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Le Bou­co­léon, palais des lions de mer

Le Bou­co­léon, palais des lions de mer

Le Bou­co­léon

Palais des lions de mer. Constan­ti­nople au ras de l’eau

Le Bou­co­léon, palais des lions de mer

Constan­ti­nople au ras de l’eau — his­toire d’une façade qui refuse de mourir

I. Trois fenêtres sur la Marmara

Il faut d’a­bord accep­ter de ne rien voir. C’est la condi­tion d’en­trée, le droit de pas­sage. Celui qui longe la rive sud de la vieille Istan­bul, sur cette ave­nue Ken­ne­dy où les voi­tures filent comme si la mer de Mar­ma­ra n’exis­tait pas, celui-là passe devant le Bou­co­léon sans le savoir. Un pan de muraille, trois grandes baies enca­drées de marbre blanc, un appa­reil de briques rousses man­gé par les figuiers sau­vages, et der­rière, le gron­de­ment régu­lier du train de ban­lieue. Rien n’in­dique qu’i­ci s’é­le­vait, pen­dant sept siècles, la rési­dence mari­time des empe­reurs de Byzance. Rien, sinon ces trois fenêtres qui regardent la mer avec l’obs­ti­na­tion des aveugles.

Je me sou­viens de ma pre­mière ren­contre avec cette ruine. Je des­cen­dais de Sul­ta­nah­met vers la mer, un peu au hasard, par ces ruelles de Kadır­ga où le linge sèche entre les bal­cons et où les enfants jouent au foot­ball contre des murs byzan­tins sans le savoir — ou en le sachant très bien, ce qui revient au même. J’a­vais dans ma poche un plan de la ville ancienne, un de ces plans recons­ti­tués où Constan­ti­nople appa­raît comme elle n’a jamais tout à fait été, avec ses forums, ses por­tiques, son Hip­po­drome intact. Et sou­dain, au détour de la voie fer­rée, le mur. Haut, mas­sif, per­cé de ces baies monu­men­tales dont les lin­teaux de marbre sem­blaient avoir été posés la veille. Une porte murée. Des cor­beaux de pierre en saillie, ves­tiges d’un bal­con dis­pa­ru. Et au pied du mur, là où cla­po­tait autre­fois un port impé­rial, l’as­phalte, les glis­sières de sécu­ri­té, un arrêt de bus.

C’est cela, le Bou­co­léon : le plus ancien palais d’Is­tan­bul, plus vieux que Top­kapı de mille ans, et le plus invi­sible. Les guides l’ex­pé­dient en trois lignes quand ils le men­tionnent. Les tou­ristes pho­to­gra­phient Sainte-Sophie à huit cents mètres de là et ne des­cen­dront jamais jus­qu’à lui. Il a fal­lu attendre ces toutes der­nières années pour que la muni­ci­pa­li­té d’Is­tan­bul entre­prenne de le tirer de son som­meil, d’en faire un musée à ciel ouvert, de rendre aux Stam­bou­liotes ce frag­ment de leur ville dont ils avaient oublié jus­qu’au nom.

Ce nom, pour­tant. Bou­ko­leôn. Il roule dans la bouche comme un galet. Il fau­dra y reve­nir, car tout com­mence par lui — par un tau­reau et par un lion.

II. Le tau­reau et le lion

Les Byzan­tins aimaient que leurs lieux racontent des his­toires, et quand les lieux n’en racon­taient pas, ils leur en inven­taient. Le Bou­co­léon tire son nom, dit la tra­di­tion, d’un groupe sculp­té qui ornait le petit port amé­na­gé au pied du palais : un lion ter­ras­sant un tau­reau. Bous, le bœuf ; leôn, le lion. Le com­bat éter­nel de la force sou­ve­raine et de la puis­sance domes­ti­quée, plan­té là, face à la mer, comme une enseigne. Les navires qui appro­chaient de la capi­tale par la Pro­pon­tide voyaient d’a­bord cela : un fauve de pierre dévo­rant sa proie, et der­rière lui, éta­gée sur les murailles mari­times, la façade du palais impérial.

L’é­ty­mo­lo­gie est peut-être fausse, comme le sont la plu­part des belles éty­mo­lo­gies. Cer­tains éru­dits penchent pour une défor­ma­tion de Bou­ko­los, le bou­vier, d’autres pour un nom propre oublié. Peu importe. La légende a gagné, comme tou­jours à Constan­ti­nople, ville où la légende gagne sys­té­ma­ti­que­ment contre l’ar­chive, et c’est jus­tice : une ville qui a inven­té le récit de sa propre fon­da­tion par un Byzas mythique pou­vait bien inven­ter le nom de ses palais.

Ce qui n’est pas une légende, ce sont les lions eux-mêmes. Car on les a retrou­vés — du moins cer­tains d’entre eux. Des lions de marbre, mas­sifs, la cri­nière sty­li­sée, la gueule entrou­verte, qui gar­daient l’es­ca­lier monu­men­tal des­cen­dant du palais vers le débar­ca­dère impé­rial. Ils dorment aujourd’­hui au Musée archéo­lo­gique d’Is­tan­bul, à quelques cen­taines de mètres de leur poste de garde mil­lé­naire, dans cette belle bâtisse otto­mane où l’on conserve aus­si le sar­co­phage dit d’A­lexandre et les stèles funé­raires de Sidon. Je suis allé les voir, un après-midi de cani­cule où le musée était presque vide. Ils ont cette expres­sion par­ti­cu­lière des fauves byzan­tins, ni tout à fait antique ni tout à fait médié­vale, une féro­ci­té orne­men­tale, appri­voi­sée par des siècles de céré­mo­nies. On ima­gine les ambas­sa­deurs perses, arabes, bul­gares, russes, débar­quant au pied de ces bêtes, levant les yeux vers la façade, et com­pre­nant d’un coup, avant même d’a­voir vu l’empereur, ce que Byzance vou­lait leur dire : ici, même les lions sont à notre service.

Le port lui-même a dis­pa­ru. Com­blé, asphal­té, ren­du à la terre. Il occu­pait cette bande étroite entre la muraille mari­time et la mer, un bas­sin modeste — ce n’é­tait pas un port de com­merce, mais un embar­ca­dère de pres­tige, réser­vé aux galères impé­riales, aux dro­mons de parade, aux barques dorées qui menaient le basi­leus vers les monas­tères du Bos­phore ou les palais d’A­sie. Quand on se tient aujourd’­hui sur le trot­toir de l’a­ve­nue Ken­ne­dy, on a les pieds, très exac­te­ment, sur l’eau morte du port du Boucoléon.

III. La mai­son d’Hormisdas

Avant d’être le palais des lions, le lieu fut la mai­son d’un exi­lé. L’his­toire du Bou­co­léon com­mence par un prince perse en fuite — et cela aus­si est une manière de pro­gramme, dans cette ville qui fut tou­jours le refuge et la pri­son des princes déchus de trois continents.

Hor­mis­das — Hor­mizd, pour lui rendre son nom sas­sa­nide — était un fils de roi. Frère cadet ou parent proche de Sha­pur II selon les sources, il fut empri­son­né lors d’une que­relle suc­ces­so­rale dont l’O­rient avait le secret, s’é­va­da de sa for­te­resse grâce à une lime dis­si­mu­lée dans un pois­son par son épouse (la légende, encore, tou­jours, mais lais­sons-la faire son tra­vail), et vint cher­cher asile auprès de Constan­tin, dans la Rome nou­velle qui sor­tait à peine de terre. On lui don­na un quar­tier, sur la pente qui des­cend de l’Hip­po­drome vers la Pro­pon­tide, un quar­tier qui prit son nom et le gar­da long­temps : ta Hor­mis­dou, les terres d’Hor­mis­das. Le prince perse ser­vit dans la cava­le­rie romaine, par­ti­ci­pa à l’ex­pé­di­tion de Julien contre son propre pays natal, et dis­pa­raît de l’his­toire sans qu’on sache où il est enter­ré. Mais son nom res­ta accro­ché à la col­line, comme ces odeurs qui per­sistent dans une mai­son long­temps après le départ des habitants.

C’est là, sur les terres du Perse, que s’é­lève au début du Ve siècle la pre­mière rési­dence impé­riale mari­time. On l’at­tri­bue tra­di­tion­nel­le­ment à Théo­dose II, cet empe­reur bâtis­seur de murailles qui régna qua­rante-deux ans sans presque jamais faire la guerre lui-même, et qui lais­sa à sa ville les rem­parts ter­restres les plus for­mi­dables du monde antique. Le palais du rivage était le pen­dant mari­time de cette œuvre défen­sive : une rési­dence posée sur la muraille de mer, l’ha­bi­tant même de la for­ti­fi­ca­tion, comme si l’empereur avait vou­lu dor­mir à l’in­té­rieur de son bouclier.

Puis vient Jus­ti­nien — et avec lui, tout change d’é­chelle. Avant de mon­ter sur le trône, le neveu de Jus­tin rési­dait pré­ci­sé­ment là, dans la mai­son d’Hor­mis­das, avec Théo­do­ra. C’est de cette mai­son que le couple le plus impro­bable de l’his­toire romaine — le pay­san de Macé­doine et l’an­cienne actrice de l’Hip­po­drome — guet­tait le pou­voir. Deve­nu empe­reur, Jus­ti­nien ne l’ou­blia pas : il agran­dit la rési­dence, l’in­cor­po­ra au Grand Palais, et fit bâtir juste à côté cette église des Saints-Serge-et-Bac­chus que les Turcs appellent aujourd’­hui Küçük Aya­so­fya, la petite Sainte-Sophie, cou­pole d’es­sai avant la grande, bijou octo­go­nal qui sur­vit intact à trois cents mètres de la ruine du palais. Un bloc de marbre por­tant le mono­gramme de Jus­ti­nien se voyait encore, il y a peu, rem­ployé près de l’en­trée prin­ci­pale du Bou­co­léon — les res­tau­ra­teurs ont pré­vu de le remettre à sa place d’o­ri­gine. Seize siècles plus tard, l’empereur signe encore son mur.

IV. Théo­phile, ou la façade

Le Bou­co­léon que l’on voit aujourd’­hui — ce qu’il en reste — n’est pour­tant ni de Théo­dose ni de Jus­ti­nien. Il est, pour l’es­sen­tiel, l’œuvre d’un empe­reur du IXe siècle que l’his­toire a ran­gé par­mi les ico­no­clastes et que l’ar­chi­tec­ture devrait ran­ger par­mi les grands esthètes : Théo­phile, qui régna de 829 à 842.

Théo­phile est un per­son­nage de roman. Der­nier empe­reur ico­no­claste, per­sé­cu­teur des images et amou­reux fou des formes, il mena contre le calife de Bag­dad des guerres désas­treuses tout en copiant avec pas­sion l’ar­chi­tec­ture de ses enne­mis. Ses ambas­sa­deurs reve­naient de la cour abbas­side éblouis, et l’empereur, au lieu d’en conce­voir du dépit, en conce­vait des palais. Il fit bâtir sur la rive asia­tique du Bos­phore une rési­dence à la manière arabe, le palais de Bryas, dont les chro­ni­queurs disent qu’elle repro­dui­sait les demeures de Bag­dad jusque dans leurs jar­dins. Voi­là qui devrait faire médi­ter ceux qui ima­ginent les civi­li­sa­tions comme des blocs étanches : au IXe siècle, l’empereur très chré­tien de Constan­ti­nople fai­sait construire des palais abbas­sides pour son plai­sir per­son­nel, pen­dant que ses théo­lo­giens ana­thé­mi­saient l’is­lam. La fron­tière pas­sait par les champs de bataille d’A­na­to­lie ; elle ne pas­sait pas par les jardins.

Au Bou­co­léon, Théo­phile fit édi­fier la grande façade mari­time, posée direc­te­ment sur la muraille de mer qu’on avait épais­sie quelques décen­nies plus tôt. C’est ce mur, pré­ci­sé­ment, qui nous est par­ve­nu : les trois baies monu­men­tales aux enca­dre­ments de marbre, le bal­con dont il ne reste que les consoles, la log­gia d’où l’empereur regar­dait la Pro­pon­tide. Il faut ima­gi­ner cette façade dans son état d’o­ri­gine : les marbres poly­chromes, les colon­nettes, les cha­pi­teaux, la mer bat­tant le pied de la muraille — car la mer, alors, venait jus­qu’au mur, et les fenêtres du palais s’ou­vraient direc­te­ment sur l’eau, comme celles d’un palais véni­tien avant Venise. Le bal­con impé­rial sur­plom­bait le port aux lions. Par les soirs d’é­té, le basi­leus pou­vait s’y tenir et voir pas­ser les navires du monde entier, qui ralen­tis­saient à hau­teur du palais, non par obli­ga­tion mais par stupeur.

Entre le IXe et le XIe siècle, le Bou­co­léon devient le cœur habi­té du Grand Palais. Il faut se repré­sen­ter ce que fut le Grand Palais de Constan­ti­nople : non pas un bâti­ment, mais une ville dans la ville, une acro­pole de pavillons, d’é­glises, de casernes, de ter­rasses, de cis­ternes et de jar­dins déva­lant en gra­dins de l’Hip­po­drome à la mer, sur des hec­tares. Les empe­reurs, au fil des siècles, s’y dépla­çaient comme des loca­taires per­pé­tuels, aban­don­nant une aile pour une autre, lais­sant des quar­tiers entiers à la ruine pen­dant qu’ils en édi­fiaient de nou­veaux. Au temps de la dynas­tie macé­do­nienne, c’est au Bou­co­léon qu’ils vivent — dans la par­tie la plus méri­dio­nale, la plus mari­time du com­plexe, là où l’air est le meilleur et la vue la plus vaste. Le reste du Grand Palais devient peu à peu un décor de céré­mo­nie, un théâtre qu’on ouvre pour les grandes occa­sions. Le Bou­co­léon, lui, est la maison.

V. La chambre des reliques

Une mai­son, mais une mai­son sacrée. Car le Bou­co­léon abri­tait, outre les empe­reurs, ce que Byzance pos­sé­dait de plus pré­cieux : les insignes impé­riaux et les grandes reliques de la chrétienté.

Tout près de la façade mari­time s’é­le­vait l’é­glise de la Vierge du Phare — Théo­to­kos tou Pha­rou — ain­si nom­mée parce qu’elle voi­si­nait avec le fanal qui gui­dait les navires vers le port impé­rial. La tour du Phare existe encore, muti­lée, acco­lée à la ruine ; les res­tau­ra­teurs tra­vaillent aujourd’­hui à conso­li­der ses façades. L’é­glise, elle, a dis­pa­ru corps et biens, et c’est une des grandes dis­pa­ri­tions de l’his­toire de l’art, car cette cha­pelle pala­tine de dimen­sions modestes fut, pen­dant trois siècles, le plus grand reli­quaire du monde. On y véné­rait la Cou­ronne d’é­pines, des frag­ments de la Vraie Croix, la Sainte Lance, le Man­dy­lion d’É­desse — cette image du Christ « non faite de main d’homme » que l’empereur Romain Léca­pène avait fait trans­fé­rer d’É­desse en 944, au terme d’une expé­di­tion mili­taire dont la relique était l’u­nique objec­tif. Une armée entière pour un mor­ceau de tis­su : voi­là Byzance.

L’ac­cès à la cha­pelle était stric­te­ment contrô­lé — on n’en­trait pas chez l’empereur comme dans une église de quar­tier — et pour­tant les sources laissent devi­ner que des pèle­rins, des pri­vi­lé­giés, des ambas­sa­deurs obte­naient par­fois la faveur d’une visite. Les récits des voya­geurs russes, des clercs latins, des émis­saires arabes qui purent appro­cher les reliques du Phare ont tous le même ton : celui de l’homme qui a vu le centre du monde et qui ne sait pas com­ment le dire. Robert de Cla­ri, le petit che­va­lier picard qui par­ti­ci­pa au sac de 1204, énu­mère les mer­veilles de la cha­pelle avec une stu­pé­fac­tion de pay­san à la foire, et son inven­taire émer­veillé est deve­nu l’un des docu­ments majeurs sur ce tré­sor — dres­sé, iro­nie cruelle, au moment même où on le dispersait.

Car tout cela fini­ra à Paris, à Venise, dans les tré­sors d’é­glise de la France et de l’I­ta­lie. La Cou­ronne d’é­pines, ven­due par l’empereur latin Bau­douin II à saint Louis, arri­ve­ra en 1239 en France, où on lui bâti­ra le plus somp­tueux des écrins : la Sainte-Cha­pelle. La Sainte-Cha­pelle de Paris est, très exac­te­ment, la fille de la cha­pelle du Bou­co­léon — sa réplique fonc­tion­nelle, son héri­tière, presque son remords. Quand vous faites la queue sur l’île de la Cité pour admi­rer les ver­rières, son­gez que vous visi­tez le fan­tôme pari­sien d’une église d’Is­tan­bul dont il ne reste pas une pierre.

VI. La nuit de décembre 969

Mais le Bou­co­léon n’est pas seule­ment un palais de céré­mo­nies et de reliques. C’est aus­si une scène de crime — l’une des plus célèbres du mil­lé­naire byzan­tin. Et il faut racon­ter cette nuit-là, parce qu’elle dit tout du lieu : sa splen­deur, sa para­noïa, et cette façon qu’a­vait Byzance de mêler le sublime et l’ab­ject dans les mêmes chambres.

Nicé­phore II Pho­cas était le plus grand sol­dat de son temps. Vain­queur des Arabes en Crète, en Cili­cie, en Syrie, recon­qué­rant d’An­tioche, il avait ren­du à l’Em­pire des pro­vinces per­dues depuis trois siècles. Les chro­ni­queurs arabes eux-mêmes l’ap­pe­laient avec effroi « la mort pâle des Sar­ra­sins ». Deve­nu empe­reur en 963, il avait épou­sé Théo­pha­no, la veuve — jeune, belle et redou­tée — de son pré­dé­ces­seur. Mais Nicé­phore était un moine sous l’ar­mure : ascète, dor­mant sur une peau de pan­thère à même le sol, por­tant le cilice, rêvant de finir ses jours au Mont Athos dont il avait finan­cé la grande Laure. L’im­pé­ra­trice s’en­nuya. L’his­toire est vieille comme les palais.

Nicé­phore se savait haï — par le peuple qu’é­cra­saient ses impôts de guerre, par le cler­gé dont il vou­lait limi­ter les biens, par l’a­ris­to­cra­tie qu’il bru­ta­li­sait. En 969, pré­ci­sé­ment, il fit entou­rer le Bou­co­léon d’une nou­velle enceinte for­ti­fiée, trans­for­mant le palais du rivage en cita­delle per­son­nelle. On raconte qu’un soir, une main ano­nyme lui fit pas­ser un billet : « Sire, tu as beau bâtir des murs hauts comme le ciel ; si le mal est dedans, la ville est pre­nable. » Le mal était dedans. Il s’ap­pe­lait Jean Tzi­mis­kès, neveu de l’empereur, brillant géné­ral dis­gra­cié, et il était l’a­mant de Théophano.

La nuit du 10 au 11 décembre 969, par une tem­pête de neige, une barque s’ap­pro­cha de la muraille mari­time du Bou­co­léon. À son bord, Tzi­mis­kès et une poi­gnée de conju­rés. Des com­plices — les ser­vantes de l’im­pé­ra­trice, dit-on — des­cen­dirent une cor­beille le long du mur, et l’on his­sa les assas­sins un par un dans le gyné­cée. Théo­pha­no avait lais­sé ouverte la porte de la chambre impé­riale. Nicé­phore dor­mait sur le sol, sur sa peau de bête, comme à son habi­tude. Les conju­rés, ne le trou­vant pas dans le lit, crurent un ins­tant au piège et faillirent fuir. Puis on le décou­vrit, endor­mi dans son coin d’as­cète. Ce qui sui­vit fut long et hideux : réveillé à coups d’é­pée, le visage ouvert, traî­né aux pieds de Tzi­mis­kès qui l’in­sul­ta, lui arra­cha la barbe et lui bri­sa les dents avant de l’a­che­ver. La tête de l’empereur fut mon­trée à une fenêtre pour décou­ra­ger la garde ; son corps atten­dit tout un jour dans la neige avant qu’on l’en­ter­rât à la sau­vette aux Saints-Apôtres.

Sur son sar­co­phage, un poète gra­va plus tard une épi­taphe deve­nue pro­ver­biale : il avait tout vain­cu, sauf une femme. Théo­pha­no, du reste, fut la grande per­dante de sa propre conspi­ra­tion : Tzi­mis­kès, pour se faire cou­ron­ner, dut apai­ser le patriarche, qui exi­gea le châ­ti­ment des cou­pables — et l’a­mant exi­la l’a­mante. La corde qui avait his­sé les assas­sins le long du mur du Bou­co­léon avait his­sé, en somme, l’ordre nou­veau tout entier, moins celle qui l’a­vait nouée.

Quand on longe aujourd’­hui la façade du palais, on cherche mal­gré soi la fenêtre. On ne la trou­ve­ra pas — le gyné­cée a dis­pa­ru avec le reste — mais le mur est là, et la mer aus­si, et par les nuits de décembre où le vent du sud rabat les embruns sur l’a­ve­nue Ken­ne­dy, il n’est pas très dif­fi­cile d’en­tendre grin­cer une cor­beille le long de la pierre.

VII. Le théâtre de la mer

Il faut main­te­nant remon­ter le temps de quelques années et chan­ger d’é­clai­rage, car le Bou­co­léon ne fut pas seule­ment une chambre à cou­cher tra­gique. Il fut, avant tout, une machine à pro­duire de la majes­té — et cette machine avait la mer pour scène.

Nous connais­sons le fonc­tion­ne­ment de ce théâtre grâce à un livre extra­or­di­naire, le Livre des céré­mo­nies com­pi­lé au Xe siècle sous Constan­tin VII Por­phy­ro­gé­nète, cet empe­reur let­tré qui pré­fé­rait les biblio­thèques aux champs de bataille et qui consi­gna, avec une minu­tie d’en­to­mo­lo­giste, le moindre geste du pro­to­cole impé­rial. On y voit le basi­leus quit­ter le palais par l’es­ca­lier des lions, s’embarquer sur la galère impé­riale ten­due de pourpre, gagner par mer les sanc­tuaires de la rive ou les palais de plai­sance du Bos­phore. Chaque dépla­ce­ment est une litur­gie : les accla­ma­tions des dèmes, les chants, les sta­tions, les chan­ge­ments de vête­ments. L’empereur byzan­tin ne voyage pas, il pro­ces­sionne — et le Bou­co­léon est son por­tail mari­time, le point exact où la majes­té ter­restre se change en majes­té flottante.

C’est par là que passent aus­si les hôtes de marque, et le XIIe siècle offre à cet égard deux scènes remar­quables. En 1161, Kılıç Ars­lan II, sul­tan seld­jou­kide de Roum, séjourne à Constan­ti­nople — l’en­ne­mi héré­di­taire reçu en grande pompe, pro­me­né de mer­veille en mer­veille par Manuel Com­nène qui enten­dait l’é­cra­ser de splen­deur puis­qu’il n’a­vait pu l’é­cra­ser sur le ter­rain. Le Bou­co­léon ser­vit de cadre à ces ren­contres où la diplo­ma­tie byzan­tine don­nait sa pleine mesure : ne jamais mon­trer sa force, mon­trer son décor. Dix ans plus tard, en 1171, c’est Amau­ry, roi de Jéru­sa­lem, qui vient en per­sonne sol­li­ci­ter l’al­liance de l’Em­pire — un roi croi­sé des­cen­dant l’es­ca­lier aux lions, s’in­cli­nant devant le basi­leus dans les salles du palais du rivage. Et entre les deux, en 1166, Manuel y réunit un concile pour tran­cher une que­relle théo­lo­gique sur la parole « le Père est plus grand que moi » : les déci­sions furent gra­vées sur des plaques de pierre, dont cer­taines, retrou­vées, ont fini elles aus­si au musée. Palais de la guerre, palais de la foi, palais du pro­to­cole : au Bou­co­léon, tout finit gra­vé dans le marbre, puis tout finit au musée.

Il y a pour­tant, dès cette époque, une fêlure dans le décor. Depuis Alexis Com­nène, à la fin du XIe siècle, les empe­reurs ont pris l’ha­bi­tude de rési­der aux Bla­chernes, à l’autre bout de la ville, dans l’angle nord-ouest des murailles, près de la Corne d’Or. Les rai­sons sont pra­tiques — la proxi­mi­té des ter­rains de chasse, la moder­ni­té des bâti­ments — mais le sym­bole est immense : le centre de gra­vi­té de l’Em­pire quitte la mer. Le Grand Palais, et le Bou­co­léon avec lui, entame alors sa longue car­rière de monu­ment : on l’en­tre­tient, on y célèbre, on y loge les hôtes, mais on n’y vit plus. Les palais meurent ain­si, non par la ruine, mais par la céré­mo­nie : le jour où l’on n’y fait plus que des visites, ils sont déjà des musées.

VIII. 1204, ou les dames dans la tour

Puis vient avril 1204, et la plus grande catas­trophe de l’his­toire de Constan­ti­nople avant la der­nière — le sac de la ville par les croi­sés de la qua­trième croi­sade, ces pèle­rins par­tis déli­vrer Jéru­sa­lem et qui, de détour­ne­ment en détour­ne­ment, de dette véni­tienne en que­relle dynas­tique byzan­tine, finirent par prendre d’as­saut la plus grande ville chré­tienne du monde.

Geof­froy de Vil­le­har­douin, maré­chal de Cham­pagne et chro­ni­queur de l’ex­pé­di­tion, raconte la scène qui nous concerne. Tan­dis que la ville brûle et que les croi­sés se répandent dans les rues, Boni­face de Mont­fer­rat, chef nomi­nal de la croi­sade, pique droit vers le rivage : il che­vauche le long de la mer jus­qu’au palais de Bou­co­léon, qui se rend à lui à condi­tion que la vie de ses occu­pants soit épar­gnée. Et là, dans la cita­delle du rivage, il trouve ce que la panique y avait ras­sem­blé : les grandes dames de l’Em­pire, réfu­giées dans le palais le mieux for­ti­fié de la ville. Par­mi elles, deux impé­ra­trices — Agnès de France, sœur du roi Phi­lippe Auguste, mariée enfant à Constan­ti­nople et deux fois veuve d’empereurs ; et Mar­gue­rite de Hon­grie, fille du roi Béla III, veuve de l’empereur Isaac l’Ange. Quant au tré­sor trou­vé dans le palais, Vil­le­har­douin renonce à le décrire : il y en avait trop, dit-il en sub­stance, pour qu’on pût le compter.

Ce qui suit tient du roman cour­tois gref­fé sur le pillage : Boni­face de Mont­fer­rat, quin­qua­gé­naire, épouse dans la fou­lée Mar­gue­rite de Hon­grie, la jeune impé­ra­trice trou­vée dans le palais conquis. On peut lire cette union comme un cal­cul poli­tique — elle l’é­tait — mais les contem­po­rains y virent aus­si le geste sym­bo­lique par excel­lence : prendre le palais, prendre l’im­pé­ra­trice, prendre la légi­ti­mi­té. Le Bou­co­léon fonc­tion­nait, jusque dans sa chute, comme une machine à pro­duire de la souveraineté.

La cha­pelle du Phare, elle, fut mise en coupe réglée. Les reliques par­tirent par vagues, ven­dues, don­nées, volées, authen­ti­fiées par des clercs qui savaient très bien qu’ils léga­li­saient un pillage. C’est le plus grand trans­fert de sacré de l’his­toire euro­péenne : la Cou­ronne d’é­pines vers Paris, des frag­ments de la Croix vers cent tré­sors d’é­glises, le Man­dy­lion vers une des­ti­na­tion qui se perd — cer­tains disent Paris, d’où il aurait dis­pa­ru à la Révo­lu­tion, d’autres le cherchent encore. Byzance avait concen­tré le sacré en un seul point du monde, une cha­pelle au bord de la Mar­ma­ra ; la qua­trième croi­sade le pul­vé­ri­sa sur toute la carte de l’Oc­ci­dent. La Sainte-Cha­pelle, les tré­sors de Venise, vingt cathé­drales de France et d’I­ta­lie sont les éclats de cette déflagration.

Pen­dant le demi-siècle de l’Em­pire latin — 1204–1261 —, le Bou­co­léon ser­vit de rési­dence aux empe­reurs francs de Constan­ti­nople, ces sou­ve­rains fan­to­ma­tiques qui régnaient sur une ville exsangue dont ils ven­daient les toits de plomb pour payer leurs sol­dats. Bau­douin II, le der­nier d’entre eux, en fut réduit à mettre en gage la Cou­ronne d’é­pines chez les Véni­tiens ; saint Louis la rache­ta. Quand on en est à vendre les reliques de sa propre cha­pelle pala­tine, c’est que l’his­toire est finie ; elle le fut en 1261, quand les troupes de Michel VIII Paléo­logue reprirent la ville presque sans combat.

IX. L’a­rai­gnée dans le palais des Césars

On pour­rait croire que la recon­quête byzan­tine ren­dit vie au vieux palais. C’est le contraire qui advint. Michel VIII et ses suc­ces­seurs s’ins­tal­lèrent aux Bla­chernes, défi­ni­ti­ve­ment, et le Grand Palais — trop vaste, trop dégra­dé par les Latins, trop coû­teux pour un empire rui­né — fut aban­don­né à son sort. Pen­dant les deux der­niers siècles de Byzance, le plus grand ensemble pala­tial du monde médié­val se défit len­te­ment, pavillon par pavillon, toi­ture par toi­ture. On y pre­nait des maté­riaux ; les jar­dins retour­naient à la brous­saille ; des quar­tiers entiers de la ville, dépeu­plée par les pestes et les guerres civiles, rede­ve­naient des champs. Les der­niers empe­reurs, dit-on, n’a­vaient plus les moyens d’en­tre­te­nir ne serait-ce que les salles où l’on cou­ron­nait leurs ancêtres.

Le 29 mai 1453, Meh­med II entre dans Constan­ti­nople conquise. Le jeune sul­tan — il a vingt et un ans — par­court la ville dans les jours qui suivent, et les chro­ni­queurs rap­portent qu’il visi­ta les ruines du Grand Palais. Devant les salles éven­trées, les cours enva­hies d’herbe, il aurait mur­mu­ré les vers d’un poète per­san : l’a­rai­gnée tisse ses rideaux dans le palais des Césars, la chouette sonne la relève sur les tours d’A­fra­siab. L’a­nec­dote est peut-être arran­gée — elle l’est sans doute, comme tout ce qui est trop beau — mais elle dit une véri­té pro­fonde : le conqué­rant de Constan­ti­nople trou­va le palais des empe­reurs déjà mort, et il eut, devant cette mort, le réflexe non du vain­queur mais du poète. Meh­med, du reste, ne s’ins­tal­la pas dans les ruines : il bâtit son propre palais, puis un second — Top­kapı — sur la pre­mière col­line, à l’en­droit exact de l’a­cro­pole de l’an­tique Byzance. Le cycle recom­men­çait ailleurs.

Le Bou­co­léon, lui, entra dans sa nuit otto­mane. Le quar­tier prit le nom de Çat­ladı­kapı, « la porte fen­due » — d’a­près une poterne de la muraille mari­time lézar­dée par un trem­ble­ment de terre, et il y a quelque chose de juste à ce qu’un palais d’empereurs finisse sous le patro­nage d’une fis­sure. Des mai­sons de bois s’a­dos­sèrent à la façade de Théo­phile, s’y incrus­tèrent, y per­cèrent leurs fenêtres ; les grandes baies de marbre ser­virent de murs por­teurs à des logis de pêcheurs. Les voya­geurs euro­péens du XVIIIe et du XIXe siècle, Grand Tour en poche, venaient cher­cher là leur fris­son de déca­dence : Pierre Gilles au XVIe siècle déjà, puis les autres, des­si­na­teurs et pho­to­graphes, s’ar­rê­taient devant ce mur où des consoles de marbre sou­te­naient du linge qui séchait. Le pho­to­graphe fran­çais Pierre Tré­maux fixa vers le milieu du XIXe siècle la façade cen­trale encore debout — image pré­cieuse entre toutes, car ce qu’il pho­to­gra­phiait allait disparaître.

X. Le train contre le palais

Car le pire enne­mi du Bou­co­léon ne fut ni le croi­sé, ni le trem­ble­ment de terre, ni le pêcheur squat­teur. Ce fut le pro­grès — et le pro­grès, dans les années 1870, avait la forme d’une locomotive.

L’Em­pire otto­man finis­sant vou­lait son che­min de fer, et l’Eu­rope vou­lait le lui vendre. La ligne de Rou­mé­lie, qui devait relier Constan­ti­nople à l’Eu­rope cen­trale — l’an­cêtre direct de l’O­rient-Express —, exi­geait une péné­trante jus­qu’au cœur de la vieille ville, jus­qu’à la pointe du Sérail où l’on bâti­rait la gare de Sir­ke­ci. Le tra­cé rete­nu lon­geait la rive de Mar­ma­ra, au ras des murailles mari­times. Il fal­lait pas­ser ; le pas­sé était sur le che­min ; on cou­pa dans le pas­sé. Le sul­tan Abdü­la­ziz, à qui l’on fai­sait remar­quer que la voie tra­ver­se­rait les jar­dins de ses propres palais du rivage, aurait répon­du que le che­min de fer pou­vait bien lui pas­ser sur le dos, pour­vu qu’il se fît. Bou­tade de sou­ve­rain moderne — et arrêt de mort pour ce qui res­tait du palais des empereurs.

Au début des années 1870, les ter­ras­siers de la ligne éven­trèrent le site. La par­tie occi­den­tale de la façade de Théo­phile, celle-là même que Tré­maux avait pho­to­gra­phiée, fut démo­lie vers 1873 pour lais­ser pas­ser les rails ; seule la sec­tion orien­tale — nos trois fenêtres — res­ta debout, épar­gnée moins par scru­pule que par hasard de tra­cé. Les trains pas­sèrent, et passent encore : la ligne de ban­lieue, puis aujourd’­hui les rames modernes, cir­culent à quelques mètres der­rière la façade, dans ce qui fut les salles du palais. Il y a une iro­nie fer­ro­viaire assez ver­ti­gi­neuse à son­ger que les voya­geurs de l’O­rient-Express, ce train-palace, cette machine à fan­tasmes orien­ta­listes, fai­saient leur entrée triom­phale dans Istan­bul en tra­ver­sant le cadavre du plus ancien palais de la ville — et que pas un sur mille ne le savait.

Le XXe siècle ache­va le tra­vail à sa manière, qui fut para­doxale. En 1912, un grand incen­die rava­gea le quar­tier de Çat­ladı­kapı et dévo­ra les mai­sons de bois incrus­tées dans la ruine ; le feu, en détrui­sant le quar­tier, dénu­da le monu­ment. Les archéo­logues purent enfin voir le mur — et le voir, c’est le com­prendre. L’entre-deux-guerres fut le moment des savants : Ernest Mam­bou­ry, ce Suisse d’Is­tan­bul, pro­fes­seur et topo­graphe obs­ti­né, arpen­ta le site, le des­si­na, le publia, et c’est sur ses rele­vés que reposent encore aujourd’­hui la plu­part des recons­ti­tu­tions du palais. Les fouilles du Wal­ker Trust bri­tan­nique, dans les années 1930 et 1950, exhu­mèrent un peu plus haut les mosaïques pro­di­gieuses du Grand Palais — chasses, grif­fons, enfants jouant — qu’on peut voir aujourd’­hui au musée des Mosaïques, der­rière la Mos­quée bleue. Mais le Bou­co­léon lui-même res­ta ce qu’il était deve­nu : un mur au bord d’une voie fer­rée, enva­hi de figuiers, ceint de grillage, où dor­maient les chats et par­fois les hommes.

Puis, dans les années 1950, on gagna sur la mer. Les grands rem­blais du lit­to­ral et le per­ce­ment de l’a­ve­nue côtière — cette Ken­ne­dy Cad­de­si que l’on doit à l’ère Men­deres, quand Istan­bul se rêvait en métro­pole auto­mo­bile — repous­sèrent le rivage à cent mètres du mur. Le palais mari­time ces­sa d’être mari­time. Les fenêtres de Théo­phile, bâties pour s’ou­vrir sur l’eau, s’ouvrent depuis sur six voies de cir­cu­la­tion. C’est peut-être la plus cruelle des méta­mor­phoses : on avait tué le palais, on tuait main­te­nant sa rai­son d’être, qui était la mer.

XI. La ruine qui se relève

Et puis, contre toute attente, le vent tour­na. En 2018, la muni­ci­pa­li­té métro­po­li­taine d’Is­tan­bul annon­ça un pro­jet de res­tau­ra­tion du Bou­co­léon, dans le cadre de son pro­gramme de sau­ve­garde du patri­moine ; le pro­jet pré­voyait de faire du site un musée à ciel ouvert, avec che­mi­ne­ment de bois pour les visi­teurs, retrait des grillages au pro­fit de grilles en fer for­gé, net­toyage des marbres, conso­li­da­tion des maçon­ne­ries, remise en place du bloc au mono­gramme de Jus­ti­nien, et trai­te­ment des façades de la tour du Phare, com­plé­tées en pierre de taille dans le res­pect des formes d’o­ri­gine. Le chan­tier, conduit par le dépar­te­ment de conser­va­tion du patri­moine cultu­rel de la muni­ci­pa­li­té sous la super­vi­sion d’un comi­té scien­ti­fique diri­gé par le byzan­ti­niste Engin Akyü­rek, s’ou­vrit au tour­nant des années 2020, avec un prin­cipe affi­ché d’in­ter­ven­tion minimale.

Et le sol se mit à par­ler. En 2021, les archéo­logues mirent au jour une fon­taine byzan­tine dans l’emprise du palais ; les fouilles révé­lèrent des môles, des colonnes riche­ment ornées, tout un appa­reillage monu­men­tal qui confir­mait ce que les textes lais­saient entendre : le débar­ca­dère du Bou­co­léon était une scé­no­gra­phie totale, un par­cours céré­mo­niel où l’empereur, arri­vant de la mer, tra­ver­sait une cour à cou­pole entre deux haies de sol­dats avant de péné­trer dans le palais. Chose rare et réjouis­sante, la muni­ci­pa­li­té ouvrit le chan­tier aux curieux : des visites furent orga­ni­sées sur place, où les Stam­bou­liotes pou­vaient inter­ro­ger les archéo­logues au tra­vail. Après des décen­nies d’a­ban­don, le vieux palais rede­ve­nait ce qu’il n’au­rait jamais dû ces­ser d’être — un lieu public, au sens le plus noble.

Il faut dire un mot de ce que ce chan­tier signi­fie, au-delà des pierres. Istan­bul entre­tient avec son pas­sé byzan­tin une rela­tion com­pli­quée, faite de fier­té, d’embarras et de longues amné­sies ; l’hé­ri­tage otto­man a ses palais ruti­lants, Top­kapı, Dol­ma­bah­çe, ses files de visi­teurs et ses bou­tiques de sou­ve­nirs ; l’hé­ri­tage byzan­tin, hors Sainte-Sophie et Kariye, a long­temps eu les ter­rains vagues. Qu’une muni­ci­pa­li­té consacre des années et des bud­gets à rele­ver un palais d’empereurs chré­tiens, qu’elle res­taure dans le même mou­ve­ment les murailles théo­do­siennes, qu’elle reven­dique la ville « mul­ti­di­men­sion­nelle » dans toute son épais­seur his­to­rique — cela n’a rien d’a­no­din. Les res­tau­ra­tions sont tou­jours des dis­cours. Celle du Bou­co­léon dit à peu près ceci : cette ville a mille six cents ans de palais, et ils sont tous à elle.

XII. Mar­cher au Boucoléon

Reste à dire com­ment on y va, et ce qu’on y éprouve — car cet article est aus­si, qu’on me par­donne, une invitation.

De Sul­ta­nah­met, des­cen­dez vers le sud-ouest, vers Küçük Aya­so­fya. Visi­tez d’a­bord la petite Sainte-Sophie, l’é­glise de Jus­ti­nien deve­nue mos­quée, pour vous mettre l’œil et l’âme en état : sous sa cou­pole octo­go­nale, dans la fraî­cheur des marbres, vous êtes déjà, tech­ni­que­ment, dans l’or­bite du palais — Serge et Bac­chus était l’é­glise de la mai­son d’Hor­mis­das. Puis pas­sez sous la voie fer­rée, gagnez le rivage, et lon­gez la muraille vers l’est. La façade est là, entre la ligne de che­min de fer et l’a­ve­nue : les trois baies, les consoles du bal­con, la porte de mer murée, la tour du Phare en retrait. Selon l’a­van­ce­ment des tra­vaux, vous ver­rez les écha­fau­dages, les che­mi­ne­ments neufs, ou déjà le musée à ciel ouvert ache­vé ; mais même en chan­tier, même de der­rière une palis­sade, le mur pro­duit son effet, qui est un effet de temps pur.

Choi­sis­sez la fin d’a­près-midi. La façade regarde le sud : c’est l’heure où le soleil des­cen­dant sur la Mar­ma­ra frappe les marbres de biais et rend aux enca­dre­ments des fenêtres leur blan­cheur d’o­ri­gine. Les car­gos passent au large, à l’ancre ou en route vers le Bos­phore, exac­te­ment là où pas­saient les dro­mons. Un train de ban­lieue fran­chit le site dans un long feu­le­ment métal­lique — et ce train, qui fut l’as­sas­sin du palais, en est deve­nu mal­gré lui le der­nier habi­tant, la seule chose vivante qui tra­verse encore ses salles. Il y a des chats, évi­dem­ment. Il y a des pêcheurs à la ligne le long de l’a­ve­nue, héri­tiers sans le savoir des pêcheurs qui nichaient dans la ruine. Il y a, si vous avez de la chance, per­sonne d’autre que vous.

Alors regar­dez les trois fenêtres, et faites l’exer­cice auquel ce lieu oblige : remon­tez. Reti­rez l’a­ve­nue, ren­dez l’eau au pied du mur. Posez les lions de part et d’autre de l’es­ca­lier. Remet­tez le bal­con sur ses consoles, les marbres poly­chromes sur la brique, la galère pourpre à quai. Met­tez Théo­phile à la fenêtre, regar­dant venir de Bag­dad des idées d’ar­chi­tec­ture ; Nicé­phore endor­mi sur sa peau de pan­thère pen­dant que la neige tombe sur la mer ; Théo­pha­no guet­tant une barque ; Boni­face de Mont­fer­rat pous­sant son che­val le long du rivage ; Meh­med mur­mu­rant du per­san dans les gra­vats ; Tré­maux sous son voile noir de pho­to­graphe ; les ter­ras­siers de 1873 ; l’in­cen­die de 1912 ; Mam­bou­ry et son car­net ; les archéo­logues de 2021 déga­geant une fon­taine. Tout cela tient dans un mur de cent mètres.

XIII. l’é­loge des façades

On m’ob­jec­te­ra qu’il ne reste presque rien, et c’est vrai. Un byzan­ti­niste le disait joli­ment : c’est comme si l’on avait lu tous les livres sur Top­kapı sans jamais rien en voir que quelques tristes ruines. Du Bou­co­léon, nous ne savons au fond que ce que disent les textes ; la façade est un index qui pointe vers un livre dis­pa­ru. Mais je finis par croire que c’est pré­ci­sé­ment pour cela qu’il faut y aller. Les monu­ments intacts nous dis­pensent d’i­ma­gi­ner ; ils font le tra­vail à notre place, et l’on en sort repu et vide. Les façades seules, elles, nous mettent au tra­vail. Le Bou­co­léon appar­tient à cette famille de lieux — le mur du temple à Jéru­sa­lem, les colonnes seules dans les cam­pagnes grecques, les por­tails sans église — qui n’offrent qu’un frag­ment et exigent le reste.

Constan­ti­nople fut la ville des palimp­sestes ; j’ai racon­té ailleurs ses églises deve­nues mos­quées, ses mos­quées rede­ve­nues musées, ses musées rede­ve­nus mos­quées. Le Bou­co­léon est un palimp­seste plus radi­cal encore, puisque presque toutes les écri­tures s’y sont effa­cées : mai­son d’un prince perse, palais d’un empe­reur romain, reli­quaire de la chré­tien­té, scène d’as­sas­si­nat, butin de croi­sés, car­rière de pierres, bidon­ville de bois, tran­chée fer­ro­viaire, ter­rain vague — et main­te­nant, musée à ciel ouvert, der­nière couche, la nôtre, qui consiste à don­ner à voir toutes les autres. Il aura fal­lu mille six cents ans pour que ce mur trouve sa fonc­tion défi­ni­tive, qui est de se souvenir.

Le soir tom­bait quand j’ai quit­té le rivage, la der­nière fois. Der­rière moi, un train pas­sait dans le palais. Devant, la Mar­ma­ra pre­nait cette cou­leur d’é­tain que Bou­vier aimait tant, celle des fins de jour­née qui ne concluent rien. Les trois fenêtres, dans mon dos, conti­nuaient de regar­der la mer — et je me suis dit qu’elles avaient rai­son, qu’elles avaient tou­jours eu rai­son : quand on a vu pas­ser les dro­mons, les croi­sés, les sul­tans, les loco­mo­tives et les auto­routes, on peut bien attendre encore. Les lions, eux, sont au musée. Mais le tau­reau et le lion du vieux port, le com­bat de pierre qui don­na son nom au palais, per­sonne ne les a jamais retrou­vés. Ils sont quelque part sous l’as­phalte de l’a­ve­nue Ken­ne­dy, ou au fond de la Mar­ma­ra, ou nulle part — c’est-à-dire par­tout où l’on pro­nonce encore leur nom. Bous, leôn. Bou­ko­leôn. Le nom aura sur­vé­cu à tout, comme tou­jours. C’est le propre des villes très anciennes : à la fin, il ne reste que les noms.

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I. Une char­rue dans la col­line au fenouil

Tout com­mence, comme sou­vent dans l’ar­chéo­lo­gie du Levant, par un acci­dent agri­cole. Au prin­temps 1928, un pay­san alaouite nom­mé Mah­moud Mel­la az-Zir laboure son champ près de la baie de Minet el-Bei­da, la « rade blanche », à une dou­zaine de kilo­mètres au nord de Lat­ta­quié, sur la côte syrienne. Le soc de sa char­rue heurte une dalle. Des­sous, une tombe voû­tée, des pote­ries, quelques objets qu’il revend sans se poser trop de ques­tions. L’af­faire aurait pu s’ar­rê­ter là — com­bien de tombes ain­si ouvertes, pillées, refer­mées, oubliées, tout au long de cette côte où les civi­li­sa­tions se sont dépo­sées les unes sur les autres comme des strates de sédi­ment ? Mais nous sommes sous man­dat fran­çais, le Ser­vice des anti­qui­tés veille, et l’in­for­ma­tion remonte jus­qu’à René Dus­saud, conser­va­teur au Louvre, qui flaire immé­dia­te­ment la nécro­pole d’une ville impor­tante. Il envoie sur place, au prin­temps 1929, un jeune archéo­logue alsa­cien, Claude Schaef­fer, qui déplace vite ses son­dages de la nécro­pole côtière vers le tell voi­sin, une col­line arti­fi­cielle d’une ving­taine de mètres de haut cou­verte de fenouil sau­vage — d’où son nom arabe, Ras Sham­ra, le « cap du fenouil ».

Ce que Schaef­fer exhume sous le fenouil, c’est Ouga­rit. Une capi­tale de l’âge du bronze, pros­père du milieu du deuxième mil­lé­naire jus­qu’à sa des­truc­tion bru­tale vers 1185 avant notre ère, au moment où tout l’ordre ancien de la Médi­ter­ra­née orien­tale s’ef­fondre sous les coups des Peuples de la mer. Un port cos­mo­po­lite où l’on par­lait et écri­vait en huit langues et cinq sys­tèmes d’é­cri­ture, où tran­si­taient le cuivre de Chypre, l’huile, le vin, la pourpre, le bois de cèdre, où les mar­chands hit­tites croi­saient les émis­saires égyp­tiens. Et sur­tout, dès les pre­mières semaines de fouille, entre le temple de Baal et la mai­son du grand prêtre : des tablettes d’ar­gile cou­vertes de signes cunéi­formes que per­sonne n’a­vait jamais vus.

Car ce cunéi­forme-là n’é­tait pas le syl­la­baire méso­po­ta­mien aux six cents signes que les assy­rio­logues déchif­fraient depuis le XIXe siècle. Trente signes seule­ment. Un alpha­bet, donc — le plus ancien alpha­bet com­plet jamais retrou­vé, noté en clous d’ar­gile. Le déchif­fre­ment fut une course de vitesse à trois, menée en quelques mois de 1930, exploit qui méri­te­rait à lui seul un article : Charles Virol­leaud à Paris, qui publie les copies avec une hon­nê­te­té scien­ti­fique qui lui coû­te­ra la gloire du pre­mier pas déci­sif ; Hans Bauer à Halle, cryp­to­graphe de la Grande Guerre recon­ver­ti dans les langues sémi­tiques, qui iden­ti­fie les pre­mières lettres par pure ana­lyse com­bi­na­toire ; Édouard Dhorme à Jéru­sa­lem, domi­ni­cain assy­rio­logue, qui cor­rige et com­plète. À la fin de l’an­née, on lit l’ou­ga­ri­tique. Et ce qu’on lit dépasse tout ce qu’on espérait.

Car ces tablettes ne contiennent pas seule­ment des lettres com­mer­ciales, des trai­tés, des listes de rations — bien qu’il y en ait des mil­liers, et qu’elles soient pas­sion­nantes. Elles contiennent une lit­té­ra­ture. Des poèmes mytho­lo­giques de plu­sieurs cen­taines de vers, copiés vers le XIIIe siècle avant notre ère par un scribe qui signe son tra­vail, Ili­mil­ku, sous l’au­to­ri­té du grand prêtre Atta­nu-Pur­lian­ni et du roi Niq­mad­du. Des récits met­tant en scène des dieux dont on ne connais­sait jusque-là que les noms — et encore, des noms pas­sés au filtre défor­mant de la polé­mique biblique. El. Athi­rat. Anat. Mot. Yam. Et au centre de tout, celui que la Bible hébraïque men­tionne près de quatre-vingt-dix fois, tou­jours pour le mau­dire : Baal.

Voi­là le ren­ver­se­ment dont je vou­drais par­ler ici. Pen­dant deux mille cinq cents ans, nous n’a­vons connu les dieux de Canaan que par leurs vain­queurs. Le Baal des Rois et des pro­phètes est une idole gro­tesque, une abo­mi­na­tion devant laquelle se pros­ternent les rois impies, un démon dont le nom même fini­ra par dési­gner le prince des mouches. Puis une char­rue heurte une dalle près de Lat­ta­quié, et les vain­cus retrouvent la parole. Pour la pre­mière fois depuis l’âge du fer, Baal parle en son propre nom, dans sa propre langue, dans ses propres poèmes. Et ce qu’il dit ne res­semble en rien à ce qu’on disait de lui.

II. La biblio­thèque sous les décombres

Il faut ima­gi­ner la scène de la trou­vaille, telle que Schaef­fer la raconte dans ses rap­ports à l’A­ca­dé­mie des ins­crip­tions. Nous sommes en mai 1929, sur l’a­cro­pole du tell, entre les deux grands temples qui domi­naient la ville — celui de Baal, celui de Dagan. Dans les décombres d’une vaste demeure que l’on iden­ti­fie­ra comme la mai­son du grand prêtre, les ouvriers dégagent des tablettes d’ar­gile, cer­taines intactes, la plu­part bri­sées, cuites une seconde fois par l’in­cen­die qui a détruit la ville — le feu qui a tué Ouga­rit a para­doxa­le­ment sau­vé sa biblio­thèque, dur­cis­sant l’ar­gile pour trois mille ans. À côté des tablettes, des outils de bronze, dont une her­mi­nette por­tant une ins­crip­tion : « grand prêtre ». La biblio­thèque d’un cler­gé, donc, avec ses textes rituels, ses listes de sacri­fices, ses abé­cé­daires d’ap­pren­tis­sage — on a retrou­vé l’al­pha­bet ouga­ri­tique réci­té dans l’ordre, a b g ḫ d, ancêtre direct de notre a‑b-c‑d — et ses grands textes lit­té­raires reco­piés pour être transmis.

Trois ensembles dominent cette lit­té­ra­ture. Le cycle de Baal, six tablettes, envi­ron mille huit cents vers conser­vés sur ce qui devait en comp­ter le double : c’est le grand œuvre, l’é­po­pée divine dont je vais par­ler lon­gue­ment. La légende de Keret, roi sans des­cen­dance à qui El appa­raît en songe. La légende d’A­q­hat, fils du juste Danel, tué pour avoir refu­sé son arc à la déesse Anat — un des textes les plus noirs et les plus beaux de la lit­té­ra­ture ancienne. Autour de ces piliers, des dizaines de textes plus courts : un poème sur la nais­sance des dieux gra­cieux, un hymne au dieu lunaire, des incan­ta­tions contre les ser­pents, des rituels où l’on voit le roi d’Ou­ga­rit sacri­fier, se puri­fier, mon­ter au temple.

Ce qui frappe d’a­bord le lec­teur des tra­duc­tions — je recom­mande celle d’An­dré Caquot et Mau­rice Szny­cer pour le fran­çais, monu­men­tale, ou celle plus récente de Mark S. Smith en anglais pour le cycle de Baal — c’est la paren­té avec la poé­sie biblique. Même paral­lé­lisme des vers, où le second membre reprend et varie le pre­mier. Mêmes for­mules, par­fois au mot près. Quand le psal­miste chante la voix de Yah­vé qui brise les cèdres du Liban, il uti­lise une phra­séo­lo­gie que les poètes d’Ou­ga­rit appli­quaient à Baal trois ou quatre siècles plus tôt. Ce n’est pas un hasard, ni un emprunt ponc­tuel : c’est une langue poé­tique com­mune, un fonds par­ta­gé de méta­phores, de rythmes, d’é­pi­thètes divines, dans lequel Israël a pui­sé comme Ouga­rit avant lui. L’hé­breu biblique et l’ou­ga­ri­tique sont des langues sœurs, si proches que les ouga­ri­to­logues de la pre­mière géné­ra­tion furent presque tous des biblistes, et que la décou­verte de Ras Sham­ra a trans­for­mé l’exé­gèse biblique plus pro­fon­dé­ment peut-être que celle des manus­crits de la mer Morte.

Une pré­cau­tion s’im­pose, que les spé­cia­listes répètent et qu’on oublie tou­jours : Ouga­rit n’est pas Canaan au sens strict. La ville se trou­vait au nord de ce que les textes anciens appellent Canaan, et ses habi­tants ne se dési­gnaient pas comme Cana­néens. Mais la reli­gion qu’on lit dans ses tablettes — les dieux, les mythes, les rites — appar­tient à l’é­vi­dence au même monde cultu­rel que celui des cités de la côte phé­ni­cienne et de l’ar­rière-pays pales­ti­nien, ce monde ouest-sémi­tique dont la reli­gion d’Is­raël est issue. Faute de biblio­thèque retrou­vée à Tyr, à Sidon ou à Hazor, Ouga­rit reste notre meilleure fenêtre, la seule grande ouverte, sur l’u­ni­vers reli­gieux que la Bible com­bat­tra. Avec cette réserve en tête, entrons dans le panthéon.

III. El, le patriarche aux che­veux gris

Au som­met du pan­théon d’Ou­ga­rit ne trône pas Baal, mais El. Son nom même est un mot com­mun : el, en ouga­ri­tique comme en hébreu, signi­fie sim­ple­ment « dieu ». Le dieu par excel­lence, donc, le dieu géné­rique deve­nu nom propre — comme si l’an­cien­ne­té de son culte remon­tait si loin qu’on n’a­vait jamais eu besoin de le nom­mer autre­ment. Les textes le décrivent avec une remar­quable constance : El est vieux. Il porte une barbe grise dont les poèmes font l’é­loge, on l’ap­pelle « le père des années », « le roi père des ans », « le tau­reau El », « le créa­teur des créa­tures », « le père de l’hu­ma­ni­té ». Il réside loin, « à la source des deux fleuves, au confluent des deux abîmes », dans une mon­tagne cos­mique où il tient audience sous une tente — détail qui devrait rete­nir l’o­reille de qui­conque a lu l’Exode et sa tente de la Ren­contre. C’est un dieu de sagesse plus que de puis­sance, un patriarche qui pré­side, arbitre, auto­rise, bénit. Dans le cycle de Baal, il n’a­git presque jamais direc­te­ment : les autres dieux viennent le voir, se pros­ternent, plaident, et El tranche — par­fois avec une fai­blesse débon­naire qui a fait dire à cer­tains com­men­ta­teurs qu’il était un dieu en retraite, un deus otio­sus. Lec­ture exces­sive : dans les rituels d’Ou­ga­rit, El reçoit des sacri­fices de pre­mier rang, et dans les légendes de Keret et d’A­q­hat, c’est lui, et lui seul, qui donne les fils et gué­rit les malades. Le vieux roi règne encore.

À ses côtés, son épouse : Athi­rat, « la Dame qui foule la mer », mère des dieux — les textes lui donnent soixante-dix fils, « les soixante-dix fils d’A­thi­rat », chiffre qui fera for­tune. C’est elle qu’on retrou­ve­ra dans la Bible sous la forme Ashe­rah, et j’y revien­drai lon­gue­ment, car son des­tin est le plus étrange de tous. Autour du couple, la famille divine s’or­ga­nise en assem­blée, le « conseil des dieux », qui se réunit sur la mon­tagne du Nord pour ban­que­ter et déli­bé­rer. Toute la struc­ture est celle d’une cour royale, d’une mai­son­née patriar­cale élar­gie : le monde divin de Canaan est une famille, avec ses géné­ra­tions, ses que­relles d’hé­ri­tage, ses fils ambi­tieux et ses filles violentes.

Et c’est ici que le lec­teur de la Bible com­mence à éprou­ver un ver­tige. Car El n’est pas, dans la Bible hébraïque, un dieu étran­ger. Il n’est jamais dénon­cé, jamais com­bat­tu, jamais moqué comme le sera Baal. El est le Dieu d’Is­raël. Le nom appa­raît des cen­taines de fois, seul ou com­po­sé : El Elyon, le Dieu très-haut que sert Mel­chi­sé­dek à Jéru­sa­lem ; El Shad­daï, sous le nom duquel, dit expres­sé­ment le livre de l’Exode, Dieu se révé­la aux patriarches avant de dire son nom de Yah­vé ; El Olam, le Dieu d’é­ter­ni­té de Ber­sa­bée ; El Béthel, le Dieu de la mai­son de El où Jacob dres­sa sa pierre. Israël lui-même — le nom du peuple, le nom du patriarche — est un nom théo­phore construit sur El, pas sur Yah­vé. Les patriarches de la Genèse plantent des arbres sacrés, dressent des stèles, sacri­fient sur les hauts lieux, ren­contrent leur Dieu à Sichem, à Béthel, à Mam­bré : toutes pra­tiques que les pro­phètes condam­ne­ront plus tard avec fureur, et qui sont exac­te­ment celles de la reli­gion cana­néenne ordinaire.

L’ex­pli­ca­tion qui s’est impo­sée dans la recherche depuis Frank Moore Cross et son Canaa­nite Myth and Hebrew Epic de 1973, affi­née depuis par Mark Smith, tient en une phrase qui a mis du temps à être pro­non­çable : Yah­vé et El ont fusion­né. Le Dieu d’Is­raël est l’hé­ri­tier de deux figures dis­tinctes — un dieu El, patriarche cana­néen ado­ré dans les sanc­tuaires du pays depuis des siècles, et un dieu Yah­vé, venu pro­ba­ble­ment du sud, des steppes de Séïr, d’É­dom, de Témân, du pays de Madiân, comme le chantent les plus vieux poèmes bibliques, le can­tique de Débo­ra en tête. Le nou­veau venu méri­dio­nal a absor­bé le vieux dieu du pays, héri­té de son trône, de sa barbe, de sa sagesse, de son conseil divin, de ses épi­thètes, de sa tente. La fusion fut si com­plète, si pré­coce, si réus­sie, que les rédac­teurs bibliques purent affir­mer sans état d’âme que El et Yah­vé n’a­vaient jamais fait qu’un. Un ver­set extra­or­di­naire du Deu­té­ro­nome, cha­pitre 32, garde pour­tant la trace de l’an­cien par­tage, dans la ver­sion des manus­crits de Qum­rân et de la Sep­tante que les mas­so­rètes cor­ri­ge­ront plus tard : quand Elyon répar­tit les nations entre les fils de El, chaque peuple reçut son dieu, et Israël échut en par­tage à Yah­vé. Un dieu par­mi les fils du Très-Haut, rece­vant sa part d’hé­ri­tage dans l’as­sem­blée divine : voi­là, fos­si­li­sé dans le texte même de la Bible, le sou­ve­nir du panthéon.

IV. Baal, le che­vau­cheur des nuées

Mais le héros des tablettes n’est pas le vieux roi. C’est le jeune dieu, le prince, celui dont le temple domi­nait le tell de Ras Sham­ra et dont le nom, comme celui d’El, est d’a­bord un mot com­mun : ba’al, en ouga­ri­tique comme en hébreu, signi­fie « sei­gneur », « maître », « pro­prié­taire » — et aus­si « mari », ce qui aura son impor­tance dans la polé­mique pro­phé­tique. Le Baal d’Ou­ga­rit a un nom propre, Hadad ou Had­du, le dieu de l’o­rage que toute la Syrie et la Méso­po­ta­mie occi­den­tale véné­raient sous des formes voi­sines — l’A­dad des Assy­riens, le Teshub des Hour­rites lui sont appa­ren­tés. Mais dans les textes, on l’ap­pelle presque tou­jours par son titre : Baal, le Sei­gneur, ou par ses épi­thètes, qui com­posent son por­trait mieux qu’au­cune sta­tue. Il est Baal Sapon, le Baal de la mon­tagne du Nord — le dje­bel Aqra, ce pic de mille sept cents mètres qui ferme l’ho­ri­zon d’Ou­ga­rit et accroche les nuages, la mon­tagne où les orages naissent, visible depuis les rem­parts de la ville, Olympe local que les Grecs appel­le­ront mont Kasios et où Zeus com­bat­tra Typhon, héri­tage direct. Il est « le Puis­sant », « le Prince, sei­gneur de la terre », « le Très-Haut ». Et sur­tout, dans une for­mule qui revient comme un refrain, il est rkb ‘rpt : le Che­vau­cheur des nuées.

Rete­nez celle-là. Le psaume 68 appelle Yah­vé « celui qui che­vauche les nuées » — la for­mule ouga­ri­tique presque à l’i­den­tique. Le psaume 104 le décrit fai­sant des nuages son char et mar­chant sur les ailes du vent. Le psaume 29, dont les spé­cia­listes s’ac­cordent à dire qu’il est l’un des plus archaïques du psau­tier et pro­ba­ble­ment l’a­dap­ta­tion d’un hymne cana­néen, fait reten­tir sept fois la « voix de Yah­vé » — c’est-à-dire le ton­nerre — qui fra­casse les cèdres du Liban et fait bon­dir les mon­tagnes. Ce psaume fonc­tionne par­fai­te­ment si l’on rem­place Yah­vé par Baal ; cer­tains cher­cheurs pensent que c’est exac­te­ment ce que fit, en sens inverse, son adap­ta­teur israé­lite. Le Dieu d’Is­raël n’a pas seule­ment héri­té d’El le patriarche : il a aus­si cap­té les attri­buts de Baal l’o­ra­geux, sa voix de ton­nerre, son char de nuages, ses éclairs, sa pluie fécon­dante. Il fal­lait bien cela pour le remplacer.

Car Baal, dans l’é­co­no­mie reli­gieuse de Canaan, occupe le poste le plus sen­sible qui soit : il fait pleu­voir. Il faut mesu­rer ce que cela signi­fie dans un pays sans grand fleuve. L’É­gypte a le Nil, la Méso­po­ta­mie a le Tigre et l’Eu­phrate ; leurs dieux de l’o­rage sont impor­tants mais pas vitaux. Le Levant, lui, ne vit que du ciel. Pas de crue, pas d’ir­ri­ga­tion qui sauve : si les pluies d’au­tomne ne viennent pas, si les pluies de prin­temps s’ar­rêtent trop tôt, c’est la famine, sim­ple­ment, la mort du blé et des trou­peaux et des enfants. Le Deu­té­ro­nome lui-même le dit avec une net­te­té remar­quable : le pays où vous entrez n’est pas comme l’É­gypte où l’on irrigue au pied, c’est un pays qui boit l’eau du ciel. Toute la vie reli­gieuse de Canaan est sus­pen­due à cette angoisse annuelle — six mois de séche­resse totale, d’a­vril à octobre, où pas une goutte ne tombe, où la végé­ta­tion meurt, où l’on guette les pre­miers nuages venus de la mer. Le dieu qui com­mande à ces nuages com­mande à la vie. Voi­là pour­quoi le jeune dieu de l’o­rage, fils cadet dans la généa­lo­gie divine — les textes le disent tan­tôt fils de Dagan, le vieux dieu du grain de la moyenne val­lée de l’Eu­phrate, tan­tôt fils d’El —, a conquis le devant de la scène. Le cycle de Baal est le récit de cette conquête.

V. Le com­bat contre la Mer

Le cycle de Baal s’ouvre sur une crise de suc­ces­sion. Yam — son nom signi­fie « Mer », c’est le même mot en hébreu — réclame la royau­té sur les dieux, et El la lui accorde, avec cette com­plai­sance du vieux sou­ve­rain pour le fils tur­bu­lent qu’on retrouve dans tant de dynas­ties. Yam envoie ses mes­sa­gers à l’as­sem­blée divine exi­ger qu’on lui livre Baal. Les dieux, ter­ro­ri­sés, baissent la tête sur leurs genoux ; Baal seul reste debout et invec­tive les mes­sa­gers. La guerre est inévi­table. Elle se joue en duel, et Baal la gagne grâce aux armes que lui forge Kothar-wa-Kha­sis — « Habile-et-Sage », l’ar­ti­san divin, le Héphaïs­tos cana­néen, dont les textes disent joli­ment qu’il réside à Mem­phis et en Crète, double adresse qui des­sine à elle seule les routes com­mer­ciales de la Médi­ter­ra­née du bronze. Kothar forge deux mas­sues aux noms par­lants, « Chas­seur » et « Expul­seur », et la seconde frappe Yam entre les yeux. La Mer s’ef­fondre, Baal l’a­chève et la disperse.

Ce com­bat du dieu de l’o­rage contre la mer est peut-être le mythe le plus ancien et le plus répan­du du Proche-Orient — les assy­rio­logues l’ap­pellent le Chaos­kampf, le com­bat contre le chaos. À Baby­lone, c’est Mar­duk contre Tia­mat, l’o­céan pri­mor­dial, dans l’E­nou­ma Elish. Chez les Hit­tites, Teshub contre le ser­pent Illuyan­ka. En Grèce, plus tard, Zeus contre Typhon — pré­ci­sé­ment sur le mont Kasios, la mon­tagne de Baal, l’emprunt est de main à main. Et dans la Bible ? Offi­ciel­le­ment, rien : la Genèse ouvre sur une créa­tion sans com­bat, où la mer n’est qu’une créa­ture docile que Dieu borne d’une parole. Mais la poé­sie biblique, plus vieille que la prose ou moins sur­veillée qu’elle, garde par­tout la mémoire de la bataille. Le psaume 74 : c’est toi qui fen­dis la Mer par ta force, qui bri­sas les têtes des dra­gons sur les eaux, qui fra­cas­sas les têtes de Lévia­than. Ésaïe 27 : en ce jour, Yah­vé châ­tie­ra de son épée dure Lévia­than le ser­pent fuyard, Lévia­than le ser­pent tor­tueux, et il tue­ra le dra­gon de la mer. Job, pas­sim. Or les tablettes d’Ou­ga­rit men­tionnent, par­mi les monstres vain­cus par Baal et Anat, un cer­tain Litan ou Lotan, « le ser­pent fuyard, le ser­pent tor­tueux, le puis­sant aux sept têtes » — les mêmes épi­thètes, dans le même ordre, mot pour mot, sept siècles avant Ésaïe. Lévia­than est un dieu, ou plu­tôt un monstre, cana­néen natu­ra­li­sé. La Bible n’a pas inven­té son bes­tiaire marin : elle l’a héri­té, en trans­fé­rant à Yah­vé les vic­toires de Baal.

Vain­queur de la Mer, Baal est roi. Mais un roi sans palais n’est pas un roi — le thème est émi­nem­ment poli­tique, et l’on songe à toutes les dynas­ties du Proche-Orient qui ont scel­lé leur légi­ti­mi­té dans la pierre d’un sanc­tuaire. Toute la sec­tion cen­trale du cycle est occu­pée par cette affaire immo­bi­lière cos­mique : Baal se plaint de n’a­voir pas de mai­son comme les autres dieux, Anat menace, Athi­rat inter­cède — on la voit se mettre en route sur son âne pour aller plai­der chez El, scène d’une drô­le­rie domes­tique qui rap­pelle que ces poèmes étaient aus­si faits pour plaire —, El finit par consen­tir, et Kothar-wa-Kha­sis bâtit sur les hau­teurs du Sapon un palais de cèdre, d’or, d’argent et de lapis-lazu­li. Un détail mer­veilleux : Kothar veut per­cer une fenêtre dans le palais, Baal refuse obs­ti­né­ment, puis cède — et c’est par cette fenêtre, ouver­ture dans les nuées, que sa voix de ton­nerre reten­tit sur le monde. Les fils de la pluie passent par la fenêtre de Baal. Quand le palais est ache­vé, Baal donne un ban­quet, par­court ses villes — les textes disent qu’il en pos­sède soixante-dix-sept, quatre-vingt-huit —, et fait entendre sa voix sainte qui fait trem­bler la terre. Le monde est en ordre : le dieu de l’o­rage règne, la pluie viendra.

VI. Mot, ou la bouche de la mort

Elle vien­drait, du moins, si le cycle s’ar­rê­tait là. Mais le poème d’I­li­mil­ku réserve à son héros un adver­saire autre­ment redou­table que la Mer. Enivré de sa vic­toire, Baal envoie ses mes­sa­gers por­ter un défi à Mot — « Mort », là encore le mot com­mun, mot en ouga­ri­tique, mavet en hébreu, la Mort en per­sonne, fils d’El, qui règne sur le monde d’en bas, la ville nom­mée Boue, le trou, l’or­dure. La réponse de Mot est un des som­mets de la poé­sie ancienne. Il décrit son appé­tit : mon gosier est le gosier du lion dans le désert, ma gorge la gorge du requin dans la mer ; je dévore à deux mains, mes sept parts sont dans mon plat, on me sert à boire à pleine jarre. Et il invite Baal à des­cendre dans sa gueule — car Mot a une lèvre contre la terre, une lèvre contre le ciel, et sa langue touche les étoiles. Devant cette bouche cos­mique, l’in­vin­cible Baal, le vain­queur de Yam, s’ef­fondre : « Ton ser­vi­teur je suis, et pour tou­jours. » Il des­cend aux enfers, après s’être accou­plé — le texte est ici abî­mé mais sug­ges­tif — avec une génisse, pour lais­ser peut-être une des­cen­dance. Et il meurt.

La nou­velle par­vient à El par des mes­sa­gers qui ont trou­vé le corps « tom­bé à terre ». Alors le vieux dieu des­cend de son trône, s’as­sied sur l’es­ca­beau, puis à terre ; il répand sur sa tête la pous­sière du deuil, se couvre d’un sac, se lacère les joues et le men­ton avec une pierre, se laboure le torse, et crie : « Baal est mort ! Que va deve­nir le peuple ? » Anat fait de même, par­cou­rant les mon­tagnes en se tailla­dant. Ces rites de lacé­ra­tion funèbre, le Lévi­tique et le Deu­té­ro­nome les inter­di­ront expres­sé­ment aux Israé­lites — vous ne vous ferez pas d’in­ci­sions pour un mort — et l’on com­prend sou­dain, en lisant Ouga­rit, ce que ces inter­dits visaient : non pas une bar­ba­rie abs­traite, mais le deuil de Baal, célé­bré rituel­le­ment chaque année quand la végé­ta­tion mou­rait. Sur le mont Car­mel, face à Élie, les pro­phètes de Baal se taillader­ont à coups d’é­pée et de lance selon leur cou­tume : le nar­ra­teur biblique savait exac­te­ment ce qu’il décrivait.

Car la mort de Baal n’est pas une fin, c’est une sai­son. Sans lui, la séche­resse règne — les sillons des champs sont brû­lés, dit le poème. C’est Anat qui ren­verse la situa­tion, et il faut s’ar­rê­ter sur elle, la déesse la plus décon­cer­tante du pan­théon. Sœur et alliée de Baal, « la Vierge Anat » — épi­thète rituelle qui ne dit rien de sa chas­te­té —, elle est la vio­lence à l’é­tat pur. Une scène fameuse la montre mas­sa­crant les hommes dans la val­lée, s’at­ta­chant des têtes cou­pées dans le dos et des mains tran­chées à la cein­ture, patau­geant dans le sang jus­qu’aux genoux, et riant, le foie gon­flé de joie, avant de se laver les mains dans la rosée du ciel. Devant le cadavre de son frère, cette éner­gie se retourne contre la Mort elle-même. Anat sai­sit Mot, et le texte énu­mère, avec la pré­ci­sion d’un manuel agri­cole : de l’é­pée elle le fend, du crible elle le vanne, au feu elle le brûle, à la meule elle le moud, dans les champs elle le sème, et les oiseaux mangent ses restes. La Mort trai­tée comme le grain — moisson­née, van­née, mou­lue, semée. Dif­fi­cile de dire plus clai­re­ment que ce mythe pense le cycle agraire, la mort néces­saire du grain enfoui pour que lève la mois­son ; on note­ra que l’i­mage tra­ver­se­ra les siècles jus­qu’aux para­boles évan­gé­liques du grain qui doit mourir.

Ensuite, El rêve : il voit les cieux pleu­voir de l’huile et les tor­rents rou­ler du miel, et il rit — Baal est vivant. Le Che­vau­cheur des nuées remonte, reprend son trône, et sept ans plus tard, car la Mort non plus ne meurt jamais tout à fait, Mot revient récla­mer son dû. Le com­bat final les oppose comme deux tau­reaux : ils s’en­cornent, se mordent, se pié­tinent, tombent ensemble, jus­qu’à ce que Sha­pash, la déesse-soleil qui voit tout, aver­tisse Mot que se dres­ser contre Baal, c’est perdre l’ap­pui d’El. Mot cède, la royau­té de Baal est confir­mée, le poème s’a­chève sur un hymne au soleil. Rien n’est abo­li, tout est ordon­né : la Mer bor­née, la Mort conte­nue, la pluie garan­tie — jus­qu’à la pro­chaine séche­resse, le pro­chain automne, la pro­chaine réci­ta­tion du poème.

VII. La reli­gion des autres, au quotidien

Les mythes sont la vitrine ; la bou­tique, elle, se tient dans les cen­taines de textes rituels, admi­nis­tra­tifs et pri­vés qui forment l’es­sen­tiel des archives. C’est là qu’on voit fonc­tion­ner une reli­gion cana­néenne réelle, et elle res­semble fort peu à l’or­gie per­pé­tuelle que la polé­mique biblique et, à sa suite, deux mil­lé­naires d’i­ma­ge­rie ont ins­tal­lée dans nos têtes. Les listes sacri­fi­cielles d’Ou­ga­rit ont la séche­resse d’une comp­ta­bi­li­té : tel jour du mois, un bœuf pour El, un mou­ton pour Baal du Sapon, un mou­ton pour Athi­rat, une colombe pour Anat ; le roi se lave, sacri­fie au cou­cher du soleil, se « désa­cra­lise ». Un pan­théon offi­ciel d’en­vi­ron trente-quatre divi­ni­tés reçoit sa pen­sion régu­lière — outre les grands déjà nom­més, on y trouve Dagan le dieu du grain, dont le temple à Ouga­rit éga­lait celui de Baal et que la Bible connaît comme le dieu des Phi­lis­tins ; Reshep, dieu de la peste et des flèches, que l’É­gypte adop­ta ; Sha­pash la soleil et Yarikh la lune ; Astar­té — Ath­tart en ouga­ri­tique —, encore dis­crète ici, pro­mise à une immense car­rière phé­ni­cienne sous le nom d’As­tar­té puis grecque sous celui d’A­phro­dite ; et Ath­tar, l’é­toile du matin, le dieu qui ten­ta de s’as­seoir sur le trône de Baal pen­dant sa mort et dont les pieds n’at­tei­gnaient pas le mar­che­pied — Ésaïe se sou­vien­dra de l’astre du matin tom­bé du ciel pour avoir vou­lu s’as­seoir trop haut, et la Vul­gate le nom­me­ra Lucifer.

Deux idées reçues méritent d’être exé­cu­tées au pas­sage, car elles encombrent encore tout ce qu’on lit sur « les cultes cana­néens ». La pre­mière est la fameuse « pros­ti­tu­tion sacrée », ces armées de hié­ro­dules qui auraient peu­plé les temples de Canaan et contre les­quelles les pro­phètes auraient ton­né. Les études des der­nières décen­nies ont eu rai­son de ce fan­tasme : rien, ni dans les textes d’Ou­ga­rit, ni dans l’é­pi­gra­phie phé­ni­cienne, n’at­teste un com­merce char­nel ins­ti­tu­tion­na­li­sé dans les sanc­tuaires. Le dos­sier repose sur des accu­sa­tions bibliques — dont le voca­bu­laire, la qede­sha, la « consa­crée », est ambi­gu — et sur Héro­dote racon­tant Baby­lone par ouï-dire. Quand les pro­phètes accusent Israël de « se pros­ti­tuer » aux Baals, la méta­phore est conju­gale : Israël est l’é­pouse, Yah­vé le mari — le baal, pré­ci­sé­ment, et Osée joue­ra de ce mot —, et tout culte étran­ger est un adul­tère. Prendre cette rhé­to­rique pour de l’eth­no­gra­phie, c’est confondre l’in­vec­tive et le reportage.

La seconde, plus grave, concerne les sacri­fices d’en­fants, ce Moloch dévo­ra­teur qui hante l’i­ma­gi­naire occi­den­tal de Flau­bert à nos jours. Ici, le dos­sier est plus dou­lou­reux et plus com­plexe. Le rite dénon­cé par la Bible — « faire pas­ser ses fils par le feu pour le molek » — trouve un écho trou­blant dans les tophets de Car­thage et d’autres colo­nies phé­ni­ciennes d’Oc­ci­dent, ces enclos à ciel ouvert où des mil­liers d’urnes contiennent les os brû­lés de très jeunes enfants, sous des stèles dédiées à Baal Ham­mon. Le débat fait rage depuis un siècle entre ceux qui y voient des cime­tières d’en­fants morts natu­rel­le­ment et ceux qui concluent au sacri­fice, et la balance des études récentes penche, il faut le dire hon­nê­te­ment, vers la réa­li­té au moins occa­sion­nelle du rite en contexte punique. Mais rien de tel n’ap­pa­raît à Ouga­rit : pas un texte rituel, pas une trace archéo­lo­gique. Et le plus trou­blant est ailleurs : les pro­phètes eux-mêmes laissent entendre que ceux qui sacri­fiaient ain­si leurs pre­miers-nés en Juda croyaient les offrir à Yah­vé. Ézé­chiel va jus­qu’à cette phrase ver­ti­gi­neuse : je leur ai don­né des lois qui n’é­taient pas bonnes, des cou­tumes dont ils ne pou­vaient pas vivre. Le sacri­fice d’I­saac, arrê­té au der­nier geste, et le rachat rituel des pre­miers-nés pres­crit par l’Exode se com­prennent sur ce fond. Autre­ment dit, la fron­tière ne pas­sait pas entre une reli­gion cana­néenne bar­bare et une reli­gion israé­lite pure : elle pas­sait à l’in­té­rieur d’un même monde reli­gieux, que la réforme pro­phé­tique et deu­té­ro­no­miste a fini par cou­per en deux, reje­tant dans le camp de « Canaan » ce qu’elle arra­chait de son propre passé.

C’est peut-être la leçon la plus sûre de tout le dos­sier : les Cana­néens n’existent pas, en tant qu’autre abso­lu. L’ar­chéo­lo­gie de la Pales­tine ancienne, depuis les années 1980 — les pros­pec­tions d’Is­raël Fin­kel­stein dans les col­lines de Cis­jor­da­nie en par­ti­cu­lier —, a mon­tré que les pre­miers vil­lages israé­lites de l’âge du fer, ces hameaux de mai­sons à piliers qui appa­raissent vers 1200 sur les hau­teurs, sont maté­riel­le­ment indis­cer­nables des vil­lages cana­néens : mêmes pote­ries, mêmes outils, même archi­tec­ture, à un détail près, l’ab­sence d’os de porc. Pas de trace d’in­va­sion mas­sive, pas de rup­ture de peu­ple­ment : Israël a émer­gé de Canaan, popu­la­tion des marges, mon­ta­gnards, pas­teurs séden­ta­ri­sés, peut-être ren­for­cés d’un petit groupe venu du sud avec son dieu Yah­vé. La Bible elle-même, dans ses aveux invo­lon­taires, dit la même chose : Ézé­chiel encore, apos­tro­phant Jéru­sa­lem — ton père était amo­rite et ta mère hit­tite ; par tes ori­gines et ta nais­sance, tu es du pays de Canaan.

VIII. La guerre des prophètes

Si Israël est sor­ti de Canaan, alors la haine biblique de Baal n’est pas une guerre étran­gère : c’est une guerre civile. Et comme toutes les guerres civiles, elle fut longue, incer­taine, et son récit fut écrit par les vain­queurs long­temps après les batailles.

La scène pri­mi­tive, celle que tout lec­teur de la Bible garde en mémoire, se joue sur le mont Car­mel, ce pro­mon­toire qui tombe dans la mer au sud de l’ac­tuelle Haï­fa — un haut lieu de Baal depuis tou­jours, sans doute, puisque des siècles plus tard les auteurs clas­siques y connaissent encore un « Zeus Car­mel ». Pre­mier livre des Rois, cha­pitre 18 : trois ans de séche­resse, et le pro­phète Élie pro­pose au roi Achab un duel litur­gique entre lui, seul, et quatre cent cin­quante pro­phètes de Baal. Deux tau­reaux, deux bûchers, pas de feu : le dieu qui répon­dra par le feu, c’est lui le dieu. Les pro­phètes de Baal dansent en boi­tillant autour de leur autel du matin à midi, s’en­taillent à l’é­pée et à la lance jus­qu’au sang, et rien. Élie les raille — criez plus fort ! c’est un dieu : il médite, ou il est à l’é­cart, ou en voyage ; peut-être qu’il dort et il se réveille­ra. Puis il fait trem­per trois fois son propre bûcher, invoque Yah­vé, le feu tombe, le peuple se pros­terne, les quatre cent cin­quante sont égor­gés au tor­rent de Qishôn, et la pluie revient.

Relu depuis Ouga­rit, ce récit gagne une pro­fon­deur féroce. Tout y est ciblé. La séche­resse elle-même : c’est le ter­rain de Baal, la crise qu’il est cen­sé résoudre, et le nar­ra­teur la lui confisque — c’est Yah­vé qui ferme et ouvre le ciel. Les lacé­ra­tions : le deuil rituel de Baal mort, que nous connais­sons désor­mais par le poème d’I­li­mil­ku. Et jus­qu’aux sar­casmes d’É­lie : un dieu qui dort et qu’il faut réveiller, un dieu en voyage, un dieu absent — c’est le Baal du cycle, le dieu qui meurt et des­cend chez Mot pen­dant que la terre brûle. La raille­rie n’est pas gra­tuite : elle sup­pose, chez l’au­teur et son public, une connais­sance intime de la théo­lo­gie adverse. On ne cari­ca­ture si pré­ci­sé­ment que ce qu’on connaît de l’intérieur.

L’ar­rière-plan his­to­rique de ce cycle d’É­lie, c’est la crise du IXe siècle. Le royaume du Nord, Israël, est alors une puis­sance régio­nale gou­ver­née par la dynas­tie d’Om­ri, et Achab a épou­sé Jéza­bel, fille du roi de Tyr Itho­baal — dont le nom signi­fie « Baal est avec lui » ; le beau-père d’A­chab était prêtre d’As­tar­té avant de prendre le trône, nous dit Ménandre d’É­phèse via Fla­vius Josèphe. Le mariage est une alliance com­mer­ciale et diplo­ma­tique clas­sique, et avec la prin­cesse vient son dieu : Achab bâtit à Sama­rie un temple au Baal tyrien — pro­ba­ble­ment Baal Sha­mem, le « Sei­gneur des cieux » phé­ni­cien, ou Mel­qart, le dieu poliade de Tyr, les spé­cia­listes en débattent. Pour les rédac­teurs des livres des Rois, écri­vant deux siècles plus tard dans une pers­pec­tive yah­viste exclu­sive, c’est le crime abso­lu, et Jéza­bel devient le visage même de l’i­do­lâ­trie, jus­qu’à sa mort — défe­nes­trée, pié­ti­née, man­gée par les chiens sous les murs de Jiz­réel lors du putsch de Jéhu, qui exter­mine dans la fou­lée les fidèles de Baal ras­sem­blés par ruse dans leur temple. La Bible raconte cette purge avec une satis­fac­tion qu’on a le droit de trou­ver glaçante.

Mais le plus révé­la­teur n’est pas dans ces grandes scènes : il est dans l’o­no­mas­tique, cette archive invo­lon­taire. Le propre fils de Saül, pre­mier roi d’Is­raël, s’ap­pelle Esh­baal, « homme de Baal » ; son petit-fils, Merib­baal. Un fils de David porte le nom de Bee­lya­da, « Baal a connu ». Les scribes des livres de Samuel, plus tar­difs et plus scru­pu­leux, ont maquillé ces noms embar­ras­sants en rem­pla­çant l’élé­ment Baal par boshet, « la honte » — Esh­baal devient Ish­bo­shet, « homme de honte » —, mais les Chro­niques, moins vigi­lantes, ont lais­sé pas­ser les formes ori­gi­nales, et la com­pa­rai­son des deux livres per­met de prendre la cen­sure sur le fait, en fla­grant délit de retouche. De même, les ostra­ca de Sama­rie — des reçus de livrai­son de vin et d’huile du VIIIe siècle retrou­vés dans le palais — alignent des noms de per­sonnes com­po­sés tan­tôt avec Yah­vé, tan­tôt avec Baal, dans des pro­por­tions com­pa­rables. Au temps d’O­sée, dans les cam­pagnes du royaume du Nord, on pou­vait donc s’ap­pe­ler « Baal est mon père » et livrer son huile au palais sans que per­sonne y trouve à redire. L’ex­clu­si­visme yah­viste n’é­tait pas l’é­tat natu­rel d’Is­raël : c’é­tait le pro­gramme d’une mino­ri­té mili­tante, le par­ti de « Yah­vé seul », comme l’a appe­lé l’his­to­rien Mor­ton Smith, qui mit des siècles à conqué­rir la défi­ni­tion même de la reli­gion nationale.

Osée, jus­te­ment, au VIIIe siècle, invente l’arme qui gagne­ra la guerre : la méta­phore conju­gale. Israël est l’é­pouse infi­dèle qui court après ses amants — les Baals — parce qu’elle croit tenir d’eux le blé, le vin, l’huile, la laine et le lin ; et elle ne sait pas, dit Yah­vé, que c’est moi qui lui don­nais tout cela. On ne sau­rait mieux avouer le fond du litige : la pluie et la fer­ti­li­té, le por­te­feuille minis­té­riel de Baal. Et Osée pousse le jeu de mots jus­qu’au ver­tige : au jour de la récon­ci­lia­tion, tu m’ap­pel­le­ras « mon mari » — ishi — et tu ne m’ap­pel­le­ras plus « mon baal » — ba’a­li, qui veut dire exac­te­ment la même chose. Toute l’o­pé­ra­tion est là, dans ce glis­se­ment d’un syno­nyme à l’autre : faire qu’un mot ordi­naire de la langue, « sei­gneur-mari », devienne impro­non­çable parce qu’il est aus­si le nom du rival. Puis vien­dront la réforme de Josias à la fin du VIIe siècle — des­truc­tion des hauts lieux, des autels, des objets de Baal et d’A­she­rah jusque dans le Temple de Jéru­sa­lem, cen­tra­li­sa­tion du culte —, l’é­cole deu­té­ro­no­miste qui réécri­ra toute l’his­toire natio­nale comme une longue rechute dans le baa­lisme ponc­tuée de châ­ti­ments, et enfin l’exil à Baby­lone, qui don­ne­ra rétros­pec­ti­ve­ment rai­son aux pro­phètes : nous avons été dépor­tés parce que nos pères ont ser­vi les Baals. La défaite poli­tique d’Is­raël fut la vic­toire théo­lo­gique de Yah­vé seul. C’est dans les ruines de Jéru­sa­lem et sur les canaux de Baby­lone que le mono­théisme strict est né, avec le second Ésaïe : avant moi aucun dieu ne fut for­mé, et après moi il n’y en aura pas. Phrase inouïe, qui ne se contente plus d’in­ter­dire les autres dieux : elle les déclare inexis­tants. À par­tir de là, Baal ne sera même plus un rival. Il sera un néant, du bois et de la pierre, une fic­tion — jus­qu’à ce qu’une char­rue syrienne le réveille.

IX. Ashe­rah, l’é­pouse effacée

Il y a pour­tant, dans cette his­toire d’ef­fa­ce­ment, un cas plus trou­blant que celui de Baal : celui de la déesse. Car Baal, au moins, la Bible le com­bat de face, en enne­mi décla­ré, et cette hos­ti­li­té même lui a conser­vé une exis­tence. Ashe­rah, elle, a subi un trai­te­ment plus radi­cal : on l’a d’a­bord épou­sée, puis répu­diée, puis trans­for­mée en objet.

Repre­nons depuis Ouga­rit. Athi­rat, épouse d’El, mère des soixante-dix dieux, la Dame qui foule la mer. Si Yah­vé a héri­té du trône d’El, de sa barbe, de son conseil et de sa tente — qu’est deve­nue la femme d’El ? La ques­tion a long­temps sem­blé sacri­lège, ou sim­ple­ment absurde. Puis l’ar­chéo­lo­gie s’en est mêlée, à sa manière têtue. En 1975–76, une fouille israé­lienne diri­gée par Ze’ev Meshel dégage, sur une col­line per­due du Sinaï nord-orien­tal, au bord de l’an­cienne piste de Gaza vers la mer Rouge, un petit site du VIIIe siècle avant notre ère : Kun­tillet Ajrud, sans doute une sta­tion-cara­van­sé­rail à colo­ra­tion reli­gieuse — et je note au pas­sage, pour mes lec­teurs fidèles, qu’il fau­dra bien qu’un jour je consacre à ce cara­van­sé­rail-là une entrée de plus dans ma col­lec­tion. Sur les jarres de sto­ckage et les enduits muraux, des ins­crip­tions en hébreu. Plu­sieurs sont des béné­dic­tions, et elles disent, en toutes lettres : « Je te bénis par Yah­vé de Sama­rie et par son Ashe­rah. » Une autre : « par Yah­vé de Témân et par son Ashe­rah. » Quelques années plus tard, une ins­crip­tion funé­raire de Khir­bet el-Qom, près d’Hé­bron, en Juda même, livre la même for­mule : béni soit Ouriya­hou par Yah­vé, et par son Ashe­rah il l’a sauvé.

Yah­vé et son Ashe­rah. Il faut mesu­rer l’onde de choc. Débat phi­lo­lo­gique immé­diat, tou­jours ouvert : le pos­ses­sif inter­dit-il d’y voir un nom propre de déesse ? S’a­git-il de « son ashé­ra », l’ob­jet cultuel, le poteau sacré qui se dres­sait près des autels et que la Bible ordonne inlas­sa­ble­ment de brû­ler ? Mais même dans cette lec­ture mini­male, l’ob­jet repré­sente ou média­tise une pré­sence divine asso­ciée à Yah­vé — et l’i­co­no­gra­phie du pays, ces cen­taines de figu­rines fémi­nines aux seins sou­te­nus des mains, retrou­vées par mil­liers dans les mai­sons de Juda aux VIIIe-VIIe siècles, jus­qu’à Jéru­sa­lem, dit assez que la pié­té domes­tique fai­sait place à une figure fémi­nine du divin. La lec­ture la plus éco­no­mique de l’en­semble du dos­sier, défen­due entre autres par William Dever et dis­cu­tée pied à pied depuis qua­rante ans, est aus­si la plus simple : pour beau­coup d’Is­raé­lites et de Judéens de l’é­poque royale, Yah­vé avait une parèdre, héri­tée de l’é­pouse d’El, et elle s’ap­pe­lait Ashe­rah. La Bible elle-même en garde la trace comp­table : au temple de Jéru­sa­lem, nous disent les Rois, se dres­sait une sta­tue d’A­she­rah, des femmes tis­saient des vête­ments pour elle, et il fal­lut la réforme de Josias pour la sor­tir, la brû­ler au Cédron et en dis­per­ser la cendre. On ne brûle pas si solen­nel­le­ment ce qui n’existe pas.

Le sort ulté­rieur de la déesse est une leçon de phi­lo­lo­gie amère. Les rédac­teurs bibliques ont si bien réduit Ashe­rah à son poteau que les tra­duc­teurs grecs de la Sep­tante, quelques siècles plus tard, ne savaient mani­fes­te­ment plus de quoi il s’a­gis­sait : ils ont ren­du le mot par alsos, « bos­quet », et la Vul­gate a sui­vi avec lucus. Pen­dant deux mille ans, les lec­teurs de la Bible ont donc cru que les rois impies plan­taient des bos­quets et que les rois pieux les cou­paient — jar­di­nage mys­té­rieux dont per­sonne ne com­pre­nait l’en­jeu. La mère des dieux était deve­nue une haie. Il a fal­lu Ouga­rit pour lui rendre son nom, son rang et son his­toire ; et il est dif­fi­cile de ne pas voir, dans cette longue amné­sie, autre chose qu’un acci­dent de tra­duc­tion. Le mono­théisme qui a triom­phé est un mono­théisme au mas­cu­lin, et l’ef­fa­ce­ment de la déesse en fut une des condi­tions. Que la mys­tique juive ulté­rieure ait réin­tro­duit, sous le nom de She­khi­na, une pré­sence fémi­nine de Dieu, et que la pié­té médi­ter­ra­néenne ait repor­té sur d’autres figures mater­nelles une part de cette fer­veur, ce sont des suites de l’his­toire que cha­cun médi­te­ra comme il l’en­tend ; je me contente de poser les dates.

X. Du Prince Baal au prince des mouches

Reste à racon­ter la seconde mort de Baal : non plus l’ef­fa­ce­ment, mais la défi­gu­ra­tion. Elle com­mence par un jeu de mots. Deuxième livre des Rois, cha­pitre 1 : le roi Ocho­zias, bles­sé, envoie consul­ter « Baal Zebub, dieu d’É­q­ron », cité phi­lis­tine. Baal zebub : « Baal des mouches ». Aucun dieu du Proche-Orient ne s’est jamais appe­lé ain­si ; en revanche, les textes d’Ou­ga­rit connaissent l’é­pi­thète zbl b’l — « le Prince Baal », zabul, l’Al­tesse. La qua­si-cer­ti­tude des phi­lo­logues est qu’on tient ici une cari­ca­ture déli­bé­rée : les scribes judéens ont tor­du « Baal le Prince » en « Baal des mouches », d’une lettre, comme on crève un por­trait. La défor­ma­tion a fait une car­rière que ses auteurs n’au­raient pas osé rêver : pas­sée dans le grec des évan­giles sous la forme Beel­ze­boul, chef des démons par qui les adver­saires de Jésus expliquent ses exor­cismes, puis dans le latin et dans toutes les langues d’Eu­rope, elle donne Bel­zé­buth, prince des démons, pilier de la démo­no­lo­gie médié­vale, per­son­nage du Para­dis per­du de Mil­ton et loca­taire per­pé­tuel de la culture popu­laire. Le dieu de l’o­rage d’Ou­ga­rit, le Che­vau­cheur des nuées, celui dont la voix fai­sait trem­bler les mon­tagnes de joie, sur­vit dans nos langues sous les espèces d’un sei­gneur des mouches. Gol­ding, sans le vou­loir peut-être, a bou­clé la boucle en don­nant ce titre à son roman sur la sau­va­ge­rie recommencée.

Le même méca­nisme — gar­der le nom, inver­ser le signe — a trai­té le sacri­fice cana­néen : le terme molek, qui dési­gnait pro­ba­ble­ment un type d’of­frande (le molk des stèles puniques) ou une divi­ni­té liée au monde des morts, est deve­nu Moloch, voca­li­sé par déri­sion sur le gaba­rit de boshet, la honte, et pro­mu ogre uni­ver­sel. Et il a trai­té les dieux en bloc : les she­dim aux­quels, disent le Deu­té­ro­nome et le psaume 106, on sacri­fiait des fils et des filles — le mot est appa­ren­té à un terme assy­rien dési­gnant des esprits pro­tec­teurs — devien­dront les démons du judaïsme tar­dif ; la Sep­tante tra­dui­ra « idoles des nations » par dai­mo­nia, et saint Paul écri­ra aux Corin­thiens que ce que les païens sacri­fient, ils le sacri­fient aux démons. La messe est dite, si j’ose l’ex­pres­sion : les dieux des autres ne sont plus de faux dieux, ils sont de vrais diables. Toute la démo­no­lo­gie occi­den­tale est, pour une part qu’on mesure mal, un pan­théon cana­néen retour­né comme un gant — jus­qu’à Astar­té deve­nue Asta­roth, démon mâle à qui les gri­moires de la Renais­sance donnent qua­rante légions, et jus­qu’au Lévia­than de nos abysses poli­tiques via Hobbes. Les dieux vain­cus ne dis­pa­raissent pas : ils changent d’emploi dans la distribution.

XI. La survivance

Car ils n’ont pas dis­pa­ru, et c’est peut-être la par­tie de l’his­toire que je pré­fère — celle qui se lit sur les cartes et se visite à pied. Baal a sur­vé­cu d’a­bord chez les siens, les Phé­ni­ciens, qui ont por­té ses ava­tars sur toutes les rives : Mel­qart, le Baal de Tyr, que les Grecs iden­ti­fièrent à Héra­clès et dont le temple de Gadès — Cadix — pas­sait pour l’un des plus véné­rables de la Médi­ter­ra­née occi­den­tale ; Baal Ham­mon à Car­thage, avec sa parèdre Tanit, face de Baal ; Baal Sha­mem, le Sei­gneur des cieux, hono­ré de Byblos à Pal­myre, où il devint ce Baal­sha­min dont le petit temple, l’un des mieux conser­vés du Proche-Orient romain, fut dyna­mi­té par l’É­tat isla­mique en août 2015 — le der­nier épi­sode en date, et l’on aime­rait pou­voir écrire le der­nier tout court, de la longue guerre contre les dieux de Canaan. À Pal­myre encore, Bêl — forme locale conta­mi­née par le Bel baby­lo­nien — avait son grand sanc­tuaire, détruit le même mois. À Hélio­po­lis du Liban, le Baal local, assi­mi­lé à Jupi­ter, reçut sous les Sévères le plus grand temple du monde romain, et la ville garde son nom à double fond : Baal­bek. Qui­conque a levé les yeux sur les six colonnes sur­vi­vantes du grand temple sait qu’elles écrasent tout ce que Rome a bâti chez elle ; c’est le tom­beau le plus déme­su­ré jamais éle­vé à un dieu de l’o­rage levan­tin, et il porte encore son nom.

Baal a sur­vé­cu aus­si en sous-main, dans les textes mêmes de ses vain­queurs, et pas seule­ment dans les psaumes de l’o­rage. Quand Daniel, au IIe siècle avant notre ère, voit dans sa vision noc­turne un Ancien des jours au vête­ment blanc comme neige et aux che­veux comme laine pure, sié­geant sur un trône de flammes par­mi les myriades de l’as­sem­blée céleste, puis quel­qu’un « comme un fils d’homme » venant avec les nuées du ciel rece­voir de lui la royau­té éter­nelle — tout ouga­ri­to­logue recon­naît la scène : le vieux dieu che­nu qui pré­side, le jeune dieu che­vau­cheur de nuées qui reçoit la royau­té. El et Baal, reve­nus par la fenêtre de l’a­po­ca­lyp­tique sept siècles après leur expul­sion offi­cielle, et pro­mis, via ce « fils d’homme » que les évan­giles appli­que­ront à Jésus venant sur les nuées, à une pos­té­ri­té chré­tienne immense. La struc­ture la plus pro­fonde de l’i­ma­gi­naire reli­gieux occi­den­tal — le Père ancien, le Fils intro­ni­sé dans les nuées, le dra­gon marin vain­cu à la fin des temps dans l’A­po­ca­lypse — recon­duit, à qui veut bien le voir, la dra­ma­tur­gie du cycle de Baal. On a effa­cé les noms ; on a gar­dé la pièce.

Et il a sur­vé­cu dans la terre et dans les langues. Le mot baal désigne tou­jours, en hébreu moderne, le mari et le pro­prié­taire, et l’a­gri­cul­ture plu­viale, sans irri­ga­tion, s’y dit encore ba’al — les agro­nomes israé­liens parlent de cultures ba’al sans pen­ser à mal : la pluie est res­tée sa pro­prié­té. La topo­ny­mie du Levant est constel­lée de ses lieux — Baal­bek donc, mais la Bible elle-même en énu­mère, Baal-Peor, Baal-Hat­sor, Baal-Gad au pied de l’Her­mon. Le dje­bel Aqra, son Olympe, res­ta mon­tagne sainte pour les Hit­tites, les Grecs, les chré­tiens — saint Bar­laam y eut son monas­tère, chris­tia­ni­sant le som­met — avant de deve­nir aujourd’­hui un poste-fron­tière mili­ta­ri­sé entre Tur­quie et Syrie, inter­dit d’ac­cès : le Sapon attend tou­jours ses archéo­logues. Quant au grand rival, il n’a pas gagné sur toute la ligne qu’on croit : les pay­sans du Liban et de Syrie, chré­tiens et musul­mans confon­dus, ont invo­qué jus­qu’au XXe siècle, pour la pluie, des saints cava­liers et des Khi­dr ver­doyants qui occupent très exac­te­ment l’an­cien poste ; l’eth­no­gra­phie du Proche-Orient regorge de ces recon­duc­tions. La fonc­tion est indes­truc­tible parce que la séche­resse revient chaque année ; seuls les titu­laires changent.

XII. Retour au cap du fenouil

J’ai­me­rais finir où tout a com­men­cé, sur le tell de Ras Sham­ra, que l’on peut encore visi­ter quand les cir­cons­tances le per­mettent — la mis­sion archéo­lo­gique fran­co-syrienne, inter­rom­pue par la guerre en 2011, n’a repris que par inter­mit­tence, et le site, m’a-t-on dit, s’en­sau­vage dou­ce­ment, le fenouil rega­gnant du ter­rain sur les tran­chées de Schaef­fer. Il reste peu de choses à hau­teur d’œil : des sou­bas­se­ments, le puits d’en­trée des tombes voû­tées, l’a­morce des deux temples sur l’a­cro­pole. Celui de Baal était visible de loin en mer ; on y a retrou­vé des ancres de pierre votives, offertes par des marins sau­vés du nau­frage, car le maître de l’o­rage était aus­si, logi­que­ment, le patron de ceux qui tra­versent son domaine. Une des plus belles pièces du site, aujourd’­hui au Louvre, est la stèle dite du « Baal au foudre » : le dieu y marche vers la droite, coif­fé de la tiare à cornes, bran­dis­sant la mas­sue, et tenant de la main gauche une lance dont la hampe se ter­mine en rameau végé­tal — l’é­clair qui devient plante, la foudre qui devient blé, tout le théo­lo­gème résu­mé en un motif de sculp­teur. Sous ses pieds, deux lignes ondu­lées : les mon­tagnes, ou les eaux. Devant lui, minus­cule, un per­son­nage debout sur un socle : le roi d’Ou­ga­rit, sans doute, sous la pro­tec­tion de son grand dieu.

Trois mille deux cents ans après l’in­cen­die, le bilan de cette affaire tient en peu de mots, mais il me semble qu’il vaut d’être pesé. Une civi­li­sa­tion a per­du la guerre de la mémoire — pas une guerre mili­taire : Israël n’a jamais détruit Ouga­rit, qui est tom­bée avant lui, ni conquis la Phé­ni­cie ; une guerre d’é­cri­ture. Ses dieux ont été héri­tés, pillés, retour­nés, cari­ca­tu­rés, puis niés. Ses poèmes ont brû­lé avec ses archives, et pen­dant deux mil­lé­naires et demi, la seule voix qui par­lât d’elle fut celle de son adver­saire théo­lo­gique, relayée par deux reli­gions mon­diales. Aucune calom­nie de l’his­toire n’a eu pareille caisse de réso­nance. Et puis les textes sont reve­nus, par le plus impro­bable des canaux — une char­rue, un conser­va­teur atten­tif, trois phi­lo­logues de génie —, et il a fal­lu réap­prendre à lire la Bible elle-même à la lumière de ce qu’elle avait vou­lu faire oublier. C’est aujourd’­hui un acquis tran­quille de la recherche, ensei­gné dans les meilleures facul­tés de théo­lo­gie : le mono­théisme n’est pas tom­bé du ciel, il s’est arra­ché à un poly­théisme dont il a tout gar­dé, la langue, la poé­tique, la litur­gie, les méta­phores, et jus­qu’au trône et aux nuées de son Dieu. Les vain­cus sont dans les fondations.

Je repense sou­vent, à ce pro­pos, à une phrase des tablettes, dans le mes­sage que Baal envoie à Anat pour l’in­vi­ter dans son palais neuf. Il lui pro­met de lui révé­ler un secret : la parole de l’arbre et le mur­mure de la pierre, l’en­tre­tien des cieux avec la terre, des abîmes avec les étoiles — la foudre que les cieux ignorent, la parole que les hommes ne connaissent pas et que les mul­ti­tudes de la terre ne com­prennent pas. Viens, dit-il, et je la cher­che­rai, moi, au cœur de ma mon­tagne. Le poète d’Ou­ga­rit ne se dou­tait pas qu’il décri­vait par avance le sort de son propre texte : une parole que les mul­ti­tudes de la terre ne com­pren­draient plus, enfouie au cœur d’une col­line, atten­dant. Elle a atten­du trente-deux siècles. Depuis 1929, elle parle de nou­veau, à qui prend la peine de l’é­cou­ter — et j’es­père avoir don­né envie, au moins, d’al­ler y tendre l’oreille.

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I. Durrës, kilo­mètre zéro

Il faut com­men­cer par la mer, puisque la route com­mence par elle. À Durrës, sur la côte alba­naise, l’A­dria­tique vient mou­rir contre une digue de béton où des pêcheurs à la ligne attendent sans convic­tion, entre deux immeubles inache­vés dont les fers à béton rouillent au som­met comme des antennes inutiles. La ville sent la fri­ture, le gasoil et le café ser­ré. Rien, à pre­mière vue, ne signale que l’on se trouve ici au com­men­ce­ment d’une des plus grandes idées que l’An­ti­qui­té ait cou­chées sur le sol : une route de plus de mille kilo­mètres, tirée d’une mer à l’autre, de l’A­dria­tique à la Pro­pon­tide, et qui pen­dant près de deux mille ans a por­té des légions, des apôtres, des empe­reurs, des croi­sés, des cara­vanes et des armées entières de gens ordi­naires dont per­sonne n’a rete­nu le nom.

Les Romains appe­laient la ville Dyr­ra­chium. Les Grecs, avant eux, Épi­damne — un nom que les Romains trou­vaient de mau­vais augure, dam­num, la perte, et qu’ils s’empressèrent de chan­ger, car on ne fonde pas un empire en lais­sant traî­ner des mots pareils sur les cartes. Catulle, qui avait l’in­sulte élé­gante, appe­lait Dyr­ra­chium la « taverne de l’A­dria­tique » : on y buvait, on y tra­fi­quait, on y atten­dait le bateau pour Brin­di­si en mau­dis­sant le vent contraire. C’é­tait le port où l’I­ta­lie tou­chait presque les Bal­kans — une nuit de tra­ver­sée quand tout allait bien, une semaine quand la bora s’en mêlait — et c’est pré­ci­sé­ment pour cette rai­son qu’on y plan­ta la borne zéro de la Via Egnatia.

Aujourd’­hui encore, au centre de Durrës, on peut voir un tron­çon de voie romaine déga­gé au milieu des immeubles, quelques mètres de grosses dalles poly­go­nales, bom­bées, lui­santes, usées en leur centre par les roues fer­rées des cha­riots. Les habi­tants passent à côté sans les regar­der, ce qui est au fond la plus belle preuve de réus­site qu’une route puisse espé­rer : être deve­nue si évi­dente qu’on ne la voit plus. L’am­phi­théâtre romain, le plus grand des Bal­kans, est enchâs­sé dans le tis­su urbain moderne ; des mai­sons se sont construites des­sus, dedans, autour, et une cha­pelle byzan­tine s’est glis­sée dans ses gale­ries, avec des mosaïques où des saints aux grands yeux fixes attendent la fin des temps dans l’o­deur de sal­pêtre. Tout Durrës est ain­si : un mil­le­feuille où l’on ne sait jamais très bien sur quel siècle on pose le pied.

C’est ici que tout com­mence. De l’autre côté de l’A­dria­tique, à Brin­di­si, s’a­che­vait la Via Appia, la « reine des routes », qui des­cen­dait de Rome à tra­vers le Latium et l’A­pu­lie. La Via Egna­tia n’est rien d’autre que sa conti­nua­tion par-delà la mer : le même trait de plume, inter­rom­pu par l’eau, repris sur l’autre rive. Les ingé­nieurs romains ne voyaient pas l’A­dria­tique comme une fron­tière mais comme une paren­thèse. On embar­quait à Brin­di­si avec ses mules, ses bal­lots et ses lettres de recom­man­da­tion, on débar­quait à Dyr­ra­chium ou à Apol­lo­nia un peu plus au sud, et la route repre­nait comme si de rien n’é­tait, avec ses bornes mil­liaires numé­ro­tées, ses relais, ses gués amé­na­gés, jus­qu’à Byzance. Rome-Byzance : un seul axe, une seule pen­sée, la mer com­prise dedans.

II. Le pro­con­sul qui don­na son nom à mille kilomètres

La route porte le nom d’un homme dont nous ne savons presque rien, et il y a quelque chose de réjouis­sant dans cette dis­pro­por­tion. Gnaeus Egna­tius, fils de Gaius, pro­con­sul de Macé­doine vers le milieu du IIe siècle avant notre ère. C’est à peu près tout. Pas de sta­tue, pas de bio­gra­phie, pas d’a­nec­dote trans­mise par Plu­tarque. Juste un nom sur des bornes mil­liaires — dont deux, retrou­vées près de Thes­sa­lo­nique, gra­vées en latin d’un côté et en grec de l’autre, comme il convient dans un pays où l’oc­cu­pant avait la sagesse de par­ler la langue des occu­pés. Sur ces pierres, Egna­tius se pré­sente et indique la dis­tance : tant de milles jus­qu’à Dyr­ra­chium. Un homme, un titre, un chiffre. L’ad­mi­nis­tra­tion romaine dans toute sa splen­deur laconique.

La Macé­doine venait de tom­ber. En 168 avant J.-C., à Pyd­na, les légions de Paul Émile avaient dis­lo­qué la pha­lange de Per­sée, der­nier roi de la dynas­tie anti­go­nide, et avec elle trois siècles de monar­chie macé­do­nienne — celle-là même qui avait pro­duit Phi­lippe II et Alexandre. En 148, après une ultime révolte, la Macé­doine devint pro­vince romaine. Et Rome fit ce que Rome fai­sait tou­jours en pareil cas, avec la régu­la­ri­té d’un orga­nisme qui digère : elle construi­sit une route.

Il faut s’ar­rê­ter un ins­tant sur ce réflexe, car il dit tout de la civi­li­sa­tion romaine. D’autres empires, après une conquête, bâtis­saient des temples à leurs dieux ou des palais à leurs rois. Rome bâtis­sait des routes. Non par uti­li­ta­risme étroit — encore que le dépla­ce­ment rapide des légions fût évi­dem­ment l’ar­gu­ment pre­mier — mais parce que la route était, au sens propre, la forme que pre­nait la domi­na­tion romaine dans le pay­sage. Une pro­vince sans route n’é­tait pas vrai­ment une pro­vince : c’é­tait un ter­ri­toire occu­pé. Avec la route venaient les bornes, avec les bornes la mesure, avec la mesure l’im­pôt, la poste, le droit, le recen­se­ment — tout ce maillage abs­trait qui trans­forme un pays vain­cu en pays admi­nis­tré. La Via Egna­tia fut la pre­mière grande route que Rome ait construite hors d’I­ta­lie. C’est un acte de nais­sance : celui de l’empire comme espace conti­nu, comme sur­face que l’on peut par­cou­rir de bout en bout sans jamais quit­ter le pavé.

Tech­ni­que­ment, l’af­faire était consi­dé­rable. La route mesu­rait, selon Stra­bon qui la décrit avec la pré­ci­sion d’un géo­mètre, 535 milles romains jus­qu’à Cyp­se­la sur l’Hèbre — envi­ron 800 kilo­mètres — avant son pro­lon­ge­ment ulté­rieur vers Byzance, qui por­ta l’en­semble à quelque 1120 kilo­mètres. Stra­bon pré­cise qu’elle était bema­ti­sée, c’est-à-dire mesu­rée pas à pas et jalon­née de bornes, ce qui ne va pas de soi : mesu­rer mille kilo­mètres de mon­tagnes au pas d’ar­pen­teur, c’est une conquête en soi, plus silen­cieuse que l’autre mais tout aus­si défi­ni­tive. La lar­geur variait, six mètres envi­ron dans les pas­sages ordi­naires, moins dans les défi­lés ; la chaus­sée super­po­sait, selon la recette clas­sique, des couches de pierres, de gra­viers et de sable damé, cou­ron­nées dans les sec­tions nobles de grandes dalles join­toyées. Tous les milles, une borne. À inter­valles régu­liers, des muta­tiones pour chan­ger de che­vaux et des man­siones pour dor­mir — les ancêtres directs, on y revien­dra, des cara­van­sé­rails otto­mans qui repren­dront les mêmes empla­ce­ments quinze siècles plus tard, car il n’y a qu’un cer­tain nombre d’en­droits où un voya­geur fati­gué peut rai­son­na­ble­ment s’ar­rê­ter entre deux cols, et ces endroits ne changent pas.

III. La géo­gra­phie: cols, lacs et plaines

Une route n’in­vente jamais rien : elle négo­cie. Entre Dyr­ra­chium et Byzance, la géo­gra­phie bal­ka­nique impose son cahier des charges, et il est sévère. D’ouest en est, la Via Egna­tia doit d’a­bord fran­chir la bar­rière des mon­tagnes alba­naises — les monts Can­da­viens des anciens —, puis redes­cendre vers les hauts bas­sins lacustres d’Oh­rid et de Pres­pa, pas­ser l’é­chine du Baba par le col de Dia­va­to, déva­ler sur la plaine de Péla­go­nie, contour­ner le mont Ber­mion, tou­cher enfin la grande plaine allu­viale de Macé­doine cen­trale où l’at­tendent Pel­la et Thes­sa­lo­nique. Après quoi la Thrace, immense, mono­tone, ven­teuse, la porte jus­qu’à la Pro­pon­tide. C’est un iti­né­raire en esca­lier : mer, mon­tagne, lac, plaine, mer.

Le tron­çon alba­nais est le plus spec­ta­cu­laire. Deux branches par­taient de la côte — l’une de Dyr­ra­chium, l’autre d’A­pol­lo­nia, la ville où le jeune Octave, dix-huit ans, étu­diait la rhé­to­rique quand on vint lui annon­cer que César son grand-oncle venait d’être assas­si­né et qu’il héri­tait de son nom, c’est-à-dire du monde. Les deux branches se rejoi­gnaient dans la val­lée du Shkum­bin, près de l’ac­tuelle Elba­san, et la route s’en­ga­geait alors dans les gorges, accro­chée aux ver­sants, fran­chis­sant le fleuve sur des ponts dont cer­tains, refaits à l’é­poque otto­mane, enjambent encore l’eau verte — ain­si le pont de Golik, dos d’âne par­fait posé sur le vide, où passent aujourd’­hui des chèvres et quelques ran­don­neurs. Par endroits, dans la mon­tée vers le col de Qafë Thanë, on marche lit­té­ra­le­ment sur la voie antique : des dalles cal­caires bom­bées, striées d’or­nières, qui filent entre les buis­sons de gené­vriers avec une obs­ti­na­tion d’a­ni­mal têtu.

Puis c’est Ohrid, et le voya­geur romain devait y res­sen­tir ce que res­sent encore le voya­geur d’au­jourd’­hui : le sou­la­ge­ment. Après les gorges, un lac immense, bleu sombre, vieux de plu­sieurs mil­lions d’an­nées — l’un des plus anciens du monde, avec ses truites endé­miques et ses eaux si claires qu’on y voit des­cendre la lumière comme dans un puits. La ville antique s’ap­pe­lait Lych­ni­dos, « la lumi­neuse », et pour une fois la topo­ny­mie ne men­tait pas. La Via Egna­tia lon­geait la rive nord, pas­sait par la ville, puis remon­tait vers le col de Dia­va­to. Ohrid devien­dra plus tard, sous les Byzan­tins et les Bul­gares, une capi­tale spi­ri­tuelle, héris­sée d’é­glises — on dit qu’il y en eut 365, une par jour de l’an­née, ce qui est cer­tai­ne­ment faux et par­fai­te­ment néces­saire comme légende. Sainte-Sophie d’Oh­rid, Saint-Jean de Kaneo sur son pro­mon­toire au-des­sus de l’eau : tout cela pousse sur le bord de la route romaine comme des cham­pi­gnons sur une souche.

Après le col, Hera­clea Lyn­ces­tis, fon­dée par Phi­lippe II, aujourd’­hui dans les fau­bourgs de Bito­la, en Macé­doine du Nord. Le site est de ceux qu’on n’ou­blie pas : un théâtre romain ados­sé à la col­line, et sur­tout les mosaïques paléo­chré­tiennes de la grande basi­lique, un para­dis ter­restre grouillant de cerfs, de canards, d’arbres frui­tiers et de pois­sons, avec cette fraî­cheur un peu naïve des images faites par des gens qui croyaient réel­le­ment à ce qu’ils repré­sen­taient. Puis Edes­sa, ses cas­cades qui tombent en pleine ville, Pel­la — capi­tale des rois de Macé­doine, ville natale d’A­lexandre, dont les mosaïques de galets, la chasse au lion, l’en­lè­ve­ment d’Hé­lène, comptent par­mi les plus anciennes et les plus belles du monde grec —, et enfin Thes­sa­lo­nique, à mi-che­min exact de la route, sa capi­tale de fait, son centre de gravité.

On mesure mal, depuis nos cartes rou­tières, ce que repré­sen­tait un tel iti­né­raire pour un corps humain. Un bon mar­cheur cou­vrait trente à qua­rante kilo­mètres par jour ; la poste impé­riale, avec relais, pou­vait faire beau­coup mieux ; un convoi de mar­chan­dises, beau­coup moins. De Dyr­ra­chium à Byzance, il fal­lait comp­ter un mois de marche ordi­naire, davan­tage l’hi­ver, quand la neige fer­mait Qafë Thanë et que le Var­dar souf­flait sur la plaine de Thes­sa­lo­nique ce vent gla­cé qui des­cend tou­jours des Bal­kans comme une fac­ture impayée. La route n’a­bo­lis­sait pas la dis­tance : elle la ren­dait cal­cu­lable. C’est très dif­fé­rent, et c’est peut-être plus impor­tant. Savoir qu’il y a exac­te­ment 535 milles, savoir où l’on dor­mi­ra dans six jours, savoir que la borne sui­vante existe : la civi­li­sa­tion tient dans ce genre de cer­ti­tudes modestes.

IV. Cicé­ron sur la route, ou l’exil à pied

La Via Egna­tia n’é­tait pas seule­ment une artère mili­taire ; elle fut très tôt une route d’hommes seuls, et le pre­mier d’entre eux dont nous enten­dions dis­tinc­te­ment la voix est Cicé­ron. En 58 avant J.-C., pous­sé hors de Rome par les manœuvres de son enne­mi Clo­dius, l’o­ra­teur prend le che­min de l’exil. Il tra­verse l’A­dria­tique, débarque à Dyr­ra­chium, et s’en va pas­ser ses mois sombres à Thes­sa­lo­nique, héber­gé par le ques­teur Plan­cius. De cette période nous res­tent des lettres — à Atti­cus, à son frère Quin­tus, à sa femme Téren­tia — qui comptent par­mi les plus déso­lées de la lit­té­ra­ture latine. Le plus grand avo­cat de Rome, l’homme qui avait sau­vé la Répu­blique de Cati­li­na à coups de périodes ora­toires, se retrouve sur la Via Egna­tia comme n’im­porte quel pros­crit, à comp­ter les bornes mil­liaires dans le mau­vais sens.

Ses lettres de Thes­sa­lo­nique sont un long san­glot admi­ra­ble­ment écrit — car même au fond du déses­poir, Cicé­ron reste inca­pable de mal écrire, c’est sa malé­dic­tion et notre chance. Il pleure, il s’ac­cuse, il accuse les autres, il demande des nou­velles, il redoute d’en rece­voir. Il envi­sage de pous­ser plus loin vers l’est, hésite, reste. La route est là, sous ses fenêtres pour ain­si dire, et elle fonc­tionne dans les deux sens : elle peut le rame­ner. Tout l’exil de Cicé­ron tient dans cette attente d’un mes­sage qui remon­te­rait la Via Egna­tia depuis Dyr­ra­chium, por­té par un cour­rier ayant lui-même tra­ver­sé depuis Brin­di­si — et quand enfin la nou­velle du rap­pel arrive, en 57, c’est par la même route, dans l’autre sens, qu’il rentre vers l’I­ta­lie et vers son triomphe de larmes.

J’aime cette image inau­gu­rale : la pre­mière grande figure lit­té­raire de la Via Egna­tia n’est pas un conqué­rant mais un homme mal­heu­reux qui marche vers l’est à contre­cœur. Elle annonce la véri­té pro­fonde de toutes les routes : on croit les construire pour les armées, elles servent sur­tout aux des­tins par­ti­cu­liers. Sur le pavé cali­bré de l’ad­mi­nis­tra­tion, ce qui cir­cule d’a­bord, c’est du cha­grin, de l’es­poir, des lettres.

V. La route des guerres civiles : Dyr­ra­chium et Philippes

Il était écrit que la Via Egna­tia, construite pour por­ter les guerres de Rome vers l’ex­té­rieur, fini­rait par por­ter les guerres de Rome contre elle-même. Deux fois, en six ans, la Répu­blique vint mou­rir sur son pavé.

Pre­mière fois : 48 avant J.-C. Pom­pée, chas­sé d’I­ta­lie par la foudre césa­rienne, a éta­bli son camp retran­ché près de Dyr­ra­chium, ados­sé à la mer d’où sa flotte le ravi­taille. César, qui a tra­ver­sé l’A­dria­tique en plein hiver avec une audace qui confine à l’in­so­lence, l’as­siège — situa­tion absurde en appa­rence, l’as­sié­geant étant affa­mé et l’as­sié­gé regor­geant de vivres. Pen­dant des mois, les deux plus grandes armées du monde romain se font face le long de lignes de cir­con­val­la­tion inter­mi­nables, dans les col­lines qui dominent la route et le port. Les sol­dats de César, réduits à man­ger un pain de racines dont Pom­pée, à qui on en montre un mor­ceau, dit qu’il com­bat des bêtes sau­vages, tiennent pour­tant. Puis vient le jour où Pom­pée perce les lignes : Dyr­ra­chium est pour César une défaite nette, une des rares de sa car­rière, et il a ce mot que rap­porte Plu­tarque — la vic­toire aujourd’­hui appar­te­nait aux enne­mis, s’ils avaient eu quel­qu’un pour savoir vaincre. Il décroche vers l’est, par les mon­tagnes, entraî­nant Pom­pée der­rière lui vers la Thes­sa­lie ; quelques semaines plus tard, à Phar­sale, la Répu­blique perd la par­tie. Tout cela s’est joué au bord de la Via Egna­tia, sur ses pre­miers milles, entre la borne zéro et les contre­forts candaviens.

Seconde fois, et la plus lourde : 42 avant J.-C., Phi­lippes. La petite ville macé­do­nienne, fon­dée par Phi­lippe II près des mines d’or du Pan­gée, refon­dée par les Romains, est tra­ver­sée de part en part par la Via Egna­tia — la route passe lit­té­ra­le­ment au milieu du forum, on la voit encore, dal­lée, striée, entre les fon­da­tions des basi­liques. C’est là, dans la plaine maré­ca­geuse qui s’é­tend à l’ouest de la ville, que se ren­contrent les armées des assas­sins de César, Bru­tus et Cas­sius, et celles de ses ven­geurs, Antoine et le jeune Octave. Près de deux cent mille hommes au total, le plus grand affron­te­ment que le monde romain ait jamais orga­ni­sé contre lui-même, et l’en­jeu est simple : la Répu­blique ou les héri­tiers de César, le Sénat ou les dynastes.

Deux batailles à trois semaines d’in­ter­valle, en octobre 42. À la pre­mière, la confu­sion est telle que cha­cun des deux camps gagne d’un côté et perd de l’autre : Bru­tus enfonce Octave, dont le camp est pris, tan­dis qu’An­toine enfonce Cas­sius — et Cas­sius, mal ren­sei­gné, croyant tout per­du alors que la moi­tié de la par­tie est gagnée, se fait don­ner la mort par un affran­chi. Bru­tus, res­té seul, tient encore vingt jours, puis se laisse accu­ler à la seconde bataille, la perd, et se retire dans les col­lines pour se jeter sur son épée en citant, dit-on, des vers grecs sur la Ver­tu qui n’est qu’un mot. Avec lui meurt la Répu­blique romaine, très exac­te­ment au bord de la route qui avait été l’un des pre­miers gestes de son empire. La géo­gra­phie a par­fois le sens de la composition.

Le voya­geur qui s’ar­rête aujourd’­hui à Phi­lippes — le site est clas­sé au patri­moine mon­dial — marche sur ce champ de bataille sans presque le savoir, car ce qu’on visite, ce sont les ruines pos­té­rieures, chré­tiennes sur­tout. Mais il suf­fit de se pla­cer sur le dal­lage de l’E­gna­tia, au centre du forum, et de regar­der vers l’ouest, vers la plaine : c’est de là que tout est venu, les légions, la pous­sière, la fin d’un monde. Puis de se retour­ner vers l’est : c’est par là que tout est repar­ti, Antoine vers l’O­rient et Cléo­pâtre, Octave vers Rome et l’empire. Phi­lippes est un col tem­po­rel ; la route y bas­cule d’une époque dans une autre.

VI. Un homme de Tarse marche vers l’ouest

Un siècle plus tard, la cir­cu­la­tion s’in­verse. La Via Egna­tia avait por­té Rome vers l’O­rient ; elle va main­te­nant por­ter l’O­rient vers Rome, sous la forme la plus impro­bable qui soit : un arti­san juif de Tarse, fai­seur de tentes de son état, sujet romain de plein droit, qui a eu une vision sur le che­min de Damas et qui marche.

Vers l’an 49 ou 50, Paul débarque à Néa­po­lis — l’ac­tuelle Kava­la, le port de Phi­lippes — et pose le pied sur le sol euro­péen. Les Actes des Apôtres racontent la scène avec une sobrié­té de jour­nal de bord : un songe à Troas, un Macé­do­nien qui sup­plie « passe en Macé­doine et viens à notre secours », l’embarquement, Samo­thrace, Néa­po­lis, puis la mon­tée vers Phi­lippes par la Via Egna­tia — une quin­zaine de kilo­mètres de route dal­lée qui grimpe entre les col­lines, et dont un tron­çon sub­siste encore au-des­sus de Kava­la, si bien que l’on peut, en se don­nant un peu de peine, mar­cher très exac­te­ment dans les pas de l’a­pôtre, ce que des groupes de pèle­rins font d’ailleurs chaque année avec des cha­peaux de soleil et des bou­teilles d’eau minérale.

À Phi­lippes, tout ce qui va faire l’his­toire du chris­tia­nisme en Europe se joue en minia­ture. Une pre­mière conver­tie : Lydie, mar­chande de pourpre, une femme d’af­faires — le pre­mier bap­tême euro­péen est celui d’une com­mer­çante, détail que l’on médite. Un exor­cisme qui tourne mal, des pro­prié­taires mécon­tents, une émeute, la pri­son, un trem­ble­ment de terre noc­turne, un geô­lier conver­ti, et ce coup de théâtre juri­dique très pau­li­nien : au moment d’être dis­crè­te­ment relâ­ché, Paul fait savoir qu’il est citoyen romain, qu’on l’a bat­tu de verges sans juge­ment, et que ces mes­sieurs les magis­trats vont devoir venir s’ex­cu­ser en per­sonne. Ils viennent. L’É­van­gile entre en Europe flan­qué du droit romain, et les deux marchent du même pas sur le même pavé.

Puis Paul reprend la route, vers l’ouest cette fois, par l’E­gna­tia tou­jours : Amphi­po­lis, Apol­lo­nia de Myg­do­nie, Thes­sa­lo­nique — les étapes s’é­grènent dans les Actes comme sur un iti­né­raire de la poste impé­riale, une jour­née de marche entre cha­cune, et c’est bien ce qu’elles étaient. À Thes­sa­lo­nique, trois semaines de pré­di­ca­tion à la syna­gogue, une com­mu­nau­té qui naît, une émeute encore, une fuite noc­turne vers Bérée, en dehors de la grande route cette fois, car la grande route est deve­nue dan­ge­reuse pour lui. Mais le lien est noué : quelques années plus tard, de Corinthe, Paul écri­ra aux Thes­sa­lo­ni­ciens la plus ancienne des épîtres conser­vées — c’est-à-dire, très pro­ba­ble­ment, le plus ancien texte du Nou­veau Tes­ta­ment, anté­rieur aux Évan­giles. Le pre­mier docu­ment du chris­tia­nisme est une lettre adres­sée à une ville de la Via Egna­tia, et por­tée par elle.

Il y a là une leçon que Paul, stra­tège autant que mys­tique, avait par­fai­te­ment com­prise : les idées voyagent par les infra­struc­tures. Il ne prê­chait pas au hasard des cam­pagnes ; il sui­vait les grands axes, s’ins­tal­lait aux car­re­fours, visait les capi­tales de pro­vince. La Via Egna­tia lui offrait exac­te­ment ce dont une reli­gion nais­sante a besoin : un cha­pe­let de villes cos­mo­po­lites, des syna­gogues comme têtes de pont, des cour­riers régu­liers pour entre­te­nir les com­mu­nau­tés à dis­tance. Le réseau rou­tier romain fut au chris­tia­nisme ce que l’im­pri­me­rie sera à la Réforme : non pas la cause, mais l’ac­cé­lé­ra­teur, le milieu conduc­teur. Quand, trois siècles plus tard, Constan­tin fera du chris­tia­nisme la reli­gion de l’empire et de Byzance sa capi­tale, les deux déci­sions se rejoin­dront sur la même carte : la nou­velle Rome sera au bout de la route par laquelle la nou­velle foi était venue.

VII. Thes­sa­lo­nique, la ville-milieu

Toute route a un centre de gra­vi­té, qui n’est pas for­cé­ment son milieu géo­mé­trique. Celui de la Via Egna­tia s’ap­pelle Thes­sa­lo­nique, et il se trouve que les deux coïn­cident à peu près : la ville est plan­tée là où la route touche la mer pour la pre­mière fois depuis l’A­dria­tique, au fond du golfe Ther­maïque, à mi-par­cours du grand tra­jet. Fon­dée en 315 avant J.-C. par Cas­sandre, l’un des suc­ces­seurs d’A­lexandre, et nom­mée d’a­près sa femme Thes­sa­lo­ni­ké — demi-sœur du conqué­rant, dont le nom com­mé­more une vic­toire (niké) en Thes­sa­lie —, elle avait tout pour deve­nir ce qu’elle devint : un port au bout d’une plaine, une plaine au bout des Bal­kans, et la grande route qui passe au milieu.

Car elle passe au milieu, lit­té­ra­le­ment. L’ac­tuelle rue Egna­tia, artère prin­ci­pale de la Thes­sa­lo­nique moderne, embou­teillée, bor­dée de maga­sins de télé­pho­nie et de bou­gat­sas, suit très exac­te­ment le tra­cé du decu­ma­nus antique, lui-même seg­ment urbain de la Via Egna­tia. Depuis vingt-trois siècles, on cir­cule au même endroit. Les tra­vaux du métro, ache­vés il y a peu après des décen­nies homé­riques, ont trans­for­mé la ville en tran­chée archéo­lo­gique géante : sous la rue Egna­tia sont appa­rus la voie byzan­tine dal­lée de marbre, des places, des bou­tiques, des aque­ducs, des dizaines de mil­liers d’ob­jets — si bien que cer­taines sta­tions exposent désor­mais les ves­tiges der­rière des parois de verre, et que l’u­sa­ger du métro attend sa rame en regar­dant la route dont sa rame est l’arrière-petite-fille.

Sur cette colonne ver­té­brale, les siècles ont enfi­lé leurs monu­ments comme des perles dépa­reillées. L’arc de Galère, d’a­bord, qui enjam­bait la route de ses reliefs de pro­pa­gande : l’empereur y écrase les Perses en registres super­po­sés, dans un tour­billon de che­vaux et de cap­tifs, et les pié­tons d’au­jourd’­hui passent des­sous pour aller prendre un café. À côté, la Rotonde, énorme cylindre de brique que Galère s’é­tait fait bâtir comme mau­so­lée, deve­nu église, puis mos­quée — son mina­ret tient tou­jours debout, seul sur­vi­vant de la ville otto­mane —, puis église à nou­veau, puis salle d’ex­po­si­tion : quatre reli­gions ou usages suc­ces­sifs dans le même tam­bour de briques, sous la même mosaïque d’or où des archi­tec­tures célestes flottent au-des­sus des visi­teurs. Plus bas, Sainte-Sophie de Thes­sa­lo­nique, la basi­lique Saint-Démé­trios recons­truite après le grand incen­die de 1917 sur la crypte du saint patron, les rem­parts, la tour Blanche. La ville entière est un com­men­taire de la route.

Il fau­dra reve­nir sur ce que Thes­sa­lo­nique devint plus tard — la Salo­nique otto­mane et séfa­rade, la « mère en Israël », mais chaque chose en son temps ; rete­nons pour l’ins­tant que la Via Egna­tia a fait de cette ville le lieu des Bal­kans où le plus de mondes se sont super­po­sés. Une route n’est jamais une ligne : c’est une série d’é­pais­sis­se­ments. Thes­sa­lo­nique est le plus dense de tous.

VIII. La route de la Nou­velle Rome

Le 11 mai 330, Constan­tin inau­gure sa nou­velle capi­tale sur le site de l’an­tique Byzance, et la Via Egna­tia change de sens sans chan­ger de tra­cé. Elle était une route qui par­tait de Rome ; la voi­ci route qui mène à Rome — la nou­velle, la seule qui compte désor­mais. Le point zéro se déplace : à Constan­ti­nople, près de Sainte-Sophie, on érige le Milion, borne dorée monu­men­tale d’où sont désor­mais comp­tées toutes les dis­tances de l’empire. Un frag­ment en sub­siste, un pilier de pierre grise coin­cé entre une rue pas­sante et les citernes, que les tou­ristes pho­to­gra­phient sans tou­jours savoir qu’ils tiennent dans leur objec­tif le kilo­mètre zéro d’un monde. La Via Egna­tia devient la pre­mière des routes impé­riales : celle par laquelle on arrive.

Pen­dant les siècles byzan­tins, elle est tout à la fois. Route mili­taire : c’est par elle que les empe­reurs partent en cam­pagne vers l’Oc­ci­dent et, de plus en plus sou­vent, qu’ils accourent défendre les Bal­kans contre les nou­veaux venus — Goths, Avars, Slaves, Bul­gares, la liste des peuples qui débouchent sur la route est la table des matières du haut Moyen Âge. Route de céré­mo­nie : les entrées triom­phales à Constan­ti­nople se font par la porte Dorée, au débou­ché de l’E­gna­tia, sous des mosaïques et des aigles, selon un pro­to­cole que le Livre des céré­mo­nies règle au pas près. Route de pèle­ri­nage et de reliques : les corps saints remontent vers la capi­tale, les pèle­rins des­cendent vers Rome ou s’embarquent pour la Terre sainte. Route de la soie à son extré­mi­té : ce qui arrive de Chine et de Perse par l’A­sie cen­trale et Constan­ti­nople peut, par l’E­gna­tia, gagner l’A­dria­tique et l’I­ta­lie — la route romaine s’emboîte dans le grand sys­tème cara­va­nier eur­asia­tique, dont elle devient le der­nier seg­ment occidental.

Mais une route vit de la sécu­ri­té, et la sécu­ri­té byzan­tine fut inter­mit­tente. Quand les Slaves puis les Bul­gares s’ins­tallent dans l’in­té­rieur des Bal­kans, aux VIIe et VIIIe siècles, le tron­çon cen­tral de l’E­gna­tia — entre Ohrid et Thes­sa­lo­nique — devient périlleux, par­fois impra­ti­cable ; l’empire, en orga­nisme intel­li­gent, reporte alors sa cir­cu­la­tion sur la mer, et la route s’as­sou­pit par seg­ments, comme un ser­pent qui dort par tron­çons. Elle se réveille au gré des recon­quêtes. Basile II, l’empereur qui mit vingt ans à bri­ser le royaume bul­gare de Samuel — lequel Samuel avait pré­ci­sé­ment sa capi­tale à Ohrid, sur la route —, rouvre l’axe entier au début du XIe siècle ; c’est le moment où l’E­gna­tia byzan­tine brille de son der­nier grand éclat, quand un fonc­tion­naire pou­vait de nou­veau aller de Constan­ti­nople à Dyr­ra­chium en son­geant à ses dos­siers plu­tôt qu’aux embuscades.

Anne Com­nène, la prin­cesse his­to­rienne, nous a lais­sé dans l’A­lexiade la chro­nique du dan­ger sui­vant, venu cette fois de l’ouest : les Nor­mands. En 1081, Robert Guis­card et son fils Bohé­mond débarquent d’I­ta­lie et mettent le siège devant Dyr­ra­chium, exac­te­ment comme César mille ans plus tôt, car les points d’ap­pui stra­té­giques ont la vie encore plus dure que les empires. La bataille qui suit est un désastre pour Alexis Com­nène — la garde varan­gienne, ces Anglo-Saxons exi­lés après Has­tings qui haïs­saient les Nor­mands d’une haine per­son­nelle, s’y fait tailler en pièces —, et Dyr­ra­chium tombe. L’ob­jec­tif nor­mand ne fait mys­tère pour per­sonne : la Via Egna­tia elle-même, le grand che­min dal­lé qui mène tout droit à Constan­ti­nople. Bohé­mond s’y engage, pousse jus­qu’en Macé­doine et en Thes­sa­lie, avant que l’or et la diplo­ma­tie byzan­tines, plus effi­caces que les armées, ne dis­solvent son entre­prise. Mais l’a­ver­tis­se­ment était don­né : la route qui fait entrer les empe­reurs peut faire entrer n’im­porte qui.

En 1185, les Nor­mands de Sicile reviennent, prennent Dyr­ra­chium, remontent l’E­gna­tia et mettent à sac Thes­sa­lo­nique avec une sau­va­ge­rie qui glace encore dans le récit qu’en a lais­sé l’ar­che­vêque Eustathe, témoin ocu­laire. En 1204, la qua­trième croi­sade détourne le coup au cœur : Constan­ti­nople est prise par mer, mais c’est le long de l’E­gna­tia que se découpe l’empire dépe­cé — un royaume latin de Thes­sa­lo­nique pour Boni­face de Mont­fer­rat, un des­po­tat grec d’É­pire à l’autre bout, et la route entre les deux comme un os dis­pu­té par les chiens. Michel VIII Paléo­logue, qui reprend Constan­ti­nople en 1261, remonte lui aus­si la carte par la même artère. Jus­qu’au bout, l’his­toire byzan­tine aura été une his­toire de la route : qui tient l’E­gna­tia tient les Bal­kans, et qui tient les Bal­kans finit tôt ou tard aux portes de la Ville.

Inter­mède : la route sur le papier

Avant de pas­ser aux Otto­mans, un détour par les archives, car la Via Egna­tia n’existe pas seule­ment dans le sol : elle existe dans les docu­ments, et ceux-ci ont leur poé­sie propre. Le plus éton­nant est la Table de Peu­tin­ger, cette copie médié­vale d’une carte rou­tière romaine, longue de près de sept mètres et haute de trente cen­ti­mètres à peine — le monde entier écra­sé en ban­deau, comme vu par un myope allon­gé. Sur ce ruban, la géo­mé­trie est sacri­fiée sans remords à la seule chose qui compte pour un voya­geur : la suc­ces­sion des étapes et les dis­tances entre elles. L’E­gna­tia y court d’ouest en est avec ses sta­tions en petites vignettes — deux tours pour une ville, un bâti­ment car­ré pour un relais — et ses chiffres de milles ali­gnés comme une addi­tion d’é­pi­cier. Ce n’est pas une carte, c’est un horaire ; pas un ter­ri­toire, un dérou­lé. Nos appli­ca­tions de navi­ga­tion, qui réduisent pareille­ment le monde à une bande d’é­tapes et de durées, n’ont rigou­reu­se­ment rien inven­té : elles ont retrou­vé la Table de Peu­tin­ger, en cou­leur et avec la voix.

L’autre docu­ment est plus tou­chant encore : l’I­ti­né­raire de Bor­deaux, rédi­gé en 333 par un pèle­rin ano­nyme par­ti de Gironde pour Jéru­sa­lem, et qui note, étape après étape, relais après relais, l’in­té­gra­li­té de son tra­jet à tra­vers l’empire — dont la tra­ver­sée com­plète de la Via Egna­tia au retour. Le texte est d’une séche­resse totale : muta­tio untel, tant de milles, man­sio untel, tant de milles, civi­tas Thes­sa­lo­nique. Pas un pay­sage, pas une impres­sion, pas une plainte. Et pour­tant, à lire cette lita­nie comp­table, on entend mar­cher quel­qu’un. On sait où il a chan­gé de mon­ture, où il a dor­mi, où il a dû regar­der le lac d’Oh­rid sans juger utile de le men­tion­ner — et ce silence-là, chez le pre­mier écri­vain-voya­geur chré­tien de l’his­toire, vaut toutes les des­crip­tions : la route était encore un moyen, pas un sujet. Il fau­dra des siècles pour qu’on se mette à la regar­der. Nous autres, qui écri­vons des articles de huit mille mots sur elle, sommes le pro­duit tar­dif de ce retour­ne­ment : le pèle­rin de Bor­deaux comp­tait ses milles, nous comp­tons ses mots.

IX. Sol kol : la route devient ottomane

Les Otto­mans n’ont pas conquis les Bal­kans contre la Via Egna­tia : ils l’ont conquise avec elle, puis pour elle. Dès leur pas­sage en Europe au milieu du XIVe siècle, leurs armées empruntent le vieux tra­cé en sens inverse de Paul et dans le même sens que les empe­reurs ren­trant de cam­pagne — d’est en ouest, de la Thrace vers la Macé­doine et l’Al­ba­nie. Thes­sa­lo­nique tombe défi­ni­ti­ve­ment en 1430, vingt-trois ans avant Constan­ti­nople, ce qui dit assez que la route fut prise avant la capi­tale, comme on coupe les racines avant d’a­battre l’arbre.

Dans le sys­tème otto­man, l’E­gna­tia reçoit un nou­veau nom et une nou­velle jeu­nesse. Elle devient le sol kol, le « bras gauche » — l’une des trois grandes routes mili­taires rayon­nant de Constan­ti­nople vers l’Eu­rope, la gauche étant celle qui longe la mer Égée vers le sud-ouest, quand le bras droit monte vers la mer Noire et le bras du milieu file sur Bel­grade. La ter­mi­no­lo­gie est celle d’une armée en marche vue depuis la capi­tale, et elle est exacte : c’est par le sol kol que tran­sitent les cam­pagnes vers l’Al­ba­nie et la Grèce, les cour­riers de la Porte, les gou­ver­neurs rejoi­gnant leurs provinces.

Mais la grande affaire otto­mane, sur cette route, n’est pas mili­taire : elle est cara­va­nière, et c’est ici que le voya­geur fami­lier des routes d’A­sie cen­trale se sent sou­dain en ter­rain connu. Car l’empire couvre l’i­ti­né­raire d’un équi­pe­ment que Rome n’au­rait pas désa­voué, en plus moel­leux : ponts à dos d’âne, fon­taines, mos­quées d’é­tape, ima­rets — ces cui­sines pieuses où le voya­geur pauvre man­geait gra­tui­te­ment —, ham­mams pour se décras­ser de la route, et sur­tout hans et cara­van­sé­rails, ces for­te­resses de l’hos­pi­ta­li­té dont la for­mule, mise au point sur les routes seld­jou­kides d’A­na­to­lie et plus loin encore sur celles du Kho­ras­san, vient s’ins­tal­ler en Europe le long du vieux pavé romain. Le prin­cipe est inva­riable et par­fait : une cour car­rée, un por­tail unique assez haut pour un cha­meau char­gé, des arcades, une salle com­mune chauf­fée, de la paille en bas pour les bêtes et des plates-formes en haut pour les hommes. La man­sio romaine et le cara­van­sé­rail otto­man sont le même organe, réin­ven­té par deux empires dif­fé­rents aux mêmes empla­ce­ments, sépa­rés par mille ans et reliés par la même évi­dence : tous les trente kilo­mètres, il faut un toit.

Ces fon­da­tions n’é­taient pas des gestes iso­lés mais des sys­tèmes éco­no­miques com­plets, les vakıf : un grand per­son­nage — vizir, valide sul­tan, gou­ver­neur — finan­çait pont, cara­van­sé­rail, mos­quée et mar­ché, et affec­tait à leur entre­tien per­pé­tuel les reve­nus de bou­tiques ou de vil­lages entiers. Le voya­geur dor­mait gra­tui­te­ment trois nuits ; le com­merce payait la pié­té ; la pié­té entre­te­nait la route. Sokol­lu Meh­med Pacha, le grand vizir bos­niaque de Soli­man et de ses suc­ces­seurs, a semé le sol kol de ses fon­da­tions comme d’autres sèment des oli­viers. À Lüle­bur­gaz, en Thrace turque, son ensemble tient tou­jours debout autour de la route ; à Hav­sa, près d’E­dirne, un autre ; et les ponts otto­mans de Macé­doine et d’Al­ba­nie — celui de Golik déjà croi­sé, tant d’autres ano­nymes — cousent encore les deux rives des tor­rents que la voie romaine fran­chis­sait à gué.

Evliya Çele­bi, l’in­fa­ti­gable voya­geur otto­man du XVIIe siècle, a par­cou­ru ces che­mins et tout noté avec sa pré­ci­sion joyeuse et son goût des chiffres invé­ri­fiables : le nombre de bou­tiques de Ser­rès, les bains de Salo­nique, les vignes de Kava­la. Kava­la, jus­te­ment — l’an­tique Néa­po­lis, le port de Paul — offre le plus théâ­tral des monu­ments de cette époque : l’a­que­duc dit des Kamares, recons­truit sous Soli­man le Magni­fique, qui enjambe la ville basse de ses arches super­po­sées pour por­ter l’eau à la pres­qu’île. Sous ses voûtes passe la rue qui fut la route ; au-des­sus, sur la col­line, la mai­son natale de Meh­met Ali, le pacha­lik local deve­nu vice-roi d’É­gypte et fon­da­teur de la dynas­tie qui régna au Caire jus­qu’en 1952. D’une petite ville d’é­tape de la Via Egna­tia est sor­tie l’É­gypte moderne : les routes ont de ces géné­ro­si­tés latérales.

Il faut dire un mot, enfin, des men­zil, les relais de poste otto­mans, car ils bouclent une boucle ouverte deux mille ans plus tôt. Le sys­tème du cour­rier à relais, avec che­vaux frais et cava­liers asser­men­tés, que Rome appe­lait cur­sus publi­cus, que les Mon­gols appe­laient yam, les Otto­mans l’ap­pellent men­zil­hane et l’ins­tallent aux mêmes car­re­fours. Un ordre de la Porte pou­vait atteindre Salo­nique en quelques jours, l’Al­ba­nie en une semaine. Les empires changent de langue, de dieu et de couvre-chef ; la logis­tique, elle, ne change pas d’adresse.

X. Salo­nique, la Sépharade

Et puis il y a ce que la route a fait de plus inat­ten­du : accueillir un peuple entier venu du bout oppo­sé de la Médi­ter­ra­née. En 1492, les Rois Catho­liques expulsent les Juifs d’Es­pagne ; le sul­tan Baye­zid II leur ouvre l’empire, en s’é­ton­nant, selon le mot que la tra­di­tion lui prête, qu’on puisse dire sage un roi qui appau­vrit son royaume pour enri­chir le sien. Des dizaines de mil­liers de Séfa­rades s’embarquent, et une part consi­dé­rable d’entre eux vient s’é­ta­blir à Salo­nique — au point qu’au XVIe siècle, la ville de la Via Egna­tia devient ce cas unique en Europe : une grande cité dont la majo­ri­té de la popu­la­tion est juive, et dont la langue des quais, des mar­chés et des contrats est le judéo-espagnol.

Pen­dant quatre siècles, Salo­nique la séfa­rade vit au rythme du shab­bat : le port s’ar­rête le same­di, ce qui stu­pé­fie les voya­geurs euro­péens et donne à la ville son sur­nom de « Jéru­sa­lem des Bal­kans » — les Séfa­rades eux-mêmes disaient la madre de Israel, la mère d’Is­raël. Les congré­ga­tions portent les noms des villes per­dues, Cas­tille, Ara­gon, Lis­bonne, Majorque, Calabre, si bien que le plan des syna­gogues est une carte de l’ex­pul­sion. On y imprime des livres en hébreu et en ladi­no, on y file la laine des uni­formes janis­saires, on y chante des romances que les grand-mères avaient empor­tées de Tolède dans leurs oreilles, faute de place dans les bagages. Les por­te­faix du port, les fameux hamales, sont juifs ; les pêcheurs aus­si ; c’est sans doute le seul grand port de l’his­toire moderne où le pro­lé­ta­riat des docks par­lait la langue de Cer­van­tès avec l’ac­cent du XVe siècle.

Ce monde-là vivait de la route autant que de la mer. Salo­nique était le débou­ché mari­time du sol kol et de tout l’ar­rière-pays bal­ka­nique : les laines de Macé­doine, les tabacs de la plaine de Dra­ma et de Kava­la — ces tabacs qui firent au XIXe siècle des for­tunes consi­dé­rables —, les grains, les cuirs, tout des­cen­dait vers ses quais par les vieux iti­né­raires, et remon­tait en sens inverse en draps, en quin­caille­rie, en idées. Quand le che­min de fer arrive, dans les années 1870–1890, il ne fait que dou­bler l’E­gna­tia d’un ruban de rails : la ligne vers Skopje et Bel­grade, puis la Jonc­tion Salo­nique-Constan­ti­nople, reprennent les cou­loirs que la géo­gra­phie avait dic­tés aux ingé­nieurs d’E­gna­tius. Dans les wagons comme sur les dalles, ce sont long­temps les mêmes mar­chan­dises et les mêmes noms de famille.

On sait com­ment cela finit, et il faut le dire, parce que la route l’a vu. L’in­cen­die de 1917 dévore les quar­tiers juifs du centre ; l’hel­lé­ni­sa­tion de l’entre-deux-guerres change les noms des rues ; puis viennent l’oc­cu­pa­tion alle­mande et, au prin­temps 1943, les dépor­ta­tions : en quelques mois, la qua­si-tota­li­té des Juifs de Salo­nique — plus de qua­rante-cinq mille per­sonnes — est envoyée à Ausch­witz, d’où presque per­sonne ne revient. Les convois par­taient de la gare, c’est-à-dire du pro­lon­ge­ment fer­ro­viaire de la Via Egna­tia ; le vieux cou­loir de cir­cu­la­tion qui avait por­té Paul, les reliques, les cara­vanes et les romances en ladi­no a aus­si por­té cela. Une route n’a pas de morale ; elle a des usages, et ils incluent les pires. Le grand cime­tière juif, l’un des plus vastes du monde, fut détruit ; l’u­ni­ver­si­té occupe aujourd’­hui son empla­ce­ment, et l’on a long­temps mar­ché sur ses pierres rem­ployées dans la ville. Salo­nique est rede­ve­nue Thes­sa­lo­nique ; du monde séfa­rade res­tent un musée, quelques syna­gogues, des mémo­riaux, et dans cer­taines familles dis­per­sées de Paris, de Tel-Aviv ou d’Is­tan­bul, une langue douce et péri­mée où l’Es­pagne s’ap­pelle encore Sefa­rad et où Salo­nique reste la madre.

XI. Le der­nier tron­çon : la Thrace, Edirne, les murailles

Repre­nons la marche, car nous avons lais­sé notre voya­geur quelque part après Kava­la et il reste un bon tiers de route. Pas­sé le Nes­tos, la Thrace com­mence, et avec elle un autre régime de pay­sage : fini l’es­ca­lier de cols et de lacs, place aux hori­zon­tales. Des plaines à tabac et à tour­ne­sols, des col­lines basses, des fleuves pares­seux et débor­dants, un vent constant, et cette lumière par­ti­cu­lière des pays de pas­sage, un peu déla­vée, comme fati­guée d’a­voir vu cir­cu­ler tant de monde. La Thrace antique était répu­tée sau­vage — c’est le pays d’Or­phée et de Spar­ta­cus, deux façons oppo­sées de ne pas se sou­mettre —, et la route y avan­çait de ville-étape en ville-étape comme on saute de pierre en pierre dans un gué.

Les noms s’é­grènent : Abdère, patrie de Démo­crite, dont les Grecs firent injus­te­ment la ville des sots, alors qu’elle avait inven­té l’a­tome ; Maro­née et ses vins que chan­tait déjà Homère — c’est le vin de Maron qui endort le Cyclope ; Traia­nou­po­lis, fon­dée par Tra­jan à l’en­droit où la route fran­chit les eaux ther­males, et où sub­siste un grand han otto­man posé près des sources, la man­sio et le cara­van­sé­rail à touche-touche pour une fois, comme deux coquillages du même ani­mal ; puis Cyp­se­la sur l’Hèbre, où Stra­bon arrê­tait sa mesure. L’Hèbre — la Marit­sa des Bul­gares, le Meriç des Turcs — est aujourd’­hui fron­tière entre la Grèce et la Tur­quie, héris­sée de clô­tures et de patrouilles, et le vieux pas­sage y est deve­nu l’un des points durs des migra­tions contem­po­raines : les mar­cheurs d’au­jourd’­hui y vont d’est en ouest, de nuit, sans bornes mil­liaires, et la route qui fut celle des apôtres et des cara­vanes est aus­si celle des pas­seurs. Elle n’a jamais ces­sé de ser­vir ; elle a seule­ment ces­sé d’être avouable.

En amont du fleuve, un détour s’im­pose, que les voya­geurs otto­mans fai­saient sys­té­ma­ti­que­ment puisque la route impé­riale y pas­sait : Edirne, l’an­cienne Andri­nople, capi­tale des sul­tans avant la prise de Constan­ti­nople. Hadrien lui avait don­né son nom, les Otto­mans lui ont don­né la Seli­miye, le chef-d’œuvre de Sinan octo­gé­naire — ce dôme que l’ar­chi­tecte consi­dé­rait comme sa réponse enfin trou­vée à Sainte-Sophie, posé sur huit piliers avec une net­te­té de théo­rème, et ces quatre mina­rets si fins qu’ils semblent tra­cés à la plume. Autour, l’é­qui­pe­ment com­plet de la ville-étape à son som­met : bedes­ten, cara­van­sé­rail de Rüs­tem Pacha où l’on dort encore aujourd’­hui — l’hô­tel occupe les cel­lules des mar­chands, et le voya­geur contem­po­rain, en réglant sa note, s’ins­crit sans le savoir dans une comp­ta­bi­li­té vieille de quatre siècles et demi —, ponts inter­mi­nables sur la Tund­ja et la Marit­sa, dont les arches comptent par­mi les plus longues suites de pierre d’Europe.

Puis c’est la der­nière ligne droite, plein est, par Hav­sa, Babaes­ki, Lüle­bur­gaz, Çor­lu, Sili­vri — un cha­pe­let de bourgs-étapes thraces où les mos­quées de Sinan et les cara­van­sé­rails de Sokol­lu jalonnent la natio­nale actuelle avec une régu­la­ri­té de bornes — et la Pro­pon­tide appa­raît, la mer de Mar­ma­ra, lai­teuse sous la brume, avec ses car­gos à l’ancre par dizaines qui attendent leur tour pour le Bos­phore comme jadis les cara­vanes devant les portes. La route antique tou­chait la mer à Périnthe-Héra­clée, puis à Sélym­bria, et lon­geait le rivage jus­qu’aux murailles.

Les murailles. Elles sont tou­jours là, sur six kilo­mètres et demi, du palais des Bla­chernes à la Mar­ma­ra : la triple ligne de Théo­dose II, fos­sé, mur externe, mur interne, qua­rante-quatre siècles à elles toutes si l’on addi­tionne l’âge de leurs pierres, éven­trées par endroits, res­tau­rées par d’autres avec un enthou­siasme dis­cu­table, plan­tées de pota­gers dans leurs douves — des tomates poussent dans le fos­sé qui arrê­ta Atti­la. La Via Egna­tia s’a­che­vait ici, à la porte Dorée, l’en­trée triom­phale aux trois arches enca­drée de tours de marbre blanc, murée depuis des siècles et enclose dans la for­te­resse de Yedi­kule. Le voya­geur qui veut aujourd’­hui finir le tra­jet dans les règles doit se conten­ter de la contem­pler à tra­vers une grille, ce qui est peut-être la conclu­sion la plus juste : la route mène à une porte fer­mée, der­rière laquelle il y a une ville qui a chan­gé trois fois de nom et conti­nue tran­quille­ment d’exis­ter. Pas­sé les murailles, le tra­cé se pro­lon­geait jus­qu’au Milion par la grand-rue à por­tiques que Byzance appe­lait la Mésè et que les Otto­mans appe­lèrent Divan Yolu — la rue du tram­way rouge d’au­jourd’­hui, entre Sainte-Sophie et le Grand Bazar. Le der­nier kilo­mètre de la Via Egna­tia est pro­ba­ble­ment, au mètre car­ré, l’un des plus fou­lés de la pla­nète, et pas un pro­me­neur sur mille ne sait qu’il ter­mine une route com­men­cée sur l’Adriatique.

XII. Effa­ce­ments, dou­blures, résurrections

Que devient une route quand plus per­sonne n’en a besoin ? Elle ne meurt pas : elle se dis­sout. Aux siècles otto­mans tar­difs, l’axe com­plet perd de son impor­tance au pro­fit de la route de Bel­grade et de la navi­ga­tion ; au XIXe, le rail la double ; au XXe, les fron­tières la coupent. Car c’est là le grand para­doxe moderne : la Via Egna­tia, conçue comme trait d’u­nion, s’est retrou­vée hachée par quatre États — Alba­nie, Macé­doine du Nord, Grèce, Tur­quie — dont cer­tains, pen­dant des décen­nies, ne se par­laient pas du tout. L’Al­ba­nie d’En­ver Hox­ha, héris­sée de sept cent mille bun­kers, avait trans­for­mé son tron­çon en impasse abso­lue : la route qui com­men­çait à Durrës ne menait nulle part, par déci­sion poli­tique. Il y a quelque chose de ver­ti­gi­neux à pen­ser qu’entre 1945 et 1990, aucun voya­geur n’a pu par­cou­rir léga­le­ment d’un trait un iti­né­raire qui fut banal pen­dant deux mil­lé­naires. Nous nous croyons l’é­poque de la cir­cu­la­tion ; sur ce méri­dien-là, l’An­ti­qui­té nous bat­tait à plate couture.

Puis les choses se sont rou­vertes, et la route a resur­gi sous deux formes qui se tournent le dos. La pre­mière est un ruban d’as­phalte : l’E­gna­tia Odos, l’au­to­route grecque A2, 670 kilo­mètres d’I­gou­me­nit­sa sur la mer Ionienne jus­qu’à la fron­tière turque, ache­vée pour l’es­sen­tiel en 2009 — l’un des plus grands chan­tiers d’Eu­rope de son temps, avec ses dizaines de kilo­mètres de tun­nels per­cés sous le Pinde et ses via­ducs qui enjambent des val­lées entières, dont celui de Met­so­vo, par­mi les plus hauts du conti­nent. Le nom est un hom­mage assu­mé, et le tra­cé, dans sa moi­tié orien­tale, colle d’as­sez près à l’an­cien : mêmes plaines, mêmes seuils, mêmes villes des­ser­vies — Thes­sa­lo­nique, Kava­la, Komo­ti­ni, Alexan­drou­po­li. Les ingé­nieurs grecs ont fait ce que les ingé­nieurs font depuis Egna­tius : ils ont écou­té la géo­gra­phie, et la géo­gra­phie a redit la même chose. On roule aujourd’­hui de Thes­sa­lo­nique à la fron­tière turque en trois heures, avec cli­ma­ti­sa­tion et sta­tions-ser­vice ; la man­sio s’est réin­car­née en aire d’au­to­route, le cara­van­sé­rail en par­king pour poids lourds, et les chauf­feurs bul­gares qui dorment dans leurs cabines à Komo­ti­ni conti­nuent, sans le savoir, une très vieille sieste collective.

La seconde forme est exac­te­ment inverse : la len­teur retrou­vée. Depuis les années 2010, des asso­cia­tions — dont une fon­da­tion néer­lan­daise qui a fait œuvre de pion­nière — ont bali­sé et docu­men­té un iti­né­raire de grande ran­don­née repre­nant le tra­cé his­to­rique de Durrës à Istan­bul : plus de mille kilo­mètres à pied, en une cin­quan­taine d’é­tapes, avec topo-guides, traces GPS et chambres chez l’ha­bi­tant. Des mar­cheurs le par­courent chaque année, seuls ou par petits groupes, fran­chis­sant Qafë Thanë dans un sens, la Marit­sa dans l’autre, dor­mant à Ohrid, à Bito­la, à Ver­gi­na, à Kava­la, recou­sant à la vitesse de quatre kilo­mètres à l’heure ce que les fron­tières avaient déchi­ré. Il y a une jus­tice tran­quille à voir la plus ancienne fonc­tion de la route — por­ter des corps qui marchent — lui reve­nir en der­nier, après que toutes les autres l’ont quit­tée pour l’au­to­route, le rail ou l’a­vion. La ran­don­née n’est pas une nos­tal­gie : c’est la route ren­due à son échelle d’o­ri­gine, celle du pas, la seule à laquelle on voit réel­le­ment quelque chose.

XIII. Ce qui reste quand on arrive

Au terme de ces mille kilo­mètres et de ces vingt-deux siècles, on peut essayer un bilan, en se méfiant des bilans. La Via Egna­tia aura été suc­ces­si­ve­ment, et par­fois simul­ta­né­ment : un outil de conquête, un cor­don admi­nis­tra­tif, un théâtre de guerres civiles, le pre­mier che­min du chris­tia­nisme en Europe, l’ar­tère de deux empires chré­tiens et d’un empire musul­man, un cha­pe­let de cara­van­sé­rails, la colonne ver­té­brale d’une dia­spo­ra séfa­rade, une ligne de front, une ligne de fuite, une auto­route et un sen­tier de ran­don­née. Aucun de ces usages n’a annu­lé les autres ; ils se sont dépo­sés en couches, comme les dal­lages suc­ces­sifs que les archéo­logues du métro de Thes­sa­lo­nique ont trou­vés empi­lés sous la rue Egna­tia — romain sous byzan­tin sous otto­man sous grec, cha­cun réuti­li­sant le pré­cé­dent comme fondation.

C’est sans doute la leçon la plus solide que cette route puisse don­ner, et elle vaut au-delà d’elle : les infra­struc­tures sont plus durables que les empires qui les créent, et plus fidèles. Rome a dis­pa­ru, Byzance a dis­pa­ru, la Sublime Porte a dis­pa­ru ; le cou­loir Durrës-Ohrid-Thes­sa­lo­nique-Istan­bul, lui, fonc­tionne tou­jours, emprun­té ce matin même par des camions, des cars, des trains, des mar­cheurs et des fibres optiques — car les câbles aus­si suivent les vieilles routes, la lumière de nos mes­sages pas­sant par les mêmes cols que les cour­riers d’E­gna­tius. Les hommes croient tra­cer des routes pour ser­vir leurs pro­jets ; ce sont les routes qui, à la longue, se servent des pro­jets suc­ces­sifs des hommes pour conti­nuer à exister.

Et il reste le geste lui-même, qu’au­cune auto­route ne rem­place : poser le pied, un matin, sur quelques mètres de dalles bom­bées, quelque part au-des­sus du Shkum­bin ou de Kava­la, sen­tir sous la semelle l’or­nière creu­sée par des roues dont les cha­riots, les che­vaux, les char­re­tiers et les empires sont pous­sière depuis deux mille ans, et se dire qu’on est, très exac­te­ment, sur le che­min. Non pas un che­min : le che­min, celui qui reliait la mer d’Ho­mère à la mer de Constan­tin, et sur lequel ont mar­ché, dans la même pous­sière et sous le même soleil exa­gé­ré des Bal­kans, un ora­teur en exil, un fai­seur de tentes visi­té par un songe, des prin­cesses por­phy­ro­gé­nètes, des mule­tiers vlaques, des mar­chands en ladi­no, des cava­liers de la Porte et quelques ran­don­neurs hol­lan­dais. La route ne les dis­tingue pas. Elle n’a jamais rien deman­dé d’autre que d’être sui­vie, et c’est une exi­gence à laquelle, déci­dé­ment, on sous­crit sans se faire prier : l’A­dria­tique dans le dos, Byzance devant, et entre les deux tout le temps du monde.

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Han­ni­bal après Zama. La deuxième vie d’un vaincu

Han­ni­bal après Zama. La deuxième vie d’un vaincu

Han­ni­bal après Zama

La deuxième vie d’un vaincu

Han­ni­bal après Zama. La deuxième vie d’un vaincu

De Car­thage à la côte de Bithy­nie, en pas­sant par Tyr, Antioche et Éphèse : l’i­ti­né­raire d’un homme que Rome n’a jamais ces­sé de craindre, même désarmé.


On raconte tou­jours la même his­toire, et elle s’ar­rête tou­jours au même endroit. Les élé­phants dans la neige, la tra­ver­sée impos­sible, Cannes où une armée entière s’en­glou­tit en un après-midi, puis Zama, en 202 avant notre ère, où Sci­pion ren­verse enfin la par­tie sur une plaine de Tuni­sie. Là, d’or­di­naire, le rideau tombe. Han­ni­bal a per­du ; Car­thage est à genoux ; Rome tient le bas­sin occi­den­tal de la Médi­ter­ra­née. La leçon est claire, elle tient en une phrase, et l’é­co­lier peut refer­mer son manuel.

C’est dom­mage, parce que le plus inté­res­sant com­mence après. L’homme de Zama a qua­rante-cinq ans quand il perd sa der­nière bataille. Il lui reste près de vingt ans à vivre, et ces vingt années valent qu’on les suive pas à pas, car elles des­sinent une carte étrange : celle d’un vain­cu qui tra­verse tout l’O­rient médi­ter­ra­néen, de port en port, de cour en cour, avec pour seul bagage une répu­ta­tion qui lui sert tour à tour de sauf-conduit et de condam­na­tion. Rome l’a bat­tu ; Rome ne le lâche­ra pas. On dirait qu’une grande puis­sance, une fois qu’elle a dési­gné son enne­mi, a besoin de lui jus­qu’au bout, comme d’un miroir.

C’est ce voyage-là que je vou­drais racon­ter. Pas la guerre — elle est finie — mais l’exil. Un dépla­ce­ment lent le long des côtes, qui res­semble à ces iti­né­raires qu’on ne choi­sit pas et qui finissent pour­tant par res­sem­bler à une vie.

Le retour, et la sur­prise carthaginoise

Repre­nons juste après la bataille. Contre toute attente, Han­ni­bal ne meurt pas à Zama, et ne se donne pas la mort non plus. Il rentre à Car­thage, et là il fait une chose que per­sonne n’at­ten­dait d’un géné­ral : il conseille la paix. Aux séna­teurs qui vou­laient conti­nuer, il explique, dit-on, qu’on ne joue pas deux fois à quitte ou double contre Rome quand on a déjà tout per­du. Un vieil offi­cier qui prend la parole pour arrê­ter la guerre — voi­là déjà un ren­ver­se­ment. Le fauve de la légende romaine se révèle homme d’É­tat lucide, capable de comp­ter les morts et les récoltes.

Ce qui suit est plus sur­pre­nant encore. Quelques années plus tard, vers 196, Han­ni­bal est élu suf­fète — la plus haute magis­tra­ture de la cité. Et il gou­verne. Il s’at­taque aux finances, remet de l’ordre dans les comptes publics que l’o­li­gar­chie mar­chande avait long­temps trai­tés comme une caisse pri­vée. Il traque les détour­ne­ments, réta­blit des reve­nus que tout le monde croyait per­dus, au point que Car­thage recom­mence à res­pi­rer et à son­ger, un jour, à payer sans se sai­gner l’é­norme indem­ni­té impo­sée par le trai­té de paix.

Il faut s’ar­rê­ter sur cette image, parce qu’elle contre­dit tout ce qu’on nous a appris. L’homme qui avait tenu la cam­pagne ita­lienne pen­dant quinze ans, qui avait dor­mi sous la pluie enrou­lé dans son man­teau au milieu de ses sen­ti­nelles, se retrouve pen­ché sur des registres, à débus­quer des comp­tables véreux. Le génie tac­tique s’est fait réfor­ma­teur, et il est bon dans ce métier-là aus­si. On com­prend d’ailleurs pour­quoi cela lui vaut des enne­mis : rien ne fâche davan­tage une aris­to­cra­tie que quel­qu’un qui vient lui reprendre l’argent qu’elle croyait sien.

Ces enne­mis-là ne vont pas se battre à visage décou­vert. Ils vont faire pire : ils vont écrire à Rome. Ils insi­nuent qu’­Han­ni­bal intrigue avec Antio­chos III, le grand roi séleu­cide qui règne sur la Syrie et une bonne part de l’O­rient, et qu’il pré­pare, dans l’ombre, une nou­velle guerre. Rome, qui n’a jamais ces­sé de le sur­veiller, saute sur le pré­texte. Une com­mis­sion est dépê­chée. Offi­ciel­le­ment, elle vient arbi­trer un dif­fé­rend entre Car­thage et Mas­si­nis­sa, le roi numide. En réa­li­té, tout le monde com­prend qu’elle vient cher­cher un homme.

Han­ni­bal, lui, com­prend le pre­mier. Il ne se rend pas au pro­cès qu’on lui pré­pare. Un soir, il quitte la ville sans bruit, gagne la côte, monte à che­val jus­qu’à une pro­prié­té de bord de mer où l’at­tend un navire. Et il part. Il a autour de cin­quante ans. Il ne rever­ra jamais Carthage.

C’est le pre­mier départ, et déjà tout l’exil est là, en germe : un homme qui s’en va de nuit parce que ses com­pa­triotes ont pré­fé­ré le livrer plu­tôt que de gar­der chez eux un ser­vi­teur trop grand pour eux.

Tyr, la ville mère

Le pre­mier cap qu’il met n’est pas au hasard. Il vogue vers Tyr, sur la côte de l’ac­tuel Liban. Tyr est la métro­pole, la ville d’où sont par­tis, des siècles plus tôt, les colons phé­ni­ciens qui fon­dèrent Car­thage. Un fugi­tif car­tha­gi­nois qui débarque à Tyr, c’est un homme qui remonte à la source, qui va se réfu­gier chez l’aïeule quand la mai­son natale l’a chassé.

On ima­gine mal aujourd’­hui ce qu’é­tait Tyr. La ville s’ac­cro­chait à un rocher que la mer bat­tait de trois côtés ; on y tei­gnait la pourpre dans des cuves qui empes­taient le coquillage pour­ri à des lieues à la ronde, et de cette puan­teur nais­sait la cou­leur la plus chère du monde antique, celle des man­teaux de rois. Han­ni­bal y est reçu comme un fils de la mai­son. On lui fait fête. Pour la pre­mière fois depuis long­temps, il n’est ni un vain­cu ni un sus­pect, mais l’illustre reje­ton d’un sang illustre.

Ce répit ne dure pas. Tyr est trop proche de tout, trop expo­sée, et sur­tout Han­ni­bal n’est pas homme à s’ins­tal­ler dans le confort d’un hom­mage. Il a une idée en tête, une seule, celle qui l’a tou­jours por­té : la guerre contre Rome n’est peut-être pas finie. Si Car­thage ne veut plus se battre, un autre le fera à sa place. Et cet autre a un nom, une armée, un tré­sor : Antio­chos, le roi séleu­cide, qui règne à Antioche sur le plus vaste royaume de l’époque.

Alors, de Tyr, Han­ni­bal remonte vers le nord, vers la cour d’An­tioche. Il change de camp comme on change de mon­ture : non par tra­hi­son, mais parce que sa guerre, à lui, n’a pas de patrie fixe. Elle est deve­nue une idée pure, presque abs­traite, qui cherche un corps pour s’incarner.

Antioche, ou le conseil qu’on n’é­coute pas

Antioche-sur-l’O­ronte était une capi­tale magni­fique et molle. Fon­dée un siècle plus tôt par un géné­ral d’A­lexandre, elle ali­gnait des ave­nues à colon­nades, des jar­dins, des sanc­tuaires, et cette manière grecque de faire de la ville un décor. Antio­chos III y régnait, auréo­lé du sur­nom de « Grand » qu’il avait gagné dans des cam­pagnes loin­taines, jus­qu’aux confins de l’Inde. Il se pre­nait volon­tiers pour un nou­vel Alexandre, ce qui est tou­jours un mau­vais signe chez un roi.

Dans cette cour, Han­ni­bal fait figure d’o­racle. On l’é­coute comme on écoute une bête curieuse : l’homme qui a fait trem­bler Rome, l’homme qui a mar­ché sur l’I­ta­lie pen­dant quinze ans. Les cour­ti­sans se le montrent du doigt. Le roi l’ad­met dans son conseil. Et Han­ni­bal, fidèle à lui-même, donne un avis d’une jus­tesse impla­cable, qui est peut-être le der­nier grand plan stra­té­gique de sa vie.

Son rai­son­ne­ment est simple et redou­table. On ne bat pas Rome en Grèce, dit-il en sub­stance ; on la bat en Ita­lie, sur son propre sol, en sou­le­vant ses alliés contre elle. Qu’An­tio­chos lui donne une flotte et une armée, et il por­te­ra de nou­veau la guerre là où Rome est vul­né­rable — chez elle. Que le roi, pen­dant ce temps, tienne la Grèce. C’é­tait exac­te­ment ce qu’il avait fait vingt ans plus tôt, et cela avait failli réussir.

On ne l’é­coute pas. C’est là toute la tra­gé­die de ces années-là : Han­ni­bal a rai­son, et per­sonne ne le suit. Les cour­ti­sans d’An­tio­chos se méfient de cet étran­ger trop brillant. Cer­tains mur­murent qu’il com­plote, qu’il a peut-être par­tie liée avec Rome — le comble, pour l’en­ne­mi le plus achar­né de Rome. Le roi, flat­té, pré­fère écou­ter ceux qui lui pro­mettent une vic­toire facile en Grèce. Il tient l’homme le plus com­pé­tent de son temps et il l’emploie à des tâches subal­ternes, comme on relègue un vieux ser­vi­teur dont le talent gêne.

Il y a là une leçon qui n’a rien per­du de son mor­dant, et qui par­le­ra à qui­conque a jamais tra­vaillé dans une grande mai­son où l’ex­pé­rience se heurte au pou­voir : rien n’est plus inutile qu’un homme dont on admire le pas­sé et dont on redoute le juge­ment. On le garde pour le pres­tige, on l’é­carte des déci­sions. Han­ni­bal, à Antioche, vit cette humi­lia­tion feu­trée. Il assiste, impuis­sant, à la pré­pa­ra­tion d’une guerre qu’il sait per­due d’a­vance parce qu’on la mène à l’envers.

Éphèse, la scène

C’est à Éphèse que se joue l’un des épi­sodes les plus étranges et les plus célèbres de sa seconde vie.

Éphèse, à cette époque, était l’une des grandes villes du monde grec d’A­sie, une place forte du royaume séleu­cide, un port grouillant au débou­ché d’une val­lée, domi­né par le temple d’Ar­té­mis — l’une des Sept Mer­veilles, un bois de colonnes assez vaste pour qu’on s’y perde. Quand on visite aujourd’­hui le site, on marche sur des dalles de marbre creu­sées par des siècles de char­rois, entre les façades recons­ti­tuées de la biblio­thèque et les gra­dins d’un théâtre où tien­draient vingt-cinq mille per­sonnes. La mer, qui bai­gnait alors les quais, s’est reti­rée à des kilo­mètres, lais­sant la ville échouée dans une plaine à mous­tiques. Mais on devine encore, sous la pierre chaude, l’a­gi­ta­tion d’un grand port de guerre : c’est là qu’An­tio­chos ras­sem­blait sa flotte.

C’est là, dit la tra­di­tion — rap­por­tée par Tite-Live et par Plu­tarque —, qu’­Han­ni­bal ren­contre Sci­pion. Le vain­queur de Zama, deve­nu ambas­sa­deur, passe par Éphèse ; les deux hommes, qui ne s’é­taient affron­tés que casque en tête sur un champ de bataille, se retrouvent face à face en temps de paix, dans une ville qui n’est ni à l’un ni à l’autre. Deux vieux adver­saires qui se toisent enfin sans armée entre eux.

Sci­pion, pour enga­ger la conver­sa­tion, pose une ques­tion de connais­seur : à ton avis, quel fut le plus grand géné­ral de tous les temps ? Han­ni­bal répond sans hési­ter : Alexandre, pour avoir vain­cu des armées innom­brables avec une poi­gnée d’hommes et pous­sé jus­qu’aux limites du monde. Et le deuxième ? Pyr­rhus, pour l’art de cam­per et de gagner les peuples à sa cause. Et le troi­sième ? Moi, répond Hannibal.

Sci­pion éclate de rire, car enfin, c’est lui qui a bat­tu cet homme-là. « Et si tu m’a­vais vain­cu, à Zama ? » Alors, répond Han­ni­bal, je me serais pla­cé avant Alexandre, avant Pyr­rhus, avant tous les autres.

On a beau­coup glo­sé cette réponse. Cer­tains y voient une flat­te­rie dégui­sée, la plus fine qui soit — car dire qu’on serait le pre­mier si l’on avait bat­tu Sci­pion, c’est faire de Sci­pion le seul homme au-des­sus du pre­mier. D’autres y lisent l’or­gueil pur d’un vain­cu qui ne s’a­voue jamais vrai­ment vain­cu. Les deux lec­tures se valent, et c’est jus­te­ment ce qui rend le mot inou­bliable : il est à la fois cour­toi­sie et défi, hom­mage et gifle. Deux grands fauves qui se recon­naissent, cha­cun sûr d’être le plus grand, et polis comme le sont par­fois les hommes qui n’ont plus rien à se prou­ver que par la parole.

Il faut mesu­rer ce que cette ren­contre a de ver­ti­gi­neux. Ces deux hommes conte­naient à eux seuls toute une guerre — la plus grande que le monde antique eût connue jusque-là, une guerre qui avait vidé l’I­ta­lie de ses jeunes gens et failli rayer Rome de la carte. Pen­dant des années, ils s’é­taient cher­chés d’un bout à l’autre de la Médi­ter­ra­née, s’é­tu­diant à dis­tance comme deux joueurs d’é­checs sépa­rés par une mer. Ils ne s’é­taient vrai­ment affron­tés qu’une fois, à Zama, et cette fois-là avait déci­dé du sort de l’Oc­ci­dent. Et voi­là qu’ils se retrouvent, dés­œu­vrés, dans une ville qui n’est ni romaine ni car­tha­gi­noise, deux vieillis­sants qui échangent des poli­tesses sur l’art de la guerre comme deux arti­sans à la retraite com­parent leurs outils. Sci­pion mour­ra bien­tôt, lui aus­si à demi dis­gra­cié, bou­dé par une Rome ingrate envers ses grands hommes. Il y avait, dans cette conver­sa­tion d’É­phèse, quelque chose de deux mondes qui s’é­teignent ensemble : le temps des géants s’a­che­vait, et le temps des com­mis­sions séna­to­riales commençait.

Ce séjour à Éphèse eut d’ailleurs un revers moins glo­rieux, et plus révé­la­teur des mœurs du temps. Rome, qui négo­ciait alors avec Antio­chos, y avait dépê­ché ses propres ambas­sa­deurs. Ceux-ci, avec un machia­vé­lisme consom­mé, prirent soin de recher­cher ouver­te­ment la com­pa­gnie d’Han­ni­bal, de s’af­fi­cher à ses côtés, de conver­ser lon­gue­ment avec lui en public. Le cal­cul était lim­pide : rien de tel, pour perdre un homme dans l’es­prit d’un roi méfiant, que de le faire pas­ser pour l’a­mi de l’en­ne­mi. Antio­chos, voyant son conseiller car­tha­gi­nois fré­quen­ter les envoyés de Rome, se mit à dou­ter de lui pour de bon. Le piège fonc­tion­na à mer­veille. On avait neu­tra­li­sé le plus dan­ge­reux stra­tège de l’é­poque non par les armes, mais par une rumeur savam­ment entre­te­nue autour d’une table. Il y a, dans cette manœuvre, toute la manière romaine : patiente, cynique, éco­nome de son sang, et redou­ta­ble­ment effi­cace. Han­ni­bal, qui avait pas­sé sa vie à tendre des embus­cades, se lais­sa prendre à celle-ci sans même la voir se refermer.

Éphèse offre encore une autre scène, plus comique, que Cicé­ron a conser­vée. Un phi­lo­sophe de la ville, un cer­tain Phor­mion, homme disert et content de lui, tient un jour devant Han­ni­bal une longue confé­rence sur l’art de com­man­der une armée, sur les devoirs du géné­ral, sur la stra­té­gie. Il pérore des heures durant. À la fin, on demande à Han­ni­bal ce qu’il en pense. Réponse : j’ai vu bien des vieillards rado­teurs, mais je n’en ai jamais vu de pire que celui-ci. Le trait est cin­glant, et il dit tout de l’homme : ce mépris de vieux pro­fes­sion­nel pour la théo­rie sans les mains, pour les beaux dis­cours de ceux qui n’ont jamais eu froid ni peur sur un champ de bataille. Il y a du sol­dat dans cette repar­tie, et une las­si­tude aus­si — celle d’un homme qu’on réduit à écou­ter par­ler de son propre métier par des gens qui ne l’ont jamais exercé.

Le deuxième naufrage

La guerre qu’­Han­ni­bal avait pré­vue mau­vaise se révèle catas­tro­phique. Antio­chos affronte Rome en Grèce, y est bous­cu­lé, se replie en Asie. On confie tout de même à Han­ni­bal un com­man­de­ment — naval, cette fois, lui qui n’é­tait pas marin. Face à la flotte de Rhodes, alliée de Rome, il est bat­tu au large de la côte de Pam­phy­lie, du côté de l’embouchure de l’Eu­ry­mé­don. Un revers de plus, dans un élé­ment qui n’é­tait pas le sien.

Puis vient Magné­sie, en 190 : l’ar­mée d’An­tio­chos, énorme, bario­lée, pleine d’é­lé­phants et de cava­liers en cottes de mailles, est écra­sée par les légions. Le rêve séleu­cide d’é­ga­ler Alexandre s’ef­fondre en une jour­née. Antio­chos doit deman­der la paix, et cette paix a un prix. Elle s’ap­pelle le trai­té d’A­pa­mée, et elle rogne le royaume, impose un tri­but colos­sal, et sur­tout — car Rome n’ou­blie jamais ce qui compte — exige la livrai­son de quelques hommes. Par­mi eux, en bonne place, Hannibal.

Encore une fois, il ne les attend pas. Encore une fois, il part de nuit. C’est deve­nu la struc­ture même de sa vie : ser­vir un prince, voir le prince perdre, et fuir avant que la clause du trai­té ne se referme sur lui comme un piège. Rome n’a plus besoin de le battre sur un champ de bataille ; il lui suf­fit désor­mais de le récla­mer, article par article, de trai­té en trai­té. L’homme est deve­nu une mon­naie d’é­change, une ligne dans un texte diplo­ma­tique. On le livre, ou l’on fait la guerre.

Com­mence alors la par­tie la plus errante du voyage, celle où la géo­gra­phie se brouille et où l’his­toire se mêle à la légende.

Si l’on trace sur une carte les étapes de ces vingt années — Car­thage, Tyr, Antioche, Éphèse, la Crète, peut-être l’Ar­mé­nie, la Bithy­nie —, on obtient une figure sin­gu­lière. C’est presque exac­te­ment l’in­verse du voyage des colons phé­ni­ciens, qui avaient jadis essai­mé d’o­rient en occi­dent, de Tyr vers Car­thage, en semant des comp­toirs le long des rivages. Han­ni­bal, lui, refait ce che­min à rebours : il remonte vers la source, d’oc­ci­dent en orient, comme un fleuve qui revien­drait à sa mon­tagne. Toute la Médi­ter­ra­née antique tient dans cette tra­jec­toire inver­sée — la mer des mar­chands et des tein­tu­riers, des dieux qui changent de nom d’un port à l’autre, des langues qui se mêlent sur les quais, des rois qui se dis­putent les lam­beaux de l’empire d’A­lexandre. Un exi­lé qui la tra­verse d’un bout à l’autre en dresse, sans le vou­loir, l’in­ven­taire. Il touche à toutes les puis­sances du moment, il les jauge une à une, et il les voit toutes, l’une après l’autre, plier devant Rome. Son iti­né­raire est une leçon de géo­po­li­tique à ciel ouvert : le rele­vé d’un monde qui bas­cule, tenu par le seul homme qui l’au­ra par­cou­ru en entier pour ten­ter, en vain, de l’empêcher de basculer.

Les ruses d’un homme traqué

On le suit d’a­bord en Crète, à Gor­tyne. Là se place l’une de ces anec­dotes qui en disent long sur l’homme, rap­por­tée par Cor­né­lius Népos. Les Cré­tois, répu­tés pour leur avi­di­té, avaient repé­ré qu’­Han­ni­bal voya­geait avec de l’or. Il sent le dan­ger : ces gens-là le détrous­se­ront, ou le ven­dront. Alors il monte une comé­die. Il rem­plit des amphores de plomb, en couvre la sur­face d’une mince couche d’or, et les dépose en grande pompe dans le temple d’Ar­té­mis, comme s’il confiait sa for­tune à la garde des dieux et de la cité. Ras­su­rés, flat­tés d’être dépo­si­taires d’un tel tré­sor, les Cré­tois le laissent tran­quille et veillent jalou­se­ment sur les fausses jarres. Pen­dant ce temps, le véri­table or dort, fon­du et cou­lé, dans des sta­tues de bronze creuses posées négli­gem­ment dans la cour de sa maison.

C’est tout Han­ni­bal : la ruse patiente, le sens du théâtre, cette façon de retour­ner contre l’ad­ver­saire son propre défaut. Il ne com­bat plus avec des élé­phants ni des légions, mais avec de la mise en scène. Le grand stra­tège s’est fait illu­sion­niste, et il gagne encore, à petite échelle, dans les marges.

De Crète, sa trace se perd un temps, puis repa­raît très loin vers l’est. Une tra­di­tion, recueillie par Stra­bon et par Plu­tarque, veut qu’il ait gagné l’Ar­mé­nie, à la cour du roi Artaxias, et qu’il ait aidé ce prince à conce­voir et à tra­cer sa nou­velle capi­tale, Artaxa­ta, sur une boucle de l’A­raxe. On tient l’a­nec­dote pour incer­taine, et elle a le charme des choses qu’on ne peut ni prou­ver ni tout à fait écar­ter. Mais qu’il y ait ou non plan­té des jalons dans la plaine armé­nienne, l’i­mage est belle et juste : le des­truc­teur de villes finis­sant urba­niste, l’homme qui avait rasé des places ita­liennes tra­çant au cor­deau les rues d’une cité neuve, au bout du monde connu. Comme si l’éner­gie qui avait ser­vi à défaire pou­vait, la guerre per­due, se retour­ner en éner­gie de bâtir.

Quoi qu’il en soit de l’Ar­mé­nie, le fil le conduit fina­le­ment là où il devait finir : sur la côte de Bithy­nie, au bord de la mer de Marmara.

La Bithy­nie, der­nier refuge

La Bithy­nie était un petit royaume ana­to­lien coin­cé entre les mon­tagnes et le détroit, un pays de col­lines boi­sées et de golfes pro­fonds, gou­ver­né par un roi du nom de Pru­sias. Pru­sias n’a­vait rien d’un Alexandre ; c’é­tait un sou­ve­rain de second rang, pru­dent, retors, occu­pé de que­relles locales, notam­ment contre son voi­sin Eumène, roi de Per­game — lequel était, comme il se doit, l’al­lié fidèle de Rome.

Han­ni­bal, désor­mais vieux, trouve là son der­nier port. Pru­sias l’ac­cueille et l’emploie contre Per­game. Et le vieux géné­ral, une der­nière fois, sort de son sac un tour dont l’au­dace fait sou­rire. Dans une bataille navale contre la flotte d’Eu­mène, Han­ni­bal fait rem­plir des jarres de terre cuite de ser­pents veni­meux, ramas­sés on ne sait où, et ordonne à ses hommes de cata­pul­ter ces pots sur les ponts enne­mis. Les marins de Per­game, d’a­bord, rient de ces pote­ries qui s’é­crasent sur leurs planches — jus­qu’à ce que les vipères se répandent entre leurs pieds nus. La panique fait le reste. On se bat mal quand on regarde le sol au lieu de l’ad­ver­saire. La flotte d’Eu­mène rompt et fuit.

C’est une vic­toire de bric et de broc, une vic­toire de vieux renard à court de moyens, et elle a quelque chose de tou­chant à force d’in­gé­nio­si­té. On sent un homme qui n’a plus les ins­tru­ments de sa jeu­nesse — plus d’ar­mée immense, plus de tré­sor, plus d’é­lé­phants — et qui com­pense par la seule res­source qui ne l’ait jamais quit­té : l’i­ma­gi­na­tion du faible qui doit vaincre le fort. Toute sa vie tient dans ce geste. Depuis la tra­ver­sée des Alpes jus­qu’aux pots de ser­pents, c’est le même homme qui cherche la solu­tion que l’en­ne­mi n’a pas prévue.

Mais un royaume comme la Bithy­nie ne pèse rien face à Rome. Pru­sias peut bien gagner une escar­mouche navale ; le jour où Rome fronce le sour­cil, il baisse la tête. Et Rome, une fois de plus, envoie quelqu’un.

Libys­sa, la der­nière clause

L’homme que Rome dépêche s’ap­pelle Fla­mi­ni­nus — le même, ou presque, qui avait naguère « libé­ré » les Grecs au nom du Sénat, un de ces diplo­mates romains qui savaient tout obte­nir sans presque tirer l’é­pée. Il vient signi­fier à Pru­sias que la Répu­blique n’aime pas savoir Han­ni­bal vivant sur des terres amies. Le mes­sage est clair : ou tu le livres, ou tu t’en expliqueras.

Pru­sias ne résiste pas une heure. Que pèse la parole don­née à un vieil exi­lé contre la colère du maître du monde ? Il accepte de livrer son hôte, ou du moins ferme les yeux pen­dant qu’on encercle la mai­son où Han­ni­bal réside, dans un vil­lage de la côte nom­mé Libys­sa, à une jour­née de mer de l’ac­tuelle Istanbul.

Han­ni­bal, dit la tra­di­tion, avait pris ses pré­cau­tions. Un homme qui a fui de nuit toute sa vie sait que le filet fini­ra par se refer­mer. Il avait fait amé­na­ger sa demeure de plu­sieurs issues, pour ne jamais être pris au piège. Ce jour-là, il envoie un ser­vi­teur voir aux portes. Le ser­vi­teur revient : toutes les sor­ties sont gar­dées. Des sol­dats par­tout. La mai­son est cer­née. Il n’y a plus d’is­sue de nuit, pour la pre­mière fois.

Alors Han­ni­bal fait ce qu’il avait déci­dé de faire depuis long­temps, sans doute, pour ce moment pré­cis. On raconte qu’il por­tait du poi­son dans le cha­ton d’une bague, gar­dé là comme on garde une der­nière liber­té. Il l’a­vale. Avant de mou­rir, il aurait pro­non­cé une phrase que Tite-Live et Plu­tarque nous ont trans­mise, et qui est le vrai tes­ta­ment de cette seconde vie : déli­vrons les Romains de la longue inquié­tude qui les tour­mente, puis­qu’ils trouvent trop long d’at­tendre la mort d’un vieillard.

Tout est dans ce mot. Le sar­casme du condam­né, d’a­bord — Rome, la superbe, la toute-puis­sante, qui mobi­lise sa diplo­ma­tie et ses flottes pour venir à bout d’un homme de soixante-quatre ans, désar­mé, exi­lé, réfu­gié au fond d’un petit royaume ana­to­lien. Et puis la luci­di­té totale sur ce qu’il a été pour eux : non pas un adver­saire qu’on bat et qu’on oublie, mais une peur qu’on porte en soi, des décen­nies durant, et dont seule sa mort peut déli­vrer. Rome avait gagné toutes les batailles et n’a­vait tou­jours pas fini d’a­voir peur. Voi­là, au fond, la plus haute vic­toire d’un vain­cu : res­ter, jus­qu’à son der­nier souffle, la mau­vaise conscience du vainqueur.

Il meurt là, à Libys­sa, vers 183 avant notre ère — la date flotte, selon les sources, entre 183 et 181. Loin de Car­thage, loin de Tyr, loin de tout, sur une rive qu’il n’a­vait pas choi­sie, dans un pays dont il ne par­lait pas la langue. Le grand enne­mi de Rome s’é­teint en terre étran­gère, tra­hi par son hôte, à la façon dont s’é­teignent tant d’exi­lés : dis­crè­te­ment, presque admi­nis­tra­ti­ve­ment, parce qu’une clause d’un trai­té l’a­vait décidé.

Ce qui reste sur la côte

Il faut, pour finir, reve­nir sur cette côte, parce que l’his­toire y a lais­sé une trace inattendue.

Libys­sa se trou­vait quelque part du côté de Gebze, sur le golfe d’Iz­mit, à l’est d’Is­tan­bul. Aujourd’­hui, l’en­droit est mécon­nais­sable. La baie où mou­rut Han­ni­bal est deve­nue l’un des plus grands com­plexes pétro­chi­miques de Tur­quie : réser­voirs sphé­riques, tor­chères, ter­mi­naux por­tuaires, forêts de tuyaux argen­tés qui exhalent le gaz et le bitume. Le site exact de la tombe, s’il a jamais exis­té, est per­du sous les cuves et les han­gars, dans un pay­sage où plus rien ne rap­pelle l’An­ti­qui­té — sinon, peut-être, cette même odeur indus­trielle et tenace qui devait déjà flot­ter sur les cuves de pourpre de Tyr, deux mille ans plus tôt. Il y a une iro­nie de la géo­gra­phie à faire mou­rir ce grand voya­geur là où l’on raf­fine désor­mais le car­bu­rant de tous les voyages.

Et pour­tant, sur une col­line domi­nant ce fatras d’u­sines, il y a un monu­ment. Un vrai. Sur les hau­teurs de Gebze, on l’ap­pelle la col­line d’Han­ni­bal. Un bloc de pierre d’une ving­taine de tonnes, ame­né de Hereke, porte le visage du géné­ral taillé par les gens du musée archéo­lo­gique d’Is­tan­bul ; tout autour, un cercle de cyprès ; sur la pierre, la vie du Car­tha­gi­nois gra­vée en cinq langues. Ce mémo­rial a une his­toire à lui, qui vaut d’être dite. C’est Mus­ta­fa Kemal Atatürk, le fon­da­teur de la Tur­quie moderne, qui en eut l’i­dée. En 1934, il deman­da qu’on retrouve le lieu où repo­sait Han­ni­bal et qu’on en fasse un parc. Le monu­ment ne fut inau­gu­ré que bien plus tard, en juillet 1981, pour le cen­tième anni­ver­saire de la nais­sance d’Atatürk.

Cette dévo­tion tar­dive d’un chef d’É­tat du XXe siècle pour un géné­ral mort deux mille ans plus tôt n’a rien de for­tuit. Atatürk voyait en Han­ni­bal ce qu’un fon­da­teur de nation bles­sée pou­vait aimer y voir : l’homme qui tient tête à l’empire, qui ne plie pas, qui pré­fère le poi­son à la red­di­tion. Le vain­cu de Zama était deve­nu, sur cette rive ana­to­lienne, un emblème de résis­tance à toutes les Romes. Il faut goû­ter cela : le fugi­tif que per­sonne ne vou­lait gar­der, celui qu’on livrait de cour en cour comme un colis encom­brant, a fini par rece­voir, sur la terre même où il est mort en exil, l’hom­mage qu’au­cune de ses patries suc­ces­sives ne lui avait ren­du de son vivant.

Voi­là peut-être la vraie deuxième vie d’un vain­cu : non pas seule­ment les vingt années d’er­rance entre Tyr, Antioche, Éphèse et la Bithy­nie, mais tout ce qui vient après la mort, quand un homme cesse d’être une menace pour deve­nir une figure. Han­ni­bal a per­du sa guerre, per­du sa ville, per­du ses princes pro­tec­teurs les uns après les autres. Il n’a pas per­du ce qui, chez cer­tains, résiste à tout : la capa­ci­té de han­ter. Rome l’a pour­sui­vi mort autant que vivant, jusque dans ses annales, jusque dans ses cau­che­mars d’é­co­liers, jusque dans cette expres­sion qui a tra­ver­sé les siècles pour dire l’en­ne­mi aux portes. Et voi­là qu’à Gebze, entre deux tor­chères, un cercle de cyprès conti­nue de veiller sur un nom que le vain­queur, lui, n’a jamais réus­si à effacer.

Le vain­cu, déci­dé­ment, a la mémoire plus longue que le vain­queur. C’est sans doute la seule revanche que l’his­toire accorde aux per­dants magni­fiques, mais elle est de taille.

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Les îles des Princes, l’ar­chi­pel des disgrâces

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L’ar­chi­pel des disgrâces

Les îles des Princes

L’ar­chi­pel des disgrâces

Notes sur les Îles des Princes, de l’a­veu­gle­ment des empe­reurs à la fin des chevaux


Le fer­ry part de Kaba­taş et met une heure et demie à tra­ver­ser la mer de Mar­ma­ra, ce qui est peu pour chan­ger de monde. On laisse der­rière soi le tumulte d’Is­tan­bul, ses klaxons, ses seize mil­lions d’ha­bi­tants agglu­ti­nés sur deux conti­nents, et l’on avance vers un cha­pe­let de neuf îles cou­chées dans l’eau grise, dont quatre seule­ment se visitent : Kınalıa­da, Bur­ga­za­da, Hey­be­lia­da, Büyü­ka­da. Les Turcs les appellent Ada­lar, « les îles », ou Kızıl Ada­lar, « les îles rouges », à cause de la cou­leur fer­ru­gi­neuse de leur roche. Les Grecs disaient Prin­ki­po­ni­sia, les îles des Princes. Le nom est trom­peur, comme presque tout ici. Il évoque une vil­lé­gia­ture, un lieu de plai­sance, des noces de pêcheurs et des glaces à la rose. Il désigne d’a­bord un sys­tème d’é­li­mi­na­tion poli­tique qui a fonc­tion­né, avec la régu­la­ri­té d’une hor­loge et la dou­ceur feu­trée d’un couvent, pen­dant près de mille ans.

On approche de Büyü­ka­da, la plus grande, et l’on voit d’a­bord les pins. Ils dévalent les deux col­lines de l’île jus­qu’à la mer, sombres, rési­neux, dans une immo­bi­li­té médi­ter­ra­néenne qui donne au pre­mier regard l’im­pres­sion d’un para­dis sans his­toire. Puis on dis­tingue les demeures de bois, les grandes vil­las fin-de-siècle aux véran­das ajou­rées, aux bal­cons de den­telle, peintes de blancs fanés et de bleus déla­vés, et l’on se dit que rien de grave n’a jamais pu se pas­ser dans un décor pareil. C’est exac­te­ment l’er­reur que Byzance avait besoin qu’on com­mette. Les îles ont été choi­sies parce qu’elles étaient belles, proches et silen­cieuses — assez proches de la capi­tale pour qu’on puisse y sur­veiller ceux qu’on y envoyait, assez loin pour qu’ils cessent d’exis­ter aux yeux du pou­voir, assez silen­cieuses pour qu’on n’y entende jamais rien. Un archi­pel n’est pas seule­ment un lieu. C’est un ins­tru­ment. Celui-ci ser­vait à faire dis­pa­raître les gens sans les tuer, ce qui à Constan­ti­nople pas­sait pour une forme de clémence.

L’art byzan­tin de la disparition

Il faut com­prendre l’é­co­no­mie morale de l’Em­pire d’O­rient pour sai­sir ce que ces îles ont abri­té. À Constan­ti­nople, tuer un empe­reur, une impé­ra­trice, un patriarche, un géné­ral trop popu­laire, posait un pro­blème théo­lo­gique autant que poli­tique. Ver­ser le sang d’un oint du Sei­gneur, c’é­tait s’ex­po­ser à la dam­na­tion et four­nir un mar­tyr à ses par­ti­sans. L’Em­pire chré­tien avait donc inven­té, ou per­fec­tion­né, une gamme de peines inter­mé­diaires qui neu­tra­li­saient un rival sans l’en­voyer direc­te­ment à la tombe. On pou­vait le ton­su­rer de force, c’est-à-dire le faire moine : un moine ne règne pas, un moine a renon­cé au monde, et l’on obte­nait ain­si une abdi­ca­tion dégui­sée en voca­tion. On pou­vait lui cou­per le nez — la rhi­no­to­mie —, muti­la­tion qui suf­fi­sait long­temps à rendre inéli­gible au trône, l’empereur devant être phy­si­que­ment intègre pour incar­ner l’in­té­gri­té de l’É­tat. Et quand cela ne suf­fi­sait plus, quand un empe­reur au nez cou­pé reve­nait quand même reprendre le pou­voir, comme le fit Jus­ti­nien II avec un appen­dice d’or, on pas­sait à la mesure supé­rieure : l’aveuglement.

Aveu­gler était l’é­lé­gance suprême du sys­tème. Un aveugle ne peut plus régner, mais il conti­nue de vivre, de prier, de vieillir dans un monas­tère ; on n’a donc pas tué, on a seule­ment fer­mé une porte. La tech­nique était codi­fiée : le fer rouge, le vinaigre bouillant ver­sé dans les orbites, ou la lame pas­sée sur les yeux avec une pré­ci­sion de chi­rur­gien selon qu’on vou­lait ou non lais­ser une chance de sur­vie. Cer­tains en mou­raient, ce qui arran­geait tout le monde et per­met­tait de plai­der l’ac­ci­dent. D’autres sur­vi­vaient des décen­nies, sil­houettes tâton­nantes dans les cel­lules des îles, anciens maîtres du monde réduits à écou­ter le bruit de la mer.

Et c’est là que l’ar­chi­pel entre en scène. Une fois ton­su­ré, muti­lé ou aveu­glé, où mettre l’en­com­brant ? On l’en­voyait sur les îles, dans l’un des cou­vents ou des monas­tères qui les cou­vraient. Le monas­tère est le rouage cen­tral de cette méca­nique : il est à la fois pri­son et sanc­tuaire, geôle et hos­pice, lieu de rédemp­tion affi­ché et de séques­tra­tion réelle. On n’emprisonnait pas un empe­reur déchu, on l’« invi­tait à la vie contem­pla­tive ». Le voca­bu­laire est essen­tiel. Toute la vio­lence de Byzance passe par cet euphé­misme monas­tique qui trans­forme la relé­ga­tion en retraite spi­ri­tuelle et le meurtre poli­tique en salut de l’âme. Sur les Îles des Princes, on ne condam­nait per­sonne. On offrait le silence, les pins et Dieu. C’é­tait une condam­na­tion quand même.

Un couvent pour cinq impératrices

Sur Büyü­ka­da, la plus grande île, se dres­sait un couvent qui reçut à lui seul cinq impé­ra­trices tom­bées : Irène, Euphro­syne, Théo­pha­no, Zoé, Anne Dalas­sène. Cinq femmes qui avaient tenu, cha­cune à son heure, le fil du plus vieil empire chré­tien, et qu’on avait fait pas­ser, l’une après l’autre, du palais sacré à la cel­lule au bord de l’eau. On aime­rait pou­voir mar­cher jus­qu’à ce couvent ; il n’en reste presque rien, quelques pierres reprises par d’autres bâti­ments, la mémoire d’un empla­ce­ment. Mais le nom a sur­vé­cu à l’é­di­fice, et le nom suf­fit à peu­pler la col­line de fan­tômes couronnés.

De toutes ces relé­guées, la plus ver­ti­gi­neuse est Irène l’A­thé­nienne, parce qu’elle referme sur elle-même le cercle de la cruau­té byzan­tine avec une per­fec­tion presque géo­mé­trique. Orphe­line grecque d’A­thènes, mariée à quinze ou dix-sept ans à l’hé­ri­tier du trône, veuve, régente, elle finit par régner seule — pre­mière femme à por­ter le titre non pas d’im­pé­ra­trice consort mais d’empe­reur, au mas­cu­lin, auto­kra­tôr, ce qui à Byzance signi­fiait qu’on ne pou­vait déci­dé­ment pas conce­voir qu’une femme gou­ver­nât et qu’on pré­fé­rait la dégui­ser gram­ma­ti­ca­le­ment en homme. Elle était fer­vente, pieuse, elle réta­blit le culte des icônes que les ico­no­clastes avaient inter­dit, elle convo­qua le concile de Nicée de 787, et pour cette œuvre l’É­glise ortho­doxe grecque l’a faite sainte. Sa fête tombe le 9 août.

Ce que l’É­glise men­tionne moins volon­tiers, c’est com­ment cette sainte a conser­vé son trône. Son fils, Constan­tin VI, deve­nu adulte, pré­ten­dait régner seul, comme c’é­tait son droit. Elle orga­ni­sa contre lui une cam­pagne patiente, le fit arrê­ter par ses propres par­ti­sans, et don­na l’ordre qu’on lui cre­vât les yeux. On l’a­veu­gla dans la chambre de por­phyre où il était né, en 797, avec une bru­ta­li­té cal­cu­lée pour qu’il en mou­rût — et il en mou­rut, quelques jours ou quelques semaines plus tard, per­sonne n’a jamais vou­lu être pré­cis. Irène avait fait aveu­gler son enfant pour conti­nuer de régner. C’est l’un des actes les plus noirs de l’his­toire byzan­tine, et il fut com­mis par une future sainte, ce qui dit assez la dis­tance entre la sain­te­té offi­cielle et la véri­té des cou­loirs du palais.

Cinq ans plus tard, la roue tourne. En 802, son ministre des Finances, un cer­tain Nicé­phore, mène un coup d’É­tat. Irène ne résiste pas — peut-être pour sau­ver sa vie, peut-être par une las­si­tude qu’on ne sau­ra jamais. On la dépose. Et on l’en­voie sur Prin­ki­po, dans un couvent. Le détail qu’il faut savou­rer, si l’on ose ce mot devant tant de mal­heur, c’est que ce couvent, elle l’a­vait elle-même fon­dé, du temps de sa splen­deur, par pié­té. Elle est donc relé­guée dans sa propre œuvre de dévo­tion, enfer­mée dans le monu­ment de sa foi, comme un archi­tecte muré dans sa cathé­drale. Le pou­voir byzan­tin avait ce sens du raffinement.

Elle n’y res­ta pas. On la soup­çon­na d’y com­plo­ter encore, et Nicé­phore, pru­dent, l’exi­la plus loin, à Les­bos, dans la mer Égée, hors de por­tée de tout retour. Là, la pre­mière femme à avoir régné seule sur l’Em­pire romain d’O­rient, celle qui avait négo­cié avec Char­le­magne et qu’on avait un moment son­gé à lui marier pour réunir les deux moi­tiés du monde chré­tien, fut réduite à filer la laine pour se nour­rir. Elle mou­rut le 9 août 803, moins d’un an après sa chute, dans une pau­vre­té dont les chro­ni­queurs ont peut-être exa­gé­ré la pro­fon­deur, mais qui des­sine de toute façon une déchéance sans appel. On la rame­na plus tard à Constan­ti­nople, ses osse­ments rapa­triés vers le monas­tère qu’elle avait fon­dé, comme si l’Em­pire, l’ayant tuée à petit feu, vou­lait ensuite se récon­ci­lier avec sa dépouille. C’est la logique entière de ces îles : d’a­bord la relé­ga­tion feu­trée, puis, quand il n’y a plus rien à craindre du mort, la récu­pé­ra­tion pieuse.

La méca­nique feutrée

Ce qui frappe, dans tous ces récits, c’est l’ab­sence de fra­cas. Rien ici ne res­semble à l’é­cha­faud de la place de Grève, aux exé­cu­tions publiques, aux têtes sur les piques. La vio­lence byzan­tine des îles est une vio­lence d’in­té­rieur, une vio­lence de cloître, qui se joue der­rière des murs blancs, sous des pins, dans le cla­po­tis. On n’en­tend pas les cris de Constan­tin qu’on aveugle : la chambre de por­phyre est loin, et de toute façon on n’é­crit ces choses qu’à mots cou­verts. On ne voit pas Irène filer sa laine à Les­bos : on l’ap­prend par une phrase de chro­ni­queur, glis­sée comme un remords. Le décor pai­sible n’est pas un contraste avec la vio­lence — il en est l’ins­tru­ment. La beau­té des îles fait par­tie du dis­po­si­tif. Elle endort, elle ras­sure, elle recouvre. On y envoie les gens pré­ci­sé­ment parce que le lieu ne res­semble pas à une pri­son, et qu’un exil qui ne res­semble pas à un exil ne sou­lève pas les foules.

Ce raf­fi­ne­ment dans l’ef­fa­ce­ment a une consé­quence trou­blante : ces îles n’ont presque pas de mémoire visible de ce qu’elles ont été. On peut y mar­cher une jour­née entière, mon­ter au monas­tère Saint-Georges au som­met de Büyü­ka­da, boire un thé sous la treille, redes­cendre par les che­mins de terre rouge, sans jamais croi­ser une plaque, un monu­ment, un signe qui dise : ici, on a effa­cé des empe­reurs. La vio­lence feu­trée a pro­duit un pay­sage amné­sique. Il faut appor­ter l’his­toire avec soi, dans un livre ou dans la tête, sinon les îles ne la rendent pas. Elles ont trop bien fait leur tra­vail de silence.

Le palais qui devint orphelinat

Passe le Moyen Âge, passe Byzance, passe la conquête otto­mane de 1453 qui fait de Constan­ti­nople Istan­bul sans chan­ger grand-chose au sta­tut des îles : elles res­tent une marge, un lieu de retrait, où l’on relègue encore, à l’oc­ca­sion, tel prince otto­man gênant. Puis, au XIXᵉ siècle, le décor bas­cule. Le vapeur rem­place la barque, la ligne régu­lière rap­proche les îles de la ville, et la bour­geoi­sie stam­bou­liote — grecque, armé­nienne, juive, levan­tine — se met à y bâtir des vil­las d’é­té. Les Îles des Princes deviennent une sta­tion bal­néaire, un lieu de bains, de bals et de flâ­ne­ries en calèche, l’exact envers de ce qu’elles avaient été. On y vient désor­mais pour vivre, non pour disparaître.

De cette époque de faste sub­siste, au som­met d’une des deux col­lines de Büyü­ka­da, le bâti­ment le plus stu­pé­fiant de l’ar­chi­pel, et le plus révé­la­teur de ses iro­nies super­po­sées. On l’a­per­çoit de loin : une immense construc­tion de bois à six étages, gris cendre, héris­sée de ran­gées de fenêtres aveugles, une falaise de planches posée sur la crête au milieu des pins. C’est le plus grand édi­fice en bois d’Eu­rope, le deuxième du monde. Il fut des­si­né en 1898 par l’ar­chi­tecte fran­co-otto­man Alexandre Val­lau­ry — le même qui bâtit tant de belles choses à Istan­bul — pour la Com­pa­gnie inter­na­tio­nale des wagons-lits, celle-là même qui fai­sait rou­ler l’O­rient-Express. L’i­dée était somp­tueuse : un palace, un casi­no, le Prin­ki­po Palace, où l’on aurait atti­ré les voya­geurs for­tu­nés de l’Oc­ci­dent venus goû­ter l’exo­tisme orien­tal au ter­mi­nus de la ligne mythique. On ima­gine les tapis, les lustres, les tables de jeu, les femmes en robe du soir sur les véran­das face à la mer.

Le casi­no n’ou­vrit jamais. Le sul­tan Abdül­ha­mid II, homme pieux et méfiant, grand ama­teur de police secrète mais enne­mi du jeu, refu­sa l’au­to­ri­sa­tion. Le palace res­ta vide. Et en 1903, l’é­pouse d’un riche ban­quier grec, Éle­ni Zari­fi, rache­ta l’é­di­fice et le don­na au Patriar­cat œcu­mé­nique de Constan­ti­nople, qui en fit un orphe­li­nat pour les enfants grecs ortho­doxes. Ain­si ce bâti­ment conçu pour le luxe et le vice devint-il, par un retour­ne­ment dont l’his­toire de ces îles a le secret, une mai­son d’en­fants per­dus. Pen­dant soixante et un ans, de 1903 à 1964, près de cinq mille huit cents orphe­lins y gran­dirent, répar­tis sur six étages, deux cent six chambres, avec sa cui­sine, sa biblio­thèque, son école, ses ate­liers. Un palace man­qué trans­for­mé en arche pour les aban­don­nés : on aime­rait s’en tenir là, à cette belle image de rachat.

Mais l’his­toire ne s’ar­rête pas là, et c’est ici qu’elle rejoint le fil sombre de l’archipel.

L’ef­fa­ce­ment des Grecs

Car l’or­phe­li­nat n’a pas fer­mé de vieillesse. Il a fer­mé en 1964, en pleine crise de Chypre, quand les rela­tions entre la Tur­quie et la Grèce se sont enve­ni­mées et que la mino­ri­té grecque d’Is­tan­bul est deve­nue, aux yeux de l’É­tat, une popu­la­tion sus­pecte à faire par­tir. Fer­mer l’or­phe­li­nat des enfants grecs, c’é­tait une manière par­mi d’autres de signi­fier à toute une com­mu­nau­té qu’elle n’a­vait plus d’a­ve­nir sur ces rives. Il faut rap­pe­ler ce qui pré­cède : dans la nuit du 6 au 7 sep­tembre 1955, un pogrom soi­gneu­se­ment orga­ni­sé s’é­tait abat­tu sur les Grecs d’Is­tan­bul, sac­ca­geant leurs bou­tiques, leurs églises, leurs mai­sons, en réponse à une fausse nou­velle pro­pa­gée à des­sein. Des mil­liers de com­merces détruits, des femmes agres­sées, des cime­tières pro­fa­nés, et le mes­sage lim­pide envoyé à une mino­ri­té pré­sente depuis deux mille ans : par­tez. Ils par­tirent. La com­mu­nau­té grecque de la ville, qui comp­tait plus de cent mille âmes, s’est réduite à quelques mil­liers, puis à quelques cen­taines de vieillards. Les îles, qui avaient été leur refuge d’é­té, se sont vidées de leurs Grecs comme le reste.

L’or­phe­li­nat, lui, a été confis­qué par l’É­tat turc en 1997, ren­du au Patriar­cat en 2010 sur déci­sion de la Cour euro­péenne des droits de l’homme, et depuis il pour­rit debout. On peut mon­ter jus­qu’à lui par un che­min qui grimpe une demi-heure entre les pins ; on ne peut pas entrer, une clô­ture ferme l’ac­cès. On tourne autour de cette immense car­casse de bois, on regarde à tra­vers le grillage les fenêtres cre­vées, les toits effon­drés, les plan­chers qui cèdent étage après étage sous le poids de l’eau et de l’ou­bli. Euro­pa Nos­tra l’a ins­crit en 2018 sur la liste des sept sites les plus mena­cés d’Eu­rope. Rien n’y a été fait depuis. Le plus grand bâti­ment de bois du conti­nent achève de s’af­fais­ser sur lui-même, dans un silence de fin du monde, et sa lente ago­nie dit tout ce qu’on ne trouve écrit nulle part sur ces îles : la dis­pa­ri­tion d’un peuple, trans­for­mée en ruine pit­to­resque pour randonneurs.

À une île de là, sur Hey­be­lia­da, que les Grecs appe­laient Hal­ki, la même plaie reste ouverte sous une autre forme. Au som­met d’une col­line boi­sée se dresse le monas­tère de la Sainte-Tri­ni­té, fon­dé au IXᵉ siècle par le patriarche Pho­tios, et le sémi­naire théo­lo­gique qui y fut éta­bli en 1844. Ce sémi­naire fut, pen­dant plus d’un siècle, la grande école de l’or­tho­doxie mon­diale : on y for­ma des patriarches, des évêques, des saints, on y réunit une biblio­thèque de plus de cent mille volumes. En 1971, une déci­sion de la Cour consti­tu­tion­nelle turque, inter­di­sant les éta­blis­se­ments pri­vés d’en­sei­gne­ment supé­rieur hors du contrôle de l’É­tat, for­ça sa fer­me­ture. Le pré­texte était juri­dique ; le fond était poli­tique, tis­sé de natio­na­lisme de guerre froide, de la ten­sion chy­priote et de la méfiance d’An­ka­ra envers un Patriar­cat per­çu comme un corps étran­ger. Depuis, l’é­cole est là, intacte, res­tau­rée, ses cou­loirs de marbre asti­qués, ses jar­dins recons­ti­tués, sa biblio­thèque en ordre — et vide. On l’en­tre­tient comme un mort qu’on maquille. Chaque pré­sident amé­ri­cain de pas­sage, Clin­ton, Oba­ma, en réclame la réou­ver­ture ; chaque som­met évoque le dos­sier ; en 2025 encore, on annon­çait la res­tau­ra­tion ache­vée et la réou­ver­ture « sur la table ». Le sémi­naire attend tou­jours sa licence d’ex­ploi­ta­tion. Il incarne mieux que tout autre lieu la manière dont ces îles ont fonc­tion­né à tra­vers les siècles : non par le mas­sacre spec­ta­cu­laire, mais par la fer­me­ture patiente, la porte close, l’exis­tence suspendue.

Le der­nier prince

Il fal­lait un athée pour renouer, au XXᵉ siècle, avec la vieille voca­tion des îles. En février 1929, un homme débarque à Istan­bul, expul­sé de l’U­nion sovié­tique par Sta­line, déchu de tout, dépouillé de la révo­lu­tion qu’il avait faite. Léon Trots­ky, orga­ni­sa­teur de l’Ar­mée rouge, vain­cu dans la lutte pour la suc­ces­sion de Lénine, arrive dans la ville avec sa femme Nata­lia et son fils. On l’ins­talle sur Büyü­ka­da. Il y res­te­ra quatre ans, de 1929 à 1933 — sa pre­mière sta­tion d’exil, avant le Dane­mark, la France, la Nor­vège et enfin le Mexique où un agent de Sta­line lui plan­te­ra un pio­let dans le crâne en 1940.

L’i­ro­nie est par­faite et ne demande aucun com­men­taire : le pou­voir sovié­tique, qui se croyait la table rase de l’his­toire, avait redé­cou­vert sans le savoir la fonc­tion mil­lé­naire des Îles des Princes. On y relé­guait les maîtres déchus depuis Byzance ; on y dépo­sa le maître déchu de la révo­lu­tion. Trots­ky, comme les empe­reurs aveu­glés, comme les impé­ra­trices filant la laine, fut envoyé dans ce décor de pins et d’eau pour ces­ser d’exis­ter aux yeux du monde sans qu’on eût à le tuer tout de suite. La seule dif­fé­rence est qu’il écri­vait. Dans sa mai­son de la ruelle Ham­lacı, il s’ins­tal­la un bureau au pre­mier étage, se fabri­qua une immense table avec des briques et des planches, et cou­vrit des mil­liers de pages — son His­toire de la révo­lu­tion russe est née là, sur une île où l’on ne parle pas sa langue, face à une mer qui ne lui ren­dait rien. Il pêchait aus­si, dit-on, avec un pêcheur grec du lieu, ce qui ajoute à la scène une touche presque bou­vié­riste, l’homme le plus recher­ché d’Eu­rope appre­nant à rele­ver les filets dans la Marmara.

La mai­son est là, elle aus­si. On peut y aller ; c’est une ruine. Les murs tiennent encore, mais le toit s’est effon­dré, la végé­ta­tion a pris, on cherche sous Google Maps « Tro­ç­ki Evi » pour la trou­ver et l’on tombe sur une car­casse ano­nyme au bout d’une venelle, sans musée, sans gar­dien, sans autre indi­ca­tion que le savoir qu’on a appor­té. Là encore, l’île n’a rien conser­vé volon­tai­re­ment. Elle a lais­sé le der­nier prince pour­rir avec les précédents.

La fin des chevaux

Il reste à racon­ter le cha­pitre le plus récent, et le plus étrange, de cette longue his­toire de morts feu­trées — celui où les vic­times ne sont plus des empe­reurs ni des révo­lu­tion­naires, mais des bêtes.

Pen­dant plus d’un siècle, on ne s’est dépla­cé sur les îles qu’en calèche. Les voi­tures à moteur y étant inter­dites, le fay­ton — la calèche à che­val — fut le seul moyen de trans­port, et l’i­mage même des Îles des Princes : le tou­riste calé sur la ban­quette, le cocher cla­quant les rênes, le trot régu­lier sur la route de terre rouge qui fait le tour de l’île. C’é­tait pit­to­resque, c’é­tait doux, c’é­tait le genre de scène qu’on met sur les cartes pos­tales. Sous la carte pos­tale, il y avait un abat­toir lent. Quinze cents che­vaux envi­ron tour­naient sur ces routes, exploi­tés jus­qu’à l’os, mal soi­gnés, sans cli­nique vété­ri­naire sur place. On estime qu’en­vi­ron quatre cents mou­raient chaque année, d’ac­ci­dents ou d’é­pui­se­ment ; l’es­pé­rance de vie d’un che­val de fay­ton était tom­bée à deux ans, contre vingt ou vingt-cinq pour un che­val trai­té en che­val. Le décor pai­sible repo­sait, une fois de plus, sur une vio­lence qu’on ne voyait pas — cette fois logée dans le trot même qui char­mait les visiteurs.

En décembre 2019, une épi­dé­mie de morve, cette mala­die ancienne et conta­gieuse, écla­ta sur Büyü­ka­da. Pour l’en­rayer, on abat­tit quatre-vingt-un che­vaux d’un coup. Le chiffre fit scan­dale. Les défen­seurs des ani­maux, qui dénon­çaient depuis des années le sort des bêtes de fay­ton, obtinrent enfin gain de cause : en 2020, la muni­ci­pa­li­té d’Is­tan­bul rache­ta les deux cent soixante-dix-sept licences de calèche et les che­vaux, inter­dit les fay­tons, et intro­dui­sit à leur place des véhi­cules élec­triques. Les cochers pro­tes­tèrent, les habi­tants s’in­di­gnèrent, les uns pleu­rant leur gagne-pain, les autres saluant la fin d’une cruau­té et la dis­pa­ri­tion de l’o­deur de crot­tin. En 2024, quand la muni­ci­pa­li­té vou­lut rem­pla­cer les petits véhi­cules élec­triques par des mini­bus de douze places, une nou­velle révolte écla­ta : les insu­laires bap­ti­sèrent ces engins « mons­trobüs », un avo­cat de Büyü­ka­da se cou­cha devant eux pour les blo­quer, huit mani­fes­tants furent arrê­tés le pre­mier jour. On se bat­tait désor­mais pour le silence de l’île comme on s’é­tait bat­tu, ailleurs, pour des causes plus vastes.

Il y a dans cette der­nière strate quelque chose qui résume l’ar­chi­pel entier. Depuis mille deux cents ans, ces îles consomment des corps. Elles ont consom­mé des empe­reurs, des impé­ra­trices, des patriarches, des orphe­lins, un peuple entier, un révo­lu­tion­naire, puis des mil­liers de che­vaux, et à chaque fois le décor est res­té le même — les pins, l’eau, la lumière, la dou­ceur — pen­dant que la vio­lence tra­vaillait des­sous, métho­dique et dis­crète. Les che­vaux sont les der­nières vic­times en date d’un lieu qui a tou­jours su faire mou­rir sans avoir l’air de rien.

La mémoire

Que reste-t-il, donc, quand on débarque aujourd’­hui ? Un décor et des ruines, et le savoir qu’on veut bien porter.

On des­cend du fer­ry au milieu d’une foule de Stam­bou­liotes venus fuir la cha­leur de la ville, familles avec gla­cières, cyclistes, amou­reux. On loue un vélo ou l’on monte dans une navette élec­trique qui glisse sans bruit sur l’an­cienne route des calèches. Il n’y a plus de che­vaux, plus d’o­deur, plus de cla­que­ment de sabots ; il y a le ron­ron­ne­ment dis­cret des moteurs et la voix des guides. On fait le tour de l’île, on passe devant les grandes vil­las de bois qui s’é­caillent dou­ce­ment, on lève les yeux vers l’or­phe­li­nat qui s’ef­fondre sur sa col­line, on peut, si on le veut, mar­cher jus­qu’à la mai­son de Trots­ky ou prendre le fer­ry pour Hey­be­lia­da et grim­per vers le sémi­naire mort. Rien ne vous y force. Rien ne vous l’in­dique vrai­ment. Les îles pro­posent un plai­sir de sur­face par­fai­te­ment hon­nête — la bai­gnade, le pois­son grillé au bord de l’eau, la mon­tée à pied jus­qu’au monas­tère Saint-Georges où l’on accroche des fils de vœux aux arbres — et gardent leur sous-sol pour ceux qui savent creuser.

C’est cette super­po­si­tion qui rend l’en­droit inépui­sable pour qui aime mar­cher dans l’his­toire. En haut de Büyü­ka­da, sous la treille du café qui domine la mer, on peut boire un thé exac­te­ment à l’en­droit où des impé­ra­trices déchues atten­daient la mort. La vue est la même qu’il y a douze siècles : la Mar­ma­ra, la ligne bleu­tée des autres îles, Istan­bul à l’ho­ri­zon comme une pro­messe et une menace. Irène a peut-être regar­dé ce même bleu en pen­sant à son fils aveu­glé et au trône per­du. Trots­ky l’a regar­dé en écri­vant l’his­toire de sa révo­lu­tion deve­nue orphe­line. Les orphe­lins grecs l’ont regar­dé depuis leurs dor­toirs avant qu’on les dis­perse. Le bleu n’a rien rete­nu de tout cela ; c’est un bleu inno­cent, et c’est bien le problème.

Les Îles des Princes ne portent pas le deuil de ce qu’elles ont abri­té. Elles ont été trop bien conçues pour cela : un lieu d’ef­fa­ce­ment ne sau­rait com­mé­mo­rer ce qu’il efface sans se tra­hir. Le voya­geur qui débarque aujourd’­hui avec sa ser­viette de plage tra­verse sans le savoir un cime­tière de puis­sances, un archi­pel où l’Em­pire romain d’O­rient, l’Em­pire otto­man, la Répu­blique turque et l’U­nion sovié­tique ont cha­cun dépo­sé leurs vain­cus, cha­cun croyant inven­ter une méthode neuve, cha­cun retrou­vant la même vieille recette : la beau­té comme geôle, la dou­ceur comme sen­tence, le silence comme der­nier mot. On rem­barque au cré­pus­cule, le fer­ry s’é­loigne, les pins noir­cissent contre le ciel, l’or­phe­li­nat n’est plus qu’une masse sombre sur sa crête. On se retourne une der­nière fois vers les neuf îles cou­chées dans l’eau, si pai­sibles, si tran­quilles, et l’on com­prend enfin pour­quoi elles sont si pai­sibles. Elles ont eu mille ans pour apprendre à se taire.

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