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L’in­croyable affaire du dé du Sultan

Cha­pitres 1 à 3

PAR­TIE I

L’AR­RI­VÉE

CHA­PITRE I

Il existe, dans la géo­gra­phie morale de Constan­ti­nople, cer­tains lieux où le temps ne s’é­coule pas selon les lois ordi­naires de la phy­sique new­to­nienne. L’Hô­tel Pera Palace était pré­ci­sé­ment l’un de ces endroits, et Rupert Beau­re­gard Whit­combe allait bien­tôt le décou­vrir à ses dépens.

C’é­tait un mar­di d’oc­tobre 1926, dans une ambiance froide et humide et Rupert des­cen­dait du wagon-lit de l’O­rient-Express avec cette expres­sion par­ti­cu­lière qu’ar­borent les jour­na­listes de second rang envoyés cou­vrir des évé­ne­ments de troi­sième impor­tance. Son rédac­teur en chef au Mor­ning Gazette, un cer­tain Pem­ber­ton doté d’une mous­tache aus­si volu­mi­neuse que son igno­rance de la géo­gra­phie, lui avait dit d’un ton péremp­toire : « Whit­combe, il y a un congrès à Constan­ti­nople. Des diplo­mates. De l’im­por­tance. Allez‑y. »

Voi­là com­ment Rupert Beau­re­gard Whit­combe, trente-deux ans, céli­ba­taire par cir­cons­tance plu­tôt que par choix, pos­ses­seur d’un com­plet gris légè­re­ment défraî­chi et d’une malle conte­nant trois che­mises de rechange et un exem­plaire cor­né de Byron, se retrou­va sur le quai de la gare de Sir­ke­ci, contem­plant avec per­plexi­té la ville qui s’é­ten­dait devant lui.

Un por­teur turc, petit homme mous­ta­chu doté d’une éner­gie inver­se­ment pro­por­tion­nelle à sa taille, s’avança vers lui et s’empara de sa malle avec l’en­thou­siasme d’un conqué­rant ottoman.

« Pera Palace, effen­di ? deman­da-t-il avec un sou­rire révé­lant une remar­quable absence de dents.

— En effet, répon­dit Rupert, légè­re­ment surpris.

— Tous les Anglais vont au Pera Palace, décla­ra le por­teur avec la cer­ti­tude de quel­qu’un énon­çant une loi uni­ver­selle. Tous. Sans exception. »

Rupert vou­lut pro­tes­ter qu’il n’é­tait pas « tous les Anglais », qu’il était un indi­vi­du dis­tinct doté de sa propre volon­té, mais le por­teur était déjà par­ti à une vitesse éton­nante en direc­tion d’un fiacre antédiluvien.

Le tra­jet jus­qu’à Péra se dérou­la dans une confu­sion baby­lo­nienne de rues étroites, de cris de mar­chands, de chiens errants phi­lo­sophes et de tram­ways grin­çants. Rupert nota men­ta­le­ment : « Constan­ti­nople : ville où la cir­cu­la­tion rou­tière semble régie par les prin­cipes du hasard plu­tôt que par ceux du code civil. »

L’Hô­tel Pera Palace appa­rut sou­dain, après le pont de Gala­ta, au détour d’une rue, majes­tueux et légè­re­ment démo­dé, comme un aris­to­crate otto­man qui aurait sur­vé­cu à l’empire par simple force d’i­ner­tie. La façade néo-clas­sique affi­chait cette digni­té par­ti­cu­lière aux éta­blis­se­ments qui ont vu pas­ser trop d’His­toire pour s’é­mou­voir encore de quoi que ce soit.

Le hall d’en­trée sen­tait le tabac turc, l’en­caus­tique vien­noise et quelque chose d’in­dé­fi­nis­sable que Rupert iden­ti­fia plus tard comme étant l’o­deur carac­té­ris­tique des intrigues diplo­ma­tiques en décom­po­si­tion lente.

Der­rière le comp­toir de la récep­tion se tenait un homme d’une mai­greur cada­vé­rique, vêtu d’une redin­gote qui avait connu des jours meilleurs. Ses yeux, d’un bleu aqueux, évo­quaient ceux d’un pois­son sur­pris par la marée basse.

« Mon­sieur Bian­chi, direc­teur, annon­ça-t-il en esquis­sant une cour­bette mini­ma­liste. Nous vous attendions.

— Vous m’at­ten­diez ? s’é­ton­na Rupert.

— Natu­rel­le­ment. Tous les jour­na­listes qui viennent pour le Congrès des­cendent ici. C’est une tradition. »

Il pro­non­ça le mot « tra­di­tion » avec la révé­rence qu’un prêtre réser­ve­rait aux Saintes Écritures.

« Le Congrès, jus­te­ment, hasar­da Rupert. Pour­riez-vous m’indiquer…

— Chambre 42, cou­pa Bian­chi en lui ten­dant une clé mas­sive. Deuxième étage. L’as­cen­seur est… disons… capri­cieux. Je recom­mande l’escalier. »

Sur ce, le direc­teur se replon­gea dans un registre pous­sié­reux, signi­fiant clai­re­ment que l’en­tre­tien était terminé.

Rupert sai­sit sa clé et se diri­gea vers l’es­ca­lier, croi­sant au pas­sage un chat blanc d’une cor­pu­lence confor­table qui le toi­sa avec le dédain carac­té­ris­tique d’un sul­tan détrô­né contem­plant un roturier.

La chambre 42 était exac­te­ment ce à quoi Rupert s’at­ten­dait : un lit de cuivre, un lava­bo émaillé, un miroir au tain piqué, et une fenêtre don­nant sur une cour inté­rieure où séchait du linge aux ori­gines géo­gra­phiques variées. L’en­semble déga­geait cette mélan­co­lie par­ti­cu­lière aux chambres d’hô­tel qui ont vu pas­ser trop de voya­geurs solitaires.

Il défit sa malle, ran­gea ses trois che­mises dans l’ar­moire où elles prirent immé­dia­te­ment un air dépri­mé, et déci­da de des­cendre au bar pour s’en­qué­rir des détails du fameux Congrès.

Le bar du Pera Palace était une caverne douillette tapis­sée de boi­se­ries sombres et illu­mi­née par des lampes à abat-jour verts qui confé­raient à tous les visages une teinte légè­re­ment cada­vé­rique. Der­rière le comp­toir offi­ciait un bar­man à la mous­tache teinte de hen­né qui pré­pa­rait les cock­tails avec la pré­ci­sion d’un hor­lo­ger suisse.

Seul autre client à cette heure mati­nale, un homme d’une soixan­taine d’an­nées, vêtu d’un com­plet de tweed impec­cable, lisait le Times avec cette expres­sion de concen­tra­tion intense que les Bri­tan­niques réservent habi­tuel­le­ment aux courses hip­piques et aux bul­le­tins météorologiques.

Rupert com­man­da un gin-tonic (« Pour com­battre le palu­disme », jus­ti­fia-t-il sans convic­tion) et s’as­sit à une table proche.

L’homme au Times leva les yeux.

« Vous êtes nou­veau, consta­ta-t-il avec l’ac­cent traî­nant de quel­qu’un qui a fré­quen­té Oxford il y a si long­temps que l’u­ni­ver­si­té elle-même ne s’en sou­vient pro­ba­ble­ment plus.

— Arri­vé ce matin, confir­ma Rupert. Rupert Beau­re­gard Whit­combe, du Mor­ning Gazette.

— Ah, un jour­na­liste. Sir Per­ci­val Dunne. Enchan­té. » Il ten­dit une main osseuse que Rupert ser­ra avec la fer­me­té appropriée.

« Vous êtes ici pour le Congrès, natu­rel­le­ment ? deman­da Rupert.

— Le Congrès ? » Sir Per­ci­val haus­sa un sour­cil brous­sailleux. « Mon cher ami, il n’y a pas de Congrès.

— Com­ment cela, pas de Congrès ?

— Annu­lé. Repor­té. Ou peut-être n’a-t-il jamais exis­té. Les trois théo­ries cir­culent. » Il siro­ta son whis­ky avec la séré­ni­té d’un homme ayant depuis long­temps renon­cé à com­prendre la logique des affaires orientales.

Rupert sen­tit la panique fami­lière du jour­na­liste sans sujet mon­ter en lui comme une marée équinoxiale.

« Mais alors… que faites-vous ici ?

— J’ha­bite ici, mon cher. Depuis 1923. Excel­lente cui­sine, per­son­nel dis­cret, et le back­gam­mon y est remar­quable. » Il dési­gna une table dans le coin du salon où était posé un magni­fique pla­teau de jeu incrus­té de nacre.

« Vous jouez ?

— Pas vrai­ment, admit Rupert.

— Dom­mage. Le back­gam­mon est à Constan­ti­nople ce que le cri­cket est à l’An­gle­terre : une reli­gion dégui­sée en jeu. »

Rupert vida son gin-tonic d’un trait, espé­rant y trou­ver quelque illu­mi­na­tion divine sur la manière d’ex­pli­quer à Pem­ber­ton qu’il avait tra­ver­sé l’Eu­rope pour cou­vrir un évé­ne­ment imaginaire.

« Ne vous inquié­tez pas outre mesure, le ras­su­ra Sir Per­ci­val avec une bon­té inat­ten­due. Vous n’êtes pas le pre­mier jour­na­liste à échouer ici pour un congrès fan­tôme. Le der­nier est res­té six mois. Il tra­vaille main­te­nant pour le Ber­li­ner Tage­blatt. Ou peut-être est-ce le Figa­ro. Je confonds toujours. »

C’est ain­si que Rupert Beau­re­gard Whit­combe com­prit qu’il venait d’en­trer dans un endroit où les lois ordi­naires de la cau­sa­li­té ne s’ap­pli­quaient plus tout à fait, et où un homme pou­vait par­fai­te­ment rési­der dans un hôtel pen­dant trois ans pour des rai­sons que lui-même aurait eu du mal à expliquer.

Le chat blanc choi­sit ce moment pré­cis pour sau­ter sur le comp­toir du bar, ren­ver­ser un cen­drier de cris­tal, et fixer Rupert avec une expres­sion qui sem­blait dire avec malice : « Bien­ve­nue au Pera Palace. »

Rupert com­man­da un deuxième gin-tonic.

CHA­PITRE II

Le len­de­main matin, Rupert se réveilla avec cette sen­sa­tion par­ti­cu­lière qu’é­prouvent les voya­geurs déso­rien­tés lors­qu’ils ne se rap­pellent plus immé­dia­te­ment dans quel pays, voire sur quel conti­nent, ils se trouvent. Le pla­fond incon­nu au-des­sus de sa tête, orné de mou­lures pous­sié­reuses, lui rap­pe­la pro­gres­si­ve­ment qu’il était à Constan­ti­nople, au Pera Palace, et qu’il n’a­vait abso­lu­ment rien à y faire.

Cette der­nière réa­li­sa­tion aurait dû l’an­gois­ser. Curieu­se­ment, elle le soulagea.

Il des­cen­dit prendre son petit-déjeu­ner dans la salle à man­ger, vaste espace lam­bris­sé où une demi-dou­zaine de tables dres­sées avec un soin maniaque atten­daient des clients qui ne vien­draient peut-être jamais. Un ser­veur fan­to­ma­tique sur­git immé­dia­te­ment, comme s’il avait pas­sé la nuit caché der­rière une ten­ture dans cette seule attente.

« Café, effen­di ? » deman­da-t-il avec cet accent inter­ro­ga­tif qui trans­forme n’im­porte quelle affir­ma­tion en ques­tion métaphysique.

Rupert acquies­ça. Le café arri­va, dense et amer comme un remords turc, accom­pa­gné d’œufs brouillés d’une mol­lesse avé­rée et de pain grillé d’une dure­té remar­quable. Il atta­qua ce repas avec la rési­gna­tion du voya­geur bri­tan­nique qui sait que cri­ti­quer la nour­ri­ture étran­gère ne mène qu’à des plats encore plus étranges.

Il était en train de lut­ter contre un mor­ceau de pain par­ti­cu­liè­re­ment coriace lors­qu’une voix de sten­tor reten­tit depuis le seuil de la salle à manger :

« Dos­toïevs­ki avait rai­son ! Le des­tin n’est qu’une série d’ac­ci­dents qui pré­tendent avoir un sens ! »

Rupert leva les yeux et décou­vrit un homme gigan­tesque vêtu d’une robe de chambre de velours bor­deaux qui aurait fait hon­neur à un tsar. Une barbe blanche digne de Tol­stoï enca­drait un visage rou­geaud où brillaient des yeux d’un bleu intense, légè­re­ment fous.

« Niko­lai Alexan­dro­vitch Vol­kons­ki, se pré­sen­ta l’ap­pa­ri­tion en s’ins­tal­lant sans invi­ta­tion à la table de Rupert. Autre­fois comte. Aujourd’­hui : rien. Mais quelle liberté ! »

Il cla­qua des doigts. Le ser­veur, qui sem­blait avoir l’ha­bi­tude, appor­ta ins­tan­ta­né­ment un verre de vodka.

« À huit heures du matin ? ne put s’empêcher de remar­quer Rupert.

— Le temps, mon jeune ami, est une construc­tion sociale. En Rus­sie, nous le savions déjà. Puis la révo­lu­tion est arri­vée et nous a prou­vé que le chaos était la seule constante uni­ver­selle. » Il vida son verre d’un trait. « Vous êtes le nou­veau jour­na­liste sans congrès ?

— Les nou­velles cir­culent vite, obser­va Rupert.

— Au Pera Palace, tout cir­cule vite sauf les clients. Nous sommes ici comme des mouches dans l’ambre : par­fai­te­ment conser­vés, défi­ni­ti­ve­ment immo­biles. C’est abso­lu­ment délicieux. »

Avant que Rupert puisse répondre, une nou­velle voix s’é­le­va, fémi­nine celle-ci, char­gée d’un accent qui évo­quait les salons vien­nois et les théâtres parisiens :

« Niko­lai, vous trau­ma­ti­sez encore les nou­veaux arri­vants avec votre nihi­lisme matinal ? »

Rupert se retour­na et vit s’ap­pro­cher une femme d’une tren­taine d’an­nées, mince et élé­gante dans une robe de soie verte qui avait dû coû­ter une for­tune à l’é­poque où les for­tunes exis­taient encore. Ses che­veux roux étaient rele­vés en un chi­gnon com­pli­qué, et ses yeux sombres pétillaient d’une intel­li­gence ironique.

« Ley­la Hanim, se pré­sen­ta-t-elle en ten­dant une main que Rupert ser­ra mal­adroi­te­ment. Ancienne can­ta­trice. Actuel­le­ment en semi-retraite forcée. »

Elle s’as­sit avec la grâce d’une diva habi­tuée à faire des entrées remarquées.

« Semi-retraite ? s’en­quit Rupert poliment.

— J’ai chan­té à la Sca­la, à Vienne, à Paris. Puis l’Em­pire est tom­bé, et avec lui le goût pour les sopra­nos turques. Main­te­nant, je chante occa­sion­nel­le­ment pour les mariages des familles encore riches. C’est… humi­liant et lucra­tif à la fois. Une com­bi­nai­son très orientale. »

Le ser­veur appor­ta sans qu’elle ait besoin de com­man­der un café turc et un verre d’eau. Rupert com­men­çait à com­prendre que le Pera Palace fonc­tion­nait selon des codes invi­sibles qu’il lui fau­drait du temps pour déchiffrer.

« Vous avez ren­con­tré Sir Per­ci­val, je sup­pose ? deman­da Leyla.

— Hier. Il m’a appris que le Congrès…

— N’existe pas. Oui. » Elle sou­rit. « Mais ne par­tez pas pour autant. Les gens qui viennent au Pera Palace pour une rai­son découvrent tou­jours qu’ils y res­tent pour une autre. »

« C’est très poé­tique, inter­vint Niko­lai, mais tota­le­ment inexact. Les gens res­tent ici parce qu’ils n’ont nulle part ailleurs où aller. Comme moi. Comme Ley­la. Comme Per­ci­val. Nous sommes les fan­tômes d’un monde disparu. »

« Vous êtes sur­tout des dra­ma­tiques insup­por­tables », rétor­qua Ley­la sans méchanceté.

À cet ins­tant, le chat blanc fit son appa­ri­tion, tra­ver­sant majes­tueu­se­ment la salle à man­ger comme un empe­reur ins­pec­tant ses domaines. Il s’ar­rê­ta près de la table de Rupert, le fixa lon­gue­ment, puis sau­ta sur les genoux de Ley­la avec une fami­lia­ri­té évidente.

« Voi­ci Pacha, annon­ça Ley­la en cares­sant l’a­ni­mal. Le véri­table pro­prié­taire de l’hô­tel. Mon­sieur Bian­chi n’est que son employé.

— Je l’ap­pelle Lord Salis­bu­ry, cor­ri­gea une voix der­rière eux.

Sir Per­ci­val venait d’en­trer, impec­cable dans son com­plet de tweed mal­gré l’heure matinale.

« C’est Pacha, insis­ta Leyla.

— Lord Salis­bu­ry, répé­ta Per­ci­val avec fer­me­té. Un chat bri­tan­nique mérite un nom britannique.

— Il est né à Stamboul !

— Détail sans importance. »

Le chat, indif­fé­rent au débat sur son iden­ti­té, se mit à ron­ron­ner bruyamment.

« Ils ont cette dis­cus­sion au moins une fois par semaine, expli­qua Niko­lai à Rupert. C’est deve­nu un rituel. Comme une messe, mais en moins utile. »

Sir Per­ci­val s’as­sit et com­man­da son petit-déjeu­ner avec la pré­ci­sion d’un géné­ral orga­ni­sant une cam­pagne mili­taire : « Deux œufs à la coque, trois minutes exac­te­ment, pain grillé, mar­me­lade d’o­ranges amères, thé Earl Grey. »

« Vous voyez, Whit­combe, dit-il en se tour­nant vers Rupert, la vie au Pera Palace a ses avan­tages. On peut main­te­nir les stan­dards civi­li­sés même au milieu de la bar­ba­rie orientale. »

« La bar­ba­rie orien­tale vous a accueilli quand votre propre gou­ver­ne­ment ne vou­lait plus de vous, remar­qua sèche­ment Leyla.

— Un mal­en­ten­du admi­nis­tra­tif, mar­mon­na Per­ci­val dans sa moustache.

— Il a ven­du des infor­ma­tions au mau­vais camp pen­dant la guerre, tra­dui­sit joyeu­se­ment Niko­lai. Ou peut-être au bon camp mais au mau­vais moment. Les détails sont encore flous. »

Rupert nota men­ta­le­ment que cha­cun des rési­dents du Pera Palace sem­blait por­ter son propre poids de secrets et de dés­illu­sions. L’hô­tel n’é­tait pas tant un refuge qu’un pur­ga­toire pour âmes en transit.

« Et vous, deman­da-t-il à Niko­lai, com­ment êtes-vous arri­vé ici ?

— Par bateau. Depuis Odes­sa. En 1920. Avec une valise vide et un exem­plaire de Tour­gue­niev. Pas même un rouble. Les Bol­che­viques avaient tout pris. » Il haus­sa les épaules phi­lo­so­phi­que­ment. « Mais ils ne pou­vaient pas prendre l’es­sen­tiel : mon pes­si­misme. Celui-là, je l’ai gar­dé intact. »

À cet ins­tant, un jeune Turc en livrée rouge entra dans la salle à man­ger et s’ap­pro­cha de leur table.

« Excu­sez-moi, effen­dis, dit-il avec une cour­toi­sie exquise. Mon­sieur Bian­chi demande si quel­qu’un aurait vu le dé de back­gam­mon manquant. »

Un silence étrange s’a­bat­tit sur la table.

« Quel dé ? deman­da Per­ci­val d’un ton neutre.

— Celui avec le point doré, effen­di. Du pla­teau de tav­la du salon. »

Ley­la et Niko­lai échan­gèrent un regard.

« Le dé du Sul­tan, mur­mu­ra Leyla.

— Ne com­men­cez pas avec vos super­sti­tions, la cou­pa Per­ci­val. C’est un simple dé.

— Un simple dé qui aurait appar­te­nu à Abdül­ha­mid II, pré­ci­sa Niko­lai. Et qui dis­pa­raît tou­jours avant qu’un mal­heur n’arrive. »

Le lift-boy, visi­ble­ment mal à l’aise, s’é­clip­sa rapidement.

Rupert, qui com­men­çait à pen­ser que sa vie de jour­na­liste venait de prendre un tour­nant inat­ten­du, demanda :

« Abdül­ha­mid II ? Le der­nier sul­tan ottoman ?

— Exac­te­ment, confir­ma Ley­la. On dit qu’il jouait au back­gam­mon ici, dans ce salon, avant sa dépo­si­tion. Et qu’il aurait lais­sé ce dé comme… comme une malé­dic­tion. Ou une pro­tec­tion. Per­sonne n’est vrai­ment sûr. »

« Des fadaises, tran­cha Per­ci­val. Quel­qu’un l’a sim­ple­ment éga­ré. Ou volé. Ce dé vaut pro­ba­ble­ment une petite fortune. »

Mais Rupert remar­qua que même Sir Per­ci­val, dans toute sa ratio­na­li­té bri­tan­nique, sem­blait légè­re­ment troublé.

Le chat Pacha — ou Lord Salis­bu­ry — choi­sit ce moment pour sau­ter des genoux de Ley­la et quit­ter la salle à man­ger d’un pas déli­bé­ré, la queue haute, comme s’il en savait beau­coup plus qu’il ne vou­lait bien le dire.

Ce qui était pro­ba­ble­ment le cas.

CHA­PITRE III

Rupert pas­sa les trois jours sui­vants dans un état de per­plexi­té crois­sante. Le dé man­quant était deve­nu le sujet de toutes les conver­sa­tions au Pera Palace, et les théo­ries se mul­ti­pliaient avec la fer­ti­li­té carac­té­ris­tique des rumeurs en milieu clos.

Mon­sieur Bian­chi, le direc­teur, avait fouillé sys­té­ma­ti­que­ment le salon, dépla­çant cana­pés et fau­teuils avec une éner­gie qui démen­tait son appa­rence cada­vé­rique. Résul­tat : rien. Le dé au point doré s’é­tait vola­ti­li­sé aus­si com­plè­te­ment qu’un empire disparu.

Sir Per­ci­val main­te­nait sa posi­tion ratio­na­liste : « Quel­qu’un l’a pris. Point final. Pro­ba­ble­ment ce nou­veau ser­veur, le grand maigre avec des dents en or. Il a l’air louche. »

Niko­lai, pré­vi­si­ble­ment, voyait là l’œuvre du Des­tin : « Les objets dis­pa­raissent quand leur temps est venu. Comme les empires. Comme les illu­sions. Comme ma fortune. »

Ley­la, plus prag­ma­tique, sug­gé­ra : « Peut-être est-il tom­bé dans une fis­sure du par­quet ? Ces vieilles mai­sons ont des cachettes partout. »

Mais la théo­rie la plus intri­gante vint de Yusuf, le lift-boy, jeune Turc d’une ving­taine d’an­nées qui mani­pu­lait l’as­cen­seur capri­cieux avec la dex­té­ri­té d’un domp­teur de fauves.

Rupert le croi­sa au deuxième étage, alors qu’il ten­tait vai­ne­ment de convaincre l’as­cen­seur de des­cendre. La cage de fer for­gé demeu­rait obs­ti­né­ment immo­bile, indif­fé­rente à ses pres­sions répé­tées sur le bouton.

« Il ne veut pas, effen­di, consta­ta Yusuf avec philosophie.

— Com­ment cela, il ne veut pas ? C’est un ascen­seur, pas une personne.

— Cet ascen­seur a été ins­tal­lé en 1861 par Mon­sieur Otis lui-même. Il a trans­por­té des sul­tans, des espions, des assas­sins. Il a vu tom­ber un empire. Main­te­nant, il fait ce qu’il veut. » Yusuf sou­rit, révé­lant des dents éton­nam­ment blanches. « Mais si effen­di récite un poème, par­fois il consent. »

Rupert le fixa, cer­tain d’a­voir mal compris.

« Un poème ? Il consent ?

— Ou une chan­son. Mon­sieur Niko­lai lui chante du Pou­ch­kine. Madame Ley­la pré­fère Bau­de­laire. Sir Per­ci­val refuse par prin­cipe, c’est pour­quoi il prend tou­jours l’escalier. »

Rupert consi­dé­ra ses options. L’es­ca­lier mon­tait raide jus­qu’au qua­trième étage où se trou­vait la biblio­thèque qu’il sou­hai­tait explo­rer. Ses genoux lui jouaient par­fois des tours.

« Je ne connais pas de poèmes par cœur, admit-il.

— Essayez Byron, effen­di. Les Anglais connaissent tou­jours Byron. »

Rupert se racla la gorge, se sen­tant par­fai­te­ment ridi­cule. D’une voix hési­tante, il récita :

« She walks in beau­ty, like the night

Of cloud­less climes and star­ry skies… »

L’as­cen­seur émit un grin­ce­ment appro­ba­teur et com­men­ça à descendre.

Yusuf hocha la tête avec satis­fac­tion. « Vous voyez ? Il appré­cie les classiques. »

Alors qu’ils des­cen­daient dans un concert de grin­ce­ments métal­liques, Rupert demanda :

« Ce dé dis­pa­ru… vous avez une théorie ?

— Bien sûr, effen­di. » Yusuf bais­sa la voix, comme s’il crai­gnait d’être enten­du par les murs eux-mêmes. « Il est tom­bé dans la cage de l’ascenseur. »

Rupert consi­dé­ra cette pos­si­bi­li­té. « Le salon est au rez-de-chaus­sée. Comment…

— La cage de l’as­cen­seur est juste der­rière le mur du salon, expli­qua Yusuf. Il y a des fis­sures. Par­fois, des objets tombent. Des pièces de mon­naie. Des bou­tons de man­chette. Une fois, la bague de Madame Hanim. »

« Et vous les récupérez ?

— Impos­sible, effen­di. Le fond de la cage est à trois mètres sous le rez-de-chaus­sée. Il y a là cin­quante ans d’ob­jets per­dus. C’est… » Il cher­cha le mot juste. « C’est comme une archive de tout ce que l’hô­tel a oublié. »

L’as­cen­seur s’ar­rê­ta au rez-de-chaus­sée avec un der­nier grin­ce­ment vic­to­rieux. Rupert en sor­tit, l’es­prit déjà en train d’é­cha­fau­der un plan.

« Yusuf, deman­da-t-il, serait-il pos­sible de des­cendre dans cette cage ?

— Tech­ni­que­ment, oui. Pra­ti­que­ment, non. Mon­sieur Bian­chi l’in­ter­dit for­mel­le­ment. Il dit que c’est dangereux. »

« Et si quel­qu’un des­cen­dait quand même ?

Yusuf sou­rit avec un fond de facé­tie. « Je ne ver­rais rien, effen­di. La nuit, je dors très profondément. »

Rupert pas­sa le reste de l’a­près-midi au bar, buvant du raki et obser­vant les rési­dents. Miss Aga­tha Pen­wor­thy, gou­ver­nante anglaise au chô­mage depuis la chute de l’Em­pire, fai­sait de la tapis­se­rie dans un coin avec une concen­tra­tion féroce. Meh­met Bey, ancien fonc­tion­naire otto­man, jouait aux échecs contre lui-même, mar­mon­nant des stra­té­gies dans un turc archaïque.

Cha­cun était enfer­mé dans son propre monde, comme des pla­nètes en orbite autour d’un soleil mort depuis longtemps.

À huit heures du soir, Ley­la fit son entrée, vêtue d’une robe de velours noir qui mur­mu­rait richesse éva­nouie à chaque mou­ve­ment. Elle s’ins­tal­la au pia­no — un Bech­stein désac­cor­dé qui avait connu des jours meilleurs — et com­men­ça à jouer.

Ce n’é­tait pas une mélo­die pré­cise, plu­tôt une impro­vi­sa­tion mélan­co­lique qui sem­blait cap­tu­rer l’es­sence même du Pera Palace : belle, démo­dée, légè­re­ment triste, et obs­ti­né­ment refu­sant de disparaître.

Niko­lai entra, s’ar­rê­ta pour écou­ter, puis décla­ra d’une voix vibrante : « Cho­pin aurait pleu­ré ! Ou ri. Pro­ba­ble­ment les deux. »

« Ce n’est pas du Cho­pin, cor­ri­gea Ley­la sans ces­ser de jouer. C’est du Ley­la. Une com­po­si­tion per­son­nelle : Varia­tions sur le thème de l’exil volon­taire. »

« L’exil n’est jamais volon­taire, phi­lo­so­pha Niko­lai en s’af­fa­lant dans un fau­teuil. On est tou­jours chas­sé. Par les révo­lu­tions, par les créan­ciers, par ses propres erreurs. »

Sir Per­ci­val, qui lisait le Times vieux de trois semaines, leva les yeux. « Vous êtes d’une gaie­té dépri­mante ce soir, Nikolai. »

« C’est le dé, mur­mu­ra Ley­la en pla­quant un accord dis­so­nant. Quand le dé du Sul­tan dis­pa­raît, les mal­heurs arrivent. »

« Super­sti­tions, grom­me­la Percival.

— La der­nière fois qu’il a dis­pa­ru, conti­nua Ley­la imper­tur­ba­ble­ment, c’é­tait en 1922. Trois jours plus tard, la guerre gré­co-turque se ter­mi­nait. L’Em­pire n’exis­tait plus. »

« Coïn­ci­dence, décla­ra Percival.

— Peut-être. » Ley­la ces­sa de jouer et se tour­na vers eux. « Mais peut-être pas. Abdul Hamid était para­noïaque, super­sti­tieux, et pro­fon­dé­ment croyant au pou­voir des sym­boles. S’il a lais­sé ce dé ici, c’é­tait pour une rai­son bien particulière. »

Rupert, qui avait écou­té en silence, prit la parole :

« J’ai une théo­rie. Il serait tom­bé dans la cage de l’ascenseur.

— Yusuf vous a par­lé, devi­na Ley­la avec un sourire.

— En effet. Et je me deman­dais… serait-il pos­sible de vérifier ?

Niko­lai se redres­sa, sou­dain inté­res­sé. « Une expé­di­tion noc­turne dans les entrailles de l’hô­tel ? Splen­dide ! C’est exac­te­ment le genre d’ac­ti­vi­té absurde dont j’a­vais besoin. »

« Vous êtes tous fous, sou­pi­ra Per­ci­val. Mais je sup­pose que je dois venir pour m’as­su­rer que per­sonne ne se tue. »

Ley­la fer­ma le pia­no avec déli­ca­tesse. « Minuit, alors. Quand Bian­chi dort. »

C’est ain­si que Rupert Beau­re­gard Whit­combe, jour­na­liste sans sujet, se retrou­va à orga­ni­ser ce qui serait plus tard connu dans les annales offi­cieuses du Pera Palace comme « L’In­ci­dent de la Cage d’As­cen­seur » — un évé­ne­ment qui ne résou­drait rien mais révé­le­rait beaucoup.

Le chat Pacha, témoin silen­cieux de cette conver­sa­tion, bâilla lon­gue­ment et quit­ta le salon d’un pas tran­quille, comme s’il savait déjà que les humains allaient faire quelque chose de par­fai­te­ment ridi­cule et qu’il n’a­vait aucune inten­tion d’y participer.

… Lire la suite…

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