Le long du Mékong avec Louis de Carné à bord de la canonnière 27

Le long du Mékong avec Louis de Carné à bord de la canonnière 27

Ils étaient six, six hommes partis sur les traces d’Henri Mouhot, celui qui mit au jour les ruines d’Angkor en 1861, ou plutôt qui fit redécouvrir au monde les temples que les Khmers ne cessèrent d’honorer du fin fond de la forêt cambodgienne… Partis d’Angkor, ils ont remonté le Mékong, fleuve nourricier prenant sa source en Chine et se jetant dans la Mer de Chine non loin de Hô Chi Minh-Ville. Ils étaient six, mais l’expédition dure près de trois ans et le chef de l’expédition, Ernest Doudart de Lagrée, meurt avant la fin du voyage qui se termine dans le Yunnan chinois. Ils étaient six, comme sur cette photo devenue célèbre. De gauche à droite : Louis de Carné, Lucien Joubert, Capitaine Ernest Doudart de Lagrée, Clovis Thorel, Lieutenant Louis Delaporte et Lieutenant Francis Garnier. Delaporte est celui qui ramènera les plus beaux dessins d’Angkor encore vierge de toute présence humaine. Ils sont fiers et beaux ces hommes qui ont dû maudire les dieux d’avoir mis sur terre cet environnement aussi hostile…

Membres de la Mission d'exploration du Mékong

Des enfants vêtus de jaune et quelques vieilles habituées du sanctuaire, à en juger par la familiarité avec laquelle elles traitaient leur dieu, déshabillèrent de son écharpe la petite statue de Bouddha, lui versèrent de l’eau sur la tête, l’épongèrent avec soin, et lui remirent enfin sa chemise rouge ; les cymbales, les gongs et les grosses caisses nous réveillèrent en sursaut, et la foule envahit le hangar dont nous n’occupions que le plus petit espace possible. On alluma des cierges, on brûla de vieux chiffons et longues mèches. Les assistants faisaient toute sorte de gestes, portaient la main à leur front et baisaient la terre, puis l’arrosaient à l’aide d’une gargoulette dont chacun était muni. Cela n’empêchait pas de causer, de rire, de fumer ; nul respect, nul recueillement, aucun signe de piété intérieure n’apparaissait sur tous ces visages, si ce n’est sur les traits du vieux bonze, chef de la pagode.

Louis de Carné, jeune homme vaillant promis à un brillant avenir, reste à l’écart du reste du groupe, jamais véritablement intégré, suspecté d’avoir été pistonné par un amiral en vue pour cette expédition. Pourtant, le jeune homme, seul civil du groupe, accomplit consciencieusement sa mission. Chargé de la partie descriptive du voyage et des renseignements commerciaux, il rapporte un texte beaucoup moins connu que celui de Francis Garnier (Voyage d’exploration en Indo-chine, effectué pendant les années 1866, 1867 et 1868). En réalité, ce ne sont que des notes qu’il finit par publier en plusieurs parties dans la Revue des Deux Mondes, sous le titre L’exploration du Mékong. Louis de Carné, épuisé par les fièvres contractées lors de l’expédition, s’éteint à Plomelin en 1871, à l’âge de 27 ans. C’est son père, Louis-Marie de Carné, qui terminera la mise en forme de ses notes de voyage et se chargera de la publication de ses articles en livre, sous le titre Voyage en Indo-Chine et dans l’empire chinois en 1872.

Il pleuvait toujours, et nous étions pour la plupart sans chaussures. Nos pieds étaient meurtris par les pierres, percés par les épines, saignés par les sangsues ; la fièvre pâlissait les visages et, symptôme effrayant, la gaieté commençait à s’évanouir. Malgré la pesanteur étouffante de l’air, après quelques heures de marche dans pareilles conditions, le froid nous saisissait en traversant des torrents dont l’eau était ordinairement glaciale. Quelle ne fut donc pas notre surprise, en entrant pour la centième fois dans l’un de ces innombrables affluents du Mékong, de ressentir aux jambes une chaleur assez forte pour nous faire éprouver une impression douloureuse ! Nous venions de découvrir un source d’eau thermale sulfureuse à quatre-vingt-six degrés centigrades […]

Le texte est disponible aux éditions Magellan et Cie, dans la collection Heureux qui comme…

Articles publiés dans la Revue des Deux Mondes (allez savoir pourquoi les numéros 6 et 7 sont introuvables):

Photo d’en-tête © CiaoHo (floating market. Nganam town, Soctrang province, Vietnam. Jan 26th. 2014)

Jhator, célestes funérailles et tours du silence

Jhator, célestes funérailles et tours du silence

Les Zoroastriens construisaient des tours appelées “Tours du silence”, dakma ou dakhmeh. Les tenants de cette religion née il y a trois ou quatre mille ans aujourd’hui en déclin continu vivaient au cœur de l’Iran, dans ce qu’on appelle aujourd’hui la Mésopotamie. Dans cette religion monothéiste (la plus ancienne du monde) issue du mazdéisme et prophétisée par Zarathoustra, le Dieu supérieur, Ahura Mazdâ (le seigneur de la sagesse) préside à l’équilibre de la lumière et de l’obscurité, le bien et le mal. Dans cette religion que certains soldats romains pratiquaient en silence, l’image du cadavre est impure et les éléments principaux de cette croyance que sont l’eau, le feu et la terre, ne doivent en aucun cas être souillés par le cadavre en décomposition. Aussi, l’enterrement était-il proscrit, aussi bien que l’incinération ou que le dépôt dans une rivière ou un fleuve. C’est la raison pour laquelle on construisait ces tours, au sommet desquelles ont disposait les cadavres afin qu’ils soient dévorés par les oiseaux charognards. Les ossements récurés étaient récupérés et placés dans des ossuaires.

Tour du silence de Mumbai

Tour du silence de Mumbai

Il ne reste aujourd’hui que deux tours du silence en Iran, et les seuls Zoroastriens (les Pārsis) qu’on trouve encore aujourd’hui vivent en Inde, le mot de Pārsi lui-même signifiant “peuple de Perse”. Il est donc naturel qu’on trouve dans la région de Mumbai et de Bangalore des édifices liés à cette pratique, mais la raréfaction des oiseaux charognards dans cette région du monde rend l’équilibre difficile et pousse certains à souhaiter élever des vautours captifs.

Tour du silence de Mumbai 2

Tour du silence de Mumbai. On voit particulièrement bien sur cette photo les cercles concentriques et les emplacements réservés aux corps. Les hommes sont placés sur le cercle en périphérie, les femmes et les enfants sur l’autre.

Si j’introduis cet article par les tours du silence, c’est pour attirer l’attention sur le fait que cette pratique funéraire qui peut paraître choquante remonte à des temps très anciens, et que de nombreux sites archéologiques, dont celui de Göbleki Tepe en Turquie, réputé comme étant le plus ancien site religieux du monde et datant de 12 000 ans, semblent avoir pratiqué ce rite funéraire. On pense aussi que le site de Stonehenge avait peut-être également cette fonction. A-delà d’un aspect purement religieux, le fait de faire dévorer les cadavres par les charognards comporte une aspect sanitaire non négligeable qui est celui de se débarrasser des corps qui peuvent être porteurs de maladies et dont on sait parfaitement que l’enfouissement est souvent à l’origine d’épidémies de choléra par contamination des puits.

Site de funérailles célestes dans la vallée de Yerpa au Tibet

Site de funérailles célestes dans la vallée de Yerpa au Tibet

Il existe aujourd’hui d’autres sites, notamment au Tibet, où l’on pratique ce rite funéraire portant le nom de jhator (བྱ་གཏོར་), pratiqué d’une manière différente, puisque dans ce cas, le corps est préparé pour les charognards, c’est-à-dire découpé. Ce n’est pas un hasard si on retrouve cette pratique sur le toit du monde, au Tibet, car c’est un pratique encouragée dans le bouddhisme vajrayāna (वज्रयान) et qui a longtemps été observée comme rite funéraire majoritaire au titre de la transmigration des esprits. Le corps n’est rien, ce n’est qu’une enveloppe terrestre, le vaisseau de nos émotions et le transport de notre présence au monde, mais ce n’est que ça. On imagine aussi que pour des raisons pratiques, les “funérailles célestes” sont à plusieurs titres plus praticables que la crémation. D’une part, dans les hautes montagnes, les lieux sont souvent trop rocailleux pour permettre un enterrement, mais également, il y a souvent trop peu d’arbres et de bois pour permettre la crémation. C’est en tout cas une pratique courante et complètement intégrée à la religion bouddhique, un peu marginale par rapport à la crémation, même si elle peut paraître outrancière et choquante pour certaines personnes.

Golden mount (Wat Saket)

Golden mount (Wat Saket) à Bangkok. Photo © The W perspective

Dans un livre que j’ai lu récemment (Thaïlande, par Isabelle Massieu) et qu’on peut trouver en accès libre sur internet (Comment j’ai parcouru l’Indochine), j’ai retrouvé la trace de cette pratique dans l’ancien royaume de Siam, au cœur de Bangkok qui n’est encore qu’une petite ville habitée de 800 000 habitants alors que nous sommes au tout début du XXè siècle. L’auteure de ce texte ne cache pas sa répugnance, même elle ne se place qu’en observatrice. Nous sommes alors dans un lieu encore très touristique aujourd’hui, qu’on appelle trivialement le Golden Mount, mais qui s’appelle en réalité Wat Saket Ratcha Wora Maha Wihan, et dont j’ai parlé récemment, puisque c’est dans ce lieu que pendant un temps furent conservées les reliques du Bouddha Shakyamuni. Mais qui se doute aujourd’hui que ce temple renfermait alors la plus grande cité des morts du royaume de Siam ? Écoutons Isabelle Massieu nous décrire le lieu, tout en lui pardonnant ses jugements de valeur et le fait qu’elle nous écrive depuis l’année 1901…

A la fin de ce texte, se trouve un lien vers un article qui décrit le business de la mort en Thaïlande aujourd’hui et qui remet en perspective ces rites qui nous semblent presque d’un autre âge, même si en réalité, ce ne sont que des souplesses.

La pagode de Wat Saket, la grande nécropole siamoise, dresse pittoresquement son phnom appelé « montagne d’or » sur un monticule verdoyant, à l’extrémité d’un pittoresque canal : sous ses frais ombrages s’étendent l’appareil crématoire, le charnier et l’odieux cimetière d’où on extrait les cadavres pour un dépècement effroyable, conforme à la volonté du défunt. Les corps des hauts fonctionnaires sont conservé un ou deux mois, quelques fois plusieurs années, dans une urne munie d’un long tube vertical en bambou qui permet aux gaz délétères de s’échapper par le toit de la maison. Avant de le porter au bûcher, on fait faire au mort trois fois le tour de sa demeure en courant, afin qu’il n’y revienne pas. La religion interdit de brûler de suite les gens décédés rapidement, de mort violente ou d’épidémie. Les corps doivent reposer en terre pendant quelques jours ; mais les fossoyeurs enterrent à fleur de sol et les chient se joignent aux vautours pour déterrer les cadavres. Les abords du cimetière sont ainsi jonchés de têtes et d’ossements à demi rongés. Faire dévorer son corps par les vautours est une sépulture noble qui procure des grâces insignes ; leur abandonner un membre est un acte méritoire. Bouddha a ordonné, en signe d’expiation, que les corps des condamnés fussent entièrement dévorés. Les corps sont brûlés en totalité ou en partie, et les gens de distinction et de foi raffinée ne manquent pas de réserver une part quelconque d’eux-mêmes aux corbeaux, aux chiens, aux porcs ou aux vautours ; aussi tous ces répugnants animaux sont-ils légion dans le charnier, sans préjudice de la ville, où ils se répandent. Le corps, quelquefois plus ou moins corrompu, est découpé sur des pierres ad hoc placées à terre. Les entrailles sont réservées à tels animaux, une cuisse aux porcs, un bras aux chiens ou aux corbeaux, et le reste est disposé sur un bûcher assez maigre dont on agite les débris pour obtenir une meilleure combustion. Ailleurs, le sapareu (croquemort), après avoir pris dans la bouche du mort, où elle a été placée, la pièce de monnaie qui constitue son salaire, lui ouvre le ventre et lui entaille les membres, puis s’écarte pour faire place aux oiseaux de proie. Les vautours rassemblés qui guettent sur les arbres, sur les toitures ou sur le sol, s’abattent sur le cadavre, et on ne distingue plus pendant quelques instants qu’un monceau d’ailes sombres qui battent frénétiquement. Lorsque les os sont déjà presque à nu, le sapareu écarte les oiseaux avec un grand bâton , retourne le corps et entaille profondément le dos. Le nuage noir s’abat de nouveau et, quelques instants après, il ne reste qu’un squelette dont le bûcher a bientôt raison. Vautours, corbeaux, chiens, porcs aux ventres traînants ont eu la part désignée, les rites sont accomplis et de nombreux mérites sont acquis au défunt.
Ces scènes effroyables se passent à l’ombre d’arbres charmants ; les grils funéraires jonchent la verte pelouse, et des fleurs s’épanouissent en multitude autour des petits pavillons aériens, aux toits relevés en hautes pointes, qui constituent les édicules de dépècement.
Ici, des bières béantes disent que la dépouille de leur propriétaire a reçu sa destination terrestre ; là, deux corps achèvent de se consumer, et plus loin, dans les salas ouverts, se reposent les parents et les amis qui assistent à la cérémonie et ont dû apporter chacun un morceau de bois au bûcher. Quand nous nous sauvons, confondus de ces scènes d’horreur que Dante n’eût osé rêver, les immondes repus font la sieste ; une vieille femme très macabre nous poursuit tenant en main un os maxillaire à demi édenté qu’elle veut placer sur nos figures, et un vieux sapareu offre en ricanant à notre admiration pour nous la faire acheter, une tête de mort dont il fait jouer la mâchoire. Comme, en revenant, nous flânons aux boutiques, nous arrivons devant une maison en fête, dans laquelle on nous invite à entrer. Tout le monde est paré et a l’air riant ; on voit partout des fleurs et des ornements ; il y a évidemment un mort dans la maison. Il semble que les Siamois aient à se réjouir de voir leurs parents et leurs amis quitter cette vallée de larmes. Ils considèrent que leur pleurs seraient une offense au mort, et pourraient le retarder et l’entraver sur la voie des diverses incarnations par lesquelles il doit passer. Nous sommes dans une sorte de large boutique sans devanture, un guéridon est au milieu sur lequel on s’empresse de nous apporter un plateau chargé de minuscules tasses de thé. A notre droite s’élève une pyramide d’étagères bien garnies, et au sommet se trouve le grand coffre dans lequel la morte est enfermée. Des parfums délicieux nous entourent et de spongieuses goyaves sont placées à profusion près du corps, pour absorber les miasmes qui s’en échappent. Toutes les femmes de la maison sont habillées de blanc, c’est la couleur du deuil, et les proches parents ont la tête rasée. Après l’arrière-boutique, où les femmes sont réunies, se trouve une cour pleine de fleurs et d’arbustes placés dans des caisses ou des faïences. Le Siamois, comme le Chinois ou le Japonais, trouve les arbustes d’autant plus beaux qu’à force de les tailler il est parvenu à faire venir plus directement les pousses fraîches sur le vieux bois. Tout est propre en ce jour de réception, nous sommes chez de riches commerçants. Un grand escalier accède à la salle supérieure. Des friandises, des sucreries, des tasses, des services de toutes sortes se rencontrent partout. Nous devons, sous peine de ne pas être polis, accepter, de nouveau, thé ou soda water et bonbons variés qui remplissent une quantité de petites assiettes. La table en est couverte, la gaité et le sourire de ces gens qui viennent de perdre un des leurs est vraiment une étrange chose. Ils ont le culte de leurs morts, leur joie n’est qu’une forme de politesse, c’est aussi selon leurs idées une dernière marque d’affection qu’ils témoignent au défunt.  Sur un mur, on voit les photographies des chapelles ardentes, de la mère de la défunte et de quelques parents, devenus de précieux souvenirs pour les survivants. Mon compagnon, qui avait beaucoup étudié les Siamois et circulé dans l’intérieur du pays, prétendait que leurs sentiments de famille sont très vifs. Il me disait avoir rencontré, dans une de ses étapes, une maison dans laquelle l’odeur pénétrante des goyaves et tous les parfums de l’Asie ne parvenaient pas à masquer l’intensité de celle qu’exhalait le cadavre. Par devoir, un vieillard couchait depuis un an au pied du cercueil de sa femme, qui, pour une cause quelconque, attendait encore d’être brûlée. Selon les lois de l’hospitalité, mon compagnon avait été invité à coucher dans cette chambre funèbre, honneur qu’il s’était d’ailleurs empressé de décliner, pour passer la nuit dans son bateau, amarré à la berge ; mais les exhalaisons de la maison allèrent jusqu’à lui, si bien qu’il en fut malade.

Isabelle Massieu, Thaïlande
Magellan & Cie, collection Heureux qui comme… , numéro 87 , (mars 2014)

Liens (attention, certaines images peuvent heurter la sensibilité des lecteurs):

Photo d’en-tête © Claude Dopagne

Les reliques de Bouddha du stūpa de Piprahwa

Les reliques de Bouddha du stūpa de Piprahwa

L’histoire des reliques du Bouddha du stūpa de Piprahwa est une histoire folle à laquelle on a du mal à apporter du crédit, mais tout y est authentique malgré une accumulation de faits absolument improbables.
Tout commence dans la banlieue de Londres, dans une petite maison modeste d’un quartier tout aussi modeste, à la porte de laquelle on trouve une inscription dans une langue qu’on ne parle qu’à des milliers de kilomètres de là, dans ce qui reste des Indes… Sous un escalier, une boîte en bois, une cantine militaire en réalité, une vieille cantine provenant d’un héritage… Ce n’est pas l’histoire d’Harry Potter, mais ça commence presque pareil. L’homme qui garde ce trésor s’appelle Neil Peppé (même le nom de cet homme est improbable…), il est le petit-fils d’un certain William Claxton Peppé, un ingénieur et régisseur britannique vivant aux Indes, dans l’actuelle province de l’Uttar Pradesh (उत्तर प्रदेश), à la suite de son père et de son grand-père qui a fait construire la demeure familiale de Birdpore (actuelle Birdpur), un minuscule état créé par le Gouvernement Britannique.

Neil Peppé avec les joyaux trouvés par son grand-père dans le stupa de Piprahwa

Charles Allen examinant les joyaux de Piprahwa

Dans cette cantine, des photos de son grand-père, mais ce n’est pas réellement cela qui nous intéresse. Dans cette petite maison se trouve en réalité un trésor inestimable ; certainement un des plus petits musées du monde abrite, enchâssés dans de petits cadres vitrés, des perles, des fleurs en or, des restes de joyaux disséminés, des verroteries, de petites fleurs taillées dans des morceaux de pierres semi-précieuses, le tout provenant d’une excavation réalisées par le grand-père de Neil en 1897 dans le stūpa de Piprahwa, à quelques kilomètres de Birdpore. L’homme, qui n’est pas exactement archéologue, décide avec quelques uns de ses ouvriers, de percer un tumulus isolé en son point le plus haut. Ce qu’il découvre là, c’est une construction en pierre qui se révèle être un stūpa, ce qui était bien son intuition première. Après avoir dégagé les pierres de la construction, il tombe sur ce qui ressemble à un caveau, dans lequel il trouve un sarcophage qu’il se décide à ouvrir. Son intuition, la même que celle qui l’a poussé à entreprendre ces travaux, lui dit qu’il est en présence d’un trésor fabuleux. Dans le cercueil de pierre, il trouve cinq petits vases, cinq urnes comme on en trouve d’ordinaire dans la liturgie hindouiste, cinq objets façonnés modestement, et disséminées tout autour de ces objets, les perles et les verroteries que Neil exhibe fièrement dans ses cadres en verre. Il trouve également de la poussière dans laquelle sont éparpillés des morceaux d’os. Étrange découverte.

Stupa de Piprahwa

Stupa de Piprahwa

Reliques de Bouddha trouvées dans le stupa de Piprahwa

William Claxton Peppé est persuadé d’avoir trouvé un vrai trésor et pour se faire confirmer sa découverte, il décide d’en informer deux archéologues travaillant à une trentaine de kilomètres de là. Le premier, Alois Anton Führer, se déplace immédiatement après avoir posé une question à Peppé. Ce qu’on ne sait pas encore, c’est que Führer, cet Allemand travaillant à la solde du Gouvernement Britannique, est en réalité tout sauf archéologue. Même s’il a découvert de nombreux sites d’importance, c’est en réalité un escroc qui a falsifié certaines pièces ayant moins d’intérêt qu’elle n’en avaient après son passage. Si Führer se décide à se déplacer si rapidement, c’est parce qu’il a demandé à Peppé s’il y avait une inscription sur un des objets. Peppé ne s’était même pas posé la question, mais il remarque alors qu’un des petits vases porte une inscription dans une langue qu’il ne connaît pas. Il en reproduit fidèlement l’inscription. S’ensuit alors une période trouble pendant laquelle on accuse Führer d’avoir lui-même écrit sur le vase et d’avoir falsifié une fois de plus ces pièces. Mais l’homme est un piètre sanskritiste et l’inscription est suffisamment ancienne pour que l’homme ne connaisse pas cette langue. L’inscription est un peu maladroite, son auteur n’a pas eu assez de place pour tout noter et une partie de la phrase continue en tournant sur le haut de la ligne. Il y est dit : « Ce reliquaire contenant les reliques de l’auguste Bouddha (est un don) des frères Sakya-Sukiti, associés à leurs sœurs, enfants et épouses. » Ce qui fait dire aux spécialistes que ces reliques sont authentiques, c’est que le mot sanskrit utilisé pour désigner le mot reliquaire n’est utilisé nulle part ailleurs sur le même genre d’objets. Ce qui est certain, c’est que Führer n’aurait lui-même jamais pu connaître ce mot.

Mais alors, si ces reliques sont authentiques, qu’est-ce qui permet aux scientifiques d’affirmer que ces objets ont bien été ensevelis avec les restes du Bouddha ? Dans la tradition, le Bouddha Shakyamuni (« sage des Śākyas, sa famille et son clan ») a été incinéré et ses cendres réparties dans huit stupas. Afin de prendre un raccourci bien commode qui nous permettra de mieux comprendre l’inscription, voici l’histoire (source Wikipedia) :

Le Bouddha mourut, selon la tradition, à quatre-vingts ans près de la localité de Kusinâgar. Il expira en méditant, couché sur le côté droit, souriant : on considéra qu’il avait atteint le parinirvāṇa, la volontaire extinction du soi complète et définitive. Le Bouddha n’aurait pas souhaité fonder une religion. Après sa mort s’exprimèrent des divergences d’opinions qui, en l’espace de huit siècles, aboutirent à des écoles très différentes. Selon le Mahāparinibbāṇa Sutta, les derniers mots du Bouddha furent : « À présent, moines, je vous exhorte : il est dans la nature de toute chose conditionnée de se désagréger — alors, faites tout votre possible, inlassablement, en étant à tout moment pleinement attentifs, présents et conscients. » Selon ce même sutra, son corps fut incinéré mais huit des princes les plus puissants se disputèrent la possession des sarira, ses reliques saintes. Une solution de compromis fut trouvée : les cendres furent réparties en huit tas égaux et ramenées par ces huit seigneurs dans leurs royaumes où ils firent construire huit stūpas pour abriter ces reliques. Une légende ultérieure veut que l’empereur Ashoka retrouva ces stūpas et répartit les cendres dans 84 000 reliquaires.

Nous voilà à peine plus avancés. Seulement, en y regardant de plus près, les datations du stupa révèlent que celui-ci a été construit entre 200 et 300 ans après la mort du Bouddha, située entre 543 et 423 av. J.-C., ce qui correspond à l’époque à laquelle vécut le roi Ashoka (अशोक). L’inscription du vase elle-même correspond à une langue qui n’était pas encore utilisée à l’époque de la mort de Bouddha. Il y a donc un creux qu’il faut expliquer. Entre 1971 et 1973, un archéologue indien du nom de K.M. Srivastava a repris les fouilles dans le stupa et y a trouvé une autre chambre, dans laquelle se trouvait un autre vase, de conception similaire à celle du vase sur lequel se trouve l’inscription. Dans ce vase, des restes d’os datés de la période de la mort du Bouddha… Le faisceau de preuves est là. Le stupa est un des huit stupa contenant bien les restes du Bouddha, retrouvé par le roi Ashoka et modifié ; il a reconstruit un stupa par-dessus en conservant la construction initiale ; le sarcophage dans lesquels ont été retrouvés les cendres et les bijoux déposés en offrande est caractéristique des constructions de l’époque du grand roi.

Une question demeure. Pourquoi ces lieux de cultes ont-ils disparus de la mémoire des hommes alors que le bouddhisme a connu une réelle expansion depuis le nord de l’Inde ? Simplement parce que la doctrine du Bouddha a longtemps été considérée comme une hérésie par les hindouistes qui se sont livrés par vagues successives à des expéditions iconoclastes, suivis par les musulmans.

L’histoire ne s’arrête pas là. Les autorités britanniques, affolées par l’histoire pas très reluisante d’Anton Führer et de ses falsifications archéologiques, ont eu peur que l’affaire des reliques du Bouddha ne suscite des soulèvements de populations et ont offert en secret une partie de ces reliques (l’autre partie a été laissée à William Claxton Peppé) en guise de cadeau diplomatique au roi de Siam Rama V (Chulalongkorn), qui les fit inclure dans la construction du chedi du temple de la Montagne d’or à Bangkok (Wat Saket Ratcha Wora Maha Wihan, วัดสระเกศราชวรมหาวิหาร). Cent onze ans après ce don, les reliques du Bouddha ont été confiées à la France en 2009, lesquelles ont été déposées à l’intérieur de la pagode bouddhiste du bois de Vincennes.

Afin de comprendre l’histoire dans son intégralité, on peut revoir le documentaire racontant l’enquête de l’écrivain Charles Allen, diffusé il y a quelques temps sur Arte.

Tripitaka Koreana, bibliothèque ou imprimerie ?

Tripitaka Koreana, bibliothèque ou imprimerie ?

C’est un grand monastère bouddhiste entouré de rizières en terrasses niché au cœur du parc national de Gayasan (가야산국립공원), au bout d’une route de montagne, là où les âmes peuvent se reposer et s’extraire de la fièvre urbaine. Nous sommes au monastère de Haeinsa (Haeinsa Janggyeong Panjeon), le temple de l’océan Mudra (해인사, 海印寺), un des trois temples joyaux du bouddhisme coréen et tête de l’ordre Jogye, dont la construction remonte à l’année 802. Nous voici arrivés en plein cœur de la Corée du Sud. L’atmosphère est hautement spirituelle et confinée derrière les murs en bois de ces bâtisses joliment peintes de couleurs vives, fermées par des volets verts ajustés entre des colonnes peintes en rouge sang et derrière les calicots affichant avec fierté les messages du Bouddha. Lorsque la neige n’a pas recouvert ce paysage enchanteur, c’est une nature verdoyante qui enserre ce petit écrin joyeux et nécessairement en dehors du temps.

Derrière ces murs, à l’ombre du soleil estival et au son des clochettes tintinnabulantes, errent des ombres drapées de gris clair, une étole de corail savamment nouée autour d’une des deux épaules, arcboutées sur un trésor dont elles sont les gardiennes jalouses. Dans ses murs se trouve un des joyaux de la religion coréenne ; le Tripitaka Koreana, également connu sous le nom de Palman Daejanggyeong. S’il est bien un endroit où l’on s’attend à trouver ce genre de trésor, c’est bien derrière les murs d’un monastère plutôt que dans les caves climatisées d’un musée national, car il s’agit de la plus complète version et de la plus ancienne également du canon bouddhique en écriture Hanja (transcription coréenne des caractères chinois). Si ce n’était que ça, ce serait effectivement un trésor inestimable, mais la particularité de cette version est qu’elle n’est pas transcrite sur papier, mais gravée sur des tablettes de bois, toutes réalisées entre 1237 et 1248. Ce sont au total 81258 tablettes de 70x24cm, représentant en tout 1496 titres et 6568 volumes. Cela semble proprement ahurissant, d’autant que ce sont en tout 52 330 152 caractères hanja ne comprenant aucune faute d’orthographe ! L’épaisseur de chaque tablette variant entre 2.6 et 4 cm, chacune pèse entre 3 et 4 kilos.

Je n’ai pas dit toute la vérité sur ce trésor. Si cette bibliothèque de bois contient effectivement la plus grande et la plus complète collection de textes bouddhiques, ce ne sont en réalité pas de simples tablettes de bois sculpté car si l’on prête attention, on se rend compte que les caractères sont gravés à l’envers. En effet, le rôle qu’a pu tenir cet énorme stock de tablettes en bois est en réalité d’avoir pu être la source de tous les écrits bouddhistes, reproductibles à l’infini grâce à ces tablettes faisant office d’originaux, dans le but de diffuser au plus grand nombre par simple apposition sur papier les paroles du Bouddha.

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La connaissance perdue de la préhistoire

La connaissance perdue de la préhistoire

On n’a pas forcément idée à quel point le monde moderne n’est ni plus ni moins que la négation des connaissances ancestrales acquises après de nombreuses expériences grandeur nature qui en ont certainement tué plus d’un… Nous avons perdu le corpus de ces savoirs infimes qui ont fait progresser l’homme préhistorique jusqu’à ce que nous sommes aujourd’hui, même si, sur le fond, l’homme de Neandertal qui vivait ici il y 200 000 ans n’est ni plus ni moins que le même homme qui foule aujourd’hui le béton des grandes villes, avec une intelligence diversifiée, pas forcément plus évoluée, mais différemment distribuée. Jean Clottes, encore, nous apprend une de ces ruses de chaman, telle qu’on n’en aurait même pas l’idée…

Les bois touffus de la taïga où se trouvait la statue regorgeaient de moustiques, des taons et de moucherons, en nuages épais et agressifs. Nos amis sibériens nous avaient avertis et nous étions préparés (vêtements longs, gants, voilettes protégeant la tête et le cou, répulsifs). Eux ne l’étaient pas et, généralement, ne prêtaient pas attention aux moustiques, si abondants l’été en Sibérie. Cette fois, néanmoins, ils se protégèrent, d’une manière inattendue, à l’initiative de Lazo. Il se dirigea vers une grosse fourmilière et tapa fort, deux ou trois fois, sur son sommet, la main à plat. Puis, il plaça sa main juste au-dessus, à deux ou trois centimètres, bien horizontalement, et attendit. Je me demandais ce qui se passait, puis je compris : les fourmis agressées émettaient de l’acide formique et il s’en imprégnait. Il se passa ensuite la main sur les bras, puis sur son autre main et sur le visage qui furent ainsi protégés. Les autres firent de même. Lazo, pour me montrer l’efficacité du procédé, tendit sa main nue autour de laquelle tourbillonnaient les insectes sans qu’aucun ne s’y pose. Nombre d’astuces de ce genre ont dû se perdre depuis la Préhistoire !

Jean Clottes, Pourquoi l’art préhistorique ?
Folio Essais, Gallimard 2011

Chaman Mentawai – Photo d’en-tête © François de Halleux

Il fallait que la paroi accepte d’être gravée ou peinte…

Il fallait que la paroi accepte d’être gravée ou peinte…

Apprendre à penser ailleurs, autrement, se décider à se déporter seul pour avoir une vue de biais, pour saisir de biais — et non pas de travers —, entrer dans les Égypte de l’esprit… Voici une gymnastique de l’esprit qu’il est difficile d’admettre et de s’imposer, ou même de se proposer. A travers l’œuvre de Jean Clottes que j’explore depuis quelques années, je trouve de la matière à me représenter les choses autrement, en m’insinuant dans des concepts transposables et sur lesquels j’arrive à travailler au quotidien afin de mieux saisir ce qu’est l’accompagnement au quotidien. De ces effets de bord de la pensée, naissent parfois des choses inattendues au creux de l’appréhension du quotidien.

Les deux principaux concepts qui permettent de comprendre cette religion venue des fonds des âges qu’est le chamanisme, sont la perméabilité et la fluidité. Le paléontologue Jean Clottes distingue exactement quatre concepts en apparence simples, éclairant la vision que pouvaient avoir les hommes paléolithiques de leur conception du monde. Lorsqu’on parle de chamanisme, il faut englober un certain nombre de croyances ayant cours dans les sociétés traditionnelles, mais également une pensée naturaliste et englobante que l’on trouve aujourd’hui notamment dans les campagnes, plus rarement dans les villes, mais il est là question de quelque chose qui ne nous est pas complètement étranger.

Le premier de ces concepts est l’interconnexion des espèces, entre les animaux, entre l’animal et l’humain, mais aussi entre animal, humain et esprits. On trouve par exemple des similitudes entre des qualités ou des aspects physiques entre les représentants des trois types sans qu’il n’y ait vraiment de distinction entre les trois. Nous connaissons bien ce concept puisque dans nombre de nos représentations, nous avons tout autour de nous ce genre de présupposés. Le lion par exemple symbolise la force ; un homme est souvent dit fort comme un lion, et la circulation de cette qualité entre l’animal, l’humain et un esprit représentant la force est quelque chose qui nous parle communément.

Le second concept est la fluidité du monde vivant. Les animaux dotés de qualités humaines sont à l’image des humains, et les humains peuvent se transformer en animaux et inversement. Cela donne lieu à la naissance de créatures composites (homme/cerf, femme/bison, etc.). La différence de nature entre animal et humain n’existe pas. Philippe Descola nous apprend par exemple que chez les Achuar d’Amazonie, il n’y a pas de distinctions entre animal/humain/esprit. Le concept de nature est un et non divisible.

Le troisième est l’acceptation sans réserve de la complexité du monde. Dans les sociétés traditionnelles, la tendance de la langue n’est pas à la synthèse comme dans l’esprit moderne, mais à la multiplication des vocables désignant la complexité du monde.

De nos jours, nous avons tendance à synthétiser la réalité. Nous emploierons un mot très général pour nous référer à un phénomène, par exemple la neige, puis nous le préciserons en tant que besoin au moyen d’adjectifs ou d’incidentes : la neige légère et froide, la neige dure, la neige molle, la neige qui tombe dru, etc. Les Saami du nord de la Norvège et de Laponie, en revanche, emploient à chaque fois un mot nouveau. Ils possèdent ainsi des centaines de termes pour désigner la neige. Il en va de même pour les animaux, dont le plus important, pour les Saami, est le renne, avec lequel ils vivent en symbiose. Or ils n’ont pas, comme nous, un mot unique pour désigner cet animal, mais plus de six cents termes différents, selon l’âge, le sexe, la couleur (85 mots), la robe (34), les andouillers (102) et bien d’autres attributs.

Le quatrième est la perméabilité des mondes. Le monde n’est pas fermé et rigide. Les esprits et les forces naturelles intercèdent dans le monde matériel et les invocations permettent de faire advenir ces esprits et forces dans le monde connu, depuis le monde inconnu. Si on les distingue, les deux mondes n’ont pas de frontières fixes, pas de limites, et tout l’enjeu va devenir non pas d’effacer la frontière, mais de vivre sur cette frontière.

Nous étions dans un site superbe, au pied de falaises impressionnantes, aux parois lisses et belles, parfaitement adaptées à la gravure. Or les gravures ne se trouvaient pas aux endroits propices où nous nous serions attendus à les trouver, mais sur des panneaux à première vue moins adéquats et prometteurs. J’en fis la remarque à Barney, évoquant les cavernes européennes où l’on constate le même phénomène. Se pourrait-il que la roche ait elle-même rejeté le dessin ? Riant, il me dit que j’avais mis dans le mille… Il fréquentait depuis de nombreuses années les Hopis et les connaissait assez pour parler de ces problèmes avec eux. Il fallait effectivement que la paroi accepte d’être gravée ou peinte. Cela demandait une longue méditation et une communion avec la roche avant de savoir si elle vous acceptait ou vous refusait. Comme Barney s’en étonnait auprès d’un interlocuteur hopi, il lui fut répondu vertement « Peindrais-tu sur le visage de ta mère si elle ne le voulait pas ? ».

Jean Clottes, Pourquoi l’art préhistorique ?
Folio Essais, Gallimard 2011

Photo d’en-tête © Nicholas Jones