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L’in­croyable affaire du dé du Sultan

Cha­pitres 4 à 5

PAR­TIE I

L’AR­RI­VÉE

CHA­PITRE IV

Minuit au Pera Palace pos­sé­dait une qua­li­té par­ti­cu­lière. Le silence n’é­tait jamais tout à fait com­plet — il y avait tou­jours le grin­ce­ment d’un par­quet, le mur­mure d’une conver­sa­tion fan­tôme dans les murs, le sou­pir d’un empire qui refu­sait de mou­rir tout à fait.

Rupert des­cen­dit l’es­ca­lier avec la pru­dence d’un cam­brio­leur ama­teur. À mi-che­min, il croi­sa Niko­lai qui mon­tait, por­tant une bou­teille de vod­ka et une lampe à pétrole.

« Pour le cou­rage, expli­qua-t-il en bran­dis­sant la bou­teille. Et pour voir, ajou­ta-t-il en levant la lampe. L’élec­tri­ci­té au sous-sol est capri­cieuse. Comme tout dans cet établissement. »

Ils trou­vèrent Ley­la et Per­ci­val déjà dans le hall, chu­cho­tant comme des conspi­ra­teurs. Ley­la avait revê­tu une tenue pra­tique — pour autant qu’une robe de soie noire puisse être consi­dé­rée comme pra­tique — et por­tait une lampe de poche fran­çaise qui avait l’air d’a­voir sur­vé­cu à plu­sieurs révolutions.

Sir Per­ci­val, lui, était équi­pé comme pour une expé­di­tion colo­niale : veste de chasse, pan­ta­lon de tweed ren­for­cé, et une canne à pom­meau d’argent qu’il mani­pu­lait avec l’au­to­ri­té d’un chef d’ex­pé­di­tion confirmé.

« Nous sommes par­fai­te­ment ridi­cules, obser­va-t-il. Quatre adultes pré­ten­du­ment sen­sés sur le point de des­cendre illé­ga­le­ment dans une cage d’as­cen­seur pour cher­cher un dé qui n’a pro­ba­ble­ment aucune valeur historique.

— Mais vous êtes là quand même, nota Ley­la avec amusement.

— Par sens du devoir envers mes com­pa­gnons plus impru­dents. » Il tous­sa. « Et par curio­si­té, je l’admets. »

Yusuf appa­rut de l’ombre comme un ecto­plasme, les fai­sant tous sursauter.

« Effen­dis, chu­cho­ta-t-il, l’as­cen­seur est blo­qué au der­nier étage. La cage est libre. Mais soyez rapides. Mon­sieur Bian­chi fait sa ronde à une heure. »

Il leur ten­dit une corde de chanvre robuste. « Pour des­cendre. Le fond est à trois mètres sous le rez-de-chaus­sée. » Il mar­qua une pause. « Et effen­dis ? Si vous enten­dez l’as­cen­seur se mettre en marche, remon­tez immé­dia­te­ment. Être écra­sé par un ascen­seur otto­man serait une mort absurde même selon les stan­dards du Pera Palace. »

Sur cette note encou­ra­geante, il dis­pa­rut aus­si silen­cieu­se­ment qu’il était apparu.

La cage de l’as­cen­seur s’ou­vrait par une trappe de ser­vice dis­si­mu­lée der­rière un pan­neau de boi­se­rie. Per­ci­val, avec l’ef­fi­ca­ci­té de quel­qu’un ayant par­ti­ci­pé à plus d’o­pé­ra­tions clan­des­tines qu’il ne vou­lait l’ad­mettre, fit glis­ser le pan­neau révé­lant un trou noir béant d’où mon­tait une odeur de métal rouillé, d’huile ancienne, et de mys­tères accumulés.

« Ladies first ? sug­gé­ra Niko­lai avec ironie.

— Les ivrognes d’a­bord, rétor­qua Ley­la. Vous avez bu suf­fi­sam­ment pour ne rien sen­tir si vous tombez. »

Rupert, pre­nant sur lui, atta­cha la corde à une colonne de marbre mas­sive et com­men­ça la des­cente. La cage était étroite, les parois glis­santes d’hu­mi­di­té. Au-des­sus de lui, les câbles de l’as­cen­seur pen­daient comme des ser­pents métal­liques endormis.

Le fond de la cage était exac­te­ment tel que Yusuf l’a­vait décrit : un cime­tière d’ob­jets oubliés. Dans le fais­ceau de sa lampe, Rupert décou­vrit un pay­sage étrange fait de pièces de mon­naie de l’an­cien empire, de bou­tons de man­chette, d’é­pingles à cha­peau, d’un monocle bri­sé, et — curieu­se­ment — d’un revol­ver rouillé.

« Vous trou­vez quelque chose ? » La voix de Per­ci­val réson­na depuis le haut de la cage.

« Un revol­ver, répon­dit Rupert.

— Ah. Pro­ba­ble­ment celui d’Ah­med Bey. Dis­pa­ru mys­té­rieu­se­ment en 1919. » Per­ci­val disait cela avec le ton déta­ché de quel­qu’un énu­mé­rant les articles d’une liste de courses.

Ley­la des­cen­dit à son tour, sui­vie de Niko­lai qui chan­ton­nait quelque chose en russe pour, selon ses dires, « apai­ser les fantômes. »

Per­ci­val refu­sa caté­go­ri­que­ment de des­cendre : « Quel­qu’un doit res­ter en haut pour sur­veiller. C’est une ques­tion de stra­té­gie mili­taire de base. »

Pen­dant quinze minutes, ils fouillèrent métho­di­que­ment le fond de la cage. Ley­la décou­vrit une broche en dia­mants qu’elle recon­nut immé­dia­te­ment : « Celle de la Com­tesse Marit­za ! Elle l’a cher­chée pen­dant des mois en 1920. Elle a fini par accu­ser son mari de l’a­voir ven­due pour payer ses dettes de jeu. Ils ont divor­cé à cause de ça. »

Niko­lai trou­va une médaille mili­taire otto­mane et la contem­pla avec mélan­co­lie : « Tant de gloire finit tou­jours au fond d’un trou. C’est une par­faite méta­phore de l’existence. »

Rupert, accrou­pi dans un coin, sen­tit sou­dain quelque chose de dur sous ses doigts. Il balaya la pous­sière et décou­vrit un dé en ivoire mar­qué d’un point doré.

« Je l’ai ! » s’exclama-t-il.

Ley­la et Niko­lai se pré­ci­pi­tèrent. Dans le fais­ceau croi­sé de leurs lampes, le dé brillait d’un éclat mat, presque organique.

« Le dé du Sul­tan, mur­mu­ra Ley­la avec révérence.

— Il n’a rien de spé­cial, objec­ta Rupert. Juste un vieux dé.

— Regar­dez mieux. » Ley­la le lui prit déli­ca­te­ment des mains et le tour­na vers la lumière. « Voyez ces marques ? Ce sont des carac­tères arabes. Une inscription. »

En effet, gra­vé fine­ment sur chaque face du dé, Rupert dis­tin­gua des lettres minuscules.

« Que dit l’ins­crip­tion ? demanda-t-il.

— Je ne lis pas l’a­rabe clas­sique, admit Ley­la. Mais Meh­met Bey pour­ra traduire. »

C’est à cet ins­tant pré­cis que l’as­cen­seur au-des­sus d’eux émit un grin­ce­ment inquiétant.

« Il des­cend ! » hur­la Per­ci­val depuis le haut. « Remon­tez ! Immédiatement ! »

La panique qui s’en­sui­vit fut brève mais intense. Niko­lai, avec une agi­li­té sur­pre­nante pour quel­qu’un ayant consom­mé une demi-bou­teille de vod­ka, grim­pa à la corde en pre­mier. Ley­la le sui­vit avec la grâce d’une acro­bate, ses jupons de soie flot­tant dans la pénombre.

Rupert, moins ath­lé­tique, pei­na sur les der­niers mètres tan­dis que la cage de l’as­cen­seur des­cen­dait inexo­ra­ble­ment au-des­sus de lui avec un concert de grin­ce­ments métal­liques qui évo­quait les gémis­se­ments d’un lévia­than méca­nique agonisant.

Per­ci­val le his­sa par le col au moment pré­cis où l’as­cen­seur attei­gnait le rez-de-chaus­sée, man­quant la tête de Rupert d’une dizaine de centimètres.

Ils s’é­crou­lèrent tous les quatre sur le sol de marbre du hall, hale­tants, cou­verts de pous­sière et d’huile, par­fai­te­ment conscients qu’ils venaient d’é­chap­per de peu à ce qui aurait été men­tion­né dans les jour­naux comme « un tra­gique acci­dent d’ascenseur. »

La porte de l’as­cen­seur s’ou­vrit len­te­ment, révé­lant une cabine vide.

« Per­sonne ne l’a appe­lé, consta­ta Ley­la d’une voix tremblante.

— Il est des­cen­du tout seul, confir­ma Niko­lai. L’as­cen­seur a déci­dé de des­cendre tout seul.

— Les ascen­seurs ne décident rien, rétor­qua Per­ci­val, mais sa voix man­quait de convic­tion. Ce sont de simples mécanismes.

— Peut-être, mur­mu­ra Ley­la. Ou peut-être que l’as­cen­seur vou­lait qu’on trouve le dé. Et main­te­nant qu’on l’a trouvé… »

Elle ne ter­mi­na pas sa phrase. Ce n’é­tait pas nécessaire.

Rupert ouvrit sa main, révé­lant le dé d’i­voire. Dans la lumière élec­trique du hall, le point doré brillait dou­ce­ment, presque comme s’il pul­sait avec une vie propre.

« Mis­sion accom­plie, dit-il faiblement.

— Ou com­men­cée, cor­ri­gea Niko­lai. Quelque chose me dit que trou­ver le dé n’é­tait que le début. »

Ils se sépa­rèrent sans un mot, cha­cun rega­gnant sa chambre avec la conscience trou­blante que quelque chose venait de chan­ger au Pera Palace, quelque chose d’in­dé­fi­nis­sable mais d’indéniable.

Dans sa chambre, Rupert net­toya le dé avec un mou­choir, révé­lant plei­ne­ment les ins­crip­tions arabes. Demain, ils deman­de­raient à Meh­met Bey de les traduire.

Mais cette nuit, allon­gé dans son lit étroit, le dé posé sur sa table de nuit, Rupert ne put s’empêcher de pen­ser que cer­tains objets ne sont pas sim­ple­ment per­dus puis retrou­vés — ils dis­pa­raissent et réap­pa­raissent quand leur pré­sence est nécessaire.

Et si c’é­tait le cas, la ques­tion n’é­tait pas pour­quoi le dé avait dis­pa­ru, mais pour­quoi il avait choi­si de reve­nir maintenant.

CHA­PITRE V

Le len­de­main matin, Rupert se réveilla avec une cour­ba­ture géné­ra­li­sée qui témoi­gnait dou­lou­reu­se­ment de son manque d’en­traî­ne­ment pour les expé­di­tions noc­turnes dans les cages d’as­cen­seur. Chaque muscle lui rap­pe­lait qu’il n’a­vait plus vingt ans et qu’es­ca­la­der des cordes à minuit était une acti­vi­té mieux adap­tée aux per­sonnes dotées d’une condi­tion phy­sique supé­rieure à la sienne.

Le dé du Sul­tan — car Rupert com­men­çait mal­gré lui à le nom­mer ain­si — repo­sait sur sa table de nuit, inno­cem­ment inof­fen­sif à la lumière du jour. Il le sai­sit et le fit rou­ler dans sa paume. L’i­voire était lisse, pati­né par des décen­nies de mani­pu­la­tions. Le point doré, vu de près, n’é­tait pas de l’or mais plu­tôt une incrus­ta­tion d’ambre, ce qui expli­quait cette qua­li­té presque orga­nique qu’il sem­blait posséder.

Il des­cen­dit prendre son petit-déjeu­ner, le dé soi­gneu­se­ment ran­gé dans la poche de son gilet.

Dans la salle à man­ger, il trou­va Meh­met Bey déjà ins­tal­lé, siro­tant un café turc si épais qu’une cuillère aurait pu tenir debout dedans. Meh­met était un homme dans la cin­quan­taine avan­cée, chauve comme un œuf, avec des yeux noirs per­çants et une mous­tache élé­gam­ment cirée qui com­pen­sait l’ab­sence totale de che­veux sur le reste de sa tête.

Ancien fonc­tion­naire du minis­tère des Affaires étran­gères otto­man, Meh­met avait sur­vé­cu à la chute de l’Em­pire avec cette rési­lience par­ti­cu­lière aux bureau­crates qui savent que les régimes passent mais que la pape­rasse, elle, est éter­nelle. Il vivait main­te­nant de tra­duc­tions occa­sion­nelles et d’une pen­sion si maigre qu’elle consti­tuait davan­tage une plai­san­te­rie admi­nis­tra­tive qu’un reve­nu viable.

« Mon­sieur Whit­combe, salua-t-il avec une cour­toi­sie otto­mane impec­cable. On m’a dit que vous aviez vécu une aven­ture noc­turne remarquable. »

Rupert se deman­da com­ment, au Pera Palace, les nou­velles pou­vaient cir­cu­ler plus vite que dans une agence de presse.

« En effet, admit-il en s’as­seyant. Et j’au­rais besoin de votre aide. »

Il sor­tit le dé et le posa sur la nappe blanche. Meh­met Bey s’im­mo­bi­li­sa, sa tasse de café sus­pen­due à mi-che­min entre la table et ses lèvres.

« Par Allah, mur­mu­ra-t-il. C’est vrai­ment lui.

— Vous le connaissez ?

— Connaître est un mot bien modeste. » Meh­met repo­sa sa tasse avec une pré­ci­sion mil­li­mé­trique. « J’ai vu Abdül­ha­mid jouer avec ce dé. J’é­tais un jeune scribe au palais. Cela se pas­sait en… 1908, je crois. Quelques mois avant sa dépo­si­tion. Il jouait contre son fils, le prince Meh­med. Et il a perdu. »

« Il a per­du une par­tie de backgammon ?

— Il a per­du l’Em­pire. » Meh­met sou­rit tris­te­ment. « Oh, pas lit­té­ra­le­ment, bien sûr. Mais il a dit — je me sou­viens de ses mots exacts — : Les dés sont jetés. L’an­cien monde s’ef­face. Puisse celui qui trouve ce dé com­prendre ce que j’ai com­pris trop tard. »

« Com­prendre quoi ?

— C’est pré­ci­sé­ment ce que l’ins­crip­tion explique. » Meh­met sai­sit le dé avec révé­rence et l’exa­mi­na minu­tieu­se­ment. « L’a­rabe est ancien. Clas­sique. Très bien gravé. »

Il cher­cha ses lunettes dans sa poche, les chaus­sa, et se mit à déchif­frer lentement :

« Face un : ‘Le hasard n’existe pas.’ Face deux : ‘Seules les illu­sions tombent.’ Face trois : ‘Ce qui est caché sera révé­lé.’ Face quatre : ‘Ce qui est révé­lé sera jugé.’ Face cinq : ‘Les empires meurent, les véri­tés demeurent.’ Face six : ‘Le sixième secret attend son heure.’ »

Rupert nota men­ta­le­ment chaque phrase. « Le sixième secret ? Quel secret ?

— Per­sonne ne sait. » Meh­met ren­dit le dé à Rupert. « Abdül­ha­mid était para­noïaque, mys­tique, et pro­fon­dé­ment convain­cu que le monde fonc­tion­nait selon des lois invi­sibles que seuls quelques ini­tiés pou­vaient com­prendre. Ce dé… c’é­tait sa manière de lais­ser un message. »

« Un mes­sage à qui ?

— À celui qui le trou­ve­rait. Vous, apparemment. »

À cet ins­tant, Ley­la, Niko­lai et Per­ci­val firent leur entrée simul­ta­née, comme s’ils avaient répé­té cette synchronisation.

« Alors ? deman­da Ley­la sans pré­am­bule. Que dit l’inscription ?

Meh­met répé­ta la tra­duc­tion. Un silence contem­pla­tif s’a­bat­tit sur le petit groupe.

« Des énigmes, grom­me­la Per­ci­val. Abdül­ha­mid était fou.

— Non, inter­vint Niko­lai. Il était russe d’es­prit. Nous aus­si, nous aimons les véri­tés enve­lop­pées dans des mys­tères enve­lop­pés dans des vod­kas. » Il mar­qua une pause. « Quoique lui pré­fé­rait le café. Mais le prin­cipe est le même. »

« Ce qui est caché sera révé­lé, réci­ta Ley­la pen­si­ve­ment. Cela sug­gère qu’il y a quelque chose à découvrir. »

« Et le sixième secret attend son heure, ajou­ta Rupert. Comme si ce dé était une clé.

— Une clé pour quoi ? deman­da pra­ti­que­ment Percival.

— C’est la ques­tion, n’est-ce pas ? » Meh­met Bey sou­rit. « Abdül­ha­mid a lais­sé beau­coup de choses dans cet hôtel. Des sou­ve­nirs. Des regrets. Et peut-être… des secrets. »

À cet ins­tant pré­cis, Mon­sieur Bian­chi fit irrup­tion dans la salle à man­ger, son visage habi­tuel­le­ment blême main­te­nant car­ré­ment livide.

« Mes­sieurs, dames, annon­ça-t-il d’une voix trem­blante, j’ai une nou­velle. La chambre 47 doit être ouverte. »

La chambre 47. Rupert avait enten­du par­ler de cette chambre — fer­mée depuis des années, per­sonne ne savait exac­te­ment pour­quoi. Les rumeurs allaient du sui­cide d’un diplo­mate à la dis­pa­ri­tion mys­té­rieuse d’une espionne russe.

« Pour­quoi main­te­nant ? deman­da Leyla.

— J’ai reçu un télé­gramme. » Bian­chi agi­ta un papier jau­ni. « De l’an­cien pro­prié­taire. Il demande que la chambre soit ouverte et… inven­to­riée. Après vingt-trois ans. »

« Quelle coïn­ci­dence extra­or­di­naire, obser­va Niko­lai. Le dé réap­pa­raît et le len­de­main, une chambre fer­mée depuis deux décen­nies doit être ouverte. »

« Il n’y a pas de coïn­ci­dences, réci­ta Rupert, se sou­ve­nant de l’ins­crip­tion. Seule­ment des illu­sions qui tombent. »

Per­ci­val se leva brus­que­ment. « Quand ouvrez-vous cette chambre, Bianchi ?

— Cet après-midi. Trois heures. » Le direc­teur les regar­da tour à tour. « Je… je sup­pose que vous sou­hai­te­riez tous être présents ? »

Ce n’é­tait même pas une ques­tion. Bien sûr qu’ils seraient pré­sents. Au Pera Palace, un mys­tère était une den­rée rare et pré­cieuse, et per­sonne ne vou­lait man­quer le dénouement.

Rupert remon­ta dans sa chambre, le dé tou­jours dans sa poche. Il s’as­sit à son petit bureau et ten­ta d’é­crire à Pem­ber­ton pour expli­quer pour­quoi il n’a­vait tou­jours envoyé aucun article sur le congrès inexistant.

Cher Pem­ber­ton,

Le congrès n’a pas eu lieu. Cepen­dant, je suis sur la piste d’une his­toire poten­tiel­le­ment beau­coup plus inté­res­sante concer­nant un dé de back­gam­mon his­to­rique et une chambre d’hô­tel fer­mée depuis 1903…

Il s’ar­rê­ta. Écrit comme ça, cela son­nait par­fai­te­ment fou. Il frois­sa le papier et le jeta.

À trois heures moins cinq, Rupert des­cen­dit au qua­trième étage. Les autres étaient déjà là, ras­sem­blés devant la porte numé­ro­tée 47 comme des fidèles atten­dant l’ou­ver­ture d’un temple.

Mon­sieur Bian­chi arri­va, por­tant un trous­seau de clés anciennes qui tin­taient comme des os de squelette.

« Mes­sieurs, dames, dit-il solen­nel­le­ment, je dois vous pré­ve­nir. Je ne sais pas ce que nous allons trou­ver. Cette chambre a été fer­mée sur ordre du Sul­tan lui-même. Abdül­ha­mid II. En 1903. Avant même l’ou­ver­ture offi­cielle de l’hô­tel au public. »

Il insé­ra la clé dans la ser­rure. Elle tour­na avec un cli­que­tis métal­lique qui réson­na dans le cou­loir comme un verdict.

La porte s’ou­vrit len­te­ment, révé­lant l’obscurité.

Et c’est là que l’his­toire du Pera Palace, qui avait cou­lé tran­quille­ment pen­dant des décen­nies comme un fleuve endor­mi, allait sou­dai­ne­ment deve­nir beau­coup plus compliquée.

Car dans la chambre 47, par­fai­te­ment conser­vée dans une pous­sière de vingt-trois ans, se trou­vait un pla­teau de back­gam­mon com­plet, un jeu d’é­checs per­san, une pile de lettres cache­tées, et — détail qui fit pâlir même Sir Per­ci­val — un sque­lette humain élé­gam­ment vêtu, assis à une table, les mains encore posées sur les pièces du jeu comme s’il atten­dait patiem­ment que quel­qu’un vienne ter­mi­ner la partie.

Ley­la fut la pre­mière à retrou­ver sa voix :

« Eh bien, mur­mu­ra-t-elle, je crois que nous venons de trou­ver le sixième secret. »

Rupert, avec le réflexe du jour­na­liste, sor­tit immé­dia­te­ment son car­net et com­men­ça à prendre des notes. Pem­ber­ton allait enfin avoir son article.

Même si celui-ci était infi­ni­ment plus étrange que tout ce qu’ils auraient pu imaginer.

… Lire la suite…

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