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Le savon d’Alep

La très longue mémoire d’un pain vert

Le savon d’A­lep, ou la très longue mémoire d’un pain vert

Il y a des objets qui contiennent plus d’his­toire que bien des monu­ments. Un pain de savon brun, fen­du d’un cœur vert, en sait plus long sur la Médi­ter­ra­née que la plu­part des livres qui pré­tendent la raconter.


I. Un cube brun dans la paume

Tout com­mence par un geste que je refais chaque fois avec la même len­teur un peu céré­mo­nieuse : prendre le pain de savon dans la paume, le sou­pe­ser, le por­ter au visage. Il pèse son poids d’o­live et de lau­rier, quelque chose entre la pierre et le pain, et il sent — com­ment dire — il sent la réserve d’un vieux pla­card orien­tal, l’huile chauf­fée, la feuille frois­sée, une pointe de fumée loin­taine, et der­rière tout cela une note verte, médi­ci­nale, qui est celle de la baie de lau­rier et qu’on ne trouve nulle part ailleurs dans la par­fu­me­rie du monde. Ce n’est pas un par­fum qui séduit. C’est un par­fum qui ras­sure. Il dit : on m’a fait ain­si depuis très long­temps, et l’on continuera.

L’ob­jet lui-même a la beau­té fruste des choses qui n’ont jamais cher­ché à plaire. Un cube irré­gu­lier, taillé à la main, aux arêtes émous­sées comme un galet de rivière qui aurait des angles. La croûte est d’un brun doré, cou­leur de pain trop cuit ou de terre d’é­té. On y lit, frap­pé au tam­pon de bronze, le nom du fabri­cant en carac­tères arabes, et sou­vent le mot حلب — Halab, Alep. Cou­pez-le en deux : l’in­té­rieur est vert. D’un vert pro­fond, dense, presque végé­tal, un vert d’o­live noire ou de feuillage sous la pluie. Ce vert est le secret du savon, la preuve de sa jeu­nesse enfer­mée sous la patine des ans. Car le brun n’est que l’œuvre du temps : le savon sort vert des ate­liers, et c’est le séchage, des mois durant, par­fois des années, qui oxyde sa sur­face et la dore. Sous la croûte, le cœur reste vert. Un savon d’A­lep porte son âge comme un arbre, en cernes invisibles.

J’ai ache­té mon pre­mier pain de savon d’A­lep il y a long­temps, dans une de ces bou­tiques du Marais où l’O­rient se vend au détail, entre les lou­koums et les verres à thé. Le mar­chand me l’a­vait ten­du comme on tend un fruit : sen­tez d’a­bord. J’ai sen­ti. J’ai ache­té. Et depuis, ce cube brun a tou­jours occu­pé un coin de ma salle de bains, rem­pla­cé fidè­le­ment quand il finit par n’être plus qu’une lamelle trans­lu­cide qu’on hésite à jeter, tant elle a l’air d’a­voir méri­té une autre fin.

On me dira qu’il y a des sujets plus consi­dé­rables qu’un savon. Je n’en suis pas sûr. Sui­vez ce cube à rebours, remon­tez la chaîne de ses arti­sans, de ses cara­vanes, de ses chau­drons, et vous tra­ver­sez quatre mille ans d’his­toire, deux ou trois empires, une des plus vieilles villes du monde, une guerre récente et ter­rible, et vous finis­sez, détail piquant, par croi­ser en che­min le savon de Mar­seille — qui est son petit-fils, son élève, son loin­tain héri­tier pro­ven­çal, quoi qu’en disent les éti­quettes qui se donnent des airs d’an­cêtre. Car c’est bien le sens de ce voyage : quand Mar­seille com­mence à cuire ses pre­mières huiles, Alep savonne déjà depuis des siècles. Peut-être des mil­lé­naires. L’an­té­rio­ri­té n’est pas une coquet­te­rie d’his­to­rien ; elle est ins­crite dans la géo­gra­phie même de la Médi­ter­ra­née, dans le sens de cir­cu­la­tion des tech­niques, qui a presque tou­jours été, pour les choses du corps et du raf­fi­ne­ment, d’est en ouest.

II. Alep avant toute chose

Il faut d’a­bord par­ler de la ville, parce que le savon n’est pas né n’im­porte où. Il est né dans une cité qui dis­pute à Damas et à Jéri­cho le titre de plus ancienne ville conti­nû­ment habi­tée du monde — que­relle inso­luble et au fond assez vaine, car à ces pro­fon­deurs-là, l’ar­chéo­lo­gie devient de la géo­lo­gie. On habite le site d’A­lep depuis au moins cinq mille ans. Les tablettes d’E­bla et de Mari, au troi­sième mil­lé­naire avant notre ère, men­tionnent déjà Halab et son grand temple du dieu de l’o­rage. Les Hit­tites l’ont convoi­tée, les Assy­riens l’ont prise, Alexandre est pas­sé dans les parages, les Séleu­cides l’ont rebap­ti­sée Beroia — nom grec qui n’a pas tenu, car les villes très anciennes finissent tou­jours par reprendre leur pre­mier nom, comme les fleuves reprennent leur lit.

Ce qui a fait Alep, c’est sa posi­tion. Ouvrez une carte : la ville se tient exac­te­ment là où la route qui vient de la Médi­ter­ra­née, par Antioche, croise celle qui des­cend de l’A­na­to­lie vers l’Eu­phrate et, au-delà, vers Bag­dad, la Perse, et les pays de la soie. Alep est un car­re­four fait ville. Pen­dant des siècles, tout ce que l’A­sie envoyait vers l’Eu­rope — soie­ries, épices, pierres, tein­tures, drogues — et tout ce que l’Eu­rope ren­voyait vers l’A­sie — draps, verre, métaux, mon­naies — pas­sait par ses portes, s’y pesait, s’y taxait, s’y reven­dait. Les cara­vanes y fai­saient étape dans des khans dont cer­tains comptent par­mi les plus beaux du monde isla­mique : cours dal­lées, arcades de pierre blonde, un pla­tane ou un citron­nier au centre, et à l’é­tage les chambres des mar­chands, véni­tiens, per­sans, armé­niens, anglais, fran­çais. Au XVIᵉ siècle, Venise y entre­te­nait un consul ; les mar­chands de Mar­seille — rete­nons ce détail, il ser­vi­ra — y avaient leurs comp­toirs, leurs entre­pôts, leurs habi­tudes. Sha­kes­peare lui-même fait dire à une sor­cière de Mac­beth que le mari d’une de ses vic­times est par­ti pour Alep, patron d’un navire : c’est dire si le nom de la ville son­nait fami­liè­re­ment aux oreilles de Londres vers 1606.

Le cœur de tout cela, c’é­tait le souk. Le plus grand mar­ché cou­vert du monde, dit-on : une dou­zaine de kilo­mètres de gale­ries voû­tées ser­pen­tant au pied de la cita­delle, un laby­rinthe de pierre fraîche où le soleil n’en­trait que par des ocu­li per­cés dans les voûtes, colonnes de lumière pou­dreuse tom­bant droit sur les étals. Chaque métier y avait sa rue, selon la vieille logique des villes d’is­lam : le souk des cor­diers, celui des tein­tu­riers, celui de la laine, celui des épices où l’air lui-même sem­blait comes­tible. Et celui du savon. Car dans cette ville de mar­chands, le savon n’é­tait pas une mar­chan­dise par­mi d’autres : c’é­tait, avec les tex­tiles et la pis­tache, une des gloires locales, un pro­duit qu’on expor­tait vers Istan­bul, vers Le Caire, vers Bag­dad, et dont les ham­mams de tout l’Em­pire otto­man fai­saient leur ordi­naire de luxe.

J’aime me repré­sen­ter ce que devait être, un matin d’hi­ver au XVIIIᵉ siècle, la rue des savon­niers d’A­lep : la vapeur sor­tant des ate­liers, l’o­deur d’huile cuite se mêlant à celle du crot­tin des ânes de bât, les por­te­faix char­gés de pains verts empi­lés comme des briques, le mar­chand assis en tailleur sur son banc de pierre, fai­sant cla­quer deux savons l’un contre l’autre pour en faire entendre la sono­ri­té — car un bon savon sec sonne, comme sonne une bonne pote­rie. Tout cela n’est pas une rêve­rie gra­tuite : les voya­geurs euro­péens qui pas­sèrent par Alep, de Jean de La Roque à Vol­ney, ont décrit ces souks avec une pré­ci­sion d’in­ven­taire, et le savon y figure tou­jours, quelque part entre les soie­ries et les cuirs, comme une évidence.

III. Le plus vieux geste du monde propre

Mais d’où vient-il, ce savon ? De plus loin encore que la ville, s’il faut en croire les tablettes.

Car le savon n’a pas été inven­té une fois, pro­pre­ment, par un génie iden­ti­fiable. Il a été décou­vert, pro­ba­ble­ment plu­sieurs fois, par l’hu­ma­ni­té entière, chaque fois qu’une graisse et une cendre se sont ren­con­trées en pré­sence d’eau. La cendre de bois contient de la potasse ; la graisse contient des acides gras ; mélan­gez, chauf­fez, et la chi­mie fait le reste — cette réac­tion que les manuels appellent sapo­ni­fi­ca­tion et qui est, à tout prendre, une des plus vieilles opé­ra­tions chi­miques maî­tri­sées par l’homme, bien avant qu’on sût qu’elle était de la chi­mie. Les Sumé­riens, au troi­sième mil­lé­naire avant notre ère, notaient déjà sur l’ar­gile des recettes mêlant huiles et cendres végé­tales, pour laver la laine, soi­gner les peaux malades, puri­fier les offi­ciants avant les rites. À Baby­lone, on a retrou­vé des cylindres conte­nant des restes d’une matière savon­neuse vieille de plus de quatre mille ans. Les Égyp­tiens, grands maniaques de la pro­pre­té rituelle, avaient leurs pâtes net­toyantes ; le papy­rus Ebers, vers 1550 avant notre ère, en donne des formules.

Les Grecs et les Romains, curieu­se­ment, sont res­tés long­temps réfrac­taires. Eux se frot­taient d’huile et se raclaient au stri­gile — méthode qui a son élé­gance mais qui déplace la crasse plus qu’elle ne l’ôte. Pline l’An­cien men­tionne bien le sapo, mais comme une inven­tion des Gau­lois, une pom­made de suif et de cendres dont ces bar­bares du Nord se rou­gis­saient les che­veux. Le mot est res­té — savon, sapone, jabón, soap, tous fils du sapo de Pline — mais la chose, chez Pline, n’est encore qu’une tein­ture capil­laire. Il fau­dra des siècles pour que la Médi­ter­ra­née adopte fran­che­ment l’objet.

Et c’est ici que le Levant reprend la main. Car ce qui man­quait aux pâtes molles de l’An­ti­qui­té pour deve­nir le savon que nous connais­sons — dur, sec, trans­por­table, conser­vable, expor­table —, c’é­taient deux choses que la Syrie du Nord pos­sé­dait en abon­dance : l’huile d’o­live, et la soude. Non pas la potasse des cendres de bois, qui donne des savons mous, mais la soude véri­table, celle qu’on tire des plantes des steppes salées — sali­cornes, sal­so­las, ces buis­sons gris qui poussent dans les terres où rien d’autre ne veut pous­ser, entre Alep et Pal­myre, et qu’on brû­lait en meules pour en recueillir des blocs de cendre alca­line. Les Arabes appe­laient cette cendre al-qaly — et le mot, pas­sé dans toutes les langues de la science, est deve­nu notre alca­li, comme al-kohl est deve­nu alcool et al-kimiya la chi­mie : petite armée de mots en al- qui rap­pelle, à qui veut bien l’en­tendre, où l’Eu­rope a appris ses sciences de laboratoire.

Avec la soude végé­tale et l’huile d’o­live, les arti­sans du Levant obtinrent ce que per­sonne n’a­vait obte­nu avant eux à cette échelle : un savon dur. Un savon qui se démoule, se coupe, se tam­ponne, s’empile, voyage à dos de cha­meau et tra­verse les mers sans fondre ni ran­cir. Dès les pre­miers siècles de l’is­lam, les savon­ne­ries — mas­ban, masa­bin au plu­riel — sont attes­tées dans les grandes villes de Syrie et de Pales­tine : Naplouse, Damas, Tri­po­li, Alep. Les géo­graphes arabes du Xᵉ siècle en parlent comme d’une indus­trie éta­blie, pros­père, taxée — signe infaillible d’an­cien­ne­té, car le fisc n’ar­rive jamais le pre­mier. Quand Alep a‑t-elle cuit son pre­mier chau­dron ? Les savon­niers alé­pins, qui ne doutent de rien, vous diront volon­tiers : il y a trois mille ans. Les his­to­riens, plus pru­dents, s’ac­cordent sur ceci : au VIIIᵉ siècle de notre ère, la chose est faite, docu­men­tée, ins­tal­lée. Ce qui laisse tout de même au savon d’A­lep, sur son cou­sin mar­seillais, une avance confor­table de cinq à six cents ans au bas mot — et bien davan­tage si l’on fait remon­ter la lignée aux cendres sumé­riennes, ce qui n’est pas dérai­son­nable, la Syrie du Nord étant la fille directe de ce monde-là.

IV. Trois ingré­dients, pas un de plus

La recette tient en une phrase, et c’est ce qui la rend admi­rable : de l’huile d’o­live, de l’huile de baies de lau­rier, de la soude, de l’eau. Rien d’autre. Pas de graisse ani­male, pas de par­fum ajou­té, pas de colo­rant, pas de conser­va­teur — le savon d’A­lep se conserve tout seul, et se boni­fie même, comme cer­tains vins et cer­taines per­sonnes. Quatre ingré­dients dont deux ne sont que des véhi­cules, et l’af­faire est enten­due. Mais dans cette sim­pli­ci­té, comme tou­jours, loge un monde.

L’huile d’o­live, d’a­bord. La Syrie du Nord est un très vieux pays d’o­li­viers — cer­tains font de la région d’Id­lib et du mas­sif cal­caire, avec ses villes mortes byzan­tines entou­rées de pres­soirs antiques, un des ber­ceaux mêmes de l’o­léi­cul­ture. Pour le savon, on n’u­ti­lise pas l’huile fine de pre­mière pres­sion, celle qui va à la table : ce serait un gas­pillage que la sagesse pay­sanne réprouve. On prend l’huile de deuxième ou troi­sième pres­sion, celle des gri­gnons, plus verte, plus char­gée, impropre à l’as­sai­son­ne­ment mais par­faite pour le chau­dron. Le savon est ain­si, depuis tou­jours, l’a­val de l’o­li­vier, la valo­ri­sa­tion de ce que la table refuse — éco­no­mie cir­cu­laire, dirait-on aujourd’­hui avec des airs d’a­voir inven­té quelque chose.

L’huile de baies de lau­rier, ensuite. C’est elle, l’âme du savon, ce qui le dis­tingue de tous les autres savons d’o­live de la Médi­ter­ra­née. Le lau­rier noble, Lau­rus nobi­lis — celui des cou­ronnes antiques, celui des pot-au-feu — pousse à l’é­tat sau­vage sur les col­lines du nord-ouest syrien et du sud turc, entre Afrine, Anta­kya et la côte. À l’au­tomne, on en récolte les baies, petites olives noires et lui­santes, qu’on fait bouillir lon­gue­ment dans l’eau : l’huile monte en sur­face, on l’é­cume, on la recueille. C’est un tra­vail lent, de cueillette et de patience, qui donne une huile épaisse, vert sombre, au par­fum puis­sant, cam­phré, presque médi­ci­nal. Les Alé­pins l’ap­pellent zayt al-ghar, l’huile de ghar — et c’est sous ce nom, savon Ghar, que l’ar­ti­sa­nat alé­pin est entré en 2024 au patri­moine de l’U­NES­CO. La pro­por­tion d’huile de lau­rier fait toute la hié­rar­chie des savons : de quelques pour cent pour l’u­sage cou­rant jus­qu’à trente, qua­rante pour cent pour les pains les plus riches, les plus verts, les plus chers, ceux qu’on réserve aux peaux dif­fi­ciles et aux cadeaux impor­tants. Le chiffre est frap­pé sur le pain avec le tam­pon du fabri­cant, et l’on dis­cute de ces pour­cen­tages, dans les bou­tiques, avec le sérieux qu’ailleurs on met aux millésimes.

La soude, enfin. Jadis végé­tale, tirée des plantes de la steppe, appor­tée par cara­vanes entières depuis les envi­rons de Pal­myre — il y avait des routes de la soude comme il y avait des routes de la soie, plus humbles mais non moins néces­saires. Aujourd’­hui la soude est indus­trielle, et les puristes en sou­pirent, mais la réac­tion, elle, n’a pas chan­gé d’un atome depuis Sumer.

Trois ingré­dients du pays, donc, et pas un qui vienne de plus de deux cents kilo­mètres. Le savon d’A­lep est un conden­sé de sa géo­gra­phie : l’o­li­vier des col­lines, le lau­rier des mon­tagnes côtières, la soude de la steppe. On pour­rait le lire comme une carte. Il suf­fit de savoir sentir.

V. Les chau­drons de novembre

La fabri­ca­tion est une affaire de sai­son. On cuit le savon l’hi­ver, de novembre à mars, quand la récolte des olives est faite, que l’huile nou­velle est pres­sée et que la fraî­cheur per­met à la pâte de prendre. Le reste de l’an­née, le savon sèche. Ce calen­drier n’a pas varié depuis des siècles, et il donne à toute l’in­dus­trie un rythme agri­cole, presque litur­gique : il y a un temps pour cuire et un temps pour attendre.

Voi­ci com­ment les choses se passent, telles qu’on peut encore les voir dans les savon­ne­ries tra­di­tion­nelles. Dans une grande cuve — jadis un chau­dron de cuivre enter­ré, chauf­fé par-des­sous au feu de bois — on verse l’huile d’o­live, l’eau et la soude. Et l’on cuit. Trois jours durant, par­fois plus, la pâte bout, tourne, épais­sit, sous la garde du maître savon­nier qui la goûte — oui, la goûte, du bout de la langue, pour juger de la caus­ti­ci­té res­tante — la tra­vaille à la rame de bois, la sur­veille comme on sur­veille un malade ou une confi­ture. C’est le pro­cé­dé dit à chaud, l’an­cêtre de toutes les sapo­ni­fi­ca­tions indus­trielles, mais conduit ici à l’ins­tinct, sans ther­mo­mètre ni pH-mètre, au coup d’œil et au coup de langue. En fin de cuis­son seule­ment, quand la pâte est faite, on ajoute l’huile de lau­rier : elle arrive en der­nière, comme un par­fum qu’on ne veut pas brû­ler, et c’est elle qui donne au savon frais sa belle cou­leur d’algue.

Puis vient le moment que tous les visi­teurs de savon­ne­rie décrivent avec la même stu­peur émer­veillée : la cou­lée. On étale la pâte chaude, verte, lui­sante, à même le sol de l’a­te­lier — un sol immense, préa­la­ble­ment tapis­sé de papier — en une nappe conti­nue de quelques cen­ti­mètres d’é­pais­seur. Des ouvriers en bottes lissent cette mer verte avec le mas­dah, une planche de bois mon­tée sur manche, en mar­chant des­sus à recu­lons, avec des gestes de fau­cheurs ou de jar­di­niers zen ratis­sant un sable qui serait tiède et sen­ti­rait le lau­rier. On véri­fie l’é­pais­seur à la pique. Puis on laisse refroi­dir une nuit, et le len­de­main, la mer est deve­nue ban­quise : une dalle ferme qu’on découpe au cor­deau et au rateau gan­té de lames, en car­rés régu­liers, ligne après ligne, comme on qua­drille un champ.

Alors passent les tam­pon­neurs. Accrou­pis, avan­çant en crabe sur la dalle, ils frappent chaque cube d’un coup de maillet sur le tam­pon de bronze : le nom de la mai­son, la ville, par­fois la teneur en lau­rier, s’im­priment en creux dans la pâte encore tendre. Ce geste-là — des cen­taines, des mil­liers de coups de tam­pon par jour, dans une cadence de per­cus­sion­niste — est peut-être le plus beau de toute la chaîne, et le plus ancien : on scel­lait déjà ain­si les jarres et les briques dans la Méso­po­ta­mie des rois. Le savon est signé comme une œuvre, et il l’est à bon droit.

Reste le plus long : ne rien faire. Les cubes sont mon­tés dans les étages des savon­ne­ries et empi­lés en tours ajou­rées — che­mi­nées, puits, spi­rales de savons dis­po­sés en quin­conce pour que l’air cir­cule entre tous. Ces tours vertes qui bru­nissent len­te­ment, dres­sées par cen­taines dans la pénombre des gre­niers, com­posent un des spec­tacles les plus étranges qui soient : on dirait une ville de ter­mi­tières, ou les tours funé­raires de quelque Pal­myre en réduc­tion, ou un jeu de construc­tion pour géants patients. Là, le savon sèche. Neuf mois au mini­mum, un an le plus sou­vent, et pour les grandes cuvées davan­tage encore — il se vend des savons d’A­lep affi­nés comme des com­tés, trois ans, cinq ans, dont la croûte a pris une cou­leur de pain d’é­pices et dont le par­fum s’est arron­di. Pen­dant tout ce temps, le savon perd son eau, dur­cit, s’a­dou­cit — l’al­ca­li­ni­té rési­duelle s’é­teint dou­ce­ment — et sa sur­face s’oxyde en ce brun doré qui le fait recon­naître entre mille. Le cœur, pro­té­gé, reste vert : c’est la fameuse coupe bico­lore, brune dehors, verte dedans, qui est au savon d’A­lep ce que la croûte fleu­rie est au camem­bert — une signa­ture du temps.

Neuf mois. Le chiffre laisse son­geur, à une époque où l’in­dus­trie cos­mé­tique compte en heures de chaîne. Un savon d’A­lep, entre la cueillette des olives et la vente au souk, a l’âge d’un enfant qui naît. On com­prend mieux, à cette aune, pour­quoi il coûte ce qu’il coûte — c’est-à-dire, tout bien pesé, presque rien pour tant de temps enfermé.

VI. Les mai­sons et les khans

À Alep, le savon fut tou­jours une affaire de familles. Les grandes mai­sons savon­nières — les Zana­bi­li, les Jbei­li, les Fan­sa, les Naj­jar, d’autres encore — se trans­mettent les tam­pons de bronze, les tours de main et les car­nets de clients depuis des géné­ra­tions, par­fois depuis des siècles. Le métier a ses dynas­ties comme la musique a les siennes, et l’on y entre enfant, en por­tant les cubes, avant d’y régner vieillard, en goû­tant la pâte. Cer­taines savon­ne­ries de la vieille ville occu­paient des bâti­ments qui sont eux-mêmes des monu­ments : d’an­ciens khans aux voûtes de pierre, des fon­da­tions mame­loukes ou otto­manes, avec leurs cours où séchaient les pyra­mides vertes et leurs cel­liers pro­fonds où les meilleurs pains atten­daient leur heure dans une odeur de lau­rier, d’huile et de pierre froide qui, au dire de tous ceux qui l’ont res­pi­rée, ne s’ou­blie pas.

Le savon d’A­lep fut ain­si, très tôt, davan­tage qu’un pro­duit : une ins­ti­tu­tion urbaine. Il payait des impôts consi­dé­rables, entre­te­nait des cor­po­ra­tions, dotait des fon­da­tions pieuses — plus d’un waqf alé­pin fut assis sur les reve­nus d’une savon­ne­rie, si bien que le savon lavait les corps et finan­çait les mos­quées, les écoles et les fon­taines, double emploi de la pro­pre­té qui aurait plu aux théo­lo­giens. Il ser­vait de mon­naie de pres­tige : on en offrait aux hôtes de marque, on en gar­nis­sait les trous­seaux des mariées, on en envoyait aux gou­ver­neurs qu’il fal­lait adou­cir. Et il voya­geait. Vers Istan­bul, où le sérail en consom­mait ; vers les ham­mams d’A­na­to­lie et d’É­gypte ; vers Bag­dad et la Perse par les cara­vanes de l’est ; et vers l’Eu­rope par Alexan­drette, le port d’A­lep, où les navires véni­tiens, génois, mar­seillais char­geaient, avec la soie et la galle, des caisses de savon levantin.

Car l’Eu­rope, pen­dant tout le Moyen Âge, fut cliente avant d’être concur­rente. Le savon dur d’O­rient y arri­vait comme un pro­duit de luxe, au même titre que le sucre ou le poivre, et les inven­taires des apo­thi­caires et des princes en font men­tion sous des noms qui disent son ori­gine : savon sar­ra­si­nois, savon de Damas, savon d’outre-mer. Il fal­lut du temps — et quelques guerres saintes — pour que la recette elle-même fît le voyage.

VII. Paren­thèse au hammam

On ne com­prend rien au savon d’A­lep si l’on oublie pour quoi il fut fait : le ham­mam. Le savon et le bain de vapeur sont nés l’un pour l’autre, comme le pain et le four, et pen­dant des siècles c’est dans la pénombre embuée des bains publics que le cube vert a accom­pli l’es­sen­tiel de sa carrière.

Alep comp­tait, aux grandes heures otto­manes, plu­sieurs dizaines de ham­mams — le ham­mam Yal­bou­gha al-Nas­ri, joyau mame­louk posé au pied de la cita­delle avec ses cou­poles per­cées d’é­toiles de verre, pas­sait pour l’un des plus beaux du monde arabe. On y allait comme on va aujourd’­hui au café et à la salle de sport réunis : pour se laver, certes, mais sur­tout pour trans­pi­rer, se faire frot­ter, par­ler affaires, marier les enfants — les mères y exa­mi­naient les futures brus avec un œil de maqui­gnon —, célé­brer les rele­vailles et les veilles de noces. Le savon y avait son rituel : ramol­li par la vapeur, mon­té en mousse dans une tais­sa de cuivre, éta­lé au gant de crin par le frot­teur dont le métier consis­tait, très exac­te­ment, à vous reti­rer de la peau une semaine de ville. Ceux qui ont connu cela — la cha­leur en trois salles, la brû­lure douce du gant, l’o­deur de lau­rier flot­tant sous les cou­poles, le thé gla­cé de la sor­tie — en parlent tous de la même manière : comme d’une des rares expé­riences où l’hy­giène touche à la méta­phy­sique. On entre au ham­mam avec son corps, on en sort avec un corps neuf, et entre les deux il y a eu un cube vert.

Ce com­pa­gnon­nage du bain et du savon explique un trait qui étonne tou­jours les Occi­den­taux : au Levant, le savon fut d’a­bord une affaire publique, col­lec­tive, presque civique, avant de deve­nir l’ob­jet intime de nos salles d’eau. Il appar­te­nait à la ville comme les fon­taines et les fours. Et quand les ham­mams d’A­lep ont fer­mé un à un — moder­ni­té, salles de bains pri­vées, puis la guerre, qui a endom­ma­gé jus­qu’au vieux Yal­bou­gha, res­tau­ré depuis —, le savon leur a sur­vé­cu en empor­tant avec lui, dans chaque cube, un peu de cette socia­bi­li­té per­due. C’est peut-être pour cela qu’il dégage, même seul sur le rebord d’un lava­bo pari­sien, cette impres­sion de venir d’un monde plus habi­té que le nôtre : il a pas­sé mille ans dans des lieux où l’on se lavait ensemble.

Fer­mons la paren­thèse, et repre­nons la route de l’ouest.

VIII. Le voyage vers l’ouest, ou com­ment Mar­seille apprit à se savonner

C’est ici que l’his­toire prend son tour le plus savou­reux, celui qui jus­ti­fie le titre de cet article et qu’on devrait affi­cher dans toutes les dro­gue­ries de Pro­vence, par simple hon­nê­te­té généalogique.

Com­ment la recette du savon dur pas­sa-t-elle en Occi­dent ? Par les voies habi­tuelles de la Médi­ter­ra­née, qui sont la guerre, le com­merce et le pèle­ri­nage, trois acti­vi­tés que le Moyen Âge pra­ti­quait volon­tiers ensemble. La tra­di­tion veut que les croi­sés, aux XIIᵉ et XIIIᵉ siècles, aient décou­vert au Levant ce savon d’o­live qui ne res­sem­blait à rien de ce qu’ils connais­saient, et en aient rap­por­té le goût, puis le secret. La tra­di­tion sim­pli­fie, comme tou­jours : les Ita­liens n’a­vaient pas atten­du les croi­sades pour com­mer­cer avec la Syrie, et l’Es­pagne musul­mane, de son côté, savon­nait déjà — le fameux savon de Cas­tille, blanc, tout d’o­live, est un enfant d’al-Anda­lus, c’est-à-dire un autre reje­ton de la même souche orien­tale, arri­vé par le sud pen­dant que son frère arri­vait par la mer. Mais l’i­dée géné­rale est juste : entre le XIIᵉ et le XIVᵉ siècle, la tech­nique du savon dur à l’huile d’o­live et à la soude remonte d’est en ouest, d’es­cale en escale, comme remon­tèrent le papier, la bous­sole, le chiffre arabe et l’a­bri­cot. Ali­cante, Mala­ga, Car­tha­gène ; Naples, Gênes, Venise ; Savone enfin — dont cer­tains veulent, éty­mo­lo­gie trop belle pour être hon­nête, tirer le mot savon, alors que Pline nous attend depuis deux mille ans avec son sapo gaulois.

Mar­seille vient en bout de chaîne, et rela­ti­ve­ment tard. On y signale bien un savon­nier au XIVᵉ siècle — un cer­tain Cres­cas Davin, en 1371, dont le nom passe pour celui du pre­mier de la pro­fes­sion dans la ville — mais il s’a­git encore d’un arti­sa­nat modeste, qui tra­vaille pour le voi­si­nage. La grande indus­trie mar­seillaise ne décolle qu’aux XVIᵉ et sur­tout XVIIᵉ siècles, quand la ville, port du Levant s’il en fut, com­prend qu’elle a tout sous la main pour fabri­quer elle-même ce qu’elle importe : l’huile de Pro­vence, la soude des sali­cornes de Camargue, le char­bon des col­lines, et des mar­chés entiers à prendre. Col­bert fait le reste. L’é­dit de 1688, signé par Louis XIV, fixe la doc­trine : ne pour­ra s’ap­pe­ler savon de Mar­seille que le savon cuit en grandes chau­dières, aux huiles d’o­live pures, sans graisse ani­male. C’est un beau texte, fon­da­teur d’une des plus hono­rables indus­tries fran­çaises — mais notons la date. 1688. À ce moment-là, les savon­ne­ries d’A­lep cui­saient depuis huit ou neuf siècles au bas mot. Quand Mar­seille codi­fie, Alep com­mé­more déjà.

Il ne s’a­git pas d’hu­mi­lier le cube pro­ven­çal, qui a ses lettres de noblesse, son hon­nê­te­té d’ar­ti­san et sa place dans toutes les buan­de­ries de mon enfance. Il s’a­git de remettre la filia­tion à l’en­droit. Le savon de Mar­seille est au savon d’A­lep ce que le loin­tain cou­sin est au patriarche : même sang, autre mai­son. Tech­ni­que­ment, d’ailleurs, les deux se dis­tinguent net­te­ment. Mar­seille, savon de les­sive autant que de toi­lette, cuit à l’huile d’o­live ou — de plus en plus, au fil des siècles — aux huiles de coprah et de palme, et se défi­nit par ses 72 % d’a­cides gras frap­pés sur le cube. Alep n’a jamais tran­si­gé sur l’o­live et garde son lau­rier, dont Mar­seille ignore tout : c’est le ghar qui fait la dif­fé­rence, au nez comme sur la peau. Mar­seille est vert ou blanc dans la masse ; Alep est brun dehors et vert dedans, parce qu’il a séché des mois là où Mar­seille sèche des semaines. L’un est un excellent savon. L’autre est, en plus, une mémoire.

Et puisque nous en sommes aux généa­lo­gies : presque tous les savons durs du monde des­cendent, par des che­mins plus ou moins directs, de cette souche levan­tine. Le savon de Cas­tille, on l’a dit. Le savon de Naplouse, frère pales­ti­nien tout d’o­live, blanc et car­ré. Les savons anglais et amé­ri­cains dits cas­tile soaps, qui avouent leur ori­gine dans leur nom. Toute la savon­ne­rie fine euro­péenne du XIXᵉ siècle, qui n’a fait qu’in­dus­tria­li­ser la vieille cuis­son syrienne. Quand vous vous lavez les mains, où que vous soyez sur la pla­nète, il y a de fortes chances qu’un peu d’A­lep vous coule entre les doigts sans que vous le sachiez. C’est une forme de gloire dis­crète — la meilleure, sans doute, mais aus­si la plus injuste, puisque per­sonne ne songe à en remer­cier la ville.

IX. Les années de cendres

Il faut main­te­nant par­ler de ce dont on par­le­rait volon­tiers à voix basse. En 2011, la guerre est entrée en Syrie, et en 2012 elle est entrée dans Alep. Pen­dant quatre ans, la ville a été cou­pée en deux, pilon­née, affa­mée, et la bataille d’A­lep — 2012–2016 — res­te­ra comme l’un des épi­sodes les plus atroces de ce début de siècle. La vieille ville, clas­sée au patri­moine mon­dial, s’est trou­vée sur la ligne de front. Le mina­ret seld­jou­kide de la Grande Mos­quée, mille ans d’âge, s’est effon­dré un jour d’a­vril 2013. Et les souks — les douze kilo­mètres de gale­ries, les khans, les fon­douks, la rue des savon­niers — ont brû­lé, dès l’au­tomne 2012, dans un incen­die que les pho­to­gra­phies montrent dévo­rant les voûtes comme un four à pain deve­nu fou. Plus de la moi­tié de la vieille ville, sans doute davan­tage, est sor­tie de la guerre en ruines.

L’in­dus­trie du savon a subi le sort de sa ville. Les chiffres, ici, parlent avec une bru­ta­li­té que la prose n’at­teint pas : autour de vingt mille tonnes pro­duites en 2010 ; à peine un mil­lier en 2018. Les savon­ne­ries his­to­riques des vieux quar­tiers, détruites ou pillées ; les stocks — ces tours de savon patiem­ment vieillies — par­tis en fumée ou en butin ; les familles dis­per­sées. Beau­coup de maîtres savon­niers ont fait ce que font les arti­sans quand leur ville meurt : ils ont empor­té le métier. Les uns ont trans­plan­té leurs cuves dans la val­lée d’A­frine, à soixante kilo­mètres, au plus près des oli­viers ; d’autres ont pas­sé la fron­tière turque et ral­lu­mé leurs feux du côté de Gazian­tep ou d’An­ta­kya, sur des terres où poussent les mêmes lau­riers ; d’autres encore sont allés plus loin — Liban, Jor­da­nie, France —, et il s’est pro­duit cette chose étrange et émou­vante : des savons d’A­lep fabri­qués à San­té, près de Car­cas­sonne, ou en région pari­sienne, par des Alé­pins exi­lés qui avaient sau­vé leurs tam­pons de bronze comme on sauve des titres de noblesse. Le savon, né d’une ville, est deve­nu pour quelques années le savon d’une dia­spo­ra — vert dedans, brun dehors, apa­tride autour.

Et pen­dant ce temps, iro­nie amère, la demande occi­den­tale n’a jamais été aus­si forte. Le savon d’A­lep, por­té par la vague du natu­rel et du bio, se ven­dait en Europe mieux que jamais — au point d’at­ti­rer les contre­fa­çons, savons tein­tés, par­fu­més au lau­rier de syn­thèse, cuits n’im­porte où et ven­dus sous le nom de la ville mar­tyre. Les vrais savon­niers, entre deux exils, devaient en plus défendre leur nom. Il n’existe tou­jours pas d’ap­pel­la­tion d’o­ri­gine pro­té­gée pour le savon d’A­lep — le cube le plus ancien du monde est aus­si l’un des moins pro­té­gés juri­di­que­ment, et cette ano­ma­lie en dit long sur la hié­rar­chie de nos attentions.

X. Le vert sous la cendre

Mais cette his­toire, qui a tout d’une élé­gie, refuse de finir en élé­gie. Car depuis quelques années, les nou­velles qui viennent d’A­lep ont chan­gé de registre.

D’a­bord les pierres. Dès la fin des com­bats, la réha­bi­li­ta­tion de la vieille ville a com­men­cé, lente, obs­ti­née, por­tée notam­ment par la Fon­da­tion Aga Khan et divers fonds inter­na­tio­naux : les voûtes des souks rele­vées tra­vée par tra­vée, les échoppes ren­dues une à une à leurs mar­chands. À l’é­té 2024, quatre souks his­to­riques res­tau­rés ont rou­vert leurs portes, et les récits de ces réou­ver­tures ont tous la même tona­li­té : des com­mer­çants sexa­gé­naires retrou­vant l’é­choppe du père et du grand-père, et disant que leur âme était reve­nue avec la bou­tique. On prête aux pierres plus de sen­ti­ment qu’elles n’en ont ; mais aux souks, non — un souk n’existe que peu­plé, et sa réou­ver­ture est très exac­te­ment une résurrection.

Ensuite la recon­nais­sance. En décembre 2024, à Asun­ción — il fal­lait aller au Para­guay pour cou­ron­ner un savon syrien, la géo­gra­phie de l’U­NES­CO a de ces détours —, le comi­té du patri­moine cultu­rel imma­té­riel a ins­crit l’ar­ti­sa­nat du savon Ghar d’A­lep sur la liste repré­sen­ta­tive du patri­moine de l’hu­ma­ni­té, aux côtés, cette année-là, du saké japo­nais et des rituels du hen­né. Ins­crip­tion tar­dive, dira-t-on, pour un savoir-faire mil­lé­naire ; mais venue au meilleur moment, celui où elle pou­vait ser­vir : le patri­moine imma­té­riel, c’est pré­ci­sé­ment ce qui sur­vit quand les murs tombent — le geste, la recette, le calen­drier des cuis­sons, le coup de tam­pon. Tout ce que les savon­niers avaient empor­té dans l’exil se trou­vait sou­dain recon­nu pour ce qu’il est : un bien com­mun de l’hu­ma­ni­té, au même titre qu’une cathédrale.

Le même mois — décembre 2024, déci­dé­ment — le régime qui avait pré­si­dé à la des­truc­tion de la ville s’est effon­dré, et la Syrie est entrée dans un autre cha­pitre, incer­tain comme le sont tous les len­de­mains de ce genre, mais ouvert. Depuis, on lit des récits de savon­niers ren­trant voir leurs ate­liers, pesant ce qui peut être rele­vé, ral­lu­mant ici une cuve, réins­tal­lant là un séchoir. Rien n’est simple, rien n’est acquis : les hommes sont dis­per­sés, les capi­taux manquent, les oli­ve­raies ont souf­fert, et une indus­trie qui compte en années de séchage ne se relève pas en une sai­son. Mais la logique pro­fonde du savon d’A­lep joue pour lui. Un pro­duit qui a tra­ver­sé les Assy­riens, les Mon­gols — Tamer­lan a rasé Alep en 1400, et les savon­ne­ries ont rou­vert —, les Otto­mans, deux guerres mon­diales et un demi-siècle de dic­ta­ture, a démon­tré une chose : on peut détruire ses murs, pas sa recette. Elle tient en une phrase, elle loge dans une mémoire d’homme, elle passe les fron­tières dans un tam­pon de bronze au fond d’un sac.

XI. Éloge de la len­teur savonneuse

Reve­nons, pour finir, à la salle de bains — car c’est là que cette his­toire de quatre mille ans se ter­mine chaque matin, dans la bana­li­té tiède d’une toilette.

Uti­li­ser un savon d’A­lep, une fois qu’on sait tout cela, n’est plus tout à fait un geste ano­din. Le pain mouillé mousse peu — c’est un savon sobre, il ne fait pas le spec­tacle des gels douche — mais il lave loya­le­ment, sans des­sé­cher, et il laisse sur la peau ce voile dis­cret d’o­live et de lau­rier que les der­ma­to­logues recom­mandent aux peaux qui pro­testent contre la chi­mie moderne. Il sert à tout, comme ser­vaient à tout les objets d’a­vant la spé­cia­li­sa­tion : le corps, les che­veux, la barbe, le linge fin, et même, disent les anciens, les mites, qu’un cube glis­sé dans une armoire tient à dis­tance. Il dure des mois. Il finit en lamelle, puis en copeaux, puis en rien, sans lais­ser d’autre déchet qu’un par­fum. On cher­che­rait long­temps, dans nos exis­tences encom­brées, un objet dont le bilan soit aus­si propre — c’est le cas de le dire.

Mais sur­tout, il porte le temps. Ce cube a pous­sé sur un arbre qui vit des siècles, cuit trois jours, séché un an, voya­gé des semaines ; il des­cend d’un geste vieux comme l’é­cri­ture, il a le même âge que les plus vieilles routes du monde, et il a sur­vé­cu, ces années-ci, à ce qui aurait dû l’a­néan­tir. Le tenir dans sa paume, c’est tenir un concen­tré de Médi­ter­ra­née orien­tale — l’o­li­vier, le lau­rier, la steppe, le souk, la cara­vane, l’exil, le retour. Mar­seille, qui a fait de son savon un emblème natio­nal, ne m’en vou­dra pas de conclure ain­si : tout ce que son cube sait faire, il l’a appris d’un aîné qui savon­nait déjà quand la Cane­bière n’é­tait qu’une chè­ne­vière. Rendre au savon d’A­lep son rang de patriarche, ce n’est rien enle­ver à per­sonne. C’est sim­ple­ment remettre la Médi­ter­ra­née dans le bon sens : celui des influences réelles, qui vont si sou­vent d’est en ouest, et que l’ouest oublie avec une constance qui fini­rait par res­sem­bler à une méthode.

La pro­chaine fois que vous croi­se­rez, sur un mar­ché ou dans une bou­tique, un de ces cubes bruns frap­pés de carac­tères arabes, faites le geste : pre­nez-le, sou­pe­sez-le, sen­tez-le. Vous tien­drez dans la main quatre mille ans d’his­toire lavante, une ville qui refuse de mou­rir, et la preuve odo­rante que les civi­li­sa­tions ne s’ef­fondrent jamais tout à fait tant qu’il reste quel­qu’un pour cuire l’huile, cou­per la pâte et attendre — neuf mois, un an, le temps qu’il faut — que le vert se couvre d’or.

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