Le savon d’Alep
La très longue mémoire d’un pain vert
Le savon d’Alep, ou la très longue mémoire d’un pain vert
Il y a des objets qui contiennent plus d’histoire que bien des monuments. Un pain de savon brun, fendu d’un cœur vert, en sait plus long sur la Méditerranée que la plupart des livres qui prétendent la raconter.
I. Un cube brun dans la paume
Tout commence par un geste que je refais chaque fois avec la même lenteur un peu cérémonieuse : prendre le pain de savon dans la paume, le soupeser, le porter au visage. Il pèse son poids d’olive et de laurier, quelque chose entre la pierre et le pain, et il sent — comment dire — il sent la réserve d’un vieux placard oriental, l’huile chauffée, la feuille froissée, une pointe de fumée lointaine, et derrière tout cela une note verte, médicinale, qui est celle de la baie de laurier et qu’on ne trouve nulle part ailleurs dans la parfumerie du monde. Ce n’est pas un parfum qui séduit. C’est un parfum qui rassure. Il dit : on m’a fait ainsi depuis très longtemps, et l’on continuera.
L’objet lui-même a la beauté fruste des choses qui n’ont jamais cherché à plaire. Un cube irrégulier, taillé à la main, aux arêtes émoussées comme un galet de rivière qui aurait des angles. La croûte est d’un brun doré, couleur de pain trop cuit ou de terre d’été. On y lit, frappé au tampon de bronze, le nom du fabricant en caractères arabes, et souvent le mot حلب — Halab, Alep. Coupez-le en deux : l’intérieur est vert. D’un vert profond, dense, presque végétal, un vert d’olive noire ou de feuillage sous la pluie. Ce vert est le secret du savon, la preuve de sa jeunesse enfermée sous la patine des ans. Car le brun n’est que l’œuvre du temps : le savon sort vert des ateliers, et c’est le séchage, des mois durant, parfois des années, qui oxyde sa surface et la dore. Sous la croûte, le cœur reste vert. Un savon d’Alep porte son âge comme un arbre, en cernes invisibles.
J’ai acheté mon premier pain de savon d’Alep il y a longtemps, dans une de ces boutiques du Marais où l’Orient se vend au détail, entre les loukoums et les verres à thé. Le marchand me l’avait tendu comme on tend un fruit : sentez d’abord. J’ai senti. J’ai acheté. Et depuis, ce cube brun a toujours occupé un coin de ma salle de bains, remplacé fidèlement quand il finit par n’être plus qu’une lamelle translucide qu’on hésite à jeter, tant elle a l’air d’avoir mérité une autre fin.
On me dira qu’il y a des sujets plus considérables qu’un savon. Je n’en suis pas sûr. Suivez ce cube à rebours, remontez la chaîne de ses artisans, de ses caravanes, de ses chaudrons, et vous traversez quatre mille ans d’histoire, deux ou trois empires, une des plus vieilles villes du monde, une guerre récente et terrible, et vous finissez, détail piquant, par croiser en chemin le savon de Marseille — qui est son petit-fils, son élève, son lointain héritier provençal, quoi qu’en disent les étiquettes qui se donnent des airs d’ancêtre. Car c’est bien le sens de ce voyage : quand Marseille commence à cuire ses premières huiles, Alep savonne déjà depuis des siècles. Peut-être des millénaires. L’antériorité n’est pas une coquetterie d’historien ; elle est inscrite dans la géographie même de la Méditerranée, dans le sens de circulation des techniques, qui a presque toujours été, pour les choses du corps et du raffinement, d’est en ouest.
II. Alep avant toute chose
Il faut d’abord parler de la ville, parce que le savon n’est pas né n’importe où. Il est né dans une cité qui dispute à Damas et à Jéricho le titre de plus ancienne ville continûment habitée du monde — querelle insoluble et au fond assez vaine, car à ces profondeurs-là, l’archéologie devient de la géologie. On habite le site d’Alep depuis au moins cinq mille ans. Les tablettes d’Ebla et de Mari, au troisième millénaire avant notre ère, mentionnent déjà Halab et son grand temple du dieu de l’orage. Les Hittites l’ont convoitée, les Assyriens l’ont prise, Alexandre est passé dans les parages, les Séleucides l’ont rebaptisée Beroia — nom grec qui n’a pas tenu, car les villes très anciennes finissent toujours par reprendre leur premier nom, comme les fleuves reprennent leur lit.
Ce qui a fait Alep, c’est sa position. Ouvrez une carte : la ville se tient exactement là où la route qui vient de la Méditerranée, par Antioche, croise celle qui descend de l’Anatolie vers l’Euphrate et, au-delà, vers Bagdad, la Perse, et les pays de la soie. Alep est un carrefour fait ville. Pendant des siècles, tout ce que l’Asie envoyait vers l’Europe — soieries, épices, pierres, teintures, drogues — et tout ce que l’Europe renvoyait vers l’Asie — draps, verre, métaux, monnaies — passait par ses portes, s’y pesait, s’y taxait, s’y revendait. Les caravanes y faisaient étape dans des khans dont certains comptent parmi les plus beaux du monde islamique : cours dallées, arcades de pierre blonde, un platane ou un citronnier au centre, et à l’étage les chambres des marchands, vénitiens, persans, arméniens, anglais, français. Au XVIᵉ siècle, Venise y entretenait un consul ; les marchands de Marseille — retenons ce détail, il servira — y avaient leurs comptoirs, leurs entrepôts, leurs habitudes. Shakespeare lui-même fait dire à une sorcière de Macbeth que le mari d’une de ses victimes est parti pour Alep, patron d’un navire : c’est dire si le nom de la ville sonnait familièrement aux oreilles de Londres vers 1606.
Le cœur de tout cela, c’était le souk. Le plus grand marché couvert du monde, dit-on : une douzaine de kilomètres de galeries voûtées serpentant au pied de la citadelle, un labyrinthe de pierre fraîche où le soleil n’entrait que par des oculi percés dans les voûtes, colonnes de lumière poudreuse tombant droit sur les étals. Chaque métier y avait sa rue, selon la vieille logique des villes d’islam : le souk des cordiers, celui des teinturiers, celui de la laine, celui des épices où l’air lui-même semblait comestible. Et celui du savon. Car dans cette ville de marchands, le savon n’était pas une marchandise parmi d’autres : c’était, avec les textiles et la pistache, une des gloires locales, un produit qu’on exportait vers Istanbul, vers Le Caire, vers Bagdad, et dont les hammams de tout l’Empire ottoman faisaient leur ordinaire de luxe.
J’aime me représenter ce que devait être, un matin d’hiver au XVIIIᵉ siècle, la rue des savonniers d’Alep : la vapeur sortant des ateliers, l’odeur d’huile cuite se mêlant à celle du crottin des ânes de bât, les portefaix chargés de pains verts empilés comme des briques, le marchand assis en tailleur sur son banc de pierre, faisant claquer deux savons l’un contre l’autre pour en faire entendre la sonorité — car un bon savon sec sonne, comme sonne une bonne poterie. Tout cela n’est pas une rêverie gratuite : les voyageurs européens qui passèrent par Alep, de Jean de La Roque à Volney, ont décrit ces souks avec une précision d’inventaire, et le savon y figure toujours, quelque part entre les soieries et les cuirs, comme une évidence.
III. Le plus vieux geste du monde propre
Mais d’où vient-il, ce savon ? De plus loin encore que la ville, s’il faut en croire les tablettes.
Car le savon n’a pas été inventé une fois, proprement, par un génie identifiable. Il a été découvert, probablement plusieurs fois, par l’humanité entière, chaque fois qu’une graisse et une cendre se sont rencontrées en présence d’eau. La cendre de bois contient de la potasse ; la graisse contient des acides gras ; mélangez, chauffez, et la chimie fait le reste — cette réaction que les manuels appellent saponification et qui est, à tout prendre, une des plus vieilles opérations chimiques maîtrisées par l’homme, bien avant qu’on sût qu’elle était de la chimie. Les Sumériens, au troisième millénaire avant notre ère, notaient déjà sur l’argile des recettes mêlant huiles et cendres végétales, pour laver la laine, soigner les peaux malades, purifier les officiants avant les rites. À Babylone, on a retrouvé des cylindres contenant des restes d’une matière savonneuse vieille de plus de quatre mille ans. Les Égyptiens, grands maniaques de la propreté rituelle, avaient leurs pâtes nettoyantes ; le papyrus Ebers, vers 1550 avant notre ère, en donne des formules.
Les Grecs et les Romains, curieusement, sont restés longtemps réfractaires. Eux se frottaient d’huile et se raclaient au strigile — méthode qui a son élégance mais qui déplace la crasse plus qu’elle ne l’ôte. Pline l’Ancien mentionne bien le sapo, mais comme une invention des Gaulois, une pommade de suif et de cendres dont ces barbares du Nord se rougissaient les cheveux. Le mot est resté — savon, sapone, jabón, soap, tous fils du sapo de Pline — mais la chose, chez Pline, n’est encore qu’une teinture capillaire. Il faudra des siècles pour que la Méditerranée adopte franchement l’objet.
Et c’est ici que le Levant reprend la main. Car ce qui manquait aux pâtes molles de l’Antiquité pour devenir le savon que nous connaissons — dur, sec, transportable, conservable, exportable —, c’étaient deux choses que la Syrie du Nord possédait en abondance : l’huile d’olive, et la soude. Non pas la potasse des cendres de bois, qui donne des savons mous, mais la soude véritable, celle qu’on tire des plantes des steppes salées — salicornes, salsolas, ces buissons gris qui poussent dans les terres où rien d’autre ne veut pousser, entre Alep et Palmyre, et qu’on brûlait en meules pour en recueillir des blocs de cendre alcaline. Les Arabes appelaient cette cendre al-qaly — et le mot, passé dans toutes les langues de la science, est devenu notre alcali, comme al-kohl est devenu alcool et al-kimiya la chimie : petite armée de mots en al- qui rappelle, à qui veut bien l’entendre, où l’Europe a appris ses sciences de laboratoire.
Avec la soude végétale et l’huile d’olive, les artisans du Levant obtinrent ce que personne n’avait obtenu avant eux à cette échelle : un savon dur. Un savon qui se démoule, se coupe, se tamponne, s’empile, voyage à dos de chameau et traverse les mers sans fondre ni rancir. Dès les premiers siècles de l’islam, les savonneries — masban, masabin au pluriel — sont attestées dans les grandes villes de Syrie et de Palestine : Naplouse, Damas, Tripoli, Alep. Les géographes arabes du Xᵉ siècle en parlent comme d’une industrie établie, prospère, taxée — signe infaillible d’ancienneté, car le fisc n’arrive jamais le premier. Quand Alep a‑t-elle cuit son premier chaudron ? Les savonniers alépins, qui ne doutent de rien, vous diront volontiers : il y a trois mille ans. Les historiens, plus prudents, s’accordent sur ceci : au VIIIᵉ siècle de notre ère, la chose est faite, documentée, installée. Ce qui laisse tout de même au savon d’Alep, sur son cousin marseillais, une avance confortable de cinq à six cents ans au bas mot — et bien davantage si l’on fait remonter la lignée aux cendres sumériennes, ce qui n’est pas déraisonnable, la Syrie du Nord étant la fille directe de ce monde-là.
IV. Trois ingrédients, pas un de plus
La recette tient en une phrase, et c’est ce qui la rend admirable : de l’huile d’olive, de l’huile de baies de laurier, de la soude, de l’eau. Rien d’autre. Pas de graisse animale, pas de parfum ajouté, pas de colorant, pas de conservateur — le savon d’Alep se conserve tout seul, et se bonifie même, comme certains vins et certaines personnes. Quatre ingrédients dont deux ne sont que des véhicules, et l’affaire est entendue. Mais dans cette simplicité, comme toujours, loge un monde.
L’huile d’olive, d’abord. La Syrie du Nord est un très vieux pays d’oliviers — certains font de la région d’Idlib et du massif calcaire, avec ses villes mortes byzantines entourées de pressoirs antiques, un des berceaux mêmes de l’oléiculture. Pour le savon, on n’utilise pas l’huile fine de première pression, celle qui va à la table : ce serait un gaspillage que la sagesse paysanne réprouve. On prend l’huile de deuxième ou troisième pression, celle des grignons, plus verte, plus chargée, impropre à l’assaisonnement mais parfaite pour le chaudron. Le savon est ainsi, depuis toujours, l’aval de l’olivier, la valorisation de ce que la table refuse — économie circulaire, dirait-on aujourd’hui avec des airs d’avoir inventé quelque chose.
L’huile de baies de laurier, ensuite. C’est elle, l’âme du savon, ce qui le distingue de tous les autres savons d’olive de la Méditerranée. Le laurier noble, Laurus nobilis — celui des couronnes antiques, celui des pot-au-feu — pousse à l’état sauvage sur les collines du nord-ouest syrien et du sud turc, entre Afrine, Antakya et la côte. À l’automne, on en récolte les baies, petites olives noires et luisantes, qu’on fait bouillir longuement dans l’eau : l’huile monte en surface, on l’écume, on la recueille. C’est un travail lent, de cueillette et de patience, qui donne une huile épaisse, vert sombre, au parfum puissant, camphré, presque médicinal. Les Alépins l’appellent zayt al-ghar, l’huile de ghar — et c’est sous ce nom, savon Ghar, que l’artisanat alépin est entré en 2024 au patrimoine de l’UNESCO. La proportion d’huile de laurier fait toute la hiérarchie des savons : de quelques pour cent pour l’usage courant jusqu’à trente, quarante pour cent pour les pains les plus riches, les plus verts, les plus chers, ceux qu’on réserve aux peaux difficiles et aux cadeaux importants. Le chiffre est frappé sur le pain avec le tampon du fabricant, et l’on discute de ces pourcentages, dans les boutiques, avec le sérieux qu’ailleurs on met aux millésimes.
La soude, enfin. Jadis végétale, tirée des plantes de la steppe, apportée par caravanes entières depuis les environs de Palmyre — il y avait des routes de la soude comme il y avait des routes de la soie, plus humbles mais non moins nécessaires. Aujourd’hui la soude est industrielle, et les puristes en soupirent, mais la réaction, elle, n’a pas changé d’un atome depuis Sumer.
Trois ingrédients du pays, donc, et pas un qui vienne de plus de deux cents kilomètres. Le savon d’Alep est un condensé de sa géographie : l’olivier des collines, le laurier des montagnes côtières, la soude de la steppe. On pourrait le lire comme une carte. Il suffit de savoir sentir.
V. Les chaudrons de novembre
La fabrication est une affaire de saison. On cuit le savon l’hiver, de novembre à mars, quand la récolte des olives est faite, que l’huile nouvelle est pressée et que la fraîcheur permet à la pâte de prendre. Le reste de l’année, le savon sèche. Ce calendrier n’a pas varié depuis des siècles, et il donne à toute l’industrie un rythme agricole, presque liturgique : il y a un temps pour cuire et un temps pour attendre.
Voici comment les choses se passent, telles qu’on peut encore les voir dans les savonneries traditionnelles. Dans une grande cuve — jadis un chaudron de cuivre enterré, chauffé par-dessous au feu de bois — on verse l’huile d’olive, l’eau et la soude. Et l’on cuit. Trois jours durant, parfois plus, la pâte bout, tourne, épaissit, sous la garde du maître savonnier qui la goûte — oui, la goûte, du bout de la langue, pour juger de la causticité restante — la travaille à la rame de bois, la surveille comme on surveille un malade ou une confiture. C’est le procédé dit à chaud, l’ancêtre de toutes les saponifications industrielles, mais conduit ici à l’instinct, sans thermomètre ni pH-mètre, au coup d’œil et au coup de langue. En fin de cuisson seulement, quand la pâte est faite, on ajoute l’huile de laurier : elle arrive en dernière, comme un parfum qu’on ne veut pas brûler, et c’est elle qui donne au savon frais sa belle couleur d’algue.
Puis vient le moment que tous les visiteurs de savonnerie décrivent avec la même stupeur émerveillée : la coulée. On étale la pâte chaude, verte, luisante, à même le sol de l’atelier — un sol immense, préalablement tapissé de papier — en une nappe continue de quelques centimètres d’épaisseur. Des ouvriers en bottes lissent cette mer verte avec le masdah, une planche de bois montée sur manche, en marchant dessus à reculons, avec des gestes de faucheurs ou de jardiniers zen ratissant un sable qui serait tiède et sentirait le laurier. On vérifie l’épaisseur à la pique. Puis on laisse refroidir une nuit, et le lendemain, la mer est devenue banquise : une dalle ferme qu’on découpe au cordeau et au rateau ganté de lames, en carrés réguliers, ligne après ligne, comme on quadrille un champ.
Alors passent les tamponneurs. Accroupis, avançant en crabe sur la dalle, ils frappent chaque cube d’un coup de maillet sur le tampon de bronze : le nom de la maison, la ville, parfois la teneur en laurier, s’impriment en creux dans la pâte encore tendre. Ce geste-là — des centaines, des milliers de coups de tampon par jour, dans une cadence de percussionniste — est peut-être le plus beau de toute la chaîne, et le plus ancien : on scellait déjà ainsi les jarres et les briques dans la Mésopotamie des rois. Le savon est signé comme une œuvre, et il l’est à bon droit.
Reste le plus long : ne rien faire. Les cubes sont montés dans les étages des savonneries et empilés en tours ajourées — cheminées, puits, spirales de savons disposés en quinconce pour que l’air circule entre tous. Ces tours vertes qui brunissent lentement, dressées par centaines dans la pénombre des greniers, composent un des spectacles les plus étranges qui soient : on dirait une ville de termitières, ou les tours funéraires de quelque Palmyre en réduction, ou un jeu de construction pour géants patients. Là, le savon sèche. Neuf mois au minimum, un an le plus souvent, et pour les grandes cuvées davantage encore — il se vend des savons d’Alep affinés comme des comtés, trois ans, cinq ans, dont la croûte a pris une couleur de pain d’épices et dont le parfum s’est arrondi. Pendant tout ce temps, le savon perd son eau, durcit, s’adoucit — l’alcalinité résiduelle s’éteint doucement — et sa surface s’oxyde en ce brun doré qui le fait reconnaître entre mille. Le cœur, protégé, reste vert : c’est la fameuse coupe bicolore, brune dehors, verte dedans, qui est au savon d’Alep ce que la croûte fleurie est au camembert — une signature du temps.
Neuf mois. Le chiffre laisse songeur, à une époque où l’industrie cosmétique compte en heures de chaîne. Un savon d’Alep, entre la cueillette des olives et la vente au souk, a l’âge d’un enfant qui naît. On comprend mieux, à cette aune, pourquoi il coûte ce qu’il coûte — c’est-à-dire, tout bien pesé, presque rien pour tant de temps enfermé.
VI. Les maisons et les khans
À Alep, le savon fut toujours une affaire de familles. Les grandes maisons savonnières — les Zanabili, les Jbeili, les Fansa, les Najjar, d’autres encore — se transmettent les tampons de bronze, les tours de main et les carnets de clients depuis des générations, parfois depuis des siècles. Le métier a ses dynasties comme la musique a les siennes, et l’on y entre enfant, en portant les cubes, avant d’y régner vieillard, en goûtant la pâte. Certaines savonneries de la vieille ville occupaient des bâtiments qui sont eux-mêmes des monuments : d’anciens khans aux voûtes de pierre, des fondations mameloukes ou ottomanes, avec leurs cours où séchaient les pyramides vertes et leurs celliers profonds où les meilleurs pains attendaient leur heure dans une odeur de laurier, d’huile et de pierre froide qui, au dire de tous ceux qui l’ont respirée, ne s’oublie pas.
Le savon d’Alep fut ainsi, très tôt, davantage qu’un produit : une institution urbaine. Il payait des impôts considérables, entretenait des corporations, dotait des fondations pieuses — plus d’un waqf alépin fut assis sur les revenus d’une savonnerie, si bien que le savon lavait les corps et finançait les mosquées, les écoles et les fontaines, double emploi de la propreté qui aurait plu aux théologiens. Il servait de monnaie de prestige : on en offrait aux hôtes de marque, on en garnissait les trousseaux des mariées, on en envoyait aux gouverneurs qu’il fallait adoucir. Et il voyageait. Vers Istanbul, où le sérail en consommait ; vers les hammams d’Anatolie et d’Égypte ; vers Bagdad et la Perse par les caravanes de l’est ; et vers l’Europe par Alexandrette, le port d’Alep, où les navires vénitiens, génois, marseillais chargeaient, avec la soie et la galle, des caisses de savon levantin.
Car l’Europe, pendant tout le Moyen Âge, fut cliente avant d’être concurrente. Le savon dur d’Orient y arrivait comme un produit de luxe, au même titre que le sucre ou le poivre, et les inventaires des apothicaires et des princes en font mention sous des noms qui disent son origine : savon sarrasinois, savon de Damas, savon d’outre-mer. Il fallut du temps — et quelques guerres saintes — pour que la recette elle-même fît le voyage.
VII. Parenthèse au hammam
On ne comprend rien au savon d’Alep si l’on oublie pour quoi il fut fait : le hammam. Le savon et le bain de vapeur sont nés l’un pour l’autre, comme le pain et le four, et pendant des siècles c’est dans la pénombre embuée des bains publics que le cube vert a accompli l’essentiel de sa carrière.
Alep comptait, aux grandes heures ottomanes, plusieurs dizaines de hammams — le hammam Yalbougha al-Nasri, joyau mamelouk posé au pied de la citadelle avec ses coupoles percées d’étoiles de verre, passait pour l’un des plus beaux du monde arabe. On y allait comme on va aujourd’hui au café et à la salle de sport réunis : pour se laver, certes, mais surtout pour transpirer, se faire frotter, parler affaires, marier les enfants — les mères y examinaient les futures brus avec un œil de maquignon —, célébrer les relevailles et les veilles de noces. Le savon y avait son rituel : ramolli par la vapeur, monté en mousse dans une taissa de cuivre, étalé au gant de crin par le frotteur dont le métier consistait, très exactement, à vous retirer de la peau une semaine de ville. Ceux qui ont connu cela — la chaleur en trois salles, la brûlure douce du gant, l’odeur de laurier flottant sous les coupoles, le thé glacé de la sortie — en parlent tous de la même manière : comme d’une des rares expériences où l’hygiène touche à la métaphysique. On entre au hammam avec son corps, on en sort avec un corps neuf, et entre les deux il y a eu un cube vert.
Ce compagnonnage du bain et du savon explique un trait qui étonne toujours les Occidentaux : au Levant, le savon fut d’abord une affaire publique, collective, presque civique, avant de devenir l’objet intime de nos salles d’eau. Il appartenait à la ville comme les fontaines et les fours. Et quand les hammams d’Alep ont fermé un à un — modernité, salles de bains privées, puis la guerre, qui a endommagé jusqu’au vieux Yalbougha, restauré depuis —, le savon leur a survécu en emportant avec lui, dans chaque cube, un peu de cette sociabilité perdue. C’est peut-être pour cela qu’il dégage, même seul sur le rebord d’un lavabo parisien, cette impression de venir d’un monde plus habité que le nôtre : il a passé mille ans dans des lieux où l’on se lavait ensemble.
Fermons la parenthèse, et reprenons la route de l’ouest.
VIII. Le voyage vers l’ouest, ou comment Marseille apprit à se savonner
C’est ici que l’histoire prend son tour le plus savoureux, celui qui justifie le titre de cet article et qu’on devrait afficher dans toutes les drogueries de Provence, par simple honnêteté généalogique.
Comment la recette du savon dur passa-t-elle en Occident ? Par les voies habituelles de la Méditerranée, qui sont la guerre, le commerce et le pèlerinage, trois activités que le Moyen Âge pratiquait volontiers ensemble. La tradition veut que les croisés, aux XIIᵉ et XIIIᵉ siècles, aient découvert au Levant ce savon d’olive qui ne ressemblait à rien de ce qu’ils connaissaient, et en aient rapporté le goût, puis le secret. La tradition simplifie, comme toujours : les Italiens n’avaient pas attendu les croisades pour commercer avec la Syrie, et l’Espagne musulmane, de son côté, savonnait déjà — le fameux savon de Castille, blanc, tout d’olive, est un enfant d’al-Andalus, c’est-à-dire un autre rejeton de la même souche orientale, arrivé par le sud pendant que son frère arrivait par la mer. Mais l’idée générale est juste : entre le XIIᵉ et le XIVᵉ siècle, la technique du savon dur à l’huile d’olive et à la soude remonte d’est en ouest, d’escale en escale, comme remontèrent le papier, la boussole, le chiffre arabe et l’abricot. Alicante, Malaga, Carthagène ; Naples, Gênes, Venise ; Savone enfin — dont certains veulent, étymologie trop belle pour être honnête, tirer le mot savon, alors que Pline nous attend depuis deux mille ans avec son sapo gaulois.
Marseille vient en bout de chaîne, et relativement tard. On y signale bien un savonnier au XIVᵉ siècle — un certain Crescas Davin, en 1371, dont le nom passe pour celui du premier de la profession dans la ville — mais il s’agit encore d’un artisanat modeste, qui travaille pour le voisinage. La grande industrie marseillaise ne décolle qu’aux XVIᵉ et surtout XVIIᵉ siècles, quand la ville, port du Levant s’il en fut, comprend qu’elle a tout sous la main pour fabriquer elle-même ce qu’elle importe : l’huile de Provence, la soude des salicornes de Camargue, le charbon des collines, et des marchés entiers à prendre. Colbert fait le reste. L’édit de 1688, signé par Louis XIV, fixe la doctrine : ne pourra s’appeler savon de Marseille que le savon cuit en grandes chaudières, aux huiles d’olive pures, sans graisse animale. C’est un beau texte, fondateur d’une des plus honorables industries françaises — mais notons la date. 1688. À ce moment-là, les savonneries d’Alep cuisaient depuis huit ou neuf siècles au bas mot. Quand Marseille codifie, Alep commémore déjà.
Il ne s’agit pas d’humilier le cube provençal, qui a ses lettres de noblesse, son honnêteté d’artisan et sa place dans toutes les buanderies de mon enfance. Il s’agit de remettre la filiation à l’endroit. Le savon de Marseille est au savon d’Alep ce que le lointain cousin est au patriarche : même sang, autre maison. Techniquement, d’ailleurs, les deux se distinguent nettement. Marseille, savon de lessive autant que de toilette, cuit à l’huile d’olive ou — de plus en plus, au fil des siècles — aux huiles de coprah et de palme, et se définit par ses 72 % d’acides gras frappés sur le cube. Alep n’a jamais transigé sur l’olive et garde son laurier, dont Marseille ignore tout : c’est le ghar qui fait la différence, au nez comme sur la peau. Marseille est vert ou blanc dans la masse ; Alep est brun dehors et vert dedans, parce qu’il a séché des mois là où Marseille sèche des semaines. L’un est un excellent savon. L’autre est, en plus, une mémoire.
Et puisque nous en sommes aux généalogies : presque tous les savons durs du monde descendent, par des chemins plus ou moins directs, de cette souche levantine. Le savon de Castille, on l’a dit. Le savon de Naplouse, frère palestinien tout d’olive, blanc et carré. Les savons anglais et américains dits castile soaps, qui avouent leur origine dans leur nom. Toute la savonnerie fine européenne du XIXᵉ siècle, qui n’a fait qu’industrialiser la vieille cuisson syrienne. Quand vous vous lavez les mains, où que vous soyez sur la planète, il y a de fortes chances qu’un peu d’Alep vous coule entre les doigts sans que vous le sachiez. C’est une forme de gloire discrète — la meilleure, sans doute, mais aussi la plus injuste, puisque personne ne songe à en remercier la ville.
IX. Les années de cendres
Il faut maintenant parler de ce dont on parlerait volontiers à voix basse. En 2011, la guerre est entrée en Syrie, et en 2012 elle est entrée dans Alep. Pendant quatre ans, la ville a été coupée en deux, pilonnée, affamée, et la bataille d’Alep — 2012–2016 — restera comme l’un des épisodes les plus atroces de ce début de siècle. La vieille ville, classée au patrimoine mondial, s’est trouvée sur la ligne de front. Le minaret seldjoukide de la Grande Mosquée, mille ans d’âge, s’est effondré un jour d’avril 2013. Et les souks — les douze kilomètres de galeries, les khans, les fondouks, la rue des savonniers — ont brûlé, dès l’automne 2012, dans un incendie que les photographies montrent dévorant les voûtes comme un four à pain devenu fou. Plus de la moitié de la vieille ville, sans doute davantage, est sortie de la guerre en ruines.
L’industrie du savon a subi le sort de sa ville. Les chiffres, ici, parlent avec une brutalité que la prose n’atteint pas : autour de vingt mille tonnes produites en 2010 ; à peine un millier en 2018. Les savonneries historiques des vieux quartiers, détruites ou pillées ; les stocks — ces tours de savon patiemment vieillies — partis en fumée ou en butin ; les familles dispersées. Beaucoup de maîtres savonniers ont fait ce que font les artisans quand leur ville meurt : ils ont emporté le métier. Les uns ont transplanté leurs cuves dans la vallée d’Afrine, à soixante kilomètres, au plus près des oliviers ; d’autres ont passé la frontière turque et rallumé leurs feux du côté de Gaziantep ou d’Antakya, sur des terres où poussent les mêmes lauriers ; d’autres encore sont allés plus loin — Liban, Jordanie, France —, et il s’est produit cette chose étrange et émouvante : des savons d’Alep fabriqués à Santé, près de Carcassonne, ou en région parisienne, par des Alépins exilés qui avaient sauvé leurs tampons de bronze comme on sauve des titres de noblesse. Le savon, né d’une ville, est devenu pour quelques années le savon d’une diaspora — vert dedans, brun dehors, apatride autour.
Et pendant ce temps, ironie amère, la demande occidentale n’a jamais été aussi forte. Le savon d’Alep, porté par la vague du naturel et du bio, se vendait en Europe mieux que jamais — au point d’attirer les contrefaçons, savons teintés, parfumés au laurier de synthèse, cuits n’importe où et vendus sous le nom de la ville martyre. Les vrais savonniers, entre deux exils, devaient en plus défendre leur nom. Il n’existe toujours pas d’appellation d’origine protégée pour le savon d’Alep — le cube le plus ancien du monde est aussi l’un des moins protégés juridiquement, et cette anomalie en dit long sur la hiérarchie de nos attentions.
X. Le vert sous la cendre
Mais cette histoire, qui a tout d’une élégie, refuse de finir en élégie. Car depuis quelques années, les nouvelles qui viennent d’Alep ont changé de registre.
D’abord les pierres. Dès la fin des combats, la réhabilitation de la vieille ville a commencé, lente, obstinée, portée notamment par la Fondation Aga Khan et divers fonds internationaux : les voûtes des souks relevées travée par travée, les échoppes rendues une à une à leurs marchands. À l’été 2024, quatre souks historiques restaurés ont rouvert leurs portes, et les récits de ces réouvertures ont tous la même tonalité : des commerçants sexagénaires retrouvant l’échoppe du père et du grand-père, et disant que leur âme était revenue avec la boutique. On prête aux pierres plus de sentiment qu’elles n’en ont ; mais aux souks, non — un souk n’existe que peuplé, et sa réouverture est très exactement une résurrection.
Ensuite la reconnaissance. En décembre 2024, à Asunción — il fallait aller au Paraguay pour couronner un savon syrien, la géographie de l’UNESCO a de ces détours —, le comité du patrimoine culturel immatériel a inscrit l’artisanat du savon Ghar d’Alep sur la liste représentative du patrimoine de l’humanité, aux côtés, cette année-là, du saké japonais et des rituels du henné. Inscription tardive, dira-t-on, pour un savoir-faire millénaire ; mais venue au meilleur moment, celui où elle pouvait servir : le patrimoine immatériel, c’est précisément ce qui survit quand les murs tombent — le geste, la recette, le calendrier des cuissons, le coup de tampon. Tout ce que les savonniers avaient emporté dans l’exil se trouvait soudain reconnu pour ce qu’il est : un bien commun de l’humanité, au même titre qu’une cathédrale.
Le même mois — décembre 2024, décidément — le régime qui avait présidé à la destruction de la ville s’est effondré, et la Syrie est entrée dans un autre chapitre, incertain comme le sont tous les lendemains de ce genre, mais ouvert. Depuis, on lit des récits de savonniers rentrant voir leurs ateliers, pesant ce qui peut être relevé, rallumant ici une cuve, réinstallant là un séchoir. Rien n’est simple, rien n’est acquis : les hommes sont dispersés, les capitaux manquent, les oliveraies ont souffert, et une industrie qui compte en années de séchage ne se relève pas en une saison. Mais la logique profonde du savon d’Alep joue pour lui. Un produit qui a traversé les Assyriens, les Mongols — Tamerlan a rasé Alep en 1400, et les savonneries ont rouvert —, les Ottomans, deux guerres mondiales et un demi-siècle de dictature, a démontré une chose : on peut détruire ses murs, pas sa recette. Elle tient en une phrase, elle loge dans une mémoire d’homme, elle passe les frontières dans un tampon de bronze au fond d’un sac.
XI. Éloge de la lenteur savonneuse
Revenons, pour finir, à la salle de bains — car c’est là que cette histoire de quatre mille ans se termine chaque matin, dans la banalité tiède d’une toilette.
Utiliser un savon d’Alep, une fois qu’on sait tout cela, n’est plus tout à fait un geste anodin. Le pain mouillé mousse peu — c’est un savon sobre, il ne fait pas le spectacle des gels douche — mais il lave loyalement, sans dessécher, et il laisse sur la peau ce voile discret d’olive et de laurier que les dermatologues recommandent aux peaux qui protestent contre la chimie moderne. Il sert à tout, comme servaient à tout les objets d’avant la spécialisation : le corps, les cheveux, la barbe, le linge fin, et même, disent les anciens, les mites, qu’un cube glissé dans une armoire tient à distance. Il dure des mois. Il finit en lamelle, puis en copeaux, puis en rien, sans laisser d’autre déchet qu’un parfum. On chercherait longtemps, dans nos existences encombrées, un objet dont le bilan soit aussi propre — c’est le cas de le dire.
Mais surtout, il porte le temps. Ce cube a poussé sur un arbre qui vit des siècles, cuit trois jours, séché un an, voyagé des semaines ; il descend d’un geste vieux comme l’écriture, il a le même âge que les plus vieilles routes du monde, et il a survécu, ces années-ci, à ce qui aurait dû l’anéantir. Le tenir dans sa paume, c’est tenir un concentré de Méditerranée orientale — l’olivier, le laurier, la steppe, le souk, la caravane, l’exil, le retour. Marseille, qui a fait de son savon un emblème national, ne m’en voudra pas de conclure ainsi : tout ce que son cube sait faire, il l’a appris d’un aîné qui savonnait déjà quand la Canebière n’était qu’une chènevière. Rendre au savon d’Alep son rang de patriarche, ce n’est rien enlever à personne. C’est simplement remettre la Méditerranée dans le bon sens : celui des influences réelles, qui vont si souvent d’est en ouest, et que l’ouest oublie avec une constance qui finirait par ressembler à une méthode.
La prochaine fois que vous croiserez, sur un marché ou dans une boutique, un de ces cubes bruns frappés de caractères arabes, faites le geste : prenez-le, soupesez-le, sentez-le. Vous tiendrez dans la main quatre mille ans d’histoire lavante, une ville qui refuse de mourir, et la preuve odorante que les civilisations ne s’effondrent jamais tout à fait tant qu’il reste quelqu’un pour cuire l’huile, couper la pâte et attendre — neuf mois, un an, le temps qu’il faut — que le vert se couvre d’or.
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