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Indian Goods — Deuxième partie

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Indian Goods

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Deuxième par­tie

Cha­pitre 4 — L’ap­par­te­ment de la rue Joffre

Novembre 1948

L’ap­par­te­ment de Chen occu­pait le deuxième étage d’un immeuble de la rue Joffre, dans la Conces­sion fran­çaise. Deux pièces — un salon qui ser­vait aus­si de bureau, une chambre à cou­cher — sépa­rées par un cou­loir étroit où s’a­li­gnaient des éta­gères de livres. La cui­sine, minus­cule, don­nait sur une cour inté­rieure où séchait le linge des voi­sins. La salle de bain, par­ta­gée avec les autres loca­taires de l’é­tage, se trou­vait au fond du couloir.

C’é­tait un loge­ment modeste, mais propre et bien tenu. Chen l’oc­cu­pait depuis 1935, l’an­née où il avait quit­té la pen­sion de famille de Hong­kou pour s’ins­tal­ler dans ce quar­tier plus res­pec­table. Il payait son loyer en yuan — une somme qui lui avait paru rai­son­nable pen­dant des années, mais qui repré­sen­tait main­te­nant, avec l’in­fla­tion galo­pante, presque rien. Le pro­prié­taire, un Fran­çais qui vivait à Hanoi, n’a­vait pas encore révi­sé le bail.

Ce matin-là, Chen se leva tard. Il n’a­vait rien à faire, nulle part où aller. La lumière grise de novembre fil­trait à tra­vers les rideaux ; on enten­dait, dans la cour, les voix des femmes qui éten­daient leur les­sive. Chen res­ta un moment assis au bord de son lit, regar­dant sans le voir le mur d’en face.

Sur ce mur était accro­chée une cal­li­gra­phie enca­drée — quatre carac­tères tra­cés d’une main sûre sur papier de riz : 正心誠意. Zhèng xīn chéng yì. Rec­ti­fier son cœur, rendre sin­cères ses inten­tions. Un pré­cepte du Daxue, le Grand Appren­tis­sage, l’un des clas­siques confu­céens que Maître Zhou lui avait fait étu­dier pen­dant des années.

Maître Zhou. Chen pen­sa à son ancien pro­fes­seur, mort en 1943, quelques mois avant la fin de l’oc­cu­pa­tion japo­naise. Un petit homme sec au crâne rasé, qui por­tait tou­jours la même robe de let­tré éli­mée et par­lait d’une voix si basse qu’il fal­lait tendre l’o­reille pour l’en­tendre. Il ensei­gnait le chi­nois clas­sique à St. John’s Uni­ver­si­ty, dans un dépar­te­ment que les étu­diants déser­taient au pro­fit des cours d’an­glais et de com­merce inter­na­tio­nal. Chen avait été l’un de ses rares élèves fidèles.

Rec­ti­fier son cœur. Chen se leva, s’ap­pro­cha de la cal­li­gra­phie. Maître Zhou la lui avait offerte le jour de son départ de l’u­ni­ver­si­té, en 1928. “Gar­dez ceci, Wei­ming. Quoi que vous fas­siez dans la vie, n’ou­bliez jamais ce pré­cepte.” Chen l’a­vait gar­dé. Il l’a­vait regar­dé chaque jour pen­dant vingt ans. Et chaque jour, il avait su qu’il ne le sui­vait pas.

Il pas­sa dans le salon, allu­ma le petit réchaud à char­bon pour faire chauf­fer l’eau du thé. La pièce était meu­blée som­mai­re­ment : un bureau de bois sombre, deux fau­teuils, une table basse. Des livres s’empilaient sur toutes les sur­faces — ouvrages en anglais et en chi­nois, clas­siques confu­céens, romans occi­den­taux, trai­tés de com­merce. La biblio­thèque d’un homme qui avait vou­lu être let­tré et était deve­nu secrétaire.

Pen­dant que l’eau chauf­fait, Chen ouvrit le tiroir de son bureau et en sor­tit l’en­ve­loppe que Sas­soon lui avait remise trois semaines plus tôt. Il l’a­vait comp­tée une fois, le soir même de leur entre­tien : dix mille dol­lars amé­ri­cains. Une somme consi­dé­rable — l’é­qui­valent de plu­sieurs années de salaire. Mais avec l’in­fla­tion qui dévo­rait le yuan, que valait-elle vraiment ?

Il éta­la les billets sur le bureau et fit le cal­cul. Au taux de change actuel — qui chan­geait chaque jour, par­fois chaque heure —, dix mille dol­lars repré­sen­taient envi­ron trois mil­lions de yuans. Assez pour vivre confor­ta­ble­ment pen­dant trois mois, peut-être quatre. Ensuite, il fau­drait trou­ver autre chose.

Chen ran­gea les billets dans l’en­ve­loppe et la repla­ça dans le tiroir. Il avait pen­sé à par­tir — Hong Kong, comme Sas­soon le lui avait sug­gé­ré, ou peut-être Sin­ga­pour, où il connais­sait quelques anciens col­lègues. Mais par­tir coû­tait cher : le billet de bateau, les pots-de-vin aux doua­niers, l’ins­tal­la­tion dans une nou­velle ville. Et puis, par­tir pour quoi ? Pour recom­men­cer ailleurs une vie de secré­taire, de ser­vi­teur ? À cin­quante ans, il était trop vieux pour repar­tir de zéro.

L’eau se mit à bouillir. Chen ver­sa le thé dans une tasse ébré­chée et s’as­sit près de la fenêtre. Dehors, la rue Joffre s’a­ni­mait len­te­ment — les bou­tiques ouvraient leurs volets, les mar­chands ambu­lants ins­tal­laient leurs éven­taires, les auto­mo­biles com­men­çaient à cir­cu­ler. Une scène ordi­naire, presque pai­sible. On aurait pu croire que rien n’a­vait changé.

Mais Chen savait lire les signes. Le bou­lan­ger du coin de la rue, un Russe blanc qui tenait bou­tique depuis 1922, avait fer­mé la semaine pré­cé­dente. La phar­ma­cie fran­çaise d’en face affi­chait des prix qui dou­blaient tous les quinze jours. Les gens mar­chaient plus vite, par­laient moins fort, regar­daient autour d’eux avec une méfiance nou­velle. Shan­ghai se pré­pa­rait à quelque chose — une catas­trophe, une révo­lu­tion, une fin du monde. Per­sonne ne savait exac­te­ment quoi, mais tout le monde le sen­tait venir.

Chen but son thé à petites gor­gées. Il pen­sa à l’argent de Sas­soon, aux mois qu’il lui res­tait. Et puis il pen­sa à autre chose — quelque chose qu’il gar­dait dans un tiroir fer­mé à clé, au fond de son armoire.

Il se leva, tra­ver­sa la chambre, ouvrit l’ar­moire. Sous une pile de che­mises repas­sées, il y avait une petite boîte de laque noire. Chen la sor­tit, la posa sur le lit, tour­na la clé.

À l’in­té­rieur, enve­lop­pée dans un car­ré de soie, repo­sait une pipe d’o­pium. Elle était en bam­bou, longue d’une tren­taine de cen­ti­mètres, avec un four­neau de terre cuite et une embou­chure de jade. À côté de la pipe, dans un petit pot de por­ce­laine, il y avait une bou­lette d’o­pium brun — peut-être dix grammes, de quoi tenir une semaine ou deux.

Chen regar­da la pipe sans la tou­cher. Il se sou­ve­nait de la pre­mière fois qu’il l’a­vait uti­li­sée, dix ans plus tôt, dans la mai­son de Madame Qian. Un soir d’hi­ver, après la dis­pa­ri­tion de Mei­ling. Il était ivre, déses­pé­ré, inca­pable de dor­mir. Un asso­cié de Sas­soon — un Can­to­nais nom­mé Fung, qui s’oc­cu­pait des affaires louches de la mai­son — l’a­vait emme­né à Hong­kou en lui disant que c’é­tait bon pour les nerfs.

Chen avait fumé. Et il avait décou­vert ce que des mil­lions de Chi­nois connais­saient depuis un siècle : la paix de l’o­pium. Cette sen­sa­tion de flot­ter au-des­sus de soi-même, de regar­der le monde à tra­vers un voile de soie. Les pen­sées qui s’ef­fi­lochent, les angoisses qui se dis­solvent, le temps qui ralen­tit jus­qu’à s’ar­rê­ter. Pen­dant quelques heures, il avait ces­sé de pen­ser à Mei­ling, à sa vie gâchée, à ses com­pro­mis­sions. Il avait juste exis­té, dans une bulle de cha­leur et de lumière.

Depuis, il y reve­nait. Pas sou­vent — il n’é­tait pas un opio­mane, pas comme ces épaves qu’on voyait dans les fume­ries des quar­tiers pauvres. Mais de temps en temps, quand le poids deve­nait trop lourd, quand les ques­tions se fai­saient trop pres­santes. Une pipe, deux au maxi­mum. Juste de quoi oublier.

Chen refer­ma la boîte, la ran­gea sous les che­mises. Pas main­te­nant. Il fai­sait jour, il avait du thé, il pou­vait encore tenir. La pipe atten­drait le soir. Ou le len­de­main. Ou jamais, si par miracle il trou­vait autre chose à quoi se raccrocher.

Il retour­na dans le salon, s’as­sit à son bureau. Sur une feuille de papier, il com­men­ça à faire la liste de ce qu’il pour­rait vendre : ses livres anglais, qui inté­res­se­raient peut-être les anti­quaires de Fuz­hou Road ; sa montre de gous­set, un cadeau de Sas­soon pour ses dix ans de ser­vice ; quelques vête­ments qu’il ne por­tait plus. Des miettes. De quoi gagner quelques semaines, pas davantage.

La jour­née pas­sa, lente et vide. Chen lut un peu, som­meilla dans son fau­teuil, regar­da par la fenêtre les ombres qui s’al­lon­geaient sur la rue Joffre. Quand le soir tom­ba, il n’a­vait tou­jours pas bou­gé de son appartement.

Il pen­sa à Mar­ga­ret Hart­ley, seule dans sa suite du Cathay avec ses bou­teilles de gin. Il pen­sa à Sas­soon, quelque part au-des­sus de l’o­céan, filant vers ses pal­miers et ses impôts allé­gés. Il pen­sa à Maître Zhou, mort dans son lit de la conces­sion fran­çaise, sans avoir jamais su ce que son élève était devenu.

Et puis il pen­sa à la boîte de laque noire, dans l’armoire.

Pas ce soir, se dit-il encore.

Mais il savait que ce soir ou un autre, il ouvri­rait l’armoire.

* * *

Cha­pitre 5 — La fume­rie de Hongkou

Décembre 1948

Il céda deux semaines plus tard, par une nuit de décembre où le froid était deve­nu insupportable.

Son appar­te­ment n’a­vait pas de chauf­fage — seule­ment le petit réchaud à char­bon qui suf­fi­sait à peine à tié­dir la pièce prin­ci­pale. Chen avait pas­sé la jour­née emmi­tou­flé dans son man­teau, les mains autour d’une tasse de thé qu’il réchauf­fait sans cesse. Dehors, une pluie gla­ciale tom­bait sur la rue Joffre, trans­for­mant les trot­toirs en miroirs sombres.

Vers neuf heures du soir, il n’en put plus. Le froid, la soli­tude, les pen­sées qui tour­naient en boucle — tout cela for­mait un poids qu’il ne pou­vait plus por­ter. Il ouvrit l’ar­moire, sor­tit la boîte de laque noire, regar­da la pipe. Puis il la ran­gea. Ce n’é­tait pas de cela qu’il avait besoin. Il avait besoin de cha­leur, de pré­sence humaine, de quel­qu’un qui pré­pa­re­rait la pipe pour lui et le regar­de­rait som­brer dans l’oubli.

Il avait besoin de Madame Qian.

Chen enfi­la son man­teau, noua une écharpe autour de son cou, sor­tit dans la nuit. La pluie s’é­tait trans­for­mée en cra­chin ; l’air sen­tait la suie et le fleuve. Il mar­cha vers le nord, tra­ver­sant la Conces­sion fran­çaise, puis le quar­tier chi­nois de Nan­shi, pour atteindre enfin les ruelles de Hongkou.

Hong­kou avait été, avant la guerre, le quar­tier japo­nais de Shan­ghai. Main­te­nant, c’é­tait un laby­rinthe de mai­sons déla­brées, de com­merces louches, de réfu­giés entas­sés dans des loge­ments insa­lubres. Les Japo­nais étaient par­tis, mais leur empreinte res­tait — des enseignes en carac­tères japo­nais qu’on n’a­vait pas pris la peine d’en­le­ver, des temples shin­to à l’a­ban­don, des bou­tiques de nouilles soba recon­ver­ties en gar­gotes chinoises.

La mai­son de Madame Qian se trou­vait au fond d’une impasse, der­rière une façade de salon de thé. Chen pous­sa la porte, fit tin­ter la clo­chette. Une jeune femme qu’il ne connais­sait pas appa­rut der­rière le comptoir.

— Pour le thé ou pour autre chose ?

— Autre chose. Je suis un ami de Madame Qian.

La jeune femme le dévi­sa­gea, puis hocha la tête et dis­pa­rut der­rière un rideau de perles. Quelques ins­tants plus tard, le rideau s’é­car­ta et Madame Qian apparut.

Elle avait vieilli depuis la der­nière visite de Chen — c’é­tait il y a quoi, un an, deux ans ? Son visage s’é­tait creu­sé, ses che­veux avaient blan­chi, mais ses yeux gar­daient cette acui­té de vieille renarde qui ne lais­sait rien pas­ser. Elle por­tait une robe de soie noire, aus­tère, presque monacale.

— Mon­sieur Chen, dit-elle sans sou­rire. Cela fai­sait longtemps.

— Bon­soir, Madame Qian.

— Vous avez l’air fatigué.

— Je suis fatigué.

Elle l’exa­mi­na un moment, comme si elle pesait quelque chose dans sa tête. Puis elle fit un geste vers le rideau.

— Venez.

Chen la sui­vit à tra­vers un cou­loir étroit, puis un esca­lier qui des­cen­dait vers le sous-sol. L’o­deur le sai­sit avant même qu’il atteigne la der­nière marche — cette odeur dou­ceâtre, entê­tante, qu’il aurait recon­nue entre mille. L’opium.

La fume­rie occu­pait une cave voû­tée, éclai­rée par des lampes à huile qui pro­je­taient des ombres mou­vantes sur les murs. Des nattes étaient dis­po­sées le long des parois, sépa­rées par des para­vents de bam­bou. Sur chaque natte, un fumeur était allon­gé, la tête posée sur un appuie-nuque de por­ce­laine, les yeux mi-clos. Cer­tains dor­maient ; d’autres fixaient le pla­fond avec une expres­sion de béa­ti­tude loin­taine. L’air était épais, presque pal­pable, char­gé de fumée et de chaleur.

Chen sen­tit son corps se détendre avant même d’a­voir fumé. La cha­leur, après le froid de la rue. Le silence oua­té, après le bruit du monde. Il était chez lui.

Madame Qian le condui­sit vers une natte libre, dans un coin recu­lé de la cave. À côté de la natte, sur un pla­teau de laque, étaient dis­po­sés les ins­tru­ments : une lampe à opium dont la flamme vacillait dou­ce­ment, une longue aiguille de métal, un pot conte­nant la pâte brune.

— Vous vou­lez que je pré­pare ? deman­da Madame Qian.

— S’il vous plaît.

Chen s’al­lon­gea sur la natte, posa sa tête sur l’ap­puie-nuque. Le tis­su était tiède sous son corps — quel­qu’un avait dû l’oc­cu­per peu de temps avant. Il fer­ma les yeux, écou­ta les bruits de la fume­rie : le cré­pi­te­ment des lampes, le souffle des fumeurs, le mur­mure loin­tain d’une conversation.

Madame Qian s’a­ge­nouilla près de lui et com­men­ça à pré­pa­rer la pipe. Chen la regar­da faire — les gestes pré­cis, rituels, qu’il connais­sait par cœur. Elle prit une bou­lette d’o­pium avec l’ai­guille, la fit chauf­fer au-des­sus de la flamme jus­qu’à ce qu’elle ramol­lisse, puis la dépo­sa dans le four­neau de la pipe. L’o­deur s’in­ten­si­fia — sucrée, végé­tale, avec une note de brûlé.

— Votre maître est par­ti, dit Madame Qian sans lever les yeux de son tra­vail. Sas­soon. Tout le monde en parle.

— Oui.

— Et vous êtes resté.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Chen ne répon­dit pas.

— Beau­coup de mes clients partent aus­si, conti­nua Madame Qian. Les riches, les étran­gers. Ils sentent le vent tour­ner. Bien­tôt, il ne res­te­ra plus que les pauvres et les fous.

Elle ten­dit la pipe à Chen.

— Et vous, Mon­sieur Chen ? Vous êtes pauvre ou fou ?

Chen prit la pipe, la por­ta à ses lèvres, aspi­ra. La fumée emplit ses pou­mons — chaude, épaisse, avec ce goût carac­té­ris­tique qu’au­cun mot ne pou­vait décrire. Il retint sa res­pi­ra­tion quelques secondes, puis exha­la lentement.

La pre­mière bouf­fée ne fai­sait jamais grand effet. C’é­tait la deuxième, la troi­sième, qui vous empor­taient. Chen aspi­ra de nou­veau, les yeux fixés sur la flamme de la lampe. Peu à peu, le monde com­men­ça à chan­ger. Les contours s’a­dou­cirent, les cou­leurs se fon­dirent les unes dans les autres, le temps ralentit.

— Les deux, mur­mu­ra-t-il enfin. Pauvre et fou.

Madame Qian eut un rire bref — un son sec, sans joie.

— Au moins, vous êtes honnête.

Elle se leva, dis­pa­rut der­rière un paravent. Chen res­ta seul avec sa pipe, sa lampe, ses pen­sées qui s’effilochaient.

Il pen­sa à Meiling.

C’é­tait tou­jours ain­si, quand il fumait. Les pre­miers ins­tants étaient une fuite — le monde s’é­loi­gnait, les sou­cis se dis­sol­vaient. Mais ensuite, quand la paix s’ins­tal­lait, les sou­ve­nirs reve­naient. Des sou­ve­nirs qu’il avait enter­rés, des visages qu’il avait oubliés. Et tou­jours, au centre de tout, Meiling.

Il l’a­vait ren­con­trée en 1935, dans une librai­rie de Fuz­hou Road. Elle avait vingt-cinq ans, lui trente-cinq. Elle tra­vaillait comme secré­taire dans une com­pa­gnie d’im­port-export — un tra­vail médiocre, mal payé, mais qui lui per­met­tait de vivre seule, ce qui était rare pour une femme à l’é­poque. Elle lisait de la poé­sie anglaise, par­lait trois langues, rêvait de voya­ger en Europe.

Ils s’é­taient aimés pen­dant trois ans. Des pro­me­nades sur le Bund, des dîners dans les petits res­tau­rants de la Conces­sion fran­çaise, des nuits dans l’ap­par­te­ment de Chen. Il avait pen­sé à l’é­pou­ser. Il avait même com­men­cé à éco­no­mi­ser pour ache­ter une bague.

Et puis, en 1938, elle avait disparu.

Pas morte — du moins, il ne le pen­sait pas. Dis­pa­rue, sim­ple­ment. Un matin, elle n’é­tait plus là. Son appar­te­ment était vide, ses col­lègues ne savaient rien, ses amis n’a­vaient pas de nou­velles. Chen avait cher­ché pen­dant des mois, inter­ro­gé tout le monde, dépen­sé une for­tune en enquê­teurs pri­vés. Rien. Mei­ling s’é­tait éva­po­rée, comme si elle n’a­vait jamais existé.

Plus tard, il avait appris — par des rumeurs, des bribes de conver­sa­tion — qu’elle avait peut-être rejoint les com­mu­nistes. Qu’elle était peut-être par­tie pour Yan’an, la base de Mao dans le nord-ouest. Qu’elle s’é­tait peut-être enga­gée dans la résis­tance contre les Japo­nais. Mais ce n’é­taient que des rumeurs. Il n’a­vait jamais su la vérité.

Chen aspi­ra une nou­velle bouf­fée de fumée. Dans les volutes qui mon­taient vers le pla­fond, il crut voir son visage — les yeux en amande, le sou­rire légè­re­ment moqueur, la mèche de che­veux qu’elle repous­sait tou­jours der­rière son oreille. Une illu­sion, bien sûr. L’o­pium créait des fantômes.

Il fer­ma les yeux et la lais­sa venir.

Où es-tu, Mei­ling ? Es-tu vivante ? Te sou­viens-tu de moi ?

Les ques­tions flot­taient dans la fumée, sans réponse. Chen s’en­fon­ça dans les cous­sins et lais­sa le temps s’arrêter.

Quand il rou­vrit les yeux, plu­sieurs heures avaient pas­sé. La lampe brû­lait tou­jours, mais la plu­part des autres fumeurs étaient par­tis. La cave était presque vide, silen­cieuse. Chen se redres­sa len­te­ment, la tête lourde, la bouche pâteuse.

Madame Qian appa­rut comme par magie, un pla­teau de thé à la main.

— Buvez, dit-elle. Ça aide.

Chen prit la tasse, but à petites gor­gées. Le thé était amer, brû­lant — exac­te­ment ce dont il avait besoin.

— Com­bien je vous dois ?

Madame Qian fit un geste vague.

— Nous régle­rons ça plus tard. Vous reviendrez.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Chen hocha la tête.

Il se leva, remit son man­teau, remon­ta l’es­ca­lier. Dehors, la pluie avait ces­sé. L’aube poin­tait à l’est, grise et froide. Chen se mit à mar­cher vers le sud, vers son appar­te­ment vide.

En sor­tant de la ruelle, il croi­sa un jeune homme qui dis­tri­buait des tracts. Leurs regards se croi­sèrent un ins­tant. Le jeune homme avait des yeux fié­vreux, idéa­listes — le regard de quel­qu’un qui croit en quelque chose. Chen détour­na les yeux et accé­lé­ra le pas.

Il ne vou­lait pas savoir ce qu’il y avait écrit sur les tracts. Il ne vou­lait pas pen­ser à l’a­ve­nir. Il vou­lait juste ren­trer chez lui, dor­mir, et oublier — jus­qu’à la pro­chaine fois.

* * *

Cha­pitre 6 — Conver­sa­tion avec un fantôme

Décembre 1948

Le len­de­main, Chen se réveilla avec la fièvre. Son corps était moite, sa tête dou­lou­reuse, ses pen­sées embrouillées. Les suites de l’o­pium, sans doute — ou peut-être le froid de la nuit pas­sée à mar­cher dans les rues.

Il res­ta au lit toute la jour­née, inca­pable de se lever. La lumière grise fil­trait à tra­vers les rideaux ; les heures pas­saient sans qu’il les compte. De temps en temps, il enten­dait les bruits de l’im­meuble — une porte qui cla­quait, des voix dans l’es­ca­lier, le cri d’un ven­deur ambu­lant dans la rue. Mais tout cela lui par­ve­nait assour­di, loin­tain, comme à tra­vers une couche d’ouate.

Vers le soir, la fièvre mon­ta. Chen se mit à trem­bler sous ses cou­ver­tures, cla­quant des dents mal­gré les trois épais­seurs de tis­su. Il fer­ma les yeux et ten­ta de dor­mir, mais le som­meil ne venait pas. À la place, des images défi­laient der­rière ses pau­pières — des frag­ments de sou­ve­nirs, des visages du pas­sé, des scènes qu’il croyait avoir oubliées.

Il se revit à St. John’s Uni­ver­si­ty, jeune homme de vingt ans, assis dans la classe de Maître Zhou. Le vieux let­tré com­men­tait un pas­sage des Ana­lectes de Confu­cius, de sa voix si basse qu’il fal­lait tendre l’o­reille : “Le Maître a dit : L’homme de bien pense à la ver­tu ; l’homme de peu pense au profit.”

Chen avait noté la phrase dans son cahier. Il l’a­vait médi­tée pen­dant des jours. Et puis, deux ans plus tard, il avait accep­té le poste chez Sas­soon — le pro­fit, les affaires, l’argent. Il avait choisi.

Qu’au­riez-vous dit, Maître Zhou, si vous aviez su ?

La ques­tion flot­ta dans l’air de la chambre, sans réponse. Maître Zhou était mort en 1943, empor­té par une pneu­mo­nie. Chen était allé à ses funé­railles — une céré­mo­nie modeste, dans un temple boud­dhiste de la Conces­sion fran­çaise. Il y avait une dizaine de per­sonnes, dont quelques anciens élèves. Le cer­cueil de bois simple conte­nait le corps d’un homme qui avait consa­cré sa vie aux clas­siques, à la ver­tu, à l’en­sei­gne­ment — et qui n’a­vait jamais pos­sé­dé plus que sa robe de let­tré et ses livres.

Chen se sou­ve­nait s’être tenu devant le cer­cueil, inca­pable de prier. Il avait pen­sé : Voi­là ce que devrait être une vie. Voi­là ce que j’au­rais pu être.

Mais il avait fait d’autres choix.

La fièvre mon­tait encore. Chen se tour­na sur le côté, face au mur où était accro­chée la cal­li­gra­phie de Maître Zhou. Les quatre carac­tères dan­saient dans la pénombre : 正心誠意. Rec­ti­fier son cœur, rendre sin­cères ses intentions.

— Je n’ai pas rec­ti­fié mon cœur, mur­mu­ra Chen.

Sa voix réson­na étran­ge­ment dans la chambre vide. Il eut l’im­pres­sion que quel­qu’un l’é­cou­tait — une pré­sence invi­sible, tapie dans l’ombre.

— J’ai ser­vi des hommes qui ont empoi­son­né mon peuple. J’ai fer­mé les yeux pen­dant vingt ans. Et main­te­nant, je fume moi-même le poi­son. Est-ce que vous me pardonnez ?

Le silence lui répon­dit. Bien sûr. Les morts ne parlent pas.

Mais dans son délire fié­vreux, Chen crut entendre une voix — la voix de Maître Zhou, douce et lointaine :

Le par­don n’est pas mon affaire, Wei­ming. C’est la vôtre. Vous seul pou­vez rec­ti­fier votre cœur. Vous seul pou­vez choi­sir ce que vous ferez du temps qui vous reste.

Chen fer­ma les yeux. Des larmes cou­lèrent sur ses joues — des larmes de fièvre, de fatigue, de honte. Il pleu­ra long­temps, silen­cieu­se­ment, sans savoir si c’é­tait pour Maître Zhou, pour Mei­ling, pour lui-même, ou pour tout ce qu’il avait perdu.

Quand il s’en­dor­mit enfin, l’aube poin­tait à tra­vers les rideaux.

Il rêva de Mei­ling. Elle mar­chait sur le Bund, vêtue de la robe bleue qu’elle por­tait le jour de leur ren­contre. Elle se retour­nait vers lui, sou­riait, lui fai­sait signe de la suivre. Chen cou­rait pour la rat­tra­per, mais elle s’é­loi­gnait tou­jours, dis­pa­rais­sant dans la foule, dans le brouillard, dans le néant.

Il se réveilla en sur­saut. La fièvre était tom­bée. Dehors, il fai­sait nuit. On enten­dait, au loin, le bruit d’une fusillade — des coups de feu spo­ra­diques, peut-être des déser­teurs natio­na­listes que la police pourchassait.

Chen res­ta un moment immo­bile, les yeux ouverts dans l’obs­cu­ri­té. Puis il se leva, allu­ma le réchaud à char­bon, et fit chauf­fer de l’eau pour le thé.

Il était vivant. C’é­tait déjà quelque chose.

* * *

Cha­pitre 7 — Le liftier

Jan­vier 1949

L’an­née nou­velle com­men­ça sans célé­bra­tions. Pas de feux d’ar­ti­fice sur le Bund, pas de bals au Cathay, pas de cham­pagne dans les clubs. Shan­ghai atten­dait, rete­nant son souffle, comme un condam­né qui guette le pas du bourreau.

Chen reprit ses visites au Cathay — non par plai­sir, mais par habi­tude, par inca­pa­ci­té de faire autre chose. Le bar du Horse and Hound était de plus en plus vide ; Mar­ga­ret Hart­ley avait dis­pa­ru, expul­sée de sa suite ou par­tie Dieu savait où. Fer­nan­dez, le bar­man por­tu­gais, ser­vait les rares clients avec une moro­si­té résignée.

Ce jour-là, Chen arri­va plus tôt qu’à l’or­di­naire — il était à peine trois heures de l’a­près-midi. Le lob­by était désert ; seuls quelques employés vaquaient à leurs occu­pa­tions, épous­se­tant des meubles que per­sonne ne regar­dait plus. Chen se diri­gea vers l’ascenseur.

Xiao­wu était là.

Le jeune lif­tier avait chan­gé depuis la der­nière fois que Chen l’a­vait vu. Il avait gran­di — non en taille, mais en assu­rance. Ses gestes étaient plus sûrs, son regard plus direct. Il y avait quelque chose de nou­veau dans sa manière de se tenir, une fier­té conte­nue qui n’exis­tait pas auparavant.

— Mon­sieur Chen, dit-il en fai­sant cou­lis­ser la grille. Quel étage ?

— Le bar. Rez-de-chaussée.

— Vous n’a­vez pas besoin de l’as­cen­seur pour le rez-de-chaussée.

— Non. Mais je vou­lais te voir.

Xiao­wu le dévi­sa­gea, sur­pris. Depuis vingt ans que Chen fré­quen­tait le Cathay, il n’a­vait jamais adres­sé plus de quelques mots au lif­tier — des salu­ta­tions polies, des indi­ca­tions d’é­tage, rien de plus. Les domes­tiques res­taient invi­sibles ; c’é­tait la règle.

— Me voir ? Pourquoi ?

Chen entra dans la cabine. Xiao­wu refer­ma la grille, mais n’ap­puya sur aucun bou­ton. L’as­cen­seur res­ta immobile.

— Tu as chan­gé, dit Chen. Quelque chose a chan­gé en toi.

Xiao­wu ne répon­dit pas tout de suite. Il regar­dait Chen avec une méfiance nou­velle — celle qu’on réserve aux étran­gers, aux enne­mis potentiels.

— Tout le monde change, finit-il par dire. Les temps changent.

— Les temps, oui. Mais toi aus­si. Tu lis des choses, n’est-ce pas ? Des tracts, des jour­naux interdits.

Le visage de Xiao­wu se ferma.

— Je ne sais pas de quoi vous parlez.

— Je ne te dénonce pas. Je veux juste comprendre.

Un silence. L’as­cen­seur était sus­pen­du entre deux mondes — le lob­by du Cathay en bas, les étages déser­tés en haut. Xiao­wu regar­dait Chen comme s’il le voyait pour la pre­mière fois.

— Vous tra­vailliez pour Sas­soon, dit-il enfin. Vous étiez son homme. Son serviteur.

— Oui.

— Et main­te­nant, il est par­ti. Il vous a aban­don­né, comme il a aban­don­né tout le monde. Comme ils aban­donnent tous.

Chen hocha la tête.

— C’est vrai.

— Alors pour­quoi vous res­tez ? Pour­quoi vous reve­nez ici, dans cet hôtel qui va bien­tôt appar­te­nir au peuple ?

Appar­te­nir au peuple. Chen enten­dit la phrase comme un écho de quelque chose de plus grand — un slo­gan, une pro­messe, une révo­lu­tion en marche.

— Je ne sais pas, dit-il hon­nê­te­ment. Je n’ai nulle part où aller.

Xiao­wu le regar­da lon­gue­ment. Puis, contre toute attente, son visage s’adoucit.

— Vous êtes dif­fé­rent des autres, dit-il. Vous êtes chi­nois. Vous avez ser­vi les étran­gers, mais vous êtes chi­nois. Quand le monde nou­veau vien­dra, il y aura peut-être une place pour vous.

— Tu crois ?

— Je ne sais pas. Mais au moins, vous n’êtes pas un enne­mi. Pas vraiment.

Chen pen­sa à toutes les rai­sons pour les­quelles il était un enne­mi — le ser­vi­teur des capi­ta­listes, le com­plice du com­merce de l’o­pium, l’homme qui avait fer­mé les yeux pen­dant vingt ans. Dans le monde que Xiao­wu espé­rait, il serait au mieux un paria.

— Mer­ci, dit-il simplement.

Xiao­wu appuya sur le bou­ton du rez-de-chaus­sée. L’as­cen­seur se mit à descendre.

— Les étran­gers partent tous, dit Xiao­wu. C’est bien­tôt fini pour eux. Mais vous… vous pou­vez peut-être choisir.

La cabine s’ar­rê­ta. Xiao­wu fit cou­lis­ser la grille.

— Choi­sis­sez bien, Mon­sieur Chen.

Chen sor­tit de l’as­cen­seur. Il se retour­na pour répondre, mais Xiao­wu avait déjà refer­mé la grille. La cabine remon­tait vers les étages supé­rieurs, empor­tant le jeune homme vers un ave­nir que Chen ne pou­vait pas imaginer.

Il res­ta un moment immo­bile dans le lob­by, pen­sif. Puis il se diri­gea vers le bar, com­man­da un whis­ky, et regar­da par la fenêtre le Bund qui s’as­som­bris­sait sous les nuages d’hiver.

Choi­sis­sez bien.

Mais que res­tait-il à choisir ?

* * *

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Indian Goods — Deuxième partie

Indian Goods — Pre­mière partie

Indian Goods

Indian Goods

Pre­mière partie

Cha­pitre 1 — Le penthouse

Octobre 1948

La brume mon­tait du Huang­pu comme une haleine de malade. Chen Wei­ming tra­ver­sa le lob­by du Cathay Hotel en rajus­tant le col de son man­teau, les semelles de ses chaus­sures cla­quant sur le marbre dans un silence inha­bi­tuel. À cette heure — neuf heures du matin —, le hall aurait dû bruis­ser de l’ac­ti­vi­té des por­tiers, du frois­se­ment des jour­naux dans les fau­teuils club, des éclats de voix des hommes d’af­faires amé­ri­cains qui pre­naient leur café avant de rejoindre leurs bureaux du Bund. Mais ce matin d’oc­tobre, une tor­peur étrange pesait sur les mosaïques dorées, comme si l’hô­tel lui-même rete­nait son souffle.

Le gar­çon d’as­cen­seur — un gamin de Pudong que Chen connais­sait depuis des années — lui adres­sa un signe de tête et fit cou­lis­ser la grille de cuivre. Onzième étage. Chen ne dit rien. Il n’a­vait pas besoin de pré­ci­ser sa destination.

Dans la cabine qui s’é­le­vait en grin­çant, il obser­va son reflet dans le miroir biseau­té. Cin­quante ans. Les tempes grises, le visage éma­cié par les nuits de tra­vail et autre chose qu’il pré­fé­rait ne pas nom­mer. Le cos­tume anthra­cite, impec­cable, qu’il por­tait depuis vingt ans au ser­vice de Sir Vic­tor — tou­jours le même tis­su anglais, renou­ve­lé tous les trois ans aux frais de la mai­son Sas­soon. Com­bien de temps encore pour­rait-il se per­mettre ce genre de vêtement ?

La grille s’ou­vrit sur le cou­loir feu­tré du onzième étage. Moquette épaisse, appliques Art déco, silence de cathé­drale. Chen avan­ça jus­qu’à la porte du pen­thouse et frap­pa trois coups, comme à son habitude.

— Entrez, Weiming.

La voix de Sir Vic­tor Sas­soon lui par­vint assour­die, loin­taine. Chen pous­sa la porte.

Le pen­thouse bai­gnait dans une lumière grise qui fil­trait à tra­vers les grandes baies vitrées. Dehors, le Bund dis­pa­rais­sait dans le brouillard ; on devi­nait à peine la masse sombre des immeubles de l’autre rive, à Pudong. L’ap­par­te­ment — trois cents mètres car­rés de lam­bris de chêne, de tapis per­sans et de meubles anglais — sem­blait plus vaste qu’à l’or­di­naire, et Chen com­prit pour­quoi : les éta­gères avaient été vidées, les bibe­lots embal­lés, les tableaux décro­chés. Des malles de cuir fauve s’a­li­gnaient contre le mur du fond, éti­que­tées en lettres noires : NAS­SAU — BAHAMAS.

Sir Vic­tor se tenait près de la fenêtre, appuyé sur ses deux cannes. Il por­tait un cos­tume de tweed gris et une cra­vate de soie bor­deaux — la tenue qu’il affec­tion­nait pour les mati­nées de tra­vail. Ses che­veux blancs, soi­gneu­se­ment pei­gnés en arrière, lui­saient dans la lumière bla­farde. Il se retour­na en enten­dant Chen appro­cher, et son visage s’é­clai­ra d’un sou­rire las.

— Wei­ming. Vous êtes ponc­tuel, comme tou­jours. Asseyez-vous.

Chen s’ins­tal­la dans le fau­teuil que Sas­soon lui dési­gnait, face au bureau d’a­ca­jou. Le bureau aus­si avait été vidé — plus de dos­siers, plus de télé­grammes, plus de cet amon­cel­le­ment de papiers qui avait consti­tué pen­dant vingt ans le pay­sage quo­ti­dien de Chen. Seuls res­taient un sous-main de cuir, un encrier de bronze, et une enve­loppe de papier kraft posée bien en évidence.

Sas­soon s’as­sit lour­de­ment, ses cannes appuyées contre l’ac­cou­doir. Ses jambes, bri­sées par un acci­dent d’a­vion pen­dant la Grande Guerre, le fai­saient souf­frir davan­tage avec l’hu­mi­di­té de l’au­tomne shan­ghaïen. Chen l’a­vait obser­vé pen­dant des années lut­ter contre cette dou­leur, la mas­quer sous des plai­san­te­ries et des pirouettes de dan­dy. Aujourd’­hui, il ne mas­quait rien.

— Je pars, Wei­ming. Définitivement.

Chen hocha la tête. Il savait. Tout Shan­ghai savait, ou devi­nait. Les liqui­da­tions d’ac­tifs, les trans­ferts vers Hong Kong et Londres, les rumeurs qui cir­cu­laient dans les cou­loirs de la Bourse. Mais entendre les mots, pro­non­cés dans cette pièce où il avait pas­sé tant d’heures, c’é­tait autre chose.

— Nas­sau, dit Sas­soon en dési­gnant les malles d’un geste vague. Le cli­mat me convient. Moins humide qu’i­ci. Et les Baha­mas, voyez-vous, ont l’a­van­tage d’être bri­tan­niques sans être l’An­gle­terre. Les impôts y sont plus… raisonnables.

Il eut un sou­rire — ce sou­rire de renard que Chen lui connais­sait depuis tou­jours, celui qui appa­rais­sait quand il par­lait d’argent.

— Les com­mu­nistes seront là dans un an, peut-être moins, conti­nua Sas­soon. Deux ans au maxi­mum. Ce n’est plus une ques­tion de savoir si, mais quand. J’ai eu une belle vie ici, Wei­ming. Une très belle vie. Mais je sais recon­naître la fin d’une partie.

Chen ne répon­dit pas. Que pou­vait-il dire ? Que lui aus­si voyait venir la fin ? Que chaque matin, en lisant les jour­naux, il sen­tait le sol se déro­ber un peu plus sous ses pieds ? Sas­soon n’a­vait pas besoin de ses confirmations.

— J’ai pré­pa­ré quelque chose pour vous, dit Sas­soon en pous­sant l’en­ve­loppe vers lui. Une prime. Vingt ans de ser­vice, cela mérite recon­nais­sance. Et une lettre de recom­man­da­tion — je l’ai rédi­gée moi-même. Elle vous ouvri­ra des portes à Hong Kong, si vous déci­dez de par­tir. Ou ailleurs.

Chen prit l’en­ve­loppe. Elle était lourde. Il ne l’ou­vrit pas.

— Je vous remer­cie, Sir Victor.

— Ne me remer­ciez pas. Vous l’a­vez mérité.

Un silence s’ins­tal­la. Dehors, une sirène de bateau mugit sur le fleuve, assour­die par le brouillard. Chen regar­da les malles, les murs nus, le bureau vide. Vingt ans de sa vie tenaient dans cette pièce — les télé­grammes qu’il avait déchif­frés, les lettres qu’il avait tra­duites, les ren­dez-vous qu’il avait orga­ni­sés, les secrets qu’il avait gar­dés. Et main­te­nant, tout cela s’en allait vers les Baha­mas, dans des malles de cuir fauve.

Il remar­qua, sur le bureau, à côté de l’en­crier, une pho­to­gra­phie dans un cadre d’argent qu’il n’a­vait jamais vue aupa­ra­vant. Elle mon­trait un bâti­ment de brique, long et bas, avec une che­mi­née fumante — un entre­pôt indus­triel, quelque part sous un ciel tro­pi­cal. Au bas de la pho­to, une ins­crip­tion à l’encre brune : Bom­bay, 1887.

Sas­soon sur­prit son regard.

— Mon grand-père, dit-il sim­ple­ment. Les entre­pôts de Bom­bay. C’est là que tout a commencé.

Chen savait. Il avait tou­jours su. Les registres qu’il avait consul­tés dans les archives de la mai­son Sas­soon, les vieilles lettres en anglais qu’il avait clas­sées, les euphé­mismes dans la cor­res­pon­dance — Indian goods, Pat­na mer­chan­dise, Ben­gal pro­duce. L’o­pium. La for­tune des Sas­soon avait été bâtie sur l’o­pium de l’Inde, ache­mi­né vers la Chine par dizaines de mil­liers de caisses, pen­dant des décen­nies. Le poi­son qui avait rava­gé son propre peuple.

Il ne dit rien. Il n’a­vait jamais rien dit.

Sas­soon ran­gea la pho­to­gra­phie dans un tiroir de la malle la plus proche, avec des gestes lents, presque tendres.

— C’est du pas­sé, Wei­ming. Tout cela, c’est du pas­sé. L’o­pium, les guerres, les trai­tés inégaux — c’est de l’his­toire ancienne. Aujourd’­hui, je suis dans l’im­mo­bi­lier, les hôtels, les courses de che­vaux. L’argent s’est… blan­chi, si vous vou­lez. Il a chan­gé de nature.

Non, pen­sa Chen. L’argent ne change jamais de nature. Il porte tou­jours l’o­deur de sa source.

Mais il gar­da cette pen­sée pour lui, comme il avait gar­dé tant de pen­sées pen­dant vingt ans.

— Vous êtes shan­ghaïen, Wei­ming, reprit Sas­soon après un silence. Votre place est ici. Moi, je n’ai jamais été qu’un invi­té — un invi­té bien trai­té, certes, mais un invi­té tout de même. Les com­mu­nistes me pren­dront tout ce que je n’au­rai pas empor­té. Mais vous… vous pou­vez peut-être trou­ver votre place dans le monde qui vient.

Chen faillit rire. Trou­ver sa place ? Lui, le secré­taire d’un capi­ta­liste étran­ger, l’homme qui avait ser­vi une for­tune née de l’o­pium ? Dans le monde que Mao pré­pa­rait, il serait au mieux un paria, au pire un enne­mi de classe.

— Je vous sou­haite un bon voyage, Sir Victor.

— Mer­ci, Weiming.

Sas­soon se leva, s’ap­puyant lour­de­ment sur ses cannes. Chen se leva aus­si. Ils se firent face un ins­tant — le Bri­tan­nique boi­teux qui avait régné sur Shan­ghai pen­dant vingt ans, et le Chi­nois qui l’a­vait ser­vi en silence.

— Vous avez été un excellent secré­taire, dit Sas­soon. Le meilleur que j’aie jamais eu. Je ne l’ou­blie­rai pas.

Il lui ten­dit la main. Chen la ser­ra. La peau de Sas­soon était froide, papyracée.

— Adieu, Weiming.

— Adieu, Sir Victor.

Chen tra­ver­sa le pen­thouse en sens inverse, l’en­ve­loppe ser­rée contre sa poi­trine. Il ne se retour­na pas. La porte se refer­ma der­rière lui avec un déclic feutré.

Dans l’as­cen­seur qui redes­cen­dait, il regar­da à nou­veau son reflet dans le miroir. Le même visage, le même cos­tume. Mais quelque chose avait chan­gé. Il le sen­tait dans sa poi­trine, comme un vide qui se creusait.

Le lob­by du Cathay l’ac­cueillit avec son mur­mure habi­tuel — les por­tiers avaient repris leur poste, quelques clients tra­ver­saient le hall en direc­tion du res­tau­rant. Les mosaïques dorées brillaient sous les lustres. Tout sem­blait nor­mal. Tout sem­blait continuer.

Chen sor­tit sur le Bund.

Le brouillard s’é­tait légè­re­ment levé, lais­sant appa­raître la ligne grise du fleuve. Le Huang­pu cou­lait vers la mer, char­riant des jonques et des sam­pans, indif­fé­rent aux empires qui s’ef­fon­draient sur ses rives. Chen res­ta un moment immo­bile sur le trot­toir, l’en­ve­loppe dans la poche de son manteau.

Pour la pre­mière fois depuis 1930, il n’a­vait plus de maître.

Le froid humide de l’au­tomne s’in­si­nuait sous ses vête­ments. Il rele­va son col et se mit à mar­cher vers le sud, sans savoir où il allait.

* * *

Cha­pitre 2 — Les suites nationales

Octobre 1948

Chen revint au Cathay trois jours plus tard. Il n’a­vait pas pré­vu d’y retour­ner si tôt — à quoi bon ? — mais ses pas l’y avaient conduit mal­gré lui, comme un che­val four­bu qui retrouve le che­min de l’écurie.

Le pré­texte était une liasse de docu­ments à remettre au nou­veau direc­teur géné­ral, un Bri­tan­nique rou­geaud nom­mé Pem­ber­ton que Chen avait croi­sé une dizaine de fois sans jamais lui adres­ser la parole. Des papiers sans impor­tance — des copies de contrats, des fac­tures anciennes — que Sas­soon avait oubliés dans un tiroir et que Chen avait retrou­vés en ran­geant son propre bureau, celui qu’il occu­pait au sixième étage et qu’il avait dû vider en deux jours.

Mais le vrai motif, Chen le connais­sait : il ne pou­vait pas s’en aller. Pas encore. Pas comme ça.

Le lob­by n’a­vait pas chan­gé. Les mêmes mosaïques, les mêmes lustres de cris­tal, le même par­fum mêlé de cire et de tabac blond qui flot­tait dans l’air depuis l’ou­ver­ture de l’hô­tel en 1929. Chen tra­ver­sa le hall d’un pas qu’il vou­lait assu­ré, saluant d’un signe de tête le por­tier qui l’a­vait recon­nu. Au comp­toir de la récep­tion, une jeune femme en uni­forme qu’il ne connais­sait pas lui deman­da s’il avait rendez-vous.

— Je dois remettre des docu­ments à Mr. Pem­ber­ton. De la part de Sir Vic­tor Sassoon.

Le nom pro­dui­sit son effet habi­tuel. La récep­tion­niste décro­cha le télé­phone, échan­gea quelques mots à voix basse, puis lui indi­qua que Mr. Pem­ber­ton était en réunion mais qu’il pou­vait lais­ser les docu­ments à son secrétariat.

Chen hocha la tête et se diri­gea vers l’as­cen­seur. Mais au lieu de mon­ter au bureau de Pem­ber­ton, il appuya sur le bou­ton du qua­trième étage.

Les suites nationales.

L’as­cen­seur s’ou­vrit sur un cou­loir qu’il connais­sait par cœur. Moquette bor­deaux, appliques de bronze, portes de bois sombre espa­cées de dix mètres. Chaque porte por­tait une plaque dis­crète : India Suite, Japan Suite, Chi­na Suite, France Suite. Le cou­loir des nations — l’une des fier­tés de Sir Vic­tor, qui aimait dire que le Cathay était le seul endroit au monde où l’on pou­vait dor­mir à Tokyo, Paris ou Pékin sans quit­ter Shanghai.

Chen s’ar­rê­ta devant la porte de la suite chi­noise. Elle était entrou­verte. Une femme de chambre en sor­tit, pous­sant un cha­riot de linge. Elle sur­sau­ta en le voyant.

— Mon­sieur ? Vous cher­chez quelque chose ?

— Non. Je… je vou­lais sim­ple­ment voir.

La femme de chambre le dévi­sa­gea avec méfiance. Elle ne le recon­nais­sait pas — elle était nou­velle, sans doute arri­vée après le départ de Sas­soon. Pour elle, Chen n’é­tait qu’un incon­nu en cos­tume éli­mé qui traî­nait dans les couloirs.

— La suite est libre, dit-elle. Mais si vous n’êtes pas client…

— Je tra­vaillais ici. Avant.

Le mot avant res­ta sus­pen­du entre eux. La femme de chambre haus­sa les épaules et s’é­loi­gna avec son cha­riot. Chen pous­sa la porte.

La suite chi­noise s’ou­vrit devant lui, bai­gnée dans la lumière grise de l’a­près-midi. Trois pièces en enfi­lade — un salon, une chambre, un cabi­net de toi­lette — meu­blées dans le style Ming, ou ce qu’un déco­ra­teur anglais des années vingt ima­gi­nait être le style Ming. Fau­teuils de palis­sandre aux accou­doirs sculp­tés de dra­gons, para­vents de soie peints de pay­sages mon­ta­gneux, vases de por­ce­laine bleue sur des consoles laquées. Aux murs, des estampes repré­sen­tant des let­trés en robes de céré­mo­nie, des pavillons au bord de lacs bru­meux. Une Chine de carte pos­tale, figée dans un pas­sé qui n’a­vait jamais existé.

Chen avan­ça dans la pièce. Il se sou­ve­nait de la pre­mière fois qu’il avait visi­té ces suites, en 1930, le jour de son embauche. Sas­soon l’a­vait fait venir au Cathay pour un entre­tien — Chen avait alors trente ans, un diplôme de St. John’s Uni­ver­si­ty en poche, et une recom­man­da­tion du père Mor­ri­son, un jésuite amé­ri­cain qui ensei­gnait l’an­glais aux fils de bonne famille. Sas­soon l’a­vait reçu dans son pen­thouse, l’a­vait inter­ro­gé sur ses com­pé­tences, sa connais­sance des langues, sa dis­cré­tion. Puis il l’a­vait emme­né visi­ter l’hô­tel, comme on fait visi­ter un royaume à un nou­veau vassal.

— Regar­dez, Wei­ming, avait dit Sas­soon en ouvrant la porte de la suite indienne. Chaque client peut dor­mir dans son propre pays. L’An­glais en Angle­terre, le Fran­çais en France, le Japo­nais au Japon. Et le Chinois…

Il avait ouvert la porte de la suite chi­noise avec un geste théâtral.

— Le Chi­nois en Chine. N’est-ce pas merveilleux ?

Chen avait hoché la tête, impres­sion­né mal­gré lui par le luxe des lieux. Mais une pen­sée l’a­vait tra­ver­sé, qu’il n’a­vait pas expri­mée : Et vous, Sir Vic­tor ? Dans quel pays dormez-vous ?

La réponse, il l’a­vait com­prise plus tard. Sas­soon ne dor­mait dans aucun pays. Il dor­mait dans l’argent. L’argent n’a pas de patrie.

Chen s’as­sit dans l’un des fau­teuils de palis­sandre. Le bois était froid sous ses mains. Par la fenêtre, il aper­ce­vait le Bund en contre­bas, la file des auto­mo­biles, les coo­lies qui tiraient leurs pousse-pousse, les sil­houettes pres­sées des hommes d’af­faires. La vie conti­nuait, indifférente.

Il pen­sa aux archives qu’il avait consul­tées, au fil des années, dans le sous-sol du Sas­soon House. Des mil­liers de lettres, de registres, de télé­grammes, remon­tant jus­qu’aux années 1850. L’his­toire de la mai­son Sas­soon s’y déployait en chiffres et en euphé­mismes — les tonnes d’o­pium expé­diées de Bom­bay à Can­ton, les béné­fices astro­no­miques, les pots-de-vin ver­sés aux fonc­tion­naires chi­nois, les guerres que l’Em­pire bri­tan­nique avait menées pour for­cer la Chine à s’ou­vrir au com­merce du poison.

Indian goods. C’é­tait l’ex­pres­sion consa­crée. Chen l’a­vait vue mille fois dans la cor­res­pon­dance. Nous avons expé­dié trois cents caisses d’In­dian goods par le vapeur Doris. Le mar­ché des Indian goods reste favo­rable mal­gré les troubles à Can­ton. Un lan­gage codé, presque inno­cent, pour dési­gner la drogue qui avait détruit des mil­lions de vies chinoises.

Et lui, Chen Wei­ming, diplô­mé de St. John’s, fils d’un ins­ti­tu­teur de Suz­hou, petit-fils d’un let­tré qui avait pas­sé les exa­mens impé­riaux — lui avait ser­vi cette mai­son pen­dant vingt ans. Il avait clas­sé ces archives, tra­duit ces lettres, faci­li­té ces affaires. Il avait fer­mé les yeux.

Pour­quoi ?

La réponse était simple, et Chen la connais­sait : parce qu’on l’a­vait bien payé. Parce que le tra­vail était confor­table. Parce que Sir Vic­tor était cour­tois, culti­vé, géné­reux avec ses employés. Parce qu’il était plus facile de ne pas penser.

Et aus­si — Chen se l’a­vouait rare­ment — parce qu’il avait lui-même goû­té au poi­son. Parce qu’il savait, dans sa chair, ce que l’o­pium appor­tait : cet oubli soyeux, cette paix qui dis­sol­vait les ques­tions. Com­ment condam­ner un com­merce dont il était lui-même, à sa manière, un client ?

Un bruit de pas dans le cou­loir le tira de ses pen­sées. Chen se leva brus­que­ment. Un homme en cos­tume sombre appa­rut dans l’en­ca­dre­ment de la porte — la qua­ran­taine, visage rou­geaud, mous­tache taillée avec soin. Pemberton.

— Vous êtes le secré­taire de Sir Vic­tor, n’est-ce pas ? Chen ?

— Oui, monsieur.

— On m’a dit que vous aviez des docu­ments pour moi.

Chen sor­tit la liasse de papiers de sa poche inté­rieure et la ten­dit à Pem­ber­ton, qui la feuille­ta distraitement.

— Très bien. Je ferai suivre. Autre chose ?

— Non, monsieur.

Pem­ber­ton le regar­da avec une curio­si­té tein­tée d’impatience.

— Vous n’a­vez plus rien à faire ici, vous savez. Sir Vic­tor est par­ti. L’hô­tel fonc­tionne très bien sans… sans votre assistance.

Le ton était poli, mais le mes­sage était clair. Chen incli­na la tête.

— Je com­prends, mon­sieur. Je m’en vais.

Il tra­ver­sa la suite chi­noise une der­nière fois, évi­tant le regard de Pem­ber­ton. Dans le cou­loir, il croi­sa la femme de chambre qui reve­nait avec son cha­riot. Elle ne lui accor­da pas un regard.

L’as­cen­seur le rame­na au rez-de-chaus­sée. Chen tra­ver­sa le lob­by sans s’ar­rê­ter, fran­chit les portes de bronze, débou­cha sur le Bund. Le froid de l’a­près-midi le sai­sit. Il enfon­ça les mains dans ses poches et se mit à marcher.

Il n’a­vait plus sa place ici. Il n’a­vait plus sa place nulle part.

* * *

Cha­pitre 3 — Le bar du Horse and Hound

Novembre 1948

Trois semaines pas­sèrent. Chen prit l’ha­bi­tude de reve­nir au Cathay tous les deux ou trois jours, non plus en employé ni en visi­teur, mais en client — ou plu­tôt en simu­lacre de client, car il com­man­dait rare­ment plus d’un verre qu’il fai­sait durer des heures.

Le bar du Horse and Hound occu­pait l’aile ouest du rez-de-chaus­sée, une longue salle lam­bris­sée d’a­ca­jou où des gra­vures de chasse anglaise alter­naient avec des miroirs biseau­tés. Le comp­toir de cuivre lui­sait sous les appliques ; des fau­teuils de cuir pati­né s’a­li­gnaient le long des fenêtres qui don­naient sur Nan­jing Road. C’é­tait le lieu de ren­dez-vous des tai­pans, des cour­tiers, des jour­na­listes étran­gers — tout ce que Shan­ghai comp­tait de puis­sants et d’in­for­més venait là échan­ger des rumeurs, conclure des affaires, noyer des angoisses dans le whis­ky écossais.

Chen s’ins­tal­lait tou­jours à la même place, un tabou­ret au bout du comp­toir, près de la fenêtre. De là, il pou­vait obser­ver sans être vu — les allées et venues dans le lob­by, les visages des clients, les conver­sa­tions à demi-voix. Le bar­man, un Por­tu­gais de Macao nom­mé Fer­nan­dez qui tra­vaillait au Cathay depuis l’ou­ver­ture, le recon­nais­sait et le ser­vait sans poser de ques­tions. Un whis­ky-soda, tou­jours le même. Chen le buvait len­te­ment, très len­te­ment, fai­sant durer chaque gor­gée comme on fait durer un souvenir.

Ce soir de novembre, le bar était plus vide qu’à l’or­di­naire. La moi­tié des tabou­rets étaient inoc­cu­pés ; les conver­sa­tions se fai­saient rares. Chen remar­qua que plu­sieurs habi­tués avaient dis­pa­ru — Mor­ri­son, le cour­tier en coton, qu’il voyait chaque semaine depuis des années ; les deux Alle­mands de la mai­son Sie­mens, tou­jours ins­tal­lés près de la che­mi­née ; le jour­na­liste du North Chi­na Dai­ly News qui venait prendre des nou­velles de Sas­soon. Par­tis. Tous par­tis. Le Cathay se vidait comme un navire qui prend l’eau.

Il en était à son deuxième whis­ky — une folie, au prix où il les payait — quand une voix de femme s’é­le­va à sa gauche.

— Vous permettez ?

Chen se retour­na. Une femme d’une cin­quan­taine d’an­nées se tenait près de lui, un verre de gin à la main. Elle por­tait une robe de soie grise, un col­lier de perles, et ses che­veux blonds gri­son­nants étaient rele­vés en un chi­gnon lâche. Son visage, autre­fois beau, s’é­tait affais­sé sous le poids des années et de l’al­cool ; mais ses yeux bleus gar­daient une viva­ci­té ironique.

Chen la recon­nut aus­si­tôt. Mar­ga­ret Hart­ley. La veuve du cour­tier Hart­ley, mort dans un camp japo­nais en 1943. Il l’a­vait croi­sée des dizaines de fois du temps de Sas­soon — aux récep­tions du pen­thouse, aux courses de l’hip­po­drome, aux dîners de cha­ri­té. Elle l’a­vait tou­jours trai­té avec cette poli­tesse dis­tante que les Bri­tan­niques réser­vaient aux domes­tiques de bonne tenue.

— Je vous en prie, dit Chen en dési­gnant le tabou­ret voisin.

Mar­ga­ret Hart­ley s’as­sit avec un sou­pir. Elle fit signe à Fer­nan­dez de lui res­ser­vir un gin.

— Vous êtes le secré­taire de Sir Vic­tor, n’est-ce pas ? Chen quelque chose ?

— Chen Weiming.

— Wei­ming. Oui. Je me sou­viens de vous. Vous étiez tou­jours là, dans l’ombre de Sir Vic­tor, avec votre car­net et votre air sérieux.

Elle but une gor­gée de gin, gri­ma­ça légèrement.

— Il est par­ti, n’est-ce pas ? Nas­sau, m’a-t-on dit. Le soleil, les pal­miers, les impôts allé­gés. Très malin de sa part.

— Oui, madame.

— Et vous, pour­quoi êtes-vous resté ?

La ques­tion était directe, presque bru­tale. Chen hésita.

— Je suis shanghaïen.

— Et alors ? Shan­ghai ne sera plus Shan­ghai dans six mois. Les com­mu­nistes arrivent. Tout le monde le sait. Ceux qui peuvent par­tir partent. Ceux qui ne peuvent pas…

Elle lais­sa sa phrase en sus­pens et vida son verre.

— Moi, je ne peux pas, reprit-elle. Plus d’argent. Mon mari a tout per­du pen­dant la guerre — les Japo­nais ont sai­si nos biens, nos comptes. Quand il est mort à Lung­hua, il ne res­tait rien. Je vis ici depuis trois ans, dans une suite que je n’ai plus les moyens de payer. L’hô­tel me tolère par cha­ri­té — ou par oubli. Je ne sais pas com­bien de temps ça durera.

Chen ne répon­dit pas. Il connais­sait ces his­toires — les for­tunes englou­ties par la guerre, les veuves et les orphe­lins aban­don­nés dans les décombres de l’empire colo­nial. Le Shan­ghai d’a­vant 1941 avait été un para­dis pour les Occi­den­taux ; le Shan­ghai d’a­près n’é­tait plus qu’un purgatoire.

— Vous fumez ? deman­da Mar­ga­ret Hart­ley en sor­tant un étui à ciga­rettes de son sac.

— Non. Merci.

Elle allu­ma une ciga­rette, aspi­ra longuement.

— Vous savez ce qui est étrange ? J’ai pas­sé trente ans à Shan­ghai. Trente ans. Je suis arri­vée en 1918, jeune mariée, pleine d’es­poir. J’ai vu la ville gran­dir, s’en­ri­chir, deve­nir la métro­pole la plus exci­tante du monde. Et main­te­nant, je regarde tout s’ef­fon­drer, et je me dis que je n’ai jamais com­pris cet endroit. Pas vrai­ment. C’é­tait un décor, un théâtre. Et nous, les étran­gers, nous jouions notre rôle sans voir ce qui se pas­sait en coulisses.

Elle se tour­na vers Chen, le regar­da avec une inten­si­té nouvelle.

— Vous, vous avez vu les cou­lisses, n’est-ce pas ? Vous savez com­ment ça fonc­tionne vrai­ment. L’argent, le pou­voir, les com­bines. Tout ce que Sir Vic­tor ne mon­trait jamais.

Chen sou­tint son regard.

— Je ne sais pas grand-chose, madame.

— Allons. Ne soyez pas modeste. Vingt ans au ser­vice de Sas­soon — vous devez en savoir plus sur cette ville que n’im­porte qui.

Chen pen­sa aux archives, aux lettres, aux chiffres. Aux Indian goods. À tout ce qu’il savait et qu’il n’a­vait jamais dit.

— Peut-être, dit-il. Mais savoir n’est pas comprendre.

Mar­ga­ret Hart­ley eut un rire bref, sans joie.

— Phi­lo­sophe, en plus. Sir Vic­tor avait du goût.

Elle écra­sa sa ciga­rette dans le cen­drier et fit signe à Fer­nan­dez de lui ser­vir un autre gin. Le bar­man hési­ta — Chen vit pas­ser dans ses yeux une expres­sion de pitié mêlée d’embarras — puis obtempéra.

— Nous sommes des fan­tômes, Chen, dit Mar­ga­ret Hart­ley en levant son verre. Vous et moi. Nous ne le savons pas encore, mais nous sommes déjà morts. Le monde qui nous a faits n’existe plus. Celui qui vient n’au­ra pas de place pour nous.

Elle but d’un trait, repo­sa le verre vide.

— À la vôtre.

Chen leva son propre verre, qu’il n’a­vait pas terminé.

— À la vôtre, madame.

Ils res­tèrent un moment côte à côte, silen­cieux, regar­dant par la fenêtre les lumières de Nan­jing Road qui s’al­lu­maient dans le cré­pus­cule. Les néons des maga­sins cli­gno­taient rouge et vert ; des auto­mo­biles pas­saient en klaxon­nant ; des ven­deurs ambu­lants criaient leurs mar­chan­dises. La ville vivait encore, fré­né­tique, insou­ciante. Mais pour com­bien de temps ?

Chen ter­mi­na son whis­ky et se leva.

— Je dois par­tir, madame. Bonne soirée.

Mar­ga­ret Hart­ley lui adres­sa un signe de tête dis­trait. Elle avait déjà com­man­dé un autre gin.

Chen tra­ver­sa le lob­by, salua le por­tier, sor­tit sur le Bund. La nuit était tom­bée. Le fleuve scin­tillait sous les lumières des bateaux. Il fai­sait froid — un froid humide qui s’in­si­nuait sous les vête­ments, péné­trait jus­qu’aux os.

Il se mit à mar­cher vers le sud, vers son appar­te­ment de la Conces­sion fran­çaise. À mi-che­min, il s’ar­rê­ta. Ses pas l’a­vaient conduit, sans qu’il y pense, devant l’en­trée d’une ruelle qu’il connais­sait bien. Une ruelle qui menait, après quelques détours, à une mai­son de thé du quar­tier de Hong­kou. La mai­son de Madame Qian.

Il hési­ta. La nuit était froide. Son appar­te­ment était vide. Et dans la ruelle, il y avait la cha­leur, les cous­sins, la lampe à opium, l’oubli.

Pas ce soir, se dit-il. Pas encore.

Il reprit sa marche vers le sud. Mais il savait qu’il revien­drait. Il reve­nait toujours.

* * *

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Tvøst — Dimanche

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Tvøst

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Dimanche

DIMANCHE — Le toit

Il plut.

Pour la pre­mière fois de la semaine, il plut. Pas la bruine féroïenne habi­tuelle — ce cra­chin hori­zon­tal que le vent trans­forme en aiguilles et qui n’est ni de la pluie ni du brouillard mais quelque chose entre les deux, une humi­di­té guer­rière — non, une vraie pluie. Ver­ti­cale. Lourde. Des gouttes épaisses qui tam­bou­ri­naient sur le toit d’herbe de l’hô­tel avec un bruit sourd, orga­nique, le bruit de doigts sur un ventre, et l’herbe du toit buvait, et le bâti­ment entier sem­blait s’en­fon­cer un peu plus dans la col­line, comme un ani­mal qui se couche sous la pluie et attend que ça passe.

Bárður se réveilla tard. Sept heures. Pour lui, c’é­tait tard. Son corps avait déci­dé sans lui — avait déci­dé de dor­mir, de récu­pé­rer, de se taire pen­dant quelques heures de plus. Il res­ta allon­gé. Écou­ta la pluie. La pluie avait un son dif­fé­rent depuis le sous-sol — un gron­de­ment loin­tain, étouf­fé, comme un orage vu de l’in­té­rieur d’une mon­tagne. Les murs de béton brut vibraient légèrement.

Dimanche. Pas de ser­vice. Katrin gérait le petit-déjeu­ner — des choses simples, du pain, des œufs, du skyr, rien qui néces­site ses mains. Ses mains étaient libres. Ses mains n’a­vaient rien à faire.

Il les regar­da. Posées sur le drap blanc. Deux mains d’homme de qua­rante-sept ans — larges, épaisses, la peau sèche et cra­que­lée par le froid et les lavages répé­tés, une cica­trice ancienne sur le pouce gauche — un cou­teau qui avait glis­sé, il y a vingt ans, un acci­dent stu­pide qu’il n’a­vait même pas sen­ti sur le moment parce qu’il était en plein ser­vice et que le corps, en plein ser­vice, n’a pas le temps de sen­tir. Des mains qui savaient tout faire — pétrir, tran­cher, dres­ser, tuer — et qui, ce matin, ne savaient pas quoi faire d’elles-mêmes.

Il se leva. S’ha­billa. Pas la veste blanche. Un pull de laine. Un jean. Ses mains de dimanche. Ses mains de rien.

En pas­sant devant la chambre d’Ei­ri­kur, il s’ar­rê­ta. La porte était entrou­verte. C’é­tait nou­veau. Depuis lun­di — depuis le début de la semaine, depuis le retour du gar­çon —, la porte avait été fer­mée. Tou­jours fer­mée. Une fron­tière, un mur, un pan­neau qui disait : n’entre pas. Et ce matin elle était entrou­verte. Pas grande ouverte — entrou­verte, trois cen­ti­mètres, un inter­stice, presque rien.

Presque rien. Mais aux Féroé, presque rien est sou­vent tout.

Bárður regar­da par l’in­ters­tice. Eiri­kur dor­mait. Pour de vrai, cette fois — pas le faux som­meil des jours pré­cé­dents, pas le silence habi­té, mais le vrai som­meil, le som­meil lourd, pro­fond, de quel­qu’un qui a vidé quelque chose et qui se rem­plit de silence. Il était cou­ché sur le ventre, un bras hors du lit, les écou­teurs sur l’o­reiller à côté de sa tête — pas sur ses oreilles, à côté, comme un objet posé, comme un outil dont on n’a pas besoin pour l’instant.

Bárður regar­da son fils dor­mir. Une minute. Deux minutes. Il nota la manière dont sa poi­trine se sou­le­vait — len­te­ment, régu­liè­re­ment — et la manière dont sa main pen­dait hors du lit, les doigts ouverts, déten­dus, et il pen­sa à ces mêmes doigts fer­més autour d’un mønus­tin­ga­ri et la pen­sée ne vint pas. C’est-à-dire qu’il cher­cha la pen­sée — la pen­sée de son fils tenant l’arme, de son fils dans l’eau rouge, de son fils tuant — et la pen­sée n’é­tait pas là. Elle avait été là. Pen­dant des mois, peut-être des années, elle avait été là, l’i­mage de la trans­mis­sion, de la conti­nua­tion, de la ligne — Óli, Bárður, Eiri­kur, trois noms, trois mains, un même geste. Et main­te­nant l’i­mage était vide. Non pas effa­cée — vidée. Comme une mai­son après un démé­na­ge­ment. Les murs sont là, les pièces sont là, mais les meubles sont par­tis et la lumière tombe autrement.

Il refer­ma dou­ce­ment la porte. Pas tout à fait — il la lais­sa entrou­verte. Les trois cen­ti­mètres. L’interstice.

Et mon­ta.

*

Léone par­tait.

Sa valise était dans le hall, son sac de cabine sur l’é­paule, le car­net dans la poche. Le vol pour Ber­gen décol­lait à treize heures — si le brouillard le per­met­tait, si le vent le per­met­tait, si les Féroé vou­laient bien la lais­ser par­tir. On ne quit­tait jamais cet endroit sans sa permission.

Rannvá était à la récep­tion. Elles se regardèrent.

— Mer­ci, dit Léone.

— Pour quoi ?

— Pour tout ça.

Rannvá incli­na la tête. Ce geste féroïen — ni oui ni non, un acquies­ce­ment sans enga­ge­ment, une manière de rece­voir les mots sans les commenter.

— Vous écri­rez quoi ? demanda-t-elle.

Léone hési­ta. C’é­tait la ques­tion qu’elle se posait depuis la veille. Depuis la col­line de San­davá­gur. Depuis le sang. Depuis le tvøst dans l’as­siette blanche et le goût de ce qu’on sait.

— Je ne sais pas encore.

— C’est la meilleure réponse, dit Rannvá.

Elle sou­rit. Un vrai sou­rire, le deuxième que Léone lui voyait — le pre­mier avait été pour Óli. Celui-ci était pour elle. Léone le prit comme un cadeau.

— Il y a un homme, dit Léone. Le client de la chambre 12. Barbe rousse. Un sac photo.

Rannvá ne dit rien. Son visage ne chan­gea pas.

— Il a fil­mé la grind. Depuis la col­line. Il est par­ti hier matin.

Silence.

— Je sais, dit Rannvá.

Bien sûr qu’elle savait. Rannvá savait tou­jours. Rannvá voyait tout depuis sa récep­tion comme Bárður voyait tout depuis sa cui­sine — deux per­sonnes debout à leur poste, deux vigies, deux phares qui éclai­raient le même bout de monde depuis deux angles différents.

— Les images vont sor­tir, dit Léone.

— Les images sortent toujours.

— Ça sera dur. Pour Bárður. Pour l’hôtel.

Rannvá la regar­da. Les yeux gris, clairs, inébran­lables. Les yeux de quel­qu’un qui a vu les images sor­tir dix fois, vingt fois, et qui a vu l’hô­tel résis­ter dix fois, vingt fois, et qui sait que la pro­chaine fois sera comme les pré­cé­dentes — dif­fi­cile, dou­lou­reuse, survivable.

— Nous sommes un pays de cin­quante mille per­sonnes, dit Rannvá. Le monde nous déteste un mois par an. Le reste du temps, il nous oublie. On a l’habitude.

Elle mar­qua une pause.

— Et Bárður est solide.

— Oui, dit Léone. Mais son fils —

— Son fils est son fils. Pas une image sur Internet.

Léone hocha la tête. Il n’y avait rien à ajou­ter. Rannvá avait rai­son. Rannvá avait tou­jours rai­son — pas de cette rai­son bruyante qui argu­mente et démontre, mais de cette rai­son silen­cieuse des gens qui ont tra­ver­sé beau­coup de choses et qui savent que la plu­part des choses se traversent.

Léone posa sa clé sur le comp­toir. La clé de la chambre 7. La chambre avec vue sur la mer, la chambre où elle avait dor­mi dans la lumière et man­gé du glo­bi­cé­phale et écrit des mots qu’elle n’a­vait pas fini d’écrire.

— Au revoir, Rannvá.

— Au revoir.

Pas de « reve­nez nous voir ». Pas de « ce fut un plai­sir ». Juste au revoir, net, droit, féroïen. Léone prit sa valise et sortit.

Dehors, la pluie. La pluie et le vent et le vert et le gris et cette lumière impos­sible qui n’exis­tait qu’i­ci, cette lumière d’a­qua­rium, de rêve, de monde englou­ti. Elle char­gea sa valise dans la Hyun­dai. Démar­ra. Des­cen­dit la colline.

Elle ne se retour­na pas. Mais dans le rétro­vi­seur, elle vit l’hô­tel s’é­loi­gner — ce long bâti­ment de bois enfon­cé dans l’herbe, ce toit vivant, cette créa­ture patiente cou­chée dans la col­line — et elle pen­sa : il sera tou­jours là. Quand les images sor­ti­ront, quand le monde crie­ra, quand les péti­tions cir­cu­le­ront et que les menaces arri­ve­ront par mil­liers dans les boîtes mail de gens qui vivent sur un caillou dans l’At­lan­tique Nord, il sera tou­jours là. L’hô­tel. L’herbe. Le vent. Et Bárður dans sa cui­sine, avec ses cou­teaux et son silence et ses mains qui savent tout faire sauf tou­cher son fils.

*

À dix heures, Bárður mon­ta sur le toit.

Il n’y avait pas de rai­son par­ti­cu­lière. Pas de répa­ra­tion urgente, pas d’ins­pec­tion à faire. Le toit d’herbe de l’Hô­tel Føroyar néces­si­tait un entre­tien régu­lier — on véri­fiait le drai­nage, on arra­chait les mau­vaises herbes, on sur­veillait les zones où la terre s’a­min­cis­sait — mais c’é­tait un tra­vail de semaine, pas de dimanche, et per­sonne ne l’at­ten­dait là-haut.

Il mon­ta quand même. Par l’é­chelle de ser­vice, à l’ar­rière du bâti­ment, celle que les ouvriers uti­li­saient. L’é­chelle était mouillée — la pluie — et il grim­pa pru­dem­ment, les mains sur les bar­reaux glis­sants, le pull de laine trem­pé en quelques secondes. Quand il attei­gnit le toit, il se redres­sa et le vent le frap­pa — plein visage, pleine poi­trine, un vent d’ouest cette fois, le vent nor­mal, le vent reve­nu, char­gé de pluie et de sel.

Le toit était un monde.

Vu d’en bas, vu de la route, vu des pho­tos dans les maga­zines, le toit d’herbe de l’Hô­tel Føroyar était une image — pit­to­resque, char­mante, ins­ta­gram­mable. Vu d’en haut, debout des­sus, c’é­tait autre chose. C’é­tait un pré. Un vrai pré, avec de la vraie herbe, de la vraie terre, de vrais insectes, de vraies pâque­rettes minus­cules qui pous­saient entre les brins et qui n’a­vaient aucune idée qu’elles pous­saient sur un hôtel. La terre était spon­gieuse sous ses bottes. L’herbe lui arri­vait aux che­villes. Le vent la cou­chait par vagues, comme la mer, et la pluie la fai­sait briller d’un vert si intense qu’il en deve­nait presque dou­lou­reux — un vert de vitrail, un vert de début du monde.

Bárður mar­cha sur le toit. Len­te­ment. Sen­tant la terre sous ses pieds, la terre vivante sur un bâti­ment de bois et de verre, la terre qui ne savait pas qu’elle était un toit et qui fai­sait son tra­vail de terre — absor­ber, nour­rir, pous­ser, vivre. C’é­tait ça que Bárður aimait dans cet hôtel, ça qu’il n’a­vait jamais su dire et qu’il sen­tait ce matin avec une acui­té nou­velle — l’hô­tel était vivant. Pas comme un bâti­ment est vivant — plom­be­rie, élec­tri­ci­té, gens qui vont et viennent — mais vivant pour de vrai. Il pous­sait. Il res­pi­rait. Il fai­sait par­tie de la colline.

Comme lui fai­sait par­tie de l’île.

Comme ses mains fai­saient par­tie de l’eau rouge.

Comme Eiri­kur ne ferait plus par­tie de cette chose dont il avait tou­jours fait partie.

Bárður s’ar­rê­ta au milieu du toit. La vue. On voyait tout d’i­ci — Tór­shavn en bas, le port, les mai­sons rouges et noires, l’é­glise, Tin­ganes, la mer, les îles au loin — Nól­soy, Hes­tur, Kol­tur — posées sur l’ho­ri­zon comme des dos de baleines, et au-des­sus de tout le ciel, immense, gris, mou­vant, ce ciel des Féroé qui n’é­tait jamais le même deux minutes de suite et qui ce matin était magni­fique de lai­deur, lourd de nuages noirs et bas, per­cé par endroits de trouées lumi­neuses qui pro­je­taient sur la mer des colonnes de lumière blanche, comme des pro­jec­teurs cher­chant quel­qu’un dans le noir.

Il res­ta debout. La pluie sur son visage. Le vent dans ses che­veux. Les pieds dans l’herbe, sur le toit, sur l’hô­tel, sur la col­line, sur l’île, sur le monde. Et il pen­sa — pas avec des mots, pas avec la langue, avec le corps tout entier — il pen­sa à tout. À la semaine. Au lun­di, au cou­teau, à la pre­mière tranche de ræst. Au mar­di, au mar­ché, à Óli sur le banc. Au mer­cre­di, au vent d’est, à Léone qui deman­dait « Vous me mon­tre­rez ? ». Au jeu­di, à la rumeur, au SMS de Heðin, au bren­nivín dans le noir. Au ven­dre­di. Au sang. À l’œil du glo­bi­cé­phale. Au corps qui s’ef­fondre. Au « jamais » d’Ei­ri­kur. Au same­di, au silence, à la morue d’Ó­li, aux mains trem­blantes du vieil homme posées sur les siennes.

Et il pen­sa : je ne sais pas.

Pas « je ne sais pas si j’ai rai­son ». Pas « je ne sais pas si j’ai tort ». Pas « je ne sais pas si je recom­men­ce­rai ». Juste : je ne sais pas. Les trois mots les plus hon­nêtes qu’un homme puisse pro­non­cer, debout sur un toit d’herbe, sous la pluie, dans le vent, au bout du monde.

Il ne savait pas s’il chas­se­rait encore. Il ne savait pas s’il refu­se­rait. Il ne savait pas si l’œil du glo­bi­cé­phale le regar­de­rait encore, la pro­chaine fois, ou s’il par­vien­drait à ne pas le voir, comme il avait tou­jours fait avant, comme tous les chas­seurs font, parce que pour tuer il faut ne pas voir cer­taines choses et que ne pas voir est un talent, un muscle, un appren­tis­sage qui se trans­met de père en fils.

Sauf quand le fils dit non.

Sauf quand le fils, en disant non, vous oblige à voir.

Il enten­dit un bruit der­rière lui. Un bruit de pas sur l’herbe mouillée. Un bruit léger, hési­tant, un bruit de quel­qu’un qui ne sait pas s’il a le droit d’être là.

Il se retourna.

Eiri­kur.

Le gar­çon était mon­té par l’é­chelle de ser­vice. Il por­tait un sweat à capuche trop grand, trem­pé, les che­veux pla­qués sur le front par la pluie. Il n’a­vait pas ses écou­teurs. Pour la pre­mière fois de la semaine, il n’a­vait pas ses écou­teurs. Ses oreilles étaient nues, offertes au vent, et Bárður, en voyant ça — ces oreilles sans écou­teurs, ce visage sans rideau —, sen­tit quelque chose bou­ger dans sa poi­trine, quelque chose de lourd et de chaud qui res­sem­blait à ce qu’il avait res­sen­ti hier soir quand Óli avait posé ses mains trem­blantes sur les siennes.

Eiri­kur s’ap­pro­cha. Pas tout près. Trois mètres. La dis­tance qu’on met entre soi et quel­qu’un quand on ne sait pas encore ce qu’on est venu faire.

Ils se regardèrent.

La pluie tom­bait entre eux, sur eux, autour d’eux. Le vent souf­flait. L’herbe ondu­lait sous leurs pieds. L’hô­tel, en des­sous, vivait sa vie — les clients, les cou­loirs, les bruits feu­trés, la cui­sine vide, Rannvá à la récep­tion, le monde — et eux étaient au-des­sus, sur l’herbe, dans le ciel, entre la terre et l’air, debout sur le dos de cette créa­ture patiente qui les por­tait depuis le début de la semaine.

Eiri­kur ne dit rien. Bárður ne dit rien.

C’é­tait suffisant.

Non — c’é­tait plus que suf­fi­sant. C’é­tait exact. C’é­tait le mot juste, le geste juste, le silence juste. Deux hommes — un homme et un gar­çon, un père et un fils, un chas­seur et celui qui ne chas­se­ra pas — debout ensemble sur un toit d’herbe, dans la pluie, dans le vent, et le silence entre eux qui n’é­tait plus un mur mais un espace. Un espace où quelque chose pou­vait tenir. Pas de la récon­ci­lia­tion, pas du par­don, pas de la com­pré­hen­sion — rien d’aus­si propre, rien d’aus­si fini. Quelque chose de plus petit et de plus grand. La simple pré­sence. Le fait d’être là. De ne pas être par­ti. De ne pas être descendu.

Eiri­kur fit un pas. Puis un autre. Il vint se pla­cer à côté de son père. Pas contre lui — à côté. À un bras de dis­tance. La dis­tance des Dju­rhuus. La dis­tance qui dit : je suis là mais je suis moi.

Ils regar­dèrent ensemble. Tór­shavn. Le port. La mer. Les îles au loin, qui appa­rais­saient et dis­pa­rais­saient dans les nuages comme des pen­sées qu’on n’ar­rive pas à rete­nir. Les bateaux, en bas, minus­cules, atta­chés au quai. Les mouettes, au-des­sus, qui se lais­saient por­ter par le vent sans battre des ailes, comme des vir­gules dans une phrase trop longue. Et au-delà de tout — au-delà du port, au-delà des îles, au-delà de l’ho­ri­zon — l’At­lan­tique Nord, vaste, gris, vivant, indif­fé­rent, qui conte­nait dans ses pro­fon­deurs les glo­bi­cé­phales qui nageaient encore, qui nage­raient tou­jours, qui ne sau­raient jamais ce qu’un gar­çon de quinze ans avait dit à son père dans une cui­sine éclai­rée au néon un ven­dre­di soir.

Bárður leva la main.

Pas vers son fils — vers la mer. Il mon­tra quelque chose. Eiri­kur sui­vit son regard. Au large, à peine visible entre les creux des vagues, un souffle. Un panache de vapeur, infime, aus­si­tôt empor­té par le vent. Puis un autre. Puis un dos noir, lui­sant, qui per­çait la sur­face et replongeait.

Des glo­bi­cé­phales. Un petit groupe. Cinq, six peut-être. Qui pas­saient au large de Tór­shavn, en route vers le nord, vers les eaux pro­fondes, vers les cou­rants froids où ils trou­vaient les cal­mars dont ils se nour­ris­saient. Ils pas­saient. Ils ne s’ar­rê­taient pas. Ils n’en­traient pas dans la baie. Ils pas­saient, et le geste de Bárður — ce bras levé, cette main ten­due vers la mer — n’é­tait pas un geste de chas­seur mon­trant une proie. C’é­tait un geste d’homme mon­trant le monde à son fils. Regarde. C’est là. Ça existe. Ça res­pire comme nous.

Eiri­kur regar­da. Long­temps. Les dos noirs dis­pa­rurent au-delà de la pointe de Tin­ganes. La mer rede­vint grise, vide, ordi­naire. Mais pen­dant un ins­tant — un ins­tant qui dura aus­si long­temps qu’il devait durer, pas plus, pas moins — pen­dant un ins­tant, père et fils avaient regar­dé la même chose et vu la même chose, et ce qu’ils avaient vu n’é­tait ni la chasse ni le refus de la chasse, ni le sang ni l’ab­sence de sang, mais sim­ple­ment des ani­maux vivants qui nageaient dans l’eau froide, et c’é­tait beau, et c’é­tait tout, et c’é­tait assez.

La pluie redou­bla. Le vent for­cit. L’herbe du toit se cou­cha sous les rafales.

Eiri­kur leva le visage vers le ciel. La pluie ruis­se­lait sur ses joues, dans ses yeux, sur ses lèvres. Il ne s’es­suya pas. Il res­ta ain­si, le visage offert, comme on fait quand on est jeune et qu’on croit encore que la pluie peut laver quelque chose.

Puis il redes­cen­dit. L’é­chelle, les bar­reaux mouillés, les pieds pru­dents. Il dis­pa­rut à l’in­té­rieur de l’hôtel.

Bárður res­ta.

Il res­ta sur le toit. Seul. Dans la pluie. Les pieds dans l’herbe, les mains le long du corps — ces mains qui avaient tenu le cou­teau et le mønus­tin­ga­ri et les tranches de ræst et la morue de son père et qui main­te­nant ne tenaient rien, qui étaient vides, qui pen­daient, qui rece­vaient la pluie dans leurs paumes ouvertes.

Il pen­sa à lun­di. Demain, lun­di. La cui­sine. Le cou­teau. Le plan de tra­vail. Le pain de seigle au four. Katrin qui arrive à six heures. Les pre­miers clients à sept. Le ræst. Le tvøst. Les gestes. Les gestes qui revien­draient, qui reviennent tou­jours, parce que les gestes sont plus forts que les pen­sées et plus tenaces que les doutes et que les mains, quand on les a édu­quées pen­dant trente ans, savent ce qu’elles font même quand la tête ne sait plus.

Et il pen­sa : peut-être que c’est ça. Peut-être que c’est tout. On monte sur le toit. On regarde. On voit les baleines pas­ser. On ne sait pas. On redes­cend. On cuisine.

Il redes­cen­dit.

L’hô­tel l’a­va­la. Le toit d’herbe se refer­ma au-des­sus de lui — vivant, vert, patient, indif­fé­rent aux hommes et à leurs ques­tions. La pluie conti­nua de tom­ber. L’herbe conti­nua de pous­ser. Et quelque part dans la cui­sine, un cou­teau atten­dait sur une planche, la lame tour­née vers le pla­fond, et le lun­di arri­vait, et le lun­di arri­ve­rait tou­jours, et les mains de Bárður Dju­rhuus sau­raient quoi faire.

FIN

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Tvøst — Dimanche

Tvøst — Ven­dre­di et samedi

Tvøst

Tvøst

Ven­dre­di et samedi

VEN­DRE­DI — Le sang

Il n’eut pas besoin du SMS.

Il le sut en se réveillant. Quelque chose dans l’air — pas le vent, pas le silence, quelque chose d’autre, une vibra­tion, une fré­quence que son corps cap­tait avant son esprit, comme les chiens sentent l’o­rage une heure avant qu’il n’é­clate. Il ouvrit les yeux. Quatre heures. Le noir du sous-sol. Et cette cer­ti­tude, dans le ventre, dans les os, dans les mains : aujourd’hui.

Le télé­phone vibra à quatre heures onze. Heðin. Le banc avait pas­sé Kvívík pen­dant la nuit. Cent vingt têtes, peut-être cent cin­quante. Direc­tion sud-est. Les cou­rants les pous­saient vers San­davá­gur. Si rien ne chan­geait — et rien ne chan­ge­rait, le vent d’est tenait bon, le vent d’est n’a­vait pas fai­bli depuis mar­di —, les glo­bi­cé­phales seraient dans la baie avant midi.

Le sýs­lu­maður — le pré­fet — avait auto­ri­sé la chasse. La baie de San­davá­gur était ouverte. Le grin­da­for­maður — le chef de chasse — était dési­gné. Les bateaux étaient prêts. Tout était en place. Tout avait tou­jours été en place. Il suf­fi­sait d’un banc, d’un vent et d’un mot pour que mille ans de méca­nique se remettent en marche.

Bárður se leva. S’ha­billa dans le noir. Pas la veste blanche, pas le tablier — un jean, un pull de laine épaisse, le ciré vert. Les bottes en caou­tchouc, celles qui mon­taient jus­qu’aux genoux, celles qui n’a­vaient qu’une seule fonc­tion. Il ouvrit le tiroir de sa com­mode. Sous les pulls, sous les chaus­settes, dans un étui de cuir rigide, le mønus­tin­ga­ri. La lance spi­nale. Vingt-cinq cen­ti­mètres d’a­cier chi­rur­gi­cal, un manche de bois, un cro­chet à l’ex­tré­mi­té. Il le sor­tit de l’é­tui. Le sou­pe­sa. L’a­cier était froid. Il le glis­sa dans la poche inté­rieure de son ciré.

Et il s’arrêta.

La porte d’Ei­ri­kur. Au fond du cou­loir. Fer­mée. Pas de lumière.

Bárður res­ta immo­bile. Une minute, peut-être deux. Le temps se défor­ma — il devint épais, vis­queux, chaque seconde pesait le poids d’une heure. Il regar­da la porte. La porte ne le regar­dait pas. Les portes ne regardent per­sonne, mais celle-ci, à cet ins­tant, dans ce noir, avait une pré­sence — la pré­sence de tout ce qu’elle conte­nait, de tout ce qu’elle sépa­rait, de tout ce qu’elle empêchait.

Il fit un pas. Puis un autre. S’ap­pro­cha de la porte. Leva la main.

Et frap­pa. Trois coups. Nets. Le bruit réson­na dans le cou­loir comme des pierres qu’on jette dans l’eau.

Silence.

— Eiri­kur.

Silence.

— La grind, dit Bárður. Aujourd’­hui. Sandavágur.

Silence. Puis un frois­se­ment. Le lit. Le gar­çon ne dor­mait pas. Bien sûr qu’il ne dor­mait pas. Depuis quand dor­mait-il vrai­ment, depuis quand ne fai­sait-il pas sem­blant, allon­gé dans le noir avec ses écou­teurs et ses pen­sées et ce refus qui n’a­vait pas de mots — Bárður ne le savait pas. Ne le sau­rait peut-être jamais.

— Je pars dans dix minutes, dit Bárður. Si tu veux venir.

Si tu veux. Pas : tu viens. Pas : il faut que tu viennes. Pas : ton grand-père attend, ta famille attend, mille ans attendent. Si tu veux. Deux mots qui ouvraient une porte que tous les Dju­rhuus avant lui avaient gar­dée fer­mée — la porte du choix. Bárður les avait pro­non­cés et il sen­tit, en les pro­non­çant, qu’il venait de faire quelque chose d’ir­ré­ver­sible. Qu’il venait de don­ner à son fils une arme que per­sonne ne lui avait don­née, à lui. Le droit de dire non.

Silence.

Bárður atten­dit. Dix secondes. Vingt. Trente. Chaque seconde tom­bait comme une goutte dans un seau vide et le bruit qu’elle fai­sait en tom­bant était le bruit de la réponse qui ne venait pas.

Puis il se retour­na. Mon­ta l’es­ca­lier. Sor­tit de l’hôtel.

Dehors, l’aube. Ou ce qui pas­sait pour l’aube en juin aux Féroé — une inten­si­fi­ca­tion de la lumière, un pas­sage du gris-bleu au gris-blanc, le ciel qui s’ou­vrait comme un œil. L’air était froid, vif, char­gé de sel. Le vent d’est souf­flait tou­jours — régu­lier, insis­tant, por­teur. Un bon vent. Un vent de grind.

Dans le par­king de l’hô­tel, trois voi­tures atten­daient déjà. Des hommes. Bárður en connais­sait deux — Pætur, qui tra­vaillait à la com­pa­gnie de fer­ries, et Símun, ins­ti­tu­teur à San­davá­gur. Ils fumaient, appuyés contre leurs pick-up, et quand Bárður arri­va ils levèrent le men­ton — le salut féroïen, le salut de ceux qui savent où ils vont et pourquoi.

— Bárður.

— Pætur. Símun.

— Belle journée.

— Belle journée.

C’est tout. Pas d’ex­ci­ta­tion, pas de cris, pas de pré­pa­ra­tifs spec­ta­cu­laires. Trois hommes dans un par­king, à l’aube, qui allaient faire ce que leurs pères avaient fait et les pères de leurs pères avant eux. Comme aller au tra­vail. Comme aller à la messe. Comme respirer.

Bárður mon­ta dans son pick-up. Démar­ra. Des­cen­dit la col­line. Tór­shavn dor­mait encore — les rues vides, les mai­sons closes, un chat qui tra­ver­sa la route sans se pres­ser. Mais pas par­tout. Ici et là, des lumières allu­mées, des sil­houettes der­rière des fenêtres, des moteurs qui démar­raient. La ville savait. La ville se pré­pa­rait. Pas tout le monde — les jeunes, cer­tains, res­taient au lit, et les tou­ristes ne savaient rien, et les enfants dor­maient encore — mais ceux qui savaient, savaient, et ils bou­geaient dans le même sens, vers l’ouest, vers San­davá­gur, vers la baie.

La route de San­davá­gur lon­geait le fjord. Trente minutes de conduite. Les mon­tagnes de chaque côté — noires, abruptes, striées de cas­cades si fines qu’elles res­sem­blaient à des fils d’argent cou­sus sur la roche. Des mou­tons sur les pentes, immo­biles, tour­nés face au vent par ins­tinct ou par habi­tude. Et la mer, en contre­bas, grise et lisse comme du métal fon­du, avec par endroits des ridules que le vent des­si­nait à la sur­face comme des phrases dans une langue illisible.

Bárður condui­sait. La radio pas­sait les infor­ma­tions en féroïen — la grind était le pre­mier sujet, bien sûr, la grind était tou­jours le pre­mier sujet quand elle arri­vait, tout le reste s’ef­fa­çait, les élec­tions com­mu­nales et les résul­tats de foot­ball et le prix du pois­son sur le mar­ché inter­na­tio­nal, tout s’ef­fa­çait devant ce mot, grind, ce mot qui conte­nait le sang et la mer et le cou­teau et la com­mu­nau­té et mille ans d’his­toire et la ques­tion, la ques­tion qui ne s’é­tait jamais posée avant et qui se posait main­te­nant, par­tout, tout le temps — est-ce qu’on a le droit.

Il étei­gnit la radio. Condui­sit en silence.

À San­davá­gur, le vil­lage était réveillé.

Petit — trois cents habi­tants, peut-être quatre cents, des mai­sons épar­pillées autour d’une église blanche, une route, un port, et la baie. La baie était ce qui comp­tait. Une anse large, en forme de crois­sant, bor­dée de galets noirs et d’herbe rase, pro­té­gée des vents du large par deux pro­mon­toires rocheux. L’eau y était calme, peu pro­fonde, et la pente des­cen­dait en dou­ceur — les condi­tions idéales. Les glo­bi­cé­phales pou­vaient y être rabat­tus et s’y échoue­raient natu­rel­le­ment en essayant de fuir. C’é­tait un piège géo­gra­phique. La nature l’a­vait construit. Les hommes l’a­vaient trouvé.

Des pick-up étaient garés le long de la route, sur les bas-côtés, dans les champs. Des hommes des­cen­daient vers la baie. Cin­quante, peut-être soixante. En bottes, en cirés, cer­tains en com­bi­nai­sons de plon­gée. Pas d’u­ni­formes, pas d’or­ga­ni­sa­tion visible — et pour­tant tout était orga­ni­sé. Le grin­da­for­maður — un homme de San­davá­gur, la cin­quan­taine, le visage buri­né, que Bárður connais­sait de vue — diri­geait les opé­ra­tions depuis la plage, un tal­kie-wal­kie dans chaque main. Les bateaux étaient déjà en mer — on les voyait au large, sept ou huit embar­ca­tions, dis­po­sées en arc de cercle, qui avan­çaient len­te­ment vers le nord, vers le banc.

Bárður des­cen­dit vers la plage. L’o­deur le frap­pa — l’o­deur de la grind, cette odeur qu’on ne peut pas décrire à quel­qu’un qui ne l’a jamais sen­tie et qu’on n’ou­blie jamais quand on l’a sen­tie. L’o­deur de la mer plus quelque chose d’autre — une anti­ci­pa­tion, une chi­mie, le mélange du sel et de l’a­dré­na­line et du froid et de quelque chose de très ancien, de pré­his­to­rique presque, l’o­deur de ce que ça fait d’être un humain debout sur une plage en atten­dant de tuer.

Il entra dans l’eau.

L’eau était gla­cée. Trois degrés, peut-être quatre. Elle entra dans ses bottes — il n’a­vait pas mis la com­bi­nai­son, il n’en avait jamais eu besoin, il était de ceux qui entraient en bottes et en ciré, de l’eau jus­qu’aux cuisses, et qui sup­por­taient le froid parce que le froid fai­sait par­tie de la chose, parce que sans le froid ce n’au­rait pas été la grind, ça aurait été autre chose, quelque chose de confor­table et de tiède et de faux. L’eau mon­ta. Ses jambes s’en­gour­dirent. Il avan­ça. Autour de lui, d’autres hommes fai­saient la même chose — ils entraient dans la mer, en ligne, espa­cés de trois ou quatre mètres, et ils attendaient.

L’at­tente. La pire par­tie. La meilleure par­tie. Bárður ne savait plus. Il y avait eu un temps — vingt ans, trente ans en arrière — où l’at­tente était de l’ex­ci­ta­tion pure, un cou­rant élec­trique dans les veines, le cœur qui bat­tait, les mains qui trem­blaient d’im­pa­tience. Main­te­nant c’é­tait autre chose. L’at­tente était deve­nue un espace — un espace blanc, vide, sus­pen­du, où il n’y avait que l’eau, le froid, le bruit de la mer et le silence des hommes. Un espace de concen­tra­tion abso­lue. Un espace de prière, peut-être, si prier c’est se tenir debout face à quelque chose de plus grand que soi et accep­ter ce qui vient.

Les bateaux res­ser­raient leur arc. Les moteurs tour­naient au ralen­ti. On n’en­ten­dait presque rien — le cla­po­tis de l’eau, le vent, les mouettes, et très loin, comme un mur­mure, le souffle des glo­bi­cé­phales. Parce qu’ils souf­flaient. Ils étaient là. On ne les voyait pas encore mais on les enten­dait — ce bruit de res­pi­ra­tion lourde, de vapeur, ce bruit de créa­tures vivantes qui remon­taient à la sur­face pour aspi­rer l’air avant de replon­ger, et ce bruit, ce bruit de vie, était peut-être la chose la plus ter­rible de toute la grind, plus ter­rible que le sang et que le cou­teau, parce qu’il disait : nous res­pi­rons comme vous.

Le pre­mier aile­ron appa­rut à deux cents mètres.

Puis un autre. Puis dix. Puis cin­quante. La sur­face de la mer se mit à bou­ger — pas les vagues, autre chose, un mou­ve­ment orga­nique, une ondu­la­tion de corps noirs et lui­sants qui bri­saient la sur­face et replon­geaient et bri­saient encore, et le soleil — il y avait du soleil, ce matin-là, un soleil pâle et bas qui per­çait les nuages par endroits — le soleil accro­chait les dos mouillés des glo­bi­cé­phales et les fai­sait briller comme des lames.

Ils étaient beaux. C’est la chose que Bárður n’a­vait jamais dite à per­sonne et qu’il pen­sait à chaque fois. Ils étaient beaux. Noirs, puis­sants, gra­cieux mal­gré leur masse — quatre mètres de long, une tonne, peut-être plus — avec ce front bom­bé, rond, presque doux, et ces yeux — mais les yeux, on ne les voyait pas encore, les yeux venaient après, les yeux venaient quand c’é­tait fini.

Les bateaux pous­sèrent le banc vers la baie. Les moteurs accé­lé­rèrent. Des hommes frap­paient la sur­face de l’eau avec des pierres, des chaînes — le bruit, la panique, les glo­bi­cé­phales fuyaient le bruit et allaient vers le calme, vers la baie, vers le piège. C’é­tait le rabat­tage — la par­tie la plus ancienne, la plus simple, celle qui n’a­vait pas chan­gé depuis les Vikings. Uti­li­ser le bruit pour gui­der la peur. Trans­for­mer la fuite en chemin.

Le banc entra dans la baie.

Le monde changea.

Tout s’ac­cé­lé­ra. Les glo­bi­cé­phales, sen­tant le fond qui remon­tait sous eux, se mirent à battre de la queue, à tour­ner, à cher­cher une issue. L’eau devint blanche d’é­cume. Les hommes avan­cèrent. Le grin­da­for­maður cria un ordre — un seul mot, un mot que Bárður n’a­vait même pas besoin d’en­tendre pour com­prendre — et la ligne d’hommes se referma.

Bárður sor­tit le mønus­tin­ga­ri de son ciré. L’a­cier était froid dans sa main. Il avan­ça. L’eau lui arri­vait à la taille main­te­nant. Devant lui — à cinq mètres, à trois mètres — un glo­bi­cé­phale. L’a­ni­mal tour­nait sur lui-même, déso­rien­té, la gueule ouverte, les flancs bat­tant l’eau avec une force qui envoyait des gerbes dans toutes les direc­tions. Bárður sen­tit la gerbe sur son visage. L’eau salée. Le souffle de l’a­ni­mal — chaud, lourd, sen­tant le pois­son et l’o­céan et la profondeur.

Il leva le mønustingari.

Il l’a­vait fait cent fois. Il l’a­vait fait depuis ses seize ans, depuis cette pre­mière grind à Hvan­na­sund où son père l’a­vait tenu par l’é­paule et lui avait dit : « Là, dans la nuque, un seul coup, tu ne trembles pas. » Et il n’a­vait pas trem­blé. Pas cette fois-là ni aucune des fois sui­vantes. Le geste était sûr, appris, incor­po­ré — trou­ver la nuque, enfon­cer le cro­chet, sec­tion­ner la moelle épi­nière, et l’a­ni­mal s’ef­fon­drait, d’un coup, comme une machine qu’on débranche. Trente secondes. Par­fois moins. Propre. Rapide. C’é­tait le mot que les Féroïens uti­li­saient tou­jours quand ils défen­daient la grind — rapide. Plus rapide que l’a­bat­toir. Plus rapide que la balle du chas­seur. Trente secondes de dou­leur pour une vie de liber­té dans l’o­céan. Est-ce que c’é­tait un mar­ché accep­table ? Est-ce que la ques­tion avait un sens ?

Il leva le mønus­tin­ga­ri. Le glo­bi­cé­phale tour­nait. L’eau mon­tait. Les cris des hommes, les cris des bêtes — parce que les glo­bi­cé­phales criaient, oui, ils émet­taient des sons, des clics, des sif­fle­ments, et ces sons dans le chaos de la baie res­sem­blaient à des appels, à des prières, à des noms peut-être, qui sait com­ment les glo­bi­cé­phales se nomment entre eux, qui sait si la mère appelle le petit ou le petit appelle la mère dans cette eau qui blan­chit et qui rougit.

Bárður frap­pa.

Le cro­chet s’en­fon­ça dans la nuque de l’a­ni­mal. Il sen­tit la résis­tance de la chair — dense, mus­cu­laire, élas­tique — puis le pas­sage, le moment où l’a­cier trouve le che­min entre les ver­tèbres, et le relâ­che­ment sou­dain, le corps qui s’af­faisse, la vie qui quitte l’a­ni­mal comme l’air quitte un bal­lon cre­vé, d’un coup, sans tran­si­tion, et le sang — le sang qui jaillit, rouge, épais, chaud, chaud sur ses mains froides, chaud sur ses poi­gnets, chaud dans l’eau glacée.

La mer devint rouge.

Pas pro­gres­si­ve­ment — d’un coup. Comme si quel­qu’un avait ren­ver­sé un seau de pein­ture. Le rouge se répan­dit dans l’eau, se mélan­gea à l’é­cume blanche, et l’en­semble devint rose, puis rouge, puis cra­moi­si, un rouge vivant, un rouge qui fumait dans l’air froid du matin, et Bárður était dedans, jus­qu’à la taille, les mains rouges, le ciré rouge, le visage écla­bous­sé de rouge, et autour de lui les autres hommes fai­saient la même chose, frap­paient, tiraient, et les glo­bi­cé­phales tom­baient, un par un, comme des arbres dans une forêt, et la baie de San­davá­gur devint ce qu’elle deve­nait chaque fois — un lieu de sang.

Et c’est là.

C’est là que quelque chose se produisit.

Pas un évé­ne­ment exté­rieur. Per­sonne d’autre ne le vit. Per­sonne d’autre ne le sut. C’é­tait à l’in­té­rieur — à l’in­té­rieur de Bárður, dans cet espace entre le geste et la pen­sée, entre le muscle et la conscience, dans ce lieu du corps où les choses se décident avant qu’on sache qu’elles sont décidées.

Il venait de tuer le pre­mier glo­bi­cé­phale. Il se tour­na vers le deuxième. L’a­ni­mal était plus petit — un jeune, peut-être deux ans, trois ans, un corps plus fin, plus ner­veux. Il tour­nait en cercles ser­rés, la gueule ouverte, et il émet­tait un son — un son aigu, conti­nu, un sif­fle­ment qui per­çait le bruit de la baie comme une aiguille perce le tis­su. Et Bárður, le mønus­tin­ga­ri levé, le sang du pre­mier ani­mal encore chaud sur ses mains, Bárður regar­da le jeune glo­bi­cé­phale et le jeune glo­bi­cé­phale le regarda.

L’œil. Petit, rond, noir, enfon­cé dans le crâne mas­sif. Un œil de mam­mi­fère. Un œil qui voyait. Un œil qui savait. Et dans cet œil — Bárður le jura plus tard, ou ne le jura pas, ou ne le dit jamais à per­sonne — dans cet œil il y avait quelque chose qu’il recon­nut. Pas de l’in­tel­li­gence, pas de la sup­pli­ca­tion, pas de la peur — quelque chose de plus simple et de plus ter­rible. De la pré­sence. L’a­ni­mal était là. Plei­ne­ment, tota­le­ment, irré­duc­ti­ble­ment là. Dans l’eau rouge, dans le bruit, dans la ter­reur, il était là, et il regar­dait Bárður, et Bárður le regar­dait, et pen­dant une seconde — une seconde qui dura un siècle — ils furent deux êtres vivants face à face, et rien d’autre n’exista.

Puis Bárður frappa.

Le geste fut le même. La pré­ci­sion fut la même. L’a­ni­mal s’ef­fon­dra de la même manière. Le sang jaillit de la même manière. Rien, vu de l’ex­té­rieur, n’a­vait changé.

Tout, à l’in­té­rieur, avait changé.

Bárður ne s’ar­rê­ta pas. Il conti­nua. Un troi­sième. Un qua­trième. Les gestes s’en­chaî­naient, le corps savait, les mains savaient, et le reste — la pen­sée, le doute, l’œil du jeune glo­bi­cé­phale — le reste fut repous­sé, enfer­mé, ver­rouillé dans un com­par­ti­ment dont il s’oc­cu­pe­rait plus tard ou jamais.

La grind dura qua­rante minutes.

Qua­rante minutes. Cent vingt-trois glo­bi­cé­phales. La baie de San­davá­gur, quand ce fut fini, était rouge d’un bord à l’autre. Les corps flot­taient ou gisaient sur les galets, noirs et lui­sants, immenses vus de près, et le silence — le silence d’a­près — était le silence le plus total que Bárður ait jamais enten­du. Comme si la mer elle-même rete­nait son souffle. Comme si le monde s’é­tait arrê­té pour regar­der ce qui venait d’être fait et ne savait pas encore quoi en penser.

Les hommes sor­tirent de l’eau. Trem­pés, rouges, essouf­flés. Cer­tains s’as­sirent sur les galets. D’autres allu­mèrent des ciga­rettes. Per­sonne ne par­lait. C’é­tait tou­jours comme ça, après — le silence. Pas un silence de honte, pas un silence de triomphe. Un silence de fatigue, de gra­vi­té, le silence de gens qui viennent de faire quelque chose de grand et de ter­rible et qui ont besoin d’un moment avant de rede­ve­nir ceux qu’ils étaient avant.

Puis le tra­vail com­men­ça. Le vrai tra­vail. Les corps furent tirés sur la plage, ali­gnés, mesu­rés. Le grin­da­for­maður nota les chiffres — la lon­gueur, le poids esti­mé, le sexe. Chaque ani­mal fut mar­qué. Les familles du vil­lage furent appe­lées. Le par­tage — le skinn, l’u­ni­té de mesure féroïenne — com­men­ça. Chaque famille rece­vrait sa part, cal­cu­lée selon des règles anciennes, immuables, justes. Per­sonne ne pren­drait plus. Per­sonne ne pren­drait moins. C’é­tait la loi.

Bárður décou­pa. Il était bon pour ça — ses mains de chef, ses cou­teaux de chef, sa connais­sance de l’a­na­to­mie ani­male. Il décou­pa la viande et le gras — le tvøst et le spik — avec une pré­ci­sion que les autres n’a­vaient pas, et les femmes qui empor­taient les parts dans des seaux et des caisses le remer­ciaient d’un mot, d’un regard, d’un hoche­ment de tête. Il tra­vaillait. Il ne pen­sait pas. Ou plu­tôt, il pen­sait avec ses mains, et ses mains pen­saient la même chose qu’elles avaient tou­jours pen­sée — cou­per, sépa­rer, ordon­ner, trans­for­mer le chaos en por­tions, la mort en nour­ri­ture, le sang en repas.

Mais quelque part, dans le com­par­ti­ment ver­rouillé, l’œil du jeune glo­bi­cé­phale le regar­dait encore.

*

Sur la col­line au-des­sus de la baie, Léone regardait.

Elle était arri­vée à huit heures, seule, en voi­ture de loca­tion — Rannvá lui avait don­né les clés d’une Hyun­dai de l’hô­tel en disant sim­ple­ment : « San­davá­gur. Pre­nez la route de l’ouest. » Elle avait conduit trop vite, le cœur bat­tant, sans savoir ce qu’elle allait trou­ver, sans savoir si elle vou­lait le trouver.

Elle avait trouvé.

Depuis la col­line, elle voyait tout. La baie, les bateaux, les hommes dans l’eau, les glo­bi­cé­phales qui entraient dans le piège. Elle avait vu le rabat­tage — le bruit, l’é­cume, la ligne de bateaux qui se res­ser­rait. Elle avait vu les hommes entrer dans l’eau. Elle avait vu les pre­miers coups. Elle avait vu le sang.

Elle n’a­vait pas détour­né les yeux. C’est la chose qu’elle se dirait plus tard, la chose dont elle serait le plus fière et le plus trou­blée — elle n’a­vait pas détour­né les yeux. Elle avait regar­dé. Tout. Du début à la fin. Les qua­rante minutes. Les cent vingt-trois ani­maux. Le rouge. Le bruit. Le silence d’après.

Elle avait pleu­ré. Pas beau­coup — quelques larmes, silen­cieuses, qui avaient cou­lé sans qu’elle s’en aper­çoive et qu’elle avait essuyées du dos de la main en réa­li­sant qu’elles étaient là. Ce n’é­taient pas des larmes de pitié ni des larmes d’hor­reur. C’é­taient des larmes de dépas­se­ment — les larmes qu’on verse quand quelque chose excède la capa­ci­té du corps à conte­nir ce qu’il voit, quand l’é­mo­tion est trop grande pour res­ter à l’in­té­rieur et qu’il faut bien qu’elle sorte par quelque part.

Elle avait recon­nu Bárður. De loin, de haut, une sil­houette par­mi d’autres dans l’eau rouge — le ciré vert, les épaules larges, les gestes pré­cis. Elle l’a­vait vu frap­per. Elle l’a­vait vu tuer. Et elle avait pen­sé — pas avec le cer­veau de la jour­na­liste, pas avec le car­net de la repor­ter, avec le ventre — elle avait pen­sé : c’est le même homme. Celui qui dis­pose les tranches de ræst sur l’ar­doise avec la déli­ca­tesse d’un peintre et celui qui enfonce un cro­chet d’a­cier dans la nuque d’un céta­cé. C’est le même homme. Les mêmes mains.

Et elle ne savait pas quoi faire de cette pensée.

À côté d’elle, sur la col­line, d’autres regar­daient. Des habi­tants du vil­lage — des femmes, des enfants, des vieux. Ils regar­daient sans émo­tion visible, comme on regarde un évé­ne­ment connu, atten­du, nor­mal. Les enfants cou­raient entre les jambes des adultes. Un gar­çon de sept ou huit ans mor­dait dans un sand­wich. Une femme tri­co­tait — tri­co­tait, nom de Dieu, pen­sa Léone, elle tri­cote en regar­dant ça. Mais ce n’é­tait pas de l’in­dif­fé­rence. C’é­tait de la fami­lia­ri­té. La grind fai­sait par­tie du pay­sage comme la mon­tagne et la mer et le vent. On ne s’é­tonne pas du vent.

Et un peu plus loin, seul, appuyé contre un rocher, l’homme à la barbe rousse fil­mait. Camé­ra au poing. Objec­tif bra­qué sur la baie. Il fil­mait tout — le sang, les coups, les cris, les corps. Son visage était impas­sible. Pro­fes­sion­nel. Mais ses mains tremblaient.

Léone le regar­da. Il ne la vit pas. Il était absor­bé par son objec­tif, par ce qu’il cap­tu­rait, et elle com­prit — avec une cer­ti­tude froide, jour­na­lis­tique — que ces images seraient en ligne ce soir. Que le monde ver­rait. Que le monde juge­rait. Et que Bárður, là-bas, dans l’eau rouge, ne le savait pas encore.

Ou peut-être le savait-il. Peut-être l’a­vait-il tou­jours su. Peut-être était-ce ça, la dif­fé­rence entre les grind d’a­vant et les grind de main­te­nant — non pas la chasse elle-même, qui n’a­vait pas chan­gé, mais le regard. Le regard du monde posé sur un geste qui avait été invi­sible pen­dant mille ans et qui, sou­dain, était vu. Et quand un geste est vu, il change. Même s’il reste iden­tique. Même si les mains font la même chose. Le regard le trans­forme. Le regard le juge. Le regard le condamne ou l’ab­sout et, dans les deux cas, le sort de son silence.

*

Bárður ren­tra à l’hô­tel à quinze heures.

Il avait pas­sé six heures à San­davá­gur. Six heures dans l’eau, sur la plage, à tuer et à décou­per et à par­ta­ger. Il avait rame­né sa part — deux seaux de tvøst, un seau de spik — et il les avait char­gés dans le pick-up avec les gestes lents, métho­diques, d’un homme qui fait ce qu’il fait depuis trente ans et qui pour­rait le faire les yeux fermés.

Il se dou­cha dans le ves­tiaire du per­son­nel. L’eau chaude sur sa peau — sur ses mains, ses bras, son visage. Le sang par­tait. L’eau rose tour­billon­nait dans le siphon et dis­pa­rais­sait. Il regar­da l’eau par­tir. Pen­sa : c’est facile. Le sang part avec l’eau. Il suf­fit de tour­ner le robi­net. Si seule­ment tout par­tait aus­si facilement.

Il s’ha­billa. La veste blanche. Le tablier. Rede­vint le chef.

Dans la cui­sine, Katrin avait assu­ré le ser­vice du midi — elle savait que les jours de grind Bárður n’é­tait pas là, elle l’a­vait tou­jours su, ça fai­sait par­tie de l’ar­ran­ge­ment tacite, des choses qu’on ne dis­cute pas. Le ser­vice avait été simple — pas de tvøst au menu, pas de glo­bi­cé­phale, juste du pois­son et du mou­ton, et les clients n’a­vaient rien remar­qué, ou presque. L’An­glais seul avait deman­dé pour­quoi le res­tau­rant était si calme, et Katrin avait répon­du quelque chose d’é­va­sif, une his­toire de livrai­son, et l’An­glais avait hoché la tête et man­gé sa morue et c’é­tait tout.

Bárður entra dans la cui­sine. Regar­da ses réserves. Les deux seaux de tvøst frais étaient dans la chambre froide — il les avait ran­gés en arri­vant, avant la douche, parce que le froid n’at­tend pas. La viande était sombre, presque noire, dense, et quand il sou­le­va le cou­vercle l’o­deur mon­ta — l’o­deur de la mer, l’o­deur du sang, l’o­deur de l’a­ni­mal — et quelque chose en lui se contrac­ta. Pas du dégoût. Pas du remords. Une contrac­tion sans nom, comme un muscle qu’on ne connais­sait pas et qui se rap­pelle sou­dain à votre existence.

Il refer­ma le seau. Se mit au travail.

Ce soir, il cui­si­ne­rait le tvøst frais. Ce soir, les clients de l’Hô­tel Føroyar man­ge­raient du glo­bi­cé­phale tué le matin même. Et lui, Bárður Dju­rhuus, le chef du bout du monde, dres­se­rait les assiettes avec la même pré­ci­sion, la même atten­tion, le même soin qu’il met­tait dans tout ce qu’il fai­sait, parce que c’é­tait ça son métier — trans­for­mer la mort en beau­té, le sang en saveur, le mønus­tin­ga­ri en assiette blanche. Et per­sonne, en man­geant, ne sau­rait. Per­sonne ne ver­rait la baie rouge. Per­sonne ne sen­ti­rait le froid de l’eau. Per­sonne n’en­ten­drait les cris.

Sauf lui.

Sauf lui, qui enten­drait tout. Cette nuit et toutes les nuits suivantes.

*

À dix-huit heures, Eiri­kur entra dans la cuisine.

Bárður ne l’en­ten­dit pas tout de suite. Il était pen­ché sur le plan de tra­vail, en train de tran­cher le tvøst — des tranches fines, régu­lières, comme il tran­chait le ræst le pre­mier jour, le même geste, le même cou­teau, sauf que cette viande-là était fraîche, cette viande-là avait été vivante ce matin, cette viande-là avait nagé et res­pi­ré et crié.

— Papa.

Bárður leva la tête.

Eiri­kur était dans l’en­ca­dre­ment de la porte. Tou­jours le même — mince, pâle, la mèche, les écou­teurs autour du cou. Mais quelque chose dans sa pos­ture était dif­fé­rent. Il se tenait droit. Pas rai­di, pas en défi — droit. Comme quel­qu’un qui a pris une déci­sion et qui la porte.

— Tu as — com­men­ça Bárður.

— Je ne suis pas venu.

Silence. Le cou­teau immo­bile sur la planche. La viande sombre sous la lame. Le néon de la cui­sine qui bour­don­nait au-des­sus d’eux avec ce bruit de mouche pri­son­nière que les néons font quand il est tard et qu’ils sont fatigués.

— Je sais, dit Bárður.

— Je ne vien­drai pas. Jamais.

Le mot. Le mot que Bárður avait atten­du toute la semaine sans le savoir. Le mot qu’il avait enten­du dans le silence d’Ei­ri­kur, dans la porte fer­mée, dans le « d’ac­cord » sans éner­gie, dans les écou­teurs remis comme des portes qu’on ferme. Jamais. Un mot de quinze ans. Un mot abso­lu, comme seuls les mots de quinze ans peuvent l’être — sans nuance, sans recul, sans peut-être. Jamais.

Bárður posa le cou­teau. Essuya ses mains sur son tablier. Les mains qui avaient tenu le mønus­tin­ga­ri ce matin. Les mains qui tran­chaient le tvøst. Les mains de toujours.

Il regar­da son fils. Et Eiri­kur le regar­da. Et ce qui pas­sa entre eux à ce moment-là n’é­tait pas de la colère, n’é­tait pas de la com­pré­hen­sion, n’é­tait pas du par­don — c’é­tait quelque chose de plus brut, de plus nu. Une recon­nais­sance. La recon­nais­sance que quelque chose venait de se bri­ser entre eux et que cette chose bri­sée ne serait pas répa­rée, pas aujourd’­hui, peut-être pas jamais, et qu’ils allaient vivre avec, tous les deux, dans cet hôtel, dans cette cui­sine, dans ce sous-sol, avec ce mot — jamais — posé entre eux comme un cou­teau sur une planche.

— D’ac­cord, dit Bárður.

D’ac­cord. Le même mot que son fils avait dit, deux jours plus tôt, de l’autre côté de la porte. Le même mot vide, le même mot flot­tant. Sauf que cette fois c’é­tait le père qui le disait. Et que cette fois, peut-être, il vou­lait dire quelque chose.

Eiri­kur res­ta un ins­tant. Puis il se retour­na et sor­tit. La porte de la cui­sine bat­tit une fois, deux fois, puis s’immobilisa.

Bárður reprit le cou­teau. Reprit la viande. Tran­cha. Les lamelles tom­baient sur la planche, régu­lières, pré­cises, iden­tiques. Le geste n’a­vait pas chan­gé. Le geste ne chan­ge­rait jamais. Le geste était tout ce qui lui restait.

Il cui­si­na.

SAME­DI — Le silence

La baie de San­davá­gur était propre.

Bárður le sut parce que Pætur lui envoya une pho­to à sept heures du matin — la baie, les galets, la mer. Grise. Calme. Comme si rien ne s’é­tait pas­sé. Les Féroïens net­toyaient tou­jours. C’é­tait la règle, la règle non écrite, la règle la plus impor­tante peut-être — après la grind, on lave. On rince les galets, on éva­cue les car­casses, on efface. Non pas pour cacher — il n’y avait rien à cacher, la grind était légale, publique, assu­mée — mais par res­pect. Pour la baie. Pour les ani­maux. Pour ce qui venait d’a­voir lieu. On lave parce qu’on ne laisse pas un lieu de mort en état de mort. On lave parce que la vie conti­nue et que la vie a besoin de pro­pre­té pour continuer.

Bárður regar­da la pho­to. La baie propre. L’eau grise. Rien.

Il ran­gea le télé­phone. Mon­ta à la cuisine.

Tout était comme d’ha­bi­tude. Katrin arri­vait à six heures. Le pain de seigle au four. Le bouillon qui mon­tait. Les cou­teaux ali­gnés. L’ordre. L’ar­mure. Bárður enfi­la sa veste blanche, noua son tablier, et com­men­ça à tra­vailler, et ses mains firent ce qu’elles fai­saient tou­jours, et pen­dant une heure — une heure entière, soixante minutes de gestes pré­cis et de silence concen­tré — il par­vint à ne pas penser.

Puis il pensa.

Ce n’é­tait pas un sou­ve­nir. Pas une image. C’é­tait une sen­sa­tion — le froid de l’eau autour de ses jambes, la résis­tance de la chair sous le cro­chet, la cha­leur du sang sur ses poi­gnets. Son corps se sou­ve­nait. Son corps n’a­vait pas net­toyé, lui. Son corps n’é­tait pas la baie de San­davá­gur. On ne pou­vait pas le rin­cer au jet d’eau et le rendre gris et propre et calme. Son corps gar­dait tout — le froid, le chaud, la secousse dans le bras au moment de l’im­pact, et l’œil, l’œil du jeune glo­bi­cé­phale, cet œil noir et rond et plein qui l’a­vait regar­dé une seconde avant de mourir.

Il posa son cou­teau. S’ap­puya contre le plan de tra­vail. Fer­ma les yeux.

— Ça va ? dit Katrin.

— Oui.

Il rou­vrit les yeux. Reprit le cou­teau. Continua.

*

La mati­née fut étrange. L’hô­tel sem­blait flot­ter dans une sorte de ouate — les bruits étaient feu­trés, les gestes ralen­tis, comme si le bâti­ment lui-même était fati­gué, comme si les murs de bois et le toit d’herbe avaient absor­bé la vio­lence de la veille et la digé­raient len­te­ment. Rannvá tra­ver­sait le hall avec sa pré­ci­sion habi­tuelle, mais Léone, qui com­men­çait à lire les visages de cet endroit, nota quelque chose de dif­fé­rent dans sa démarche — une rai­deur, peut-être, ou l’in­verse, un relâ­che­ment infime, comme un arc qu’on détend après l’a­voir tenu ban­dé trop longtemps.

L’homme à la barbe rousse n’é­tait pas des­cen­du pour le petit-déjeuner.

Léone le remar­qua parce qu’elle le cher­chait. Depuis la veille — depuis la col­line de San­davá­gur, depuis qu’elle l’a­vait vu fil­mer avec ses mains trem­blantes et son visage impas­sible — elle le cher­chait. Pas pour lui par­ler. Pour le regar­der. Pour com­prendre ce qu’il fai­sait là, ce qu’il allait faire de ces images, ce qu’il était.

Elle deman­da à Eiri­kur, à la réception.

— Le client de la chambre 12, il est sorti ?

Eiri­kur regar­da l’é­cran. Sans expression.

— Par­ti ce matin. Check-out à six heures.

— Par­ti ?

— Vol de sept heures pour Copenhague.

Par­ti. Avec ses images. Léone sen­tit quelque chose se nouer dans son ventre — pas de la colère, pas de la peur, quelque chose de plus ambi­gu. Du pres­sen­ti­ment. L’homme était par­ti avec la baie rouge dans sa camé­ra et il allait quelque part avec, et Léone, qui était jour­na­liste, qui savait com­ment les images voyagent et ce qu’elles font quand elles arrivent à des­ti­na­tion, Léone sut que quelque chose allait se pas­ser. Pas aujourd’­hui. Peut-être pas demain. Mais bientôt.

— Tu sais qui c’é­tait ? deman­da-t-elle à Eirikur.

— Un client.

Le ton disait : je ne fais pas de com­men­taires sur les clients. Rannvá lui avait bien appris.

Léone hocha la tête. Mon­ta dans sa chambre. S’as­sit devant la baie vitrée. La mer, en bas, était calme. Tór­shavn fumait dou­ce­ment — les che­mi­nées, la brume, le mélange des deux qu’on ne pou­vait pas dis­tin­guer. Les bateaux étaient au port. Les mouettes tour­naient. Tout était nor­mal. Tout était exac­te­ment comme lun­di, quand elle était arri­vée, quand elle ne savait rien, quand le mot grind n’é­tait pas encore entré dans sa vie.

Elle ouvrit son ordi­na­teur. Relut ses notes. Les mots sur le car­net — « Pas de mots. Des mains. Des mains qui savent. » — « Le même geste. » — « C’est un goût d’i­ci. Ça ne voyage pas. » Les mots lui parurent légers. Des mots d’a­vant. Des mots d’un article gas­tro­no­mique sur un chef excen­trique dans un hôtel-ter­rier. Ce n’é­tait plus ça. Ce n’é­tait plus ça depuis hier, depuis la col­line, depuis le sang.

Elle com­men­ça à écrire.

Pas l’ar­ticle pour Fré­dé­ric. Pas les cinq mille mots sur le chef du bout du monde. Autre chose. Quelque chose qui n’a­vait pas encore de forme, qui n’é­tait pas encore un texte mais qui cher­chait à le deve­nir — des phrases, des frag­ments, des images. L’eau rouge. Les mains de Bárður. L’œil du glo­bi­cé­phale — elle ne l’a­vait pas vu, pas de si loin, pas depuis la col­line, mais elle l’i­ma­gi­nait, elle le savait, avec cette cer­ti­tude des choses qu’on n’a pas besoin de voir pour connaître. La femme qui tri­co­tait. L’en­fant qui man­geait son sand­wich. Le silence d’après.

Elle écri­vit trois heures. Puis elle s’ar­rê­ta. Relut. Effa­ça la moi­tié. Gar­da le reste. Ce n’é­tait pas bon. Ce n’é­tait pas mau­vais. C’é­tait hon­nête, et l’hon­nê­te­té, en écri­ture, est le début de quelque chose ou la fin de tout.

*

À midi, Bárður ser­vit le tvøst.

Il l’a­vait pré­pa­ré toute la mati­née. Pas le tar­tare mari­né de lun­di soir — quelque chose de dif­fé­rent, de plus simple, de plus nu. Le tvøst poché, à peine, dans un bouillon d’algues et de genièvre, ser­vi avec des pommes de terre nou­velles et une huile d’herbes sau­vages cueillies sur la col­line der­rière l’hô­tel. C’é­tait un plat dépouillé, presque aus­tère, qui ne cachait rien — ni l’o­deur de la viande, ni sa cou­leur sombre, ni son goût de haute mer, de pro­fon­deur, de sang.

C’é­tait un plat qui disait : voi­là ce que c’est. Regar­dez. Man­gez. Décidez.

Le couple d’Al­le­mands man­gea. La femme hési­ta — un ins­tant, four­chette levée — puis goû­ta et son visage se plis­sa d’une sur­prise qui n’é­tait pas du déplai­sir. L’An­glais man­gea sans com­men­taire, métho­di­que­ment, comme il fai­sait tout. La cliente féroïenne du lun­di — reve­nue, fidèle — man­gea avec une len­teur recueillie, les yeux mi-clos, et Léone, qui l’ob­ser­vait, pen­sa qu’elle man­geait comme on communie.

Léone man­gea.

Le goût. Le même goût que lun­di et pas le même. Lun­di, elle ne savait pas. Aujourd’­hui, elle savait. Elle savait que cette viande avait res­pi­ré hier matin. Elle savait que des mains — les mains de Bárður — avaient enfon­cé un cro­chet dans la nuque de l’a­ni­mal et que d’autres mains — les mêmes mains — avaient tran­ché cette chair et l’a­vaient pochée et l’a­vaient dépo­sée dans cette assiette avec le soin d’un orfèvre. Le goût n’a­vait pas chan­gé. C’é­tait elle qui avait chan­gé. Le savoir chan­geait le goût. Le savoir chan­geait tout.

Elle repo­sa sa four­chette. Regar­da l’as­siette. La viande sombre dans le bouillon clair. Comme un cœur dans une cage tho­ra­cique. Comme un secret dans un silence.

Elle finit son assiette.

*

L’a­près-midi, Eiri­kur disparut.

Pas long­temps — quelques heures. Il quit­ta la récep­tion à qua­torze heures, quand son ser­vice se ter­mi­nait, et au lieu de des­cendre au sous-sol ou de traî­ner dans le hall, il sor­tit. Rannvá le vit pas­ser la porte d’en­trée, les mains dans les poches, sans veste, le vent dans les che­veux, et elle ne le retint pas. Les gar­çons de quinze ans ont besoin de sor­tir. Les gar­çons de quinze ans qui ont dit « jamais » à leur père la veille au soir ont besoin de sor­tir plus que les autres.

Il mar­cha. Des­cen­dit la col­line. Tra­ver­sa Tór­shavn sans la voir — les mai­sons, les rues, le port, tout glis­sait sur lui comme l’eau sur un ciré. Il mar­chait avec cette éner­gie des ado­les­cents en colère, sauf qu’il n’é­tait pas en colère. Il ne savait pas ce qu’il était. Il avait dit le mot — jamais — et le mot était sor­ti de lui comme un caillou qu’il aurait por­té dans la gorge pen­dant des semaines et qui sou­dain se serait déta­ché, et main­te­nant sa gorge était vide, et le vide était pire que le caillou.

Il arri­va au port. S’as­sit sur le banc. Le banc d’Ó­li. Il ne le savait pas — ou peut-être le savait-il, peut-être avait-il vu son grand-père assis là mar­di matin quand Bárður et Léone étaient pas­sés, peut-être l’a­vait-il vu depuis la baie vitrée de la récep­tion, ou peut-être était-ce un hasard, ou peut-être n’y a‑t-il pas de hasard aux Féroé, peut-être que dans un archi­pel de cin­quante mille âmes les bancs, comme les noms, comme les visages, comme les gestes, sont par­ta­gés sans qu’on le décide.

Il s’as­sit. Regar­da la mer. La même mer que son grand-père regar­dait. La même mer que son père tra­ver­sait pour aller tuer. La même mer qui conte­nait, quelque part dans ses pro­fon­deurs noires, les glo­bi­cé­phales — ceux qui res­taient, ceux qui avaient échap­pé au rabat­tage, ceux qui nageaient encore, ampu­tés d’une par­tie de leur groupe, et qui conti­nuaient, parce que c’est ce que font les glo­bi­cé­phales, ils conti­nuent, ils ne s’ar­rêtent pas, ils ne savent pas s’arrêter.

Eiri­kur sor­tit son télé­phone. Ouvrit Ins­ta­gram. Cher­cha. Trou­va. Les images de la grind cir­cu­laient déjà — pas celles de l’homme à la barbe rousse, pas encore, mais d’autres, des images prises par des télé­phones, par des drones, par des gens qui étaient là et qui avaient fil­mé et pos­té comme on filme et on poste tout, aujourd’­hui, sans réflé­chir, sans fil­trer, parce que le monde est deve­nu un œil qui ne se ferme jamais.

Il regar­da les images. La baie rouge. Les corps noirs. Les hommes dans l’eau. Il cher­cha son père. Ne le trou­va pas — les images étaient floues, loin­taines, les sil­houettes inter­chan­geables. Mais il savait que son père était là-dedans. Quelque part dans ce rouge.

Il refer­ma le télé­phone. Regar­da la mer.

Il ne pleu­rait pas. Les Dju­rhuus ne pleu­raient pas. Mais ses mains, posées sur ses genoux, trem­blaient — comme celles d’Ó­li, comme les mains d’un vieil homme, sauf que ce trem­ble­ment-là n’a­vait rien à voir avec l’ar­throse. C’é­tait le trem­ble­ment de quel­qu’un qui vient de poser un poids qu’il por­tait depuis long­temps et dont le corps, libé­ré, ne sait plus quoi faire de la légèreté.

Il res­ta une heure sur le banc. Puis il se leva et remon­ta vers l’hôtel.

*

Óli vint le soir.

Il vint sans pré­ve­nir — c’é­tait sa manière, il ne télé­pho­nait jamais, il appa­rais­sait, comme le vent, comme la pluie, comme les choses aux­quelles on ne peut rien. Son pick-up — un Ford des années 90, rouillé, indes­truc­tible — se gara devant l’hô­tel à dix-neuf heures et le vieil homme en sor­tit avec cette len­teur sou­ve­raine des gens qui savent que le monde les atten­dra parce qu’il les a tou­jours attendus.

Rannvá le vit depuis la récep­tion. Sou­rit — un vrai sou­rire, un sou­rire de petite fille, le seul sou­rire de ce genre que Léone, qui pas­sait dans le hall à ce moment-là, lui ver­rait jamais.

— Óli, dit-elle.

— Rannvá.

— Tu dînes ?

— Si ton cui­si­nier sait encore faire la morue.

Il entra dans la salle de res­tau­rant comme on entre chez soi — sans hési­ter, sans regar­der autour de lui, droit vers une table près de la fenêtre, la table qui avait la meilleure vue sur le port et qui, d’une manière ou d’une autre, sem­blait lui être réser­vée depuis tou­jours. Il s’as­sit. Posa ses mains sur la table — ces mains trem­blantes, ces mains de géant vain­cu — et regar­da dehors.

Bárður sor­tit de la cui­sine. Tra­ver­sa la salle. S’ar­rê­ta devant la table de son père.

— Pab­bi.

— Assieds-toi une minute.

Bárður s’as­sit. Ils ne se regar­dèrent pas — ils regar­dèrent ensemble, par la fenêtre, la mer qui s’as­som­bris­sait, le port, les bateaux, le ciel gris-bleu qui virait au gris-vio­let. Deux hommes qui regardent la même chose et qui voient des choses différentes.

— C’é­tait bien, hier, dit Óli.

Bárður hocha la tête.

— Belle grind. Propre.

— Oui.

— Heðin dit que tu as été bon. Rapide.

Bárður ne répon­dit pas. Rapide. Le mot encore. Le mot de tou­jours. Il avait été rapide. Trente secondes par ani­mal. Propre. Effi­cace. Bon. Comme si « bon » et « rapide » suf­fi­saient. Comme si la vitesse de la mort ren­dait la mort acceptable.

— Le petit n’est pas venu, dit Óli.

Ce n’é­tait pas une question.

— Non.

— Il ne vien­dra pas.

Ce n’é­tait pas une ques­tion non plus. Óli savait. Bien sûr qu’il savait. Les nou­velles, aux Féroé, voya­geaient à la vitesse du vent, et le vent, aux Féroé, était rapide.

Bárður regar­da son père. Le vieux visage — ravi­né, brû­lé, usé par le sel et le temps, un visage de falaise. Les yeux bleus qui avaient vu mille grind et mille tem­pêtes et mille retours de mer et qui main­te­nant voyaient ceci : la fin de quelque chose. La fin d’une ligne. Trois géné­ra­tions de Dju­rhuus dans l’eau rouge et puis plus rien. Eiri­kur ne vien­drait pas. Eiri­kur ne vien­drait jamais. Et après Eiri­kur il n’y aurait per­sonne, et le mønus­tin­ga­ri de Bárður res­te­rait dans son étui de cuir au fond du tiroir et un jour quel­qu’un le trou­ve­rait et ne sau­rait pas ce que c’était.

Óli leva ses mains trem­blantes. Les posa sur celles de Bárður. Le geste — le même que Bárður avait fait mar­di, sur le banc de Bøs­da­la­fos­sur, mais inver­sé main­te­nant, le père qui touche le fils — dura trois secondes. Puis Óli reti­ra ses mains.

— Fais-moi ta morue, dit-il.

Bárður se leva. Retour­na dans la cui­sine. Cui­si­na la morue — la meilleure morue qu’il ait jamais cui­si­née, pochée dans un bouillon trans­lu­cide, la chair nacrée, par­faite, une morue qui était un acte de ten­dresse dégui­sé en assiette. Il la por­ta lui-même à la table de son père. La posa devant lui. Óli regar­da l’as­siette. Regar­da son fils.

— Bon cui­si­nier, dit-il. Meilleur que pêcheur.

C’é­tait, de la part d’Ó­li Dju­rhuus, la plus grande décla­ra­tion d’a­mour qu’il était capable de faire. Bárður le sut. Le reçut. Ne dit rien. Retour­na dans sa cuisine.

Óli man­gea sa morue. Len­te­ment. En regar­dant la mer.

*

La nuit. L’hô­tel était silen­cieux. Ce silence pro­fond, miné­ral, des bâti­ments la nuit — le bois qui craque, la ven­ti­la­tion qui res­pire, le vent qui passe sur le toit d’herbe avec un bruit de main cares­sant une fourrure.

Léone ne dor­mait pas. Elle était assise à son bureau, devant son ordi­na­teur ouvert, et elle regar­dait l’é­cran. Les mots qu’elle avait écrits l’a­près-midi. Le texte qui n’é­tait pas un article. Le texte qui ne savait pas encore ce qu’il était.

Elle pen­sait au dîner. Au tvøst de midi. Au goût. À ce que le savoir fait au goût. Elle pen­sait à Bárður por­tant la morue à son père, ce geste simple, cette assiette posée devant un vieil homme, et à ce qu’elle avait lu dans ce geste — pas de la sou­mis­sion, pas du défi, quelque chose d’autre. De la conti­nua­tion. L’homme cui­si­nait. Quoi qu’il arrive, quoi que son fils dise, quoi que le monde pense, l’homme cui­si­nait. C’é­tait sa réponse. La seule qu’il avait. La seule qui tenait.

Elle fer­ma l’or­di­na­teur. Se cou­cha. Le soleil, dehors, ne se cou­chait pas. Mais elle avait appris à dor­mir dans la lumière. On apprend vite, aux Féroé. On n’a pas le choix.

Dans le sous-sol, Bárður était allon­gé dans le noir. Les yeux ouverts. Les mains posées sur le drap, à plat, comme deux outils au repos. Il écou­tait le silence. Le silence de l’hô­tel. Le silence d’Ei­ri­kur, au bout du cou­loir, der­rière sa porte — mais ce silence-là avait chan­gé. Ce n’é­tait plus le silence ten­du, habi­té, de l’a­ni­mal qui fait le mort. C’é­tait un silence plus léger. Le silence de quel­qu’un qui a dit ce qu’il avait à dire et qui, pour la pre­mière fois depuis long­temps, peut-être, n’a plus besoin de se taire.

Et Bárður, dans le noir, allon­gé, les mains à plat, pen­sa à demain. Dimanche. Son jour de repos. Le jour où il ne cui­si­ne­rait pas, où il ne tran­che­rait pas, où ses mains n’au­raient rien à faire. Et cette pen­sée — ses mains sans rien à faire — lui fit peur. Une peur douce, sourde, sans objet pré­cis. La peur d’un homme qui a tou­jours su quoi faire de ses mains et qui sent, pour la pre­mière fois, qu’un jour peut-être il ne sau­ra plus.

Il fer­ma les yeux. Ne dor­mit pas. Pas tout de suite. Écou­ta le vent. Le vent d’est avait fai­bli. Quelque chose chan­geait, dehors, dans l’air, dans la direc­tion des choses. Le vent tour­nait. Le vent reve­nait à l’ouest — le vent nor­mal, le vent de tou­jours, le vent des Féroé. Le vent de chan­ge­ment avait fait ce qu’il avait à faire. Il partait.

Bárður s’en­dor­mit.

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Tvøst

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Mer­cre­di et jeudi

MER­CRE­DI — Le vent

Le vent chan­gea pen­dant la nuit.

Bárður le sut avant de le sen­tir — il le sut parce que l’hô­tel chan­gea de voix. Les bâti­ments, aux Féroé, sont des ins­tru­ments. Chaque direc­tion de vent pro­duit un son dif­fé­rent dans les char­pentes, les huis­se­ries, les inter­stices entre les planches. Un nord-ouest fait sif­fler les baies vitrées de la salle de res­tau­rant — un sif­fle­ment aigu, conti­nu, presque musi­cal. Un sud fait vibrer la porte de ser­vice de la cui­sine, celle qui donne sur la col­line, un trem­ble­ment sourd, irré­gu­lier, comme un cœur malade. Et ce qui souf­flait cette nuit-là, ce n’é­tait ni l’un ni l’autre. C’é­tait un vent d’est. Un vent rare. Un vent qui venait de la Nor­vège, qui avait tra­ver­sé la mer du Nord, qui char­riait une odeur dif­fé­rente — plus sèche, plus miné­rale, une odeur de conti­nent — et qui fai­sait chan­ter le toit de l’hô­tel, le toit d’herbe, avec un mur­mure grave et conti­nu que Bárður, allon­gé dans le noir à quatre heures du matin, écou­ta comme on écoute quel­qu’un qui parle dans son sommeil.

Le vent d’est, aux Féroé, est un vent de chan­ge­ment. Les vieux le disaient. Óli le disait. Quand le vent vient de l’est, quelque chose arrive. Pas for­cé­ment quelque chose de mau­vais. Pas for­cé­ment quelque chose de bon. Quelque chose.

Bárður se leva. Mon­ta. Cuisina.

*

Eiri­kur des­cen­dit à sept heures.

C’est Rannvá qui le vit la pre­mière. Il appa­rut dans le hall comme une appa­ri­tion — mince, pâle, les che­veux apla­tis d’un côté parce qu’il avait dor­mi des­sus, un polo noir trop grand pour lui qui devait être l’an­cien uni­forme de quel­qu’un d’autre. Il avait les yeux gon­flés et les mains dans les poches et cette expres­sion des gens qui font quelque chose non pas parce qu’ils le veulent mais parce que l’al­ter­na­tive — la scène, le conflit, l’ef­fort de résis­ter — leur paraît plus fati­gante encore que l’obéissance.

— Bon­jour, Eiri­kur, dit Rannvá.

— Bon­jour.

— Tu sais com­ment fonc­tionne le sys­tème de réservation ?

— Non.

— Viens, je te montre.

Elle le mon­tra. L’é­cran, le logi­ciel, les check-in, les check-out, les demandes spé­ciales — chambre avec vue, oreiller sup­plé­men­taire, régime ali­men­taire. Eiri­kur écou­tait avec l’at­ten­tion flot­tante des ado­les­cents, cette capa­ci­té à absor­ber l’in­for­ma­tion sans avoir l’air d’être pré­sent, comme un magné­to­phone lais­sé dans une pièce vide. Rannvá ne s’en for­ma­li­sa pas. Elle avait éle­vé deux filles. Elle connais­sait ce regard.

— Si quel­qu’un appelle et que tu ne sais pas quoi répondre, tu dis : « Un ins­tant, s’il vous plaît » et tu viens me cher­cher. Tu ne dis jamais non. Tu ne dis jamais « je ne sais pas ». Tu dis : « Un instant. »

— D’ac­cord.

— Et enlève tes écou­teurs quand tu es au comptoir.

Eiri­kur reti­ra ses écou­teurs. Les enrou­la autour de son poi­gnet, comme un bra­ce­let, comme un lien qu’on ne veut pas perdre tout à fait. Rannvá le regar­da un moment — pas avec sévé­ri­té, pas avec ten­dresse non plus, avec quelque chose d’in­ter­mé­diaire, une forme de vigi­lance calme, la vigi­lance de quel­qu’un qui sait que les choses prennent du temps et que la patience n’est pas une ver­tu mais une technique.

— Ton père est content que tu sois là, dit-elle.

Eiri­kur ne répon­dit pas. Mais il ne remit pas ses écouteurs.

*

Léone sor­tit.

Elle avait besoin de mar­cher, de voir, de sen­tir. Le car­net n’é­tait pas suf­fi­sant. Il lui fal­lait le corps — les pieds sur la terre, le vent sur la peau, les yeux grands ouverts. C’é­tait sa manière à elle de tra­vailler : s’im­pré­gner d’a­bord, écrire ensuite. Lais­ser le lieu entrer par tous les pores avant de le trans­for­mer en mots.

Tór­shavn, vue d’en bas, depuis le port, était une ville impro­bable. Pas une ville, en fait — un vil­lage qui s’é­tait mis à gran­dir sans tout à fait y croire. Les mai­sons modernes côtoyaient les mai­sons anciennes sans tran­si­tion, comme des phrases d’é­poques dif­fé­rentes dans un même texte. Ici, un super­mar­ché Bonus au néon jaune. Là, à vingt mètres, un hjal­lur — une cabane de séchage en bois noir, ouverte sur les côtés, d’où pen­daient des mor­ceaux de mou­ton qui pre­naient le vent comme du linge. L’o­deur. Léone s’ar­rê­ta. L’o­deur du ræst — âcre, pro­fonde, presque vivante — et der­rière, l’o­deur de la mer, et der­rière encore, le vent qui empor­tait tout. Elle pen­sa : ici, tout est expo­sé. La viande, les mai­sons, les gens. Rien ne se cache. Le vent inter­dit le secret.

Elle lon­gea le port. Les bateaux se balan­çaient plus fort que la veille — le vent d’est, celui que Bárður avait enten­du cette nuit, pous­sait les vagues dans le fjord et les coques cognaient contre les pon­tons avec un bruit sourd, régu­lier, comme un pouls. Des pêcheurs pré­pa­raient leurs lignes. L’un d’eux, un homme mas­sif au visage rouge, la salua d’un geste de la tête — pas un sou­rire, pas un mot, juste un mou­ve­ment du men­ton qui signi­fiait : je t’ai vue, tu existes, c’est suf­fi­sant. La poli­tesse féroïenne. Léone com­men­çait à la com­prendre. C’é­tait une poli­tesse de gens qui vivent les uns sur les autres depuis mille ans et qui ont appris que le meilleur moyen de coexis­ter est de ne pas en faire trop.

Elle mon­ta vers Tin­ganes. Le pro­mon­toire. Les mai­sons les plus anciennes de la ville — noires, basses, les toits d’herbe si verts qu’on aurait dit une pein­ture tru­quée. C’est là que le Løg­ting — le par­le­ment — s’é­tait réuni depuis le Xe siècle. Léone s’as­sit sur un muret. Devant elle, le port. Der­rière, la ville. Au-des­sus, le ciel, immense, en mou­ve­ment per­pé­tuel — des nuages gris qui cou­raient à une vitesse stu­pé­fiante, se déchi­raient, se refor­maient, et par les déchi­rures pas­sait une lumière blanche, vio­lente, presque chi­rur­gi­cale, qui illu­mi­nait un bout de mer pen­dant trois secondes avant de dis­pa­raître. Le ciel des Féroé, pen­sa Léone, est un film en accé­lé­ré. Vingt sai­sons dans une heure.

Un homme s’as­sit à côté d’elle. La soixan­taine, barbe blanche, bon­net de marin, un jour­nal plié sous le bras — Dim­malæt­ting, le quo­ti­dien féroïen. Il ne la regar­da pas. Sor­tit une pipe. L’al­lu­ma avec une dex­té­ri­té que le vent sem­blait res­pec­ter — la flamme ne trem­bla pas. Tira. Souf­fla. L’o­deur du tabac se mêla à l’o­deur du sel et de l’herbe mouillée.

— Fran­çais ? dit-il sans la regarder.

— Oui.

— Tou­riste ?

— Jour­na­liste.

Il hocha la tête. Tira sur sa pipe.

— Vous écri­vez sur quoi ?

— La cui­sine. L’Hô­tel Føroyar. Le chef.

— Bárður.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Tout le monde connais­sait Bárður. Cin­quante mille habi­tants. Tout le monde connais­sait tout le monde.

— Bon cui­si­nier, dit l’homme. Bon chas­seur aussi.

— Chas­seur ?

L’homme la regar­da pour la pre­mière fois. Les yeux très bleus, très clairs, avec cette trans­pa­rence qu’ont les yeux des gens qui ont pas­sé leur vie à regar­der la mer.

— Grin­da­dráp, dit-il. Vous savez ce que c’est ?

— Non.

Ce n’é­tait pas tout à fait vrai. Léone avait lu des choses, vague­ment, dans ses recherches. Des baleines. Une chasse. Des images sur Inter­net qu’elle avait sur­vo­lées sans s’y arrê­ter. Mais elle dit non parce qu’elle sen­tait que cet homme vou­lait racon­ter, et qu’un jour­na­liste qui dit « non » obtient tou­jours plus qu’un jour­na­liste qui dit « oui, je sais ».

Alors l’homme raconta.

Il racon­ta les glo­bi­cé­phales — grin­dah­va­lur, en féroïen. Les baleines pilotes. Ces céta­cés noirs, lui­sants, au front bom­bé, qui nagent en groupes de cin­quante, de cent, de deux cents par­fois, et qui suivent les cou­rants le long de l’ar­chi­pel depuis des temps immé­mo­riaux. Il racon­ta com­ment ça se passe — quel­qu’un repère le banc, on donne l’a­lerte, les bateaux sortent, on rabat les ani­maux vers une baie auto­ri­sée, et là, dans l’eau, les hommes attendent. Il racon­ta le mønus­tin­ga­ri — la lance spi­nale, l’ou­til de mise à mort, un cro­chet d’a­cier qu’on enfonce dans la nuque pour sec­tion­ner la moelle épi­nière et les artères. Il racon­ta la rapi­di­té — trente secondes par ani­mal, par­fois moins, et la mer qui devient rouge d’un coup, rouge comme rien de ce qu’on a vu n’est rouge, un rouge vivant, chaud, qui fume dans l’air froid.

Il racon­ta tout ça d’une voix tran­quille, en tirant sur sa pipe, sans émo­tion appa­rente, comme on raconte la récolte ou la mois­son ou le ramas­sage des pommes — un geste sai­son­nier, un tra­vail col­lec­tif, une chose qu’on fait.

— Et après ? deman­da Léone.

— Après, on par­tage. Chaque famille a sa part. On mesure les ani­maux, on cal­cule, tout est réglé. Per­sonne ne prend plus que sa part. C’est la loi. Depuis mille ans.

— Et les gens — les étran­gers — qu’est-ce qu’ils en pensent ?

L’homme eut un sou­rire. Un sou­rire lent, fati­gué, le sou­rire de quel­qu’un qui a répon­du à cette ques­tion cent fois et qui sait que la réponse n’est jamais suffisante.

— Ils pensent qu’on est des barbares.

Il tira sur sa pipe. Souffla.

— Peut-être qu’on est des bar­bares. Peut-être que tout le monde est bar­bare et que nous, au moins, on le fait à ciel ouvert.

Léone ne répon­dit pas. Elle regar­dait le port. Les bateaux. La mer grise et agi­tée. Et elle pen­sa à Bárður, là-haut dans sa cui­sine, avec ses cou­teaux et ses assiettes blanches et son tar­tare de glo­bi­cé­phale au vinaigre de bou­leau. Elle pen­sa : il cui­sine ce qu’il tue. Non. Il cui­sine ce que son peuple tue. Est-ce que c’est la même chose ?

L’homme se leva. Plia son jour­nal sous son bras.

— Quand la grind arrive, dit-il, allez voir. N’é­cri­vez pas avant d’a­voir vu.

Il s’é­loi­gna. La pipe lais­sa der­rière lui un filet de fumée que le vent empor­ta avant qu’il n’at­teigne le coin de la rue.

*

De retour à l’hô­tel, Léone trou­va Bárður dans la cui­sine. Seul. Le ser­vice du midi était ter­mi­né, les plans de tra­vail essuyés, les cas­se­roles ran­gées. Il était assis sur le tabou­ret qu’elle avait occu­pé la veille — son tabou­ret à elle — et buvait un café dans une tasse blanche, les yeux tour­nés vers la fenêtre étroite qui don­nait sur le flanc de la col­line. De l’herbe. Des mou­tons. Le ciel en mouvement.

Elle entra. S’ap­puya contre le chambranle.

— Quel­qu’un m’a par­lé de la grin­da­dráp, dit-elle.

Bárður ne bou­gea pas. Ne se retour­na pas. Mais quelque chose chan­gea — dans ses épaules, peut-être, un rai­dis­se­ment imper­cep­tible, ou dans sa manière de tenir la tasse, un res­ser­re­ment des doigts.

— Qui ?

— Un homme, sur le port. Avec une pipe.

— Jóhan­nus.

Bien sûr. Il savait exac­te­ment qui c’était.

— Il m’a dit que vous étiez chasseur.

Bárður posa sa tasse. Se retour­na. La regar­da. Et Léone vit quelque chose dans ses yeux qu’elle n’y avait pas vu avant — pas de la défiance, pas de la peur, quelque chose de plus com­plexe. Un cal­cul, peut-être. L’é­va­lua­tion silen­cieuse de ce que cette femme allait faire de cette infor­ma­tion. De quel côté elle allait tomber.

— Oui, dit-il.

— Depuis quand ?

— Depuis toujours.

Silence. Le vent sif­fla dans la fenêtre. Un mou­ton bêla, dehors, avec cette voix plain­tive et comique qui ren­dait impos­sible toute solennité.

— Vous me mon­tre­rez ? deman­da Léone.

Ce n’é­tait pas la ques­tion qu’elle avait pré­vu de poser. Elle avait pré­vu quelque chose de plus pru­dent, de plus jour­na­lis­tique — « Pour­riez-vous m’ex­pli­quer votre rap­port à la grin­da­dráp » ou « Com­ment conci­liez-vous votre métier de chef avec cette tra­di­tion ». Mais ce qui sor­tit, ce fut : « Vous me mon­tre­rez ? » Comme une enfant. Comme quel­qu’un qui veut voir, sim­ple­ment voir, avant de comprendre.

Bárður la regar­da long­temps. Puis :

— Ce n’est pas moi qui décide. C’est la mer.

*

Ce soir-là, quelque chose se produisit.

Eiri­kur était à la récep­tion. Il avait tenu toute la jour­née — depuis sept heures, comme pro­mis, avec une pause à midi qu’il avait pas­sée dehors, assis dans l’herbe der­rière l’hô­tel, les écou­teurs remis, le visage tour­né vers le ciel. Rannvá avait noté qu’il fai­sait le tra­vail — pas bien, pas mal, avec cette com­pé­tence mini­male des gens qui ont déci­dé de faire le mini­mum et qui s’y tiennent avec une dis­ci­pline de fer. Il répon­dait au télé­phone. Il enre­gis­trait les arri­vées. Il disait « Un ins­tant, s’il vous plaît » quand il ne savait pas. Il ne sou­riait pas, mais aux Féroé le sou­rire à la récep­tion n’é­tait pas une obli­ga­tion. La cour­toi­sie, ici, avait la forme du sérieux.

À dix-neuf heures, Bárður sor­tit de la cui­sine. Il tra­ver­sa le hall pour aller au bureau de Rannvá — une ques­tion sur une livrai­son, un détail logis­tique. En pas­sant devant la récep­tion, il vit son fils. Eiri­kur était debout der­rière le comp­toir, le télé­phone à l’o­reille, et il par­lait en anglais à un client — une réser­va­tion pour le week-end — et sa voix, sa voix que Bárður n’a­vait enten­due que molle et plate et éteinte depuis des jours, sa voix était claire. Pro­fes­sion­nelle. Presque adulte.

Bárður s’ar­rê­ta. Il ne le fit pas exprès — son corps s’ar­rê­ta, c’est tout, comme on s’ar­rête quand on entend une musique qu’on connaît jouée par quel­qu’un qu’on ne recon­naît pas. Il écou­ta. Eiri­kur par­lait. Il arti­cu­lait, il ajus­tait son ton, il disait « Cer­tain­ly, sir » et « Let me check that for you » et Bárður pen­sa : il sait faire ça. Il sait par­ler aux gens. Il sait être dans le monde. Mais pas dans le mien.

Eiri­kur rac­cro­cha. Leva les yeux. Vit son père.

Ils se regar­dèrent. Trois secondes, peut-être quatre. Un de ces regards entre père et fils qui contiennent des conver­sa­tions entières — des reproches qu’on ne for­mule pas, des fier­tés qu’on n’ex­prime pas, des ques­tions qu’on ne pose pas parce qu’on a peur des réponses. Puis Eiri­kur bais­sa les yeux. Bárður reprit sa marche vers le bureau de Rannvá. Aucun mot ne fut échan­gé. Mais dans le hall silen­cieux de l’Hô­tel Føroyar, quelque chose avait eu lieu — quelque chose d’aus­si ténu que le pas­sage d’un cou­rant d’air sous une porte, et d’aus­si irréversible.

*

La nuit. Vingt-trois heures. Le soleil rasait l’ho­ri­zon, énorme, orange, refu­sant de par­tir. Léone était à sa fenêtre, un verre de vin blanc à la main — du vin chi­lien, le seul que l’hô­tel pro­po­sait au verre, parce qu’aux Féroé le vin est une impor­ta­tion et que les prix sont ceux d’un pays qui a déci­dé que l’al­cool devait res­ter un luxe.

Elle pen­sait à son article. Ou plu­tôt, elle pen­sait à l’ar­ticle qu’elle n’é­cri­rait pas — celui que Fré­dé­ric atten­dait, le por­trait lumi­neux du chef excen­trique au bout du monde, cinq mille mots et des pho­tos de plats sur ardoise. Ce n’é­tait pas ça. Ce n’é­tait déjà plus ça. C’é­tait autre chose — plus sombre, plus pro­fond, plus dan­ge­reux. Un homme qui cui­sine ce qu’il tue. Un fils qui ne parle pas. Un peuple qui chasse les baleines à mains nues et qui ne com­prend pas pour­quoi le monde le déteste. Il y avait un texte là-dedans, mais ce n’é­tait pas un por­trait gas­tro­no­mique. C’é­tait autre chose. Et Léone ne savait pas encore si elle avait le droit de l’é­crire, ni si elle en avait le courage.

Elle ouvrit son ordi­na­teur. Tapo­ta quelques phrases. Les effa­ça. Recom­men­ça. Effa­ça encore. Refer­ma l’ordinateur.

Dehors, le vent d’est souf­flait tou­jours. Il fai­sait vibrer la baie vitrée de sa chambre avec un son grave, conti­nu, qui res­sem­blait au chant d’un ani­mal très grand et très patient. Léone posa sa main à plat sur la vitre. Elle était froide. De l’autre côté, le monde — la mer, le ciel, les îles au loin, noires sur l’ho­ri­zon doré, et quelque part dans cette immen­si­té, sous la sur­face, les glo­bi­cé­phales qui conti­nuaient leur route, indif­fé­rents au vent, indif­fé­rents aux hommes, gui­dés par quelque chose de plus ancien que le langage.

Elle pen­sa à Bárður. À sa réponse, cet après-midi, dans la cui­sine. « Ce n’est pas moi qui décide. C’est la mer. » Et elle com­prit — pas avec l’in­tel­lect, pas avec le car­net, avec le ventre — que c’é­tait exac­te­ment ça. Que per­sonne ici ne déci­dait. Que la grind n’é­tait pas un choix. Que c’é­tait un évé­ne­ment, comme la marée, comme la tem­pête, comme la nais­sance ou la mort — quelque chose qui arrive, et face à quoi on se tient debout ou on se détourne, et que toute la ques­tion, la seule ques­tion, était celle-là : se tenir debout ou se détourner.

Et que Bárður, pour la pre­mière fois de sa vie, ne savait peut-être plus de quel côté il était.

Mais ça, Léone ne pou­vait pas encore le savoir. Pas ce soir. Ce soir, elle finit son verre de vin chi­lien, regar­da le soleil refu­ser une fois de plus de se cou­cher, et s’en­dor­mit dans la lumière.

*

Deux étages plus bas, dans le sous-sol de l’hô­tel, Bárður était assis dans le salon. La télé­vi­sion était allu­mée, le son cou­pé. Un match de foot­ball — Tór­shavn contre Klaksvík, en redif­fu­sion, un der­by féroïen que per­sonne ne regar­dait sauf les Féroïens et encore, pas tous. L’i­mage trem­blait — une pelouse verte bat­tue par le vent, des joueurs en maillot qui cou­raient après un bal­lon que le vent déviait de sa tra­jec­toire, un stade minus­cule, quelques dizaines de spec­ta­teurs emmi­tou­flés. Le foot­ball féroïen. L’obs­ti­na­tion faite sport.

Bárður ne regar­dait pas le match. Il regar­dait le cou­loir. La porte d’Ei­ri­kur, au fond, fer­mée. Pas de lumière cette fois. Le gar­çon dor­mait — ou ne dor­mait pas, ou fai­sait sem­blant, qu’est-ce que Bárður en savait, qu’est-ce qu’un père sait vrai­ment de ce qui se passe der­rière la porte fer­mée de son fils de quinze ans.

Il pen­sa à Óli. À son père, sur le banc de la jetée, ce matin, quand il était pas­sé avec Léone. Óli l’a­vait vu. Bien sûr qu’il l’a­vait vu. Óli voyait tout — ses yeux, si mau­vais pour lire ou pour enfi­ler un hame­çon, étaient infaillibles quand il s’a­gis­sait de repé­rer son fils à trois cents mètres. Il avait vu Bárður avec une étran­gère. Il n’a­vait rien dit. Il dirait quelque chose plus tard, ou jamais, ou il dirait quelque chose sans rap­port qui vou­drait dire autre chose, parce que c’é­tait comme ça que les Dju­rhuus com­mu­ni­quaient — par rico­chets, par bandes, comme au billard.

Et Óli deman­de­rait, à un moment ou à un autre : le petit sera prêt ?

Le petit. Eiri­kur. Qui avait les mains de Bárður et le silence de Bárður mais pas le poids de Bárður, pas cette gra­vi­té ter­rienne qui vous ancre au sol et qui fait que vous êtes d’i­ci, que vous faites ce qu’on fait ici, que vous tuez ce qu’on tue ici et que vous man­gez ce qu’on mange ici et que vous ne posez pas de ques­tions parce que les ques­tions sont un luxe de gens qui ont le choix et qu’aux Féroé, pen­dant mille ans, per­sonne n’a­vait eu le choix.

Mais Eiri­kur avait le choix. C’é­tait ça, la fis­sure. Eiri­kur avait gran­di dans un monde où l’on pou­vait dire non. Où le non était pos­sible, tolé­ré, pro­té­gé même — par Inter­net, par Copen­hague, par le monde exté­rieur qui regar­dait les Féroé avec ses yeux d’ailleurs et qui disait : c’est bar­bare, arrê­tez, vous n’a­vez pas le droit. Et Eiri­kur avait enten­du. Pas les slo­gans, pas les péti­tions — quelque chose de plus sub­til, une fré­quence, un doute, un espace ouvert entre ce que son père fai­sait et ce que le monde pen­sait, et dans cet espace il s’é­tait glis­sé, silen­cieu­se­ment, comme on se glisse dans l’eau froide, et il n’en était pas ressorti.

Bárður étei­gnit la télé­vi­sion. Le salon devint noir. Il res­ta assis un long moment dans le noir, les mains sur les genoux, les mains qui savaient tran­cher et tuer et cui­si­ner et qui ne savaient pas com­ment atteindre un gar­çon de quinze ans à tra­vers une porte fermée.

Puis il se leva et alla dormir.

Dehors, le vent d’est souf­flait tou­jours. L’herbe sur le toit de l’hô­tel ondu­lait dans le noir doré de la nuit d’é­té, et l’hô­tel, sous cette peau vivante, respirait.

JEU­DI — La rumeur

Le pre­mier SMS arri­va à six heures douze.

Bárður était dans la cui­sine, les mains dans la pâte du pain de seigle, quand son télé­phone vibra sur le plan de tra­vail. Il ne le regar­da pas tout de suite. La pâte avait besoin de lui — cette pâte dense, lourde, presque noire, qui exi­geait un pétris­sage long et ferme et qui ne par­don­nait pas la dis­trac­tion. Il finit son geste. Essuya ses mains sur son tablier. Prit le téléphone.

Le mes­sage venait de Heðin, un pêcheur de Vest­man­na. Quatre mots en féroïen. Quatre mots qui, aux Féroé, entre juin et sep­tembre, avaient le pou­voir de tout suspendre :

Grin­da­boð. Norður av Streymoy.

Alerte à la grind. Au nord de Streymoy.

Bárður repo­sa le télé­phone. Ne bou­gea pas. Quelque chose dans son ventre — pas de l’ex­ci­ta­tion, pas de la peur, quelque chose de plus ancien, de plus mus­cu­laire, un réflexe qui remon­tait de très loin, du fond du corps, comme ces mou­ve­ments que les méde­cins appellent archaïques et que les nou­veau-nés font sans les avoir appris. La grind. Le mot seul suf­fi­sait. Grind — qui signi­fiait à la fois la chasse, le banc de glo­bi­cé­phales et la viande qu’on en tirait, trois choses en un seul mot, parce qu’aux Féroé la chasse et l’a­ni­mal et la nour­ri­ture n’a­vaient jamais été sépa­rés, n’a­vaient jamais eu besoin de l’être.

Il reprit son pétris­sage. La pâte céda sous ses poings. Dehors, le jour se levait — si l’on pou­vait appe­ler ça se lever, cette lumière grise et dif­fuse qui ne com­men­çait ni ne finis­sait mais qui était sim­ple­ment là, comme un état per­ma­nent, comme un fond sonore visuel.

Le deuxième SMS arri­va à six heures trente-sept. Un autre pêcheur. Confir­ma­tion. Un banc d’une cen­taine de têtes, peut-être plus, repé­ré à huit milles au nord-ouest. Direc­tion sud-est. Vers les côtes de Strey­moy. Vers eux.

Mais rien n’é­tait sûr. Rien n’é­tait jamais sûr. Les glo­bi­cé­phales pou­vaient chan­ger de cap, plon­ger, dis­pa­raître. Ils pou­vaient pas­ser au large sans appro­cher des côtes. Ils pou­vaient être là demain ou la semaine pro­chaine ou jamais. La grind n’é­tait pas une déci­sion. C’é­tait une pos­si­bi­li­té. Une porte entrou­verte que la mer pou­vait refer­mer à tout moment.

Bárður mit le pain au four. Régla la tem­pé­ra­ture. Lava ses mains. Et pen­dant qu’il les lavait, sous le filet d’eau froide, il regar­da ses mains — ces mains qui pétris­saient et tran­chaient et dres­saient des assiettes et qui, quand le moment venait, tenaient le mønus­tin­ga­ri avec la même assu­rance, la même pré­ci­sion, le même calme — et il se deman­da, pour la pre­mière fois, non pas s’il vou­lait encore le faire mais si ses mains le vou­laient encore. Si ses mains, indé­pen­dam­ment de lui, indé­pen­dam­ment de ce que sa tête pen­sait et de ce que son cœur sen­tait, si ses mains seraient encore prêtes quand le moment viendrait.

Ques­tion absurde. Il la chas­sa. S’es­suya les mains. Continua.

*

À huit heures, la rumeur avait gagné l’hôtel.

Pas sous forme de mots — per­sonne ne disait rien, per­sonne ne fai­sait d’an­nonce. Mais l’air avait chan­gé. Rannvá, en arri­vant dans le hall, avait ce pli entre les sour­cils qu’elle n’a­vait que lorsque quelque chose la pré­oc­cu­pait — un client dif­fi­cile, une annu­la­tion de groupe, un pro­blème tech­nique. Sauf que ce matin, le pli ne venait pas de l’hô­tel. Il venait de son télé­phone, qu’elle avait consul­té en se réveillant et qui conte­nait les mêmes mes­sages que celui de Bárður, parce qu’aux Féroé l’a­lerte à la grind se pro­pa­geait comme une onde sis­mique, cercle après cercle, et en moins de deux heures toute l’île savait.

Elle entra dans la cuisine.

— Tu as vu ?

Bárður hocha la tête.

— Rien de sûr, dit-il.

— Non. Mais le vent les pousse.

C’é­tait vrai. Le vent d’est — ce vent qui souf­flait depuis mar­di, ce vent de chan­ge­ment — pous­sait les cou­rants vers les côtes, et les glo­bi­cé­phales sui­vaient les cou­rants, et les cou­rants menaient aux baies, et les baies étaient les pièges, les enton­noirs natu­rels où, depuis mille ans, les hommes attendaient.

Rannvá s’ap­puya contre le cham­branle. Croi­sa les bras. Elle por­tait une veste grise, un col rou­lé noir, et elle avait cette élé­gance des femmes du Nord qui ne cherchent pas à plaire mais à durer — des vête­ments qui résistent au vent, des cou­leurs qui résistent au temps, une pos­ture qui résiste à tout.

— La jour­na­liste, dit-elle.

— Quoi, la journaliste ?

— Elle va com­prendre. Si ça arrive, elle sera là, elle verra.

— C’est une jour­na­liste gas­tro­no­mique, Rannvá. Elle écrit sur la nourriture.

— La nour­ri­ture vient de quelque part, Bárður.

Silence. Ils se regar­dèrent. Entre eux, ce lan­gage sans mots, ce cou­rant sou­ter­rain qui pas­sait depuis trente ans — depuis l’é­cole pri­maire de Tór­shavn, depuis les étés à cou­rir sur les rochers de Nól­soy, depuis cette nuit de leurs dix-sept ans dont ils ne par­laient jamais et qui flot­tait entre eux comme un fan­tôme bien­veillant. Rannvá savait des choses sur Bárður que per­sonne d’autre ne savait. Elle savait que sous le gra­nit il y avait de la terre meuble. Elle savait que sous les mains sûres il y avait un trem­ble­ment. Et elle savait — elle l’a­vait vu avant lui, peut-être — que quelque chose était en train de changer.

— Et Eiri­kur ? dit-elle.

Bárður se retour­na vers son plan de tra­vail. Reprit son cou­teau. Com­men­ça à émin­cer des oignons — et les oignons, pen­sa-t-il, étaient une béné­dic­tion, parce que si vos yeux pleurent on peut tou­jours accu­ser les oignons.

— Eiri­kur fera ce qu’il veut, dit-il.

C’é­tait la pre­mière fois qu’il le disait à voix haute. Rannvá ne répon­dit pas. Elle le regar­da un ins­tant — ce dos large, ces épaules, ce cou­teau qui allait et venait — puis elle sortit.

Dans le hall, Eiri­kur était à son poste. Sept heures, comme pro­mis. Rannvá pas­sa devant lui. Lui tou­cha l’é­paule — un geste rapide, léger, presque rien. Eiri­kur ne leva pas les yeux. Mais il ne se déro­ba pas non plus.

*

Léone sen­tit la rumeur avant de la comprendre.

C’é­tait dans les regards. Dans les gestes. Dans la façon dont les gens de l’hô­tel — le per­son­nel, les rares habi­tués — consul­taient leur télé­phone avec une fré­quence inha­bi­tuelle, d’un mou­ve­ment rapide, presque fur­tif, comme des joueurs qui véri­fient leurs cartes. C’é­tait dans la voix de la femme de ménage qui chan­ton­nait dans le cou­loir — une mélo­die féroïenne, lente, répé­ti­tive, et Léone ne com­pre­nait pas les paroles mais elle enten­dait dans le rythme quelque chose de cir­cu­laire, de rituel, comme un chant de tra­vail ou un chant de marche. C’é­tait dans l’air lui-même, qui sem­blait plus dense, plus char­gé, comme avant un orage — sauf qu’il n’y avait pas d’o­rage, le ciel était gris et bas comme d’ha­bi­tude, le vent souf­flait comme d’ha­bi­tude, tout était comme d’ha­bi­tude et rien ne l’était.

Elle des­cen­dit au res­tau­rant pour le petit-déjeu­ner. Le couple d’Al­le­mands était là, imper­tur­bable, plon­gé dans un guide de ran­don­née. L’An­glais seul lisait le Times sur sa tablette. Un nou­veau client était arri­vé dans la nuit — un homme jeune, trente ans peut-être, avec une barbe rousse et un sweat à capuche noir et un sac pho­to qu’il gar­dait sous sa chaise avec une atten­tion par­ti­cu­lière. Léone le nota. Le sac pho­to. L’at­ten­tion. Ce n’é­tait pas un tou­riste ordinaire.

Elle man­gea. Le pain de seigle, le grav­lax, les œufs. La nour­ri­ture de Bárður, même au petit-déjeu­ner, avait cette qua­li­té d’é­vi­dence — rien de spec­ta­cu­laire, rien de déco­ra­tif, juste la chose juste au bon moment, avec le bon goût, comme une phrase bien construite dans un texte sobre.

Après le petit-déjeu­ner, elle alla voir Bárður. La cui­sine était en pleine pré­pa­ra­tion du déjeu­ner. Katrin éplu­chait des pommes de terre. Un appren­ti dont Léone n’a­vait pas encore rete­nu le nom — un gar­çon de Klaksvík, silen­cieux et métho­dique — por­tait des caisses depuis la chambre froide. Bárður était au centre de tout, comme tou­jours, et comme tou­jours il don­nait l’im­pres­sion d’être seul.

— Il se passe quelque chose ? deman­da Léone.

Bárður la regar­da. Hési­ta. L’hé­si­ta­tion dura moins d’une seconde — une contrac­tion de la mâchoire, un plis­se­ment des yeux — mais Léone, dont le métier était de voir les hési­ta­tions, la vit.

— Des glo­bi­cé­phales, dit-il. Un banc, au nord. Peut-être qu’ils viennent vers nous. Peut-être pas.

— La grindadráp ?

— Peut-être.

— Quand ?

— Quand la mer décide. Demain. Après-demain. Jamais.

Léone hocha la tête. Elle sen­tait l’im­por­tance du moment — pas pour son article, pas pour son maga­zine, pour elle. Quelque chose allait arri­ver. Quelque chose qui dépas­sait le cadre de ce qu’elle était venue cher­cher, qui débor­dait du por­trait, du chef, de la gas­tro­no­mie. Quelque chose de bru­tal et d’an­cien et de vivant.

— Je peux res­ter ? dit-elle.

— Vous êtes cliente de l’hô­tel. Vous res­tez autant que vous voulez.

Ce n’é­tait pas ce qu’elle avait vou­lu dire et il le savait. Elle vou­lait dire : je peux res­ter dans votre monde, je peux voir ce que vous allez faire, je peux être là quand ça arri­ve­ra. Et sa réponse — tech­nique, fac­tuelle, fer­mée — était une manière de ne pas répondre. De gar­der la porte entrou­verte sans l’ou­vrir tout à fait.

*

L’a­près-midi, Bárður des­cen­dit voir Óli.

Il prit la voi­ture — un pick-up Toyo­ta gris, cabos­sé, le seul luxe du véhi­cule étant un auto­ra­dio qui ne cap­tait que la sta­tion féroïenne, Kring­varp Føroya, et qui ce jour-là pas­sait de la musique — du Eivør, la chan­teuse féroïenne à la voix d’a­bîme, et Bárður mon­ta le son parce que cette voix-là, cette voix de falaise et de vent, était la seule musique qui avait un sens quand on rou­lait sur les routes des Féroé, entre les mon­tagnes noires et la mer grise et les tun­nels creu­sés dans la roche qui vous fai­saient pas­ser d’une île à l’autre comme d’un rêve à l’autre.

Óli vivait à Bøs­da­la­fos­sur. Pas dans le vil­lage — à côté du vil­lage, dans une mai­son en bois rouge posée sur un pro­mon­toire, face à la mer, face au vent, face à tout. La mai­son n’a­vait pas chan­gé depuis que Bárður était enfant — les mêmes murs, le même toit de tourbe, la même odeur à l’in­té­rieur, mélange de pois­son séché, de laine mouillée et de tabac à pipe, une odeur qui était pour Bárður l’o­deur même du temps, l’o­deur de ce qui ne change pas pen­dant que tout le reste change.

Óli était dehors. Assis sur le banc devant la mai­son, face à la mer. Tou­jours le même banc. Tou­jours la même mer.

— Pab­bi, dit Bárður.

Óli ne se retour­na pas.

— Assieds-toi.

Bárður s’as­sit. Ils regar­dèrent la mer ensemble. La houle était longue, lente, venue de loin — des vagues qui avaient voya­gé mille kilo­mètres avant d’ar­ri­ver ici et qui se bri­saient sur les rochers en contre­bas avec un bruit sourd et régu­lier qui était le métro­nome de cette mai­son, de cette vie, de cet homme.

— Tu as eu le mes­sage, dit Óli.

Ce n’é­tait pas une question.

— Oui.

— Cent têtes. Peut-être plus. Heðin dit qu’il n’a pas vu un banc pareil depuis 2006.

Bárður ne dit rien. Óli leva ses mains — ces mains qui avaient été les plus fortes de Bøs­da­la­fos­sur, les mains qui avaient tiré des filets de quatre cents kilos, qui avaient tenu le mønus­tin­ga­ri dans l’eau rouge, qui avaient décou­pé la viande sur la plage pen­dant des heures — et les regar­da. Elles trem­blaient. Pas beau­coup. Un fré­mis­se­ment, un trem­ble­ment de vieille méca­nique, à peine visible. Mais il était là. Et Óli le regar­dait comme on regarde une trahison.

— Mes mains, dit-il. Mes putains de mains.

Bárður posa sa main sur celles de son père. Un geste rare — les Dju­rhuus ne se tou­chaient pas, les Dju­rhuus ne se ser­raient pas dans les bras, les Dju­rhuus com­mu­ni­quaient par le tra­vail, par la mer, par le silence, pas par le contact. Mais il posa sa main. Et Óli ne la reti­ra pas.

— Le petit, dit Óli.

Voi­là. Le mot était lâché. Le petit. Eirikur.

— Il vien­dra, dit Bárður.

Il ne savait pas pour­quoi il avait dit ça. Il ne savait pas si c’é­tait un sou­hait, une pré­dic­tion ou un men­songe. Ça avait la forme d’une cer­ti­tude et le goût d’un espoir et la tex­ture d’une prière, et Bárður, qui ne priait jamais, qui n’al­lait jamais à l’é­glise de Tór­shavn sauf pour les enter­re­ments et les bap­têmes, Bárður avait pro­non­cé ce mot — il vien­dra — comme on pro­nonce un vœu dans le noir, sans y croire, en y croyant quand même.

Óli tour­na la tête. Regar­da son fils. Les yeux du vieil homme — bleus, déla­vés, usés par soixante ans de sel et de lumière — cher­chèrent quelque chose dans le visage de Bárður. Cher­chèrent et ne trou­vèrent pas. Ou trou­vèrent mais n’ai­mèrent pas ce qu’ils trouvaient.

— Il faut qu’il vienne, dit Óli. Tu comprends ?

Bárður com­pre­nait. Oh oui, il com­pre­nait. Il com­pre­nait que pour Óli la grind n’é­tait pas une tra­di­tion, pas un folk­lore, pas un sujet de débat — c’é­tait la colonne ver­té­brale. Le pilier. La chose autour de laquelle tout le reste s’or­ga­ni­sait — la famille, la com­mu­nau­té, le rap­port à la mer, le rap­port à la mort, le rap­port aux autres. Un homme qui ne chas­sait pas n’é­tait pas un homme. Un Dju­rhuus qui ne chas­sait pas n’é­tait pas un Dju­rhuus. C’é­tait simple. C’é­tait ter­rible. Et c’é­tait, depuis mille ans, incontestable.

Jus­qu’à maintenant.

— Je lui par­le­rai, dit Bárður.

— Tu lui par­le­ras, répé­ta Óli. Comme si par­ler ser­vait à quelque chose.

Le vieil homme se leva. Ren­tra dans la mai­son. Bárður enten­dit la porte se fer­mer — pas cla­quer, se fer­mer, avec cette rete­nue des gens qui n’é­lèvent jamais la voix parce que la colère, chez eux, ne monte pas, elle des­cend, elle s’en­fonce, elle se dépose au fond comme du sable dans l’eau trouble.

Bárður res­ta sur le banc. Regar­da la mer. Les vagues, les rochers, l’é­cume. Quelque part là-des­sous, dans le noir gla­cé, les glo­bi­cé­phales nageaient. Ils nageaient vers le sud. Vers les côtes. Vers les baies. Vers les couteaux.

Il ren­tra à l’hôtel.

*

Le soir, au dîner, Bárður cui­si­na comme un forcené.

Pas dans la rage — dans la pré­ci­sion. Une pré­ci­sion aug­men­tée, exa­cer­bée, comme s’il avait besoin de prou­ver quelque chose à quel­qu’un, ou à lui-même. Chaque assiette qui sor­tait de la cui­sine ce soir-là était un exer­cice de maî­trise abso­lue — le pois­son cuit à la seconde près, la sauce d’une flui­di­té par­faite, les herbes dis­po­sées avec une exac­ti­tude d’or­fèvre. Katrin, qui le connais­sait depuis cinq ans, sen­tit la dif­fé­rence. Elle ne dit rien. Elle accé­lé­ra le rythme, ajus­ta ses gestes aux siens, et la cui­sine devint ce soir-là une machine de guerre silen­cieuse, un sous-marin lan­cé à pleine vitesse dans les eaux noires d’un ser­vice parfait.

Léone dîna. Elle nota la per­fec­tion des plats — une lotte rôtie sur lit d’algues, un consom­mé de glo­bi­cé­phale fumé d’une pro­fon­deur presque irréelle, un des­sert de skyr aux baies sau­vages qui avait le goût du vent. Elle nota aus­si la ten­sion. Quelque chose dans le rythme du ser­vice, dans la vitesse à laquelle les assiettes appa­rais­saient, dans le silence abso­lu qui régnait entre la cui­sine et la salle — pas le silence habi­tuel, confor­table, de l’Hô­tel Føroyar, mais un silence char­gé, un silence de veillée d’armes.

L’homme à la barbe rousse et au sac pho­to dîna seul, à une table du fond. Il ne tou­cha pas au consom­mé de glo­bi­cé­phale. Léone le remar­qua. Il avait com­man­dé le menu, avait man­gé tout le reste, et avait lais­sé le consom­mé intact, la cuillère posée à côté du bol comme un outil dont on refuse de se ser­vir. Quand il quit­ta la salle, il croi­sa Rannvá dans le hall. Léone, qui par­tait au même moment, enten­dit leur échange :

— Tout allait bien, monsieur ?

— Très bien. Je ne mange pas de cétacé.

— Je com­prends. Je suis déso­lée, nous aurions dû —

— Ce n’est pas grave.

Il sou­rit. Un sou­rire poli, fer­mé, un sou­rire de quel­qu’un qui a des opi­nions et qui ne les par­tage pas encore. Il mon­ta à sa chambre. Son sac pho­to pen­dait à son épaule, lourd, et Léone pen­sa — sans preuve, par ins­tinct, par ce sixième sens que les jour­na­listes déve­loppent pour recon­naître les leurs — qu’il n’é­tait pas là pour les paysages.

Rannvá regar­da l’homme mon­ter l’es­ca­lier. Puis elle se tour­na vers Léone. Leurs regards se croi­sèrent. Et dans le regard de Rannvá, Léone lut quelque chose qu’elle n’y avait pas vu avant — pas de l’in­quié­tude, pas de la peur, quelque chose de plus dur, de plus ancien. De la vigi­lance. La vigi­lance d’une femme qui pro­tège un lieu, des gens, un monde, et qui sent que la pro­tec­tion ne suf­fi­ra peut-être pas.

— Bonne nuit, madame D’Argent.

— Bonne nuit.

*

Minuit. L’hô­tel dor­mait. Ou fai­sait semblant.

Bárður était dans la cui­sine. Seul. Les lumières éteintes, sauf la veilleuse au-des­sus de l’é­vier qui pro­je­tait un halo jaune sur l’a­cier. Il avait un verre de bren­nivín devant lui — l’eau-de-vie islan­daise, le « vin brû­lant », qu’il ne buvait que rare­ment et tou­jours seul et tou­jours dans la cui­sine, jamais en bas, jamais dans l’ap­par­te­ment, parce que la cui­sine était son lieu et que c’est dans son lieu qu’on se per­met les choses qu’on ne se per­met pas ailleurs.

Il but une gor­gée. Le bren­nivín brû­la sa gorge — cumin, anis, feu.

Son télé­phone vibra. Un troi­sième mes­sage. De Heðin encore. Le banc se rap­pro­chait. Trente milles au nord-ouest main­te­nant. Direc­tion confir­mée. Si le vent tenait, si les cou­rants ne chan­geaient pas, si la mer vou­lait bien — la mer, tou­jours la mer, c’est elle qui déci­dait — les glo­bi­cé­phales seraient dans les eaux de San­davá­gur demain. Peut-être à l’aube. Peut-être avant midi.

Bárður repo­sa le télé­phone. Regar­da ses mains. Les mêmes mains que ce matin, que la veille, que depuis qua­rante-sept ans. Les mêmes mains et pour­tant pas les mêmes. Il y avait une ques­tion dedans, main­te­nant. Une ques­tion qu’il ne for­mu­lait pas, qu’il ne pou­vait pas for­mu­ler, parce que for­mu­ler c’est admettre et qu’ad­mettre c’est com­men­cer à perdre.

Ce n’é­tait pas le doute. Le doute est clair, le doute a une forme — on doute de quelque chose, on peut le nom­mer, on peut le com­battre. Ce que Bárður éprou­vait n’a­vait pas de forme. C’é­tait un flot­te­ment. Une hési­ta­tion du corps, pas de l’es­prit. Comme quand on marche sur un sen­tier qu’on a emprun­té mille fois et que sou­dain le pied hésite — pas parce que le sen­tier a chan­gé mais parce que quelque chose dans le pied, dans la che­ville, dans le muscle, a oublié pen­dant une frac­tion de seconde com­ment faire. Et cette frac­tion de seconde suf­fit. Elle ouvre un gouffre.

Il finit son verre. Rin­ça le verre. Le posa à l’en­vers sur l’é­gout­toir. Étei­gnit la veilleuse.

En des­cen­dant vers l’ap­par­te­ment, il pas­sa devant la récep­tion. Le hall était vide, bai­gné dans la lumière bleu­tée des veilleuses de nuit. Par les baies vitrées, le soleil de minuit — ce soleil qui ne se cou­chait pas, ce soleil obs­ti­né, féroïen — pro­je­tait une lumière d’ambre sur le par­quet, sur les fau­teuils, sur le comp­toir der­rière lequel Eiri­kur avait pas­sé la jour­née à dire « Un ins­tant, s’il vous plaît » avec la voix de quel­qu’un qui attend que l’ins­tant passe.

Bárður s’ar­rê­ta. Regar­da le comp­toir vide. Les bro­chures tou­ris­tiques. Le petit vase avec une fleur séchée que Rannvá renou­ve­lait chaque semaine. Et il pen­sa à ce qu’il devait faire demain. Il devait par­ler à Eiri­kur. Il devait lui dire : la grind arrive. Il devait lui deman­der : tu viens ?

Et il avait peur de la réponse.

Non — il avait peur de ne pas avoir peur de la réponse. Il avait peur de décou­vrir que la réponse d’Ei­ri­kur, quelle qu’elle soit, ne le sur­pren­drait pas. Qu’il la connais­sait déjà. Qu’il l’a­vait tou­jours connue. Et que toute cette semaine — le silence, la porte fer­mée, les écou­teurs, le « d’ac­cord » sans éner­gie — n’a­vait été que le long, le lent, l’in­ter­mi­nable pré­am­bule d’un mot que son fils allait pro­non­cer et qui chan­ge­rait tout.

Il des­cen­dit. S’ar­rê­ta devant la porte d’Ei­ri­kur. Leva la main. Ne frap­pa pas. Bais­sa la main. Alla se coucher.

Demain.

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