Yogya­kar­ta sto­ries #3 : Embras­ser Boro­bu­dur du bout des lèvres

Yogya­kar­ta sto­ries #3 : Embras­ser Boro­bu­dur du bout des lèvres

Embras­ser Boro­bu­dur du bout des lèvres

Yogya­kar­ta sto­ries #3

28 février 2014 : Le mont Setumbu

Le réveil sonne à 3h00. Sur le coup, je me demande ce qui me prend d’a­voir mis le réveil si tôt, mais un soup­çon de luci­di­té pas­sa­gère me rap­pelle que ce jour n’est pas un jour comme les autres. Ce jour est impor­tant, peut-être le plus impor­tant, car c’est aujourd’­hui que je vais rendre visite au plus beau des temples de l’In­do­né­sie : Boro­bu­dur.

Avant de voir une mer­veille, rien de tel que de l’ob­ser­ver de loin ; c’est la rai­son pour laquelle un mini­bus s’ar­rête devant l’hô­tel, une anti­qui­té peinte en vert et qui crache une fumée noire évo­quant plus les éma­na­tions d’une mine de char­bon que l’é­chap­pe­ment d’un véhi­cule. J’ai comme l’im­pres­sion que les fumées se libèrent direc­te­ment dans l’ha­bi­tat, ne tar­dant à me cau­ser des nau­sées et je passe toute ma route le nez par la fenêtre ouverte.

Pour se rendre sur le mont Setum­bu, à quelques encâ­blures du temple de Boro­bu­dur, il faut près d’une heure et demie d’une route impos­sible à mémoriser.

Peut-être armé d’un GPS, pour­quoi pas, mais conduire ici relève plus du sport que du gen­til tou­risme. La route est très droite, mais chao­tique et mon cul et mon dos semblent s’en sou­viennent encore conjoin­te­ment lorsque j’évoque cette par­tie de cam­pagne. Mal­gré l’heure mati­nale, beau­coup de monde déjà debout, des mos­quées peintes en vert, cou­leur de l’Is­lam, éclai­rées par des néons criards et froids, trouvent déjà leur clien­tèle en cette pre­mière heure de prière de la jour­née ; nous sommes ven­dre­di, aurait-ce été pareil un autre jour ?

Les car­re­fours s’emplissent des mar­chés ambu­lants, de ces petites car­rioles der­rière les vitres des­quelles on trouve du pois­son séché ou des bou­lettes de pou­let qui auront tout loi­sir de tour­ner dès le pre­mier rayon de soleil. On tourne à gauche et après le por­tique sur lequel j’arrive vague­ment à dis­tin­guer le nom du temple vers lequel je roule, la route se rétré­cit et je finis par ne plus voir de mai­sons au bord de la route. Seule­ment des arbres et de la végé­ta­tion dense, ruis­se­lante d’humidité. Pour l’instant, on monte vers le mont Setum­bu (pro­non­cer Stoum­bou). La route devient fran­che­ment mer­dique, avec des nids de poule qui aggravent le cas de la sus­pen­sion. A ce rythme là, nous allons ren­trer à vélo, ou en becak

Le brouillard se lève, pour ne rien arran­ger et on n’y voit sou­vent pas à plus de dix mètres.

Nous nous arrê­tons, le chauf­feur nous explique qu’il faut mon­ter après avoir payé un droit d’entrée (il faut payer par­tout ici, c’est hal­lu­ci­nant) de 30 000 rps (15 000 rps pour les locaux).

Dix minutes de mon­tée facile à pied et on y arrive. Sur le som­met de la col­line, on a vue sur toute la val­lée encore enser­rée dans la brume mati­nale. Les plus hauts arbres, ain­si que le temple, plus hauts que la brume elle-même en dépassent et semblent flot­ter telles des îles de blancs d’œufs sur une mer de vapeur onc­tueuse. Les cou­leurs sont indes­crip­tibles, d’une beau­té telle que je n’en ai jamais vue, des cou­leurs incroyables, dont le spectre varie à chaque minute. Pen­dant près d’une heure, je reste là médu­sé, à regar­der ce pay­sage qui se trans­forme sans cesse, même si c’est imper­cep­ti­ble­ment, avec ce temple magni­fique à deux kilo­mètres de là, qui point ten­dre­ment comme le téton d’un sein dépas­sant de la sur­face de l’eau.

Je reste là un long moment avec les autres tou­ristes qui font par­tie de la fête. Cer­tains prennent des pho­tos à tout bout de champ, se font prendre en pho­to devant le temple embru­mé. D’autres, plus sages, se contentent de contem­pler la plaine bai­gnée de la lumière du soleil qui se lève. J’i­ma­gine ce que doît être le lever du soleil sur la plaine de Bagan et ses 2000 pagodes.

Un pur moment de contem­pla­tion, de plai­sir pour les yeux, un je-ne-sais-quoi d’un peu mys­tique qui laisse un sou­ve­nir impé­ris­sable, d’une par­faite félicité.

Moment recueilli le 28 février 2014. Écrit le 9 octobre 2021.
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Le clou qui dépasse appelle le marteau

Le clou qui dépasse appelle le marteau

Le clou qui dépasse appelle le marteau

Éloge de la lisseté

Une incroyable machine infernale

C’est à Nick Brad­ley que je dois d’a­voir décou­vert ce petit pro­verbe japo­nais, dans son superbe livre Tokyo la nuit. Der­rière sa cou­ver­ture gla­cée de très bonne qua­li­té, se cache un petit bijou qui fait imman­qua­ble­ment pen­ser à une aven­ture mura­ka­mienne. Les his­toires se suc­cèdent et décrivent des scènes où les per­son­nages sont tous plus ou moins dam­nés, dans une ville ten­ta­cu­laire qui ne prend pas soin d’eux et qui se com­porte comme autant de ramen dans un bol de bouillon. C’est un livre pré­cieux qui se déguste page après page, d’une écri­ture simple et directe qui réserve des petites sur­prises à chaque coin de page. Per­son­nages au bord de la crise de nerf, dés­œu­vrés, per­dus, c’est avant tout une ode à l’hu­ma­ni­té et sa capa­ci­té d’at­ten­tion aux autres, quelque chose qui n’est pas trop dans l’air du temps et qui donne un peu d’espoir.

Mais ce n’est pas du livre dont il est ques­tion ici. Mais bel et bien de cette phrase… Le clou qui dépasse appelle le mar­teau (“Deru kugi wa uta­re­ru”), est un pro­verbe japo­nais qui convient à décrire cette socié­té dans laquelle il n’est pas de bon aloi de se carac­té­ri­ser, de se faire remar­quer ou de se démar­quer. C’est une expres­sion qui carac­té­rise la conven­tion sociale de la lis­se­té. Oui, par­fai­te­ment, c’est un mot qui existe. La lis­se­té est le carac­tère de ce qui est lisse, sans anfrac­tuo­si­té, sans rugo­si­té. Ce petit pro­verbe exprime plus ce qui est atten­du de la socié­té que de ses membres. Un peu comme par­tout en réa­li­té. Dans la rue, dans les réunions de famille, au tra­vail… Sur­tout au tra­vail. Ne pas faire de vagues. Adhé­rer. Se confor­mer. Ne pas expri­mer son point de vue à moins qu’on nous le demande. C’est beau.

Éton­nam­ment, je ne peux m’empêcher de faire le paral­lèle entre cet apho­risme et la théo­rie de l’ins­tru­ment d’A­bra­ham Mas­low (peut-être le seul amé­ri­cain à avoir jamais bâti une pyra­mide). Même s’il n’est pas cer­tain qu’il en soit l’au­teur, on lui attri­bue cette phrase :

J’i­ma­gine qu’il est ten­tant, si le seul outil dont vous dis­po­siez est un mar­teau, de tout consi­dé­rer comme un clou.

Ces mots qui pour­raient avoir été tirés du le film The Wall des Pink Floyd, tend à démon­trer un biais psy­cho­lo­gique qui consiste à adap­ter la réa­li­té d’un pro­blème en le trans­for­mant en fonc­tion des réponses dont on dis­pose. Pour faire court, une seule réponse à tous les pro­blèmes. On ima­gine aisé­ment com­ment dans le monde du tra­vail un tel tra­vers peut engen­drer des mons­truo­si­tés. C’est un corol­laire de l’ef­fet Eins­tel­lung, qui consiste à prio­ri­ser, pour un pro­blème don­né, une solu­tion moins effi­cace mais bien maî­tri­sée même si des solu­tions plus effi­caces, simples ou appro­priées existent. Je sais que je n’ai pas besoin d’en dire plus pour en expri­mer suffisamment.

Et comme disait je-ne-sais-plus-qui (mais c’est peut-être moi), il n’y a que dans les pays tota­li­taires que la résis­tance n’existe pas. Mais la résis­tance est mal vue, c’est un signe de défiance là où, à mon sens, ce n’est que la convic­tion que cer­taines valeurs sont plus ver­tueuses que d’autres et qu’il convient de faire valoir les siennes plu­tôt que d’autres. Mais tout est affaire de juge­ment. Ou d’intérêt…

Pho­to d’en-tête © Car­los Donderis

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Yogya­kar­ta sto­ries #2 : Pram­ba­nan, le temple vide

Yogya­kar­ta sto­ries #2 : Pram­ba­nan, le temple vide

Pram­ba­nan, le temple vide

Yogya­kar­ta sto­ries #2

27 février 2014 : A la décou­verte de Yogya­kar­ta et de ses environs

J’ai l’im­pres­sion d’a­voir dor­mi des jours et des nuits entières, me réveillant dans un grand lit au milieu d’une chambre peinte en vert éme­raude comme si je sor­tais d’un cau­che­mar pois­seux, enfer­mé sous les pales d’un ven­ti­la­teur bruis­sant dans une lumière jaune. Las et four­bu, je peine à me lever, l’es­to­mac criant famine. Je me rends compte que le déca­lage horaire n’est tou­jours pas assi­mi­lé et la cha­leur aidant, je suis plus qu’ex­té­nué. Les voyages ne sont pas faits pour se repo­ser, on doit s’y faire ; si je suis là, c’est pour contraindre mon corps à me frot­ter à la dure­té du monde.

Il fait une cha­leur moite sous un ciel cou­vert au tra­vers duquel le soleil a du mal à per­cer, et je pro­fite de l’ombre des arbres sous les­quels je prends mon petit déjeu­ner avant de par­tir en vadrouille. Venir à Yokya­kar­ta est un peu comme tom­ber sur un point de chute qui per­met de rejoindre quelques lieux notables. La ville elle-même ne manque pas de charme, même si l’im­pres­sion que j’en ai eu hier me laisse un arrière-goût âpre ; mais je suis ici au bout du monde. Vu de chez moi, je suis à plus de 12 000 km, niché au cœur d’une ville grande aus­si peu­plée que Tou­louse et dont je n’a­vais jamais enten­du par­ler avant d’en­vi­sa­ger de par­tir en Indo­né­sie, et l’en­droit où je vais me rendre aujourd’­hui n’est qu’un petit bourg de pro­vince où se trouve un des plus beaux temples shi­vaïtes au monde. L’In­do­né­sie est le pays le plus musul­man au monde en nombre d’ha­bi­tants, mais ses racines sont hin­douistes et c’est dans ce pays qu’on trouve deux des plus impo­sants temples du monde ; Pram­ba­nan et Boro­bu­dur. La porte d’en­trée de ce monde paral­lèle, c’est la ville de Yokyakarta…

Je demande à la récep­tion de l’hô­tel de m’ap­pe­ler un taxi pour Pram­ba­nan, qui ne se trouve qu’à une ving­taine de kilo­mètres mais qui néces­site trois quarts d’heure de route à cause du fléau des grandes villes… La cir­cu­la­tion. Le chauf­feur s’ap­pelle Sugiyo et ne parle pas un mot d’an­glais, c’est un jeune homme aux che­veux bou­clés qui conduit une Toyo­ta qui tient debout par l’in­ter­ces­sion d’une divi­ni­té incon­nue, sainte patronne de la car­ros­se­rie rouillée. Il m’in­dique le prix de la course sur un bout de papier, un prix qui peut paraître hal­lu­ci­nant, 250 000 rou­pies, mais ça ne fait que 13 euros. En même temps, je me dis que ça va lui faire sa jour­née. Pour 350 000, il me pro­pose “tung­gu”… Et là, j’a­voue que je ne com­prends pas. Il répète tung­gu, tung­gu. Je finis par m’ai­der d’un tra­duc­teur en ligne et je com­prends que tung­gu signi­fie attendre. Il m’at­ten­dra deux heures à l’ombre des grands arbres pen­dant que je visite le temple de Pram­ba­nan et le Can­di Sewu à une enca­blure de là.

A l’hô­tel, on m’a­vait dit qu’il était pos­sible que le Pram­ba­nan soit fer­mé à cause de l’é­rup­tion du Gunung Kelud, à deux cents kilo­mètres à l’est, qui remonte au 13 février der­nier, mais lorsque j’ar­rive sur place, je ne vois rien qui indique que le temple soit fer­mé, ni la moindre trace de cendre sur le site. Avant d’être à Java, on se trouve d’a­bord sur une des plus instables terres volcaniques.

Le temple est un vaste com­plexe sem­blant dévas­té ; la pre­mière impres­sion, c’est la sen­sa­tion de se trou­ver face à une immense construc­tion qui tient debout par on ne sait quelle magie et tout autour, non pas un champ de ruines, mais un gigan­tesque puzzle, des pierres jetées là comme sor­ties d’un gobe­let à dés. Même si ce fatras inex­tri­cable rend les choses dif­fi­ci­le­ment visibles, on arrive à per­ce­voir une cer­taine symé­trie dans le plan ; un car­ré ouvert sur les quatre points car­di­naux par des gopu­ra (porte d’ac­cès) avec au milieu une autre enceinte car­rée dans laquelle sont éri­gés six prang (archi­tec­ture khmère) ou shi­kha­ra (archi­tec­ture dra­vi­dienne), ces tours qui carac­té­risent les temples hin­douistes, en forme de pain de sucre. Ce sont dans ces tours qui sont expo­sées les sta­tues des divi­ni­tés. En l’oc­cur­rence, Shi­va occupe la place prin­ci­pale, entou­rée de Brah­ma et Vish­nu. La divi­ni­té à laquelle est dédiée ce temple, Dour­gâ Mahî­shâ­su­ra­mar­di­ni l’i­nac­ces­sible, occupe la place pri­vi­lé­giée à la droite de Shi­va, tan­dis que Ganesh n’est pas loin. Si les six prangs sont à peu près bien conser­vés, les 240 temples qui les entourent sont tous démem­brés. L’ac­ti­vi­té sis­mique a tout ébran­lé et il ne reste pas une seule de ces 240 construc­tions qui ne soient encore debout. Si l’im­pres­sion d’un chaos de pierre est don­née, on se rend compte que l’in­croyable symé­trie et de la répé­ti­tion qui ne sont que l’ex­pres­sion d’une pen­sée dans laquelle la futi­li­té et la fan­tai­sie ne sont pas de mise.

Le site est clas­sé au patri­moine mon­dial de l’U­nes­co, et pour­tant, je n’y ai croi­sé per­sonne, mais alors, per­sonne ! 240 temples, et moi tout seul au milieu d’un mika­do géant sous un soleil de plomb…

(Cli­quez sur la pho­to ci-des­sus pour voir la galerie)

A quelques dizaines de mètres de là, se trouve un autre temple, bien plus modeste, aux dimen­sions moindres (Pram­ba­nan est une enceinte de 110 mètres de côté repo­sant sur un socle de 390 mètres sur 222), le Can­di Sewu. A y bien regar­der, on trouve des temples d’im­por­tance incom­pa­rable un peu par­tout dans les envi­rons, comme si les reliques d’une reli­gion antique par­se­mait la cam­pagne de ses pierres ances­trales que per­sonne n’a­vait osé tou­cher, ce qui est suf­fi­sam­ment rare pour être relevé.

Le Can­di Sewu (les milles temples) est un temple boud­dhiste et l’ordre des choses aurait vou­lu qu’il soit plus récent que Pram­ba­nan, mais ce n’est pas le cas. Il aurait été construit une cen­taine d’an­nées aupa­ra­vant et son nom sans­krit est Man­jush­ri gri­ha, la mai­son de Man­jush­ri, un bod­dhi­sat­va. Construit par un sou­ve­rain du royaume de Mata­ram, on recon­naît son plan en forme de man­da­la, là aus­si stric­te­ment symé­trique. La proxi­mi­té avec Pram­ba­nan témoigne de la tolé­rance dont les deux cultes jouis­saient à cette époque, aux alen­tours du 8ème siècle de notre ère.

Mal­gré l’ac­ti­vi­té sis­mique qui l’a mis à terre en 2006, une mis­sion hol­lan­daise l’a res­tau­ré, ce qui lui donne une plus fière allure que son voi­sin. Là aus­si per­sonne dans les envi­rons, je me pro­mène seul sur l’en­ceinte de ce temple de pierres noires par­fois brin­gue­ba­lantes. Le temple est gar­dé par deux Dva­ra­pa­la armés de gour­dins. Ce sont ici 257 construc­tions qui se côtoient, dont 248 temples construits de manière concen­trique, ceux qui sont proches du temple prin­ci­pal étant plus grands que ceux qui sont en péri­phé­rie. Des boud­dhas sans tête côtoient de superbes sculp­tures murales encore très bien conservées.

Après avoir rejoint le taxi dont le chauf­feur semble endor­mi sous un bos­quet d’arbres, je rejoins le centre de la ville et le cœur de l’a­ni­ma­tion, Jalan Malio­bo­ro. A peine le pied posé le trot­toir, je me fais sur­prendre par une troupe d’é­tu­diants qui veulent être pris en pho­to en groupe avec moi. Je me prête au jeu avec enthou­siasme, et ils sou­haitent me faire visi­ter la ville, ce que je décline avec un peu de regrets en y son­geant. Je m’en­gouffre dans le mar­ché de Pasar Berin­ghar­jo, le plus grand mar­ché cou­vert de la ville et dont la renom­mée tra­verse les fron­tières du pays. Les mar­chés sont les vrais lieux de vie, là où l’on ne se rend que parce qu’on a besoin de quelque chose, on n’y flâne pas, on s’y rend par néces­si­té. Alors oui, c’est là qu’on peut voir les gens vivre leur vie de tous les jours et les côtoyer pen­dant qu’ils n’ont que leurs attentes en tête.

Tout le monde me regarde, comme si un tou­riste n’a­vait jamais mis les pieds dans ces cou­loirs exi­gus et sombres, on me sou­rie, on m’in­ter­pelle, cer­tains me touchent le bras ou les che­veux comme pour vali­der mon exis­tence mar­gi­nale. C’est offi­ciel, je suis une curio­si­té. Une grosse averse tombe sur le toit en tôle du mar­ché, dans une ton­nerre assour­dis­sant qui vrille les tym­pans. Ces moments pas­sés dans les mar­chés sont ceux que je pré­fère, car je n’y cherche rien d’autre que la com­pa­gnie des habi­tants et leurs petites manies.

La jour­née touche à sa fin, la cha­leur de cette jour­née m’a lit­té­ra­le­ment esso­ré. Je rentre à l’hô­tel en taxi et prend un thé et un bei­gnet à la banane et au fro­mage fon­du, vau­tré sur un cana­pé dans la cour de l’hô­tel. La lumière jaune de la fin de jour­née sous l’é­qua­teur accom­pagne les chants caco­pho­niques des muez­zins qui se battent à coup de prières lan­cées avec des voix par­fois toni­truantes. Je pro­fite des ins­tants de calme qui suivent pour pré­voir ma jour­née de demain. C’est un peu le grand jour car je vais à Boro­bu­dur. Il est pré­vu de se lever à 3h00 du matin pour aller voir le soleil se lever sur la plaine vol­ca­nique. Je sors quelques minutes pour aller à la supé­rette d’en face, ache­ter des sucre­ries, des bières et des kre­teks. Que des bonnes choses.

Je dîne au res­tau­rant de l’hô­tel, un des rares endroits où l’on sert de l’al­cool dans la ville. Je prends sans savoir ce que c’est un Gudeg Mang­gar, qui mal­gré un aspect pas très enga­geant est assez goû­teux. De la viande, des œufs et de la sauce avec des légumes, je ne cherche pas à en savoir plus. Le tout arro­sé d’un gin fizz, un cock­tail abso­lu­ment impro­bable au regard de la situation…

Beringharjo
Moment recueilli le 27 février 2014. Écrit le 10 avril 2021.
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Yogya­kar­ta sto­ries #1 : La ville épique

Yogya­kar­ta sto­ries #1 : La ville épique

La ville épique

Yogya­kar­ta sto­ries #1

26 février 2014 : Par­tir de Bali, arri­ver sur Java

Bor­néo, Java, Suma­tra… Des noms qui sonnent comme l’es­sence même de l’exo­tisme. Je me sou­viens, gamin, avoir lu ces noms sur le vieil atlas de mes grands-parents, des noms étranges qui ne me disaient rien et que je voyais pla­cés sur de longues bandes de terre dont je ne com­pre­nais pas la posi­tion, dont je n’ar­ri­vais à ima­gi­ner la gran­deur. Ce n’é­tait que des noms qui auraient pu m’é­vo­quer la course aux épices que les grandes nations colo­ni­sa­trices ont menée au XVIIIè siècle pour aller chas­ser le clou de girofle et l’é­corce par­fu­mée de la can­nelle, la Com­pa­gnie des Indes orien­tales (Veree­nigde Oos­tin­dische Com­pa­gnie) qui a lais­sé des stig­mates pro­fonds encore visibles aujourd’hui.

Il est à pré­sent temps de quit­ter l’île des Dieux, le para­dis de Bali, le petit hôtel d’U­bud caché dans une ruelle au milieu des rizières, il faut dire au revoir à cette chambre située sur la par­tie basse du jar­din avec ses fran­gi­pa­niers tor­tueux qui exhalent une odeur fraiche au petit matin, dire au revoir à Ping­ki et Cocoe, aux fleurs, aux monstres qui se cachent dans les jar­dins, à Ganesh impas­sible et aux gre­nouilles et aux cra­pauds qui se nichent sur les rebords des sillons inon­dés… Il faut partir.

A 7h00, je suis déjà prêt, mon petit déjeu­ner prêt et ras­sem­blé dans une petite boîte car­rée en lamier tres­sé. Wayan, le chauf­feur de taxi qui m’a fait décou­vrir hier les sub­ak de Jati­lu­wih, m’at­tend avec son van, frais mais l’air un peu hagard. Route fati­gante dans l’air déjà chaud du matin, une heure et demi pas­sée dans une cir­cu­la­tion oppres­sante, les scoo­ters se croi­sant à une allure folle dans une atmo­sphère pol­luée et irri­tante ; la face cachée d’une île à la démo­gra­phie galo­pante, image écor­née d’un para­dis qui roule sur quatre voies.

L’aé­ro­port Ngu­rah Rai de Den­pa­sar (DPS) est la porte d’en­trée de Bali, des vols inter­na­tio­naux y arrivent de par­tout, Paris, Dubaï ou New-York et des hordes de vacan­ciers arrivent dans une halle tota­le­ment vitrée et aus­si bien cli­ma­ti­sée que la chambre de conser­va­tion d’une bou­che­rie. La piste de l’aé­ro­port coupe la pénin­sule de Kuta en deux, d’est en ouest, ne lais­sant qu’une étroite bande de terre ou ne reste de la place que pour une seule route qui per­met de rejoindre le sud de l’île ; ce qui veut dire concrè­te­ment qu’à chaque extré­mi­té de la piste… c’est la mer.

Une fois arri­vé, je me rue sur un dis­tri­bu­teur de billets… qui n’en est pas vrai­ment et qui se per­met d’a­va­ler ma carte ban­caire d’un simple coup de langue, sans la recra­cher… Je suis à dix mille kilo­mètres de chez moi et ma carte vient de dis­pa­raître dans cette mau­dite boîte métal­lique dont l’é­cran reste tota­le­ment muet. Je me résous à attendre l’aé­ro­port de Yogya­kar­ta pour tirer de l’argent avec mon autre carte, et je repars vers le contrôle des bagages un peu fâché. Une fois pas­sé le contrôle, je me rends compte que le contrôle des papiers se fait natu­rel­le­ment en deux files. D’un côté les hommes, de l’autre les femmes, et tout le monde semble trou­ver ça normal…

Une fois le contrôle pas­sé, des por­teurs emmènent les valises à la main, pas de tapis rou­lant ; le vol que je dois prendre a pris du retard. Le pré­cé­dent est tou­jours men­tion­né on boar­ding. Je finis par mon­ter avec une heure de retard dans un Air­bus A320-200 hors d’âge qui me laisse quelques espoirs d’ar­ri­ver entier à Yogya…

Aéro­port de Yogya­kar­ta, Adi­sut­jip­to (JOG). Ici, per­sonne ne parle de Yogya­kar­ta, mais on dit “Djog­ja”. Après avoir sur­vo­lé l’île de Java, dont la pre­mière impres­sion qui peut être lais­sée c’est la den­si­té de popu­la­tion incroyable (plus de 1000 habi­tants au km², 136 mil­lions de Java­nais…), j’ar­rive dans un petit aéro­port de pro­vince, ridi­cu­le­ment petit pour une si grande île, et à peine le pied dans le hall que je me fais assaillir par les chauf­feurs de taxi comme si j’é­tais David Bowie arri­vant à Londres… Exté­nué, je finis par me lais­ser embar­quer par le pre­mier venu qui choppe ma valise et l’en­fourne dans le coffre de sa voiture.

Je n’ar­rive pas bien à com­prendre com­ment est faite cette ville qui sent le kre­tek et la fumée d’é­chap­pe­ment. En moins de dix minutes, le taxi me dépose sur Menu­kan street, au beau milieu d’une cir­cu­la­tion dense et vu l’en­vi­ron­ne­ment, je me demande com­ment un hôtel peut se trou­ver dans les envi­rons. Évi­dem­ment, ce n’est ni un Novo­tel ni un Ibis, mais je finis par me deman­der si le chauf­feur ne s’est pas trom­pé d’a­dresse ; en fait, les chauf­feurs de taxi, que ce soit en Asie ou en Océa­nie, ne se trompent jamais d’a­dresse (sauf une fois à Sukho­thaï, mais c’est une autre his­toire). Pas­sée un por­tail fleu­ri, je me retrouve dans une oasis de ver­dure, à l’a­bri des regards, du bruit de la route, et sur­tout, de la pol­lu­tion. C’est incroyable… qui aurait pu croire qu’un des plus beaux hôtels de Yogya­kar­ta puisse s’ins­tal­ler dans un envi­ron­ne­ment si peu amène.

A peine ma chambre inves­tie, ma valise posée, et un kre­tek fumé, j’a­vise le pla­fond haut  de la chambre et constate que la qibla, la des­ti­na­tion de la Mecque, est des­si­née à l’aide d’une rose des vents. J’en­file mon maillot de bain et pro­fite la pis­cine avant de m’al­lon­ger sur le divan du bal­con et alors que je me dis que je vais me bala­der dans dans la ville, il se met à pleu­voir, alors je m’en­dors pen­dant deux heures d’un som­meil répa­ra­teur. L’a­vion me scie lit­té­ra­le­ment les nerfs et les tran­sits entre deux des­ti­na­tions sont tou­jours érein­tants. Il fait une cha­leur lourde et, à peine réveillé, le ton­nerre gronde et la pluie tombe à nou­veau comme je n’ai jamais vu la pluie tom­ber, ni ailleurs, ni avec autant de force. Un éclair, sui­vi d’une demi-seconde par un coup de ton­nerre assour­dis­sant, la lumière s’éteint. Deuxième coup de ton­nerre, la lumière de secours s’allume, et le muez­zin qui était en train de chan­ter a aus­si la chique cou­pée. Je com­prends un peu mieux la pré­sence d’une lampe torche sur la table de la chambre.

Je com­mence à mou­rir de faim et je me décide à quit­ter l’hô­tel pour aller en ville. On ne se rend pas tou­jours bien compte à quel point une ville peut être grande quand on décide à la par­cou­rir à pied et qu’on ne se fie qu’à un plan. Ma pre­mière impres­sion de Yogya­kar­ta, c’est une ville à la cir­cu­la­tion oppres­sante, aux ave­nues inter­mi­nables, aux trot­toirs encom­brés et par­fois inexis­tants, des rideaux de fer inex­pli­ca­ble­ment fer­més, de la pau­vre­té par­tout. On ne cesse de me har­ce­ler, les taxis me hèlent à tra­vers la rue, les becaks aus­si, ces étranges pousse-pousse où l’on prend place dans une nacelle tirée par un vélo hors d’âge. Je remonte Jalan Parang­tri­tis vers Jalan Malio­bo­ro, et ce que je vois dans cette ville me semble très étrange. Pas un seul tou­riste ou alors vrai­ment on les compte sur les doigts de la main, des gens qui me regardent soit d’un air effrayé, soit amu­sé, une véri­table attrac­tion. En réa­li­té, je com­prends que je suis le seul tou­riste dans cette ville, du moins le seul Européen.

Une grande place sans rien d’autres que deux immenses arbres, des ficus il me semble, entou­rés d’une clô­ture, un vide immense, le palais du Sul­tan der­rière et puis des rues dont les trot­toirs sont inexis­tants ou alors bouf­fés par les échoppes qui se les appro­prient. Je longe une muraille blanche dans laquelle je trouve une brèche. Un type s’arrête, me demande s’il peut m’aider, je lui demande si par ici c’est un rac­cour­ci vers Malio­bo­ro, il me dit que oui, mais si je rentre là-dedans, « you may be confu­sed… ». J’ai appris à recon­naître les euphé­mismes en Asie et je sais que s’il me dit ça, c’est que je ne vais pas m’en sor­tir… Je conti­nue le long de la muraille blanche, là où il n’y a pas de trottoirs…

Un peu plus loin, un type pati­bu­laire me demande où je vais ; je sens l’ar­naque arri­ver grosse comme un baraque. Évi­dem­ment, lorsque je lui dis le mot magique, Malio­bo­ro, il me regarde d’un air déso­lé… La rue est fer­mée car c’est l’an­ni­ver­saire de la ville (à Bang­kok, c’é­tait le même refrain, sauf que c’é­tait l’an­ni­ver­saire de la Reine), mais comme je suis un lucky boy, je peux aller voir les étu­diants de l’é­cole des beaux arts peindre les magni­fiques motifs du batik sur le tis­su… Et comme de bien enten­du, il peut me faire prendre un becak gratuitement !

Les vieux me sou­rient, les jeunes filles voi­lées rient en cachant leurs dents der­rière leur main, j’en­tends même quel­qu’un au fond d’une bou­tique appe­ler une autre per­sonne pour lui dire qu’il y a un tou­riste dans la rue… avec un para­pluie !! Les gens s’a­musent à me dire bon­jour en riant, cer­tains me prennent en pho­to avec leur télé­phone. J’ai tout bon­ne­ment l’im­pres­sion d’être une célé­bri­té mar­chant sur Hol­ly­wood Bou­le­vard. Pre­mier contact avec la ville éton­nant, je me sens pro­pul­sé dans un monde étrange, et pour la pre­mière fois de ma vie, je suis dans une ville où se pro­me­ner à pied, visi­ter sans but, juste pour s’im­pré­gner de l’am­biance, est tout sim­ple­ment une attrac­tion, a for­tio­ri si l’on est pas du coin…

Je n’ai rien trou­vé d’autre que le seul McDo de la ville pour man­ger, je m’en satis­fais, l’es­to­mac criant famine. Un taxi, l’hô­tel, la fille de l’ac­cueil me donne des bou­chons d’o­reille en me disant que je risque d’en­tendre le muez­zin à 4h00 du matin… Effec­ti­ve­ment, dès que je retourne à ma chambre j’en­tends les voix élec­triques au tra­vers des haut-par­leurs mon­ter dans l’air chaud et humide. Très vite, ça res­semble à une caco­pho­nie qui irrite plu­tôt qu’elle n’en­chante, mais ça me fait sou­rire lorsque je repense à l’ap­pel d’Is­tan­bul. On en est bien loin, mais c’est charmant.

La nuit tombe sur Yogya­kar­ta, je m’en­dors comme une masse dans un lit trois fois trop grand pour moi, après m’être bros­sé les dents avec une bou­teille d’eau miné­rale. Demain, est un autre jour à Yogyakarta.

Moment récol­té le 26 février 2014. Écrit le 3 avril 2021.
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Viðkvæm­ni, La ten­dresse de l’hiver

Viðkvæm­ni, La ten­dresse de l’hiver

Viðkvæm­ni

La ten­dresse de l’hiver

Un ode à la nature nue

C’est l’hi­ver, un hiver froid, un de ces hivers qui com­mencent avec l’hu­mi­di­té des jours d’au­tomne que la pluie a détrem­pé ; les averses répé­tées ont gor­gé la terre d’eau et ont ter­mi­né d’ar­ro­ser les der­nières plan­ta­tions d’au­tomne. Il faut à pré­sent lais­ser la terre faire son affaire.

Les pre­mières gelées ont flé­tri quelques feuilles, celles des plantes les plus fra­giles. Les euphorbes Cha­ra­cias, nées sur les bords de l’o­céan, res­semblent à des chan­delles mou­chées, et les Echiums Pini­na­na ont la vie dure, eux qui pré­fèrent les cli­mats plus doux. Quant à ma pas­si­flore antio­quien­sis, il y a fort à parier qu’elle ne repar­ti­ra pas de là où elle s’é­tait arrê­tée, et qu’il lui fau­dra refaire des tiges avant de fleurir.

On est en droit de se poser la ques­tion de savoir pour­quoi la crois­sance de végé­taux cesse avec les pre­miers fri­mas. Est-ce parce qu’il fait froid ? Est-ce parce que la terre elle-même se refroi­dit et que de toute façon, les arbres ayant per­du leurs feuilles, ils ne peuvent pas gran­dir ? Non, c’est sim­ple­ment que le déve­lop­pe­ment de la plante se fait en deux temps. Le pre­mier ; en été, la sève se met en marche et ali­mente les extré­mi­tés des branches, apporte les élé­ments pour que la plante puisse se déve­lop­per. Plus de feuilles, plus de branches, ser­vi­ront à ali­men­ter la plante en lumière et cap­te­ra mieux le dioxyde de car­bone néces­saire à la pho­to­syn­thèse. L’au­tomne arri­vant, les feuilles tombent, mar­quant le repos de la plante ; l’arbre a suf­fi­sam­ment fait de pro­vi­sion pour se mettre au repos, du moins en appa­rence. Mais une plante qui ne déve­lop­pe­rait qu’à par­tir du sol n’au­rait pas de réserves suf­fi­santes pour pas­ser l’hi­ver. Une fois les feuilles tom­bées, c’est au sys­tème raci­naire de prendre le relais et de se for­ti­fier. Les plantes se dur­cissent dans la terre, s’ancrent natu­rel­le­ment et déve­loppent leur emprise entre les obs­tacles, accu­mu­lant au pas­sage les bien­faits de la terre grâce aux radi­celles qui se construisent. C’est la rai­son pour laquelle, contrai­re­ment à la croyance répan­due, il faut plan­ter les nou­velles plantes en automne, afin qu’elles puissent d’a­bord s’en­ra­ci­ner et s’at­ta­cher dans leur nou­vel envi­ron­ne­ment. A la sainte Cathe­rine (25 novembre), tout prend racine. Ce n’est pas qu’un simple dic­ton popu­laire, et il faut savoir éga­le­ment que la terre est tou­jours plus chaude que l’air ambiant. En automne, il faut semer aus­si le gazon, qui pro­fite de la cha­leur de sep­tembre et d’oc­tobre pour s’en­ra­ci­ner. Les brins, eux, auront tout le temps de pous­ser au printemps.

Pen­dant tout ce temps où l’on a l’im­pres­sion d’une nature au repos, c’est sous la terre que tout se passe. Les vers de terre en pro­fitent pour creu­ser plus pro­fond afin de trou­ver la cha­leur néces­saire à leur corps nu et rose. Ils avalent la terre pour la reje­ter plus fer­tile. Et nous, nous ne voyons rien, parce que nous sommes au chaud, en train de lire un bou­quin au coin du feu, un plaid sur les genoux.

Pho­to by Adrian Infer­nus on Uns­plash

snow covered field and trees during daytime

Mes lec­tures d’hi­ver me main­tiennent dans un doux sen­ti­ment d’exal­ta­tion et de calme. Je prends mon temps, rien ne presse, rien ne jus­ti­fie la bou­li­mie de pages ava­lées à la va-vite.

  • Hiver arc­tique, de Arnal­dur Indriðason
  • Aks­ja, de Ian Manook
  • Vík, de Ragnar Jónasson
  • La dame de Reyk­ja­vik, de Ragnar Jónasson
  • Et le magni­fique Sexus Ani­ma­lus, d’Em­ma­nuelle Pouy­de­bat, super­be­ment illus­tré par Julie Terrazzoni
Arnal­dur Indriðason

J’ai pro­fi­té de ces der­niers temps pour mettre de l’ordre dans ma vie de tous les jours, ran­ger mes livres, les clas­ser et les réper­to­rier, pas­ser du temps avec mon fils et pro­fi­ter de sa bonne humeur quand il en a. J’ai ran­gé mon gre­nier, mais j’ai la vive sen­sa­tion que rien n’est jamais fini et qu’il reste encore des tonnes de car­tons à trier, que cela ne s’ar­rête jamais. Je comble une vie dans laquelle un gouffre s’est creu­sé et que je n’ar­rive plus à remplir.

Mal­gré mes ten­ta­tives d’être heu­reux, quelque chose me plombe, comme si le sens de mes actes, au tra­vers de mon tra­vail pour lequel je me donne sans comp­ter, au tra­vers de ce que je peux faire chez moi alors que je suis qua­si­ment tout le temps en télé­tra­vail, ne sor­tant que de rares fois pour ache­ter de quoi me nour­rir, comme si le sens de mes actes ne m’é­tait plus vrai­ment évident, et qu’il fal­lait sans cesse que je me ques­tionne sur la rai­son des choses, leur bien-fon­dé. Je crois que c’est cela ; je cherche du sens. Et je crois que je ne le trouve pas.

Je me main­tiens dans l’illu­sion que les voyages me sau­ve­ront de la rou­tine, mais je ne peux même plus comp­ter là-des­sus. J’a­vais com­men­cé, dès le mois de sep­tembre, à croire que l’é­té sui­vant pour­rait être celui d’une paren­thèse agréable dans le sud-est asia­tique, en pays Khmer, dans les mon­tagnes lao­tiennes, quelque part sur une plage chaude au bord du Golfe de Thaï­lande ou les pieds nus dans une rizière de Suma­tra. Mais l’é­té se rap­proche, en même temps que la pos­si­bi­li­té de sor­tir des fron­tières s’a­me­nuise. Peut-être est-ce l’oc­ca­sion de se replon­ger dans les voyages anciens, de feuille­ter la cou­ver­ture de maga­zines dis­pa­rus et d’i­ma­gi­ner quelle vie j’au­rais pu avoir si je n’é­tais pas né ici. En quelques mots, je tourne en rond.

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