Yogya­kar­ta sto­ries #2 : Pram­ba­nan, le temple vide

Yogya­kar­ta sto­ries #2 : Pram­ba­nan, le temple vide

Pram­ba­nan, le temple vide

Yogya­kar­ta sto­ries #2

27 février 2014 : A la décou­verte de Yogya­kar­ta et de ses environs

J’ai l’im­pres­sion d’a­voir dor­mi des jours et des nuits entières, me réveillant dans un grand lit au milieu d’une chambre peinte en vert éme­raude comme si je sor­tais d’un cau­che­mar pois­seux, enfer­mé sous les pales d’un ven­ti­la­teur bruis­sant dans une lumière jaune. Las et four­bu, je peine à me lever, l’es­to­mac criant famine. Je me rends compte que le déca­lage horaire n’est tou­jours pas assi­mi­lé et la cha­leur aidant, je suis plus qu’ex­té­nué. Les voyages ne sont pas faits pour se repo­ser, on doit s’y faire ; si je suis là, c’est pour contraindre mon corps à me frot­ter à la dure­té du monde.

Il fait une cha­leur moite sous un ciel cou­vert au tra­vers duquel le soleil a du mal à per­cer, et je pro­fite de l’ombre des arbres sous les­quels je prends mon petit déjeu­ner avant de par­tir en vadrouille. Venir à Yokya­kar­ta est un peu comme tom­ber sur un point de chute qui per­met de rejoindre quelques lieux notables. La ville elle-même ne manque pas de charme, même si l’im­pres­sion que j’en ai eu hier me laisse un arrière-goût âpre ; mais je suis ici au bout du monde. Vu de chez moi, je suis à plus de 12 000 km, niché au cœur d’une ville grande aus­si peu­plée que Tou­louse et dont je n’a­vais jamais enten­du par­ler avant d’en­vi­sa­ger de par­tir en Indo­né­sie, et l’en­droit où je vais me rendre aujourd’­hui n’est qu’un petit bourg de pro­vince où se trouve un des plus beaux temples shi­vaïtes au monde. L’In­do­né­sie est le pays le plus musul­man au monde en nombre d’ha­bi­tants, mais ses racines sont hin­douistes et c’est dans ce pays qu’on trouve deux des plus impo­sants temples du monde ; Pram­ba­nan et Boro­bu­dur. La porte d’en­trée de ce monde paral­lèle, c’est la ville de Yokyakarta…

Je demande à la récep­tion de l’hô­tel de m’ap­pe­ler un taxi pour Pram­ba­nan, qui ne se trouve qu’à une ving­taine de kilo­mètres mais qui néces­site trois quarts d’heure de route à cause du fléau des grandes villes… La cir­cu­la­tion. Le chauf­feur s’ap­pelle Sugiyo et ne parle pas un mot d’an­glais, c’est un jeune homme aux che­veux bou­clés qui conduit une Toyo­ta qui tient debout par l’in­ter­ces­sion d’une divi­ni­té incon­nue, sainte patronne de la car­ros­se­rie rouillée. Il m’in­dique le prix de la course sur un bout de papier, un prix qui peut paraître hal­lu­ci­nant, 250 000 rou­pies, mais ça ne fait que 13 euros. En même temps, je me dis que ça va lui faire sa jour­née. Pour 350 000, il me pro­pose “tung­gu”… Et là, j’a­voue que je ne com­prends pas. Il répète tung­gu, tung­gu. Je finis par m’ai­der d’un tra­duc­teur en ligne et je com­prends que tung­gu signi­fie attendre. Il m’at­ten­dra deux heures à l’ombre des grands arbres pen­dant que je visite le temple de Pram­ba­nan et le Can­di Sewu à une enca­blure de là.

A l’hô­tel, on m’a­vait dit qu’il était pos­sible que le Pram­ba­nan soit fer­mé à cause de l’é­rup­tion du Gunung Kelud, à deux cents kilo­mètres à l’est, qui remonte au 13 février der­nier, mais lorsque j’ar­rive sur place, je ne vois rien qui indique que le temple soit fer­mé, ni la moindre trace de cendre sur le site. Avant d’être à Java, on se trouve d’a­bord sur une des plus instables terres volcaniques.

Le temple est un vaste com­plexe sem­blant dévas­té ; la pre­mière impres­sion, c’est la sen­sa­tion de se trou­ver face à une immense construc­tion qui tient debout par on ne sait quelle magie et tout autour, non pas un champ de ruines, mais un gigan­tesque puzzle, des pierres jetées là comme sor­ties d’un gobe­let à dés. Même si ce fatras inex­tri­cable rend les choses dif­fi­ci­le­ment visibles, on arrive à per­ce­voir une cer­taine symé­trie dans le plan ; un car­ré ouvert sur les quatre points car­di­naux par des gopu­ra (porte d’ac­cès) avec au milieu une autre enceinte car­rée dans laquelle sont éri­gés six prang (archi­tec­ture khmère) ou shi­kha­ra (archi­tec­ture dra­vi­dienne), ces tours qui carac­té­risent les temples hin­douistes, en forme de pain de sucre. Ce sont dans ces tours qui sont expo­sées les sta­tues des divi­ni­tés. En l’oc­cur­rence, Shi­va occupe la place prin­ci­pale, entou­rée de Brah­ma et Vish­nu. La divi­ni­té à laquelle est dédiée ce temple, Dour­gâ Mahî­shâ­su­ra­mar­di­ni l’i­nac­ces­sible, occupe la place pri­vi­lé­giée à la droite de Shi­va, tan­dis que Ganesh n’est pas loin. Si les six prangs sont à peu près bien conser­vés, les 240 temples qui les entourent sont tous démem­brés. L’ac­ti­vi­té sis­mique a tout ébran­lé et il ne reste pas une seule de ces 240 construc­tions qui ne soient encore debout. Si l’im­pres­sion d’un chaos de pierre est don­née, on se rend compte que l’in­croyable symé­trie et de la répé­ti­tion qui ne sont que l’ex­pres­sion d’une pen­sée dans laquelle la futi­li­té et la fan­tai­sie ne sont pas de mise.

Le site est clas­sé au patri­moine mon­dial de l’U­nes­co, et pour­tant, je n’y ai croi­sé per­sonne, mais alors, per­sonne ! 240 temples, et moi tout seul au milieu d’un mika­do géant sous un soleil de plomb…

(Cli­quez sur la pho­to ci-des­sus pour voir la galerie)

A quelques dizaines de mètres de là, se trouve un autre temple, bien plus modeste, aux dimen­sions moindres (Pram­ba­nan est une enceinte de 110 mètres de côté repo­sant sur un socle de 390 mètres sur 222), le Can­di Sewu. A y bien regar­der, on trouve des temples d’im­por­tance incom­pa­rable un peu par­tout dans les envi­rons, comme si les reliques d’une reli­gion antique par­se­mait la cam­pagne de ses pierres ances­trales que per­sonne n’a­vait osé tou­cher, ce qui est suf­fi­sam­ment rare pour être relevé.

Le Can­di Sewu (les milles temples) est un temple boud­dhiste et l’ordre des choses aurait vou­lu qu’il soit plus récent que Pram­ba­nan, mais ce n’est pas le cas. Il aurait été construit une cen­taine d’an­nées aupa­ra­vant et son nom sans­krit est Man­jush­ri gri­ha, la mai­son de Man­jush­ri, un bod­dhi­sat­va. Construit par un sou­ve­rain du royaume de Mata­ram, on recon­naît son plan en forme de man­da­la, là aus­si stric­te­ment symé­trique. La proxi­mi­té avec Pram­ba­nan témoigne de la tolé­rance dont les deux cultes jouis­saient à cette époque, aux alen­tours du 8ème siècle de notre ère.

Mal­gré l’ac­ti­vi­té sis­mique qui l’a mis à terre en 2006, une mis­sion hol­lan­daise l’a res­tau­ré, ce qui lui donne une plus fière allure que son voi­sin. Là aus­si per­sonne dans les envi­rons, je me pro­mène seul sur l’en­ceinte de ce temple de pierres noires par­fois brin­gue­ba­lantes. Le temple est gar­dé par deux Dva­ra­pa­la armés de gour­dins. Ce sont ici 257 construc­tions qui se côtoient, dont 248 temples construits de manière concen­trique, ceux qui sont proches du temple prin­ci­pal étant plus grands que ceux qui sont en péri­phé­rie. Des boud­dhas sans tête côtoient de superbes sculp­tures murales encore très bien conservées.

Après avoir rejoint le taxi dont le chauf­feur semble endor­mi sous un bos­quet d’arbres, je rejoins le centre de la ville et le cœur de l’a­ni­ma­tion, Jalan Malio­bo­ro. A peine le pied posé le trot­toir, je me fais sur­prendre par une troupe d’é­tu­diants qui veulent être pris en pho­to en groupe avec moi. Je me prête au jeu avec enthou­siasme, et ils sou­haitent me faire visi­ter la ville, ce que je décline avec un peu de regrets en y son­geant. Je m’en­gouffre dans le mar­ché de Pasar Berin­ghar­jo, le plus grand mar­ché cou­vert de la ville et dont la renom­mée tra­verse les fron­tières du pays. Les mar­chés sont les vrais lieux de vie, là où l’on ne se rend que parce qu’on a besoin de quelque chose, on n’y flâne pas, on s’y rend par néces­si­té. Alors oui, c’est là qu’on peut voir les gens vivre leur vie de tous les jours et les côtoyer pen­dant qu’ils n’ont que leurs attentes en tête.

Tout le monde me regarde, comme si un tou­riste n’a­vait jamais mis les pieds dans ces cou­loirs exi­gus et sombres, on me sou­rie, on m’in­ter­pelle, cer­tains me touchent le bras ou les che­veux comme pour vali­der mon exis­tence mar­gi­nale. C’est offi­ciel, je suis une curio­si­té. Une grosse averse tombe sur le toit en tôle du mar­ché, dans une ton­nerre assour­dis­sant qui vrille les tym­pans. Ces moments pas­sés dans les mar­chés sont ceux que je pré­fère, car je n’y cherche rien d’autre que la com­pa­gnie des habi­tants et leurs petites manies.

La jour­née touche à sa fin, la cha­leur de cette jour­née m’a lit­té­ra­le­ment esso­ré. Je rentre à l’hô­tel en taxi et prend un thé et un bei­gnet à la banane et au fro­mage fon­du, vau­tré sur un cana­pé dans la cour de l’hô­tel. La lumière jaune de la fin de jour­née sous l’é­qua­teur accom­pagne les chants caco­pho­niques des muez­zins qui se battent à coup de prières lan­cées avec des voix par­fois toni­truantes. Je pro­fite des ins­tants de calme qui suivent pour pré­voir ma jour­née de demain. C’est un peu le grand jour car je vais à Boro­bu­dur. Il est pré­vu de se lever à 3h00 du matin pour aller voir le soleil se lever sur la plaine vol­ca­nique. Je sors quelques minutes pour aller à la supé­rette d’en face, ache­ter des sucre­ries, des bières et des kre­teks. Que des bonnes choses.

Je dîne au res­tau­rant de l’hô­tel, un des rares endroits où l’on sert de l’al­cool dans la ville. Je prends sans savoir ce que c’est un Gudeg Mang­gar, qui mal­gré un aspect pas très enga­geant est assez goû­teux. De la viande, des œufs et de la sauce avec des légumes, je ne cherche pas à en savoir plus. Le tout arro­sé d’un gin fizz, un cock­tail abso­lu­ment impro­bable au regard de la situation…

Beringharjo
Moment recueilli le 27 février 2014. Écrit le 10 avril 2021.
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Yogya­kar­ta sto­ries #1 : La ville épique

Yogya­kar­ta sto­ries #1 : La ville épique

La ville épique

Yogya­kar­ta sto­ries #1

26 février 2014 : Par­tir de Bali, arri­ver sur Java

Bor­néo, Java, Suma­tra… Des noms qui sonnent comme l’es­sence même de l’exo­tisme. Je me sou­viens, gamin, avoir lu ces noms sur le vieil atlas de mes grands-parents, des noms étranges qui ne me disaient rien et que je voyais pla­cés sur de longues bandes de terre dont je ne com­pre­nais pas la posi­tion, dont je n’ar­ri­vais à ima­gi­ner la gran­deur. Ce n’é­tait que des noms qui auraient pu m’é­vo­quer la course aux épices que les grandes nations colo­ni­sa­trices ont menée au XVIIIè siècle pour aller chas­ser le clou de girofle et l’é­corce par­fu­mée de la can­nelle, la Com­pa­gnie des Indes orien­tales (Veree­nigde Oos­tin­dische Com­pa­gnie) qui a lais­sé des stig­mates pro­fonds encore visibles aujourd’hui.

Il est à pré­sent temps de quit­ter l’île des Dieux, le para­dis de Bali, le petit hôtel d’U­bud caché dans une ruelle au milieu des rizières, il faut dire au revoir à cette chambre située sur la par­tie basse du jar­din avec ses fran­gi­pa­niers tor­tueux qui exhalent une odeur fraiche au petit matin, dire au revoir à Ping­ki et Cocoe, aux fleurs, aux monstres qui se cachent dans les jar­dins, à Ganesh impas­sible et aux gre­nouilles et aux cra­pauds qui se nichent sur les rebords des sillons inon­dés… Il faut partir.

A 7h00, je suis déjà prêt, mon petit déjeu­ner prêt et ras­sem­blé dans une petite boîte car­rée en lamier tres­sé. Wayan, le chauf­feur de taxi qui m’a fait décou­vrir hier les sub­ak de Jati­lu­wih, m’at­tend avec son van, frais mais l’air un peu hagard. Route fati­gante dans l’air déjà chaud du matin, une heure et demi pas­sée dans une cir­cu­la­tion oppres­sante, les scoo­ters se croi­sant à une allure folle dans une atmo­sphère pol­luée et irri­tante ; la face cachée d’une île à la démo­gra­phie galo­pante, image écor­née d’un para­dis qui roule sur quatre voies.

L’aé­ro­port Ngu­rah Rai de Den­pa­sar (DPS) est la porte d’en­trée de Bali, des vols inter­na­tio­naux y arrivent de par­tout, Paris, Dubaï ou New-York et des hordes de vacan­ciers arrivent dans une halle tota­le­ment vitrée et aus­si bien cli­ma­ti­sée que la chambre de conser­va­tion d’une bou­che­rie. La piste de l’aé­ro­port coupe la pénin­sule de Kuta en deux, d’est en ouest, ne lais­sant qu’une étroite bande de terre ou ne reste de la place que pour une seule route qui per­met de rejoindre le sud de l’île ; ce qui veut dire concrè­te­ment qu’à chaque extré­mi­té de la piste… c’est la mer.

Une fois arri­vé, je me rue sur un dis­tri­bu­teur de billets… qui n’en est pas vrai­ment et qui se per­met d’a­va­ler ma carte ban­caire d’un simple coup de langue, sans la recra­cher… Je suis à dix mille kilo­mètres de chez moi et ma carte vient de dis­pa­raître dans cette mau­dite boîte métal­lique dont l’é­cran reste tota­le­ment muet. Je me résous à attendre l’aé­ro­port de Yogya­kar­ta pour tirer de l’argent avec mon autre carte, et je repars vers le contrôle des bagages un peu fâché. Une fois pas­sé le contrôle, je me rends compte que le contrôle des papiers se fait natu­rel­le­ment en deux files. D’un côté les hommes, de l’autre les femmes, et tout le monde semble trou­ver ça normal…

Une fois le contrôle pas­sé, des por­teurs emmènent les valises à la main, pas de tapis rou­lant ; le vol que je dois prendre a pris du retard. Le pré­cé­dent est tou­jours men­tion­né on boar­ding. Je finis par mon­ter avec une heure de retard dans un Air­bus A320-200 hors d’âge qui me laisse quelques espoirs d’ar­ri­ver entier à Yogya…

Aéro­port de Yogya­kar­ta, Adi­sut­jip­to (JOG). Ici, per­sonne ne parle de Yogya­kar­ta, mais on dit “Djog­ja”. Après avoir sur­vo­lé l’île de Java, dont la pre­mière impres­sion qui peut être lais­sée c’est la den­si­té de popu­la­tion incroyable (plus de 1000 habi­tants au km², 136 mil­lions de Java­nais…), j’ar­rive dans un petit aéro­port de pro­vince, ridi­cu­le­ment petit pour une si grande île, et à peine le pied dans le hall que je me fais assaillir par les chauf­feurs de taxi comme si j’é­tais David Bowie arri­vant à Londres… Exté­nué, je finis par me lais­ser embar­quer par le pre­mier venu qui choppe ma valise et l’en­fourne dans le coffre de sa voiture.

Je n’ar­rive pas bien à com­prendre com­ment est faite cette ville qui sent le kre­tek et la fumée d’é­chap­pe­ment. En moins de dix minutes, le taxi me dépose sur Menu­kan street, au beau milieu d’une cir­cu­la­tion dense et vu l’en­vi­ron­ne­ment, je me demande com­ment un hôtel peut se trou­ver dans les envi­rons. Évi­dem­ment, ce n’est ni un Novo­tel ni un Ibis, mais je finis par me deman­der si le chauf­feur ne s’est pas trom­pé d’a­dresse ; en fait, les chauf­feurs de taxi, que ce soit en Asie ou en Océa­nie, ne se trompent jamais d’a­dresse (sauf une fois à Sukho­thaï, mais c’est une autre his­toire). Pas­sée un por­tail fleu­ri, je me retrouve dans une oasis de ver­dure, à l’a­bri des regards, du bruit de la route, et sur­tout, de la pol­lu­tion. C’est incroyable… qui aurait pu croire qu’un des plus beaux hôtels de Yogya­kar­ta puisse s’ins­tal­ler dans un envi­ron­ne­ment si peu amène.

A peine ma chambre inves­tie, ma valise posée, et un kre­tek fumé, j’a­vise le pla­fond haut  de la chambre et constate que la qibla, la des­ti­na­tion de la Mecque, est des­si­née à l’aide d’une rose des vents. J’en­file mon maillot de bain et pro­fite la pis­cine avant de m’al­lon­ger sur le divan du bal­con et alors que je me dis que je vais me bala­der dans dans la ville, il se met à pleu­voir, alors je m’en­dors pen­dant deux heures d’un som­meil répa­ra­teur. L’a­vion me scie lit­té­ra­le­ment les nerfs et les tran­sits entre deux des­ti­na­tions sont tou­jours érein­tants. Il fait une cha­leur lourde et, à peine réveillé, le ton­nerre gronde et la pluie tombe à nou­veau comme je n’ai jamais vu la pluie tom­ber, ni ailleurs, ni avec autant de force. Un éclair, sui­vi d’une demi-seconde par un coup de ton­nerre assour­dis­sant, la lumière s’éteint. Deuxième coup de ton­nerre, la lumière de secours s’allume, et le muez­zin qui était en train de chan­ter a aus­si la chique cou­pée. Je com­prends un peu mieux la pré­sence d’une lampe torche sur la table de la chambre.

Je com­mence à mou­rir de faim et je me décide à quit­ter l’hô­tel pour aller en ville. On ne se rend pas tou­jours bien compte à quel point une ville peut être grande quand on décide à la par­cou­rir à pied et qu’on ne se fie qu’à un plan. Ma pre­mière impres­sion de Yogya­kar­ta, c’est une ville à la cir­cu­la­tion oppres­sante, aux ave­nues inter­mi­nables, aux trot­toirs encom­brés et par­fois inexis­tants, des rideaux de fer inex­pli­ca­ble­ment fer­més, de la pau­vre­té par­tout. On ne cesse de me har­ce­ler, les taxis me hèlent à tra­vers la rue, les becaks aus­si, ces étranges pousse-pousse où l’on prend place dans une nacelle tirée par un vélo hors d’âge. Je remonte Jalan Parang­tri­tis vers Jalan Malio­bo­ro, et ce que je vois dans cette ville me semble très étrange. Pas un seul tou­riste ou alors vrai­ment on les compte sur les doigts de la main, des gens qui me regardent soit d’un air effrayé, soit amu­sé, une véri­table attrac­tion. En réa­li­té, je com­prends que je suis le seul tou­riste dans cette ville, du moins le seul Européen.

Une grande place sans rien d’autres que deux immenses arbres, des ficus il me semble, entou­rés d’une clô­ture, un vide immense, le palais du Sul­tan der­rière et puis des rues dont les trot­toirs sont inexis­tants ou alors bouf­fés par les échoppes qui se les appro­prient. Je longe une muraille blanche dans laquelle je trouve une brèche. Un type s’arrête, me demande s’il peut m’aider, je lui demande si par ici c’est un rac­cour­ci vers Malio­bo­ro, il me dit que oui, mais si je rentre là-dedans, « you may be confu­sed… ». J’ai appris à recon­naître les euphé­mismes en Asie et je sais que s’il me dit ça, c’est que je ne vais pas m’en sor­tir… Je conti­nue le long de la muraille blanche, là où il n’y a pas de trottoirs…

Un peu plus loin, un type pati­bu­laire me demande où je vais ; je sens l’ar­naque arri­ver grosse comme un baraque. Évi­dem­ment, lorsque je lui dis le mot magique, Malio­bo­ro, il me regarde d’un air déso­lé… La rue est fer­mée car c’est l’an­ni­ver­saire de la ville (à Bang­kok, c’é­tait le même refrain, sauf que c’é­tait l’an­ni­ver­saire de la Reine), mais comme je suis un lucky boy, je peux aller voir les étu­diants de l’é­cole des beaux arts peindre les magni­fiques motifs du batik sur le tis­su… Et comme de bien enten­du, il peut me faire prendre un becak gratuitement !

Les vieux me sou­rient, les jeunes filles voi­lées rient en cachant leurs dents der­rière leur main, j’en­tends même quel­qu’un au fond d’une bou­tique appe­ler une autre per­sonne pour lui dire qu’il y a un tou­riste dans la rue… avec un para­pluie !! Les gens s’a­musent à me dire bon­jour en riant, cer­tains me prennent en pho­to avec leur télé­phone. J’ai tout bon­ne­ment l’im­pres­sion d’être une célé­bri­té mar­chant sur Hol­ly­wood Bou­le­vard. Pre­mier contact avec la ville éton­nant, je me sens pro­pul­sé dans un monde étrange, et pour la pre­mière fois de ma vie, je suis dans une ville où se pro­me­ner à pied, visi­ter sans but, juste pour s’im­pré­gner de l’am­biance, est tout sim­ple­ment une attrac­tion, a for­tio­ri si l’on est pas du coin…

Je n’ai rien trou­vé d’autre que le seul McDo de la ville pour man­ger, je m’en satis­fais, l’es­to­mac criant famine. Un taxi, l’hô­tel, la fille de l’ac­cueil me donne des bou­chons d’o­reille en me disant que je risque d’en­tendre le muez­zin à 4h00 du matin… Effec­ti­ve­ment, dès que je retourne à ma chambre j’en­tends les voix élec­triques au tra­vers des haut-par­leurs mon­ter dans l’air chaud et humide. Très vite, ça res­semble à une caco­pho­nie qui irrite plu­tôt qu’elle n’en­chante, mais ça me fait sou­rire lorsque je repense à l’ap­pel d’Is­tan­bul. On en est bien loin, mais c’est charmant.

La nuit tombe sur Yogya­kar­ta, je m’en­dors comme une masse dans un lit trois fois trop grand pour moi, après m’être bros­sé les dents avec une bou­teille d’eau miné­rale. Demain, est un autre jour à Yogyakarta.

Moment récol­té le 26 février 2014. Écrit le 3 avril 2021.
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Viðkvæm­ni, La ten­dresse de l’hiver

Viðkvæm­ni, La ten­dresse de l’hiver

Viðkvæm­ni

La ten­dresse de l’hiver

Un ode à la nature nue

C’est l’hi­ver, un hiver froid, un de ces hivers qui com­mencent avec l’hu­mi­di­té des jours d’au­tomne que la pluie a détrem­pé ; les averses répé­tées ont gor­gé la terre d’eau et ont ter­mi­né d’ar­ro­ser les der­nières plan­ta­tions d’au­tomne. Il faut à pré­sent lais­ser la terre faire son affaire.

Les pre­mières gelées ont flé­tri quelques feuilles, celles des plantes les plus fra­giles. Les euphorbes Cha­ra­cias, nées sur les bords de l’o­céan, res­semblent à des chan­delles mou­chées, et les Echiums Pini­na­na ont la vie dure, eux qui pré­fèrent les cli­mats plus doux. Quant à ma pas­si­flore antio­quien­sis, il y a fort à parier qu’elle ne repar­ti­ra pas de là où elle s’é­tait arrê­tée, et qu’il lui fau­dra refaire des tiges avant de fleurir.

On est en droit de se poser la ques­tion de savoir pour­quoi la crois­sance de végé­taux cesse avec les pre­miers fri­mas. Est-ce parce qu’il fait froid ? Est-ce parce que la terre elle-même se refroi­dit et que de toute façon, les arbres ayant per­du leurs feuilles, ils ne peuvent pas gran­dir ? Non, c’est sim­ple­ment que le déve­lop­pe­ment de la plante se fait en deux temps. Le pre­mier ; en été, la sève se met en marche et ali­mente les extré­mi­tés des branches, apporte les élé­ments pour que la plante puisse se déve­lop­per. Plus de feuilles, plus de branches, ser­vi­ront à ali­men­ter la plante en lumière et cap­te­ra mieux le dioxyde de car­bone néces­saire à la pho­to­syn­thèse. L’au­tomne arri­vant, les feuilles tombent, mar­quant le repos de la plante ; l’arbre a suf­fi­sam­ment fait de pro­vi­sion pour se mettre au repos, du moins en appa­rence. Mais une plante qui ne déve­lop­pe­rait qu’à par­tir du sol n’au­rait pas de réserves suf­fi­santes pour pas­ser l’hi­ver. Une fois les feuilles tom­bées, c’est au sys­tème raci­naire de prendre le relais et de se for­ti­fier. Les plantes se dur­cissent dans la terre, s’ancrent natu­rel­le­ment et déve­loppent leur emprise entre les obs­tacles, accu­mu­lant au pas­sage les bien­faits de la terre grâce aux radi­celles qui se construisent. C’est la rai­son pour laquelle, contrai­re­ment à la croyance répan­due, il faut plan­ter les nou­velles plantes en automne, afin qu’elles puissent d’a­bord s’en­ra­ci­ner et s’at­ta­cher dans leur nou­vel envi­ron­ne­ment. A la sainte Cathe­rine (25 novembre), tout prend racine. Ce n’est pas qu’un simple dic­ton popu­laire, et il faut savoir éga­le­ment que la terre est tou­jours plus chaude que l’air ambiant. En automne, il faut semer aus­si le gazon, qui pro­fite de la cha­leur de sep­tembre et d’oc­tobre pour s’en­ra­ci­ner. Les brins, eux, auront tout le temps de pous­ser au printemps.

Pen­dant tout ce temps où l’on a l’im­pres­sion d’une nature au repos, c’est sous la terre que tout se passe. Les vers de terre en pro­fitent pour creu­ser plus pro­fond afin de trou­ver la cha­leur néces­saire à leur corps nu et rose. Ils avalent la terre pour la reje­ter plus fer­tile. Et nous, nous ne voyons rien, parce que nous sommes au chaud, en train de lire un bou­quin au coin du feu, un plaid sur les genoux.

Pho­to by Adrian Infer­nus on Uns­plash

snow covered field and trees during daytime

Mes lec­tures d’hi­ver me main­tiennent dans un doux sen­ti­ment d’exal­ta­tion et de calme. Je prends mon temps, rien ne presse, rien ne jus­ti­fie la bou­li­mie de pages ava­lées à la va-vite.

  • Hiver arc­tique, de Arnal­dur Indriðason
  • Aks­ja, de Ian Manook
  • Vík, de Ragnar Jónasson
  • La dame de Reyk­ja­vik, de Ragnar Jónasson
  • Et le magni­fique Sexus Ani­ma­lus, d’Em­ma­nuelle Pouy­de­bat, super­be­ment illus­tré par Julie Terrazzoni
Arnal­dur Indriðason

J’ai pro­fi­té de ces der­niers temps pour mettre de l’ordre dans ma vie de tous les jours, ran­ger mes livres, les clas­ser et les réper­to­rier, pas­ser du temps avec mon fils et pro­fi­ter de sa bonne humeur quand il en a. J’ai ran­gé mon gre­nier, mais j’ai la vive sen­sa­tion que rien n’est jamais fini et qu’il reste encore des tonnes de car­tons à trier, que cela ne s’ar­rête jamais. Je comble une vie dans laquelle un gouffre s’est creu­sé et que je n’ar­rive plus à remplir.

Mal­gré mes ten­ta­tives d’être heu­reux, quelque chose me plombe, comme si le sens de mes actes, au tra­vers de mon tra­vail pour lequel je me donne sans comp­ter, au tra­vers de ce que je peux faire chez moi alors que je suis qua­si­ment tout le temps en télé­tra­vail, ne sor­tant que de rares fois pour ache­ter de quoi me nour­rir, comme si le sens de mes actes ne m’é­tait plus vrai­ment évident, et qu’il fal­lait sans cesse que je me ques­tionne sur la rai­son des choses, leur bien-fon­dé. Je crois que c’est cela ; je cherche du sens. Et je crois que je ne le trouve pas.

Je me main­tiens dans l’illu­sion que les voyages me sau­ve­ront de la rou­tine, mais je ne peux même plus comp­ter là-des­sus. J’a­vais com­men­cé, dès le mois de sep­tembre, à croire que l’é­té sui­vant pour­rait être celui d’une paren­thèse agréable dans le sud-est asia­tique, en pays Khmer, dans les mon­tagnes lao­tiennes, quelque part sur une plage chaude au bord du Golfe de Thaï­lande ou les pieds nus dans une rizière de Suma­tra. Mais l’é­té se rap­proche, en même temps que la pos­si­bi­li­té de sor­tir des fron­tières s’a­me­nuise. Peut-être est-ce l’oc­ca­sion de se replon­ger dans les voyages anciens, de feuille­ter la cou­ver­ture de maga­zines dis­pa­rus et d’i­ma­gi­ner quelle vie j’au­rais pu avoir si je n’é­tais pas né ici. En quelques mots, je tourne en rond.

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Ubud sto­ries #13 : Les sub­ak de Jatiluwih

Ubud sto­ries #13 : Les sub­ak de Jatiluwih

Les sub­ak de Jatiluwih

Ubud sto­ries #13

25 février 2014 : Les superbes rizières en esca­lier de Jatiluwih

Après la petite décon­fi­ture de la veille, je décide de prendre un peu le temps, de me lever tard et de faire quelques lon­gueurs dans la pis­cine, his­toire de délas­ser mon esprit, pour de bon.

Après midi, je décide de faire appel à un taxi, un autre, un bien, un fiable — celui d’hier est rayé de la liste de l’hôtel. Je ne parle pas baha­sa mais ce que j’entends au télé­phone me laisse com­prendre qu’un client qui se plaint n’aura pas l’occasion de se plaindre deux fois. C’est un ami de la jeune récep­tion­niste qui porte le doux nom de Ping­ki et un grand sou­rire sin­cère qui arrive. Un type d’une qua­ran­taine d’année avec les dents de tra­viole, qui parle tout dou­ce­ment et à l’air un peu hagard, mais sur­tout, très gen­til. Mon but de la jour­née, par­tir sur la route pour aller sur Jati­lu­wih, un superbe pay­sage val­lon­né de rizières en esca­lier dont la tech­nique de fabri­ca­tion est clas­sée au patri­moine mon­dial de l’UNESCO ; ce sont les fameux sub­ak.

Un sub­ak est un sys­tème d’ir­ri­ga­tion par­fai­te­ment éco­lo­gique, s’ap­puyant sur un sys­tème hydrau­lique com­mu­nau­taire, géné­ra­le­ment construit en aval d’un temple de l’eau. Le prin­cipe est d’une sim­pli­ci­té extrême et repose sur une phi­lo­so­phie typi­que­ment bali­naise, le Tri Hita Kara­na, les trois causes du bien-être (har­mo­nie entre êtres humains, har­mo­nie avec la nature, har­mo­nie avec les divi­ni­tés). L’eau jaillit là où se trouve le temple, gar­dé par les prêtres et s’é­coule dans les rizières, appor­tant le sub­strat néces­saire à la culture du riz, dont le bien­fait per­met aux hommes de se nourrir.

La route est magni­fique, et j’ai lar­ge­ment le temps de regar­der puisque nous rou­lons en moyenne à 30 km/h. Quelques pointes à 80 pour dou­bler, mais sur Bali on roule dou­ce­ment en géné­ral. Lorsque nous arri­vons dans les mon­tagnes, les pay­sages se trans­forment et ce sont désor­mais des lacets qu’il faut enquiller, une suc­ces­sion de lacets et de routes droites au bord des­quelles on peut voir les tra­vailleurs des rizières dans leur quo­ti­dien. Wayan, mon chauf­feur, manque plu­sieurs fois d’écraser des poules ou des chiens. On sent que la popu­la­tion est pauvre, plus pauvre qu’au­tour d’U­bud. Il faut envi­ron 1h30 depuis Ubud pour rejoindre Jati­lu­wih, c’est l’oc­ca­sion de croi­ser sur la route des femmes aux alen­tours des vil­lages, por­tant leur panier tres­sé sur la tête.

Nous arri­vons sur les hau­teurs. Il faut payer 15.000 rou­pies (1 euro) pour entrer dans le parc. Il laisse la voi­ture en face d’un warung et m’indique le che­min pour accé­der aux rizières. Je croise beau­coup de gens qui tra­vaillent, des visages sou­riants pour la plu­part à qui je m’amuse à lan­cer des sela­mat sore auquel on me répond faci­le­ment et tou­jours avec le sou­rire. Les gens qui n’ont rien à vendre ont le sou­rire sin­cère puisque c’est celui qui ne demande rien…
Le che­min des rizières est superbe, on peut y voir les ter­rasses ser­pen­ter avec grâce le long des flancs de la mon­tagne, un riz aux feuilles déjà épaisses mas­quant l’eau qui baigne à ses pieds.

Le pay­sage est splen­dide au pied de la mon­tagne qui elle, a la tête dans les nuages. Il fait un temps doux et humide, agré­men­té d’un petit vent agréable qui change des tem­pé­ra­tures par­fois acca­blantes. En sor­tant des rizières, je dis à Wayan que je sou­haite déjeu­ner quelque chose. Pas de pro­blème, il m’emmène vers une grande ter­rasse, une usine à tou­ristes pour Chi­nois, mais je décline et je lui dit que je veux aller déjeu­ner dans le warung devant lequel il s’est garé où deux jeunes filles semblent s’ennuyer ferme. Il semble de ne pas com­prendre, mais moi je me com­prends… Je m’assieds et com­mande un ayam sayur, du pou­let dans une soupe de légumes que je par­tage avec un chien qui n’attend que ça. Je lui donne les os qu’il fait cra­quer sous la dent.

Comme je suis par­ti tard, je ne reste fina­le­ment pas si long­temps que ça à errer dans les rizières de Jati­lu­wih, mais suf­fi­sam­ment pour res­sen­tir le calme qui se répand ici comme une onde magique. Le vert, omni­pré­sent, est comme une pré­sence ras­su­rante de la nature au beau milieu de cette île douce, par­fois âpre, où la dou­ceur de vivre peut se res­sen­tir par­tout, même dans les vil­lages les plus recu­lés et les plus pauvres. Une sorte de lan­gueur semble être la règle, peut-être à cause de la cha­leur étouf­fante de ces lieux humides où flotte une odeur à la fois végé­tale, source de vie, et mor­ti­fère, où les eaux n’ont pas grand-chose à faire que croupir.

En quit­tant la mon­tagne, la brume se dés­épais­sit, je tra­verse des vil­lages où cha­cun semble affai­ré dans le soir tom­bant. Le soleil rasant exa­cerbe les reliefs d’une vie simple au bord de la route, don­nant à voir des visages buri­nés par le soleil et une vie cham­pêtre pas­sée à tra­vailler aux champs. Quelque chose de doux m’en­ve­loppe, d’à la fois satis­fai­sant et de pro­fon­dé­ment calme. Je m’en­dors presque dans le van qui me ramène au vil­lage, à la petite vitesse qu’im­pose ces routes cabossées.

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Moment récol­té le 25 février 2014. Écrit le 20 juin 2020.
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Ubud sto­ries #12 : Bali sous un mau­vais jour, la cam­pagne et les rizières

Ubud sto­ries #12 : Bali sous un mau­vais jour, la cam­pagne et les rizières

Bali sous un mau­vais jour

Ubud sto­ries #12

24 février 2014 : La cam­pagne et les rizières de Bali

Qua­trième jour sur l’île des Dieux. J’ai pas­sé une mau­vaise nuit, j’au­rais dû me méfier. Une scia­tique lan­ci­nante m’a empê­ché de dor­mir une bonne par­tie de la nuit et je n’ai réus­si à faire pas­ser la dou­leur qu’à coup de para­cé­ta­mol. Au réveil, sur le muret devant la chambre, juste à côté de la petite mai­son des esprits en pierre vol­ca­nique, une offrande a été dépo­sée par des mains déli­cates, accom­pa­gnée d’un bâton­net d’en­cens qui dif­fuse dans l’air satu­ré d’hu­mi­di­té une douce fra­grance entêtante.

Aujourd’­hui encore, j’ai com­man­dé un taxi pour la jour­née, pour un pro­gramme ambi­tieux puisque cette fois-ci, je compte me rendre jus­qu’au nord de l’île. Bali est une grande île où l’on peut rou­ler long­temps sur des petites routes de cam­pagne avant d’at­teindre sa des­ti­na­tion. Mais je suis confiant et me dit qu’une bonne virée me fera sor­tir un peu du centre de l’île. Même si l’on ima­gine que Bali est une île aux plages para­di­siaques, ce n’est pas for­cé­ment le cas et je vais m’en rendre compte aujourd’hui.

Lorsque le chauf­feur de taxi arrive avec son van pour­ri, je me dis ins­tan­ta­né­ment que c’est un mar­gou­lin et qu’il doit y avoir une erreur. Une type habillé tout en noir, por­tant cato­gan et à la bouille qui me fait plus pen­ser à un Mao­ri qu’à un Indo­né­sien, accom­pagne l’autre, qu’on croi­rait sor­ti d’un mau­vais polar. Soit disant que c’est son cou­sin et qu’il est en for­ma­tion. Je pense plu­tôt à quelque chose comme un retrait de permis…

Il faut tou­jours une jour­née plus pour­rie que les autres dans un voyage. Eh bien ce fut celle-ci. Le pro­gramme de la jour­née consis­tait en une excur­sion com­pre­nant plu­sieurs étapes dont la plage de sable noir de Lovi­na (au final sans inté­rêt autre que le sable noir), le palais royal de Meng­wi (que je n’ai jamais vu), les sources chaudes sacrées de Ban­jar (que j’ai failli ne pas voir parce que le chauf­feur ne savait pas où c’était), les plan­ta­tions de café de Mun­duk (que je n’ai pas vues non plus parce que le chauf­feur ne savait vrai­ment pas où c’était), le temple Ulun-Danu, sur le lac Bera­tan à Bedu­gul (où fina­le­ment ce ne sont que les locaux qui viennent et qui n’a pas vrai­ment d’in­té­rêt et dont le pay­sage était plon­gé dans un brouillard à cou­per au cou­teau), les chutes d’eau de Git­git (pas fait non plus parce que j’ai sen­ti le plan mafia arri­ver gros comme une mai­son, soit disant qu’il fal­lait un guide pour des­cendre alors que ce n’est pas vrai) et enfin les rizières en ter­rasse de Pucang (que je n’ai vu que de loin, depuis la ter­rasse d’un hôtel désaf­fec­té, en par­tie,  parce qu’il fal­lait vrai­ment ren­trer à l’hô­tel — c’est sur­tout que le chauf­feur ne devait pas savoir par où y entrer).

Donc résul­tat des courses : jour­née pour­rie, pres­sé que ça se ter­mine, mais si ce chauf­feur qui s’appelle Ketut (comme la moi­tié de l’île parce que les hommes portent un pré­nom en fonc­tion de leur rang de nais­sance dans la famille) a cru pou­voir m’emmener dans ses plans à la con, il s’est plan­té et a donc cer­tai­ne­ment pas­sé une jour­née pire que la mienne parce que son manque à gagner en com­mis­sions a dû se réduire à peau de chagrin.

OK, tout le monde veut sa part du gâteau, tout le monde veut gagner de l’argent, mais si tout le monde ne prend pas conscience que le monde n’est pas divi­sé en ceux qui sou­tirent et ceux qui crachent sans dis­cer­ne­ment, il va fal­loir remettre un peu d’ordre dans tout ça. Je ne me suis pas gêné pour dire à la récep­tion­niste de l’hô­tel que la jour­née avait été nulle et sans inté­rêt ; elle m’a dit qu’ils ne feraient plus appel à cet urluberlu. 

J’ai tout de même vu de beaux endroits, des jolies rizières dans le soleil écla­tant, des routes défon­cées, des ponts au-des­sus de gouffres verts, des temples majes­tueux, des mos­quées vertes, j’ai même vu un enter­re­ment musul­man et un cime­tière chré­tien, un chien debout der­rière son maître sur un scoo­ter, des gens sou­rire, beau­coup de gens sou­rire, des sales gueules de truands, des petites averses, des grosses pluies, du brouillard tel­le­ment épais qu’on n’y voyait pas à dix mètres dans les petites routes de mon­tagne, des singes qui se tapaient des­sus pour un ram­bou­tan, tout un tas de petites choses qui ont fait que la jour­née n’était pas si ratée que ça, mais quand-même, pas aus­si bien que je l’aurais voulu.

Bref, ce n’est qu’un acci­dent et ce ne sera cer­tai­ne­ment pas la der­nière fois que je me fais avoir en voyage, mais je com­mence à connaître les com­bines de ces petites mafias. Heu­reu­se­ment, j’ai bien fini cette jour­née en allant voir un superbe spec­tacle de danse Legong par la troupe Sadha Budaya, en plein cœur du palais royal d’Ubud. Une très jolie pres­ta­tion avec des dan­seurs dont les atti­tudes me font pen­ser à du théâtre kabu­ki mâti­né de danses khmères.

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Moment récol­té le 24 février 2014. Écrit le 13 juin 2020.
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