Couleurs de l’automne intérieur. Un automne avec James Lee Burke (et avec les autres)

Couleurs de l’automne intérieur. Un automne avec James Lee Burke (et avec les autres)

Couleurs de l’automne intérieur

Un automne avec James Lee Burke

L’après-11 novembre

11 novembre, on commence à entrer dans le dur. L’automne ne se cache plus, la lumière rasante du soleil disparaît à 14h30 derrière le toit de la maison des voisins, laissant ainsi le jardin dans une semi-ombre terrifiante, qui dit aussi que les beaux jours sont derrière nous. J’ai profité de mon samedi pour ramasser les premières feuilles d’érable, nettoyer les massifs et rentrer les toiles des hamacs. Les alocasias ont trouvé refuge à la place qu’ils avaient cédé près des fenêtres, afin de passer un hiver serein.

On dit que l’automne indien dure longtemps sous les latitudes canadiennes. Si j’en crois la carte des couleurs automnales au Québec, la saison est déjà terminée. Etonnamment, ici, l’automne se prolonge, les feuilles ne sont pas encore toutes tombées. Le marronnier de la résidence d’en-face a terminé de catapulter ses fruits sur les voitures garées en-dessous et ses feuilles palmées ont depuis bien longtemps commencé à griller, victimes de la sécheresse ; elles n’ont pas eu le temps de prendre leurs belles teintes. Mon érable est encore bien vert, tirant vers un jaune doré léger, tandis que mon sumac flamboie de vives teintes rouges. Dans la résidence, de beaux grands arbres tirent sur le jaune d’or, et pendant ce temps-là, sur les feuilles persistantes des métakés (pseudosasa japonica) et du magnolia grandiflora, ruissèlent les gouttes d’eau que la pluie fine vient déposer sur une nature dégoulinante.

On entre bien dans le dur. Il n’y a plus beaucoup de place pour le doute, ni pour la lumière. C’est à se demander si les arbres ne perdent pas leurs feuilles pour laisser place à la lumière. Il n’en demeure pas moins que l’automne est une saison superbe, qui prépare à la rigueur de l’hiver.

Claire-Fontaine, New-Brunswick. Photo © Shawn Harquail

Une saison intérieure

Je profite de mon intérieur douillet, des petites lumières que j’allume en pleine journée pour apporter un peu de gaité tandis que dehors il pleut depuis que je me suis levé ; il semblerait que ça ne veuille pas s’arrêter de tomber, mais peu importe, je n’avais pas décidé de sortir.

Je suis en train de relire Le brasier de l’ange (Burning angel) de James Lee Burke. Resté trop longtemps sur ma table de nuit sans avoir été ouvert, il a pris le moisi, je ne me rappelais plus le début ; en le relisant, des tournures de phrases entières me reviennent en mémoire, des noms de personnages, des situations que je pensais venir de ses ouvrages précédents. James Lee Burke, c’est un écrivain de polars d’une grande justesse, dont la manière de raconter a la fluidité d’un grand écrivain américain, le tout servi par une traduction digne et fidèle. L’écriture est toujours en tension, comme écartelée au-dessus du vide, et donne envie à chaque page de continuer l’aventure, dans une Louisiane électrique et ravagée par un mal fiévreux.

Puis se produit quelque chose qui vous rappelle que nous avons tous dégringolé du même arbre.
Imaginez un homme enfermé dans un coffre de voiture, les poignets attachés dans le dos, il a le nez qui coule à cause de la poussière et des épais relents d’huile de la roue de secours. Les feux stop de la voiture s’allument, illuminant brièvement l’intérieur du coffre, puis la voiture s’engage sur une route de campagne et les gravillons claquent comme des coups de carabine sous les ailes. Mais un changement se produit, un coup de chance auquel l’homme n’arrive pas à croire : la voiture rencontre une ornière, le loquet du coffre se libère mais reste accroché de façon à ce que la porte ne se redresse pas brutalement dans le rétroviseur du conducteur.
L’air qui s’engouffre par l’ouverture sent la pluie, les arbres et les fleurs mouillés ; l’homme entend des centaines de grenouilles qui coassent à l’unisson. Il se prépare, appuie la semelle de ses tennis contre le loquet, le libère, puis il roule par-dessus le rebord du coffre, dégringole en se cognant au pare-choc et rebondit comme un pneu en caoutchouc au milieu de la route. Sa poitrine se vide de son souffle et un long sifflement, comme l’on venait de la faire tomber d’une grande hauteur ; les pierres arrachent des morceaux de chair à son visage, lui entaillent les coudes comme à la meule, y laissant des ronds rouges de la taille de dollars d’argent.
Trente mètres plus loin, la voiture s’est immobilisée après un dérapage, la porte du coffre battant l’air. L’homme ligoté patauge au travers des typhas jusqu’au creux d’un marigot en bordure de la route, les jambes entravées par les filaments de jacinthes mortes sous la surface, la vase se referme autour de ses chevilles comme du ciment mou.
Devant lui, il voit les bouquets inondés de cyprès et de saules, la couche d’algues vertes sur l’eau morte, les ombres qui l’enveloppent et le protègent comme une grande cape. Les filaments de jacinthes lui font l’effet de fils de fer autour de ses jambes ; il trébuche, tombe sur un genou. Un nuage marron de champignons de vase l’entoure. Il avance, péniblement, trébuche encore, tirant sur la corde à linge qui lui noue les poignets, le cœur en train d’exploser dans sa poitrine.
Ses poursuivants sont sur ses talons maintenant ; son dos le tire et tressaute comme si on en avait arraché la peau à la pince. Puis il se demande si le hurlement qu’il entend sort de sa propre gorge ou de celle d’un ragondin tout là-bas sur le lac.
Ils ne tirent qu’une seule balle. Elle le traverse comme un pieu de glace, juste au-dessus du rein. Lorsqu’il ouvre les yeux, il est sur un banc de sable, allongé sur un tapis de branches de saules écrasées, les jambes dans l’eau. Le bruit de la détonation du pistolet résonne encore à ses oreilles. L’homme qui patauge en avançant vers lui n’est qu’une silhouette, la cigarette aux lèvres.

La lumière revient un peu sur les coups de midi, la pluie s’est arrêtée et la course des nuages chasse les plus épais, les plus chargés. Il est temps pour moi de reprendre ma lecture… J’ai retrouvé toute la série des livres de Dave Robicheaux, j’ai réinstallé sur mon PC de bureau un vieux jeu auquel je jouais à la fin des années 90 grâce à un émulateur et une machine virtuelle, j’ai comme l’impression de bidouiller avec mon PC comme je le faisais il y a vingt ans, j’écoute ma playlist islandaise en buvant du thé dans lequel je trempe des biscuits à la cannelle pendant que d’autres se caillent les meules sous la pluie, raides comme des piquets… Je pense aux morts de ma famille, que, contrairement à beaucoup d’autres, je connais parce que j’ai pris le temps d’interroger mes grands-parents, depuis mon intérieur douillet. Je connais chacun de mes arrières-grands-parents et leurs faits d’armes en 14-18, parce que j’ai la mémoire vive. En fait, je vis ma nostalgie en recréant des ambiances, avant d’oublier comment c’était d’être nostalgique…

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Citizenfour. Quelques jours avec Edward Snowden

Citizenfour. Quelques jours avec Edward Snowden

Citizenfour

Quelques jours avec Edward Snowden

La surveillance de masse

C’est un matin comme les autres, ensoleillé et froid, en plein cœur de l’automne. Il fait 6°C dehors et les jours prochains promettent d’être plus froids encore et pluvieux ; ceci me crie à la figure la promesse de moments passés dans la chaleur de mon intérieur. J’écluse mes livres. La pile de livres à lire s’étire en hauteur comme les galeries toujours plus hautes d’une termitière, construction factice dont je finis par demander si tout cela va s’arrêter un jour. Une de mes dernières acquisitions ; Mémoires vives, par un certain Edward Snowden. Rien que le fait d’écrire ces mots sur une page web, malgré sa faible diffusion, signifie d’entrée de jeu que je suis impliqué dans un système de surveillance dont je n’ai même pas idée. Snowden, je ne m’y étais jamais vraiment intéressé, je savais à peine qui c’était, un Américain pas tout à fait tranquille, blafard, un informaticien à lunettes qui, parce qu’il avait une couverture médiatique hallucinante, devait forcément avoir fait quelque chose de mal… Quelques lignes, la reproduction de quelques phrases tirées du journal intime de Lindsay Mills, sa compagne, étalées dans les pages du magazine Society, m’ont donné envie de lire ce livre sur un sujet pour lequel je n’avais a priori aucun espèce d’attirance, et surtout, qui n’a jamais véritablement titillé ma méfiance.

Quelques jours m’ont suffi à lire ce livre d’une grande pureté. Les mots de Snowden résonnent encore alors que je viens de poser le livre, dont j’ai englouti le contenu comme un enfant boulimique. Je regarde dehors, le soleil qui glisse sur les feuilles dorées de l’eucalyptus, et je me demande ce qui a bien pu se passer pour qu’on en arrive là et pour, au final, qu’on se soit laissé faire. Il n’est pas question d’être paranoïaque, mais simplement conscient que notre vie électronique ne nous appartient pas. Elle ne nous a en fait jamais appartenu.

Snowden qui a vécu les prémices d’Internet se pose la question de savoir ce qui a fait que cet outil libre qu’était le réseau mondial a pu tomber entre les mains de la NSA et des autres organes étatiques de surveillance dans le monde. Toutes les traces que nous y avons laissées existent pour toujours, impossibles à récupérer, impossibles à effacer. Les trois instructions lire, écrire, exécuter, excluent de facto une quatrième qu’on pense exister également : effacer. En informatique, rien n’est jamais effacé, et même si votre ordinateur tente de vous en convaincre en vous demandant de confirmer plusieurs fois que vous êtes en train de tirer un trait sur ce que vous venez de créer, il n’en est rien. Effacer ses traces est pratiquement impossible, cela signifie peut-être que l’on est en train de disparaître soi-même.

Mais ça n’aurait fait que rendre encore plus destructeurs certains préceptes qui gouvernent la vie sur Internet, à savoir que personne n’a le droit de commettre une erreur et que si jamais cela arrive, il en sera tenu responsable jusqu’à la fin de ses jours. Or, je n’avais pas envie de vivre dans un monde où tous devraient faire semblant d’être parfait, car ce serait un endroit où ni mes amis ni moi n’aurions notre place. Effacer ces commentaires revenait à effacer ce que j’étais, d’où je venais, et jusqu’où j’étais allé. Renier ce que j’avais été autrefois m’aurait conduit à ôter toute valeur à ce que j’étais devenu.

Tokyo. Photo © B. Lucava

Tokyo et les métadonnées

Snowden est tour à tour un bon petit soldat, sous-traitant, membre externe d’un organe d’état, employé d’une boîte d’informatique ayant pignon sur rue et dont vous possédez peut-être un exemplaire (Dell), commercial, administrateur réseau. En réalité, il est membre du contre-espionnage, à la solde de l’État américain et victime à son insu d’une gigantesque machination dont il est lui-même l’architecte. Il passe par toutes les strates qui lui permettent de comprendre que la mission qu’on lui a confiée n’est ni plus ni moins que participer à la fabrication d’un gigantesque système de surveillance globale qui collecte toutes les traces électroniques à travers Internet et dont n’importe qui pourrait se servir pour rendre n’importe qui d’autre coupable de n’importe quoi. Mais on n’est plus en train de parler du système ECHELON, on est bien au-delà. Pour bien comprendre de ce dont il est question, il faut comprendre que ce n’est pas tant le contenu des données électroniques qui intéressent ceux qui ont décidé de mettre en place cette surveillance, mais les données qui en permettent le transport ; les métadonnées… Snowden se trouve alors à Tokyo et nous explique avec une clarté biblique à quel point nous sommes vulnérables.

Je veux parler des informations qui ne sont pas dites ni écrites mais qui permettent néanmoins de révéler un contexte plus large et des modèles de comportements. […] Imaginons que vous téléphoniez à quelqu’un depuis votre portable. Les métadonnées peuvent alors inclure la date et l’heure de votre conversation, la durée de l’appel, le numéro de l’émetteur, celui du récepteur, et l’endroit où l’un et l’autre se trouvent. Les métadonnées d’un e-mail peuvent indiquer le genre d’ordinateur utilisé, le nom de son propriétaire, le lieu depuis lequel il a été envoyé, qui l’a reçu, quand il a été expédié et quand il a été reçu, qui l’a éventuellement lu en dehors de son auteur et de son destinataire, etc. Les métadonnées peuvent permettre à celui qui vous surveille de connaître l’endroit où vous avez passé la nuit et à quelle heure vous vous êtes réveillé ce matin-là. Elles permettent de retracer ce que fut votre parcours dans la journée, combien de temps vous avez passé dans chaque endroit visité et avec qui vous avez été en contact. […] Vous ne contrôlez pas, ou à peine, les métadonnées que vous générez automatiquement. C’est une machine qui les fabrique sans vous demander votre participation ni votre autorisation, et c’est aussi une machine qui les recueille, les archive et les analyse. A la différence des êtres humains avec qui vous communiquez de votre plein gré, vos appareils ne cherchent pas à dissimuler les informations privées et n’utilisent pas de mots de passe par mesure de discrétion. Ils se contentent d’envoyer un ping à l’antenne-relais la plus proche à l’aide de signaux qui ne mentent jamais.

TITANPOINTE, le bunker de la NSA en plein cœur de New-York. Lire l’article sur The Intercept

La TURBULENCE

Quelque chose me rend un peu nerveux à la lecture de ces mots. Je n’ai pas à proprement parler la sensation d’être épié. Je ne suis pas plus inquiet que ça à l’idée que la webcam de mon PC portable puisse être contrôlée à distance par quelqu’un qui voudrait voir ce que je fais en écrivant ces mots et en buvant mon café, parce qu’en réalité, je ne pense pas être l’objet des attentions particulières des services de contre-espionnage… Toutefois, je me rends compte que ma vie est consignée sur des serveurs à qui je n’ai pas donné l’autorisation de stocker ces informations. En regardant “mes trajets” sur Google maps, je sais que tous mes trajets sont consignés. Le GPS, même si je n’utilise pas d’itinéraire particulier, est en capacité de me dire si je suis rentré chez moi par la rue Gabriel Péri ou la rue Pasteur, à quelle heure je suis arrivé sur les hauteurs de Magnanville ce jour où il pleuvait des cordes et si la photo de ce champignon dont je ne connais même pas le nom a bien été prise près de l’étang Godard dans la forêt de Montmorency. Des données anodines, mais qui sont archivées. Depuis longtemps. Tout un pan de ma vie stocké sur des ordinateurs dont je ne connais pas l’emplacement. Tout ceci commence à me faire peur. Pourtant, je n’ai pas la sensation d’être un criminel mais savoir que je suis surveillé à mon insu me laisse penser que je pourrais potentiellement l’être alors que je n’en ai pas spécialement envie…

Pour bien comprendre les risques encourus, personne mieux que Snowden peut nous expliquer ce qui se passe exactement et pour cela, il nous explique comment fonctionne TURBULENCE, une arme de confiscation massive.

Imaginez-vous assis devant un ordinateur, alors que vous êtes en train de vous rendre sur un site web. Vous ouvrez votre navigateur, tapez un URL, et appuyez sur la touche “entrée”. L’URL est une requête, et cette requête est envoyée vers son serveur de destination. Mais quelque part, au cours de son voyage, avant que la requête ne parvienne à son serveur, elle devra passer à travers TURBULENCE, l’une des armes la plus puissantes de la NSA.

Plus spécifiquement, votre requête passera par plusieurs serveurs noirs empilés les uns sur les autres, d’à peu près la taille d’une bibliothèque à quatre rayonnages. Ces serveurs sont installés dans des salles spéciales au sein de bâtiments appartenant aux plus grands opérateurs télécoms privés dans des pays alliés, ainsi que dans des ambassades  et des bases militaires américaines. […]

Si TURMOIL décide que votre navigation est suspecte, il transmet l’info à TURBINE, qui redirige votre requête vers les serveurs de la NSA ; là-bas des algorithmes décident quel programme – quel logiciel malveillant, ou malware – de l’agence va être utilisé contre vous. […] Les programmes choisis sont renvoyés à TURBINE qui les injecte dans le trafic et vous les refile en même temps que le site web que vous cherchiez à visiter. Et voilà le résultat : vous avez eu le contenu que vous vouliez, avec la surveillance dont vous ne vouliez pas, le tout en moins de 686 millisecondes. Et complètement à votre insu.

Une fois que les programmes sont sur votre ordinateur, la NSA n’a plus seulement accès à vos métadonnées mais également à toutes vos données. Désormais votre vie numérique lui appartient entièrement.

Bon. Pas vraiment rassurant tout ça. Cela me pose la question de savoir si je n’ai pas, tout au long de ma vie numérique, quelque peu déconné, à chercher des informations sur tel homme politique, tel dissident chinois, tel président de la république américaine à la chevelure orange… Et du coup, existe-t-il dans mon ordinateur un logiciel qui pirate toutes mes métadonnées pour en organiser la collecte dans un datacenter d’Amazon et permettre ainsi à un agent traitant de la NSA de savoir tout ce qui se passe dans ma maison… ? Je vais me refaire un café.

Disclosure

Snowden n’est pas qu’un geek asocial qui aurait fait fuiter des informations pour se tailler tranquillement une carrière de stature internationale mise en lumière par quelques journalistes un peu aventureux… On ne le sait peut-être pas, mais les révélations dont il est l’auteur ont eu pour effet de faire condamner la NSA qui a outrepassé ses droits et d’encadrer les procédures de surveillance. Aujourd’hui, Edward Snowden vit en exil à Moscou, après avoir vécu quelques temps à Hong-Kong d’où il a pu faire ses révélations dans une chambre d’hôtel aveugle, le teint blafard et les vêtements froissés, entouré de quelques reporters qui ont décidé de porter sa parole au grand public. Il paie chèrement ses révélations, les autorités américaines au cul et la peur au ventre. La France vient de refuser de lui donner asile, certainement par peur de froisser un président américain qui le considère toujours comme un criminel. Si on peut constater aujourd’hui que les lanceurs d’alerte ne bénéficient d’aucune protection et que leur vie dépend d’états qui souhaitent plus ou moins offrir l’asile, Snowden donne l’exemple, car il n’a pas hésité à oser sacrifier sa vie, celle de ses parents et de sa compagne, pour une cause qu’il jugeait juste et dont la révélation a eu des effets. Il n’en reste pas moins que cela pointe autre chose… dont il faut toujours être conscient.

Si, à un moment ou à un autre au cours de votre lecture de ce livre, vous vous êtes arrêté un instant sur un terme en désirant le clarifier ou l’approfondir, et vous l’avez tapé dans votre moteur de recherche – et si ce terme est d’une manière ou d’une autre suspect, comme XKEYSCORE, par exemple – alors félicitations : vous êtes dans le système, victime de votre propre curiosité.
Même si vous n’avez fait aucune recherche sur Internet, tout gouvernement un peu curieux pourrait aisément découvrir que vous avez lu ce livre. Ou du moins que vous le possédez, que vous l’ayez téléchargé illégalement ou que vous ayez acheté un exemplaire papier en ligne, ou encore que vous en ayez fait l’acquisition dans une librairie en dur, en payant par carte.

Autant dire qu’en écrivant ce billet, avec toutes les requêtes que j’ai lancées dans mon navigateur – même si j’ai utilisé le navigateur TOR et le moteur de recherche DuckDuckGo – pour me renseigner sur les opérations secrètes renseignées dans ce livre, les sigles, les noms des personnes impliquées, journalistes, avocats, les lieux où se trouvent les bases de la NSA et les articles de presse consacrés à l’affaire, je suis déjà quasiment certain d’être au cœur d’un certain type de surveillance. Ainsi que vous, qui êtes en train de blêmir en lisant ce billet… Il est déjà trop tard.

A l’instant même où j’écris ces mots, je reçois un mail de Google qui m’informe que, parce que j’ai demandé à ce que ce soit configuré de telle sorte, je reçois ma timeline d’octobre, c’est-à-dire le rapport circonstancié de mes déplacement le mois dernier. Ainsi j’ai fait 746 kilomètres en transports (beaucoup plus je pense en réalité), je me suis rendu à Vincennes (au zoo, avec mon fils) et à Chennevières-sur-Marne. J’ai enregistré 49 lieux dans 23 villes, etc. Le mail vient de Moutain View, Californie. A moi de décider de quelle surveillance j’ai envie…

Le livre d’Edward Snowden, Mémoires vives, vient de paraître au Seuil (septembre 2019), traduit de l’anglais par Etienne Ménanteau et Aurélien Blanchard.

Le film de Laura Poitras, Citizenfour, troisième volet de sa fresque post-11 septembre (avec My country, my country et The oath), tourné en 2014, est disponible dans son intégralité sur Archive.org, en version originale non sous-titrée.

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Celui qui les mit tous à genoux : Võ Nguyên Giáp

Celui qui les mit tous à genoux : Võ Nguyên Giáp

Võ Nguyên Giáp

CElui qui les mit tous à genoux

Il est né en 1911 dans la campagne de la province de Quảng Bình, dans ce qui était autrefois l’Annam, la forme vietnamienne du nom chinois Annan, qui signifie Sud pacifié, diminutif du nom officiel du protectorat, qui est « Protectorat Général pour Pacifier le Sud » (An Nam đô hộ phủ), institué par la dynastie Tang entre le VIIè et le Xè siècle et qui perdurera pendant la colonisation française, désignant le centre de l’actuel Vietnam.

Le général Võ Nguyên Giáp (prononciation approximative : Vo Nuin Zap) avait 43 ans lorsqu’il mena la bataille de Điện Biên Phủ, qu’il remporta haut la main face aux forces françaises et dont la victoire fut l’acte fondateur des accords de Genève, qui menèrent la France à quitter définitivement l’Indochine française et qui plongea aussi le Sud-est asiatique dans l’horreur avec la Guerre du Vietnam et par ricochet la chute de Phnom Penh…

L’homme est réputé discret, le visage lisse et plutôt ouvert, même s’il est peu enclin au sourire. On le considère comme le bras armé de Hồ Chí Minh, qui sera son mentor et ami.

Giáp a la réputation de n’avoir jamais perdu une seule bataille, ce qui n’est pas complètement vrai, mais ce qui le caractérise avant tout, c’est qu’il a mené l’Armée populaire vietnamienne (Quân đội Nhân dân Việt Nam) à la victoire totale sur la France sans avoir jamais étudié dans une quelconque académie militaire, puisque passé par l’école Quốc Học à Huế, où il étudia avant tout l’histoire, le droit et l’économie.

Le général fut ministre des armées pendant la guerre du Vietnam face aux Américains, puis Vice-premier ministre à la fin de la guerre. Il est également connu pour avoir été le seul militaire à avoir défait l’armée française, l’armée américaine, l’armée chinoise et l’armée Khmère rouge.

Son prestige international fit de lui un homme hautement respecté jusqu’à sa mort en 2013 à l’âge de 102 ans, bien au-delà des frontières de son pays puisque les généraux Salan (France) et Westmorland (États-Unis) lui rendirent hommage comme étant un grand combattant. Ce qui ne doit tout de même pas faire oublier que ses victoires se firent au prix de la perte de centaines de milliers d’hommes.

Il était temps de mettre un visage sur un nom…

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Requiem pour Katrina : lorsque la digue se rompt

Requiem pour Katrina : lorsque la digue se rompt

Requiem pour Katrina

Lorsque la digue se rompt

Un conte de la volonté de Dieu

C’est un mot qui n’a pas besoin d’être traduit pour être compris… Levee… En anglais, c’est une digue, même si dans les traductions en français de la série des Dave Robicheaux écrits par James Lee Burke, le mot levee est traduit par levée… Ce qui convient assez bien. En tout cas, moi, j’adhère…

Tout commence par un échange, je te donne une chanson d’Arno qui parle d’Oostende, et tu me donnes un titre de Terence Blanchard, Wading through… ça tombe apparemment sous le sens, mais rien n’est autant fortuit que cette rencontre. Je n’écoute pas le titre tout de suite, je me le garde sous le coude comme pour le laisser maturer un peu. L’album s’écoute tout seul, même si quelques sonorités sont parfois un peu rudes, un peu ardues. L’album A tale of God’s will, est sorti chez Blue Note et dès la première écoute, je me rends compte que je suis face à quelque chose d’exceptionnel, une album d’une superbe qualité, bien équilibré et recherché. On me confie que c’est la bande originale d’un documentaire de Spike Lee datant de 2006, sur les ravages de l’ouragan Katrina, When the Levees Broke: A Requiem in Four Acts. Là aussi, je n’ai jamais entendu parlé de ce documentaire. A ce jour, je n’ai pas encore réussi à le visionner dans une version de bonne qualité, préférant m’abstenir que de me coltiner une vieille copie à la définition plus qu’approximative. When the levees broke…

Il suffit d’écouter quelques minutes, ou même les 8 minutes de ce superbe morceau pour imaginer ce à quoi on peut s’attendre. L’ambiance de l’album décrit tout à la fois quelques fondamentaux de la Nouvelle-Orléans mais également quelque chose de tragique inhérent aux événements.

Lorsque la digue se rompt

On connaît plus ou moins bien l’histoire de cette tragédie qui a dévasté La Nouvelle-Orléans et ses environs en 2005 après la rupture des digues et du 17th Street Canal, et ce qu’en a fait Spike Lee a fait écho en moi avec un morceau de musique que je n’avais pas écouté depuis des lustres, When the levee breaks, sur le quatrième album de Led Zeppelin (IV). En me renseignant un peu, je m’aperçois que la chanson de Led Zeppelin est en réalité une reprise très largement remaniée d’une chanson écrite 1929 par deux stars du Delta Blues, Kansas Joe McCoy et Memphis Minnie, qui écrivirent cette chanson, comme beaucoup d’autres à l’époque pour raconter la grande crue du Mississippi de 1927. Histoire de se faire plaisir, on peut écouter ici la version originale… Mais aussi une reprise du titre de Led Zeppelin par Zepparella… surprenant, parce que vraiment fidèle.

If it keeps on rainin’, levee’s goin’ to break
If it keeps on rainin’, levee’s goin’ to break
When the levee breaks I’ll have no place to stay
Mean old levee taught me to weep and moan
Lord mean old levee taught me to weep and moan
It’s got what it takes to make a mountain man leave his home
Oh well, oh well, oh well
Don’t it make you feel bad
When you’re tryin’ to find your way home
You don’t know which way to go?
If you’re goin’ down South
They got no work to do
If you don’t know about Chicago
Cryin’ won’t help you prayin’ won’t do you no good
Now cryin’ won’t help you prayin’ won’t do you no good
When the levee breaks mama you got to move
All last night sat on the levee and moaned
All last

Lake Pontchartrain. Photo © Christian Banck

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Moka au bar au café de la Résistance

Moka au bar au café de la Résistance

Moka au bar

au café de la Résistance

Retour à l’écriture après la résistance

Retour des beaux jours lumineux de l’automne, des belles journées encore douces au soleil bas et aux senteurs nouvelles qui annoncent la mort prochaine de l’année.

Il y a quelques semaines que je n’ai rien écrit. Non pas parce que je n’avais plus rien à dire, plus rien à partager, mais parce qu’il me manquait quelque chose. J’ai retrouvé mes habitudes d’il y a longtemps, j’ai repris un carnet, que j’ai modestement appelé carnet n°57 (ห้าเจ็ด en numération thaïe). Depuis le début du mois de septembre, je prends des notes, je retiens tout, j’essaie de capter des moments que je transcris, avec le plus de détails possibles, le plus de fidélité possible, afin de pouvoir retrouver ces ambiances plus tard.

Alors je n’écris pas, je n’écris pas parce que je résiste, je me force à ne pas le faire pour ne pas tomber à côté. Je résiste à moi-même, je suis entré à l’intérieur de moi pour ne pas parler, ne pas être à l’extérieur de moi-même. Je suis en retrait. Vous voyez ? Je ne parle pas, je ne dis rien, vous ne me voyez même pas tellement je suis en retrait. Au quotidien, je ne suis qu’une ombre sans consistance, j’agis doucement, wu wei (無爲), la non-intervention, le pouvoir discret, silencieux… La résistance.

On résiste à quoi ? Pourquoi résiste-t-on ? On résiste lorsqu’on est attaqué, physiquement, dans sa chair, dans ses valeurs, lorsqu’on est face à la violence d’un être ou d’une instance qui fait entrer son système de valeurs en conflit avec un autre. Parce que les choses ne sont pas comprises, peut-être de part et d’autre, mais comme je dis toujours, en pédagogue que je pense être, si les choses ne sont pas comprises… c’est qu’elles sont mal expliquées. Penser le contraire viendrait à dire clairement que son interlocuteur est un imbécile.

La France, une partie de la France, pendant la guerre de 39-45, a résisté et là où son armée n’a pas réussi à garder le territoire, au moins le peuple a-t-il gardé l’honneur sauf, elle a résisté comme une femme qui ne veut pas donner son corps, comme une femme qui ne souhaite pas qu’on lui dicte quoi faire, qui ne veut pas qu’on lève la main sur elle… Je pense à mes deux grands-pères, l’un prisonnier en Allemagne dès le début de la guerre, l’autre plus jeune, faisait des allers et retours à vélo pour porter des messages à la Résistance. Il a tellement bien résisté que sa famille l’a découvert après sa mort.

Résister, c’est ne pas vouloir être dominé et ne pas vouloir subir, c’est éviter qu’un pays sombre dans la tyrannie ou qu’ait lieu un viol. C’est ce qui évite que la proposition ne devienne une imposition. Car défendre ses valeurs, c’est avant tout refuser les églises, les chapelles, les sectes, et ce n’est pas défendre un temple qui n’existe pas. Résister est normal lorsqu’on propose le changement, mais si le changement n’est pas expliqué, n’a pas de but, ou que les motivations sont obscures, alors il devient vite incompris, incompréhensible, voire injustifiable.

Lorsque Phnom Penh est tombée en 1975 sous l’influence des Khmers Rouges, peut-on vraiment dire que le quart de la population cambodgienne qui a été massacré n’a pas compris le projet de Pol Pot, un projet qui était de toute façon une pure folie ?

Alors oui, je suis un résistant, parce que je ne plie pas l’échine, parce que j’aime bien qu’on m’explique, qu’on m’écoute lorsque j’estime avoir un avis ; je ne défends aucune chapelle, je suis un progressiste qui respecte les règles, et je ne sers aucune autre cause que la mienne.

Et puis j’écoute beaucoup la radio. Jean-Claude Ameisen m’emmène souvent avec lui ; je télécharge des podcasts à l’envi, je m’en fais des caisses entières que j’écoute sur la route entre les neuf points cardinaux entre lesquels je passe mon temps ; j’écoute la radio jusqu’à me saturer d’informations que je n’arrive plus à synthétiser… Il est question d’un lapin sur la lune, un lapin de jade, un singe pèlerin, de la voie du Tao… de tout un tas de choses qu’il ne faut pas laisser passer, sous peine de devoir tout recommencer…

Dendrobate à tapirer (Dendrobates tinctorius). Photo © MNHN

J’ai fait la découverte d’une petite grenouille, une grenouille bleue, qui parfois peut être jaune également, dont le nom vernaculaire est Dendrobate à tapirer et le nom scientifique Dendrobates tinctorius. Quoi qu’en dise le correcteur orthographique de Firefox, le mot tapirer existe bel et bien. C’est ici qu’on sent la résistance de la langue ; quelque chose nous dit que ce mot n’existe pas, et pourtant, il vient d’une langue du groupe caribe (tapiré), le kali’na, parlé au Vénézuela et dans les Guyanes ; le verbe tapirer signifie : Modifier les couleurs des plumes d’un oiseau, notamment en jaune ou en rouge. L’oiseau est plumé puis enduit d’un onguent à base de graines de rocou et de peau de batracien, ensuite les plumes repoussent d’une autre couleur. C’est en tout cas ce qu’en dit Wiktionnaire avec en exemple ces mots de cher bon vieux Charles-Marie de La Condamine :

Les Indiens des bords de l’Oyapoc ont l’adresse de procurer artificiellement aux perroquets des couleurs naturelles, différentes de celles qu’ils ont reçues de la nature, en leur tirant les plumes et en les frottant avec du sang de certaines grenouilles ; c’est là ce qu’on appelle à Cayenne « tapirer un perroquet ».— (Charles-Marie de La Condamine, Voyage sur l’Amazone, La Découverte, page 115, ISBN 2707143537)

L’automne est là, la forêt de Montmorency est juste à côté de chez moi, derrière Saint-Leu-la-forêt, les champignons poussent sous les frondaisons des arbres qui commencent à se dénuder. Je fais la connaissance de dizaines d’espèces de champignons que je n’ai jamais rencontrés ; certains sont violets, d’autres portent une sorte de peau craquelée comme une céramique trop cuite… Je n’en demandais pas tant. Il ne me reste plus qu’à ouvrir mon carnet… reprendre mes lectures, Alexandre Yersin, Patrick Deville, Edward Snowden le résistant…

Champignon dans la forêt domaniale de Montmorency

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