ri­toire musul­man, finan­cé par une péri­phé­rie ortho­doxe qui s’é­tend du Danube à la Vol­ga et qui a besoin de lui pour se pen­ser comme un monde. Brau­del appe­lait cela une éco­no­mie-monde. Celle-ci a fonc­tion­né pen­dant quatre cents ans avec des voi­liers, des mules et des lettres de change.

Un livre par­ti de la montagne

Au milieu du XVIIIe siècle, l’A­thos a essayé les Lumières. Une école supé­rieure, l’A­tho­nias, est fon­dée en 1749 sur une col­line au-des­sus de Vato­pé­di, et l’on confie sa direc­tion à Eugène Voul­ga­ris, l’un des meilleurs esprits du monde grec, tra­duc­teur de Locke et de Vol­taire, futur cor­res­pon­dant de Cathe­rine II. Il y enseigne les mathé­ma­tiques, la logique, la phy­sique moderne. L’ex­pé­rience dure dix ans. Les moines conser­va­teurs s’in­quiètent, les que­relles s’en­ve­niment, Voul­ga­ris démis­sionne en 1759 et part vers le nord. Le bâti­ment est aujourd’­hui une ruine que l’on aper­çoit du sentier.

Ce qui a réus­si, à la même époque, est venu du camp oppo­sé. Un groupe de moines qu’on a sur­nom­més les Kol­ly­vades, à pro­pos d’une que­relle sur le jour où l’on doit faire les offices des morts, entre­prend de reve­nir aux sources : com­mu­nion fré­quente, res­pect strict de la litur­gie, retour aux Pères. L’un d’eux, Nico­dème l’Ha­gio­rite, entre­prend avec Macaire de Corinthe de ras­sem­bler les textes ascé­tiques dis­po­nibles dans les biblio­thèques de la Mon­tagne — Évagre, Maxime le Confes­seur, Syméon le Nou­veau Théo­lo­gien, Gré­goire le Sinaïte, Pala­mas. L’an­tho­lo­gie paraît à Venise en 1782 sous le titre de Phi­lo­ca­lie, l’a­mour de la beauté.

Ce livre a fait un voyage remar­quable. Un moine ukrai­nien, Païs­sy Velit­ch­kovs­ki, qui avait séjour­né à l’A­thos avant de s’ins­tal­ler au monas­tère de Neamț en Mol­da­vie, en tra­duit une par­tie en sla­von ; la Dobro­to­liou­bié paraît à Mos­cou en 1793. Les start­sy d’Op­ti­no la dif­fusent au XIXe siècle. Un pèle­rin ano­nyme en fait le com­pa­gnon de route d’un récit qui devien­dra le plus lu de la spi­ri­tua­li­té russe. Dos­toïevs­ki connaît cette lit­té­ra­ture ; Tol­stoï aus­si. Au XXe siècle, les émi­grés russes de Paris — Loss­ky, Evdo­ki­mov, plus tard Sophro­ny, moine atho­nite deve­nu fon­da­teur d’un monas­tère dans l’Es­sex — la font pas­ser en fran­çais et en anglais. En 1961, un per­son­nage de Salin­ger lit Le Pèle­rin russe dans un appar­te­ment de l’Up­per East Side et essaie la prière du cœur entre deux cigarettes.

Un recueil com­pi­lé dans une biblio­thèque de la Chal­ci­dique par des moines hos­tiles aux Lumières, impri­mé dans une répu­blique mar­chande catho­lique, tra­duit en Mol­da­vie, publié en Rus­sie impé­riale, relu à Paris par des exi­lés et décou­vert par la contre-culture amé­ri­caine : la Sainte Mon­tagne n’a jamais été cou­pée de rien. Elle est un nœud dans un réseau, et elle l’a tou­jours été.

Le siècle russe

Vers 1830, l’A­thos sort épui­sé de la guerre d’in­dé­pen­dance grecque. Les moines s’é­taient sou­le­vés en 1821 ; les troupes otto­manes ont occu­pé la pres­qu’île pen­dant neuf ans, impo­sé des contri­bu­tions écra­santes, et la popu­la­tion monas­tique est tom­bée à quelques cen­taines d’hommes. Un demi-siècle plus tard, elle dépasse les sept mille. L’é­cart s’ex­plique en un mot : la Russie.

L’af­flux com­mence dans les années 1840 et s’ac­cé­lère après la guerre de Cri­mée. Des pay­sans, des sol­dats, des mar­chands rui­nés, des fils cadets débarquent par bateaux entiers. Une com­pa­gnie de navi­ga­tion russe assure la liai­son depuis Odes­sa. Saint-Pan­té­lé­imon, monas­tère grec en déclin, passe sous contrôle russe au terme d’un conflit interne des années 1870 et se met à construire : des ailes de six étages, des cou­poles vertes, une église à bulbes, une hôtel­le­rie pour des cen­taines de pèle­rins. En 1903, la mai­son compte 1 446 moines à elle seule. Les skites d’An­dreas et du Pro­phète-Élie res­semblent à des villes. Aux alen­tours de 1900, sur envi­ron sept mille cinq cents moines, plus de la moi­tié sont sujets du tsar.

Les Grecs y voient un pro­jet poli­tique, et ils n’ont pas tort. Le pan­sla­visme, la ques­tion macé­do­nienne, la riva­li­té pour l’hé­ri­tage otto­man font de la Mon­tagne un ter­rain d’in­fluence. Un moine russe qui achète une cel­lule à un monas­tère grec endet­té acquiert un pied-à-terre en ter­ri­toire stra­té­gique. Saint-Péters­bourg finance, encou­rage, décore.

Deux évé­ne­ments ont mis fin à tout cela en quatre ans.

Le pre­mier est théo­lo­gique, et il est étrange. À par­tir de 1912, une que­relle éclate par­mi les moines russes de l’A­thos sur la nature du nom de Dieu : un cou­rant, l’ono­ma­to­doxie, sou­tient que le Nom est Dieu lui-même, que le pro­non­cer c’est le rendre pré­sent. Le Saint-Synode de Rus­sie condamne. Les moines refusent. En 1913, le gou­ver­ne­ment impé­rial envoie un navire de guerre ; les marins prennent d’as­saut Saint-Pan­té­lé­imon et la skite Saint-André à la lance à incen­die, arrêtent huit cent qua­rante moines et les rapa­trient à Odes­sa dans les cales d’un trans­port. C’est la der­nière grande opé­ra­tion mili­taire russe sur la Sainte Mon­tagne, et elle a consis­té à dépor­ter des moines russes.

Le second est poli­tique. Les guerres bal­ka­niques de 1912–1913 amènent la flotte grecque devant Athos ; la ques­tion du sta­tut se pose devant les chan­cel­le­ries, et la Rus­sie pro­pose l’in­ter­na­tio­na­li­sa­tion du ter­ri­toire sous garan­tie des puis­sances ortho­doxes. Le 3 octobre 1913, les vingt monas­tères votent : dix-neuf se pro­noncent pour le rat­ta­che­ment à la Grèce, Saint-Pan­té­lé­imon s’abs­tient. Le trai­té de Lau­sanne, en 1923, confirme la sou­ve­rai­ne­té grecque. La Charte consti­tu­tion­nelle de 1926 en fixe les moda­li­tés, tou­jours en vigueur.

En 1917, la révo­lu­tion coupe le der­nier fil. Plus de bateaux, plus de sub­sides, plus de novices, plus de cour­rier. Les moines russes de l’A­thos vieillissent sur place, iso­lés, entre des bâti­ments pré­vus pour dix fois leur nombre, à balayer des cor­ri­dors vides et à enter­rer leurs anciens. Le régime sovié­tique n’au­to­rise aucun départ ; les auto­ri­tés grecques, méfiantes, n’ac­cordent guère de per­mis d’ins­tal­la­tion. En 1990, Saint-Pan­té­lé­imon compte trente-cinq moines. Le monas­tère le plus peu­plé de la Médi­ter­ra­née ortho­doxe était deve­nu un hos­pice de quinze vieillards et vingt hommes fati­gués dans un immeuble de trois cents chambres.

1971

Le point bas de toute l’his­toire atho­nite se situe au début des années 1970. On compte alors un peu plus de onze cents moines pour vingt monas­tères, dont plu­sieurs n’en abritent qu’une poi­gnée. La moyenne d’âge dépasse soixante ans. Des ailes entières sont fer­mées, les toi­tures s’ef­fondrent, les biblio­thèques prennent l’eau, les archives moi­sissent. La moi­tié des mai­sons vit encore sous le régime idior­ryth­mique, cha­cun pour soi, ce qui accé­lère la décom­po­si­tion. Les com­men­ta­teurs de l’é­poque, y com­pris bien­veillants, écrivent que la Sainte Mon­tagne en a pour vingt ans, trente au plus, et qu’il faut son­ger à en faire un musée.

Le retour­ne­ment a com­men­cé presque immé­dia­te­ment, et per­sonne ne l’a­vait prévu.

Il s’est pro­duit par trans­plan­ta­tion de com­mu­nau­tés entières. En 1973, Émi­lia­nos Vafei­dis, higou­mène d’un monas­tère des Météores où le tou­risme ren­dait la vie contem­pla­tive impos­sible, monte à Simo­no­pe­tra avec ses moines. Vasi­leios Gon­ti­ka­kis arrive à Sta­vro­ni­ki­ta en 1968 avec un groupe venu de Crète, puis passe à Ivi­ron en 1990. Éphrem s’ins­talle à Phi­lo­théou, d’où par­ti­ront ensuite les fon­da­tions amé­ri­caines de l’A­ri­zo­na. Joseph, dis­ciple d’un ermite célèbre de la côte sud, s’ins­talle avec sa confré­rie chy­priote à Vato­pé­di en 1987 et redresse en dix ans la deuxième mai­son de la hiérarchie.

Plu­sieurs de ces groupes se rat­tachent à un même homme, Joseph l’Hé­sy­chaste, mort en 1959 dans une cabane des Katou­na­kia, qui n’a jamais diri­gé de monas­tère et dont les dis­ciples ont fini par repeu­pler cinq ou six des vingt mai­sons. Un autre ermite, Païs­sios, mort en 1994 et cano­ni­sé en 2015, rece­vait dans sa cel­lule des files de visi­teurs venus de toute la Grèce. La renais­sance atho­nite est par­tie de trois ou quatre baraques en planches.

Les nou­veaux venus ne res­sem­blaient pas aux anciens. Ils étaient jeunes, sou­vent diplô­més — ingé­nieurs, méde­cins, juristes, pro­fes­seurs —, issus des villes, et arri­vaient au moment pré­cis où la Grèce sor­tait de la dic­ta­ture des colo­nels et entrait dans l’Eu­rope. Ils ont réta­bli par­tout la vie com­mu­nau­taire : la der­nière mai­son idior­ryth­mique bas­cule au céno­bi­tisme au début des années 1990, refer­mant une paren­thèse ouverte par la crise fis­cale de 1568. La popu­la­tion remonte : envi­ron mille cinq cents moines dans les années 1990, autour de deux mille aujourd’­hui, chiffre qui n’a plus bou­gé depuis une quin­zaine d’années.

L’ou­ver­ture du bloc de l’Est a ajou­té une vague nou­velle — Rou­mains, Serbes, Bul­gares, Russes, Géor­giens, Ukrai­niens — au point que le Patriar­cat œcu­mé­nique a deman­dé en 2014 de pla­fon­ner à dix pour cent la pro­por­tion de moines nés dans ces pays au sein des monas­tères de langue grecque. La démo­gra­phie de la Sainte Mon­tagne reste ce qu’elle a tou­jours été : une affaire diplomatique.

Le bull­do­zer, le calen­drier et la ban­de­role noire

La moder­ni­té est arri­vée par la piste fores­tière. Il n’y a tou­jours pas de route reliant l’A­thos au conti­nent — on n’entre que par la mer, depuis Oura­nou­po­li ou Ieris­sos — mais l’in­té­rieur de la pres­qu’île est aujourd’­hui qua­drillé de che­mins de terre où cir­culent des mini­bus et des 4x4 conduits par des moines en sou­tane retrous­sée. Les mules sub­sistent pour les cel­lules inac­ces­sibles. Le télé­phone por­table capte à peu près par­tout. Les monas­tères ont des groupes élec­tro­gènes, des pan­neaux solaires, des adresses élec­tro­niques et, pour cer­tains, des ser­vices de com­mu­ni­ca­tion assez habiles.

L’argent est venu de Bruxelles. À par­tir des années 1980, des pro­grammes euro­péens de sau­ve­garde du patri­moine ont finan­cé la res­tau­ra­tion des bâti­ments, la conso­li­da­tion des tours, la mise aux normes des biblio­thèques ; le clas­se­ment à l’U­nes­co, obte­nu en 1988 au titre mixte, cultu­rel et natu­rel, a accom­pa­gné le mou­ve­ment. On a mon­té des écha­fau­dages sur des façades qui n’en avaient pas vu depuis quatre siècles. Un centre spé­cia­li­sé ins­tal­lé à Thes­sa­lo­nique numé­rise les manus­crits — quinze mille codex envi­ron, la plus impor­tante col­lec­tion grecque manus­crite au monde après celles des grandes biblio­thèques natio­nales, et la plus riche réserve d’i­cônes byzan­tines existante.

Il a aus­si fal­lu que la Sainte Mon­tagne s’ex­plique. En 2003, une réso­lu­tion du Par­le­ment euro­péen sur l’é­ga­li­té des chances a deman­dé la levée de l’in­ter­dit qui frappe les femmes, au motif qu’il contre­vient au prin­cipe de libre cir­cu­la­tion. La Grèce a répon­du en invo­quant la décla­ra­tion com­mune annexée à son trai­té d’adhé­sion de 1981, et l’af­faire en est res­tée là. Le pro­to­cole d’adhé­sion à Schen­gen com­porte une clause ana­logue. On mesure la sin­gu­la­ri­té juri­dique du lieu : un ter­ri­toire de l’U­nion euro­péenne où le droit com­mu­nau­taire s’ar­rête à la coque du bateau.

À l’in­té­rieur, la répu­blique des moines a ses conflits, et ils sont violents.

Le plus ancien oppose la Sainte Com­mu­nau­té au monas­tère d’Es­phig­mé­nou, à la pointe nord de la pres­qu’île. Après la ren­contre du patriarche Athé­na­go­ras et de Paul VI en 1964 et la levée des ana­thèmes de 1054, ce monas­tère a ces­sé en 1972 de com­mé­mo­rer le patriarche pen­dant la litur­gie, l’ac­cu­sant d’hé­ré­sie œcu­mé­niste. Une ban­de­role noire pend depuis sur la façade, por­tant deux mots : Ortho­doxie ou mort. Or la Charte consti­tu­tion­nelle fait de la com­mé­mo­ra­tion du patriarche une obli­ga­tion légale. Les moines ont été décla­rés schis­ma­tiques en 2002, une confré­rie de rem­pla­ce­ment a été recon­nue en 2005, la jus­tice grecque a ordon­né l’ex­pul­sion, et rien ne s’est pro­duit. En 2013, à Karyès, la ten­ta­tive de sai­sie du bâti­ment que la com­mu­nau­té pos­sède dans la capi­tale a tour­né à l’af­fron­te­ment ; les pho­to­gra­phies d’un moine tenant un cock­tail Molo­tov ont fait le tour de la presse grecque. Depuis, plus de cent moines occupent le monas­tère du bord de mer, une ving­taine d’autres, seuls recon­nus, vivent dans une mai­son de Karyès à cent mètres du poste de police, et la situa­tion n’a pas bou­gé d’un pouce. En juillet 2025, l’hi­gou­mène de la confré­rie recon­nue a trou­vé sur sa porte une lettre de menaces de mort.

L’autre conflit a tou­ché à l’argent. En 2008, une série d’é­changes de ter­rains entre le monas­tère de Vato­pé­di et l’É­tat grec — des par­celles autour d’un lac de Macé­doine contre des immeubles publics valo­ri­sés bien au-des­sus, selon les enquê­teurs — a déclen­ché un scan­dale poli­tique qui a contri­bué à la chute du gou­ver­ne­ment Kara­man­lis, un an avant l’ef­fon­dre­ment finan­cier du pays. L’hi­gou­mène a pas­sé l’hi­ver 2011–2012 en déten­tion pro­vi­soire, la pro­cé­dure a duré des années. On a redé­cou­vert à cette occa­sion que les monas­tères atho­nites étaient tou­jours de très gros pro­prié­taires fon­ciers en Grèce conti­nen­tale, ce qui est vrai depuis le XIe siècle et n’a­vait jamais ces­sé de l’être.

Reste la ques­tion du temps, qui est peut-être le meilleur résu­mé du lieu. Les monas­tères suivent le calen­drier julien, en retard de treize jours sur le nôtre. Ils vivent à l’heure byzan­tine, où la jour­née com­mence au cou­cher du soleil : l’hor­loge est remise à zéro chaque soir, ce qui décale midi et minuit d’une quan­ti­té variable selon la sai­son. Chaque monas­tère règle sa pen­dule pour son propre compte, de sorte qu’entre deux mai­sons dis­tantes d’une heure de marche il peut y avoir plu­sieurs heures d’é­cart offi­ciel. Un pèle­rin qui veut arri­ver pour les vêpres doit cal­cu­ler. Les moines, eux, n’ont aucun mal : ils vivent dans le seul sys­tème horaire où la jour­née com­mence quand le soleil se couche, ce qui est après tout la conven­tion la plus ancienne du bas­sin méditerranéen.

Quatre-vingt-cinq mille

Le der­nier cha­pitre est en train de s’é­crire, et il res­semble à ce qui arrive par­tout ailleurs.

Le nombre de pèle­rins a explo­sé. Les règles sont pour­tant res­tées les mêmes depuis 1993 : cent visi­teurs ortho­doxes et dix non-ortho­doxes par jour, un per­mis nomi­na­tif, le dia­mo­ni­ti­rion, quatre jours de séjour, hommes seule­ment. Mais les clercs ortho­doxes ne sont pas comp­tés dans le quo­ta, les groupes se mul­ti­plient, et la pre­mière moi­tié de l’an­née 2025 a vu quatre-vingt-cinq mille entrées par les ports d’Ou­ra­nou­po­li et de Ieris­sos, sans comp­ter quelque quatre mille ouvriers de chan­tier munis de per­mis de tra­vail. Les Grecs viennent en tête, sui­vis par les Rou­mains — vingt et un mille, chiffre qui a sur­pris tout le monde —, les Serbes, les Bul­gares. Les Russes se sont effon­drés à quinze cents, effet direct de la rup­ture entre Mos­cou et Constan­ti­nople et de la guerre. Cinq cents Chi­nois se sont présentés.

En mai 2025, la Sainte Com­mu­nau­té a réagi comme n’im­porte quelle des­ti­na­tion sub­mer­gée : pla­fond de trois cents per­mis men­suels par monas­tère pour les étran­gers, excep­tion faite des Grecs et des Chy­priotes, et des Serbes, Bul­gares, Russes et Ukrai­niens qui se rendent dans leurs mai­sons natio­nales. Les skites sont limi­tées à deux cents pèle­rins par mois, les cel­lules à vingt. Il faut annon­cer sa venue la veille avant midi.

Les moines ont d’autres sou­cis, plus pro­saïques. Il y a trop de véhi­cules sur les pistes, les acci­dents se mul­ti­plient, et la Sainte Com­mu­nau­té a deman­dé au gou­ver­ne­ment grec, lors d’une visite du Pre­mier ministre à l’é­té 2025, l’au­to­ri­sa­tion de dres­ser des contra­ven­tions — pou­voir dont la Charte de 1926 ne l’a pas dotée, ses rédac­teurs n’ayant pas pré­vu la ques­tion du sta­tion­ne­ment. Et il y a le feu. La pres­qu’île est cou­verte de forêt sur presque toute sa sur­face, châ­tai­gniers, chênes verts, arbou­siers, une masse de com­bus­tible que per­sonne n’ex­ploite plus vrai­ment et que les étés grecs assèchent un peu plus chaque année. Une base de drones a été ins­tal­lée cet été à la skite Saint-Démé­trios, une camé­ra à trois détec­teurs de fumée est en cours de mon­tage sur le sec­teur de Hilan­dar. Le com­man­dant des pom­piers de Karyès explique que le délai de détec­tion est le fac­teur décisif.

Hilan­dar sait de quoi il parle. Dans la nuit du 4 mars 2004, un feu par­ti d’un conduit défec­tueux a détruit plus de la moi­tié du monas­tère serbe, ailes d’ha­bi­ta­tion, hôtel­le­rie, réserves. Les moines ont sor­ti les icônes et les chartes à bout de bras. Le chan­tier de recons­truc­tion, finan­cé par l’É­tat serbe, dure depuis vingt-deux ans et n’est pas terminé.

Le bateau de la ligne repart d’Ou­ra­nou­po­li en fin d’a­près-midi. Depuis le pont, la côte occi­den­tale défile en sens inverse, les jetées, les han­gars, les tours ; le pic du sud reste long­temps visible, puis la brume de cha­leur le mange par la base et il ne reste qu’un tri­angle gris qui a l’air de flot­ter. Sur la crête, quelque part au-des­sus des forêts, une camé­ra tourne len­te­ment et cherche de la fumée.


Notes et sources

Géo­gra­phie et canal de Xerxès. Héro­dote, His­toires, VI, 44 (la flotte de Mar­do­nios) et VII, 22–24 (le per­ce­ment de l’isthme). Les pros­pec­tions géo­phy­siques conduites à par­tir des années 1990 par une équipe anglo-grecque autour de B. S. J. Isser­lin, pour­sui­vies au début des années 2000, ont confir­mé l’exis­tence et le tra­cé du canal. Alti­tude du som­met : 2 033 m. Super­fi­cie du ter­ri­toire auto­nome : envi­ron 336 km².

Le pro­jet de sta­tue d’A­lexandre est rap­por­té par Vitruve (De archi­tec­tu­ra, II, pré­face), qui nomme l’ar­chi­tecte Dino­crate, et par Plu­tarque (Vie d’A­lexandre, 72, et De la for­tune d’A­lexandre), qui l’ap­pelle Sta­si­crate. Stra­bon en donne une troi­sième ver­sion. À trai­ter comme un topos lit­té­raire, non comme un pro­jet réel.

Chro­no­lo­gie fon­da­trice. Chry­so­bulle de Basile Ier, 883. Pre­mière men­tion du Pro­tos et de Karyès, début du Xe siècle. Fon­da­tion de la Grande Lavra par Atha­nase l’A­tho­nite, 963 (cer­taines sources donnent 962). Tra­gos de Jean Ier Tzi­mis­kès, 972, conser­vé au Pro­ta­ton. Typi­kon de Constan­tin IX Mono­maque, vers 1045, qui codi­fie l’ava­ton. La date de 960 par­fois avan­cée pour l’au­to­no­mie atho­nite ne cor­res­pond à aucun acte connu.

Les ori­gines égyp­tiennes ou syriennes des pre­miers ermites relèvent de la tra­di­tion et ne sont attes­tées par aucune source contem­po­raine. À pré­sen­ter comme telles.

Archives. Archives de l’A­thos, série publiée à Paris depuis 1937 sous la direc­tion suc­ces­sive de Paul Lemerle, Jacques Lefort, Nico­las Oiko­no­mi­dès, Denise Papa­chrys­san­thou et leurs col­la­bo­ra­teurs, monas­tère par monas­tère. Sur Rado­li­bos : J. Lefort, « Le cadastre de Rado­li­bos (1103), les géo­mètres et leurs mathé­ma­tiques », Tra­vaux et Mémoires 8, 1981, et « Rado­li­bos : popu­la­tion et pay­sage », TM 9, 1985 ; le dos­sier figure dans les Actes d’I­vi­ron. Sur la pay­san­ne­rie : A. Laiou, Pea­sant Socie­ty in the Late Byzan­tine Empire, Prin­ce­ton, 1977 ; J. Lefort, Vil­lages de Macé­doine, Paris, 1982. Sur la fis­ca­li­té : N. Oiko­no­mi­dès, Fis­ca­li­té et exemp­tion fis­cale à Byzance (IXe-XIe s.), Athènes, 1996.

Hésy­chasme. Le Tome hagio­rite est daté de 1340 ou 1341 selon les édi­tions. Conciles de Constan­ti­nople de 1341, 1347 et 1351. Sur l’en­semble : J. Meyen­dorff, Intro­duc­tion à l’é­tude de Gré­goire Pala­mas, Paris, 1959. L’a­nec­dote des leçons de grec don­nées par Bar­laam à Pétrarque est tra­di­tion­nelle et discutée.

Période otto­mane. Les négo­cia­tions avec Murad Ier sont géné­ra­le­ment situées dans les années 1380 (1383 ou 1387 selon les auteurs) ; la confir­ma­tion sous Murad II est datée de 1424. La confis­ca­tion géné­rale des biens monas­tiques par Sélim II est de 1568–1569. Sécu­la­ri­sa­tion des biens atho­nites de Rou­ma­nie par Alexandre Jean Cuza : 1863.

Phi­lo­ca­lie. Édi­tion prin­ceps : Venise, 1782, par Nico­dème l’Ha­gio­rite et Macaire de Corinthe. Tra­duc­tion sla­vonne par­tielle de Païs­sy Velit­ch­kovs­ki, Dobro­to­liou­bié, Mos­cou, 1793. Récits d’un pèle­rin russe, texte ano­nyme du XIXe siècle. La réfé­rence à Salin­ger ren­voie à Fran­ny et Zooey, 1961.

Chiffres de popu­la­tion monas­tique. 1 446 moines à Saint-Pan­té­lé­imon en 1903 ; envi­ron 7 000 à 7 500 moines au total vers 1900, dont une majo­ri­té de sujets russes ; 35 moines à Saint-Pan­té­lé­imon en 1990. Le point bas géné­ral, géné­ra­le­ment situé en 1971–1972, est esti­mé à un peu plus de 1 100 moines ; le chiffre exact varie selon les décomptes. Popu­la­tion actuelle : envi­ron 2 000, chiffre stable. Demande patriar­cale de pla­fon­ne­ment à 10 % des moines nés dans l’ex-bloc sovié­tique : 2014.

Affaire des ono­ma­to­doxes. Inter­ven­tion mili­taire russe et arres­ta­tion d’en­vi­ron 840 moines : été 1913. Vote de la Sainte Com­mu­nau­té en faveur du rat­ta­che­ment à la Grèce : 3 octobre 1913, dix-neuf voix, Saint-Pan­té­lé­imon s’abstenant.

Sta­tut juri­dique. Charte consti­tu­tion­nelle du Mont Athos, 1926 ; article 105 de la Consti­tu­tion grecque. Décla­ra­tion com­mune n° 4 annexée à l’acte d’adhé­sion de la Grèce aux Com­mu­nau­tés euro­péennes, 1981 ; décla­ra­tion ana­logue lors de l’adhé­sion à Schen­gen. Réso­lu­tion du Par­le­ment euro­péen deman­dant la levée de l’ava­ton : jan­vier 2003, sans effet juri­dique. Ins­crip­tion à l’U­nes­co : 1988, site mixte.

Esphig­mé­nou. Rup­ture de com­mé­mo­ra­tion : 1972, à la suite de la ren­contre Athé­na­go­ras-Paul VI de 1964. Décla­ra­tion de schisme : 2002. Recon­nais­sance d’une nou­velle confré­rie : 2005. Affron­te­ments de Karyès : 2013. Envi­ron 115 à 118 moines occupent le monas­tère, une ving­taine consti­tuent la confré­rie recon­nue ins­tal­lée à Karyès. Lettre de menaces adres­sée à l’hi­gou­mène recon­nu : 8 juillet 2025. Situa­tion non résolue.

Vato­pé­di. Échanges de ter­rains révé­lés en 2008 ; déten­tion pro­vi­soire de l’hi­gou­mène durant l’hi­ver 2011–2012. La pro­cé­dure judi­ciaire s’est pro­lon­gée plu­sieurs années ; véri­fier l’is­sue défi­ni­tive avant publi­ca­tion si l’on sou­haite la mentionner.

Fré­quen­ta­tion. 85 000 entrées au pre­mier semestre 2025 selon les chiffres de la Sainte Com­mu­nau­té, plus envi­ron 4 000 per­mis de tra­vail ; répar­ti­tion annuelle 2025 : Grecs en tête (envi­ron 40 000), Rou­mains 21 000, Serbes 6 500, Ukrai­niens et Bul­gares 2 500 cha­cun, Russes envi­ron 1 500, Chi­nois envi­ron 500. Direc­tive de mai 2025 : pla­fond de 300 per­mis men­suels par monas­tère pour les pèle­rins étran­gers, avec excep­tions natio­nales. Quo­tas jour­na­liers en vigueur depuis 1993 : 100 ortho­doxes, 10 non-ortho­doxes, clercs ortho­doxes exemp­tés. Mesures de pré­ven­tion des incen­dies (base de drones à la skite Saint-Démé­trios, détec­teurs sur le sec­teur de Hilan­dar) : juillet 2026.

Incen­die de Hilan­dar : nuit du 4 mars 2004, plus de la moi­tié du com­plexe détruite ; recons­truc­tion finan­cée par l’É­tat serbe, tou­jours en cours.

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Le som­meil de Phi­lippe — Hié­ra­po­lis, la ville sainte au-des­sus des enfers

Le som­meil de Phi­lippe — Hié­ra­po­lis, la ville sainte au-des­sus des enfers

Le som­meil de Philippe

Hié­ra­po­lis, la ville sainte au-des­sus des enfers

Le som­meil de Phi­lippe — Hié­ra­po­lis, la ville sainte au-des­sus des enfers

 

I. Le blanc

On arrive à Hié­ra­po­lis par le blanc. C’est un blanc qui ne res­semble à rien de ce que l’on connaît, ni la neige, ni le sel, ni la chaux, un blanc miné­ral et tiède qui monte du fond de la val­lée du Lycos comme une lèpre magni­fique, et que les Turcs, avec ce génie qu’ils ont pour nom­mer les choses en les ren­dant domes­tiques, ont appe­lé Pamuk­kale, le châ­teau de coton. Vu de loin, depuis la route qui vient de Deniz­li, on jure­rait qu’un gla­cier s’est trom­pé de lati­tude et s’est échoué là, au bord du pla­teau ana­to­lien, à trois cents kilo­mètres de la mer Égée. En s’ap­pro­chant, le gla­cier se révèle être une cas­cade pétri­fiée, une suc­ces­sion de vasques en corolles super­po­sées, des gours géants où l’eau ther­male, en s’é­va­po­rant depuis des mil­lé­naires, aban­donne son car­bo­nate de cal­cium comme un ser­pent aban­donne sa mue.

Les Anciens, qui n’a­vaient pas nos géo­logues mais avaient des yeux, ont vu dans ce pro­dige la signa­ture d’une pré­sence. Ils ont bâti au som­met de la falaise blanche une ville qu’ils ont appe­lée Hié­ra­po­lis, la ville sainte — ou peut-être la ville de Hié­ra, épouse de Télèphe, fils d’Hé­ra­clès et ancêtre mythique des rois de Per­game, les éty­mo­lo­gies antiques ayant tou­jours eu deux fers au feu. Ville sainte, ville de la déesse : les deux lec­tures reviennent au même. On ne fonde pas une cité sur une source qui pétri­fie tout ce qu’elle touche, au bord d’un gouffre qui exhale des vapeurs mor­telles, sans se dire que les dieux ont ici leur adresse.

J’é­cris « on arrive », mais il fau­drait dire « on mon­tait ». Pen­dant des siècles, les voya­geurs ont gra­vi la falaise par les tra­ver­tins eux-mêmes, pieds nus dans l’eau tiède, remon­tant le cou­rant lai­teux comme on remonte le temps. Aujourd’­hui l’ac­cès se fait par le haut, par des gui­chets, des par­kings, des files de cars où se mélangent toutes les langues de la mer Noire et du golfe Per­sique. Qu’im­porte. Pas­sé les tour­ni­quets, il suf­fit de mar­cher dix minutes vers le nord, de lais­ser der­rière soi les pis­cines et les sel­fies, pour se retrou­ver seul dans la plus grande nécro­pole d’A­sie Mineure, au milieu de douze cents tom­beaux qui blan­chissent au soleil depuis deux mille ans. C’est là que cette his­toire com­mence, et c’est là qu’elle fini­ra : Hié­ra­po­lis est une ville où l’on venait gué­rir, et où l’on venait mou­rir, et qui a fini par faire de la mort elle-même son indus­trie prin­ci­pale et sa gloire post­hume. Un apôtre du Christ y dort — ou y a dor­mi, nous ver­rons que la nuance a son impor­tance — depuis dix-neuf siècles.

II. La ville sur la faille

Il faut d’a­bord com­prendre sur quoi Hié­ra­po­lis est posée, car tout le reste en découle : les temples, les bains, l’o­racle, la porte des enfers, le mar­tyre de l’a­pôtre, et jus­qu’à la lumière par­ti­cu­lière qui baigne le site à la fin du jour, quand les tra­ver­tins prennent une teinte de nacre rose.

Hié­ra­po­lis est bâtie sur une faille. Non pas au sens figu­ré où l’on dirait qu’une civi­li­sa­tion porte en elle ses lignes de frac­ture — encore que — mais au sens le plus lit­té­ral : le pla­teau qui porte la ville est tra­ver­sé par un sys­tème de failles sis­miques actives, à la jonc­tion de la val­lée du Lycos (aujourd’­hui le Çürük­su, « l’eau pour­rie », autre trou­vaille de la topo­ny­mie turque) et du grand fos­sé d’ef­fon­dre­ment du Méandre. La croûte ter­restre, ici, est fis­su­rée comme une faïence ancienne. Par ces fis­sures remontent des eaux char­gées de gaz car­bo­nique, chauf­fées en pro­fon­deur, satu­rées de bicar­bo­nate de cal­cium. En sur­face, l’eau jaillit à trente-cinq degrés envi­ron, perd son gaz car­bo­nique au contact de l’air, et pré­ci­pite son cal­caire. C’est ain­si que se fabriquent, cen­ti­mètre par cen­ti­mètre, les ter­rasses blanches : Pamuk­kale est une usine géo­lo­gique à ciel ouvert, qui tourne sans inter­rup­tion depuis quatre cent mille ans.

Mais la faille donne d’une main et reprend de l’autre. Les mêmes frac­tures qui font sourdre l’eau mira­cu­leuse secouent pério­di­que­ment la ville comme un tapis qu’on bat. Hié­ra­po­lis a été détruite ou gra­ve­ment endom­ma­gée par les trem­ble­ments de terre à inter­valles presque régu­liers : sous Tibère en l’an 17 de notre ère, sous Néron vers 60 — un séisme si violent que la ville hel­lé­nis­tique en fut rasée et qu’il fal­lut la rebâ­tir entiè­re­ment, ce qui explique que presque tout ce qu’on voit aujourd’­hui soit romain —, puis encore au IVe siècle, au VIIe, jus­qu’au coup de grâce du XIVe siècle qui ache­va de la vider de ses habi­tants. La ville sainte a vécu quinze cents ans en sur­sis per­ma­nent, entre deux colères de la terre, et l’on com­prend mieux, en y son­geant, la fer­veur reli­gieuse qui s’y est concen­trée : on prie davan­tage là où le sol tremble.

Et puis il y a le gaz. Le dioxyde de car­bone qui remonte des pro­fon­deurs ne se dis­sout pas tout entier dans l’eau ; une par­tie s’é­chappe direc­te­ment par les fis­sures du sol, invi­sible, inodore, plus lourd que l’air, et s’ac­cu­mule dans les creux du ter­rain comme une eau qu’on ne voit pas. Aux endroits où l’é­mis­sion est la plus forte, un oiseau qui se pose meurt en quelques ins­tants, un chien qui s’a­ven­ture trop bas s’en­dort pour tou­jours. Les Anciens ont vu cela aus­si. Ils en ont fait la porte des enfers, le Plou­to­nion, et nous y des­cen­drons plus loin, pru­dem­ment, comme il se doit.

Voi­là donc le socle : une ville posée sur une machine tel­lu­rique qui dis­tri­bue à la fois l’eau qui gué­rit et le souffle qui tue, la fécon­di­té ther­male et la mort ins­tan­ta­née, le blanc écla­tant des ter­rasses et le noir du gouffre. Aucun décor au monde n’é­tait mieux pré­pa­ré à rece­voir les grandes ques­tions — celles de la mala­die et de la gué­ri­son, de la mort et de ce qui la suit. Hié­ra­po­lis a pas­sé son anti­qui­té à y répondre, suc­ces­si­ve­ment, dans la langue de Cybèle, dans celle d’A­pol­lon, puis dans celle du Christ.

III. Eumène, ou la fondation

L’his­toire offi­cielle com­mence au IIe siècle avant notre ère, et elle com­mence, comme sou­vent en Asie Mineure, par Per­game. Vers 190–188 avant J.-C., dans le grand remem­bre­ment qui suit la défaite d’An­tio­chos III face aux Romains et le trai­té d’A­pa­mée, le roi Eumène II de Per­game se voit attri­buer une bonne part de l’A­na­to­lie occi­den­tale. C’est vrai­sem­bla­ble­ment lui qui fonde — ou refonde, car il y avait sans doute là aupa­ra­vant un sanc­tuaire indi­gène de la Mère des dieux, et peut-être un éta­blis­se­ment séleu­cide — la ville de Hié­ra­po­lis, sur ce pla­teau stra­té­gique qui domine la val­lée du Lycos, car­re­four des routes entre la côte égéenne, la Phry­gie inté­rieure et, au-delà, les hautes terres de l’A­na­to­lie centrale.

Le choix du site n’a rien d’un hasard. La val­lée du Lycos est alors l’un des cou­loirs com­mer­ciaux les plus actifs de l’A­sie Mineure : par elle tran­sitent les cara­vanes qui relient Éphèse à la Syrie et, de proche en proche, aux routes de l’O­rient. Trois villes s’y regardent en chiens de faïence, for­mant un tri­angle que les lec­teurs des épîtres pau­li­niennes connaissent sans le savoir : Lao­di­cée du Lycos, la riche, la ban­quière, celle que l’A­po­ca­lypse trai­te­ra de tiède ; Colosses, la vieille cité phry­gienne déjà décli­nante, à qui Paul adres­se­ra une lettre ; et Hié­ra­po­lis, la ville d’eau, la ville sainte, dont le même Paul dira en pas­sant, dans l’é­pître aux Colos­siens, qu’É­pa­phras se donne beau­coup de peine pour ses fidèles. Trois villes à une jour­née de marche l’une de l’autre, trois des­tins liés — et le chris­tia­nisme, quand il arri­ve­ra, remon­te­ra cette val­lée comme l’eau remonte les failles.

La Hié­ra­po­lis hel­lé­nis­tique, celle d’Eu­mène, nous échappe presque entiè­re­ment : le séisme de 60 l’a effa­cée, et la ville romaine s’est bâtie par-des­sus. On en devine le plan hip­po­da­mien — ce qua­drillage de rues ortho­go­nales dont la grande artère cen­trale, la pla­teia, longue de près d’un kilo­mètre et demi, struc­ture encore le site aujourd’­hui —, quelques tom­beaux anciens de la nécro­pole nord, et le sou­ve­nir de son rat­ta­che­ment à la dynas­tie per­ga­mé­nienne : le culte d’A­pol­lon fon­da­teur, Apol­lon Arché­gète, y voi­sine avec celui de la Mère ana­to­lienne, Cybèle, dont les prêtres eunuques, les galles, avaient seuls le pri­vi­lège de des­cendre dans le gouffre aux vapeurs sans en mou­rir. Déjà ce par­tage des rôles qui fait toute la per­son­na­li­té reli­gieuse de la ville : le dieu grec en façade, la déesse ana­to­lienne dans les profondeurs.

En 133 avant notre ère, der­nier coup de théâtre dynas­tique : Attale III, mou­rant sans héri­tier, lègue son royaume au peuple romain par tes­ta­ment — geste inouï dont les his­to­riens débattent encore, pru­dence poli­tique ou fatigue de régner. Hié­ra­po­lis devient romaine sans avoir com­bat­tu, inté­grée à la pro­vince d’A­sie, et entame la longue car­rière ther­male et com­mer­çante qui fera sa for­tune. Elle frappe mon­naie, elle exporte, elle soigne. Et elle attend, sans le savoir, les deux visi­teurs qui lui vau­dront de figu­rer dans cette his­toire : un phi­lo­sophe esclave et un apôtre galiléen.

IV. La ville romaine : laine pourpre, oracles et un phi­lo­sophe boiteux

Après le séisme de 60, Hié­ra­po­lis se relève avec l’éner­gie des villes qui n’ont plus rien à perdre. Néron règne, l’Em­pire finance, et la cité se rebâ­tit à la romaine : plus large, plus haute, plus mar­brée. Les décen­nies sui­vantes, des Fla­viens aux Sévères, sont son âge d’or. La porte monu­men­tale à trois arches flan­quée de tours rondes que fran­chit encore le visi­teur au nord du site porte le nom de Fron­ti­nus, pro­con­sul d’A­sie sous Domi­tien — le même Fron­tin, notons-le au pas­sage, qui écri­ra plus tard un trai­té sur les aque­ducs de Rome, comme si les hommes d’eau se recon­nais­saient entre eux. Der­rière la porte s’é­tire la grande rue à colon­nades, bor­dée de por­tiques et de bou­tiques, et tout autour se déploie l’é­qui­pe­ment com­plet de la ville impé­riale heu­reuse : deux ensembles ther­maux gigan­tesques, un gym­nase, des fon­taines monu­men­tales, un temple d’A­pol­lon recons­truit, un théâtre.

Ce théâtre mérite qu’on s’y arrête, car c’est l’un des mieux conser­vés d’A­sie Mineure et l’un des plus élo­quents. Com­men­cé sous Hadrien, somp­tueu­se­ment rema­nié sous Sep­time Sévère puis res­tau­ré encore au IVe siècle, il pou­vait accueillir une dizaine de mil­liers de spec­ta­teurs sur ses gra­dins ados­sés à la col­line. Sa scène monu­men­tale, en par­tie rele­vée par les archéo­logues ita­liens, déroule un pro­gramme sculp­té d’une richesse étour­dis­sante : la nais­sance d’A­pol­lon et d’Ar­té­mis, le cor­tège de Dio­ny­sos, l’en­lè­ve­ment de Per­sé­phone — encore et tou­jours, dans cette ville bâtie sur un sou­pi­rail des enfers, l’his­toire de la jeune fille ava­lée par le monde d’en bas et ren­due, une sai­son sur deux, au monde d’en haut. On y voit aus­si l’empereur Sep­time Sévère en majes­té, et l’on com­prend que le décor de théâtre est ici un mani­feste : la ville met en scène ses dieux, son sous-sol et son loya­lisme dans le même mou­ve­ment de marbre.

De quoi vivait Hié­ra­po­lis, outre ses eaux ? De laine. Les sources antiques et les ins­crip­tions sont una­nimes : la ville était un grand centre lai­nier et sur­tout un centre de tein­ture, dont les étoffes riva­li­saient, disait-on, avec la pourpre. Les tein­tu­riers uti­li­saient, semble-t-il, les pro­prié­tés de l’eau ther­male pour fixer les cou­leurs — la garance y don­nait des rouges pro­fonds sans qu’il fût besoin des coû­teux coquillages du murex. Les cor­po­ra­tions de métiers, tein­tu­riers en tête, étaient si puis­santes qu’elles se char­geaient de l’en­tre­tien de cer­tains monu­ments et se fai­saient gra­ver dans la pierre des sièges réser­vés au théâtre. Sur les sar­co­phages de la nécro­pole, on lit des noms de pour­priers, de tis­se­rands, de mar­chands de laine : la ville sainte était aus­si une ville d’a­te­liers, qui sen­tait la tein­ture et le suint autant que l’encens.

Elle comp­tait, dans sa popu­la­tion bigar­rée, une com­mu­nau­té juive nom­breuse et ancienne — ins­tal­lée là, pour une part, depuis qu’An­tio­chos III avait trans­plan­té en Phry­gie et en Lydie deux mille familles juives de Baby­lo­nie, à la fin du IIIe siècle avant notre ère. Les ins­crip­tions de la nécro­pole en gardent la trace émou­vante : des tombes qui invoquent la pro­tec­tion de « la sainte com­mu­nau­té des Juifs », des sar­co­phages ornés de la meno­rah, et cette épi­taphe fameuse d’un cer­tain Publius Aelius Gly­kon qui lègue de l’argent aux cor­po­ra­tions des tein­tu­riers et des tapis­siers pour qu’elles fleu­rissent sa tombe aux fêtes de Pâque, des Azymes et de Pen­te­côte — mais aus­si aux calendes romaines. Un homme, trois calen­driers : toute l’A­na­to­lie est dans cette ins­crip­tion. C’est dans ce ter­reau — une dia­spo­ra juive pros­père, hel­lé­ni­sée, insé­rée dans les métiers de la laine — que la pré­di­ca­tion chré­tienne trou­ve­ra ses pre­mières oreilles.

Et puis Hié­ra­po­lis a don­né au monde un phi­lo­sophe, et pas n’im­porte lequel : Épic­tète. Il naît ici vers l’an 50, esclave, et son nom même — Epik­tè­tos, « acquis », « ache­té » — est un état civil de mar­chan­dise. Ven­du à Rome, boi­teux (de nais­sance ou des suites d’un mau­vais trai­te­ment, la tra­di­tion hésite), affran­chi, ban­ni d’I­ta­lie avec les autres phi­lo­sophes par Domi­tien, il fini­ra à Nico­po­lis d’É­pire, ensei­gnant que rien ne nous appar­tient hors notre juge­ment, et qu’il faut dis­tin­guer ce qui dépend de nous de ce qui n’en dépend pas. On a envie de croire — c’est indé­mon­trable et je le crois quand même — que quelque chose de Hié­ra­po­lis est pas­sé dans sa doc­trine : quand on naît esclave dans une ville où le sol tremble, où la source gué­rit qui elle veut et où un trou dans la terre tue les oiseaux en plein vol, on apprend tôt que le monde ne nous a rien pro­mis. Le stoï­cisme d’É­pic­tète est une phi­lo­so­phie de pays sismique.

V. Le Plou­to­nion, ou la porte des enfers

Il faut main­te­nant des­cendre. Au flanc de la col­line du temple d’A­pol­lon, sous l’es­pla­nade sacrée, s’ouvre le lieu qui a fait la répu­ta­tion de Hié­ra­po­lis dans toute l’An­ti­qui­té et qui est, à ma connais­sance, le seul endroit du monde gré­co-romain où l’on pou­vait véri­fier expé­ri­men­ta­le­ment l’exis­tence des enfers : le Plou­to­nion, le sanc­tuaire de Pluton.

Stra­bon, qui visi­ta les lieux au tour­nant de notre ère, en a lais­sé une des­crip­tion de repor­ter : une ouver­ture de taille modeste au flanc de la col­line, pré­cé­dée d’une enceinte car­rée, rem­plie d’une vapeur bru­meuse si dense qu’on dis­tingue à peine le sol. Les tau­reaux qu’on y intro­duit pour le sacri­fice s’ef­fondrent et meurent sans qu’au­cune main les touche ; les moi­neaux qu’il y lâcha lui-même — Stra­bon, géo­graphe scru­pu­leux, pré­cise qu’il fit l’ex­pé­rience — tom­bèrent aus­si­tôt sans vie. Seuls les galles, les prêtres eunuques de Cybèle, entrent dans le gouffre et en res­sortent vivants, en rete­nant leur res­pi­ra­tion, note Stra­bon, qui se demande si cette immu­ni­té tient à leur muti­la­tion ou à une pro­tec­tion divine, et qui penche, en bon esprit fort, pour une tech­nique. Cas­sius Dio, deux siècles plus tard, décrit encore le manège ; Ammien Mar­cel­lin, au IVe siècle, en parle tou­jours. Pen­dant un demi-mil­lé­naire, on est venu de toute l’A­sie voir mou­rir des oiseaux à la porte des enfers.

La science moderne a entiè­re­ment confir­mé le dos­sier antique, ce qui est tou­jours une satis­fac­tion. Le gouffre du Plou­to­nion est une bouche de la faille qui exhale un dioxyde de car­bone d’o­ri­gine pro­fonde ; le gaz, plus dense que l’air, forme au ras du sol un lac invi­sible dont la concen­tra­tion, mesu­rée par les vol­ca­no­logues, dépasse lar­ge­ment le seuil mor­tel pen­dant la nuit et aux pre­mières heures du matin, avant que le soleil et le vent ne le dis­persent en par­tie. Les tau­reaux, qui portent leurs naseaux bas, mou­raient ; les prêtres, debout, la tête au-des­sus de la nappe, sur­vi­vaient — et devaient connaître, en outre, les heures où le dra­gon dor­mait. Le miracle était une affaire de cen­ti­mètres et d’ho­raires. On aurait tort d’en sou­rire : admi­nis­trer un miracle à heures fixes pen­dant cinq siècles sans acci­dent majeur sup­pose un savoir empi­rique du gaz, trans­mis de prêtre à prêtre, qui force le res­pect. Les galles de Cybèle étaient, à leur manière, les pre­miers vol­ca­no­logues de terrain.

L’ar­chéo­lo­gie a ren­du au lieu sa topo­gra­phie exacte en 2013, quand la mis­sion ita­lienne diri­gée par Fran­ces­co D’An­dria — rete­nez ce nom, il revien­dra — a déga­gé l’en­semble du sanc­tuaire : la source chaude qui sourd du gouffre, la porte de marbre, les gra­dins d’un petit théâtre où les pèle­rins s’as­seyaient pour assis­ter aux sacri­fices, une sta­tue de ser­pent lové, un Cer­bère. On y a trou­vé aus­si des lampes à huile par cen­taines, offrandes de ceux qui inter­ro­geaient le dieu d’en bas, et l’on a com­pris que le Plou­to­nion fonc­tion­nait en tan­dem avec le temple d’A­pol­lon qui le sur­plombe : le dieu de la lumière au-des­sus, le dieu des morts au-des­sous, reliés par la même fis­sure. L’o­racle d’A­pol­lon de Hié­ra­po­lis — un oracle alpha­bé­tique, où le sort dési­gnait une lettre qui ren­voyait à une sen­tence — par­lait lit­té­ra­le­ment au-des­sus du souffle de Plu­ton. Aucune ville n’a jamais mis en scène avec cette fran­chise la véri­té que toutes les reli­gions enrobent : que la parole divine et l’ex­ha­lai­son mor­telle sortent du même trou.

Le chris­tia­nisme, on s’en doute, ne pou­vait pas lais­ser un tel dis­po­si­tif en état de marche. Au Ve siècle, le Plou­to­nion fut condam­né, com­blé, ses sta­tues jetées dans le gouffre — c’est là que les archéo­logues les ont retrou­vées, ce qui est une iro­nie de plus : les fouilleurs du XXIe siècle ont rou­vert la porte des enfers que les évêques avaient fer­mée. Aujourd’­hui, une grille inter­dit l’ap­proche, et des cap­teurs mesurent le CO2 en conti­nu. Les oiseaux, m’a-t-on dit, y meurent encore de temps en temps. La faille, elle, n’a jamais été baptisée.

VI. La ville des morts

Mais c’est au nord de la ville, au-delà de la porte de Fron­ti­nus, que Hié­ra­po­lis livre son visage le plus sai­sis­sant. Sur près de deux kilo­mètres, de part et d’autre de l’an­cienne route de Tri­po­lis et de Sardes, s’é­tend la plus grande nécro­pole d’A­sie Mineure : plus de mille deux cents tom­beaux recen­sés, éche­lon­nés du IIe siècle avant notre ère à l’é­poque byzan­tine, tumu­lus hel­lé­nis­tiques à tam­bour cir­cu­laire, sar­co­phages per­chés sur des podiums, mai­sons funé­raires à étage avec leur porte, leur toit à double pente et par­fois leur jar­din clos — une ville entière, avec ses rues, ses quar­tiers riches et ses fau­bourgs, ses par­ve­nus et ses conces­sions à per­pé­tui­té, dou­blant la ville des vivants comme son ombre por­tée sur le calcaire.

L’ex­pli­ca­tion de cette déme­sure est simple et ver­ti­gi­neuse : on venait à Hié­ra­po­lis pour gué­rir, et beau­coup n’y gué­ris­saient pas. La ville ther­male était le der­nier recours des malades de toute l’A­sie, et ceux que l’eau sainte ne sau­vait pas res­taient sur place, dans la terre blanche. Hié­ra­po­lis a bâti sa pros­pé­ri­té sur l’es­pé­rance des mou­rants et son immense nécro­pole avec leur décep­tion. Les deux indus­tries — le soin et la sépul­ture — tra­vaillaient main dans la main, comme aujourd’­hui les cli­niques et les pompes funèbres, et la ville avait pous­sé le sens du ser­vice jus­qu’à déve­lop­per tout un arti­sa­nat de l’é­pi­taphe, du sar­co­phage sculp­té et de la fon­da­tion funé­raire, ces rentes que les défunts consti­tuaient de leur vivant pour qu’on vînt fleu­rir leur tombe à dates fixes.

En mar­chant dans la nécro­pole nord aux heures vides — tôt le matin, quand les cars dorment encore —, on éprouve quelque chose qui ne res­semble à aucune autre visite de site antique. Les tom­beaux ne sont pas ali­gnés dans un musée : ils sont chez eux, pen­chés par les séismes, gai­nés par endroits de tra­ver­tin, car l’eau cal­caire, en diva­guant à tra­vers la nécro­pole au fil des siècles, a enro­bé cer­tains sar­co­phages d’une gangue blanche, les pétri­fiant une seconde fois — la mort prise dans le miné­ral comme un insecte dans l’ambre. Les cou­vercles pèsent des tonnes et sont presque tous de tra­vers : les pilleurs sont pas­sés, à toutes les époques, et les trem­ble­ments de terre ont fait le reste. On se penche, on lit. Le grec des épi­taphes est direct, pro­cé­du­rier, éton­nam­ment vivant : untel a construit ce tom­beau pour lui-même, sa femme et ses enfants ; défense d’y intro­duire un corps étran­ger sous peine d’a­mende payable au tré­sor sacré, au fisc impé­rial, ou à la cor­po­ra­tion des tein­tu­riers pourpre ; le déla­teur tou­che­ra un tiers.

Une stèle, entre toutes, vaut le voyage. Près de la porte de Fron­ti­nus se dresse le tom­beau de Titus Fla­vius Zeuxis, mar­chand, qui fit gra­ver au fron­ton qu’il avait, de son vivant, dou­blé le cap Malée — la pointe redou­tée du Pélo­pon­nèse — soixante-douze fois en navi­guant vers l’I­ta­lie. Soixante-douze allers vers Rome, sans doute des car­gai­sons de laine teinte, et l’homme n’a rien trou­vé de plus glo­rieux à dire à l’é­ter­ni­té que son nombre de rota­tions. J’a­voue une ten­dresse sans borne pour Zeuxis : voi­là un homme qui a com­pris que la seule immor­ta­li­té véri­fiable est celle du kilo­mé­trage. Tout voya­geur qui compte ses car­nets, ses visas ou ses articles de blog est son héri­tier direct, et je dépose ici, à ma façon, une fleur élec­tro­nique sur son sarcophage.

C’est dans ce pay­sage-là — une ville qui parle aux dieux par une fis­sure et qui héberge plus de morts que de vivants — qu’ar­rive, dans la seconde moi­tié du Ier siècle, un vieillard venu de Gali­lée avec ses filles. Il s’ap­pelle Philippe.

VII. Lequel des deux Philippe ?

Ici, l’hon­nê­te­té oblige à ouvrir le dos­sier le plus embrouillé de toute cette his­toire, un dos­sier vieux de dix-neuf siècles que les éru­dits n’ont tou­jours pas refer­mé, et qui tient en une ques­tion d’é­tat civil : quel Phi­lippe est mort à Hiérapolis ?

Car le Nou­veau Tes­ta­ment en connaît deux, et la tra­di­tion les a mélan­gés avec un entrain qui déses­père les phi­lo­logues. Il y a d’a­bord Phi­lippe l’a­pôtre, l’un des Douze, ori­gi­naire de Beth­saïde comme Pierre et André, celui qui dans l’é­van­gile de Jean amène Natha­naël à Jésus (« Viens et vois »), s’in­quiète du prix du pain avant la mul­ti­pli­ca­tion (« deux cents deniers n’y suf­fi­raient pas »), et demande lors du der­nier repas : « Sei­gneur, montre-nous le Père » — figure de l’in­ter­mé­diaire, de l’homme qui pré­sente, qui intro­duit, qui pose les ques­tions pra­tiques. Et il y a Phi­lippe le diacre, dit l’É­van­gé­liste, l’un des Sept ins­ti­tués dans les Actes des Apôtres pour le ser­vice des tables, mis­sion­naire ful­gu­rant de la Sama­rie, bap­ti­seur de l’eu­nuque éthio­pien sur la route de Gaza, éta­bli ensuite à Césa­rée mari­time avec ses quatre filles vierges qui pro­phé­ti­saient — c’est chez lui que Paul fait étape, et l’au­teur des Actes note ce détail des quatre filles avec la pré­ci­sion d’un homme qui a dîné à leur table.

Or que disent les sources anciennes sur Hié­ra­po­lis ? Deux témoi­gnages, tous deux du IIe siècle, tous deux conser­vés par Eusèbe de Césa­rée dans son His­toire ecclé­sias­tique, et tous deux locaux, ce qui leur donne un poids consi­dé­rable. Le pre­mier est celui de Papias, évêque de Hié­ra­po­lis même vers 110–130, auteur d’une Expli­ca­tion des paroles du Sei­gneur en cinq livres dont il ne nous reste que des miettes — l’une des grandes pertes de la lit­té­ra­ture chré­tienne pri­mi­tive. Papias raconte qu’il tenait des filles de Phi­lippe, qui vivaient dans sa ville, des récits mer­veilleux, dont une résur­rec­tion. Le second est Poly­crate, évêque d’É­phèse, qui écrit vers 190 au pape Vic­tor, dans la que­relle sur la date de Pâques, pour défendre les usages d’A­sie en invo­quant les « grands astres » qui reposent dans sa pro­vince : et il cite en tête « Phi­lippe, l’un des douze apôtres, qui repose à Hié­ra­po­lis, avec deux de ses filles qui vieillirent dans la vir­gi­ni­té, tan­dis qu’une autre, qui vécut dans le Saint-Esprit, repose à Éphèse ».

Poly­crate dit donc expli­ci­te­ment : l’a­pôtre, l’un des Douze. Mais les filles pro­phé­tesses res­semblent furieu­se­ment à celles du diacre de Césa­rée, et Eusèbe lui-même, citant les deux dos­siers à quelques pages de dis­tance, glisse de l’un à l’autre sans paraître s’a­per­ce­voir du pro­blème — ou en s’en aper­ce­vant trop bien, ce qui serait plus piquant. Depuis, deux écoles : ceux qui pensent que le diacre a fini ses jours à Hié­ra­po­lis et que la tra­di­tion locale l’a pro­mu apôtre par infla­tion hono­ri­fique, pro­cé­dé attes­té par­tout (une ville qui pos­sède un tom­beau a tou­jours inté­rêt à ce que le loca­taire soit du pre­mier cercle) ; et ceux qui tiennent pour l’a­pôtre, arguant que Poly­crate, écri­vant à Rome sur un sujet grave, à une cen­taine de kilo­mètres de la tombe, une soixan­taine d’an­nées seule­ment après Papias, n’au­rait pas com­mis ni tolé­ré une confu­sion aus­si gros­sière sur le joyau funé­raire de sa province.

Je n’ar­bi­tre­rai pas — per­sonne ne le peut, et c’est très bien ain­si. Je note­rai seule­ment ceci, qui me paraît l’es­sen­tiel : dès le IIe siècle, c’est-à-dire à une ou deux géné­ra­tions des faits, l’A­sie chré­tienne tout entière tient pour acquis qu’un Phi­lippe du cercle le plus proche de Jésus est enter­ré à Hié­ra­po­lis avec ses filles, et per­sonne, nulle part, ne conteste la loca­li­sa­tion. On dis­cute du grade, jamais de l’a­dresse. Dans le grand jeu de Mono­po­ly des reliques qui com­mence alors — Jean à Éphèse, Jacques à Jéru­sa­lem, Pierre et Paul à Rome —, Hié­ra­po­lis a tiré Phi­lippe, et elle ne le lâche­ra plus. La ville qui pos­sé­dait la porte des enfers pos­sé­dait désor­mais mieux : la tombe d’un homme qui avait tou­ché le Ressuscité.

VIII. Le mar­tyre, ver­sion légen­daire : la ville des serpents

Sur la mort de Phi­lippe à Hié­ra­po­lis, l’his­toire se tait et la légende parle — abon­dam­ment. Le texte clef est un apo­cryphe du IVe siècle, les Actes de Phi­lippe, com­po­sé vrai­sem­bla­ble­ment en Asie Mineure, peut-être dans des cercles ascé­tiques de Phry­gie, et dont le der­nier acte, le Mar­tyre de Phi­lippe, se passe pré­ci­sé­ment dans notre ville, rebap­ti­sée pour l’oc­ca­sion Ophio­ry­mè, « la rue des ser­pents » — car dans la logique de l’a­po­cryphe, Hié­ra­po­lis est la capi­tale du culte de la Vipère, ce qui est une trans­po­si­tion assez trans­pa­rente des cultes ana­to­liens de la terre et de leur fameuse fis­sure exha­lante. Les auteurs des Actes connais­saient leur Ploutonion.

L’his­toire vaut d’être racon­tée, car elle a l’éner­gie des contes. Phi­lippe arrive à Ophio­ry­mè accom­pa­gné de sa sœur Mariam­nè et de l’a­pôtre Bar­thé­le­my, plus un léo­pard et un che­vreau conver­tis en che­min, qui parlent et prient — les apo­cryphes ont sur les textes cano­niques l’a­van­tage déci­sif des ani­maux qui parlent. Le trio gué­rit, prêche, conver­tit ; par­mi les conver­ties, Nica­no­ra, l’é­pouse du pro­con­sul Tyran­no­gno­phos (lit­té­ra­le­ment « le tyran des ténèbres », les apo­cryphes ne s’embarrassent pas de sub­ti­li­té ono­mas­tique). Le pro­con­sul, furieux de voir sa femme pas­ser à l’as­cé­tisme, fait sai­sir les apôtres. Phi­lippe est per­cé aux che­villes et aux cuisses, puis sus­pen­du la tête en bas à un arbre — ou à un poteau, selon les ver­sions — face au temple de la Vipère. De là-haut, ou plu­tôt de là-bas, il mau­dit ses bour­reaux, et la terre s’ouvre : l’a­bîme englou­tit le temple, la vipère, le pro­con­sul et sept mille hommes. Le Christ appa­raît, répri­mande Phi­lippe — un apôtre ne mau­dit pas — et, en puni­tion de sa colère, lui annonce qu’il devra attendre qua­rante jours aux portes du para­dis. Phi­lippe, sus­pen­du, refuse qu’on le détache, meurt dans sa posi­tion de sup­pli­cié, et la terre englou­tie est ren­due à la sur­face, les sept mille res­sus­ci­tés conver­tis d’of­fice. On l’en­terre sur place ; de son sang, au bout de trois jours, naît une vigne.

Tout est faux, sans doute, et tout est vrai à un niveau plus pro­fond. Car qu’est-ce que ce récit, sinon le pay­sage de Hié­ra­po­lis pas­sé au tamis du mythe chré­tien ? La ville des ser­pents, c’est la ville du gouffre chto­nien ; la terre qui s’ouvre et englou­tit, c’est le séisme, l’ex­pé­rience ana­to­lienne par excel­lence ; l’a­bîme qui rend ce qu’il a pris, c’est Per­sé­phone chris­tia­ni­sée, la même his­toire que sur les reliefs du théâtre, trois col­lines plus loin. Le sup­plice la tête en bas lui-même — que Phi­lippe par­tage avec Pierre dans la tra­di­tion — prend ici un sens topo­gra­phique : l’a­pôtre meurt orien­té vers l’a­bîme qu’il com­bat, tête pre­mière vers le Plou­to­nion, comme un plon­geur. Les Actes de Phi­lippe sont un docu­ment médiocre sur la mort d’un homme et un docu­ment extra­or­di­naire sur la manière dont une ville digère ses anciens dieux : on n’in­vente pas de tels détails ailleurs que sur place, les pieds sur la faille.

La tra­di­tion retien­dra l’es­sen­tiel sim­pli­fié : Phi­lippe, apôtre, mar­ty­ri­sé à Hié­ra­po­lis — cru­ci­fié la tête en bas, ou lapi­dé, ou les deux — sous Domi­tien selon les uns, plus tôt selon les autres, à un âge cano­nique. L’i­co­no­gra­phie occi­den­tale lui don­ne­ra pour attri­but la croix de son sup­plice, et par­fois le dra­gon ou le ser­pent vain­cu. Et la ville, elle, fera ce que les villes font de leurs mar­tyrs : de l’architecture.

IX. Le Mar­ty­rion, l’oc­to­gone sur la colline

Mon­tez main­te­nant. Au nord-est de la ville, hors les murs, une col­line domine tout le site — la plaine du Lycos en contre­bas, la barre nei­geuse du Cad­mos en face, la ville antique éta­lée à vos pieds avec sa grande rue comme une raie dans les che­veux. C’est sur cette hau­teur que l’É­glise de Hié­ra­po­lis, au tout début du Ve siècle, quand l’Em­pire deve­nu chré­tien eut les moyens de ses gra­ti­tudes, éle­va à son apôtre l’un des monu­ments les plus sin­gu­liers de l’ar­chi­tec­ture paléo­chré­tienne : le Mar­ty­rion de Saint-Philippe.

Le plan est un théo­rème. Dans un car­ré de près de soixante mètres de côté s’ins­crit un octo­gone cen­tral de vingt mètres, cou­vert à l’o­ri­gine d’une cou­pole pro­ba­ble­ment char­pen­tée et plom­bée ; autour de l’oc­to­gone rayonnent huit cha­pelles et un cha­pe­let de salles tri­an­gu­laires et car­rées qui rem­plissent les angles, le tout cein­tu­ré de por­tiques où s’ou­vraient vingt-huit petites chambres — des cel­lules pour les pèle­rins, venus par­fois de très loin, car on dor­mait dans les sanc­tuaires, l’in­cu­ba­tion étant une pra­tique que le chris­tia­nisme avait reprise sans trop le dire aux vieux temples gué­ris­seurs. Huit, le chiffre est un dogme en pierre : c’est le chiffre de la résur­rec­tion, le « hui­tième jour » qui suit le sab­bat, le jour du monde nou­veau — les bap­tis­tères sont octo­go­naux pour la même rai­son. Le Mar­ty­rion de Phi­lippe est une machine à signi­fier que la mort du mar­tyr débouche sur autre chose que la mort.

Le plus éton­nant est que ce vais­seau théo­lo­gique ne conte­nait pas de tombe. Les fouilles l’ont confir­mé : pas de crypte, pas de sar­co­phage sous l’oc­to­gone. Le Mar­ty­rion était un lieu de célé­bra­tion et de mémoire, le cadre monu­men­tal des grandes fêtes de l’a­pôtre, pas son cer­cueil. Pen­dant des décen­nies, les archéo­logues ont donc buté sur une ques­tion de bon sens : on ne bâtit pas un octo­gone de soixante mètres de côté au som­met d’une col­line pour com­mé­mo­rer un saint enter­ré ailleurs — le tom­beau devait être là, quelque part, à por­tée de prière. Mais où ?

Toute la col­line, du reste, était équi­pée pour le pèle­ri­nage, et les fouilles ita­liennes en ont réas­sem­blé le cir­cuit com­plet, qui est celui d’un sanc­tuaire de masse orga­ni­sé avec un sens du flux digne des grands lieux saints d’au­jourd’­hui : un pont sur le tor­rent, une porte, un éta­blis­se­ment de bains où le pèle­rin se puri­fiait — les thermes avant le sacré, vieille gram­maire ana­to­lienne —, puis un esca­lier pro­ces­sion­nel monu­men­tal, large, superbe, gra­vis­sant la pente en droite ligne vers le pla­teau du Mar­ty­rion. Des fon­taines jalon­naient la mon­tée. On ima­gine les foules des 14 novembre — la fête de l’a­pôtre dans le calen­drier byzan­tin —, la rumeur des langues d’A­sie, les malades por­tés, les mar­chands d’am­poules à eulo­gie, toute cette huma­ni­té suante et espé­rante grim­pant vers l’oc­to­gone comme elle avait grim­pé, quelques siècles plus tôt, vers le théâtre et le Plou­to­nion. La ville avait chan­gé de dieux, pas de métier : elle orga­ni­sait tou­jours la ren­contre du haut et du bas, de l’eau et du salut.

X. 2011 : la tombe retrouvée

L’his­toire de l’ar­chéo­lo­gie à Hié­ra­po­lis est une his­toire ita­lienne. Depuis 1957, une mis­sion archéo­lo­gique ita­lienne — fon­dée par Pao­lo Ver­zone, du Poli­tec­ni­co de Turin — fouille, relève, redresse et publie le site avec cette patience de longue haleine qui est la vraie noblesse du métier : trois géné­ra­tions de cher­cheurs sur la même ville, des mil­liers de pages de rap­ports, des colonnes remon­tées une à une. À par­tir des années 2000, la mis­sion est diri­gée par Fran­ces­co D’An­dria, pro­fes­seur à l’u­ni­ver­si­té du Salen­to, un homme qui aura pas­sé sa vie savante dans la val­lée du Lycos, et qui s’é­tait mis en tête de résoudre l’é­nigme de la col­line : retrou­ver la tombe de Philippe.

Long­temps, on avait cher­ché au plus près de l’é­vi­dence — sous l’oc­to­gone, dans l’oc­to­gone, autour de l’oc­to­gone. Rien. C’est en élar­gis­sant la fouille au pla­teau qui s’é­tend à quelques dizaines de mètres du Mar­ty­rion que la réponse est sor­tie de terre, à l’é­té 2011. Là, sous les brous­sailles, dor­maient les restes d’une église à trois nefs du Ve siècle, jus­qu’a­lors incon­nue. Et au centre de cette église, en posi­tion d’hon­neur abso­lue, enchâs­sé dans le bâti­ment comme une pierre pré­cieuse dans son cha­ton, les archéo­logues ont déga­gé un tom­beau romain — un sépulcre du Ier siècle de notre ère, du type exact des tombes à chambre de la grande nécro­pole, mais iso­lé, exhaus­sé, entou­ré de dis­po­si­tifs litur­giques : des marches pour y mon­ter, des plaques de marbre, des traces de lampes, des graf­fi­tis de pèle­rins, l’u­sure carac­té­ris­tique lais­sée par des siècles de mains et de lèvres sur la pierre.

Le rai­son­ne­ment de D’An­dria, pré­sen­té cette année-là et publié ensuite, est d’une sim­pli­ci­té lumi­neuse, et c’est ce qui fait sa force. Voi­ci une tombe du Ier siècle — l’é­poque de la mort de Phi­lippe. Voi­ci une com­mu­nau­té qui, quatre siècles plus tard, au lieu de dépla­cer cette tombe ou d’en construire une plus digne, bâtit une basi­lique entière autour d’elle, en tor­dant son plan pour que le vieux sépulcre romain occupe le centre exact du dis­po­si­tif — on ne fait cela que pour une tombe qu’on ne peut pas tou­cher, une tombe plus impor­tante que l’é­glise elle-même. Voi­ci enfin, à côté, le grand Mar­ty­rion octo­go­nal, désor­mais expli­cable : le com­plexe fonc­tion­nait en binôme, l’é­glise du tom­beau pour la véné­ra­tion du corps, l’oc­to­gone pour les célé­bra­tions et les foules, reliés par le même pla­teau sacré. La col­line entière était le reli­quaire ; on n’a­vait pas trou­vé la tombe plus tôt parce qu’on la cher­chait dans le mau­vais bâtiment.

Et puis il y a eu la confir­ma­tion par l’i­mage, qui est l’un de ces cadeaux que l’ar­chéo­lo­gie fait rare­ment. Un petit sceau à pain en bronze du VIe siècle — un de ces cachets dont on mar­quait les pains d’eu­lo­gie dis­tri­bués aux pèle­rins —, retrou­vé dans les envi­rons et étu­dié à la lumière de la décou­verte, montre saint Phi­lippe debout, en orant, entre deux édi­fices : à sa droite, un bâti­ment à cou­pole pré­cé­dé d’un esca­lier monu­men­tal ; à sa gauche, une basi­lique à toit à double pente. L’es­ca­lier pro­ces­sion­nel, l’oc­to­gone, l’é­glise du tom­beau : le plan du sanc­tuaire tenait depuis quinze siècles dans la paume d’un bou­lan­ger. Il fal­lait sim­ple­ment avoir déga­gé les deux bâti­ments pour savoir lire l’i­mage. J’aime cette idée que la preuve dor­mait dans un tam­pon à pain — que la mémoire des lieux saints se soit conser­vée, mieux que dans les chro­niques, dans l’ou­tillage des mar­chands de petits pains bénits. Zeuxis le lai­nier aurait apprécié.

La nou­velle fit en juillet 2011 le tour du monde en vingt-quatre heures — « la tombe de l’a­pôtre Phi­lippe décou­verte en Tur­quie » —, avec les sim­pli­fi­ca­tions d’u­sage. Il faut donc redire les choses avec l’exac­ti­tude qu’elles méritent. Ce que la fouille a éta­bli, c’est que ce tom­beau du Ier siècle est celui que les chré­tiens de Hié­ra­po­lis, dès l’An­ti­qui­té, véné­raient comme la tombe de Phi­lippe, avec une conti­nui­té de culte maté­riel­le­ment docu­men­tée. Que l’at­tri­bu­tion antique fût exacte — que ce sépulcre ait réel­le­ment reçu le corps du Gali­léen —, aucune fouille ne peut le prou­ver, et D’An­dria, en savant hon­nête, ne l’a jamais pré­ten­du. Mais la chaîne est courte et solide : Papias écrit à Hié­ra­po­lis quelques décen­nies après la mort de Phi­lippe, dans une ville où vivaient encore ses filles ; Poly­crate loca­lise la tombe en 190 ; l’é­glise du Ve siècle enchâsse une tombe du Ier. Entre le témoin et le monu­ment, il n’y a presque pas de jeu. Dans le dos­sier des tom­beaux apos­to­liques, où l’on trouve de tout, celui de Hié­ra­po­lis est l’un des mieux tenus.

Une chose, en revanche, est cer­taine : la tombe est vide, et elle l’é­tait sans doute déjà quand on a bâti l’é­glise autour d’elle, ou elle l’est deve­nue peu après. Car les reliques de Phi­lippe, comme toutes les grandes reliques d’O­rient, ont pris la route.

XI. Les reliques voyageuses

Le second des­tin d’un saint com­mence à sa mort, et il est géné­ra­le­ment plus mou­ve­men­té que le pre­mier. Celui de Phi­lippe ne fait pas excep­tion : son corps a plus voya­gé mort que vivant.

Dès l’An­ti­qui­té tar­dive, des reliques de l’a­pôtre sont signa­lées hors de Hié­ra­po­lis — la machine à trans­la­tions byzan­tine s’é­tait mise en marche, qui aspi­rait vers Constan­ti­nople les corps saints de tout l’O­rient comme la nou­velle Rome aspi­rait les colonnes et les obé­lisques. Mais c’est en Occi­dent que Phi­lippe a fini par élire domi­cile, et de la manière la plus offi­cielle : à Rome, au VIe siècle, le pape Pélage Ier puis Jean III dédient aux apôtres Phi­lippe et Jacques le Mineur la grande basi­lique que nous appe­lons aujourd’­hui, au plu­riel œcu­mé­nique, les San­ti Apos­to­li, à deux pas de la piaz­za Vene­zia. Les reliques des deux apôtres y reposent depuis lors dans la confes­sion, sous le maître-autel — des restes que les recon­nais­sances modernes ont exa­mi­nés, un fémur, des frag­ments, ce qui reste d’un homme quand quinze siècles de dévo­tion se le sont par­ta­gé. Chaque 3 mai, l’É­glise latine fête ensemble Phi­lippe et Jacques, non pour une affi­ni­té bio­gra­phique quel­conque, mais pour une rai­son de pur cadastre : ils par­tagent le même autel romain. Il y a quelque chose d’é­mou­vant dans cette ami­tié post­hume et admi­nis­tra­tive, ces deux Gali­léens colo­ca­taires pour l’é­ter­ni­té au centre de Rome, à trois mille kilo­mètres de leurs tombes.

D’autres frag­ments ont essai­mé, selon la loi de dif­fu­sion des reliques qui veut qu’un corps saint se mul­ti­plie en se divi­sant : un pied à Flo­rence, dit-on, un bras envoyé au roi de France, des par­celles dans le tré­sor de telle cathé­drale rhé­nane — l’in­ven­taire com­plet est impos­sible et n’au­rait pas grand sens. L’es­sen­tiel est ailleurs : à Hié­ra­po­lis, il ne res­tait rien, que la pierre. Quand D’An­dria a déga­gé la tombe en 2011, il ne s’at­ten­dait à aucun corps et n’en a trou­vé aucun ; le sépulcre avait été vidé par l’his­toire, pro­pre­ment, dévo­te­ment, il y a un mil­lé­naire et demi. Et c’est peut-être la leçon la plus pro­fonde de toute cette affaire : la décou­verte de 2011 n’a pas ren­du au monde le corps de Phi­lippe, elle lui a ren­du quelque chose de plus rare — le lieu. Le point exact de la sur­face ter­restre où une com­mu­nau­té du Ier siècle a dépo­sé son mort le plus pré­cieux, et autour duquel elle a tout orga­ni­sé, l’es­ca­lier, les bains, l’oc­to­gone, les petits pains. Les reliques voyagent ; les lieux res­tent. Le corps est à Rome, mais la tombe est en Phry­gie, et une tombe vide, toute la tra­di­tion chré­tienne est là pour le dire, n’est pas la moins élo­quente des tombes.

XII. Palimp­seste blanc

Il faut redes­cendre de la col­line, à la fin du jour si pos­sible, quand le site se vide et que les tra­ver­tins virent au rose, et refaire le che­min en sens inverse — l’é­glise du tom­beau, l’oc­to­gone, l’es­ca­lier des pèle­rins, le pont, puis la grande rue, le théâtre, le Plou­to­nion muse­lé sous sa grille, et enfin la nécro­pole immense où les sar­co­phages prennent la der­nière lumière. Alors la ville se laisse lire tout entière, d’un seul regard, comme une page.

Car Hié­ra­po­lis est, à la lettre, un palimp­seste — et le plus franc que je connaisse, parce que le sup­port y est visible en même temps que toutes les écri­tures. Le sup­port, c’est la faille : l’eau chaude, le gaz, le trem­ble­ment. Pre­mière écri­ture, la Mère ana­to­lienne et ses prêtres apnéistes, qui des­cen­daient dans le souffle de la terre. Deuxième écri­ture, Apol­lon et son oracle alpha­bé­tique, la Grèce posant son théâtre et sa rai­son lumi­neuse par-des­sus le gouffre sans le bou­cher — les Grecs n’ont jamais bou­ché les gouffres, ils les ont mis en scène. Troi­sième écri­ture, Rome, ses thermes, sa laine pourpre, ses cor­po­ra­tions, son mar­chand aux soixante-douze tra­ver­sées. Qua­trième écri­ture, le vieillard de Beth­saïde et ses filles pro­phé­tesses, puis l’oc­to­gone de la résur­rec­tion bâti face à la porte des enfers, dans un face-à-face qui n’a rien d’un hasard et tout d’une réplique : à la ville qui mon­trait la mort au fond d’un trou, l’É­glise a répon­du par un tom­beau vide au som­met d’une col­line. La géo­gra­phie sacrée de Hié­ra­po­lis est une conver­sa­tion de mille cinq cents ans sur une seule ques­tion, posée par le sol lui-même.

Et par-des­sus tout cela, la der­nière écri­ture, la plus lente et la plus sûre : le cal­caire. L’eau de Pamuk­kale conti­nue de cou­ler et de pétri­fier, indif­fé­rente aux dieux qu’elle a vus pas­ser, gai­nant de blanc les canaux byzan­tins, les sar­co­phages, les fûts de colonnes, ense­ve­lis­sant la ville sainte sous la sub­stance même qui l’a fait naître. Un jour loin­tain, tout cela ne sera plus qu’une seule ter­rasse blanche, et il fau­dra des archéo­logues d’une patience incon­ce­vable pour retrou­ver, sous le tra­ver­tin, l’oc­to­gone de Phi­lippe comme on a retrou­vé le Cer­bère au fond du Ploutonion.

En atten­dant, la col­line est là, et l’on peut s’y asseoir. J’y ai pen­sé à Épic­tète, l’en­fant esclave de la ville d’eau, qui ensei­gnait qu’il ne faut pas dire des choses « je les ai per­dues » mais « je les ai ren­dues ». Ton fils est mort ? Il est ren­du. Ta terre t’est ôtée ? Elle est ren­due. Hié­ra­po­lis a tout ren­du — ses dieux, son apôtre, ses reliques, ses tein­tu­riers, jus­qu’à ses habi­tants —, et il lui reste l’es­sen­tiel, qui est le lieu et le blanc. Le pèle­rin d’au­jourd’­hui, qu’il vienne pour l’a­pôtre, pour les vasques ou pour les pierres, refait sans le savoir le geste de tous ses pré­dé­ces­seurs depuis vingt-deux siècles : mon­ter vers une hau­teur blanche pour y inter­ro­ger ce qui ne meurt pas. Les réponses ont chan­gé plu­sieurs fois. La mon­tée, jamais.


Hié­ra­po­lis de Phry­gie (Pamuk­kale, pro­vince de Deniz­li, Tur­quie) est ins­crite au patri­moine mon­dial de l’U­NES­CO depuis 1988, au titre — rare — de site mixte, natu­rel et cultu­rel. Le Mar­ty­rion et l’é­glise du tom­beau de Saint-Phi­lippe se trouvent sur la col­line au nord-est du site, au terme de l’es­ca­lier pro­ces­sion­nel. La fête de l’a­pôtre est célé­brée le 3 mai en Occi­dent, le 14 novembre dans le calen­drier byzan­tin. Les fouilles de la mis­sion archéo­lo­gique ita­lienne, fon­dée par Pao­lo Ver­zone en 1957 et long­temps diri­gée par Fran­ces­co D’An­dria, se poursuivent.

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Les citernes de Constan­ti­nople, une capi­tale sans fleuve

Les citernes de Constan­ti­nople, une capi­tale sans fleuve

Les citernes de Constantinople

Une capi­tale sans fleuve

Les citernes de Constan­ti­nople, une capi­tale sans fleuve

La ville d’en des­sous — les citernes d’Is­tan­bul, de Constan­tin aux séche­resses contemporaines

Tout le monde connaît la Citerne Basi­lique, ses colonnes noyées et ses Méduses ren­ver­sées. Mais Constan­ti­nople fut bâtie sur des dizaines de réser­voirs, dont la plu­part dorment encore sous les bou­tiques, sous les stades, sous les pota­gers de Fatih. Enquête dans une capi­tale qui a pas­sé seize siècles à rete­nir de l’eau qu’elle n’a­vait pas.


Une capi­tale sans fleuve

Il faut par­tir d’un para­doxe de géo­graphe. Constan­ti­nople est une ville d’eau : la Corne d’Or, le Bos­phore, la Mar­ma­ra la cernent de trois côtés, et aucune image de la ville ne se conçoit sans cette pré­sence liquide qui monte jus­qu’au pied des murailles. Mais c’est une ville qui a soif. Aucun fleuve ne la tra­verse. Le Lycus, mince ruis­seau intra-muros aujourd’­hui enter­ré sous les bou­le­vards, ne suf­fi­sait pas ; les « Eaux douces d’Eu­rope », au fond de la Corne d’Or, coulent hors les murs et modes­te­ment. L’eau salée est par­tout, et ne sert à rien.

La Byzance grecque des pre­miers siècles, bour­gade de com­merce accro­chée à la pointe du Sérail, avait pu vivre de puits, de sources locales et de citernes domes­tiques. La Nou­velle Rome de Constan­tin, à par­tir de 330, change d’é­chelle et donc de pro­blème. Une capi­tale impé­riale sup­pose des thermes publics, des fon­taines monu­men­tales, un palais, des casernes, des mar­chés, une popu­la­tion qui, aux siècles les plus peu­plés, a pu appro­cher le demi-mil­lion d’ha­bi­tants avant que peste et guerres ne la fassent chu­ter. Aucune res­source locale ne peut répondre à cette demande. La ville doit faire venir l’eau de loin.

De cette contrainte est né l’un des plus vastes sys­tèmes hydrau­liques de l’An­ti­qui­té, et sans doute le plus mécon­nu. Les pre­mières lignes captent les sources de la forêt de Bel­grade, au nord de la ville, à une tren­taine de kilo­mètres. Puis, aux IVᵉ et Vᵉ siècles, l’in­gé­nie­rie impé­riale va cher­cher beau­coup plus loin : les col­lines de Thrace, du côté de Vize, à plus de cent vingt kilo­mètres à vol d’oi­seau, deux cents et davan­tage en sui­vant les courbes de niveau. Canaux enter­rés, tun­nels, ponts-aque­ducs fran­chis­sant les val­lées : mis bout à bout, les rele­vés modernes attri­buent à ce réseau une lon­gueur cumu­lée dépas­sant les quatre cents kilo­mètres, ce qui en fait la plus longue adduc­tion d’eau connue du monde romain.

La pente géné­rale de ces canaux se compte en cen­ti­mètres par kilo­mètre. Sur des dizaines de kilo­mètres de forêt et de pla­teau, des ingé­nieurs du IVᵉ siècle ont conduit l’eau à la nivelle, sans jamais qu’elle s’ar­rête ni qu’elle s’emballe. C’est là un des traits les plus constants de l’his­toire médi­ter­ra­néenne : les socié­tés qui manquent d’eau pro­duisent, pour la dépla­cer, des mathé­ma­tiques appli­quées d’une pré­ci­sion que rien d’autre ne justifie.

Reste que l’ad­duc­tion est aus­si une vul­né­ra­bi­li­té. Un canal de deux cents kilo­mètres est une gorge offerte à qui veut la tran­cher. Les Avars, en 626, coupent la ligne en amont pen­dant leur siège ; les répa­ra­tions n’in­ter­vien­dront qu’un siècle et demi plus tard, sous Constan­tin V, avec des ouvriers ras­sem­blés depuis plu­sieurs pro­vinces. Entre-temps, cinq géné­ra­tions de Constan­ti­no­po­li­tains ont bu l’eau sto­ckée. Toute la logique du sys­tème tient dans cette alter­nance : l’a­que­duc apporte, la citerne garde. La ville se dote donc d’une réserve, et cette réserve est immense.

Les inven­taires modernes recensent plus de cent cin­quante citernes iden­ti­fiées dans la seule pénin­sule his­to­rique, et le chiffre n’est pas clos : chaque grand chan­tier en exhume de nou­velles. Sous chaque quar­tier de Fatih, la pro­ba­bi­li­té est forte qu’une salle voû­tée retienne encore un peu d’obs­cu­ri­té humide.

Une pré­ci­sion de voca­bu­laire, avant de des­cendre. Le turc dit sarnıç, emprun­té au grec, et le mot s’ap­plique indif­fé­rem­ment à toutes les réserves d’eau, byzan­tines ou otto­manes, monu­men­tales ou domes­tiques. Quand un Stam­bou­liote parle du sarnıç sous sa mai­son, il peut s’a­gir d’une salle jus­ti­nienne comme d’un réser­voir de la fin du XIXᵉ siècle. L’am­bi­guï­té du mot dit assez la conti­nui­té de la pratique.

Sous les arches de Valens

Du sys­tème d’ad­duc­tion, la ville a conser­vé une pièce que per­sonne ne peut igno­rer, parce qu’elle passe au-des­sus des têtes. L’a­que­duc de Valens — Boz­doğan Keme­ri en turc, « l’arc du fau­con gris » — aligne encore près d’un kilo­mètre d’arches sur la crête qui relie la troi­sième et la qua­trième col­line, culmi­nant à une tren­taine de mètres au-des­sus du bou­le­vard Atatürk. Ache­vé vers 373 sous le règne de Valens, il n’ap­por­tait pas l’eau depuis la Thrace, contrai­re­ment à ce que sug­gèrent les guides : il n’é­tait que le maillon urbain du dis­po­si­tif, le pont per­met­tant au canal, entré en ville par les hau­teurs occi­den­tales, de fran­chir la dépres­sion cen­trale sans perdre sa pente, pour rejoindre le Nym­phée, les thermes, le quar­tier du palais et, en contre­bas, les citernes.

L’ou­vrage a tra­ver­sé les régimes avec une indif­fé­rence de pierre. Répa­ré sous les empe­reurs ico­no­clastes, répa­ré encore par les Otto­mans — Sinan y inter­vient au XVIᵉ siècle, comme il inter­vient sur tout ce qui porte de l’eau —, il a fonc­tion­né par inter­mit­tence jusque tard dans l’é­poque moderne. Aujourd’­hui, six voies de cir­cu­la­tion s’en­gouffrent sous ses arches cen­trales. La conti­nui­té fonc­tion­nelle est plus pro­fonde qu’il n’y paraît : cet ouvrage a tou­jours ser­vi à faire pas­ser un flux au-des­sus d’un obs­tacle, et il conti­nue de le faire. Seul l’é­tat du flux a changé.

Autour de lui, la topo­gra­phie hydrau­lique de la ville se laisse devi­ner. Côté Sara­ç­hane, les fouilles de Saint-Poly­eucte — l’é­glise-défi bâtie par l’a­ris­to­crate Ani­cia Julia­na dans les années 520, dont les marbres sculp­tés ont fini pour par­tie à Venise — reposent sur des sub­struc­tures voû­tées où l’eau avait ses habi­tudes. Côté Zey­rek, les arches se fau­filent entre les immeubles jus­qu’à frô­ler les murs de l’an­cien monas­tère du Pan­to­cra­tor. Par­tout, la même règle : là où il y a un monu­ment byzan­tin, il y a, des­sous, une réserve d’eau.

Yere­ba­tan, la citerne deve­nue spectacle

Il faut com­men­cer par celle que tout le monde connaît, ne serait-ce que pour mesu­rer ensuite le silence des autres.

La Citerne Basi­lique porte en turc le nom de Yere­ba­tan Sarnıcı, la citerne « enfon­cée dans la terre ». Le nom popu­laire plus ancien, Yere­ba­tan Sarayı, « le palais englou­ti », dit le pres­tige que la salle exer­çait sur l’i­ma­gi­na­tion. Elle fut amé­na­gée sous Jus­ti­nien, vers 532, dans la fièvre de recons­truc­tion qui sui­vit la sédi­tion Nika et l’in­cen­die du centre monu­men­tal, à l’emplacement d’une basi­lique civile à por­tiques dont elle a héri­té le nom.

Les dimen­sions donnent le ver­tige tran­quille des grandes infra­struc­tures : envi­ron 140 mètres sur 65, trois cent trente-six colonnes dis­po­sées en douze ran­gées de vingt-huit, neuf mètres sous voûte, une capa­ci­té esti­mée à quelque quatre-vingt mille mètres cubes. L’eau y arri­vait par la ligne de Valens et des­ser­vait le Grand Palais tout proche ; après 1453, elle ali­men­te­ra un temps les jar­dins de Topkapı.

Ce qui frappe, une fois des­cen­du, n’est pas la taille : c’est le désordre. Les colonnes ne sont pas sœurs. Marbres dif­fé­rents, cha­pi­teaux corin­thiens, ioniques, doriques ou simples dés de pierre, fûts lisses ou can­ne­lés, hau­teurs rat­tra­pées par des socles et des cales. Jus­ti­nien a meu­blé sa citerne avec les restes des temples et des por­tiques de l’empire. Le rem­ploi n’é­tait pas une éco­no­mie hon­teuse mais une pra­tique admi­nis­tra­tive ordi­naire : per­sonne ne devait voir cet entre­pôt d’eau, on y a donc ver­sé les fonds de maga­sin de l’An­ti­qui­té. C’est pré­ci­sé­ment ce bric-à-brac qui fait aujourd’­hui la beau­té du lieu.

Deux élé­ments concentrent l’at­ten­tion des visi­teurs. La colonne dite « aux larmes », cou­verte de motifs en gouttes ou en yeux de paon, res­semble à celles qui ornaient le forum de Théo­dose et pro­vient vrai­sem­bla­ble­ment d’un même ensemble. Et sur­tout, dans l’angle nord-ouest, les deux têtes de Méduse retour­nées qui servent de bases, l’une posée sur la tempe, l’autre sur le crâne. Elles ont fait cou­ler beau­coup plus d’encre que d’eau. On leur prête la fonc­tion de conju­rer le mau­vais œil, ou de signi­fier la vic­toire du chris­tia­nisme sur les idoles païennes, ren­ver­sées comme on ren­verse un adver­saire. L’ex­pli­ca­tion tech­nique est plus éco­no­mique : à ces hau­teurs de maçon­ne­rie, une tête de Méduse est un bloc de calage comme un autre, et le tailleur l’a posée dans le sens qui don­nait la bonne cote. Que l’o­ri­gine de ces blocs demeure incon­nue — aucun monu­ment source n’a été iden­ti­fié avec cer­ti­tude — n’a fait qu’ac­croître leur pou­voir d’at­trac­tion. Les siècles ont trans­for­mé une com­mo­di­té de chan­tier en énigme méta­phy­sique, ce qui consti­tue une assez bonne défi­ni­tion du tou­risme monumental.

L’his­toire moderne de Yere­ba­tan est celle d’une lente pro­mo­tion. Oubliée des auto­ri­tés après la conquête otto­mane, la citerne res­tait connue des rive­rains qui pui­saient par des trous per­cés dans leurs caves et y pêchaient du pois­son. Redé­cou­verte pour la science euro­péenne au milieu du XVIᵉ siècle, curée de plu­sieurs mètres de boue, elle n’ouvre au public qu’en 1987, après un chan­tier muni­ci­pal consi­dé­rable. Le ciné­ma s’en empare — une séquence de Bons Bai­sers de Rus­sie y est tour­née en 1963 —, puis la lit­té­ra­ture à suc­cès, puis l’in­dus­trie du tou­risme. Une longue res­tau­ra­tion ache­vée en 2022 lui a don­né des pas­se­relles neuves, un sys­tème anti­sis­mique, un éclai­rage colo­ré pro­gram­mable et des ins­tal­la­tions d’art contem­po­rain sus­pen­dues entre les fûts.

On peut regret­ter les barques qui, jusque dans les années 1980, per­met­taient de cir­cu­ler à la rame entre les colonnes. On peut trou­ver que les éclai­rages rouges tirent la vieille dame vers le parc d’at­trac­tions. Il faut pour­tant recon­naître ceci : même har­na­chée pour le spec­tacle, Yere­ba­tan reste l’un des rares lieux au monde où l’ar­chi­tec­ture se donne à voir les pieds dans son propre reflet, où huit mille mètres car­rés de forêt de pierre tiennent debout sous une place où freinent les tram­ways. Les carpes qui patrouillent entre les bases sont les des­cen­dantes loin­taines de celles que les rive­rains pêchaient par leurs trappes.

Yere­ba­tan est cepen­dant un arbre qui cache une forêt — ou plu­tôt une nappe qui masque tout un aqui­fère. À moins de dix minutes de marche, deux autres citernes monu­men­tales attendent, presque vides de visiteurs.

Bin­bir­di­rek, les mille et une colonnes

À quelques cen­taines de mètres de l’Hip­po­drome, une entrée dis­crète de la rue İmr­an Öktem, que les pas­sants prennent volon­tiers pour celle d’un par­king, ouvre sur Bin­bir­di­rek : la « citerne aux mille et une colonnes ». En turc, bin bir, mille et un, est une manière de dire « innom­brable », comme dans les Mille et Une Nuits. Le compte réel est de deux cent vingt-quatre sup­ports, en seize ran­gées de qua­torze, dont deux cent douze tiennent encore debout. Pour un ouvrage de seize siècles, le taux de sur­vie est honorable.

La tra­di­tion attri­bue le chan­tier à Phi­loxe­nos, séna­teur qui aurait sui­vi Constan­tin depuis Rome et se serait fait bâtir un palais sur la deuxième col­line — d’où l’autre nom de l’é­di­fice, citerne de Phi­loxe­nos. La cri­tique archéo­lo­gique est plus pru­dente et penche pour les Vᵉ ou VIᵉ siècles, rat­ta­chant volon­tiers l’ou­vrage au tis­su des grands palais aris­to­cra­tiques du quar­tier, celui d’An­tio­chos, celui de Lau­sos, dont les ves­tiges affleurent le long du tram­way. L’at­tri­bu­tion constan­ti­nienne relève sans doute de cette habi­tude qu’ont les villes anciennes d’an­ti­da­ter leurs merveilles.

Bin­bir­di­rek est l’exact contraire de Yere­ba­tan. Pas d’eau : la salle est à sec depuis des siècles. Pas de reflets, pas de bande-son, pas de foule. À la place, une pro­fon­deur que sa rivale n’offre pas. C’é­tait la plus haute des citernes cou­vertes de la ville, une dou­zaine de mètres sous voûte à l’o­ri­gine, et pour atteindre cette hau­teur les bâtis­seurs ont eu un geste d’une élé­gance sin­gu­lière : chaque sup­port est com­po­sé de deux colonnes super­po­sées, emboî­tées l’une sur l’autre et cein­tu­rées à mi-hau­teur d’un anneau de marbre. Ce col­lier n’est pas orne­men­tal, il assure la liai­son des deux tron­çons. L’ef­fet, répé­té deux cent vingt-quatre fois, pro­duit une forêt de fûts bagués dont l’é­tran­ge­té n’a pas d’é­qui­valent à Constantinople.

Le sol actuel n’est pas le sol d’o­ri­gine. Des siècles de limon, de gra­vats et de rem­blais ont rele­vé le niveau de plu­sieurs mètres : les colonnes visibles sont des demi-colonnes, et il faut ima­gi­ner sous les semelles cinq ou six mètres de vide com­blé. Cette accu­mu­la­tion est elle-même un docu­ment. Elle mesure le temps pen­dant lequel per­sonne n’a jugé utile de curer.

Sur beau­coup de fûts se lisent des lettres grecques gra­vées : marques de tâche­rons, signa­tures de car­riers payés à la pièce, comp­ta­bi­li­té de chan­tier deve­nue épi­gra­phie. Ces marques consti­tuent l’une des rares traces directes de l’or­ga­ni­sa­tion du tra­vail dans les ate­liers de marbre de l’An­ti­qui­té tar­dive, et il faut un moment pour admettre que ces graf­fi­tis admi­nis­tra­tifs sont, pour l’his­to­rien, plus pré­cieux que les chapiteaux.

L’his­toire otto­mane du lieu mérite atten­tion. Vidée de son eau, la salle devient au fil des siècles un ate­lier de mou­li­nage : des arti­sans, sou­vent grecs et armé­niens, y tordent le fil de soie dans la pénombre, l’hu­mi­di­té constante conve­nant à un fil qui casse dans l’air trop sec. Des récits de voya­geurs du XIXᵉ siècle décrivent les échelles par les­quelles on des­cen­dait vers le bour­don­ne­ment des rouets, sous les mai­sons de bois du quar­tier. Puis vient l’ou­bli, l’en­com­bre­ment, la ruine par­tielle, et une réou­ver­ture au début des années 2000.

Le sta­tut actuel décon­certe : Bin­bir­di­rek est à la fois un monu­ment visi­table en jour­née et une salle évé­ne­men­tielle qui accueille le soir mariages, défi­lés et dîners d’en­tre­prise, ses trois mille mètres car­rés pou­vant asseoir plus d’un mil­lier de convives. On peut s’en offus­quer. On peut aus­si obser­ver que ser­vir à quelque chose est, depuis dix-sept siècles, la meilleure assu­rance-vie de cette salle, et qu’une citerne byzan­tine qui gagne sa vie comme salle des fêtes reste plus fidèle à son pas­sé d’a­te­lier qu’un monu­ment embau­mé sous vitrine.

Şere­fiye, la citerne revenue

La troi­sième grande citerne de Sul­ta­nah­met ouvre sur une rue au nom impro­bable pour un lec­teur fran­co­phone : la Piyer Loti Cad­de­si, la rue Pierre-Loti. Qu’un réser­voir de Théo­dose II ait pour adresse le nom de l’of­fi­cier de marine le plus tur­co­phile des lettres fran­çaises est un de ces hasards topo­ny­miques dont Istan­bul est prodigue.

La citerne de Şere­fiye, dite aus­si citerne de Théo­dose, est la der­nière venue dans le cercle res­treint des citernes visi­tables, et son his­toire récente tient du conte muni­ci­pal. Aucune ins­crip­tion de fon­da­tion n’a été retrou­vée ; c’est l’a­na­lyse archi­tec­tu­rale qui conduit à la dater du second quart du Vᵉ siècle, sous Théo­dose II, l’empereur des grandes murailles ter­restres. Elle rece­vait l’eau de la ligne de Valens et la redis­tri­buait au quartier.

Puis la ville a fait ce qu’elle fait tou­jours : elle a construit des­sus. Au XXᵉ siècle, un immeuble admi­nis­tra­tif — siège de la muni­ci­pa­li­té d’E­minönü — écra­sait la salle de son béton, et la citerne n’é­tait plus connue que des éru­dits et de quelques employés qui clas­saient des dos­siers au-des­sus. En 2010, l’im­meuble est démo­li. Réap­pa­raissent trente-deux colonnes de marbre de neuf mètres, sous des voûtes de brique intactes. Huit années de tra­vaux plus tard, en 2018, Şere­fiye ouvre au public, coif­fée d’une dalle contem­po­raine qui la pro­tège sans l’étouffer.

C’est la plus petite des trois grandes, qua­rante-cinq mètres sur vingt-cinq envi­ron. C’est peut-être la plus lisible. Les colonnes y sont hautes, régu­lières, coif­fées de cha­pi­teaux corin­thiens homo­gènes : pas de bric-à-brac jus­ti­nien ici, on est un siècle plus tôt, l’empire a encore les moyens de com­man­der des séries neuves. La com­pa­rai­son avec Yere­ba­tan vaut leçon d’his­toire éco­no­mique : entre le Vᵉ siècle théo­do­sien et le VIᵉ siècle jus­ti­nien, la capa­ci­té à mobi­li­ser du marbre taillé sur mesure s’est visi­ble­ment dégra­dée, ou bien la prio­ri­té a changé.

Les pas­se­relles font cir­cu­ler au ras d’une eau main­te­nue basse, et la muni­ci­pa­li­té y pro­jette des spec­tacles immer­sifs à trois cent soixante degrés. Le lieu reste peu fré­quen­té au regard de sa voi­sine. Par les jour­nées de cani­cule, c’est l’un des endroits les plus frais de la pénin­sule his­to­rique — ce qui fut, après tout, l’une de ses fonc­tions d’origine.

Les pota­gers creux : les citernes à ciel ouvert

Jus­qu’i­ci, tout se passe sous terre. Mais les plus grandes citernes de Constan­ti­nople sont en plein air, et le para­doxe est com­plet : elles sont si vastes qu’on ne les voit pas. Trois immenses bas­sins décou­verts, construits aux Vᵉ et VIᵉ siècles sur les hau­teurs occi­den­tales, sto­ckaient l’eau par cen­taines de mil­liers de mètres cubes avant de la relâ­cher, par gra­vi­té, vers les quar­tiers bas et les citernes cou­vertes. Leur empla­ce­ment sur les crêtes n’est pas un caprice : c’est la condi­tion de la distribution.

Quand ils ont ces­sé de ser­vir, on ne les a pas com­blés. On s’y est ins­tal­lé. Les Otto­mans les appe­laient çukur­bos­tan, « pota­gers creux », et le mot dit tout : des géné­ra­tions de maraî­chers ont culti­vé lai­tues, concombres et melons dans des cuves impé­riales, à l’a­bri du vent, dans une terre grasse d’an­ciennes vases. Le maraî­chage intra-muros a nour­ri Istan­bul jus­qu’au XXᵉ siècle, et ces rec­tangles de brique en furent des places fortes.

La citerne d’Ae­tius, la plus ancienne des trois, fut construite vers 421 par un pré­fet de la ville de ce nom : deux cent qua­rante-quatre mètres sur quatre-vingt-cinq. Elle se trouve à Karagümrük, près de la porte d’É­dirne. On n’y voit aujourd’­hui ni eau ni salades, mais un stade de foot­ball : depuis les années 1930, le rec­tangle byzan­tin abrite le ter­rain du club de Karagümrük, et les gra­dins s’a­dossent aux murs du Vᵉ siècle. Le réem­ploi a sa logique — le foot­ball est une affaire de rec­tangles sacrés, et la cuve d’Ae­tius en offrait un, plan, clos, dimen­sion­né presque à l’exact.

La citerne d’As­par est un car­ré de cent cin­quante-deux mètres de côté, creu­sé vers 459 par un géné­ral d’o­ri­gine alaine, fai­seur d’empereurs, assez puis­sant pour être assas­si­né au palais avec son fils en 471 — les Byzan­tins réglaient ain­si les ques­tions de tutelle. Située près de la mos­quée de Selim Iᵉʳ, à Çarşam­ba, elle a connu le des­tin le plus étrange de toutes : à l’é­poque otto­mane, un quar­tier entier s’y est ins­tal­lé, avec mai­sons, ruelles et petite mos­quée, toute une vie de vil­lage à huit mètres sous le niveau des rues voi­sines, dans son enceinte de brique comme dans une arrière-cour de l’his­toire. Les pho­to­gra­phies du début du XXᵉ siècle montrent ce puits d’ha­bi­ta­tions, linge aux fenêtres com­pris. Les réno­va­tions urbaines l’ont fait dis­pa­raître ; le fond de la cuve est aujourd’­hui un parc, avec ter­rains de sport et jar­dins péda­go­giques. Depuis la ter­rasse de la mos­quée de Selim, le regard plonge dans le grand car­ré vert : l’un des rares points d’Is­tan­bul d’où l’on observe une citerne d’en haut.

La troi­sième, la citerne de Saint-Mocius, sur la sep­tième col­line près d’Altı­mer­mer, est la plus vaste par la sur­face : envi­ron cent soixante-dix mètres sur cent qua­rante-sept. On la date géné­ra­le­ment du règne d’A­nas­tase, autour de l’an 500. Même des­tin de çukur­bos­tan, mêmes maraî­chers pen­dant des siècles, même conver­sion récente en parc de quar­tier avec pelouses et cages de but. Rien n’y est spec­ta­cu­laire, et c’est jus­te­ment ce qui en fait le lieu le plus ins­truc­tif du dos­sier : il faut un moment pour com­prendre que la légère falaise de brique bor­dant les ter­rains de bas­ket est un mur du VIᵉ siècle, et que les enfants qui dribblent jouent au fond d’un verre d’eau vidé il y a mille ans. Les monu­ments les mieux por­tants sont ceux qu’on a ces­sé de remarquer.

Fil­damı, l’é­table des éléphants

Il existe une qua­trième citerne à ciel ouvert, hors les murs. Elle se trouve à Bakırköy, l’an­cien Heb­do­mon — « le sep­tième mille », sept milles romains depuis le Milion, la borne d’or de Constantinople.

L’Heb­do­mon fut le Champ-de-Mars de l’empire : un palais impé­rial en bord de mer, un champ de manœuvres où l’ar­mée accla­mait les nou­veaux sou­ve­rains. Valens, Arca­dius et plu­sieurs autres y furent his­sés sur le pavois avant d’en­trer en ville. Pour abreu­ver cette foule mili­taire et curiale, on construi­sit une citerne de cent vingt-sept mètres sur soixante-seize, aux murs de brique et de pierre hauts comme trois étages, ryth­més de niches en plein cintre qui lui donnent de loin l’al­lure d’un aque­duc replié sur lui-même.

Son nom turc actuel vaut tous les guides : Fil­damı, « l’é­table des élé­phants ». La cuve vidée aurait ser­vi, à l’é­poque otto­mane, à par­quer les élé­phants du sul­tan — ou selon d’autres ver­sions à sto­cker leur four­rage ; la phi­lo­lo­gie des pachy­dermes reste débat­tue. L’i­mage, quoi qu’il en soit, résume l’art stam­bou­liote du réem­ploi : des ani­maux de céré­mo­nie, offerts par des princes loin­tains, hiver­nant au fond d’un rec­tangle de brique du Vᵉ siècle.

Plus près de nous, l’a­cous­tique de ce grand vais­seau à ciel ouvert a ser­vi à des concerts dans les der­nières décen­nies du XXᵉ siècle, avant que la pru­dence patri­mo­niale ne referme les grilles. La citerne s’ouvre désor­mais par inter­mit­tence, au gré des res­tau­ra­tions et des poli­tiques muni­ci­pales. Même close, elle se laisse voir depuis les rues qui la sur­plombent, coin­cée entre les immeubles de Bakırköy et l’hip­po­drome de Velie­fen­di — les che­vaux de course ont rem­pla­cé les élé­phants, et la péri­phé­rie reste fidèle à ses ani­maux. De tous les ouvrages de ce dos­sier, c’est le moins visi­té : un monu­ment de la taille de deux ter­rains de foot­ball, à vingt minutes de train de Sir­ke­ci, hors de tous les circuits.

La nappe des citernes mineures

Entre ces monu­ments à majus­cules s’é­tend le véri­table sujet : la nappe des citernes ordi­naires, ano­nymes ou presque, qui fait d’Is­tan­bul une ville poreuse. Elles ne figurent dans aucun cir­cuit, se visitent rare­ment, et consti­tuent pour­tant l’es­sen­tiel du volume sto­cké autrefois.

Sous l’ex­tré­mi­té arron­die de l’Hip­po­drome, d’a­bord. La sphen­do­nè, cette courbe monu­men­tale qui sou­tient tou­jours le sud de l’an­cienne piste, est creuse : ses sub­struc­tures en éven­tail, une ving­taine de chambres voû­tées hautes comme des nefs, ont ser­vi de réser­voir bien après la fin des courses de chars. On en devine la masse depuis la rue en contre­bas, our­lée de câbles élec­triques et de figuiers sau­vages. À deux pas, la petite citerne de Nakilbent, du VIᵉ siècle, a été réha­bi­li­tée en espace d’ex­po­si­tion : selon les sai­sons, on y montre de l’art contem­po­rain, des tapis ou du verre, sur des pas­se­relles jetées au-des­sus des bases de colonnes, sans qu’au­cune signa­lé­tique exté­rieure ne tra­hisse vrai­ment ce qui attend en bas des marches.

Il y a les citernes qui nour­rissent. Sur Soğuk­çeşme Sokağı, la ruelle pas­tel qui se fau­file entre Sainte-Sophie et les murs de Top­kapı, une citerne romaine réamé­na­gée dans les années 1980 par le Tou­ring Club de Tur­quie, sous l’im­pul­sion de Çelik Güler­soy, est deve­nue un res­tau­rant : on y dîne sous les voûtes, dans un décor qui frôle le roman­tisme de com­mande mais que sauvent les murs eux-mêmes. D’autres éta­blis­se­ments du quar­tier ont sui­vi. Le sous-sol de Sul­ta­nah­met compte quan­ti­té de caves de res­tau­rants où le patron, entre deux ser­vices, montre volon­tiers « sa » citerne avec une fier­té de pro­prié­taire ter­rien : salles à man­ger byzan­tines encom­brées de chaises empi­lées, chauf­fe­ries ins­tal­lées entre des cha­pi­teaux corin­thiens, réserves de bois­sons sous des voûtes rayon­nantes. L’ar­chéo­lo­gie offi­cielle fait ce qu’elle peut. L’ar­chéo­lo­gie offi­cieuse, elle, sent la fri­ture et le salep.

Il y a les citernes qui tra­vaillent. Du côté de Fatih, une grande salle hypo­style connue sous le nom de Sul­tan Sarnıcı fut pen­dant des géné­ra­tions un ate­lier de soie — les Stam­bou­liotes l’ap­pe­laient İpek Bodrum, « la cave à soie » — avant d’être res­tau­rée et conver­tie en salle de récep­tion où l’on célèbre désor­mais fian­çailles et mariages entre des colonnes du Vᵉ siècle. À Zey­rek, sous et autour de l’an­cienne église du Pan­to­cra­tor — la Zey­rek Camii, deuxième plus vaste édi­fice byzan­tin conser­vé de la ville après Sainte-Sophie —, les sub­struc­tures du monas­tère fon­dé au XIIᵉ siècle par Jean II Com­nène abritent d’autres réser­voirs, long­temps occu­pés par des ate­liers de menui­se­rie et des dépôts, aujourd’­hui pro­gres­si­ve­ment récu­pé­rés par la poli­tique patri­mo­niale, tan­dis que le quar­tier de mai­sons de bois se res­taure au-des­sus. Près de la mos­quée Nuruos­ma­niye, une citerne dort sous des fon­da­tions baroques. Sous le Grand Bazar, les mar­chands évoquent des salles noyées dont la car­to­gra­phie reste par­tielle. Du côté de l’an­cien monas­tère du Stou­dion, ber­ceau de la règle stu­dite, d’autres voûtes encore.

Cette dis­per­sion n’est pas anec­do­tique : elle tra­duit une orga­ni­sa­tion. Le sys­tème hydrau­lique de Constan­ti­nople fonc­tion­nait en cas­cade. Les grands bas­sins de crête rece­vaient l’eau des lignes loin­taines ; les citernes cou­vertes du centre, ali­men­tées par gra­vi­té, ser­vaient de réserves de proxi­mi­té pour un palais, un monas­tère, des thermes, un quar­tier. À l’é­tage infé­rieur, des cen­taines de petites citernes pri­vées recueillaient en outre l’eau de pluie des toi­tures. Le résul­tat est une redon­dance remar­quable : cou­per une ligne d’ad­duc­tion ne met­tait pas la ville à genoux, parce que la ville était elle-même un réser­voir stratifié.

Com­ment on construit une réserve d’eau

La lon­gé­vi­té de ces salles tient à quelques savoir-faire qu’il vaut la peine de détailler, car ils expliquent pour­quoi des voûtes de quinze siècles portent aujourd’­hui des immeubles.

Le pre­mier est le mor­tier. Les construc­teurs byzan­tins employaient un mor­tier de chaux addi­tion­né de brique pilée — ce que le turc nomme hora­san —, dont les com­po­sants argi­leux réagissent avec la chaux pour pro­duire une prise hydrau­lique : le mor­tier dur­cit dans l’eau et devient étanche. Les parois des citernes rece­vaient plu­sieurs couches de cet enduit, sou­vent tein­té de rose par la poudre de brique, avec des joints de rac­cor­de­ment arron­dis dans les angles pour évi­ter les fis­sures et faci­li­ter le curage. Un tel enduit, cor­rec­te­ment entre­te­nu, tient des siècles.

Le deuxième est la struc­ture. La citerne cou­verte type est une salle hypo­style : une trame régu­lière de colonnes por­tant des arcs, sur les­quels reposent des voûtes d’a­rêtes ou des cou­poles sur pen­den­tifs, en brique. Cette solu­tion per­met de cou­vrir de vastes sur­faces sans exer­cer de pous­sées laté­rales ingé­rables, tout en répar­tis­sant la charge sur de nom­breux points d’ap­pui. Les murs exté­rieurs, épais de plu­sieurs mètres, résistent à la pres­sion de l’eau et à celle du ter­rain. Le rem­ploi de colonnes antiques n’est pas seule­ment une faci­li­té : il four­nit des sup­ports de qua­li­té, en marbre dense, cali­brés par des siècles d’usage.

Le troi­sième est la ges­tion de la qua­li­té de l’eau. Une réserve stag­nante crou­pit. Les ingé­nieurs le savaient et com­pen­saient de plu­sieurs manières : bas­sins de décan­ta­tion en amont, où le limon se dépo­sait avant l’en­trée dans la citerne ; renou­vel­le­ment régu­lier de la masse d’eau par cir­cu­la­tion conti­nue, l’en­trée et la sor­tie étant dis­po­sées de manière à évi­ter les zones mortes ; obs­cu­ri­té totale, qui limite le déve­lop­pe­ment des algues ; fraî­cheur constante autour de quinze à dix-huit degrés ; et pois­sons, dont la pré­sence, attes­tée par les récits, jouait un rôle de sen­ti­nelle autant que de net­toyeur. Un pois­son mort en sur­face est le plus ancien des cap­teurs de qualité.

Le qua­trième, le moins visible, est l’en­tre­tien. Curer les dépôts, répa­rer les enduits, sur­veiller les cana­li­sa­tions en terre cuite : tout cela sup­pose un corps de métiers, une admi­nis­tra­tion, un finan­ce­ment pérenne. La lente dégra­da­tion des citernes byzan­tines, à par­tir des siècles de crise, raconte moins l’ou­bli d’une tech­nique que l’af­fai­blis­se­ment d’une ins­ti­tu­tion. Une infra­struc­ture ne meurt pas de vétus­té, elle meurt de budget.

les Otto­mans et l’eau immobile

Une ques­tion s’im­pose : pour­quoi ces réser­voirs ont-ils ces­sé de ser­vir ? Pour­quoi la ville qui les avait creu­sés avec tant d’obs­ti­na­tion les a‑t-elle lais­sés se rem­plir de vase, puis de rouets à soie ?

Une part de la réponse tient à une pré­fé­rence cultu­relle et reli­gieuse. L’is­lam valo­rise l’eau cou­rante : pour les ablu­tions, c’est l’eau qui coule qui puri­fie, l’eau dor­mante étant consi­dé­rée comme impropre au-delà d’un cer­tain volume. Les Otto­mans, en héri­tant de Constan­ti­nople en 1453, réorientent tout le sys­tème vers le mou­ve­ment. Ils réparent les adduc­tions anciennes, en construisent de nou­velles, et sous Soli­man le Magni­fique lancent le grand réseau de Kırk­çeşme, dont Sinan est le maître d’œuvre : cap­tages dans la forêt de Bel­grade, dizaines de kilo­mètres de canaux, et une série de ponts-aque­ducs par­mi les­quels le Mağ­lo­va, jeté sur la val­lée d’A­li­beyköy, compte par­mi les plus beaux ouvrages hydrau­liques du XVIᵉ siècle méditerranéen.

À l’ar­ri­vée en ville, l’eau se répar­tit dans des chambres de dis­tri­bu­tion appe­lées tak­sim — le mot signi­fie « par­tage », et il a don­né son nom à la place la plus fré­quen­tée d’Is­tan­bul. De là, elle irrigue les ham­mams, les cui­sines des grandes fon­da­tions, les jar­dins, et sur­tout les cen­taines de fon­taines de rue, les çeşme, et de fon­taines de cha­ri­té, les sebil, où des employés rétri­bués par des fon­da­tions pieuses ten­daient des gobe­lets aux pas­sants. La civi­li­sa­tion otto­mane de l’eau est une civi­li­sa­tion du robi­net ouvert. Boire à la fon­taine y est un acte social et un acte pieux.

Dans ce sys­tème, la grande cuve byzan­tine n’a plus d’u­sage hydrau­lique. Elle devient de l’im­mo­bi­lier sou­ter­rain : frais, sombre, humide, donc par­fait pour le mou­li­nage de la soie, le sto­ckage, les cham­pi­gnons, la conser­va­tion. Il serait inexact de dire que les Otto­mans ont aban­don­né les citernes. Ils les ont recon­ver­ties, ce qui est très dif­fé­rent, et c’est pro­ba­ble­ment ce qui les a sau­vées. Une salle qui sert ne s’ef­fondre pas : on répare sa voûte parce qu’on tra­vaille dessous.

Ils ont d’ailleurs construit leurs propres citernes, plus modestes, sous les mos­quées, les han et les mai­sons, per­pé­tuant à l’é­chelle domes­tique l’art du réser­voir sous cour. La ligne de par­tage ne passe donc pas entre une Byzance qui stocke et un Islam qui fait cou­ler. Elle passe entre une ville qui craint le siège et une ville d’empire qui, pen­dant quatre siècles, n’a plus de siège à redou­ter. La citerne monu­men­tale est fille de l’in­quié­tude ; la fon­taine, fille de la confiance. C’est une lec­ture, et il faut la don­ner pour telle : elle éclaire la chro­no­lo­gie sans épui­ser les motifs, qui furent aus­si tech­niques et économiques.

Un métier résume ce bas­cu­le­ment : le saka, le por­teur d’eau. Pen­dant des siècles, ces hommes ont for­mé à Istan­bul une cor­po­ra­tion nom­breuse et puis­sante, rem­plis­sant aux fon­taines leurs outres de cuir ou leurs jarres à dos de che­val pour livrer mai­sons, konak et casernes, avec leurs tenues codi­fiées, leurs tour­nées et leurs que­relles de ter­ri­toire. Le por­teur d’eau est l’exact contraire de la citerne : il fait cir­cu­ler ce qu’elle immo­bi­li­sait. Les gra­vures du XIXᵉ siècle le montrent par­tout, sil­houette pen­chée sous l’outre. Quand l’eau cou­rante moderne atteint les immeubles, au XXᵉ siècle, elle tue les saka comme les Otto­mans avaient endor­mi les citernes. Chaque révo­lu­tion hydrau­lique enterre la pré­cé­dente, et Istan­bul conserve toutes les strates : la cuve byzan­tine sous la fon­taine otto­mane sous le comp­teur de la com­pa­gnie des eaux.

Inven­taires : de Pierre Gilles aux archéo­logues du métro

Reste à savoir com­ment tout cela a été retrou­vé, et l’his­toire com­mence avec un per­son­nage remar­quable : Pierre Gilles, en latin Petrus Gyl­lius, natu­ra­liste et huma­niste né à Albi, envoyé en Orient au milieu du XVIᵉ siècle par Fran­çois Iᵉʳ pour ache­ter des manus­crits grecs.

Les sub­sides royaux n’ar­ri­vant pas — cer­taines tra­di­tions admi­nis­tra­tives sont immé­mo­riales —, Gilles res­ta blo­qué plu­sieurs années à Constan­ti­nople, s’en­rô­lant même un temps dans l’ar­mée otto­mane pour sub­sis­ter, et occu­pa cet exil for­cé à arpen­ter métho­di­que­ment la ville. Il mesure, il com­pare les textes anciens au ter­rain, il iden­ti­fie les col­lines, les forums, les colonnes. Ce fai­sant, il pose sans le savoir les fon­da­tions de l’ar­chéo­lo­gie stam­bou­liote. Intri­gué par des récits d’ha­bi­tants pui­sant de l’eau et pêchant du pois­son par des trous per­cés dans leurs caves, il se fait conduire dans une mai­son au-des­sus de la Basi­lique, des­cend avec un flam­beau dans une barque, et rend à la science euro­péenne une citerne dont elle avait per­du jus­qu’au sou­ve­nir. Son trai­té de topo­gra­phie constan­ti­no­po­li­taine, publié après sa mort, res­te­ra deux siècles durant le guide de tous les curieux.

Le récit de cette redé­cou­verte est trop beau pour ne pas éveiller la méfiance : les rive­rains, eux, n’a­vaient jamais oublié la citerne, et ce que Gilles « découvre » est sur­tout ce que l’é­ru­di­tion occi­den­tale igno­rait. La nuance vaut pour la plu­part des redé­cou­vertes archéo­lo­giques du bas­sin méditerranéen.

Après Gilles, la chaîne des inven­taires ne s’in­ter­rompt plus. À la fin du XIXᵉ siècle, l’in­gé­nieur Phi­lipp For­ch­hei­mer et l’his­to­rien d’art Josef Str­zy­gows­ki publient le pre­mier cata­logue sys­té­ma­tique des réser­voirs byzan­tins de la ville, rele­vés, plans et coupes à l’ap­pui — un ouvrage de 1893 encore cité aujourd’­hui, notam­ment parce qu’une part des citernes qu’il docu­mente a depuis dis­pa­ru sous le béton. Un siècle plus tard, une équipe bri­tan­nique consacre un volume entier à l’a­li­men­ta­tion en eau de Constan­ti­nople, sui­vant à pied les canaux de Thrace sur des dizaines de kilo­mètres de forêt, car­to­gra­phiant tun­nels et ponts oubliés. Des cher­cheurs turcs tiennent à jour le recen­se­ment des citernes de la pénin­sule his­to­rique, liste qui s’al­longe à mesure que la ville se creuse.

Car c’est bien le sous-sol qui com­mande le rythme des décou­vertes. Chaque grand chan­tier — le métro, le tun­nel fer­ro­viaire du Mar­ma­ray, les par­kings sou­ter­rains — exhume son lot de voûtes, de cana­li­sa­tions en terre cuite, de bas­sins oubliés. Les fouilles de Yeni­kapı, célèbres pour avoir livré le port de Théo­dose et plu­sieurs dizaines d’é­paves, ont rap­pe­lé une évi­dence : à Istan­bul, l’ar­chéo­lo­gie n’est pas seule­ment une dis­ci­pline, c’est un effet secon­daire des tra­vaux publics. Ce régime a ses ver­tus — jamais on n’a autant appris sur la ville byzan­tine — et ses vio­lences, puis­qu’il impose des fouilles d’ur­gence, sous pres­sion de calen­drier et d’argent public.

Le sous-sol comme motif

La lit­té­ra­ture turque s’est empa­rée de cette ville double bien avant les offices de tou­risme. Ahmet Ham­di Tanpı­nar, dans ses médi­ta­tions sur les cinq villes qui lui tenaient à cœur, fai­sait de la stra­ti­fi­ca­tion stam­bou­liote — Byzance sous l’Em­pire, l’Em­pire sous la Répu­blique — une affaire presque géo­lo­gique. Orhan Pamuk a construit des pages entières du Livre noir sur l’i­dée d’une ville sou­ter­raine où les puits, les caves et les gale­ries conser­ve­raient tout ce que la sur­face s’ef­force d’ou­blier : man­ne­quins, alpha­bets abo­lis, visages anciens.

Les citernes sont l’ar­ma­ture réelle de cet ima­gi­naire. Elles prouvent, mieux que n’im­porte quelle méta­phore, que la ville d’en des­sous existe maté­riel­le­ment, qu’elle a des plans, des adresses, un cadastre incom­plet, et qu’on y des­cend par un esca­lier. Rares sont les villes où la psy­cha­na­lyse urbaine dis­pose ain­si d’un ter­rain de fouilles en état de marche.

Rete­nir l’eau, encore

Il serait com­mode de ran­ger ces salles au rayon des curio­si­tés mortes. Ce serait mal lire la situa­tion présente.

Istan­bul compte, selon les manières de comp­ter, quinze à vingt mil­lions d’ha­bi­tants, et elle a tou­jours soif. Son appro­vi­sion­ne­ment repose sur des bar­rages et sur des trans­ferts d’eau à longue dis­tance — dont un depuis le bas­sin de la Melen, à plus de cent kilo­mètres à l’est, qui pro­longe, avec des tun­nels et des pompes, exac­te­ment la même logique que les lignes thraces du Vᵉ siècle. Lors des hivers secs, les taux de rem­plis­sage des réser­voirs sont des­cen­dus à des niveaux qui ont ren­du aux Stam­bou­liotes le vieux réflexe de regar­der le ciel, et la ques­tion du sto­ckage est reve­nue dans le débat public : réten­tion des eaux plu­viales, réserves de quar­tier, réduc­tion des pertes en réseau. En lan­gage d’in­gé­nieur, cela s’ap­pelle des citernes.

La ville qui a inven­té, il y a quinze siècles, l’art de gar­der l’eau sous ses mai­sons pour­rait donc avoir à le réap­prendre — non pas en réuti­li­sant les salles anciennes, dont la fonc­tion est désor­mais patri­mo­niale, mais en retrou­vant le prin­cipe qui les a fait naître : dans un cli­mat médi­ter­ra­néen, où la pluie tombe en quelques mois et l’an­née entière a soif, une ville se juge à sa capa­ci­té de retenir.

En atten­dant, elles sont là : sous les bou­tiques, sous les stades, sous les pota­gers deve­nus parcs et les salles de mariage, à tenir leur obs­cu­ri­té fraîche pen­dant que la ville d’en haut s’a­gite. Il suf­fit de le savoir pour que la sur­face change de consis­tance. Istan­bul sonne creux, et ce creux fut, pen­dant des siècles, exac­te­ment ce qui la main­te­nait en vie.


Repères et incertitudes

Chro­no­lo­gie de réfé­rence. Fon­da­tion de Constan­ti­nople en 330. Aque­duc de Valens ache­vé vers 373. Citerne d’Ae­tius vers 421. Citerne de Théo­dose (Şere­fiye) dans le second quart du Vᵉ siècle. Citerne d’As­par en 459. Citerne de Saint-Mocius vers 500. Citerne Basi­lique vers 532. Siège avare et cou­pure de l’ad­duc­tion en 626 ; répa­ra­tions sous Constan­tin V au VIIIᵉ siècle. Conquête otto­mane en 1453. Réseau de Kırk­çeşme sous Soli­man, milieu du XVIᵉ siècle. Séjour de Pierre Gilles à Constan­ti­nople dans les années 1540. Cata­logue de For­ch­hei­mer et Str­zy­gows­ki en 1893. Ouver­ture au public de la Citerne Basi­lique en 1987, de Bin­bir­di­rek au début des années 2000, de Şere­fiye en 2018. Res­tau­ra­tion de la Citerne Basi­lique ache­vée en 2022.

Chiffres dis­cu­tés. Les dimen­sions et capa­ci­tés don­nées dans la lit­té­ra­ture varient sen­si­ble­ment d’une source à l’autre, selon qu’on mesure à l’in­té­rieur ou à l’ex­té­rieur des murs, et selon le niveau d’eau rete­nu pour le cal­cul du volume. Le nombre de citernes conser­vées dans la pénin­sule his­to­rique — plus de cent cin­quante — dépend entiè­re­ment de la défi­ni­tion rete­nue : faut-il comp­ter les réser­voirs domes­tiques, les sub­struc­tures voû­tées à double usage, les salles connues seule­ment par des rele­vés anciens ? Le chiffre est un ordre de gran­deur, non un inven­taire clos.

Attri­bu­tions contes­tées. L’at­tri­bu­tion de Bin­bir­di­rek au séna­teur Phi­loxe­nos, contem­po­rain de Constan­tin, repose sur une tra­di­tion tar­dive ; les cri­tères archi­tec­tu­raux orientent plu­tôt vers les Vᵉ ou VIᵉ siècles. La citerne de Şere­fiye ne pos­sède aucune ins­crip­tion de fon­da­tion : sa data­tion théo­do­sienne est une déduc­tion sty­lis­tique et struc­tu­relle, solide mais indi­recte. L’o­ri­gine des deux têtes de Méduse de la Citerne Basi­lique n’est pas éta­blie : aucun monu­ment source n’a été iden­ti­fié avec cer­ti­tude, et toutes les inter­pré­ta­tions sym­bo­liques de leur posi­tion — apo­tro­païque, anti-païenne — sont des recons­truc­tions modernes sans appui docu­men­taire antique.

Éty­mo­lo­gies incer­taines. Le nom de Fil­damı, « l’é­table des élé­phants », est attes­té, mais l’u­sage qui l’au­rait moti­vé — par­cage des ani­maux ou sto­ckage de leur four­rage — relève de tra­di­tions locales dif­fi­ciles à véri­fier dans les sources ottomanes.

Pro­po­si­tions de l’au­teur, don­nées comme telles. Trois lec­tures avan­cées ici sont inter­pré­ta­tives et n’en­gagent pas l’é­tat de la recherche. D’a­bord, l’i­dée que le déclin des citernes byzan­tines relève moins d’un aban­don tech­nique que d’une défaillance ins­ti­tu­tion­nelle et bud­gé­taire de l’en­tre­tien. Ensuite, la for­mule oppo­sant la citerne, « fille de l’in­quié­tude », à la fon­taine otto­mane, « fille de la confiance » : elle éclaire une chro­no­lo­gie mais sim­pli­fie des causes éga­le­ment tech­niques et éco­no­miques. Enfin, la sug­ges­tion que la recon­ver­sion otto­mane des citernes en ate­liers et en dépôts a consti­tué leur meilleure pro­tec­tion ; l’hy­po­thèse est plau­sible, elle n’a pas été démon­trée à l’é­chelle du corpus.

État d’ac­cès, variable. Les condi­tions de visite des citernes évo­quées changent fré­quem­ment, au gré des res­tau­ra­tions, des conces­sions pri­vées et des déci­sions muni­ci­pales. Fil­damı, en par­ti­cu­lier, n’ouvre que par intermittence. 

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L’or du Pactole

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Voyage dans la Lydie des rois, de Sardes aux mille col­lines de Bin Tepe

L’or du Pac­tole — voyage dans la Lydie des rois, de Sardes aux mille col­lines de Bin Tepe

Il y a des civi­li­sa­tions qui ont tout inven­té et qu’on a presque oubliées. La Lydie est de celles-là. Deman­dez autour de vous : on connaît Cré­sus, mais comme on connaît Pic­sou — un nom deve­nu adjec­tif, une richesse pro­ver­biale déta­chée de toute géo­gra­phie, de toute chair, de toute pous­sière. On ignore géné­ra­le­ment que cet homme a réel­le­ment régné, au VIe siècle avant notre ère, sur un royaume dont la capi­tale s’ap­pe­lait Sardes, au pied d’une mon­tagne que les Grecs nom­maient Tmo­los, dans une val­lée où cou­lait une rivière char­gée de paillettes d’or. On ignore sur­tout que c’est là, dans cette plaine ana­to­lienne aujourd’­hui plan­tée de vignes à rai­sins secs, que fut frap­pée la pre­mière mon­naie de l’his­toire humaine — et que chaque pièce qui traîne au fond de nos poches, chaque carte de cré­dit, chaque cours de bourse des­cend en ligne directe d’un ate­lier lydien du VIIe siècle avant J.-C. C’est une pater­ni­té qui méri­te­rait un peu plus de reconnaissance.

J’ai vou­lu, dans cet article, prendre le temps. Non pas la visite éclair — Sardes se « fait » en deux heures depuis Izmir, entre un lou­koum et une cor­res­pon­dance d’a­vion — mais le voyage lent, celui qui remonte la val­lée de l’Her­mus comme on remonte un texte, en s’ar­rê­tant à chaque strate. Car la Lydie est un palimp­seste, peut-être le plus dense d’A­na­to­lie occi­den­tale : sous le marbre romain, la brique crue lydienne ; sous la syna­gogue, le quar­tier des orfèvres ; sous les mythes grecs, des dieux ana­to­liens plus anciens ; et sous les champs de blé de la plaine, une cen­taine de rois endor­mis dans leurs col­lines arti­fi­cielles. Il fau­dra donc près de sept mille mots. Le lec­teur pres­sé est pré­ve­nu ; les autres, je l’es­père, trou­ve­ront ici de quoi pré­pa­rer un voyage — ou le rêver, ce qui est presque aus­si bien.

Le pays d’a­bord : une val­lée, une mon­tagne, un lac

Pour com­prendre la Lydie, il faut com­men­cer par regar­der la carte, puis la fer­mer et regar­der le pay­sage. Nous sommes en Ana­to­lie occi­den­tale, dans l’ac­tuelle pro­vince de Mani­sa, à quatre-vingt-dix kilo­mètres à l’est d’Iz­mir. La val­lée de l’Her­mus — le Gediz d’au­jourd’­hui — s’é­tire d’est en ouest, large de plu­sieurs kilo­mètres, d’une fer­ti­li­té inso­lente : coton autre­fois, vignes sur­tout, ces vignes basses de sul­ta­niye dont on tire les rai­sins secs qui ont fait la for­tune de Salih­li et de Mani­sa. Au sud, la val­lée bute contre la masse du Tmo­los, le Boz­dağ des Turcs, une échine de plus de deux mille cent mètres qui garde ses neiges jus­qu’en mai et qui envoie vers la plaine des tor­rents impa­tients. Au nord, des col­lines douces, puis la dépres­sion où s’é­tale le lac de Mar­ma­ra — le lac Gygée des anciens, que Homère men­tionne déjà dans l’Iliade comme la patrie des chefs méo­niens venus défendre Troie. Méo­nie : c’est le nom homé­rique de la Lydie, et cer­tains anciens vou­laient qu’­Ho­mère lui-même fût né sur ces rives, fils du fleuve Mélès. On prête beau­coup aux fleuves, dans cette région.

C’est un pays de pas­sage, et toute son his­toire tient dans cette évi­dence topo­gra­phique. Par la val­lée de l’Her­mus tran­si­tait tout ce qui reliait le pla­teau ana­to­lien à la mer Égée : les cara­vanes, les armées, les langues, les dieux. Les cités grecques de la côte — Smyrne, Pho­cée, Cla­zo­mènes — étaient à trois jours de marche ; le cœur du pla­teau phry­gien, avec Gor­dion sa capi­tale, à deux semaines. Les Lydiens, peuple de langue ana­to­lienne appa­ren­té aux Hit­tites et aux Lou­vites, ins­tal­lé là depuis l’âge du bronze au moins, ont su faire de cette posi­tion d’in­ter­mé­diaire une machine à richesse. Ils pre­naient aux Grecs le goût du marbre, du vin et de la poé­sie ; aux Orien­taux, les tech­niques, les tis­sus, les raf­fi­ne­ments de cour ; et ils reven­daient le tout, dans les deux sens, avec béné­fice. Les Grecs, mi-fas­ci­nés mi-scan­da­li­sés, leur attri­buaient l’in­ven­tion du com­merce de détail, des jeux de dés, des osse­lets — et de la mon­naie, ce qui, pour une fois, était exact.

Ajou­tez à cela l’or. Le Tmo­los est un mas­sif méta­mor­phique dont les filons auri­fères, les­si­vés par l’é­ro­sion, des­cen­daient vers la plaine dans le lit des tor­rents. Le plus célèbre de ces cours d’eau, un simple ruis­seau à vrai dire, s’ap­pe­lait le Pac­tole. Nous y revien­drons lon­gue­ment, car c’est lui le véri­table héros de cette histoire.

La Lydie des mythes : Tan­tale, Nio­bé, Omphale et une araignée

Avant les rois his­to­riques, il y a les rois de légende, et la Lydie en est peu­plée comme peu de régions au monde. Les Grecs, qui ne savaient pas admi­rer sans annexer, ont accro­ché à ces mon­tagnes quelques-uns de leurs mythes les plus sombres et les plus beaux.

Tan­tale d’a­bord, roi fabu­leux du mont Sipyle — la mon­tagne qui domine Mani­sa, à l’ouest de notre val­lée. Convive des dieux, il leur ser­vit son propre fils Pélops en ragoût pour éprou­ver leur clair­voyance ; on connaît son châ­ti­ment, cette faim et cette soif éter­nelles à por­tée de fruits et d’eau qui ont don­né au fran­çais le sup­plice de Tan­tale. Pélops, recou­su et res­sus­ci­té par les dieux (avec une épaule d’i­voire pour rem­pla­cer le mor­ceau que Démé­ter, dis­traite par son deuil, avait cro­qué), émi­gra vers la Grèce du sud, y gagna une course de chars tru­quée, un royaume et une des­cen­dance mau­dite — les Atrides — et lais­sa son nom au Pélo­pon­nèse. Ain­si, à en croire le mythe, la Grèce héroïque tout entière des­cend d’un prince lydien. Les visi­teurs de Mani­sa peuvent encore voir, à flanc de mon­tagne, le « trône de Pélops » taillé dans le roc et, sur­tout, la « pierre qui pleure », Ağlayan Kaya : un rocher aux formes vague­ment fémi­nines où les anciens recon­nais­saient Nio­bé, fille de Tan­tale, pétri­fiée de dou­leur après le mas­sacre de ses qua­torze enfants par Apol­lon et Arté­mis, et pleu­rant éter­nel­le­ment — la roche suinte réel­le­ment par temps humide. À quelques kilo­mètres, dans une gorge du Sipyle, un relief hit­tite du XIIIe siècle avant notre ère, la « Taş Suret », figure une déesse-mère assise que les Grecs pre­naient déjà pour une image de Cybèle sculp­tée par les hommes d’a­vant les hommes. Le palimp­seste, toujours.

Omphale ensuite, reine de Lydie à qui Héra­clès fut ven­du comme esclave pour expier un meurtre. Trois ans durant, le plus viril des héros grecs fila la laine aux pieds de la reine, vêtu d’une robe de femme, tan­dis qu’elle para­dait dans sa peau de lion. Les mora­listes romains y voyaient une allé­go­rie de la mol­lesse orien­tale ; on peut y lire plus sim­ple­ment l’a­veu que la Lydie était per­çue comme un monde où la puis­sance pou­vait être fémi­nine — sou­ve­nir pos­sible de vieilles royau­tés ana­to­liennes où la déesse comp­tait plus que le dieu.

Arach­né enfin, la tis­se­rande d’Hy­pae­pa, petite ville du ver­sant sud du Tmo­los, qui osa défier Athé­na au métier à tis­ser et tis­sa si par­fai­te­ment — et si inso­lem­ment, car elle y figu­rait les amours adul­tères des dieux — que la déesse, furieuse de ne trou­ver aucun défaut à l’ou­vrage, la chan­gea en arai­gnée. Ovide raconte cela au livre VI des Méta­mor­phoses, et il raconte aus­si, au livre XI, com­ment le dieu-mon­tagne Tmo­lus en per­sonne arbi­tra le concours musi­cal entre Apol­lon et Pan, et com­ment Midas, qui pas­sait par là et pré­fé­ra la flûte rus­tique à la lyre, y gagna ses oreilles d’âne. La Lydie mythique est ain­si : un pays où les mon­tagnes jugent des concours de musique, où les rochers pleurent, où les reines portent des peaux de lion. On y sent par­tout, sous le ver­nis grec, le vieux fonds ana­to­lien — Cybèle et ses lions, les cultes à mys­tères, une reli­gio­si­té de la pierre et de la mon­tagne qui n’a jamais tout à fait dis­pa­ru : les Turcs de la région montent encore en pèle­ri­nage esti­val sur les alpages du Bozdağ.

Gygès, ou com­ment fon­der une dynas­tie par un régicide

L’his­toire pro­pre­ment dite com­mence vers 680 avant notre ère, par un fait divers de palais qu’­Hé­ro­dote a trans­for­mé en l’un des plus beaux contes du monde. Le roi Can­daule, der­nier de la dynas­tie des Héra­clides — qui pré­ten­dait des­cendre d’Hé­ra­clès et d’Om­phale, pré­ci­sé­ment —, était fou de la beau­té de sa femme. Fou au point de vou­loir la faire admi­rer nue par son garde du corps Gygès, dis­si­mu­lé der­rière la porte de la chambre. La reine aper­çut l’es­pion, ne dit rien, et le len­de­main offrit à Gygès un choix simple : mou­rir, ou tuer Can­daule et prendre le trône avec elle. Gygès, en homme rai­son­nable, choi­sit la seconde branche de l’al­ter­na­tive. Pla­ton, dans la Répu­blique, racon­te­ra autre­ment : Gygès aurait été un ber­ger ayant trou­vé dans une caverne un anneau d’in­vi­si­bi­li­té, dont il usa pour séduire la reine et assas­si­ner le roi — et le phi­lo­sophe de deman­der si un homme cer­tain de l’im­pu­ni­té peut res­ter juste. De Can­daule à Tol­kien, en pas­sant par la ques­tion morale de l’an­neau, la Lydie irrigue déci­dé­ment notre ima­gi­naire par des canaux qu’on ne soup­çonne pas.

Le Gygès his­to­rique, lui, est éton­nam­ment bien docu­men­té — et pas seule­ment par les Grecs. Les annales assy­riennes d’As­sur­ba­ni­pal men­tionnent un cer­tain « Gugu, roi de Lud­du », pays si loin­tain, notent les scribes de Ninive, que les pères du roi n’en avaient jamais enten­du le nom. Ce Gugu envoya des ambas­sades à Ninive pour obte­nir de l’aide contre les Cim­mé­riens, ces cava­liers venus des steppes pon­tiques qui rava­geaient alors l’A­na­to­lie et qui avaient déjà détruit le royaume phry­gien de Midas. L’al­liance assy­rienne conclue puis tra­hie — Gygès sou­tint la révolte de l’É­gypte —, le Lydien fut aban­don­né à son sort : vers 644, les Cim­mé­riens prirent Sardes, la ville basse du moins, et Gygès y trou­va la mort. Assur­ba­ni­pal s’en féli­cite avec cette com­ponc­tion féroce dont les rois assy­riens avaient le secret. Mais la dynas­tie tint bon, retran­chée sur son acro­pole impre­nable, et c’est peut-être de cette épreuve fon­da­trice que la Lydie tira sa voca­tion mili­taire : les fils et petit-fils de Gygès — Ardys, Sadyatte — pas­sèrent leur règne à repous­ser les nomades et à gri­gno­ter les cités grecques de la côte, inau­gu­rant cette poli­tique du double front, l’é­pée vers la mer, la diplo­ma­tie vers l’O­rient, qui fut la constante du royaume.

Alyatte, l’é­clipse et la plus grande tombe du monde

Le qua­trième Merm­nade, Alyatte, fut pro­ba­ble­ment le plus grand — même si son fils a raflé la pos­té­ri­té. Régnant une cin­quan­taine d’an­nées au tour­nant des VIIe et VIe siècles, il ache­va de chas­ser les Cim­mé­riens, sou­mit Smyrne (qu’il détrui­sit si bien qu’elle mit trois siècles à s’en remettre), mena contre Milet une guerre de douze ans res­tée célèbre par son étrange cour­toi­sie : chaque été, l’ar­mée lydienne venait brû­ler les mois­sons milé­siennes, en épar­gnant soi­gneu­se­ment les fermes et les arbres, « afin, explique Héro­dote, que les Milé­siens eussent de quoi semer l’an­née sui­vante » — et donc de quoi être pillés à nou­veau. La guerre finit par un trai­té et une alliance, ce qui était sans doute le but : la Lydie ne vou­lait pas détruire le monde grec, elle vou­lait le taxer.

C’est sous Alyatte éga­le­ment que se pro­dui­sit, le 28 mai 585 avant notre ère, l’un des évé­ne­ments les plus extra­or­di­naires de l’his­toire ancienne : la bataille de l’É­clipse. Lydiens et Mèdes s’af­fron­taient sur le fleuve Halys, aux confins orien­taux du royaume, lorsque le jour se chan­gea en nuit — une éclipse totale de soleil que Tha­lès de Milet, dit-on, avait pré­dite. Les deux armées, épou­van­tées, posèrent les armes ; on conclut la paix sur-le-champ, scel­lée par un mariage prin­cier, et l’Ha­lys devint la fron­tière entre les deux empires. C’est la plus ancienne bataille de l’his­toire dont on connaisse la date exacte au jour près — grâce aux astro­nomes, non aux chro­ni­queurs. J’aime cette idée d’une guerre arrê­tée par la méca­nique céleste, et d’une fron­tière tra­cée par une éclipse.

Alyatte mou­rut vers 560 et reçut la sépul­ture que méri­tait un tel règne : nous la retrou­ve­rons à Bin Tepe, car elle existe tou­jours, énorme, et Héro­dote la tenait déjà pour la plus grande œuvre humaine après les monu­ments d’É­gypte et de Babylone.

Cré­sus : le bon­heur, l’o­racle et le bûcher

Puis vint Cré­sus, et avec lui l’a­po­gée et la chute, ramas­sées en qua­torze années de règne (vers 560–547). Le per­son­nage a tel­le­ment nour­ri la légende qu’on peine à retrou­ver l’homme. Rete­nons les faits : il ache­va la sou­mis­sion des cités grecques d’A­sie, qui payèrent désor­mais tri­but à Sardes — pre­mière expé­rience his­to­rique, notons-le, d’un monde grec sous domi­na­tion orien­tale, et elle ne fut pas mal­heu­reuse, car Cré­sus était le plus phil­hel­lène des conqué­rants. Il cou­vrit Delphes d’of­frandes d’un luxe inouï — lin­gots d’or, cra­tères géants, un lion d’or mas­sif —, finan­ça une bonne par­tie de la recons­truc­tion du temple d’Ar­té­mis à Éphèse (on a retrou­vé des tam­bours de colonnes por­tant son nom de dona­teur : « le roi Cré­sus a consa­cré »), pen­sion­nait les sages et les poètes. Sardes, sous son règne, fut ce que sera Vienne en 1900 : la capi­tale où tout ce qui pen­sait devait passer.

D’où la légende de la visite de Solon, que la chro­no­lo­gie rend impro­bable et que la véri­té morale rend indis­pen­sable. Le sage athé­nien, pro­me­né par le roi devant ses tré­sors, refuse de le décla­rer le plus heu­reux des hommes : « N’ap­pelle per­sonne heu­reux avant sa mort. » Cré­sus le congé­die en haus­sant les épaules — et passe le reste de sa vie à véri­fier la sen­tence. Son fils pré­fé­ré meurt à la chasse, tué par l’homme même que le roi lui avait don­né pour pro­tec­teur. Puis c’est l’af­faire de l’o­racle : inquiet de la mon­tée en puis­sance de Cyrus le Perse, qui vient de ren­ver­ser les Mèdes, Cré­sus teste les oracles du monde grec, sélec­tionne Delphes au terme d’un concours d’exac­ti­tude res­té fameux, et pose sa ques­tion. Réponse : « Si tu fran­chis l’Ha­lys, tu détrui­ras un grand empire. » Il le fran­chit. L’empire détruit fut le sien — l’o­racle, comme le remar­que­ra la Pythie elle-même avec un aplomb admi­rable, n’a­vait pas pré­ci­sé lequel, et le roi aurait dû demander.

L’hi­ver 547–546 (la date exacte fait débat chez les savants, mais tenons-nous-en à la tra­di­tion), Cyrus fait ce qu’au­cun stra­tège de l’é­poque ne fai­sait : il fait cam­pagne hors sai­son, pour­suit Cré­sus jusque sous les murs de Sardes, dis­perse la fameuse cava­le­rie lydienne en lui oppo­sant ses cha­meaux de bât, dont l’o­deur affole les che­vaux, et met le siège devant l’a­cro­pole répu­tée impre­nable. Qua­torze jours plus tard, un sol­dat perse remarque un défen­seur lydien des­cen­dant le long d’une faille de la falaise récu­pé­rer son casque tom­bé, mémo­rise le che­min, et le rocher tombe par où per­sonne ne le gar­dait. Quant à Cré­sus, Héro­dote le fait mon­ter sur le bûcher, invo­quer Solon dans les flammes, être gra­cié par Cyrus intri­gué, et finir conseiller du vain­queur — belle fin de conte orien­tal. Une amphore attique conser­vée au Louvre le montre assis sur son bûcher, sceptre en main, liba­tion au poing, serein comme un homme qui sait qu’il est déjà entré dans la légende. La réa­li­té fut peut-être plus sombre ; une chro­nique baby­lo­nienne semble sug­gé­rer que le roi vain­cu fut sim­ple­ment exé­cu­té. Je pré­fère l’amphore.

Sardes après les rois : satrapes, routes et tremblements

La chute de 547 ne fut pas la fin de Sardes — plu­tôt un chan­ge­ment de pro­prié­taire. La ville devint la capi­tale de la satra­pie perse de Spar­da, rési­dence des frères et des fils de Grands Rois, ter­mi­nus occi­den­tal de l’empire aché­mé­nide. C’est de Sardes que par­tait la Route royale, cette mer­veille d’in­gé­nie­rie admi­nis­tra­tive qu’­Hé­ro­dote décrit avec une pré­ci­sion d’ins­pec­teur des ponts et chaus­sées : envi­ron deux mille sept cents kilo­mètres jus­qu’à Suse, cent onze relais de poste, quatre-vingt-dix jours de marche pour un voya­geur ordi­naire — et une petite semaine pour les cour­riers mon­tés du ser­vice royal, se relayant de sta­tion en sta­tion, « que ni la neige, ni la pluie, ni la cha­leur, ni la nuit n’ar­rêtent dans l’ac­com­plis­se­ment de leur course ». La for­mule, pas­sée par une tra­duc­tion grecque puis par un archi­tecte new-yor­kais, orne aujourd’­hui le fron­ton de la poste cen­trale de Man­hat­tan. De Sardes à la 8e Ave­nue : les routes lydiennes mènent loin.

C’est à Sardes aus­si que s’al­lu­ma l’in­cen­die des guerres médiques. En 499, les cités ioniennes révol­tées contre la Perse mar­chèrent sur la capi­tale satra­pique et la brû­lèrent — les mai­sons, aux murs de brique crue et aux toits de roseaux, flam­bèrent d’un coup, et le sanc­tuaire de Cybèle avec elles. Athènes avait envoyé vingt navires en sou­tien. Darius, appre­nant la chose, deman­da qui étaient ces Athé­niens, déco­cha une flèche vers le ciel en jurant de s’en sou­ve­nir, et char­gea un ser­vi­teur de lui répé­ter trois fois par repas : « Maître, sou­viens-toi des Athé­niens. » Mara­thon, Sala­mine, tout ce qui s’en­sui­vit et qu’on apprend dans les écoles comme le récit fon­da­teur de l’Eu­rope, com­mence par une ville lydienne en flammes.

Ensuite, la lita­nie des empires : Alexandre reçut la red­di­tion de Sardes en 334 sans coup férir et ren­dit aux Lydiens leurs vieilles lois ; les Séleu­cides en firent leur capi­tale d’A­sie Mineure occi­den­tale ; les Atta­lides de Per­game la reçurent au trai­té d’A­pa­mée ; Rome héri­ta du tout en 133. Puis, en l’an 17 de notre ère, la terre trem­bla — l’un des séismes les plus dévas­ta­teurs de l’An­ti­qui­té, qui rasa douze cités d’A­sie en une nuit, Sardes la pre­mière. Tacite raconte le désastre et la réponse impé­riale : Tibère ver­sa dix mil­lions de ses­terces et remit cinq ans d’im­pôts, geste de com­mu­ni­ca­tion autant que de com­pas­sion, que les cités recon­nais­santes gra­vèrent dans le marbre. La Sardes que fouille l’ar­chéo­logue et que visite le voya­geur est pour l’es­sen­tiel celle de cette recons­truc­tion : une ville romaine neuve posée sur les décombres de la ville lydienne, qui s’en trou­va du même coup scel­lée, pro­té­gée, momi­fiée. Les catas­trophes sont les meilleures amies de l’archéologie.

La suite appar­tient à Byzance — Sardes fut le siège d’un métro­po­lite, l’une des Sept Églises de l’A­po­ca­lypse, nous y revien­drons — puis au lent déclin : sac perse sas­sa­nide en 616, contrac­tion de la ville sur son acro­pole, pas­sage des Turcs seld­jou­kides, et le coup de grâce en 1402, quand Tamer­lan, remon­tant d’An­ka­ra où il venait de cap­tu­rer le sul­tan otto­man Baye­zid, ache­va ce qui res­tait. Après quoi, le silence, un vil­lage, des trou­peaux — et les colonnes du temple d’Ar­té­mis dépas­sant seules des allu­vions, comme des mâts d’un navire englou­ti, pour éton­ner les voya­geurs euro­péens du XVIIIe siècle qui les des­si­nèrent avec des ber­gers en pre­mier plan.

Une langue morte deux fois : le lydien et ses inscriptions

Un mot sur la langue, car elle est l’un des charmes secrets du site. Le lydien est une langue ana­to­lienne, cou­sine du hit­tite et du lou­vite, écrite dans un alpha­bet déri­vé du grec (ou d’un ancêtre com­mun) qui se lit le plus sou­vent de droite à gauche. On en connaît une bonne cen­taine d’ins­crip­tions, presque toutes trou­vées à Sardes et dans sa région : épi­taphes, malé­dic­tions contre les vio­leurs de tombes, dédi­caces, et quelques textes plus longs, dont cer­tains en vers — des vers avec asso­nances finales, ce qui ferait des Lydiens, s’il fal­lait abso­lu­ment leur ajou­ter une inven­tion, de loin­tains pré­cur­seurs de la rime.

Le déchif­fre­ment doit tout à une pierre : la bilingue lydo-ara­méenne décou­verte en 1912 par la pre­mière expé­di­tion amé­ri­caine, une épi­taphe gra­vée dans les deux langues qui joua pour le lydien le rôle que la pierre de Rosette joua pour l’é­gyp­tien. Grâce à elle et aux patients tra­vaux d’un siècle de lin­guistes, on lit aujourd’­hui le lydien à peu près cor­rec­te­ment — on le lit, mais on ne le com­prend qu’à moi­tié, tant le voca­bu­laire reste obs­cur dès qu’on sort des for­mules funé­raires. La langue s’é­tei­gnit dou­ce­ment sous les Perses puis les Grecs ; Stra­bon note qu’à son époque on ne par­lait plus lydien nulle part, sauf, curieu­se­ment, dans les mon­tagnes de Ciby­ra, loin au sud-est, où des des­cen­dants de colons avaient conser­vé l’i­diome comme on conserve un objet de famille dont on a oublié l’u­sage. Une langue qui meurt deux fois : dans sa patrie d’a­bord, dans son exil ensuite.

Détail qui me ravit : les graf­fi­ti. Les fouilles ont livré des tes­sons où des Lydiens ordi­naires ont grif­fon­né leur nom, des abé­cé­daires d’é­co­lier, des marques de pro­prié­té — « je suis à Manes », dit un vase. Toute l’é­pi­gra­phie monu­men­tale du monde pèse peu, à mes yeux, contre ces trois mots : un homme nom­mé Manes, il y a deux mille six cents ans, tenait à son gobelet.

L’a­cro­pole : mon­ter là où le rocher a trahi

Venons-en à la visite, et com­men­çons par où tout com­mence à Sardes : l’a­cro­pole. C’est un épe­ron de conglo­mé­rat rou­geâtre qui domine la plaine de trois cents mètres, si friable que l’é­ro­sion l’a sculp­té en aiguilles, en crêtes rui­ni­formes, en pans effon­drés — un châ­teau fort façon­né par la géo­lo­gie et déman­te­lé par elle. Les trem­ble­ments de terre et vingt-cinq siècles de pluies ont empor­té des pans entiers du som­met ; ce qui reste de construc­tions là-haut — cour­tines byzan­tines en rem­ploi, citernes, quelques ter­rasses lydiennes — tient sur une arête étroite comme une lame.

La mon­tée demande une heure, un sen­tier incer­tain au départ du vil­lage, de bonnes chaus­sures et un peu d’at­ten­tion dans les der­niers pas­sages. Elle paie au cen­tuple. Du som­met, la val­lée de l’Her­mus s’offre entière : le ruban vert du fleuve, les vignobles à perte de vue, le miroir pâle du lac de Mar­ma­ra au nord et, semées dans la steppe qui le borde, ces bosses régu­lières qu’on prend d’a­bord pour des col­lines et qui sont les tumu­li de Bin Tepe — les rois lydiens ali­gnés dans la lumière, visibles depuis la cita­delle de leurs des­cen­dants, ce qui était exac­te­ment le but. Au sud, dans le dos, la muraille du Tmo­los. On com­prend tout, de là-haut : la richesse (la plaine), la sécu­ri­té (le rocher), la légi­ti­mi­té (les tom­beaux à l’ho­ri­zon). Un royaume en un seul regard.

C’est en scru­tant ces falaises qu’on médite le récit de la prise de la ville — le sol­dat lydien des­cen­dant cher­cher son casque, le Perse Hyroia­dès mémo­ri­sant la faille. Le conglo­mé­rat s’ef­frite sous la main ; on se dit que la Lydie est peut-être le seul empire de l’his­toire tom­bé à cause de la nature de sa roche. Polybe raconte qu’en 214 avant notre ère, au siège d’An­tio­chos III, la cita­delle tom­ba encore par esca­lade d’un point répu­té inac­ces­sible — les leçons de la géo­lo­gie ne servent jamais deux fois.

La ville basse : vingt mètres de brique crue et des sque­lettes de 547

Redes­cen­du dans la plaine, il faut cher­cher la Sardes lydienne sous la romaine, et le point où elle affleure le plus dra­ma­ti­que­ment se trouve en bor­dure de la route moderne : la for­ti­fi­ca­tion lydienne. Les fouilles y ont déga­gé un tron­çon de la muraille de la ville basse, et le mot muraille est faible — c’est une digue, un bar­rage : près de vingt mètres d’é­pais­seur à la base, une hau­teur res­ti­tuée d’une dizaine de mètres au moins, le tout en briques crues sur socle de pierre, avec un gla­cis. Aucune cité grecque contem­po­raine n’a­vait rien de com­pa­rable ; c’est une for­ti­fi­ca­tion d’é­chelle orien­tale, méso­po­ta­mienne, et sa masse dit mieux que tous les textes ce qu’é­tait la Sardes des Merm­nades : une capi­tale impé­riale, non une bour­gade ana­to­lienne enrichie.

Or cette muraille raconte aus­si sa propre mort. La couche de des­truc­tion du milieu du VIe siècle — briques rubé­fiées par l’in­cen­die, effon­dre­ments mas­sifs — cor­res­pond de toute évi­dence à la prise de 547, et elle a livré des choses qu’on n’ou­blie pas : les sque­lettes de jeunes com­bat­tants, l’un avec sa pointe de flèche, un autre dont le crâne por­tait un coup non cica­tri­sé, un casque à proxi­mi­té. La conquête de Cyrus, évé­ne­ment de manuel sco­laire, phrase d’Hé­ro­dote — et sou­dain un homme de vingt-cinq ans cou­ché dans la brique effon­drée, mort en défen­dant un mur qui n’a pas suf­fi. L’ar­chéo­lo­gie a de ces rac­cour­cis qui coupent le souffle. Les corps ont été fouillés avec les égards dus, étu­diés, publiés ; la muraille, elle, une fois tom­bée, a scel­lé sous ses décombres les mai­sons et les bou­tiques qu’elle pro­té­geait, conser­vant jus­qu’aux den­rées — on a retrou­vé des mar­mites encore posées sur leurs foyers, avec leur der­nier repas. Pom­péi lydienne, sans le pathos et sans la foule.

Tout autour, les sec­teurs fouillés par l’ex­pé­di­tion Har­vard-Cor­nell — qui tra­vaille ici depuis 1958, l’une des plus longues fidé­li­tés de l’ar­chéo­lo­gie amé­ri­caine — ont ren­du la vie ordi­naire de la capi­tale : mai­sons à sol de terre bat­tue et murs de brique crue, ate­liers, bou­tiques, et une quan­ti­té pro­di­gieuse de céra­mique, dont ces petits fla­cons à par­fum en forme de tou­pie qu’on appelle pré­ci­sé­ment des lydions et qui conte­naient le bak­ka­ris, un onguent par­fu­mé dont la Lydie avait le qua­si-mono­pole et que les élé­gants du monde grec s’ar­ra­chaient. L’or, le par­fum, la musique : les expor­ta­tions lydiennes des­sinent une civi­li­sa­tion du plai­sir qui scan­da­li­sait les mora­listes grecs et devait rendre la vie à Sardes par­fai­te­ment agréable.

Le gym­nase et la Cour de Marbre : le baroque avant le baroque

Le monu­ment qui accueille aujourd’­hui le visi­teur dès le par­king, et qui écrase tout le site de sa masse claire, appar­tient à l’autre Sardes, la romaine : c’est le com­plexe des thermes-gym­nase, un qua­dri­la­tère de plus de cinq hec­tares, et sur­tout sa pièce d’ap­pa­rat, la Cour de Marbre — Marble Court, disent les archéo­logues, et le nom anglais lui est res­té comme une éti­quette de musée. Dédiée en 211–212 de notre ère à la famille de l’empereur Sep­time Sévère — Cara­cal­la, Géta et leur mère Julia Dom­na, la Syrienne ; le nom de Géta fut mar­te­lé après son assas­si­nat par son frère, et le marbre porte encore la cica­trice de ce crime fami­lial —, c’est une façade de théâtre pla­quée sur une salle ther­male : deux étages de colonnes aux fûts lisses ou tor­sa­dés, fron­tons bri­sés, niches en coquille, enta­ble­ments qui ondulent et se retournent. Du baroque inté­gral, qua­torze siècles avant Borromini.

L’en­semble a été rele­vé et par­tiel­le­ment recons­truit dans les années 1960–70 — anas­ty­lose spec­ta­cu­laire, dis­cu­tée comme le sont toutes les anas­ty­loses, mais je confesse ma gra­ti­tude : il faut, une fois dans sa vie, avoir vu cette façade au soleil de fin d’a­près-midi, quand le marbre prend une cou­leur de miel et que les colonnes torses semblent tour­ner len­te­ment sur elles-mêmes. Les ins­crip­tions de dédi­cace men­tionnent les « chry­so­phores », les por­teurs d’or de la déesse — jusque dans sa parure romaine, Sardes n’ou­bliait pas son métal.

La syna­gogue de Sardes, ou Sepha­rad retrouvée

Contre le flanc sud du gym­nase s’é­tend le monu­ment qui, à mes yeux, jus­ti­fie­rait à lui seul le voyage : la syna­gogue antique de Sardes, la plus vaste connue du monde ancien — plus de quatre-vingts mètres de long, une salle capable d’ac­cueillir un mil­lier de fidèles, un sol entiè­re­ment cou­vert de mosaïques géo­mé­triques, des murs qui étaient pla­qués de marbres poly­chromes, une cour à fon­taine, deux édi­cules enca­drant l’en­trée pour les rou­leaux de la Loi, et une grande table de pierre flan­quée d’aigles romains et de lions — les lions, rem­plois lydiens, ani­maux de Cybèle recy­clés au ser­vice du Dieu d’Is­raël, palimp­seste encore, toujours.

Sa décou­verte, en 1962, fut un coup de ton­nerre dans l’his­toire du judaïsme antique. On tenait alors les com­mu­nau­tés juives de la Dia­spo­ra pour des groupes mar­gi­naux, repliés, tolé­rés en lisière des cités. Et voi­là que sur­gis­sait, en plein centre monu­men­tal d’une métro­pole d’A­sie, inté­grée au com­plexe même du gym­nase — l’ins­ti­tu­tion la plus pres­ti­gieuse de la cité grecque —, une syna­gogue immense, somp­tueuse, dont les dona­teurs, soi­gneu­se­ment recen­sés par les ins­crip­tions des mosaïques, se décla­raient conseillers muni­ci­paux, fonc­tion­naires impé­riaux, orfèvres, citoyens de plein exer­cice. La com­mu­nau­té juive de Sardes était ancienne : Fla­vius Josèphe cite des décrets garan­tis­sant ses droits dès l’é­poque hel­lé­nis­tique, et l’on fait volon­tiers remon­ter ses ori­gines aux exi­lés de Jéru­sa­lem que le livre d’Ab­dias, au ver­set 20, situe « à Sepha­rad » — nom que la tra­di­tion juive iden­ti­fia très tôt à Sardes avant de le faire voya­ger, par l’un de ces glis­se­ments dont l’his­toire des noms a le secret, jus­qu’à dési­gner l’Es­pagne. Les lec­teurs de ce blog savent ce que ce mot est deve­nu : Sefa­rad, les Séfa­rades, Salo­nique et Livourne, les romances en ladi­no. Il y a quelque chose de ver­ti­gi­neux à se tenir sur les mosaïques de Sardes en son­geant qu’on se tient peut-être, éty­mo­lo­gi­que­ment par­lant, au point de départ du monde séfa­rade — dans la Sepha­rad d’a­vant Sépharade.

La chro­no­lo­gie du bâti­ment fait débat par­mi les savants — amé­na­ge­ment au IIIe siècle pour les uns, plus tar­dif pour d’autres, avec un usage conti­nu jus­qu’à la des­truc­tion de 616 —, mais l’es­sen­tiel est ailleurs : pen­dant des siècles, dans cette ville, une com­mu­nau­té juive puis­sante et par­fai­te­ment inté­grée a prié à cin­quante mètres des palestres où la jeu­nesse grecque s’exer­çait nue, et à deux pas de la ran­gée de bou­tiques byzan­tines où l’ar­chéo­lo­gie a iden­ti­fié des échoppes tenues par des juifs et des chré­tiens, mur mitoyen contre mur mitoyen. On mesure ce que les siècles sui­vants ont défait.

Le temple d’Ar­té­mis : deux colonnes contre une montagne

À quinze cents mètres du gym­nase, dans un repli de ter­rain au pied même de l’a­cro­pole, au bord du Pac­tole, se cache le temple d’Ar­té­mis — et « se cache » est le mot juste : on ne le voit qu’au der­nier moment, en débou­chant du sen­tier, et la sur­prise fait par­tie du monu­ment. C’é­tait l’un des plus grands temples du monde grec — envi­ron qua­rante-cinq mètres sur cent, un ordre ionique colos­sal, com­pa­rable aux géants d’É­phèse et de Didymes. Com­men­cé à l’é­poque hel­lé­nis­tique, au IIIe siècle avant notre ère, sur l’emplacement d’un autel plus ancien qui, lui, remon­tait aux temps lydiens, il fut repris et réamé­na­gé sous les Romains — l’empereur Anto­nin le Pieux y fit ajou­ter le culte impé­rial, et le temple, divi­sé en deux, ser­vit dès lors Arté­mis d’un côté, l’im­pé­ra­trice divi­ni­sée Faus­tine de l’autre. Il ne fut, pour autant qu’on sache, jamais com­plè­te­ment ache­vé : plu­sieurs colonnes n’ont jamais reçu leurs can­ne­lures, et ces fûts lisses en attente d’un ciseau qui n’est jamais venu donnent au monu­ment quelque chose de sus­pen­du, d’i­na­che­vé pour l’é­ter­ni­té, qui me touche plus que bien des perfections.

Deux colonnes se dressent encore de toute leur hau­teur — près de dix-huit mètres —, une quin­zaine d’autres à mi-corps, et les cha­pi­teaux ioniques de Sardes comptent par­mi les plus raf­fi­nés jamais taillés, avec leurs volutes ten­dues comme des res­sorts et leurs oves d’une pré­ci­sion d’or­fèvre — on n’at­ten­dait pas moins d’une ville d’or­fèvres. Mais ce qui fait la gran­deur du lieu n’est pas archéo­lo­gique : c’est le dia­logue entre la colonne et la mon­tagne. Les fûts se détachent sur les ravins rouges de l’a­cro­pole, la géo­mé­trie contre le chaos, l’ordre ionique contre l’é­ro­sion, et selon l’heure — venez abso­lu­ment en fin d’a­près-midi, quand la lumière rase embrase le conglo­mé­rat et dore le marbre — l’en­semble com­pose l’un des pay­sages les plus émou­vants d’A­na­to­lie. Je le dis en pesant mes mots, moi qui ai un faible avoué pour les temples à flanc de mon­tagne : celui-ci sou­tient la com­pa­rai­son avec tout ce que je connais.

Dans l’angle sud-est du temple se blot­tit une minus­cule église byzan­tine du IVe siècle, la cha­pelle « M » des archéo­logues — quatre murs de moel­lons contre les blocs cyclo­péens du sanc­tuaire païen. C’est le plus modeste des palimp­sestes sacrés, et l’un des plus élo­quents : l’é­glise ne détruit pas le temple, elle s’y adosse, comme une cha­pelle de poche dans le man­teau d’un géant. Sardes chré­tienne fut pour­tant tout sauf mar­gi­nale : c’est l’une des Sept Églises aux­quelles s’a­dresse l’A­po­ca­lypse de Jean, et elle y reçoit la plus cin­glante des admo­nes­ta­tions — « Je connais tes œuvres : tu passes pour vivant, mais tu es mort. » Ver­set ter­rible, qu’on médite dif­fé­rem­ment quand on l’a lu avant de mar­cher dans les ruines : la ville qui pas­sait pour vivante est morte en effet, et il n’est pas res­té pierre sur pierre de sa splen­deur, sauf pré­ci­sé­ment ce que le hasard, l’al­lu­vion et l’ar­chéo­lo­gie ont bien vou­lu. L’é­vêque Méli­ton de Sardes, au IIe siècle, fut l’un des grands auteurs chré­tiens de son temps ; son homé­lie sur la Pâque, retrou­vée au XXe siècle sur papy­rus, est un chef-d’œuvre de prose ryth­mée — écrit, qui sait, à quelques mètres de la syna­gogue dont il fut le contem­po­rain et, hélas, l’un des pre­miers polé­mistes adverses.

Le Pac­tole, l’élec­trum et l’in­ven­tion qui a chan­gé le monde

Il faut main­te­nant saluer le héros dis­cret de toute cette his­toire : le Pac­tole. Ce n’est aujourd’­hui qu’un ruis­seau, le Sart Çayı, qui des­cend du Tmo­los, longe le temple d’Ar­té­mis et tra­verse le vil­lage entre deux haies de ronces. Les voya­geurs qui l’en­jambent sans le savoir enjambent pour­tant le cours d’eau le plus méta­pho­ri­sé de la langue fran­çaise — tou­cher le pac­tole, gagner le pac­tole — et l’une des matrices de l’é­co­no­mie mon­diale. Le mythe expli­quait sa richesse par Midas : le roi phry­gien à la touche d’or, sup­pliant Dio­ny­sos de le déli­vrer de son don funeste, fut envoyé se laver dans les sources du Pac­tole, aux­quelles il trans­mit le far­deau. Les paillettes qu’on y ramas­sait étaient donc, lit­té­ra­le­ment, la mala­die d’un roi diluée dans une rivière. Les mythes grecs ont par­fois des intui­tions d’é­co­no­miste : l’or comme patho­lo­gie conta­gieuse, il fal­lait y penser.

La réa­li­té, plus pro­saïque, est aus­si plus inté­res­sante. Le Pac­tole char­riait de l’élec­trum, alliage natu­rel d’or et d’argent arra­ché aux filons du Tmo­los, en pro­por­tions variables — et cette varia­bi­li­té était pré­ci­sé­ment le pro­blème : com­ment fixer la valeur d’un métal dont la teneur change d’une pépite à l’autre ? Les fouilles du sec­teur dit PN, Pac­to­lus North, en bor­dure du ruis­seau, ont livré la réponse et l’un des ensembles archéo­lo­giques les plus impor­tants du site : les ins­tal­la­tions d’une raf­fi­ne­rie d’or du VIe siècle avant notre ère. Des foyers, des creu­sets, des cou­pelles, des frag­ments de brique impré­gnés de métal : on a pu y recons­ti­tuer le pro­cé­dé de cémen­ta­tion — l’élec­trum broyé était chauf­fé lon­gue­ment avec du sel dans des pots scel­lés, le chlore atta­quant l’argent et lais­sant l’or pur — et celui de la cou­pel­la­tion pour récu­pé­rer l’argent. De la métal­lur­gie fine, menée à l’é­chelle indus­trielle, sous contrôle royal. Au milieu des ate­liers, les archéo­logues ont déga­gé un petit autel de Cybèle, flan­qué de lions : la déesse-mère veillait sur la trans­mu­ta­tion, et l’on fon­dait l’or sous pro­tec­tion divine. Alchi­mie d’É­tat, littéralement.

Une fois l’or sépa­ré de l’argent, tout deve­nait pos­sible, et notam­ment l’in­ven­tion. Les pre­mières mon­naies du monde — de petits lin­gots d’élec­trum d’a­bord, pesés au stan­dard, frap­pés d’un poin­çon —, appa­raissent en Lydie et dans les cités grecques voi­sines à la fin du VIIe siècle ; les plus célèbres portent une tête de lion rugis­sant, emblème royal lydien, et cer­taines une ins­crip­tion qui est peut-être un nom de roi ou de mon­nayeur. Puis Cré­sus fran­chit le pas déci­sif : aban­don­nant l’élec­trum ambi­gu, il frap­pa les pre­mières mon­naies d’or pur et d’argent pur de l’his­toire, les cré­séides, au type du lion et du tau­reau affron­tés — le bimé­tal­lisme nais­sait, avec un rap­port de valeur fixe entre les deux métaux, et avec lui la mon­naie au sens plein : une valeur garan­tie par une auto­ri­té, accep­tée par tous, sto­ckable, comp­table, abs­traite. Les Perses n’eurent qu’à copier — leurs dariques sont des cré­séides ajustées.

Il faut s’ar­rê­ter une seconde sur l’é­nor­mi­té de la chose. Avant : le troc, les lin­gots à peser à chaque tran­sac­tion, la valeur à négo­cier à chaque échange. Après : la pièce, c’est-à-dire la confiance frap­pée dans le métal. L’in­ven­tion paraît modeste — un coin de bronze, un flan chauf­fé, un coup de mar­teau — et elle a trans­for­mé le monde plus pro­fon­dé­ment que la plu­part des batailles et des pro­phètes : le sala­riat, le mer­ce­na­riat, le com­merce au long cours, la banque, la fis­ca­li­té moderne, tout sort de là. Aris­tote déjà médi­tait sur cette étran­ge­té lydienne d’une richesse pure­ment conven­tion­nelle, et inven­tait au pas­sage l’a­nec­dote de Midas mou­rant de faim sur son or. Quand on s’as­sied au bord du Sart Çayı, entre deux touffes de lau­rier-rose, on peut se dire sans emphase exces­sive qu’on est assis à la source — au sens strict — de l’é­co­no­mie mon­diale. Le ruis­seau, lui, n’en tire aucune gloire ; les anciens notaient déjà qu’il ne rou­lait plus d’or, épui­sé dès l’é­poque romaine. Il a don­né, il est pas­sé à autre chose. Il y a une leçon là-dedans.

Digres­sion pour mélo­manes : le mode lydien

Puisque ce blog ne recule jamais devant une digres­sion eth­no­mu­si­co­lo­gique, en voi­ci une que je ne pou­vais pas évi­ter. La Lydie a lais­sé son nom à un mode musi­cal, et ce mode est vivant. Les Grecs clas­saient leurs har­mo­nies par peuples — dorien, phry­gien, lydien, éolien — et prê­taient à cha­cune un carac­tère : au lydien, la dou­ceur, la plainte, la volup­té, tout ce qu’on atten­dait d’un royaume par­fu­mé au bak­ka­ris. Pla­ton, dans la Répu­blique, ban­nit de sa cité idéale les modes lydiens, trop mous, propres aux ban­quets et aux lamen­ta­tions — condam­na­tion qui vaut cer­ti­fi­cat d’o­ri­gine : la musique lydienne devait être déli­cieuse. Aris­tote, plus indul­gent, le trou­vait conve­nable pour l’é­du­ca­tion des enfants. Les auteurs anciens attri­buaient d’ailleurs aux Lydiens quan­ti­té d’in­ven­tions musi­cales, dont cer­taines cordes ajou­tées à la lyre et des ins­tru­ments comme la harpe-pek­tis ; les flû­tistes et les joueuses de harpe lydiennes étaient les vedettes des ban­quets grecs, et les frag­ments du poète Alc­man vantent déjà la mitre lydienne des choreutes.

Par un cha­pe­let de mal­en­ten­dus médié­vaux — les théo­ri­ciens caro­lin­giens pla­quant les vieux noms grecs sur des échelles qui n’a­vaient plus grand-chose à voir —, le nom a sur­vé­cu jus­qu’à nous : notre mode lydien moderne, celui des conser­va­toires et du jazz, est la gamme majeure à quarte aug­men­tée, ce fa-sol-la-si natu­rel qui donne aux mélo­dies un air de lévi­ta­tion, d’a­pe­san­teur inter­ro­ga­tive. C’est le mode du thème des Simp­son, de « Maria » dans West Side Sto­ry, de tant de musiques de film qui veulent dire l’é­mer­veille­ment. Qu’il n’ait plus aucun rap­port démon­trable avec ce qui se jouait sur les ter­rasses de Sardes n’en­lève rien au plai­sir du mot : chaque fois qu’un saxo­pho­niste « joue lydien », il cite sans le savoir un royaume d’A­na­to­lie dis­pa­ru depuis vingt-cinq siècles. Les empires meurent ; les adjec­tifs se débrouillent.

Bin Tepe : les mille col­lines des rois

Et puis il y a Bin Tepe, que j’ai gar­dé pour la fin de la visite parce que c’est, à mes yeux, le plus grand site lydien et le plus injus­te­ment mécon­nu. Au nord de Sardes, pas­sé l’Her­mus, entre le fleuve et le lac de Mar­ma­ra, s’é­tend sur des kilo­mètres un pla­teau de steppe et de blé où se dressent, régu­lières, énig­ma­tiques, plus d’une cen­taine de col­lines arti­fi­cielles. Bin Tepe : « les mille col­lines », dit le turc avec l’hy­per­bole des topo­nymes. C’est la nécro­pole royale et aris­to­cra­tique de la Lydie, l’un des plus vastes champs de tumu­li du monde — com­pa­rable aux grands ensembles de Gor­dion ou d’É­tru­rie —, et l’on y cir­cule aujourd’­hui par des pistes agri­coles, entre trac­teurs et trou­peaux de mou­tons, dans une soli­tude à peu près par­faite. En plu­sieurs heures de déam­bu­la­tion, on peut n’y croi­ser per­sonne, sinon un ber­ger et son chien — lequel chien mérite d’ailleurs qu’on garde un bâton à por­tée de main, conseil d’ami.

Le géant de l’en­semble est le tumu­lus d’A­lyatte, le père de Cré­sus, et il faut ici citer Héro­dote, qui l’a­vait visi­té un siècle après sa construc­tion et l’en­re­gistre comme une mer­veille : la plus grande œuvre humaine, écrit-il, après celles des Égyp­tiens et des Baby­lo­niens. Les chiffres lui donnent rai­son : envi­ron trois cent cin­quante-cinq mètres de dia­mètre, une soixan­taine de mètres de hau­teur d’o­ri­gine — une véri­table col­line, dont le volume se com­pare à celui des grandes pyra­mides, éle­vée panier de terre après panier de terre. Héro­dote ajoute un détail qui a fait cou­ler beau­coup d’encre : des bornes au som­met enre­gis­traient la contri­bu­tion de chaque corps de métier, et la plus grosse part reve­nait aux cour­ti­sanes de Sardes — trait qu’on peut lire comme une moque­rie grecque sur les mœurs lydiennes, ou comme le sou­ve­nir défor­mé d’ins­ti­tu­tions de la déesse ana­to­lienne que les Grecs com­pre­naient mal. Le tertre fut foré au XIXe siècle par le consul de Prusse à Smyrne, Spie­gel­thal, qui attei­gnit la chambre funé­raire : un caveau de marbre aux blocs assem­blés avec une pré­ci­sion stu­pé­fiante, aux parois polies comme un miroir — et vide, natu­rel­le­ment, pillé dès l’An­ti­qui­té. La chambre existe tou­jours au cœur de la col­line, au bout des gale­ries ; on n’y pénètre plus, mais le simple fait de gra­vir le tumu­lus, un quart d’heure de mon­tée dans les herbes sèches, pro­cure une émo­tion sin­gu­lière : on marche sur le toit d’un roi, et du som­met on découvre tous les autres.

Car c’est l’en­semble qui bou­le­verse, plus qu’au­cun tertre iso­lé. Vers l’ouest, le deuxième colosse du champ, Karnıyarık Tepe — « la col­line au ventre fen­du », ain­si nom­mée pour la dépres­sion de son som­met, cica­trice de pillages anciens —, attri­bué par hypo­thèse à Gygès lui-même : les fouilles amé­ri­caines des années 1960 y ont per­cé des gale­ries consi­dé­rables, décou­vert un mur de sou­tè­ne­ment inté­rieur monu­men­tal et d’é­tranges signes gra­vés, sans jamais trou­ver la chambre, qui garde son secret quelque part dans la masse. Par­tout ailleurs, des tumu­li moyens et petits, semés jus­qu’à l’ho­ri­zon, cha­cun signa­lant un dynaste, un noble, une famille — la cou­tume s’est pour­sui­vie sous la domi­na­tion perse, et le champ a gros­si pen­dant des siècles. Mar­cher dans Bin Tepe au cou­chant, quand les tertres allongent leurs ombres sur la steppe rousse et que le lac Gygée s’ar­gente au nord, est une expé­rience que je range par­mi les grandes émo­tions ana­to­liennes, à hau­teur des val­lées de Cap­pa­doce — mais sans un car, sans une bou­tique, sans un billet d’en­trée. Ces col­lines sont des signa­tures : chaque roi a vou­lu son tertre visible de l’a­cro­pole, et réci­pro­que­ment. L’or­gueil s’est fait pay­sage, et le pay­sage a tenu parole plus long­temps que l’empire.

Une ombre au tableau, qu’il faut dire : les pillards n’ont jamais désar­mé. Beau­coup de tumu­li portent les plaies de fouilles clan­des­tines, cer­taines récentes, au bull­do­zer par­fois ; et le lac de Mar­ma­ra lui-même, le vieux lac Gygée d’Ho­mère, ago­nise — pom­pages agri­coles et séche­resses l’ont réduit ces der­nières années à des vasières où les pêcheurs ont tiré leurs barques au sec, peut-être défi­ni­ti­ve­ment. Le pay­sage qui por­tait les tom­beaux se meurt plus vite qu’eux. On aime­rait que le clas­se­ment du site, enga­gé auprès de l’U­NES­CO où Sardes et Bin Tepe figurent sur la liste indi­ca­tive, accé­lère les protections.

Le tré­sor de Karun : un polar archéologique

L’his­toire lydienne a connu au XXe siècle un der­nier cha­pitre, si roma­nesque qu’on hési­te­rait à l’é­crire dans une fic­tion. Dans les années 1960, des pay­sans pilleurs éven­trèrent plu­sieurs tumu­li de la région d’Uşak, aux confins orien­taux de la vieille Lydie — des tombes aris­to­cra­tiques de l’é­poque perse, intactes celles-là. Il en sor­tit un mobi­lier funé­raire éblouis­sant : bijoux d’or, appliques, vais­selle d’argent, brûle-par­fums, frag­ments de pein­tures murales arra­chés aux parois mêmes des chambres. Le tout fila par les canaux habi­tuels du tra­fic d’an­ti­qui­tés et refit sur­face, entre 1966 et 1970, dans les acqui­si­tions du Metro­po­li­tan Museum de New York, qui l’ex­po­sa d’a­bord dis­crè­te­ment sous une éti­quette vague — « tré­sor grec orien­tal » — puis le ran­gea en réserve quand les ques­tions devinrent insistantes.

Sui­vit l’un des plus longs bras de fer de l’his­toire des res­ti­tu­tions : presse turque mobi­li­sée, enquê­teurs remon­tant la filière vil­lage par vil­lage, pilleurs repen­tis décri­vant les objets, et en 1987 un pro­cès inten­té par la Répu­blique de Tur­quie au plus grand musée d’A­mé­rique. En 1993, à la veille de débats qui s’an­non­çaient dévas­ta­teurs pour lui, le Met ren­dit les armes et les trois cent soixante-trois objets. Le « tré­sor de Karun », comme l’a­vait bap­ti­sé la presse — Karun est le nom que le Coran donne au richis­sime orgueilleux englou­ti avec ses tré­sors, figure qui a fusion­né en turc avec le sou­ve­nir de Cré­sus : « riche comme Karun », dit-on à Istan­bul comme on dit à Paris « riche comme Cré­sus » —, ren­tra au pays et fut ins­tal­lé au musée d’Uşak.

On pour­rait s’ar­rê­ter là ; l’his­toire, non. En 2006, un contrôle révé­la que la pièce maî­tresse du tré­sor, une broche d’or en forme d’hip­po­campe ailé, mer­veille d’or­fè­vre­rie au sou­rire énig­ma­tique, avait été volée au musée même et rem­pla­cée par une copie — le direc­teur de l’é­ta­blis­se­ment fut confon­du et condam­né, ayant, disait la rumeur locale, cédé comme tant d’autres à la « malé­dic­tion de Karun » qui aurait frap­pé de ruine, de folie ou de mort vio­lente la plu­part des pilleurs d’o­ri­gine. L’hip­po­campe authen­tique fut fina­le­ment retrou­vé en Alle­magne et ren­du en 2012 ; il trône aujourd’­hui, sous une vitrine qu’on ima­gine mieux sur­veillée, dans le nou­veau musée d’Uşak, à deux heures de route de Sardes — étape que je recom­mande chau­de­ment pour clore le voyage. L’or de Lydie aura déci­dé­ment pas­sé vingt-six siècles à démon­trer la même chose : qu’il ne se laisse pos­sé­der par per­sonne très longtemps.

Notes pra­tiques pour le voyageur

Quelques indi­ca­tions pour finir, à véri­fier avant départ comme tou­jours. Le site de Sardes se trouve au vil­lage de Sart, sur l’axe Izmir–Salihli–Uşak ; les bus et mini­bus reliant Izmir à Salih­li s’y arrêtent volon­tiers, et le train Izmir–Uşak des­sert Salih­li, d’où un taxi ou un dol­muş achève le tra­jet. Comp­ter une jour­née pleine et bien orga­ni­sée pour les trois pôles — gym­nase-syna­gogue au bord de la route, temple d’Ar­té­mis à vingt minutes à pied par le vil­lage, acro­pole pour les jar­rets solides — en gar­dant les heures dorées pour le temple. Bin Tepe exige un véhi­cule et le goût des pistes : depuis Salih­li, prendre vers le nord la direc­tion du lac de Mar­ma­ra ; le tumu­lus d’A­lyatte se repère de loin sur la gauche. Le musée archéo­lo­gique de Mani­sa com­plète uti­le­ment la visite pour les trou­vailles régio­nales, et celui d’Uşak pour le tré­sor de Karun. La meilleure sai­son est le prin­temps, avril et mai, quand la plaine est verte, le Tmo­los encore ennei­gé et la lumière indul­gente ; l’au­tomne est hono­rable ; l’é­té écrase. Empor­tez de l’eau, un cha­peau, un bâton pour les chiens de ber­ger — et Héro­dote, livre pre­mier, dans la tra­duc­tion de votre choix : il n’existe pas de meilleur guide, il tient dans une poche, et il n’a pas pris une ride en deux mille cinq cents ans.

Coda au bord du ruisseau

Le der­nier soir, on revien­dra s’as­seoir au bord du Pac­tole, au pied de l’a­cro­pole rouge, à l’heure où les colonnes du temple retiennent la der­nière lumière. Le ruis­seau ne roule plus d’or depuis l’An­ti­qui­té — il a finan­cé une dynas­tie, inven­té la mon­naie, satu­ré les oracles d’of­frandes, puis il s’est tu. Res­tent une eau maigre entre les lau­riers-roses, des colonnes inache­vées, une syna­gogue pavée de noms, une muraille de brique qui garde ses morts, une langue qu’on lit sans la com­prendre tout à fait, et cent col­lines pleines de rois de l’autre côté du fleuve. C’est beau­coup. C’est même, à bien y réflé­chir, exac­te­ment ce que Solon essayait d’ex­pli­quer à Cré­sus : la richesse des lieux, comme celle des hommes, ne se mesure qu’à la fin — et à ce qu’ils conti­nuent de racon­ter quand ils n’ont plus rien.

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