Sorting by

×
Les îles des Princes, l’ar­chi­pel des disgrâces

Les îles des Princes, l’ar­chi­pel des disgrâces

L’ar­chi­pel des disgrâces

Les îles des Princes

L’ar­chi­pel des disgrâces

Notes sur les Îles des Princes, de l’a­veu­gle­ment des empe­reurs à la fin des chevaux


Le fer­ry part de Kaba­taş et met une heure et demie à tra­ver­ser la mer de Mar­ma­ra, ce qui est peu pour chan­ger de monde. On laisse der­rière soi le tumulte d’Is­tan­bul, ses klaxons, ses seize mil­lions d’ha­bi­tants agglu­ti­nés sur deux conti­nents, et l’on avance vers un cha­pe­let de neuf îles cou­chées dans l’eau grise, dont quatre seule­ment se visitent : Kınalıa­da, Bur­ga­za­da, Hey­be­lia­da, Büyü­ka­da. Les Turcs les appellent Ada­lar, « les îles », ou Kızıl Ada­lar, « les îles rouges », à cause de la cou­leur fer­ru­gi­neuse de leur roche. Les Grecs disaient Prin­ki­po­ni­sia, les îles des Princes. Le nom est trom­peur, comme presque tout ici. Il évoque une vil­lé­gia­ture, un lieu de plai­sance, des noces de pêcheurs et des glaces à la rose. Il désigne d’a­bord un sys­tème d’é­li­mi­na­tion poli­tique qui a fonc­tion­né, avec la régu­la­ri­té d’une hor­loge et la dou­ceur feu­trée d’un couvent, pen­dant près de mille ans.

On approche de Büyü­ka­da, la plus grande, et l’on voit d’a­bord les pins. Ils dévalent les deux col­lines de l’île jus­qu’à la mer, sombres, rési­neux, dans une immo­bi­li­té médi­ter­ra­néenne qui donne au pre­mier regard l’im­pres­sion d’un para­dis sans his­toire. Puis on dis­tingue les demeures de bois, les grandes vil­las fin-de-siècle aux véran­das ajou­rées, aux bal­cons de den­telle, peintes de blancs fanés et de bleus déla­vés, et l’on se dit que rien de grave n’a jamais pu se pas­ser dans un décor pareil. C’est exac­te­ment l’er­reur que Byzance avait besoin qu’on com­mette. Les îles ont été choi­sies parce qu’elles étaient belles, proches et silen­cieuses — assez proches de la capi­tale pour qu’on puisse y sur­veiller ceux qu’on y envoyait, assez loin pour qu’ils cessent d’exis­ter aux yeux du pou­voir, assez silen­cieuses pour qu’on n’y entende jamais rien. Un archi­pel n’est pas seule­ment un lieu. C’est un ins­tru­ment. Celui-ci ser­vait à faire dis­pa­raître les gens sans les tuer, ce qui à Constan­ti­nople pas­sait pour une forme de clémence.

L’art byzan­tin de la disparition

Il faut com­prendre l’é­co­no­mie morale de l’Em­pire d’O­rient pour sai­sir ce que ces îles ont abri­té. À Constan­ti­nople, tuer un empe­reur, une impé­ra­trice, un patriarche, un géné­ral trop popu­laire, posait un pro­blème théo­lo­gique autant que poli­tique. Ver­ser le sang d’un oint du Sei­gneur, c’é­tait s’ex­po­ser à la dam­na­tion et four­nir un mar­tyr à ses par­ti­sans. L’Em­pire chré­tien avait donc inven­té, ou per­fec­tion­né, une gamme de peines inter­mé­diaires qui neu­tra­li­saient un rival sans l’en­voyer direc­te­ment à la tombe. On pou­vait le ton­su­rer de force, c’est-à-dire le faire moine : un moine ne règne pas, un moine a renon­cé au monde, et l’on obte­nait ain­si une abdi­ca­tion dégui­sée en voca­tion. On pou­vait lui cou­per le nez — la rhi­no­to­mie —, muti­la­tion qui suf­fi­sait long­temps à rendre inéli­gible au trône, l’empereur devant être phy­si­que­ment intègre pour incar­ner l’in­té­gri­té de l’É­tat. Et quand cela ne suf­fi­sait plus, quand un empe­reur au nez cou­pé reve­nait quand même reprendre le pou­voir, comme le fit Jus­ti­nien II avec un appen­dice d’or, on pas­sait à la mesure supé­rieure : l’aveuglement.

Aveu­gler était l’é­lé­gance suprême du sys­tème. Un aveugle ne peut plus régner, mais il conti­nue de vivre, de prier, de vieillir dans un monas­tère ; on n’a donc pas tué, on a seule­ment fer­mé une porte. La tech­nique était codi­fiée : le fer rouge, le vinaigre bouillant ver­sé dans les orbites, ou la lame pas­sée sur les yeux avec une pré­ci­sion de chi­rur­gien selon qu’on vou­lait ou non lais­ser une chance de sur­vie. Cer­tains en mou­raient, ce qui arran­geait tout le monde et per­met­tait de plai­der l’ac­ci­dent. D’autres sur­vi­vaient des décen­nies, sil­houettes tâton­nantes dans les cel­lules des îles, anciens maîtres du monde réduits à écou­ter le bruit de la mer.

Et c’est là que l’ar­chi­pel entre en scène. Une fois ton­su­ré, muti­lé ou aveu­glé, où mettre l’en­com­brant ? On l’en­voyait sur les îles, dans l’un des cou­vents ou des monas­tères qui les cou­vraient. Le monas­tère est le rouage cen­tral de cette méca­nique : il est à la fois pri­son et sanc­tuaire, geôle et hos­pice, lieu de rédemp­tion affi­ché et de séques­tra­tion réelle. On n’emprisonnait pas un empe­reur déchu, on l’« invi­tait à la vie contem­pla­tive ». Le voca­bu­laire est essen­tiel. Toute la vio­lence de Byzance passe par cet euphé­misme monas­tique qui trans­forme la relé­ga­tion en retraite spi­ri­tuelle et le meurtre poli­tique en salut de l’âme. Sur les Îles des Princes, on ne condam­nait per­sonne. On offrait le silence, les pins et Dieu. C’é­tait une condam­na­tion quand même.

Un couvent pour cinq impératrices

Sur Büyü­ka­da, la plus grande île, se dres­sait un couvent qui reçut à lui seul cinq impé­ra­trices tom­bées : Irène, Euphro­syne, Théo­pha­no, Zoé, Anne Dalas­sène. Cinq femmes qui avaient tenu, cha­cune à son heure, le fil du plus vieil empire chré­tien, et qu’on avait fait pas­ser, l’une après l’autre, du palais sacré à la cel­lule au bord de l’eau. On aime­rait pou­voir mar­cher jus­qu’à ce couvent ; il n’en reste presque rien, quelques pierres reprises par d’autres bâti­ments, la mémoire d’un empla­ce­ment. Mais le nom a sur­vé­cu à l’é­di­fice, et le nom suf­fit à peu­pler la col­line de fan­tômes couronnés.

De toutes ces relé­guées, la plus ver­ti­gi­neuse est Irène l’A­thé­nienne, parce qu’elle referme sur elle-même le cercle de la cruau­té byzan­tine avec une per­fec­tion presque géo­mé­trique. Orphe­line grecque d’A­thènes, mariée à quinze ou dix-sept ans à l’hé­ri­tier du trône, veuve, régente, elle finit par régner seule — pre­mière femme à por­ter le titre non pas d’im­pé­ra­trice consort mais d’empe­reur, au mas­cu­lin, auto­kra­tôr, ce qui à Byzance signi­fiait qu’on ne pou­vait déci­dé­ment pas conce­voir qu’une femme gou­ver­nât et qu’on pré­fé­rait la dégui­ser gram­ma­ti­ca­le­ment en homme. Elle était fer­vente, pieuse, elle réta­blit le culte des icônes que les ico­no­clastes avaient inter­dit, elle convo­qua le concile de Nicée de 787, et pour cette œuvre l’É­glise ortho­doxe grecque l’a faite sainte. Sa fête tombe le 9 août.

Ce que l’É­glise men­tionne moins volon­tiers, c’est com­ment cette sainte a conser­vé son trône. Son fils, Constan­tin VI, deve­nu adulte, pré­ten­dait régner seul, comme c’é­tait son droit. Elle orga­ni­sa contre lui une cam­pagne patiente, le fit arrê­ter par ses propres par­ti­sans, et don­na l’ordre qu’on lui cre­vât les yeux. On l’a­veu­gla dans la chambre de por­phyre où il était né, en 797, avec une bru­ta­li­té cal­cu­lée pour qu’il en mou­rût — et il en mou­rut, quelques jours ou quelques semaines plus tard, per­sonne n’a jamais vou­lu être pré­cis. Irène avait fait aveu­gler son enfant pour conti­nuer de régner. C’est l’un des actes les plus noirs de l’his­toire byzan­tine, et il fut com­mis par une future sainte, ce qui dit assez la dis­tance entre la sain­te­té offi­cielle et la véri­té des cou­loirs du palais.

Cinq ans plus tard, la roue tourne. En 802, son ministre des Finances, un cer­tain Nicé­phore, mène un coup d’É­tat. Irène ne résiste pas — peut-être pour sau­ver sa vie, peut-être par une las­si­tude qu’on ne sau­ra jamais. On la dépose. Et on l’en­voie sur Prin­ki­po, dans un couvent. Le détail qu’il faut savou­rer, si l’on ose ce mot devant tant de mal­heur, c’est que ce couvent, elle l’a­vait elle-même fon­dé, du temps de sa splen­deur, par pié­té. Elle est donc relé­guée dans sa propre œuvre de dévo­tion, enfer­mée dans le monu­ment de sa foi, comme un archi­tecte muré dans sa cathé­drale. Le pou­voir byzan­tin avait ce sens du raffinement.

Elle n’y res­ta pas. On la soup­çon­na d’y com­plo­ter encore, et Nicé­phore, pru­dent, l’exi­la plus loin, à Les­bos, dans la mer Égée, hors de por­tée de tout retour. Là, la pre­mière femme à avoir régné seule sur l’Em­pire romain d’O­rient, celle qui avait négo­cié avec Char­le­magne et qu’on avait un moment son­gé à lui marier pour réunir les deux moi­tiés du monde chré­tien, fut réduite à filer la laine pour se nour­rir. Elle mou­rut le 9 août 803, moins d’un an après sa chute, dans une pau­vre­té dont les chro­ni­queurs ont peut-être exa­gé­ré la pro­fon­deur, mais qui des­sine de toute façon une déchéance sans appel. On la rame­na plus tard à Constan­ti­nople, ses osse­ments rapa­triés vers le monas­tère qu’elle avait fon­dé, comme si l’Em­pire, l’ayant tuée à petit feu, vou­lait ensuite se récon­ci­lier avec sa dépouille. C’est la logique entière de ces îles : d’a­bord la relé­ga­tion feu­trée, puis, quand il n’y a plus rien à craindre du mort, la récu­pé­ra­tion pieuse.

La méca­nique feutrée

Ce qui frappe, dans tous ces récits, c’est l’ab­sence de fra­cas. Rien ici ne res­semble à l’é­cha­faud de la place de Grève, aux exé­cu­tions publiques, aux têtes sur les piques. La vio­lence byzan­tine des îles est une vio­lence d’in­té­rieur, une vio­lence de cloître, qui se joue der­rière des murs blancs, sous des pins, dans le cla­po­tis. On n’en­tend pas les cris de Constan­tin qu’on aveugle : la chambre de por­phyre est loin, et de toute façon on n’é­crit ces choses qu’à mots cou­verts. On ne voit pas Irène filer sa laine à Les­bos : on l’ap­prend par une phrase de chro­ni­queur, glis­sée comme un remords. Le décor pai­sible n’est pas un contraste avec la vio­lence — il en est l’ins­tru­ment. La beau­té des îles fait par­tie du dis­po­si­tif. Elle endort, elle ras­sure, elle recouvre. On y envoie les gens pré­ci­sé­ment parce que le lieu ne res­semble pas à une pri­son, et qu’un exil qui ne res­semble pas à un exil ne sou­lève pas les foules.

Ce raf­fi­ne­ment dans l’ef­fa­ce­ment a une consé­quence trou­blante : ces îles n’ont presque pas de mémoire visible de ce qu’elles ont été. On peut y mar­cher une jour­née entière, mon­ter au monas­tère Saint-Georges au som­met de Büyü­ka­da, boire un thé sous la treille, redes­cendre par les che­mins de terre rouge, sans jamais croi­ser une plaque, un monu­ment, un signe qui dise : ici, on a effa­cé des empe­reurs. La vio­lence feu­trée a pro­duit un pay­sage amné­sique. Il faut appor­ter l’his­toire avec soi, dans un livre ou dans la tête, sinon les îles ne la rendent pas. Elles ont trop bien fait leur tra­vail de silence.

Le palais qui devint orphelinat

Passe le Moyen Âge, passe Byzance, passe la conquête otto­mane de 1453 qui fait de Constan­ti­nople Istan­bul sans chan­ger grand-chose au sta­tut des îles : elles res­tent une marge, un lieu de retrait, où l’on relègue encore, à l’oc­ca­sion, tel prince otto­man gênant. Puis, au XIXᵉ siècle, le décor bas­cule. Le vapeur rem­place la barque, la ligne régu­lière rap­proche les îles de la ville, et la bour­geoi­sie stam­bou­liote — grecque, armé­nienne, juive, levan­tine — se met à y bâtir des vil­las d’é­té. Les Îles des Princes deviennent une sta­tion bal­néaire, un lieu de bains, de bals et de flâ­ne­ries en calèche, l’exact envers de ce qu’elles avaient été. On y vient désor­mais pour vivre, non pour disparaître.

De cette époque de faste sub­siste, au som­met d’une des deux col­lines de Büyü­ka­da, le bâti­ment le plus stu­pé­fiant de l’ar­chi­pel, et le plus révé­la­teur de ses iro­nies super­po­sées. On l’a­per­çoit de loin : une immense construc­tion de bois à six étages, gris cendre, héris­sée de ran­gées de fenêtres aveugles, une falaise de planches posée sur la crête au milieu des pins. C’est le plus grand édi­fice en bois d’Eu­rope, le deuxième du monde. Il fut des­si­né en 1898 par l’ar­chi­tecte fran­co-otto­man Alexandre Val­lau­ry — le même qui bâtit tant de belles choses à Istan­bul — pour la Com­pa­gnie inter­na­tio­nale des wagons-lits, celle-là même qui fai­sait rou­ler l’O­rient-Express. L’i­dée était somp­tueuse : un palace, un casi­no, le Prin­ki­po Palace, où l’on aurait atti­ré les voya­geurs for­tu­nés de l’Oc­ci­dent venus goû­ter l’exo­tisme orien­tal au ter­mi­nus de la ligne mythique. On ima­gine les tapis, les lustres, les tables de jeu, les femmes en robe du soir sur les véran­das face à la mer.

Le casi­no n’ou­vrit jamais. Le sul­tan Abdül­ha­mid II, homme pieux et méfiant, grand ama­teur de police secrète mais enne­mi du jeu, refu­sa l’au­to­ri­sa­tion. Le palace res­ta vide. Et en 1903, l’é­pouse d’un riche ban­quier grec, Éle­ni Zari­fi, rache­ta l’é­di­fice et le don­na au Patriar­cat œcu­mé­nique de Constan­ti­nople, qui en fit un orphe­li­nat pour les enfants grecs ortho­doxes. Ain­si ce bâti­ment conçu pour le luxe et le vice devint-il, par un retour­ne­ment dont l’his­toire de ces îles a le secret, une mai­son d’en­fants per­dus. Pen­dant soixante et un ans, de 1903 à 1964, près de cinq mille huit cents orphe­lins y gran­dirent, répar­tis sur six étages, deux cent six chambres, avec sa cui­sine, sa biblio­thèque, son école, ses ate­liers. Un palace man­qué trans­for­mé en arche pour les aban­don­nés : on aime­rait s’en tenir là, à cette belle image de rachat.

Mais l’his­toire ne s’ar­rête pas là, et c’est ici qu’elle rejoint le fil sombre de l’archipel.

L’ef­fa­ce­ment des Grecs

Car l’or­phe­li­nat n’a pas fer­mé de vieillesse. Il a fer­mé en 1964, en pleine crise de Chypre, quand les rela­tions entre la Tur­quie et la Grèce se sont enve­ni­mées et que la mino­ri­té grecque d’Is­tan­bul est deve­nue, aux yeux de l’É­tat, une popu­la­tion sus­pecte à faire par­tir. Fer­mer l’or­phe­li­nat des enfants grecs, c’é­tait une manière par­mi d’autres de signi­fier à toute une com­mu­nau­té qu’elle n’a­vait plus d’a­ve­nir sur ces rives. Il faut rap­pe­ler ce qui pré­cède : dans la nuit du 6 au 7 sep­tembre 1955, un pogrom soi­gneu­se­ment orga­ni­sé s’é­tait abat­tu sur les Grecs d’Is­tan­bul, sac­ca­geant leurs bou­tiques, leurs églises, leurs mai­sons, en réponse à une fausse nou­velle pro­pa­gée à des­sein. Des mil­liers de com­merces détruits, des femmes agres­sées, des cime­tières pro­fa­nés, et le mes­sage lim­pide envoyé à une mino­ri­té pré­sente depuis deux mille ans : par­tez. Ils par­tirent. La com­mu­nau­té grecque de la ville, qui comp­tait plus de cent mille âmes, s’est réduite à quelques mil­liers, puis à quelques cen­taines de vieillards. Les îles, qui avaient été leur refuge d’é­té, se sont vidées de leurs Grecs comme le reste.

L’or­phe­li­nat, lui, a été confis­qué par l’É­tat turc en 1997, ren­du au Patriar­cat en 2010 sur déci­sion de la Cour euro­péenne des droits de l’homme, et depuis il pour­rit debout. On peut mon­ter jus­qu’à lui par un che­min qui grimpe une demi-heure entre les pins ; on ne peut pas entrer, une clô­ture ferme l’ac­cès. On tourne autour de cette immense car­casse de bois, on regarde à tra­vers le grillage les fenêtres cre­vées, les toits effon­drés, les plan­chers qui cèdent étage après étage sous le poids de l’eau et de l’ou­bli. Euro­pa Nos­tra l’a ins­crit en 2018 sur la liste des sept sites les plus mena­cés d’Eu­rope. Rien n’y a été fait depuis. Le plus grand bâti­ment de bois du conti­nent achève de s’af­fais­ser sur lui-même, dans un silence de fin du monde, et sa lente ago­nie dit tout ce qu’on ne trouve écrit nulle part sur ces îles : la dis­pa­ri­tion d’un peuple, trans­for­mée en ruine pit­to­resque pour randonneurs.

À une île de là, sur Hey­be­lia­da, que les Grecs appe­laient Hal­ki, la même plaie reste ouverte sous une autre forme. Au som­met d’une col­line boi­sée se dresse le monas­tère de la Sainte-Tri­ni­té, fon­dé au IXᵉ siècle par le patriarche Pho­tios, et le sémi­naire théo­lo­gique qui y fut éta­bli en 1844. Ce sémi­naire fut, pen­dant plus d’un siècle, la grande école de l’or­tho­doxie mon­diale : on y for­ma des patriarches, des évêques, des saints, on y réunit une biblio­thèque de plus de cent mille volumes. En 1971, une déci­sion de la Cour consti­tu­tion­nelle turque, inter­di­sant les éta­blis­se­ments pri­vés d’en­sei­gne­ment supé­rieur hors du contrôle de l’É­tat, for­ça sa fer­me­ture. Le pré­texte était juri­dique ; le fond était poli­tique, tis­sé de natio­na­lisme de guerre froide, de la ten­sion chy­priote et de la méfiance d’An­ka­ra envers un Patriar­cat per­çu comme un corps étran­ger. Depuis, l’é­cole est là, intacte, res­tau­rée, ses cou­loirs de marbre asti­qués, ses jar­dins recons­ti­tués, sa biblio­thèque en ordre — et vide. On l’en­tre­tient comme un mort qu’on maquille. Chaque pré­sident amé­ri­cain de pas­sage, Clin­ton, Oba­ma, en réclame la réou­ver­ture ; chaque som­met évoque le dos­sier ; en 2025 encore, on annon­çait la res­tau­ra­tion ache­vée et la réou­ver­ture « sur la table ». Le sémi­naire attend tou­jours sa licence d’ex­ploi­ta­tion. Il incarne mieux que tout autre lieu la manière dont ces îles ont fonc­tion­né à tra­vers les siècles : non par le mas­sacre spec­ta­cu­laire, mais par la fer­me­ture patiente, la porte close, l’exis­tence suspendue.

Le der­nier prince

Il fal­lait un athée pour renouer, au XXᵉ siècle, avec la vieille voca­tion des îles. En février 1929, un homme débarque à Istan­bul, expul­sé de l’U­nion sovié­tique par Sta­line, déchu de tout, dépouillé de la révo­lu­tion qu’il avait faite. Léon Trots­ky, orga­ni­sa­teur de l’Ar­mée rouge, vain­cu dans la lutte pour la suc­ces­sion de Lénine, arrive dans la ville avec sa femme Nata­lia et son fils. On l’ins­talle sur Büyü­ka­da. Il y res­te­ra quatre ans, de 1929 à 1933 — sa pre­mière sta­tion d’exil, avant le Dane­mark, la France, la Nor­vège et enfin le Mexique où un agent de Sta­line lui plan­te­ra un pio­let dans le crâne en 1940.

L’i­ro­nie est par­faite et ne demande aucun com­men­taire : le pou­voir sovié­tique, qui se croyait la table rase de l’his­toire, avait redé­cou­vert sans le savoir la fonc­tion mil­lé­naire des Îles des Princes. On y relé­guait les maîtres déchus depuis Byzance ; on y dépo­sa le maître déchu de la révo­lu­tion. Trots­ky, comme les empe­reurs aveu­glés, comme les impé­ra­trices filant la laine, fut envoyé dans ce décor de pins et d’eau pour ces­ser d’exis­ter aux yeux du monde sans qu’on eût à le tuer tout de suite. La seule dif­fé­rence est qu’il écri­vait. Dans sa mai­son de la ruelle Ham­lacı, il s’ins­tal­la un bureau au pre­mier étage, se fabri­qua une immense table avec des briques et des planches, et cou­vrit des mil­liers de pages — son His­toire de la révo­lu­tion russe est née là, sur une île où l’on ne parle pas sa langue, face à une mer qui ne lui ren­dait rien. Il pêchait aus­si, dit-on, avec un pêcheur grec du lieu, ce qui ajoute à la scène une touche presque bou­vié­riste, l’homme le plus recher­ché d’Eu­rope appre­nant à rele­ver les filets dans la Marmara.

La mai­son est là, elle aus­si. On peut y aller ; c’est une ruine. Les murs tiennent encore, mais le toit s’est effon­dré, la végé­ta­tion a pris, on cherche sous Google Maps « Tro­ç­ki Evi » pour la trou­ver et l’on tombe sur une car­casse ano­nyme au bout d’une venelle, sans musée, sans gar­dien, sans autre indi­ca­tion que le savoir qu’on a appor­té. Là encore, l’île n’a rien conser­vé volon­tai­re­ment. Elle a lais­sé le der­nier prince pour­rir avec les précédents.

La fin des chevaux

Il reste à racon­ter le cha­pitre le plus récent, et le plus étrange, de cette longue his­toire de morts feu­trées — celui où les vic­times ne sont plus des empe­reurs ni des révo­lu­tion­naires, mais des bêtes.

Pen­dant plus d’un siècle, on ne s’est dépla­cé sur les îles qu’en calèche. Les voi­tures à moteur y étant inter­dites, le fay­ton — la calèche à che­val — fut le seul moyen de trans­port, et l’i­mage même des Îles des Princes : le tou­riste calé sur la ban­quette, le cocher cla­quant les rênes, le trot régu­lier sur la route de terre rouge qui fait le tour de l’île. C’é­tait pit­to­resque, c’é­tait doux, c’é­tait le genre de scène qu’on met sur les cartes pos­tales. Sous la carte pos­tale, il y avait un abat­toir lent. Quinze cents che­vaux envi­ron tour­naient sur ces routes, exploi­tés jus­qu’à l’os, mal soi­gnés, sans cli­nique vété­ri­naire sur place. On estime qu’en­vi­ron quatre cents mou­raient chaque année, d’ac­ci­dents ou d’é­pui­se­ment ; l’es­pé­rance de vie d’un che­val de fay­ton était tom­bée à deux ans, contre vingt ou vingt-cinq pour un che­val trai­té en che­val. Le décor pai­sible repo­sait, une fois de plus, sur une vio­lence qu’on ne voyait pas — cette fois logée dans le trot même qui char­mait les visiteurs.

En décembre 2019, une épi­dé­mie de morve, cette mala­die ancienne et conta­gieuse, écla­ta sur Büyü­ka­da. Pour l’en­rayer, on abat­tit quatre-vingt-un che­vaux d’un coup. Le chiffre fit scan­dale. Les défen­seurs des ani­maux, qui dénon­çaient depuis des années le sort des bêtes de fay­ton, obtinrent enfin gain de cause : en 2020, la muni­ci­pa­li­té d’Is­tan­bul rache­ta les deux cent soixante-dix-sept licences de calèche et les che­vaux, inter­dit les fay­tons, et intro­dui­sit à leur place des véhi­cules élec­triques. Les cochers pro­tes­tèrent, les habi­tants s’in­di­gnèrent, les uns pleu­rant leur gagne-pain, les autres saluant la fin d’une cruau­té et la dis­pa­ri­tion de l’o­deur de crot­tin. En 2024, quand la muni­ci­pa­li­té vou­lut rem­pla­cer les petits véhi­cules élec­triques par des mini­bus de douze places, une nou­velle révolte écla­ta : les insu­laires bap­ti­sèrent ces engins « mons­trobüs », un avo­cat de Büyü­ka­da se cou­cha devant eux pour les blo­quer, huit mani­fes­tants furent arrê­tés le pre­mier jour. On se bat­tait désor­mais pour le silence de l’île comme on s’é­tait bat­tu, ailleurs, pour des causes plus vastes.

Il y a dans cette der­nière strate quelque chose qui résume l’ar­chi­pel entier. Depuis mille deux cents ans, ces îles consomment des corps. Elles ont consom­mé des empe­reurs, des impé­ra­trices, des patriarches, des orphe­lins, un peuple entier, un révo­lu­tion­naire, puis des mil­liers de che­vaux, et à chaque fois le décor est res­té le même — les pins, l’eau, la lumière, la dou­ceur — pen­dant que la vio­lence tra­vaillait des­sous, métho­dique et dis­crète. Les che­vaux sont les der­nières vic­times en date d’un lieu qui a tou­jours su faire mou­rir sans avoir l’air de rien.

La mémoire

Que reste-t-il, donc, quand on débarque aujourd’­hui ? Un décor et des ruines, et le savoir qu’on veut bien porter.

On des­cend du fer­ry au milieu d’une foule de Stam­bou­liotes venus fuir la cha­leur de la ville, familles avec gla­cières, cyclistes, amou­reux. On loue un vélo ou l’on monte dans une navette élec­trique qui glisse sans bruit sur l’an­cienne route des calèches. Il n’y a plus de che­vaux, plus d’o­deur, plus de cla­que­ment de sabots ; il y a le ron­ron­ne­ment dis­cret des moteurs et la voix des guides. On fait le tour de l’île, on passe devant les grandes vil­las de bois qui s’é­caillent dou­ce­ment, on lève les yeux vers l’or­phe­li­nat qui s’ef­fondre sur sa col­line, on peut, si on le veut, mar­cher jus­qu’à la mai­son de Trots­ky ou prendre le fer­ry pour Hey­be­lia­da et grim­per vers le sémi­naire mort. Rien ne vous y force. Rien ne vous l’in­dique vrai­ment. Les îles pro­posent un plai­sir de sur­face par­fai­te­ment hon­nête — la bai­gnade, le pois­son grillé au bord de l’eau, la mon­tée à pied jus­qu’au monas­tère Saint-Georges où l’on accroche des fils de vœux aux arbres — et gardent leur sous-sol pour ceux qui savent creuser.

C’est cette super­po­si­tion qui rend l’en­droit inépui­sable pour qui aime mar­cher dans l’his­toire. En haut de Büyü­ka­da, sous la treille du café qui domine la mer, on peut boire un thé exac­te­ment à l’en­droit où des impé­ra­trices déchues atten­daient la mort. La vue est la même qu’il y a douze siècles : la Mar­ma­ra, la ligne bleu­tée des autres îles, Istan­bul à l’ho­ri­zon comme une pro­messe et une menace. Irène a peut-être regar­dé ce même bleu en pen­sant à son fils aveu­glé et au trône per­du. Trots­ky l’a regar­dé en écri­vant l’his­toire de sa révo­lu­tion deve­nue orphe­line. Les orphe­lins grecs l’ont regar­dé depuis leurs dor­toirs avant qu’on les dis­perse. Le bleu n’a rien rete­nu de tout cela ; c’est un bleu inno­cent, et c’est bien le problème.

Les Îles des Princes ne portent pas le deuil de ce qu’elles ont abri­té. Elles ont été trop bien conçues pour cela : un lieu d’ef­fa­ce­ment ne sau­rait com­mé­mo­rer ce qu’il efface sans se tra­hir. Le voya­geur qui débarque aujourd’­hui avec sa ser­viette de plage tra­verse sans le savoir un cime­tière de puis­sances, un archi­pel où l’Em­pire romain d’O­rient, l’Em­pire otto­man, la Répu­blique turque et l’U­nion sovié­tique ont cha­cun dépo­sé leurs vain­cus, cha­cun croyant inven­ter une méthode neuve, cha­cun retrou­vant la même vieille recette : la beau­té comme geôle, la dou­ceur comme sen­tence, le silence comme der­nier mot. On rem­barque au cré­pus­cule, le fer­ry s’é­loigne, les pins noir­cissent contre le ciel, l’or­phe­li­nat n’est plus qu’une masse sombre sur sa crête. On se retourne une der­nière fois vers les neuf îles cou­chées dans l’eau, si pai­sibles, si tran­quilles, et l’on com­prend enfin pour­quoi elles sont si pai­sibles. Elles ont eu mille ans pour apprendre à se taire.

Read more
Byzance avant Constan­ti­nople : une modeste cité grecque du Bosphore

Byzance avant Constan­ti­nople : une modeste cité grecque du Bosphore

Byzance avant Constantinople

Une modeste cité grecque du Bosphore

Byzance avant Constan­ti­nople : une modeste cité grecque du Bosphore

On oublie tou­jours qu’a­vant d’être le nom­bril du monde, Byzance a été un port de pêcheurs accro­ché à un pro­mon­toire, entre deux mers qui ne vou­laient pas se res­sem­bler. Le Bos­phore, à cet endroit, se res­serre comme une gorge : quelques enca­blures séparent l’Eu­rope de l’A­sie, et le cou­rant y des­cend de la mer Noire avec une vigueur qui a long­temps décou­ra­gé les marins peu aguer­ris. C’est là, sur ce tri­angle de terre cer­né par la Corne d’Or et la Pro­pon­tide, qu’une poi­gnée de colons grecs a un jour plan­té un autel et tra­cé un sillon de fon­da­tion. Ils ne savaient pas qu’ils choi­sis­saient l’un des points les plus dis­pu­tés de la pla­nète. Ils cher­chaient sim­ple­ment un mouillage sûr et des pois­sons en abon­dance. Les deux se sont avé­rés exacts, et cela a suf­fi à faire d’eux, sans qu’ils s’en doutent, les pre­miers habi­tants d’une ville que l’his­toire ne lâche­rait plus.

La colo­nie que Delphes n’a­vait pas vou­lu nommer

La légende, rap­por­tée par plu­sieurs auteurs anciens et notam­ment par Stra­bon, veut que des colons de Mégare, cité modeste du Pélo­pon­nèse déjà connue pour sa pro­pen­sion à essai­mer des colo­nies sur les rives de la mer Noire et de la Pro­pon­tide, aient consul­té l’o­racle de Delphes avant de par­tir. La Pythie leur aurait indi­qué de s’ins­tal­ler « en face des aveugles ». For­mule sibyl­line, comme tou­jours chez elle, mais qui pren­drait tout son sens une fois les colons arri­vés sur place : sur la rive asia­tique du détroit se trou­vait déjà une colo­nie grecque, Chal­cé­doine, fon­dée quelques années plus tôt par d’autres Méga­riens. Or l’emplacement de Chal­cé­doine, pour­tant cor­rect, igno­rait super­be­ment les avan­tages du site d’en face — la pres­qu’île qui devien­drait Byzance, mieux pro­té­gée, mieux pla­cée pour sur­veiller le tra­fic mari­time, pour­vue d’un port natu­rel excep­tion­nel dans la Corne d’Or. Ceux qui avaient fon­dé Chal­cé­doine sans voir cela, disait la légende, ne pou­vaient être que des aveugles.

La tra­di­tion attri­bue la fon­da­tion à un cer­tain Byzas, fils du dieu Poséi­don et d’une nymphe locale selon cer­taines ver­sions, simple chef de l’ex­pé­di­tion méga­rienne selon d’autres, moins sou­cieuses de mytho­lo­gie. La date géné­ra­le­ment rete­nue par les auteurs anciens tourne autour de 660 avant notre ère, ce qui en ferait une fon­da­tion à peu près contem­po­raine de celles de Chal­cé­doine et d’autres colo­nies grecques du Pont-Euxin, dans cette grande vague de colo­ni­sa­tion qui, du VIIIe au VIe siècle, a essai­mé des cités grecques depuis l’Es­pagne jus­qu’au Caucase.

Mégare elle-même mérite qu’on s’y arrête un ins­tant, tant sa répu­ta­tion contre­dit l’am­pleur de son entre­prise colo­ni­sa­trice. Coin­cée entre Athènes et Corinthe, sur cet isthme étroit qui relie le Pélo­pon­nèse au reste de la Grèce conti­nen­tale, la cité pas­sait, chez les auteurs anciens, pour un lieu sans grand relief — Athènes en par­ti­cu­lier ne se pri­vait pas de moquer ses voi­sins méga­riens, qu’elle jugeait rustres et sans finesse, dans les comé­dies d’A­ris­to­phane notam­ment, où les Méga­riens font figure de pay­sans pauvres prêts à vendre jus­qu’à leurs propres filles dégui­sées en cochons pour quelques sacs de sel. Et pour­tant cette cité modeste, à l’é­troit sur son propre ter­ri­toire agri­cole insuf­fi­sant, a lan­cé au cours des VIIIe et VIIe siècles avant notre ère une poli­tique de colo­ni­sa­tion d’une ampleur remar­quable, essai­mant des éta­blis­se­ments le long des routes mari­times qui menaient vers la mer Noire : Chal­cé­doine d’a­bord, puis Byzance, mais aus­si Héra­clée du Pont, Chal­cé­doine encore une fois citée comme trem­plin vers d’autres fon­da­tions plus loin­taines comme Mésem­bria sur la côte bul­gare actuelle. Ce para­doxe d’une métro­pole obs­cure engen­drant des colo­nies appe­lées à un des­tin autre­ment plus consi­dé­rable n’est pas rare dans le monde grec archaïque — Corinthe elle-même, autre­ment plus puis­sante que Mégare, avait fon­dé Syra­cuse, appe­lée à éclip­ser lar­ge­ment sa fon­da­trice par la suite.

Les moti­va­tions de cette vague de colo­ni­sa­tion res­tent, comme sou­vent pour cette période mal docu­men­tée, affaire de recons­truc­tion his­to­rique plus que de cer­ti­tude abso­lue. On invoque géné­ra­le­ment la pres­sion démo­gra­phique sur des ter­ri­toires agri­coles exi­gus, la recherche de nou­veaux débou­chés com­mer­ciaux, par­fois aus­si des conflits internes aux cités d’o­ri­gine qui pous­saient cer­tains groupes à cher­cher for­tune ailleurs plu­tôt que de per­pé­tuer une que­relle sté­rile sur place. Pour Mégare, dont le ter­ri­toire mon­ta­gneux et pauvre ne pou­vait nour­rir qu’une popu­la­tion limi­tée, l’ou­ver­ture vers le Bos­phore et la mer Noire repré­sen­tait une oppor­tu­ni­té déci­sive : ces régions, encore lar­ge­ment inex­ploi­tées par les Grecs à cette date, offraient des terres fer­tiles, du pois­son en abon­dance, et sur­tout un accès direct aux routes com­mer­ciales qui, depuis la Scy­thie et les régions cau­ca­siennes, ache­mi­naient blé, four­rures, esclaves et métaux pré­cieux vers le monde méditerranéen.

On ne sait presque rien de la Byzance archaïque elle-même. Aucune fouille n’a per­mis d’ex­hu­mer grand-chose de cette période, la ville ayant été rebâ­tie, agran­die, détruite et recons­truite tant de fois que les strates les plus anciennes ont dis­pa­ru sous les palais, les églises et les mos­quées des siècles sui­vants. On ima­gine, faute de mieux, une bour­gade for­ti­fiée de quelques mil­liers d’âmes, vivant de la pêche — les bancs de thons qui des­cen­daient du Pont-Euxin à l’au­tomne ont fait, des siècles durant, la for­tune de la ville, au point que cer­taines mon­naies byzan­tines archaïques portent en effi­gie un thon sty­li­sé — et du contrôle, déjà, du tra­fic mari­time qui emprun­tait le détroit. Car c’est là toute l’af­faire : depuis l’An­ti­qui­té la plus recu­lée, qui­conque tient les rives du Bos­phore tient la route du blé pon­tique, cette céréale dont l’At­tique et bien d’autres cités grecques dépen­daient pour nour­rir leurs popu­la­tions. Byzance, minus­cule sur la carte, s’est trou­vée pla­cée, presque par hasard géo­gra­phique, au gou­lot d’é­tran­gle­ment d’un des grands cou­rants com­mer­ciaux du monde antique.

Cette pêche au thon, qu’on évoque sou­vent comme un détail pit­to­resque, mérite en réa­li­té qu’on s’y attarde, tant elle struc­ture dura­ble­ment l’é­co­no­mie et jus­qu’à l’i­ma­gi­naire de la ville. Les bancs de thons rouges, remon­tant du Pont-Euxin où ils se repro­duisent vers les eaux plus chaudes de la Pro­pon­tide et de la Médi­ter­ra­née à l’ap­proche de l’au­tomne, emprun­taient imman­qua­ble­ment le gou­let du Bos­phore, et les pêcheurs byzan­tins avaient déve­lop­pé, dès l’é­poque archaïque semble-t-il, des tech­niques de pêche par­ti­cu­liè­re­ment effi­caces tirant par­ti de cette confi­gu­ra­tion géo­gra­phique unique — des tours de guet ins­tal­lées sur les hau­teurs per­met­tant de repé­rer les bancs à l’ap­proche, des filets ten­dus en tra­vers du cou­rant aux endroits les plus pro­pices. Le pois­son séché et salé de Byzance, répu­té dans tout le monde grec, consti­tuait l’une des rares expor­ta­tions notables d’une ville par ailleurs dépour­vue de res­sources agri­coles suf­fi­santes pour nour­rir ne serait-ce que sa propre popu­la­tion, contrainte comme beau­coup de cités grecques côtières à impor­ter une par­tie sub­stan­tielle de son blé.

Géo­gra­phie d’un verrou

Il faut prendre le temps de décrire ce que repré­sen­tait, concrè­te­ment, cette posi­tion sur le Bos­phore, tant elle explique à elle seule l’es­sen­tiel du des­tin de la ville à tra­vers tous les siècles qui vont suivre. Le détroit, sur une tren­taine de kilo­mètres, relie la mer Noire à la mer de Mar­ma­ra, cette Pro­pon­tide des Anciens qui elle-même com­mu­nique avec la Médi­ter­ra­née par le détroit des Dar­da­nelles, l’an­cien Hel­les­pont où Xerxès avait fait jeter son pont de bateaux pour enva­hir la Grèce en 480. À l’en­droit où se dresse Byzance, le détroit se res­serre à moins d’un kilo­mètre de large par endroits, avec des cou­rants marins puis­sants, com­plexes, sou­vent contraires selon la pro­fon­deur — un cou­rant de sur­face des­cen­dant vers la Médi­ter­ra­née, un contre-cou­rant plus pro­fond remon­tant vers la mer Noire, phé­no­mène que les marins antiques connais­saient empi­ri­que­ment sans pou­voir se l’ex­pli­quer com­plè­te­ment, et qui ren­dait la navi­ga­tion dans le détroit périlleuse pour qui ne maî­tri­sait pas par­fai­te­ment ces subtilités.

Ajou­tons à cela la Corne d’Or, cette baie pro­fonde et étroite qui s’en­fonce sur plu­sieurs kilo­mètres au nord-ouest de la pres­qu’île, offrant un mouillage natu­rel abri­té des vents et des cou­rants du détroit lui-même, pro­té­gé qui plus est par un relief qui per­met­tait, moyen­nant une chaîne ten­due en tra­vers de l’en­trée — dis­po­si­tif qui allait deve­nir célèbre bien des siècles plus tard lors des sièges byzan­tins et otto­mans de la ville —, d’in­ter­dire l’ac­cès à toute flotte enne­mie. Cette com­bi­nai­son d’un détroit stra­té­gique, d’un port natu­rel excep­tion­nel et d’un site aisé­ment défen­dable sur trois côtés par la mer explique pour­quoi tant de puis­sances, tour à tour, ont vou­lu tenir ce site, quand bien même la ville elle-même, prise iso­lé­ment, ne repré­sen­tait qu’un enjeu éco­no­mique et démo­gra­phique modeste com­pa­ré aux grandes cités du monde grec comme Athènes, Corinthe ou plus tard Alexandrie.

Sous la botte perse

Le VIe siècle finis­sant voit l’Em­pire perse aché­mé­nide étendre son emprise sur l’A­sie Mineure puis, par contre­coup, sur les cités grecques d’Eu­rope qui bordent les détroits. Byzance ne fait pas excep­tion. Lorsque Darius Ier, vers 513 avant notre ère, lance sa grande expé­di­tion contre les Scythes au nord du Danube, c’est pré­ci­sé­ment par le Bos­phore qu’il fait pas­ser son armée, en uti­li­sant un pont de bateaux construit, dit-on, par l’in­gé­nieur grec Man­dro­clès de Samos, un peu plus au nord de la ville elle-même, à l’en­droit le plus étroit du détroit. Héro­dote raconte l’é­pi­sode avec sa gour­man­dise habi­tuelle pour les détails tech­niques et les anec­dotes de cour, s’at­tar­dant lon­gue­ment sur la prouesse tech­nique que repré­sen­tait ce pont flot­tant assem­blé à par­tir de navires amar­rés bord à bord sur toute la lar­geur du détroit, recou­verts d’un plan­cher conti­nu per­met­tant à l’in­fant­te­rie et à la cava­le­rie perses de tra­ver­ser comme sur la terre ferme. Il rap­porte éga­le­ment, avec ce mélange d’ad­mi­ra­tion et d’i­ro­nie qui carac­té­rise son trai­te­ment des Perses tout au long de son Enquête, l’a­nec­dote selon laquelle Darius, après avoir fran­chi le détroit, aurait fait éri­ger deux stèles com­mé­mo­ra­tives sur les hau­teurs domi­nant le Bos­phore, l’une gra­vée en écri­ture grecque, l’autre en écri­ture cunéi­forme assy­rienne, énu­mé­rant les peuples qui com­po­saient son armée — geste de pro­pa­gande impé­riale autant que marque durable lais­sée dans un pay­sage qui allait, des siècles plus tard, se cou­vrir d’ins­crip­tions d’une tout autre nature. Mais ce qui nous inté­resse ici est plus pro­saïque : Byzance, à cette date, est déjà sous influence, sinon sous domi­na­tion directe, perse.

L’ex­pé­di­tion scythe de Darius elle-même se sol­de­ra par un échec rela­tif, l’ar­mée perse ne par­ve­nant pas à sou­mettre ces popu­la­tions nomades insai­sis­sables qui pra­ti­quaient déjà, deux mille ans avant que la tac­tique ne porte un nom savant, une forme de poli­tique de la terre brû­lée face à l’en­va­his­seur, se déro­bant sans cesse au contact plu­tôt que d’ac­cep­ter la bataille ran­gée que recher­chait Darius. Mais l’é­chec de cette expé­di­tion scythe n’af­fecte en rien la main­mise perse sur les régions tra­ver­sées lors de la marche d’al­ler et de retour, dont Byzance et l’en­semble de la région des détroits, qui res­tent sous admi­nis­tra­tion perse, inté­grées à cette vaste satra­pie que les Grecs appe­laient Thrace ou Hel­les­pon­tine Phry­gie selon les décou­pages admi­nis­tra­tifs aché­mé­nides suc­ces­sifs, pen­dant les décen­nies qui suivent, jus­qu’aux guerres médiques pro­pre­ment dites qui, à par­tir de 490 puis sur­tout de 480–479, allaient rebattre les cartes de toute la région égéenne.

La ville reste dans l’or­bite aché­mé­nide jus­qu’aux guerres médiques. En 478, au len­de­main de la vic­toire grecque de Pla­tées, c’est le régent spar­tiate Pau­sa­nias qui vient mettre le siège devant Byzance, alors tenue par une gar­ni­son perse, et qui finit par s’en empa­rer. L’é­pi­sode est racon­té par Thu­cy­dide dans le livre pre­mier de son His­toire de la guerre du Pélo­pon­nèse, et il vaut le détour car il donne à voir, pour la pre­mière fois avec quelque pré­ci­sion, le carac­tère du per­son­nage qui allait, pour peu de temps, deve­nir maître de la ville : Pau­sa­nias, vain­queur de Pla­tées et héros pan­hel­lé­nique, se serait pris de goût pour les manières perses au point de scan­da­li­ser ses propres alliés grecs, adop­tant le cos­tume mède, s’en­tou­rant d’une garde perse, et nouant, si l’on en croit Thu­cy­dide, une cor­res­pon­dance secrète avec le Grand Roi lui-même. Rap­pe­lé à Sparte pour s’ex­pli­quer, il fini­ra tra­gi­que­ment, mort de faim dans un temple où il s’é­tait réfu­gié — mais ceci est une autre his­toire, qui se joue loin de Byzance, même si la ville en a été, un temps, le théâtre.

Ce qu’il faut rete­nir de cet épi­sode, c’est que Byzance, dès le Ve siècle, appa­raît comme un poste avan­cé dis­pu­té entre grandes puis­sances, un lieu où l’on vient com­battre pour des rai­sons qui dépassent lar­ge­ment la ville elle-même. Elle n’est pas encore un enjeu en soi ; elle est un ver­rou que l’on veut tenir pour contrô­ler autre chose — le pas­sage vers la mer Noire, l’ac­cès au blé, la route vers la Scy­thie ou vers l’A­na­to­lie. Cette fonc­tion de ver­rou, cette voca­tion au strict et au stra­té­gique plu­tôt qu’au gran­diose, va défi­nir son des­tin pour des siècles.

Dans le sillage d’Athènes

Après le départ contraint de Pau­sa­nias, c’est Athènes qui recueille l’hé­ri­tage. Byzance entre dans la Ligue de Délos, cette alliance défen­sive diri­gée par Athènes contre la menace perse et qui, très vite, se trans­forme en un empire mari­time athé­nien à peine dégui­sé. La ville paie tri­but au tré­sor com­mun — deve­nu tré­sor athé­nien après le trans­fert du siège de la ligue de Délos à Athènes en 454 — et son impor­tance stra­té­gique en fait l’un des membres les plus sur­veillés de cette alliance. Car Athènes, plus que toute autre cité grecque, dépend du blé venu du Pont-Euxin, et qui­conque tient Byzance tient, d’une cer­taine manière, la tra­chée d’Athènes.

Les rela­tions entre Byzance et Athènes ne sont pour­tant pas un long fleuve tran­quille. En 440, la ville se révolte, dans le sillage de la révolte plus large de Samos contre la tutelle athé­nienne — Thu­cy­dide évoque briè­ve­ment l’é­pi­sode sans s’y attar­der, occu­pé qu’il est par le récit samien. Péri­clès en per­sonne, dit-on, doit inter­ve­nir pour rame­ner la ville dans le rang. Puis, pen­dant la longue guerre du Pélo­pon­nèse qui oppose Athènes à Sparte de 431 à 404, Byzance change plu­sieurs fois de camp, au gré des for­tunes mili­taires et des ambi­tions de ses élites locales, tan­tôt fidèle à Athènes, tan­tôt séduite par les pro­messes spartiates.

L’é­pi­sode le plus haut en cou­leur de cette période met en scène Alci­biade, ce per­son­nage flam­boyant et retors dont la car­rière tra­verse tous les camps de la guerre du Pélo­pon­nèse — allié d’A­thènes, puis de Sparte, puis de la Perse, puis à nou­veau d’A­thènes, sans jamais ces­ser d’ins­pi­rer une méfiance mêlée de fas­ci­na­tion. En 408, à la tête d’une flotte athé­nienne, Alci­biade reprend Byzance aux Spar­tiates après un siège com­pli­qué par les dis­sen­sions internes de la ville elle-même, où un par­ti pro-athé­nien finit par ouvrir les portes. Xéno­phon, dans ses Hel­lé­niques, qui prennent le relais de Thu­cy­dide res­té inache­vé, raconte l’é­pi­sode avec un luxe de détails sur les trac­ta­tions noc­turnes et les tra­hi­sons de palais qui donnent à cette his­toire byzan­tine un tour presque roma­nesque, comme si la ville, déjà, savait pro­duire ce genre de récits de coups d’É­tat feu­trés qui allaient deve­nir sa marque de fabrique tout au long de son his­toire, jus­qu’aux intrigues du Grand Palais des empe­reurs chrétiens.

Le détail le plus savou­reux de cet épi­sode concerne la gar­ni­son pélo­pon­né­sienne lais­sée sur place par Sparte pour tenir la ville : son com­man­dant, un cer­tain Clearque, avait quit­té Byzance peu avant pour aller lever des fonds ailleurs, lais­sant la place sous l’au­to­ri­té de subor­don­nés moins expé­ri­men­tés et sur­tout moins popu­laires auprès d’une popu­la­tion byzan­tine déjà lasse des exac­tions et des réqui­si­tions impo­sées par l’oc­cu­pant spar­tiate. C’est cette las­si­tude, plus que la seule habi­le­té mili­taire athé­nienne, qui explique la rapi­di­té avec laquelle le par­ti pro-athé­nien de la ville, une fois les troupes athé­niennes aux portes, par­vient à ouvrir dis­crè­te­ment l’une des portes de la cité pen­dant la nuit, per­met­tant à Alci­biade et ses hommes de s’in­tro­duire sans grand com­bat, pre­nant à revers la gar­ni­son pélo­pon­né­sienne qui se retrouve pié­gée entre les Athé­niens infil­trés à l’in­té­rieur et la popu­la­tion elle-même, retour­née contre elle. Clearque, reve­nu trop tard pour empê­cher la chute de la ville, ne pour­ra que consta­ter les dégâts, tan­dis qu’Al­ci­biade, fidèle à son sens consom­mé de la mise en scène poli­tique, se mon­tre­ra éton­nam­ment clé­ment envers les vain­cus spar­tiates, cher­chant à se ména­ger, comme tou­jours chez ce per­son­nage insai­sis­sable, toutes les portes de sor­tie pos­sibles pour l’avenir.

La défaite finale d’A­thènes en 404 fait à nou­veau bas­cu­ler Byzance dans l’or­bite spar­tiate, sous l’au­to­ri­té d’un har­moste — ces gou­ver­neurs mili­taires que Sparte ins­tal­lait dans les cités qu’elle contrô­lait, sou­vent avec une bru­ta­li­té qui contras­tait fâcheu­se­ment avec la pro­pa­gande spar­tiate de la libé­ra­tion des cités grecques face à l’im­pé­ria­lisme athé­nien. Puis, comme la puis­sance spar­tiate décline à son tour au IVe siècle, la ville oscille encore, entre alliance avec Athènes rede­ve­nue puis­sance mari­time dans la seconde confé­dé­ra­tion athé­nienne, ten­ta­tives d’in­dé­pen­dance, et pres­sions crois­santes venues du nord, où gran­dit une puis­sance nou­velle : la Macédoine.

Le siège de Phi­lippe et les chiens providentiels

En 340 avant notre ère, Phi­lippe II de Macé­doine, père d’A­lexandre, occu­pé à étendre métho­di­que­ment son emprise sur la Grèce, met le siège devant Byzance, qui refuse de se sou­mettre et sol­li­cite l’aide d’A­thènes. Le siège s’é­ter­nise, l’hi­ver approche, et c’est alors — si l’on en croit la tra­di­tion rap­por­tée notam­ment par Hésy­chios de Milet, un auteur byzan­tin bien plus tar­dif qui com­pile les légendes fon­da­trices de sa ville — qu’un inci­dent pro­vi­den­tiel sauve la cité : une nuit sombre et plu­vieuse, alors que les Macé­do­niens tentent une attaque sur­prise par la Corne d’Or en pro­fi­tant de l’obs­cu­ri­té, des chiens se mettent à aboyer fré­né­ti­que­ment, réveillant la gar­ni­son qui repousse l’as­saut. Cer­taines ver­sions de la légende ajoutent qu’une lumière sou­daine — un crois­sant de lune appa­rais­sant entre les nuages — vint éga­le­ment tra­hir les assaillants, ce qui expli­que­rait, selon une tra­di­tion tar­dive et sans doute lar­ge­ment rétros­pec­tive, l’a­dop­tion du crois­sant comme sym­bole de la ville, bien avant qu’il ne devienne, des siècles plus tard, l’emblème d’un tout autre pou­voir sur ces mêmes rives.

Il faut prendre ces récits pour ce qu’ils sont : des légendes patrio­tiques construites après coup, comme toutes les cités grecques savaient en fabri­quer pour expli­quer leurs bonnes for­tunes mili­taires. Ce qui est plus soli­de­ment éta­bli, c’est que Phi­lippe échoue effec­ti­ve­ment devant Byzance, contraint de lever le siège après l’in­ter­ven­tion d’une flotte de secours athé­nienne, corin­thienne et rho­dienne. C’est l’une des rares défaites de la car­rière mili­taire de Phi­lippe, et elle vaut à Byzance une répu­ta­tion de ville impre­nable qui la sui­vra long­temps — répu­ta­tion qui allait être cruel­le­ment démen­tie quelques siècles plus tard, mais on n’en est pas encore là.

Le siècle hel­lé­nis­tique : entre les géants

La mort d’A­lexandre en 323 et le par­tage de son empire entre ses géné­raux plongent tout le monde grec dans deux siècles de guerres inces­santes entre royaumes hel­lé­nis­tiques rivaux — Séleu­cides en Asie, Pto­lé­mées en Égypte, Anti­go­nides en Macé­doine, sans comp­ter les royaumes plus petits comme celui de Per­game ou celui, éphé­mère mais colo­ré, des Galates ins­tal­lés en Asie Mineure après leurs raids dévas­ta­teurs du IIIe siècle. Byzance, dans ce jeu de puis­sances, adopte une poli­tique que l’on pour­rait qua­li­fier de sur­vie pru­dente : elle cherche à pré­ser­ver son indé­pen­dance en jouant des riva­li­tés entre grands, en payant tri­but quand il le faut — notam­ment aux Galates, dont les raids répé­tés ont sérieu­se­ment affec­té les finances de la ville — et en culti­vant ses rela­tions com­mer­ciales avec l’en­semble du monde méditerranéen.

C’est de cette époque hel­lé­nis­tique que date l’un des épi­sodes les plus révé­la­teurs du tem­pé­ra­ment byzan­tin : vers 220 avant notre ère, épui­sée par les tri­buts qu’elle doit ver­ser aux Galates et cher­chant à ren­flouer ses caisses, la ville impose un péage aux navires qui empruntent le Bos­phore. La mesure déclenche la fureur de Rhodes, grande puis­sance com­mer­ciale mari­time dont les navires souffrent par­ti­cu­liè­re­ment de cette taxe, et pro­voque ce que les his­to­riens appellent la guerre de Byzance, un conflit bref mais âpre rela­té par Polybe dans ses His­toires. Rhodes finit par obte­nir gain de cause et le péage est levé, mais l’é­pi­sode illustre bien la posi­tion para­doxale de la ville : trop petite pour impo­ser sa loi aux grandes puis­sances com­mer­ciales de son temps, mais assise sur un ver­rou géo­gra­phique si stra­té­gique qu’elle peut, ponc­tuel­le­ment, faire sen­tir son poids bien au-delà de sa taille réelle.

L’ar­ri­vée de Rome

Le IIe siècle avant notre ère voit Rome s’im­mis­cer pro­gres­si­ve­ment dans les affaires grecques, d’a­bord comme arbitre sol­li­ci­té par les cités et royaumes hel­lé­nis­tiques épui­sés par leurs guerres inces­santes, puis comme puis­sance domi­nante à part entière. Byzance, avec ce sens aigu de l’a­dap­ta­tion qui semble être sa marque de fabrique depuis Pau­sa­nias et Alci­biade, se range assez tôt dans le camp romain, ce qui lui vaut, pen­dant long­temps, un sta­tut pri­vi­lé­gié de cité libre et alliée plu­tôt que de pro­vince sou­mise à un gou­ver­neur romain direct.

Ce sta­tut par­ti­cu­lier dure plu­sieurs siècles, pen­dant les­quels Byzance conserve une auto­no­mie muni­ci­pale rela­ti­ve­ment large, frappe sa propre mon­naie, gère ses propres affaires — tout en s’ac­quit­tant, en contre­par­tie, d’o­bli­ga­tions mili­taires et logis­tiques envers Rome, notam­ment liées à sa posi­tion sur la route qui mène vers l’O­rient et vers les fron­tières danu­biennes de l’Em­pire. La ville pro­fite de la paix romaine pour déve­lop­per son com­merce, son port, ses acti­vi­tés de pêche qui res­tent, à tra­vers tous les siècles, l’un des piliers de son éco­no­mie — au point que cer­tains auteurs anciens plai­santent sur l’o­deur de pois­son séché qui, disent-ils, imprègne dura­ble­ment les vête­ments de qui­conque séjourne à Byzance.

Le désastre sévérien

Cette période de tran­quilli­té prend fin bru­ta­le­ment à la fin du IIe siècle de notre ère, à l’oc­ca­sion d’une de ces guerres civiles romaines qui, pério­di­que­ment, ensan­glantent l’Em­pire lorsque plu­sieurs pré­ten­dants se dis­putent le trône impé­rial. À la mort de l’empereur Com­mode en 192, l’Em­pire sombre dans une année de chaos où plu­sieurs géné­raux se pro­clament tour à tour empe­reurs. Deux d’entre eux, Sep­time Sévère et Pes­cen­nius Niger, s’af­frontent pour la supré­ma­tie, et Byzance com­met l’er­reur fatale de son his­toire antique en choi­sis­sant le mau­vais camp : elle se range du côté de Niger, gou­ver­neur de Syrie, plu­tôt que de Sep­time Sévère, qui finit par l’emporter.

La ven­geance de Sep­time Sévère est ter­rible et à la mesure de l’hu­mi­lia­tion qu’il a dû res­sen­tir : Byzance, forte de ses for­ti­fi­ca­tions répu­tées impre­nables depuis l’é­chec de Phi­lippe de Macé­doine cinq siècles plus tôt, résiste à un siège d’une lon­gueur excep­tion­nelle — les sources anciennes, notam­ment Dion Cas­sius, parlent de près de trois années de siège, ce qui en ferait l’un des plus longs sièges de toute l’An­ti­qui­té médi­ter­ra­néenne. Cas­sius Dio, qui écrit son His­toire romaine quelques décen­nies seule­ment après les faits et qui a lui-même exer­cé des fonc­tions publiques sous les Sévères, décrit avec une pré­ci­sion presque cli­nique les tech­niques de siège déployées, les famines qui frappent la popu­la­tion assié­gée réduite, dit-on, à des expé­dients déses­pé­rés, et la chute finale de la ville en 195 ou 196 selon les data­tions rete­nues par les his­to­riens modernes.

Cas­sius Dio insiste par­ti­cu­liè­re­ment sur l’in­gé­nio­si­té défen­sive des assié­gés, qui auraient déve­lop­pé des machines de guerre inédites, des grap­pins mon­tés sur des bras arti­cu­lés capables de sai­sir les navires enne­mis appro­chant des murailles côté mer et de les bri­ser contre la muraille elle-même, ain­si que des plon­geurs entraî­nés à sabor­der dis­crè­te­ment les navires de la flotte assié­geante en per­çant leurs coques sous la ligne de flot­tai­son — autant de détails qui, vrais ou lar­ge­ment enjo­li­vés par la tra­di­tion, témoignent en tout cas de la répu­ta­tion de sophis­ti­ca­tion défen­sive dont jouis­sait la ville dans la mémoire col­lec­tive du monde romain. La famine, à mesure que le siège s’é­ter­nise, pousse la popu­la­tion assié­gée, si l’on en croit les sources, à des expé­dients qui touchent à l’an­thro­po­pha­gie dans les récits les plus sombres, infor­ma­tion à prendre avec la pru­dence qui s’im­pose face à ce genre de topos lit­té­raire fré­quent dans les récits de sièges antiques, des­ti­né autant à sou­li­gner l’hor­reur de la situa­tion qu’à rap­por­ter un fait stric­te­ment vérifié.

Une fois la ville tom­bée, la sanc­tion de Sep­time Sévère dépasse la simple répres­sion mili­taire : il fait exé­cu­ter les magis­trats et les prin­ci­paux sol­dats de la gar­ni­son, rase les for­ti­fi­ca­tions qui avaient tant résis­té, et sur­tout, geste d’une por­tée bien plus lourde de consé­quences, il rétro­grade Byzance du sta­tut de cité libre à celui de simple bour­gade dépen­dante admi­nis­tra­ti­ve­ment de la cité rivale de Périnthe, sur la rive euro­péenne de la Pro­pon­tide un peu plus à l’ouest. C’est la déchéance com­plète : la ville qui avait défié Phi­lippe de Macé­doine et négo­cié d’é­gal à égal avec Rhodes et Athènes se retrouve réduite au rang de dépen­dance admi­nis­tra­tive d’une cité voi­sine, ses rem­parts détruits, sa popu­la­tion déci­mée par le siège et les représailles.

La résur­rec­tion sous Cara­cal­la et Sévère Alexandre

L’his­toire, cepen­dant, ne s’ar­rête pas sur cette humi­lia­tion, et c’est là que se joue l’un des retour­ne­ments les plus signi­fi­ca­tifs pour la suite du récit. Cara­cal­la, fils et suc­ces­seur de Sep­time Sévère, entre­prend, dans les années qui suivent son avè­ne­ment en 211, de res­tau­rer par­tiel­le­ment ce que son père avait détruit. Les rai­sons de ce revi­re­ment res­tent débat­tues par­mi les his­to­riens modernes — cer­tains y voient l’in­fluence de sa mère Julia Dom­na, dont on sait par ailleurs le rôle cultu­rel qu’elle a joué à la cour sévé­rienne, d’autres une prise de conscience plus prag­ma­tique de l’im­por­tance stra­té­gique du site, que la sanc­tion pater­nelle avait peut-être punie avec un excès de zèle poli­tique au détri­ment des inté­rêts de long terme de l’Em­pire sur cette fron­tière orien­tale sensible.

Les rem­parts sont recons­truits, la ville retrouve pro­gres­si­ve­ment une acti­vi­té éco­no­mique et une popu­la­tion, sans pour autant retrou­ver immé­dia­te­ment son ancien sta­tut pri­vi­lé­gié de cité libre. C’est un empe­reur sui­vant, Sévère Alexandre, dans les années 220–230, qui achève cette réha­bi­li­ta­tion en res­ti­tuant à la ville l’es­sen­tiel de ses anciennes pré­ro­ga­tives muni­ci­pales. Byzance, au milieu du IIIe siècle, a donc tra­ver­sé le pire — un siège dévas­ta­teur, une des­truc­tion déli­bé­rée, une humi­lia­tion admi­nis­tra­tive — et s’en est rele­vée, retrou­vant peu à peu son rôle de port actif sur la route entre la Médi­ter­ra­née et la mer Noire, sans que rien, à ce stade, ne laisse pré­sa­ger le des­tin extra­or­di­naire qui l’at­tend encore un siècle plus tard.

Le troi­sième siècle, ou l’art de sur­vivre aux crises

Le IIIe siècle romain est, dans son ensemble, un siècle de crises pro­fondes pour l’Em­pire : usur­pa­tions mili­taires à répé­ti­tion, pres­sions bar­bares crois­santes sur toutes les fron­tières, effon­dre­ment moné­taire, épi­dé­mies. Byzance, à sa modeste échelle, tra­verse cette période mou­ve­men­tée sans connaître de nou­veau désastre com­pa­rable au siège sévé­rien, mais sans non plus jouer de rôle de pre­mier plan dans les grands évé­ne­ments du siècle. Elle pro­fite néan­moins, sans le savoir encore, d’un avan­tage géo­gra­phique qui va prendre une impor­tance crois­sante à mesure que le centre de gra­vi­té de l’Em­pire romain se déplace len­te­ment vers l’O­rient : les empe­reurs du IIIe siècle passent de plus en plus de temps sur les fron­tières danu­biennes et orien­tales, où se concentrent les prin­ci­pales menaces mili­taires — Goths au nord, Perses sas­sa­nides à l’est, cette nou­velle dynas­tie perse bien plus agres­sive que les Parthes qu’elle a rem­pla­cés en 224 — et Byzance, sur la route entre ces deux fronts, retrouve peu à peu une impor­tance logis­tique et stra­té­gique qu’elle n’a­vait plus connue depuis les guerres médiques.

Il faut dire un mot de ces Galates dont le nom revient si sou­vent dans l’his­toire byzan­tine du IIIe siècle avant notre ère, tant leur irrup­tion a mar­qué dura­ble­ment la mémoire et les finances de la cité. Ces tri­bus cel­tiques, venues d’Eu­rope cen­trale à la suite de vagues migra­toires com­plexes qui avaient déjà mis à sac Delphes elle-même en 279, avaient fini par s’ins­tal­ler au cœur de l’A­na­to­lie, dans une région qui pren­drait pré­ci­sé­ment d’elles le nom de Gala­tie, non loin d’ailleurs de la future Ancyre, aujourd’­hui Anka­ra. Leurs raids régu­liers sur les cités grecques d’A­sie Mineure et de la région des détroits, dont Byzance, obli­geaient ces der­nières à com­po­ser avec cette menace récur­rente par le ver­se­ment de tri­buts régu­liers, sorte de ran­çon pro­tec­trice qui pesait lour­de­ment sur des bud­gets muni­ci­paux déjà ten­dus. Ce n’est que pro­gres­si­ve­ment, à mesure que le royaume de Per­game affir­mait sa puis­sance sous la dynas­tie atta­lide et infli­geait aux Galates plu­sieurs défaites déci­sives au cours du IIIe siècle, que cette pres­sion s’at­té­nue, sans jamais tota­le­ment dis­pa­raître avant l’in­ter­ven­tion romaine directe dans la région au siècle suivant.

Le com­merce byzan­tin de cette période hel­lé­nis­tique, par ailleurs, mérite qu’on s’y attarde un ins­tant, car il illustre bien la posi­tion d’in­ter­mé­diaire obli­gé qu’oc­cu­pait la ville entre deux mondes éco­no­miques dis­tincts. D’un côté, la mer Noire et ses régions péri­phé­riques four­nis­saient blé, en quan­ti­tés consi­dé­rables des­ti­nées notam­ment à l’ap­pro­vi­sion­ne­ment d’A­thènes et d’autres cités égéennes struc­tu­rel­le­ment défi­ci­taires en céréales, mais aus­si pois­son salé pro­duit en abon­dance sur les rives sep­ten­trio­nales du Pont-Euxin, four­rures et esclaves venus des steppes scythes, et divers métaux extraits des régions cau­ca­siennes et ana­to­liennes. De l’autre côté, la Médi­ter­ra­née orien­tale et l’en­semble du monde hel­lé­nis­tique ren­voyaient vers ces mêmes régions pon­tiques huile d’o­live, vin, pro­duits manu­fac­tu­rés et objets de luxe dont les élites locales de la région pon­tique, hel­lé­ni­sées à des degrés divers selon les endroits, étaient par­ti­cu­liè­re­ment friandes. Byzance, sur cet axe d’é­change, pré­le­vait sa part par les taxes por­tuaires et les droits de pas­sage, acti­vi­té lucra­tive mais qui expo­sait aus­si la ville, comme on l’a vu avec l’é­pi­sode du conflit rho­dien, aux foudres de ceux qui esti­maient ces pré­lè­ve­ments excessifs.

C’est aus­si à cette époque que la ville com­mence à accueillir, comme tant d’autres cités de l’O­rient romain, les pre­mières com­mu­nau­tés chré­tiennes, dont l’his­toire reste mal docu­men­tée pour cette période anté­rieure à Constan­tin, mais dont on sait, par des sources plus tar­dives, qu’elles exis­taient et qu’elles ont connu, comme ailleurs dans l’Em­pire, les per­sé­cu­tions pério­diques décré­tées par cer­tains empe­reurs, notam­ment sous Dio­clé­tien à la toute fin du IIIe et au tout début du IVe siècle — la der­nière grande per­sé­cu­tion avant que le chris­tia­nisme ne bas­cule, en l’es­pace d’une géné­ra­tion à peine, du sta­tut de reli­gion pros­crite à celui de reli­gion offi­ciel­le­ment tolé­rée puis pri­vi­lé­giée par le pou­voir impérial.

Ce qu’é­tait la ville, avant que tout change

Il faut, avant de refer­mer ce cha­pitre anté­rieur à Constan­tin, ten­ter de se repré­sen­ter ce qu’é­tait réel­le­ment cette ville au tour­nant du IVe siècle, dans les toutes der­nières années de son exis­tence en tant que simple cité pro­vin­ciale par­mi d’autres. Les sources archéo­lo­giques res­tent limi­tées, la ville constan­ti­nienne et ses déve­lop­pe­ments ulté­rieurs ayant recou­vert et lar­ge­ment effa­cé les ves­tiges anté­rieurs, mais on peut néan­moins esquis­ser un tableau à par­tir des textes et des quelques élé­ments maté­riels disponibles.

Byzance occu­pait l’ex­tré­mi­té de la pres­qu’île, là où se dres­se­rait plus tard l’a­cro­pole du palais impé­rial et l’é­glise Sainte-Sophie. Elle était ceinte de murailles recons­truites après le désastre sévé­rien, moins impo­santes sans doute que les futures murailles théo­do­siennes qui feraient la répu­ta­tion défen­sive de Constan­ti­nople pen­dant un mil­lé­naire, mais suf­fi­santes pour une cité de cette taille. Le port de la Corne d’Or, cette échan­crure pro­fonde et abri­tée qui fait toute la valeur du site, accueillait l’es­sen­tiel du tra­fic com­mer­cial et de la pêche qui res­tait, comme depuis les ori­gines, l’un des piliers de l’é­co­no­mie locale — les thons du Bos­phore, migrant entre mer Noire et Médi­ter­ra­née selon les sai­sons, conti­nuaient de faire la for­tune, modeste mais réelle, des pêcheurs de la ville.

La popu­la­tion, dif­fi­cile à esti­mer avec pré­ci­sion, devait tour­ner autour de quelques dizaines de mil­liers d’ha­bi­tants tout au plus — rien de com­pa­rable, évi­dem­ment, avec les futures dimen­sions de Constan­ti­nople une fois celle-ci éri­gée en capi­tale impé­riale et peu­plée de force par les mesures admi­nis­tra­tives de Constan­tin et de ses suc­ces­seurs. On y par­lait grec, langue de toute la par­tie orien­tale de l’Em­pire romain, même si le latin res­tait la langue de l’ad­mi­nis­tra­tion impé­riale et de l’ar­mée. On y pra­ti­quait les cultes tra­di­tion­nels du monde gré­co-romain — on sait, par quelques ins­crip­tions et par des men­tions d’au­teurs anciens, l’exis­tence de temples dédiés à Zeus, à Poséi­don natu­rel­le­ment, dieu tuté­laire de cette cité mari­time et père mythique de son fon­da­teur, à Aphro­dite, et sans doute à d’autres divi­ni­tés dont le culte s’est per­du avec le reste de la docu­men­ta­tion anté­rieure à Constan­tin — aux côtés, déjà, d’une com­mu­nau­té chré­tienne dont on devine l’exis­tence sans pou­voir en mesu­rer pré­ci­sé­ment l’am­pleur à cette date.

Éco­no­mi­que­ment, la ville vivait de cette com­bi­nai­son carac­té­ris­tique des cités por­tuaires antiques : pêche, com­merce de tran­sit lié à sa posi­tion sur la route du Bos­phore, arti­sa­nat local, sans dis­po­ser d’un arrière-pays agri­cole par­ti­cu­liè­re­ment riche qui aurait pu sou­te­nir une crois­sance démo­gra­phique impor­tante par ses propres moyens. C’est pré­ci­sé­ment cette limite struc­tu­relle — l’ab­sence d’un hin­ter­land agri­cole suf­fi­sant — qui explique pour­quoi Constan­tin, lors­qu’il choi­si­ra ce site pour y fon­der sa nou­velle capi­tale, devra mettre en place tout un sys­tème com­plexe d’ap­pro­vi­sion­ne­ment en blé égyp­tien ache­mi­né par mer, sans lequel la ville nou­velle n’au­rait jamais pu nour­rir la popu­la­tion consi­dé­rable qu’elle allait rapi­de­ment accueillir.

Dieux, mon­naies et alma­nachs civiques

Un mot doit encore être dit du fonc­tion­ne­ment ins­ti­tu­tion­nel et reli­gieux de cette cité pro­vin­ciale, tel qu’on peut le recons­ti­tuer à par­tir des ins­crip­tions et des mon­naies qui nous sont par­ve­nues, bien plus nom­breuses et bavardes que les ves­tiges archi­tec­tu­raux dis­pa­rus sous les construc­tions ulté­rieures. Byzance, comme toute cité grecque digne de ce nom, frap­pait sa propre mon­naie de bronze et par­fois d’argent, dont les types moné­taires racontent, à leur manière modeste, l’i­den­ti­té que la ville se don­nait à elle-même : on y trouve fré­quem­ment repré­sen­tés Poséi­don, pro­tec­teur natu­rel de cette cité mari­time et père mythique de Byzas selon cer­taines ver­sions de la légende fon­da­trice, une proue de navire rap­pe­lant la voca­tion por­tuaire de la cité, et bien sûr ce fameux thon sty­li­sé, emblème récur­rent qui tra­verse les siècles sur les mon­naies byzan­tines et qui témoigne, mieux que n’im­porte quel texte, de l’im­por­tance struc­tu­relle de la pêche dans l’i­den­ti­té éco­no­mique de la ville.

L’or­ga­ni­sa­tion civique elle-même sui­vait, pour l’es­sen­tiel, les modèles ins­ti­tu­tion­nels com­muns aux cités grecques de rang moyen inté­grées à l’Em­pire romain : un conseil, une assem­blée du peuple aux pré­ro­ga­tives déjà lar­ge­ment réduites par rap­port à l’é­poque clas­sique, des magis­trats annuels char­gés de l’ad­mi­nis­tra­tion cou­rante, et par-des­sus tout cela, l’au­to­ri­té crois­sante du gou­ver­neur de la pro­vince romaine dont dépen­dait Byzance, la Thrace puis, selon les réor­ga­ni­sa­tions admi­nis­tra­tives suc­ces­sives de l’Em­pire, d’autres décou­pages pro­vin­ciaux dont le détail a varié au fil des siècles. La ville entre­te­nait par ailleurs, comme beau­coup de cités grecques de cette période, un culte impé­rial dédié à la per­sonne et à la fonc­tion de l’empereur régnant, super­po­sé aux cultes tra­di­tion­nels sans les rem­pla­cer, dans cette logique d’ac­cu­mu­la­tion reli­gieuse propre au monde antique où l’on ajou­tait volon­tiers de nou­veaux cultes sans néces­sai­re­ment en aban­don­ner d’anciens.

Sur le plan intel­lec­tuel, Byzance ne pou­vait évi­dem­ment riva­li­ser avec les grands centres cultu­rels du monde grec que res­taient Athènes, Alexan­drie ou Per­game, mais elle n’é­tait pas non plus tota­le­ment dépour­vue de vie savante. On sait, par quelques men­tions éparses chez des auteurs pos­té­rieurs, l’exis­tence à Byzance d’é­coles de rhé­to­rique de rang hono­rable, fré­quen­tées par des étu­diants venus de toute la région, et la ville semble avoir entre­te­nu, au moins de manière inter­mit­tente, des liens avec les grands cou­rants phi­lo­so­phiques de son temps, sans qu’au­cun phi­lo­sophe de pre­mier plan n’en soit véri­ta­ble­ment ori­gi­naire avant l’é­poque byzan­tine pro­pre­ment dite. C’est un peu le lot de ces cités de second rang, riches d’une iden­ti­té propre et d’une his­toire mou­ve­men­tée, mais qui res­tent, sur le plan cultu­rel, dans l’ombre por­tée des très grandes métro­poles intel­lec­tuelles de la Médi­ter­ra­née antique — posi­tion qui allait se ren­ver­ser de manière spec­ta­cu­laire et défi­ni­tive une fois que Constan­tin aurait fait de ce port de pêcheurs la capi­tale d’un empire.

Le seuil

En 324, Constan­tin, désor­mais seul maître de l’Em­pire romain après sa vic­toire sur son der­nier rival Lici­nius pré­ci­sé­ment dans cette région — la bataille déci­sive s’est dérou­lée non loin de là, à Chry­so­po­lis, sur la rive asia­tique du Bos­phore, presque en face de Byzance elle-même — porte son regard sur cette modeste cité qu’il connaît déjà bien pour y avoir mené une par­tie de sa cam­pagne mili­taire contre Lici­nius. Les rai­sons de son choix, lar­ge­ment débat­tues par les his­to­riens depuis des siècles, mêlent sans doute des consi­dé­ra­tions stra­té­giques bien réelles — la posi­tion sur les détroits, la proxi­mi­té des fron­tières danu­bienne et orien­tale où se concentrent les prin­ci­pales menaces mili­taires de l’é­poque, la dis­tance salu­taire par rap­port à une Rome dont le Sénat et les tra­di­tions païennes encombrent un peu le nou­veau pou­voir impé­rial chré­tien qui s’af­firme — et des moti­va­tions plus dif­fi­ciles à cer­ner, tenant peut-être à une forme de sen­si­bi­li­té per­son­nelle de l’empereur pour ce site où s’est jouée sa vic­toire finale.

Ce que l’on sait avec cer­ti­tude, c’est que le 8 novembre 324, ou selon d’autres tra­di­tions un peu plus tard, Constan­tin trace lui-même, à la manière antique des fon­da­teurs de cités qui des­si­naient au pas les limites de leur future fon­da­tion, le péri­mètre d’une ville consi­dé­ra­ble­ment agran­die par rap­port à l’an­cienne Byzance, incor­po­rant la tota­li­té de la pres­qu’île et bien au-delà. Six années de tra­vaux plus tard, le 11 mai 330, la ville nou­velle est offi­ciel­le­ment consa­crée sous le nom de Nou­velle Rome, même si l’u­sage, plus rapi­de­ment que les inten­tions offi­cielles, allait la bap­ti­ser Constan­ti­nople, la ville de Constan­tin, nom qu’elle por­te­rait pen­dant plus de onze siècles jus­qu’à sa chute finale en 1453.

La modeste Byzance n’existe déjà plus, en un sens, dès cet ins­tant — englou­tie dans les pro­por­tions déme­su­rées de la cité nou­velle, ses vieux temples voi­si­nant bien­tôt avec des églises chré­tiennes construites à une échelle qu’au­cune cité pro­vin­ciale n’au­rait pu envi­sa­ger, sa popu­la­tion noyée dans l’af­flux de nou­veaux habi­tants atti­rés par les lar­gesses impé­riales et les pers­pec­tives de la nou­velle capi­tale. Mais quelque chose, mal­gré tout, sub­siste de cette longue his­toire anté­rieure : le tra­cé même des murailles, qui suit en par­tie l’an­cien péri­mètre avant de s’é­tendre bien au-delà ; le nom même de Byzance, qui conti­nue­ra d’être uti­li­sé, notam­ment par les his­to­riens modernes pour dési­gner l’en­semble de la civi­li­sa­tion qui s’é­pa­noui­ra sur ce site pen­dant plus d’un mil­lé­naire ; et cette voca­tion pro­fonde, ins­crite dans la géo­gra­phie même du lieu depuis l’é­poque de Byzas et des colons méga­riens, à tenir le ver­rou entre deux mers et deux conti­nents, voca­tion que ni les Perses, ni les Athé­niens, ni les Spar­tiates, ni Phi­lippe de Macé­doine, ni même la fureur ven­ge­resse de Sep­time Sévère n’é­taient par­ve­nus à effa­cer durablement.

On se prend à ima­gi­ner ce qu’au­rait pen­sé Byzas, s’il avait pu contem­pler, depuis quelque pro­mon­toire céleste, la ville que ses modestes colons méga­riens avaient fon­dée sur la foi d’un oracle sibyl­lin. Onze siècles avant que les canons otto­mans ne viennent à bout des der­nières murailles théo­do­siennes, sept siècles avant même que Constan­tin ne pose son regard sur ce site, la ville n’é­tait encore qu’un port de pêcheurs cer­né de for­ti­fi­ca­tions modestes, dis­pu­té par des puis­sances qui la trai­taient tour à tour en enjeu stra­té­gique et en simple mon­naie d’é­change. Elle avait connu la des­truc­tion et la résur­rec­tion, l’hu­mi­lia­tion et l’or­gueil retrou­vé, l’ou­bli et le retour en grâce. Rien, dans cette longue suite d’é­pi­sodes somme toute assez ordi­naires pour une cité grecque de rang moyen prise dans les tour­ments de l’his­toire médi­ter­ra­néenne, ne lais­sait devi­ner que ce pro­mon­toire allait deve­nir, pour plus d’un mil­lé­naire, l’un des centres du monde. Et c’est peut-être cela, au fond, la vraie leçon de cette his­toire anté­rieure à Constan­ti­nople : que les grandes des­ti­nées se nouent sou­vent ailleurs que dans la conscience de ceux qui les vivent, dans la géo­gra­phie patiente d’un détroit plu­tôt que dans la volon­té des hommes qui, tour à tour, en dis­putent la pos­ses­sion sans en soup­çon­ner l’avenir.

Read more
Trois tom­beaux et pas un seul corps

Trois tom­beaux et pas un seul corps

Trois tombes

Et pas un seul corps

Trois tom­beaux et pas un seul corps

Cléo­pâtre à Tapo­si­ris, Alexandre à Siwa, Phi­lippe à Hié­ra­po­lis : trois fouilles, quinze ans après.


Kath­leen Mar­ti­nez était avo­cate péna­liste à Saint-Domingue quand elle a déci­dé de trai­ter la dis­pa­ri­tion d’une femme morte depuis deux mille ans comme une affaire non réso­lue. Elle le dit elle-même, sans se for­cer : elle n’a jamais eu de pre­mière for­ma­tion d’ar­chéo­logue, sa dis­ci­pline c’est le droit cri­mi­nel, et elle a pris Cléo­pâtre comme on prend un dos­sier. Un corps qui manque, des témoins qui se contre­disent, une scène de crime qu’on n’a jamais loca­li­sée. La méthode vaut ce qu’elle vaut ; le résul­tat, vingt ans plus tard, c’est qu’une juriste cari­béenne creuse tou­jours à trente kilo­mètres à l’ouest d’A­lexan­drie pen­dant que les égyp­to­logues de métier haussent les épaules et regardent ailleurs, vers la ville même, sous les immeubles, là où la logique vou­drait qu’on cherche.

J’a­vais écrit sur ces tom­beaux il y a une quin­zaine d’an­nées, une brève, trois décou­vertes annon­cées coup sur coup, le ton du bul­le­tin d’a­gence. En repre­nant le sujet je me rends compte que le temps a fait le tri que je n’a­vais pas fait. Les trois affaires n’ont pas le même poids et ne l’ont jamais eu. Il y en a une qui tient debout, une qui s’est effon­drée sans bruit, et une qui conti­nue de creu­ser sans avoir rien prou­vé, ce qui est peut-être la posi­tion la plus hon­nête. Ce qu’elles ont en com­mun tient en une phrase : dans aucun des trois cas on n’a remis la main sur le mort. La Médi­ter­ra­née tient mal ses archives. Elle enre­gistre tout et perd les dossiers.

On croit que la mer garde. Elle prend, plu­tôt, et rend par bribes, une amphore ici, une colonne là, jamais l’ob­jet qu’on vou­lait. Les grands mys­tères de sépul­ture, sur ces rivages, ne sont pas des énigmes de ser­rure — un caveau scel­lé qu’on fini­rait par for­cer — mais des pro­blèmes de comp­ta­bi­li­té : des corps entrés au registre et jamais sol­dés, des lignes qui ne se referment pas. Trois de ces lignes courent d’A­lexan­drie à l’A­na­to­lie. Je vou­drais les suivre dans l’ordre où le hasard des annonces me les avait ser­vies, en cor­ri­geant au pas­sage le cré­dit que je leur avais accor­dé sans y regar­der de près.

Tapo­si­ris Magna

Le lieu s’ap­pelle Tapo­si­ris Magna, ce qui veut dire à peu près « le grand tom­beau d’O­si­ris ». Un temple plan­té sur la langue de terre entre la mer et le lac Mariout, fon­dé au IIIᵉ siècle avant notre ère sous Pto­lé­mée II Phi­la­delphe, un ancêtre de Cléo­pâtre. Long­temps on l’a tenu pour secon­daire, une escale reli­gieuse sur la côte, rien qui jus­ti­fie qu’on y passe une car­rière. Aujourd’­hui, quand on arrive par la route côtière, il y a la cha­leur blanche, le sel qui craque sous les semelles, le géné­ra­teur du chan­tier qui tousse quelque part der­rière les murs effon­drés, et cette femme qui, depuis 2004, retourne la terre avec une obs­ti­na­tion que les manuels ne pré­voient pas.

Le rai­son­ne­ment de Mar­ti­nez part de la théo­lo­gie, pas de la stra­ti­gra­phie. Cléo­pâtre se vou­lait l’in­car­na­tion vivante d’I­sis, l’é­pouse d’O­si­ris, celle qui ras­semble les mor­ceaux du dieu démem­bré. Un temple d’O­si­ris por­tant dans son nom même le mot tom­beau, à l’é­cart de la capi­tale, à l’a­bri des regards romains : voi­là, selon elle, le seul endroit où une reine qui se croit déesse pou­vait vou­loir pas­ser son éter­ni­té. Ajou­tez le contexte. Actium est per­du, Octave des­cend sur l’É­gypte, Antoine s’est ouvert le ventre sur une fausse nou­velle, la reine sait qu’elle sera exhi­bée à Rome der­rière le char du vain­queur. Cacher son corps, le sous­traire à ce triomphe, devient un der­nier acte poli­tique. Plu­tarque, lui, écrit noir sur blanc qu’An­toine et Cléo­pâtre reposent ensemble dans son mau­so­lée, à Alexan­drie. On n’y a jamais rien trou­vé. Alexan­drie a beau jeu : elle s’est effon­drée dans la mer en 365, un séisme puis un raz-de-marée, la ville basse englou­tie, le palais royal sous l’eau salée. Ce qu’on cherche là est peut-être deve­nu illi­sible avant même qu’on pense à le chercher.

On oublie, à force de sta­tues et de films, la bru­ta­li­té de la scène finale. Une reine de trente-neuf ans enfer­mée dans son propre mau­so­lée, un vain­queur qui la veut vivante pour la traî­ner dans Rome, et elle qui pré­fère le venin — aspic ou poi­son, on n’en sau­ra rien — à cette der­nière parade. Sous­traire son corps au triomphe d’Oc­tave, c’é­tait lui refu­ser sa prise la plus pré­cieuse ; qu’on ait ensuite caché la dépouille, loin, sous un temple sans éclat, n’au­rait donc rien d’in­vrai­sem­blable. Le mobile est excellent. Le pro­blème est qu’un mobile n’est pas une tombe, et Mar­ti­nez, qui le sait mieux que per­sonne pour avoir plai­dé, conti­nue de le confondre avec un man­dat de fouille.

À Tapo­si­ris, en vingt ans, l’é­quipe a sor­ti de terre de quoi entre­te­nir la fièvre sans jamais la satis­faire. Des mon­naies à l’ef­fi­gie de Cléo­pâtre, plus de trois cents pièces de bronze et d’argent où l’on recon­naît le pro­fil dur de la reine, ce nez que les por­trai­tistes n’ont pas flat­té. Des sta­tues royales déca­pi­tées, un roi pto­lé­maïque coif­fé du némès, la tête ailleurs. Des frag­ments d’al­bâtre. Autour du sanc­tuaire, une nécro­pole entière — une ving­taine de tombes creu­sées dans le cal­caire, près de deux cents sque­lettes, une dou­zaine de momies : le genre de cime­tière qu’on n’a­mé­nage pas au pied d’un temple négli­geable. Des momies de haut rang, deux d’entre elles cou­vertes d’a­mu­lettes d’or, enfouies de façon à sug­gé­rer qu’on les vou­lait près de quel­qu’un de plus grand encore. En décembre 2024, un buste de marbre blanc, une jeune femme au dia­dème, que Mar­ti­nez a aus­si­tôt dit être Cléo­pâtre et que d’autres archéo­logues ont trou­vé qu’il ne lui res­sem­blait en rien. C’est le motif récur­rent de cette fouille : chaque trou­vaille res­serre le cercle et aucune ne le referme. On approche, on n’at­teint pas.

Deux décou­vertes plus récentes ont relan­cé la chose. En 2022, sous les ruines du temple, un tun­nel. Mille trois cent cinq mètres taillés dans le grès, deux mètres de haut, treize mètres sous la sur­face, en par­tie noyé, filant droit vers la mer. Les ingé­nieurs l’ont com­pa­ré au tun­nel d’Eu­pa­li­nos à Samos, cette mer­veille de géo­mé­trie du VIᵉ siècle avant notre ère qu’on perce des deux bouts sans se man­quer au milieu. Puis, en 2025, un port. Mar­ti­nez est allée cher­cher Robert Bal­lard, l’homme qui a retrou­vé le Tita­nic, et ses plon­geurs ont rele­vé au large, par une dou­zaine de mètres de fond, des sols polis, des colonnes, des ancres, des amphores pto­lé­maïques, les restes d’un mouillage englou­ti par le même effon­dre­ment qui a noyé Alexan­drie. Le récit qu’elle en tire est roma­nesque et cohé­rent : le corps de la reine ame­né par mer, débar­qué à ce port, por­té sous terre par le tun­nel jus­qu’au sanc­tuaire, scel­lé loin des Romains. C’est une belle his­toire. Elle n’a tou­jours pas de tombe, et pas de corps.

Car l’é­cole adverse a ses argu­ments, et ils pèsent lourd. La plu­part des égyp­to­logues conti­nuent de cher­cher Cléo­pâtre là où Plu­tarque la couche et où elle a régné : dans le quar­tier royal d’A­lexan­drie, celui-là même que le séisme et la mon­tée des eaux ont fait glis­ser sous la baie. Depuis une tren­taine d’an­nées, les plon­geurs de l’ar­chéo­lo­gie sous-marine en relèvent les sphinx, les colonnes, les blocs de gra­nit rose au fond du port, tout un décor pto­lé­maïque cou­ché dans la vase. Si la reine dort quelque part, c’est peut-être là, à quelques mètres de fond, et pour tou­jours illi­sible — ce qui expli­que­rait à la fois qu’on ne la trouve pas et qu’on rechigne à aller la cher­cher à trente kilo­mètres de là. Entre une tombe englou­tie qu’on ne fouille­ra jamais pro­pre­ment et une tombe hypo­thé­tique qu’on fouille sans fin, la dis­ci­pline n’a même pas à tran­cher : elle constate qu’au­cune des deux ne rend de corps.

La com­mu­nau­té savante reste sur sa réserve, et sa réserve est rai­son­nable. Le port et le tun­nel prouvent que Tapo­si­ris fut bien plus qu’une cha­pelle de bord de route ; ils ne prouvent pas qu’une reine y dort. Les mon­naies attestent un lien entre le lieu et le règne, pas une sépul­ture. On peut pas­ser vingt ans à démon­trer qu’un endroit méri­tait une reine sans jamais démon­trer qu’il en a reçu une. Reste que Mar­ti­nez a l’en­du­rance de son idée fixe, et que l’i­dée fixe, en archéo­lo­gie, est un outil comme un autre. Elle creuse encore. Il faut lui recon­naître ça : de tous ceux qui figurent dans cet article, elle est la seule à tra­vailler tou­jours sur le ter­rain, la seule dont l’af­faire soit ouverte plu­tôt que clas­sée ou enterrée.

Siwa

Le corps d’A­lexandre, lui, a déjà voya­gé plus qu’au­cun vivant de son siècle, et c’est jus­te­ment parce qu’il a tant voya­gé qu’on ne sait plus où il s’est arrêté.

Il meurt à Baby­lone en juin 323 avant notre ère, trente-deux ans, d’une fièvre que les méde­cins de vingt-trois siècles n’ont pas su nom­mer, palu­disme, typhoïde, poi­son, on choi­si­ra selon l’hu­meur. On l’embaume. On le couche dans un sar­co­phage d’or, rem­pli de miel et d’a­ro­mates selon les ver­sions les plus belles, et l’on construit pour lui, deux ans durant, un char funèbre que Dio­dore de Sicile a décrit avec une gour­man­dise d’in­ven­taire : un temple rou­lant à colonnes ioniques, tiré à tra­vers l’A­sie vers la Macé­doine natale. Le convoi n’ar­ri­ve­ra jamais chez lui. Pto­lé­mée, un des géné­raux, futur maître de l’É­gypte, inter­cepte le cor­tège en route et le détourne vers Mem­phis. Déte­nir le corps du conqué­rant, c’est héri­ter d’un peu de sa légi­ti­mi­té ; le vol du cadavre est un coup d’É­tat par relique.

De Mem­phis, entre 298 et 283, on trans­fère la dépouille à Alexan­drie, la ville qu’il avait fon­dée et où l’u­sage vou­lait qu’un fon­da­teur repose dans ses murs. On l’ins­talle dans un mau­so­lée qu’on appelle le Sôma, « le corps », et il y reste des siècles, expo­sé, visible, célèbre. Le sar­co­phage d’or finit fon­du — un Pto­lé­mée à court d’argent mon­naie l’or de son ancêtre — et Stra­bon, qui vit dans la ville dans les années 20 avant notre ère, note qu’on l’a rem­pla­cé par un cer­cueil de verre, pour qu’on voie tou­jours le mort à tra­vers la paroi. Défilent alors les curieux de pou­voir. César vient s’y recueillir. Auguste, en 30, dépose une cou­ronne d’or sur la tête embau­mée, se penche pour mieux voir et, dit-on, casse un mor­ceau du nez ; quand on lui pro­pose d’al­ler voir aus­si les Pto­lé­mées, il répond qu’il est venu voir un roi, pas des cadavres. Cali­gu­la, plus tard, emporte la cui­rasse pour la por­ter lui-même. Puis la trace se perd. Vers la fin du IVᵉ siècle, quand Théo­dose inter­dit les cultes païens et qu’on démo­lit les vieux sanc­tuaires, le Sôma dis­pa­raît des sources comme on efface une adresse. Per­sonne ne dit qu’on l’a détruit. Per­sonne ne dit qu’on l’a dépla­cé. Il cesse sim­ple­ment d’être men­tion­né, et ce silence dure encore.

C’est dans ce blanc que s’en­gouffre Siwa. L’oa­sis a une bonne rai­son mytho­lo­gique. C’est là qu’en 331, au terme d’une marche dans le désert où la légende lui donne des cor­beaux pour guides et des pluies mira­cu­leuses pour l’eau, l’o­racle d’Am­mon a recon­nu Alexandre pour fils de Zeus. Il en est res­sor­ti per­sua­dé de sa propre divi­ni­té, et le bruit cou­rut plus tard qu’il aurait sou­hai­té qu’on le rende un jour à ce sable, près de ce père. La rai­son est sédui­sante et ne prouve rien. Dans les années 1980, une archéo­logue grecque, Lia­na Sou­valt­zi, en fait le cœur d’une convic­tion. Elle reprend en 1989 les fouilles d’un édi­fice dorique à El Mara­qi, au sud-ouest de l’oa­sis, un bâti­ment décrit dès le XIXᵉ siècle par les voya­geurs, un plan étrange de pièces enfi­lées. En 1995, le gou­ver­ne­ment égyp­tien annonce la décou­verte du tom­beau d’A­lexandre. La nou­velle fait le tour du monde. Sou­valt­zi parle de trois ins­crip­tions grecques, dont l’une, attri­buée à Pto­lé­mée, dirait qu’on a trans­por­té là le corps du roi, et men­tion­ne­rait même un empoi­son­ne­ment. Elle relève des rosaces à huit pétales, emblème de la royau­té macé­do­nienne, un monu­ment colos­sal de douze mille mètres car­rés dont elle dégage cinq mille, et des cou­leurs — un bleu accro­ché à la pierre depuis vingt-trois siècles — qui donnent à ses com­mu­ni­qués un air de certitude.

Et puis rien. Aucun sar­co­phage. Aucune tombe à l’in­té­rieur de ce que Sou­valt­zi appelle un tom­beau. Un monu­ment, oui, immense, grec peut-être, mais vide au sens le plus lit­té­ral : il n’y a pas de mort dedans. Les égyp­to­logues accueillent l’an­nonce avec un scep­ti­cisme qui vire vite au refus, contestent que l’ar­chi­tec­ture soit macé­do­nienne, doutent même qu’il s’a­gisse d’une sépul­ture. La com­mu­nau­té grecque d’A­lexan­drie, qui tient mor­di­cus à gar­der son conqué­rant chez elle, lui bat froid. Les auto­ri­tés égyp­tiennes, dans une reprise en main géné­rale des chan­tiers étran­gers, sus­pendent son per­mis. Sou­valt­zi conti­nue de plai­der sa cause, avec l’a­mer­tume de qui se croit vic­time d’une cabale plu­tôt que d’une absence de preuve, et publie encore, des années après, des appels où l’on sent l’en­tê­te­ment d’une convic­tion que le ter­rain n’a jamais nour­rie. Pen­dant ce temps, la recherche sérieuse est redes­cen­due à Alexan­drie même. Une archéo­logue grecque, Cal­liope Lim­neos-Papa­kos­ta, y creuse depuis des années sous la ville moderne et a fini par tou­cher les couches de fon­da­tion de la cité antique, celles d’A­lexandre lui-même — une pre­mière, de quoi don­ner la chair de poule, dit l’un de ses confrères. Elle n’a pas trou­vé le tom­beau. Mais elle cherche là où le fon­da­teur devait, par la cou­tume grecque, repo­ser dans l’en­ceinte de sa ville, et non dans un désert où seule une ins­crip­tion contes­tée l’a jamais conduit.

De toutes les pistes réunies ici, celle de Siwa est la plus fra­gile, et elle l’é­tait déjà quand j’en par­lais autre­fois sur le même pied que les autres, ce qui était une erreur de ma part. On ne met pas dans la même colonne un chan­tier qui creuse encore faute de conclure et un chan­tier qu’on a fer­mé faute de trouver.

Venise

Il faut pour­tant suivre le corps d’A­lexandre encore un peu, parce qu’il a une der­nière fugue, et que celle-là finit dans une basi­lique de lagune.

L’hy­po­thèse est d’un Bri­tan­nique, Andrew Michael Chugg, qui l’a défen­due dans deux livres au début des années 2000. Elle part d’un fait bien attes­té et d’une coïn­ci­dence trou­blante. Le fait : en 828, deux mar­chands véni­tiens, Buo­no da Mala­moc­co et Rus­ti­co da Tor­cel­lo, enlèvent d’A­lexan­drie le corps que l’on tient pour celui de saint Marc l’É­van­gé­liste, mar­ty­ri­sé dans la ville au Iᵉʳ siècle. Les auto­ri­tés musul­manes contrôlent les car­gai­sons ; les deux com­pères dis­si­mulent la dépouille sous des quar­tiers de porc, sachant qu’au­cun ins­pec­teur pieux n’i­ra fouiller là-dedans. La ruse marche, le bateau appa­reille, et Venise reçoit avec pompe une relique d’a­pôtre qui vaut, en ce siècle, une charte de légi­ti­mi­té divine, de quoi riva­li­ser avec Rome et Constan­ti­nople. On bâtit San Mar­co par-dessus.

La coïn­ci­dence, main­te­nant. En 1963, lors de tra­vaux dans les fon­da­tions de l’ab­side de la basi­lique, tout près de la crypte où le corps fut d’a­bord dépo­sé, on dégage un lourd bloc de pierre sculp­tée. On y lit un bou­clier orné d’une étoile à huit branches — l’é­toile argéade, celle de la mai­son de Phi­lippe II, le père d’A­lexandre —, des cné­mides, une épée qu’on dit macé­do­nienne, la trace d’une longue lance qui pour­rait être une sarisse. La pierre est aujourd’­hui au cloître de Sant’A­pol­lo­nia, au musée dio­cé­sain. En 1998, un archéo­logue ita­lien, Euge­nio Poli­to, en iden­ti­fie le style comme macé­do­nien, sans savoir où Chugg vou­lait en venir, ce qui donne à l’af­faire un témoin qu’on ne peut soup­çon­ner de com­plai­sance. Le rai­son­ne­ment se déplie alors avec une logique de roman : et si le corps qu’on a sous­trait sous le porc n’é­tait pas celui de l’É­van­gé­liste, mais celui du conqué­rant ? À la fin du IVᵉ siècle, quand Théo­dose fait la chasse aux cultes païens et que le Sôma s’é­teint des sources, la momie la plus véné­rée du monde antique se trouve pré­ci­sé­ment dans la ville où l’on mar­ty­ri­sa Marc. Rebap­ti­ser le païen en saint pour lui épar­gner le zèle des chré­tiens, ce serait le sau­ver une pre­mière fois. L’emmener à Venise, quatre siècles plus tard, le sau­ver une seconde. Un détail de calen­drier plaît à Chugg : Jean Chry­so­stome, Père de l’É­glise, écrit à la fin du IVᵉ siècle que plus per­sonne ne sait où repose Alexandre — la phrase tombe pré­ci­sé­ment à l’ins­tant où, dans cette hypo­thèse, le corps aurait tro­qué son nom contre celui d’un mar­tyr. Chugg a défen­du tout cela dans deux livres, au début des années 2000, et expo­sé ses cor­res­pon­dances devant les uni­ver­si­taires réunis à Padoue en 2006, où on l’a écou­té avec l’at­ten­tion polie qu’on réserve aux thèses trop belles pour être tout à fait crédibles.

On ajoute, pour faire bonne mesure, le sar­co­phage de Nec­ta­né­bo II. Ce bloc de pierre égyp­tien, récu­pé­ré par les Bri­tan­niques après la défaite fran­çaise à Alexan­drie en 1801 et expo­sé au Bri­tish Museum, fut d’a­bord pris pour le cer­cueil d’A­lexandre avant que les hié­ro­glyphes ne tra­hissent son vrai pro­prié­taire, un pha­raon du IVᵉ siècle avant notre ère qui ne s’en ser­vit jamais. Les sol­dats de Sa Majes­té l’a­vaient rap­por­té à Londres comme un tro­phée, sûrs de tenir la caisse du conqué­rant ; il a fal­lu qu’un savant déchiffre les signes pour que le tro­phée se dégonfle. Deux sou­ve­rains, deux exils, une même auge de pierre pour n’en cou­cher aucun. Cer­tains sup­posent que Pto­lé­mée y dépo­sa pro­vi­soi­re­ment Alexandre, le temps de lui construire mieux — ce qui expli­que­rait ces récits égyp­tiens où Alexandre passe pour le fils de Nec­ta­né­bo. Chugg pense que la pierre de Venise pour­rait être un frag­ment du Sôma lui-même, voya­geant avec la momie sous une fausse identité.

Tout cela est invé­ri­fiable et l’É­glise, qui vénère tou­jours Marc sous le maître-autel, n’ou­vri­ra pas le tom­beau pour tran­cher un pari d’his­to­rien. J’a­vais expé­dié cette his­toire, autre­fois, en deux lignes et une date fausse — je situais le trans­fert au IVᵉ siècle quand il est du IXᵉ. Elle mérite mieux, non parce qu’elle est vraie, mais parce qu’elle a la forme par­faite de ce que pro­duit un corps introu­vable : chaque siècle lui invente une nou­velle cachette, et la plus impro­bable est sou­vent la mieux racon­tée. Le mort d’A­lexandre a fini par deve­nir une matière lit­té­raire. On ne le retrou­ve­ra sans doute jamais ; on conti­nue­ra de le déplacer.

Hié­ra­po­lis

Reste la seule affaire solide, et il faut mon­ter pour l’at­teindre — au sens propre, sur une col­line de cal­caire blanc au-des­sus de la val­lée du Méandre, en Ana­to­lie, là où les sources chaudes ont sculp­té ces ter­rasses de tra­ver­tin qu’on appelle Pamuk­kale, le châ­teau de coton. L’an­cienne Hié­ra­po­lis. On y vient aujourd’­hui pour trem­per les pieds dans une eau tiède et bleu­tée entre des colonnes ; on oublie que la ville est bâtie sur une faille active, que la terre y a trem­blé, que ses eaux char­gées de chaux ont pétri­fié une par­tie de la nécro­pole, cimen­tant les tom­beaux dans une gangue blanche. C’est un endroit qui fabrique de la pierre à par­tir de l’eau, et qui donc, à sa manière, conserve mieux ses morts que la mer d’A­lexan­drie ne conserve les siens. Au petit matin, avant les cars, la lumière rase les vasques et l’eau fume ; on entend le cla­pot tiède et, plus haut, le vent dans les colonnes de la nécro­pole nord, cette longue ave­nue de tom­beaux où les Romains d’A­sie venaient prendre les eaux et, très sou­vent, mourir.

Le tom­beau qu’on y cher­chait est celui de Phi­lippe, l’un des Douze, l’a­pôtre qui évan­gé­li­sa l’A­sie Mineure. Une lettre de Poly­crate d’É­phèse au pape Vic­tor Ier, vers 190, cent ans à peine après les faits, dit qu’il mou­rut à Hié­ra­po­lis avec deux de ses filles vieillies dans la vir­gi­ni­té ; les éru­dits tiennent ce témoi­gnage pour fiable, ce qui est rare. La tra­di­tion le fait cru­ci­fier la tête en bas, vers 80, à quatre-vingt-cinq ans pas­sés — d’autres le font mou­rir de vieillesse, l’a­pôtre a droit à ses variantes. Les Actes de Phi­lippe, un texte apo­cryphe et tar­dif, l’en­voient prê­cher en Phry­gie avec l’a­pôtre Bar­thé­le­my et sa propre sœur, Mariamne, et décrivent une Hié­ra­po­lis recon­nais­sable à ses eaux brû­lantes et à sa faille — détail géo­lo­gique qui retient l’at­ten­tion, car il colle au ter­rain. On tient ces récits pour bro­dés, mais bro­dés autour d’un fil qui, ici, ne casse pas. On savait qu’il y avait sur la col­line un mar­ty­rium octo­go­nal, un bâti­ment de pèle­ri­nage, et l’on cher­chait la tombe en son centre, là où la logique la plaçait.

La mis­sion ita­lienne fouille le site depuis 1957, ouverte par Pao­lo Ver­zone ; Fran­ces­co D’An­dria, de l’u­ni­ver­si­té du Salen­to, la dirige depuis 2000. Il a lui-même long­temps cru que la tombe était sous le mar­ty­rium. En 2011, après des décen­nies de vaine patience, il change d’a­vis parce que le ter­rain l’y oblige. En déga­geant une église res­tée jusque-là incon­nue, à une qua­ran­taine de mètres du mar­ty­rium, son équipe met au jour une tombe romaine du Iᵉʳ siècle, autour de laquelle l’é­glise avait été construite au IVᵉ ou Vᵉ siècle. Le pèle­ri­nage entier — la rue pro­ces­sion­nelle, le pont, les bains d’im­mer­sion où l’on se puri­fiait avant de mon­ter — s’or­ga­ni­sait autour d’elle. Tous les indices convergent : c’est bien le tom­beau de Phi­lippe, à l’en­droit exact que la topo­gra­phie du culte dési­gnait, une fois qu’on avait ces­sé de le cher­cher là où on croyait devoir le cher­cher. Un petit tam­pon à pain du VIᵉ siècle, retrou­vé sur place, montre d’ailleurs deux édi­fices côte à côte, le mar­ty­rium à cou­pole et l’é­glise basse : les pèle­rins d’a­lors savaient qu’il fal­lait dis­tin­guer les deux bâti­ments, ce que les fouilleurs du XXᵉ siècle avaient fini par oublier. Il aura suf­fi de relire une miche gra­vée pour retrou­ver une adresse per­due depuis quinze cents ans.

Et il est vide. D’An­dria l’ad­met sans détour : les reliques n’y sont plus. On les aurait trans­fé­rées à Constan­ti­nople à la fin du VIᵉ siècle, pour les mettre à l’a­bri, puis peut-être por­tées à Rome, dans l’é­glise des Saints-Apôtres. La tombe la mieux iden­ti­fiée des trois, la seule qu’on puisse dire authen­ti­fiée, est aus­si une tombe dont le corps est par­ti il y a mille quatre cents ans. On a retrou­vé l’a­dresse. Le loca­taire avait déménagé.

Coda

Voi­là donc l’é­tat des lieux, quinze ans après la brève que j’a­vais bâclée. À Tapo­si­ris, une avo­cate creuse tou­jours un temple qui mérite une reine sans lui avoir encore don­né de reine. À Siwa, un monu­ment vide porte le nom d’un roi qu’au­cune preuve n’y a jamais cou­ché, et le chan­tier est clos. À Venise, une momie de saint traîne der­rière elle le fan­tôme d’un conqué­rant qu’on ne déter­re­ra pas pour savoir. À Hié­ra­po­lis, une tombe d’a­pôtre par­fai­te­ment située attend un occu­pant qu’on a empor­té sous Jus­tin II. Trois fouilles, une seule conclu­sion tenable, et pas un corps au bout.

Il y a une leçon là-dedans mais je me méfie des leçons, alors je m’en tiens à une obser­va­tion. Ces morts-là étaient trop grands pour res­ter en place. On les a dépla­cés vivants — les conquêtes, l’exil, la fuite —, on a conti­nué de les dépla­cer morts, par pié­té, par vol, par poli­tique, par peur du vain­queur ou du fana­tique, et le dépla­ce­ment a fini par les dis­soudre. La sépul­ture était cen­sée fixer quel­qu’un pour l’é­ter­ni­té ; elle n’au­ra fixé que le lieu, et encore, pas tou­jours. Ce qui sub­siste, ce n’est pas le corps, c’est l’i­ti­né­raire. Une momie qui va de Baby­lone à Mem­phis à Alexan­drie et peut-être à Venise. Une reine qu’on cherche par mer et par tun­nel, sous un temple qui porte le mot tom­beau dans son nom. Un apôtre qui monte de Gali­lée jus­qu’à une col­line de chaux, s’y fait clouer à l’en­vers, puis repart vers le Bos­phore en pièces déta­chées avant qu’on retrouve enfin son adresse gra­vée sur une miche de pain.

Le soir tombe sur Pamuk­kale, les cars vident leurs der­niers tou­ristes, l’eau vire au gris sous les ter­rasses, et quelque part sous Alexan­drie le lac Mariout conti­nue de gar­der ses secrets en croyant les perdre. Je referme le dos­sier sans l’a­voir refer­mé. C’est le propre des affaires sur les­quelles il n’y a pas de corps : on n’y met jamais le point final, on cesse sim­ple­ment d’écrire.

Read more
Une lampe aux ori­gines multiples

Une lampe aux ori­gines multiples

La lampe ottomane

Une lampe aux ori­gines multiples

La lampe qui vient de partout

Un seau de perles posé par terre

Le pre­mier bruit de l’a­te­lier n’est pas celui du verre. C’est celui des perles.

Un seau de plas­tique bleu, presque plein, posé contre le pied de l’é­ta­bli. Quand la main y plonge pour en tirer une poi­gnée, cela fait le son d’un res­sac très court, très sec — un chuin­te­ment miné­ral qui s’ar­rête net. On verse les perles sur le globe encol­lé, on les tasse du dos d’une pince, on recom­mence. Per­sonne ne les compte. Per­sonne ne compte des perles.

L’a­te­lier tient dans deux pièces au pre­mier étage, quelque part entre Nuruos­ma­niye et les rues qui des­cendent vers Mah­mut­paşa. On y monte par un esca­lier qui sent le ciment humide. En bas, la ville vend ; ici, on colle. La dif­fé­rence est entière. Les bou­tiques du bazar sont des cathé­drales : trois cents lampes sus­pen­dues, allu­mées toutes ensemble, une averse de cou­leurs qui tombe sur les épaules des pas­sants et les fait lever la tête. L’a­te­lier, lui, est éclai­ré au néon. Un néon blanc, plat, abso­lu­ment sans pitié, parce qu’on ne peut pas juger d’une cou­leur sous une lumière qui en a déjà une.

Sur l’é­ta­bli : des bar­quettes en plas­tique, une par teinte. Rouge, ambre, vert bou­teille, un bleu qui tire sur l’encre, un tur­quoise qui n’existe pas dans la nature. Des éclats de verre décou­pés en losanges, en amandes, en gouttes, empi­lés comme des cartes à jouer. Un tube de sili­cone. Un sachet de plâtre gris. Une pince à épi­ler. Un globe de verre trans­pa­rent, per­cé d’un trou rond à sa base, posé sur un anneau de mousse pour qu’il ne roule pas.

Voi­là. C’est tout. C’est de là que sort l’ob­jet le plus pho­to­gra­phié de Turquie.

Il faut deux ou trois heures de main pour cou­vrir un globe de taille moyenne, et douze heures d’at­tente pour que la colle prenne. Le geste n’est pas dif­fi­cile. Il est long. On applique le sili­cone par petites zones — si l’on encolle tout le globe d’un coup, la colle sèche avant qu’on l’ait rat­tra­pée. On pose les grandes pièces d’a­bord, celles qui font le motif : l’é­toile, la tulipe, la rosace. Puis on borde. Puis on rem­plit les vides à la perle, en lais­sant entre chaque verre un inter­valle d’un ou deux mil­li­mètres, parce que le plâtre devra pou­voir y entrer. Cet inter­valle est la seule chose vrai­ment tech­nique de toute l’o­pé­ra­tion. Un débu­tant le fait trop ser­ré, et sa lampe se décol­le­ra dans deux ans.

On croit assis­ter à quelque chose d’an­cien. Ce n’est pas du tout ce qui arrive — sauf sur un point, un seul, et c’est le seau.


Le globe vient d’ailleurs

D’où vient le globe ?

La réponse est longue et un peu contra­riée, et elle est le vrai sujet de cet article. Le globe de verre souf­flé — la coque trans­pa­rente, le seul élé­ment qui soit encore, tech­ni­que­ment, du tra­vail de ver­rier — n’est plus fabri­qué en Tur­quie dans les quan­ti­tés qu’il fau­drait. Le prin­ci­pal four­nis­seur inté­rieur du sec­teur, une mai­son qui s’ap­pe­lait Kıs­met Cam, a fer­mé. Ce qui reste arrive par conteneurs.

Cela vaut aus­si pour le reste. Les récits de la pro­fes­sion sont expli­cites : le mar­ché a connu son som­met il y a une quin­zaine d’an­nées puis s’est contrac­té ; les atten­tats visant les sites tou­ris­tiques ont vidé les bou­tiques ; l’in­fla­tion a fait le reste, parce que l’es­sen­tiel des maté­riaux est impor­té et fac­tu­ré en dol­lars ou en euros ; et des pro­duits bon mar­ché venus d’Ex­trême-Orient sont venus concur­ren­cer la pro­duc­tion locale. Le même témoi­gnage pré­cise qu’à la belle époque, la lampe en mosaïque et le pho­to­phore en mosaïque étaient les articles les plus ven­dus du Grand Bazar et du Mar­ché aux épices.

C’est une phrase à gar­der. Les articles les plus ven­dus. Pas les plus anciens. Les plus vendus.

Je note tout de même que cette his­toire éco­no­mique cir­cule dans la presse pro­fes­sion­nelle et les témoi­gnages d’ar­ti­sans, sans étude uni­ver­si­taire pour la fixer. Elle est cohé­rente, recou­pée par plu­sieurs fabri­cants, mais elle n’a pas de socle aca­dé­mique. Je la donne pour ce qu’elle est : la mémoire du métier par lui-même.


Ce que veut dire « verre Tiffany »

La bar­quette de rouge porte une éti­quette au feutre. On met un moment à com­prendre le mot.

Tif­fa­ny.

Dans le voca­bu­laire com­mer­cial turc, le verre colo­ré uti­li­sé pour ces lampes s’ap­pelle Tif­fa­ny cam — verre Tif­fa­ny. Du nom de Louis Com­fort Tif­fa­ny, ver­rier amé­ri­cain de la fin du XIXe siècle, dont la tech­nique du ruban de cuivre a don­né son nom géné­rique à toute une famille de verres d’art plats et colo­rés dans la masse. La dis­tinc­tion que font les ate­liers est nette et elle est juste : il faut du verre tein­té dans la masse, pas du verre peint, parce que le verre peint pâlit et que le verre tein­té ne pâlit jamais.

Donc : la lampe otto­mane est faite de verre amé­ri­cain, ou plus exac­te­ment de verre au stan­dard d’un Amé­ri­cain mort en 1933.

Cer­tains ven­deurs racontent l’in­verse. Ils écrivent que les lampes du bazar auraient ins­pi­ré Tif­fa­ny, qui les aurait adap­tées à ses propres lumi­naires. C’est joli et c’est pro­ba­ble­ment à l’en­vers — mais je le signale comme une lec­ture, pas comme un fait éta­bli : per­sonne, à ma connais­sance, n’a docu­men­té sérieu­se­ment le sens de cette cir­cu­la­tion. Ce qui est sûr, c’est que le nom du four­nis­seur est pas­sé dans la langue du métier, et qu’un arti­san d’Is­tan­bul demande aujourd’­hui du « Tif­fa­ny » comme un maçon demande du placo.

Les perles de rem­plis­sage, elles, sont sou­vent tchèques. Bohême. Le pays du verre de lustre depuis le XVIIe siècle.

Alors on fait le compte. Un globe souf­flé impor­té. Du verre plat au stan­dard amé­ri­cain. Des perles de Bohême. Un adhé­sif sili­cone. Un plâtre de join­toie­ment. Une mon­ture de lai­ton ou de cuivre. Une douille et une ampoule LED. Assem­blé à Istan­bul, à la main, par quel­qu’un qui a mis des années à savoir où poser un losange.

Ce n’est pas une contre­fa­çon. C’est exac­te­ment ce qu’a tou­jours été le bas­sin médi­ter­ra­néen : un lieu où l’on assemble des choses venues d’ailleurs, et où l’as­sem­blage est le seul tra­vail qui compte. Le verre souf­flé a voya­gé de Syrie vers Venise, la faïence de Chine vers İzn­ik, le cobalt d’I­ran vers les fours de Nicée. Le scan­dale n’existe que si l’on a d’a­bord cru à la pureté.


L’œil dans le seau

Il faut reve­nir au seau bleu, parce que j’ai com­mis là une erreur qu’il vaut mieux expo­ser que cor­ri­ger en silence.

J’ai d’a­bord noté, sur la foi d’une source offi­cielle turque, que les pre­mières perles de verre contre le mau­vais œil auraient été pro­duites dans le vil­lage de Görece, près d’İzm­ir. C’est faux, ou plu­tôt c’est un rac­cour­ci natio­nal appli­qué à un objet qui n’est pas natio­nal du tout. Görece fabrique des nazar bon­cuğu. Görece ne les a pas inven­tés. Rien ne les a inven­tés, en un lieu et une fois.

Le mot vient de l’a­rabe naẓar, le regard. Le prin­cipe est d’une sim­pli­ci­té désar­mante : contre un œil qui envie, on oppose un œil qui regarde. Ce n’est pas une image, c’est un dis­po­si­tif — l’a­mu­lette absorbe le coup d’œil des­ti­né à l’en­fant, à la vache, à la mai­son neuve. Elle se brise par­fois, et sa fêlure prouve qu’elle a travaillé.

L’ar­chéo­lo­gie de cette idée est ver­ti­gi­neuse. Les plus anciens objets qu’on lui rat­tache sont les « idoles aux yeux » exhu­mées de Tell Brak, en Haute-Djé­zi­reh syrienne, petites figures d’al­bâtre aux yeux déme­su­rés datées d’en­vi­ron 3300 avant notre ère — avec cette réserve, que les archéo­logues eux-mêmes for­mulent : rien ne prouve expli­ci­te­ment que ces objets aient concer­né le mau­vais œil, et le lien reste une hypo­thèse d’in­ter­pré­ta­tion. Il faut la gar­der, cette réserve. C’est le genre de pru­dence que les bou­tiques ne s’im­posent jamais.

Le reste est plus assu­ré. Les amu­lettes égyp­tiennes en forme d’œil oud­jat — l’œil res­tau­ré d’Ho­rus — sont pro­duites en faïence, en cor­na­line, en lapis-lazu­li et en or dès le Moyen Empire, vers 2055–1650 avant notre ère ; on les pose sur les momies, on les porte vivant, on les intègre aux pec­to­raux et aux grands col­liers. La faïence — silice mêlée de natron, pre­mier maté­riau syn­thé­tique à perles, mis au point simul­ta­né­ment en Méso­po­ta­mie et en Égypte — se prête admi­ra­ble­ment au motif : les perles déco­rées de cercles concen­triques figu­rant un œil humain deviennent les plus répan­dues de toutes.

Puis le verre arrive, et avec lui le com­merce. La pro­duc­tion de perles de verre en Médi­ter­ra­née, vers 1500 avant notre ère, popu­la­rise la perle-œil chez les Phé­ni­ciens, les Perses, les Grecs, les Romains et les Otto­mans ; au VIe siècle avant notre ère, l’œil appa­raît sur les coupes chal­ci­diennes dites « coupes à yeux », comme magie pro­tec­trice. Et sur­tout : les ver­riers phé­ni­ciens pro­duisent des perles-yeux poly­chromes à par­tir du VIe siècle avant notre ère au moins, et les dif­fusent dans tout le réseau com­mer­cial médi­ter­ra­néen — on en a retrou­vé à Car­thage, en Sar­daigne, en Espagne, dans le monde grec.

Car­thage, la Sar­daigne, l’Es­pagne. Le même objet, la même route, deux mille six cents ans avant les conteneurs.

C’est ici que l’ar­ticle bas­cule, et il faut le dire clai­re­ment. Tout, dans cette lampe, est récent et emprun­té — le globe, le verre amé­ri­cain, la colle, la douille. Tout, sauf une chose. La perle-œil qui rem­plit les inter­stices des­cend d’un objet dont le tra­jet médi­ter­ra­néen est éta­bli, docu­men­té, fouillé, et infi­ni­ment plus ancien que l’Em­pire otto­man auquel les ven­deurs rat­tachent la lampe entière. La généa­lo­gie inven­tée est ados­sée à une généa­lo­gie réelle qu’elle ignore.

Reste que la perle du seau n’est pas tout à fait celle-là. Il faut aller la voir se faire.


Nazarköy, four à bois

À six kilo­mètres du centre de Kemal­paşa, dans l’ar­rière-pays d’İzm­ir, il y a un vil­lage qui a chan­gé de nom pour son artisanat.

Il s’ap­pe­lait Kuru­dere — le ruis­seau sec, à cause du lit de rivière au bord duquel il est bâti. Le 20 mars 2007, par déci­sion du conseil des ministres, il est deve­nu Nazarköy : le vil­lage du nazar. Trois cent cin­quante habi­tants. Agri­cul­ture, éle­vage, et perles d’œil. L’autre foyer est Görece, dans le dis­trict de Men­deres ; dans les deux, la trans­mis­sion se fait de maître à apprenti.

Le four s’ap­pelle ocak. Rond ou ovale, mon­té par ceux du vil­lage qui savent le mon­ter. On n’y brûle que du bois de pin. Dans ses ouver­tures — on les appelle tava, les poêles — fondent des verres de cou­leurs dif­fé­rentes. On pré­lève le verre en fusion avec des tiges de fer, et on le met en forme sur un rail de che­min de fer.

Un rail. Voi­là le détail qui vaut le voyage. L’en­clume de l’a­te­lier est un mor­ceau de voie fer­rée, parce qu’un rail est ce qu’on trouve, ce qui ne bouge pas, et ce qui encaisse.

Les types de perles ont cha­cun leur nom : karagöz, l’œil noir ; ceviz, la noix ; silin­dir, yumur­ta, l’œuf ; pla­ka, pla­ka kalp, la plaque en cœur ; zar, saraç, danagöz — l’œil de veau. Une nomen­cla­ture entiè­re­ment pay­sanne, qui ne doit rien au palais ni à la mos­quée. L’œil de veau, la noix, l’œuf : on nomme les formes avec ce qu’on a sous la main dans une cour de ferme.

Le maître ver­rier Mah­mut Sür, ins­crit au pro­gramme des Tré­sors humains vivants de l’U­NES­CO, pro­duit des nazar bon­cuğu à İzm­ir depuis l’âge de treize ans.

Sur l’an­cien­ne­té de ce foyer, les sources se contre­disent, et je pré­fère le signa­ler que choi­sir. La sous-pré­fec­ture de Kemal­paşa écrit que la fabri­ca­tion de perles et d’ob­jets de verre y est attes­tée depuis 1950 envi­ron, et que les habi­tants disent tenir le métier d’un maître sur­nom­mé Arap Selim, dont le père Abdü­la­zim était déjà per­lier. La presse locale d’İzm­ir, elle, fait du vil­lage un centre impor­tant dès la fin du XIXe siècle. Un demi-siècle d’é­cart, ce qui n’est pas rien quand on parle d’une tra­di­tion. Ma lec­ture — à prendre comme telle — est que la seconde ver­sion étend au vil­lage l’an­cien­ne­té du métier dans la région. Le geste est vieux ; cet ate­lier-là, peut-être pas tant.

La perle ache­vée est un objet d’une grande éco­no­mie de moyens : quatre cercles concen­triques, une pupille noire, un iris bleu pâle, un blanc, un bleu pro­fond à l’ex­té­rieur. Quatre couches, un regard. Il n’existe pas beau­coup d’ob­jets aus­si effi­caces avec aus­si peu.

Et voi­là pour­quoi le globe allu­mé, dans l’a­te­lier d’Is­tan­bul, res­semble à un œil. Beau­coup d’a­che­teurs le disent sans savoir pour­quoi ils le disent. Ils ont rai­son sans le savoir : ils regardent des mil­liers de petits yeux col­lés côte à côte sur une sphère, et l’un des plus vieux réflexes de la Médi­ter­ra­née leur remonte dans la nuque.

Un der­nier point, hon­nête. Les perles indus­trielles qui rem­plissent les inter­stices d’une lampe de bazar ne sortent pas d’un four à bois de Nazarköy : elles sont pres­sées, cali­brées, sou­vent impor­tées. La lampe hérite de l’i­ma­gi­naire du nazar sans en payer le prix. Mais l’i­ma­gi­naire, lui, ne se laisse pas fac­tu­rer — il vient tout seul, gra­tui­te­ment, et il fait la moi­tié du tra­vail de vente.


Le tube de silicone

Le sili­cone est l’élé­ment le plus inté­res­sant de l’é­ta­bli, pré­ci­sé­ment parce qu’il est le plus banal.

Un adhé­sif qui prend en douze heures et devient trans­pa­rent en séchant. Il fait tenir le verre sur une sur­face courbe, ce qu’au­cun liant tra­di­tion­nel ne savait faire. Le plomb ne se cintre pas ain­si. Le mor­tier ne prend pas sur le verre lisse. Sans la chi­mie du XXe siècle, l’ob­jet est méca­ni­que­ment impossible.

Cette phrase règle la ques­tion de l’an­cien­ne­té sans qu’on ait besoin d’in­vo­quer une seule date. La lampe en mosaïque sur globe souf­flé n’est pas un objet dont la tra­di­tion se serait per­due puis retrou­vée. C’est un objet qui ne pou­vait pas exis­ter avant qu’on sache col­ler du verre sur du verre. Toute la ques­tion est de savoir ce qu’il y avait avant, et ce qu’il y avait avant est superbe, mais ce n’est pas cela.

Avant, il y avait du plâtre.


Les fenêtres de Süleymaniye

Il faut mon­ter sur la troi­sième col­line pour voir l’an­cêtre architectural.

Süley­man com­mande sa mos­quée en 1550. Sinan la livre en 1557. À l’in­té­rieur, la déco­ra­tion est rete­nue, presque aus­tère : les vitraux sont réser­vés au mur de qibla et le mih­rab est habillé de car­reaux d’İzn­ik. La lumière tra­verse des ver­rières attri­buées à Sarhoş İbrah­im — İbrah­im l’I­vrogne. Le sur­nom a tra­ver­sé cinq siècles ; on ne sait presque rien d’autre de lui. L’at­tri­bu­tion est tra­di­tion­nelle et soli­de­ment reprise, mais il faut savoir que l’es­sen­tiel du décor visible aujourd’­hui pro­vient de res­tau­ra­tions pos­té­rieures, après le séisme de 1766 puis au XXe siècle. On regarde donc un dis­po­si­tif d’o­ri­gine à tra­vers plu­sieurs couches de réfection.

La tech­nique porte un nom : rev­zen, ou revzen‑i men­kuş, lit­té­ra­le­ment la fenêtre ornée. Le prin­cipe : des com­po­si­tions de verre colo­ré main­te­nues par des cadres de plâtre, dont les plus com­plexes sont ins­tal­lées à l’in­té­rieur des bâti­ments parce que leurs fins enca­dre­ments ne sup­por­te­raient pas l’ex­té­rieur ; les ver­rières visibles du dehors sont mon­tées dans des cadres plus robustes et des­si­nées avec moins de finesse. Deux qua­li­tés, deux expo­si­tions, une hié­rar­chie du fra­gile — voi­là de l’in­gé­nie­rie, pas de la décoration.

Et le prin­cipe est bien celui d’une mosaïque. Du verre colo­ré, décou­pé, ser­ti, tenu par un liant miné­ral cou­lé autour de lui. Ce que fait le sili­cone aujourd’­hui, le plâtre le fai­sait alors, à plat, dans une fenêtre. La paren­té est réelle. Elle n’est sim­ple­ment pas là où on la vend.

Le chan­tier employait du monde. Seize ver­riers ont tra­vaillé à la construc­tion de Süley­ma­niye. Et l’on conti­nuait, un siècle plus tard, à équi­per les mos­quées de verre : le voya­geur fran­çais Joseph Pit­ton de Tour­ne­fort, qui par­court les terres otto­manes entre 1700 et 1702, décrit avec admi­ra­tion la toute nou­velle mos­quée du Sul­tan Ahmed — ses boules de cris­tal, ses lustres à branches et ses œufs d’au­truche, tra­di­tion­nel­le­ment sus­pen­dus pour écar­ter les arai­gnées. Le détail me vient d’une notice de musée relayant Tour­ne­fort, et non de la Rela­tion d’un voyage du Levant elle-même ; il fau­drait le véri­fier dans le texte avant d’en faire un argument.

Des œufs d’au­truche contre les arai­gnées. On peut pas­ser une vie à étu­dier l’ar­chi­tec­ture isla­mique et buter, un matin, sur une phrase pareille. Elle dit tout ce qu’il faut savoir sur la dis­tance entre l’i­dée qu’on se fait d’un inté­rieur sacré et ce qui s’y trou­vait vrai­ment : du cris­tal, des chaînes, des cierges, des œufs.

Ce que je retiens sur­tout, c’est l’é­co­no­mie de la chose. La lumière colo­rée est rare, tenue, réser­vée au mur qui compte. On ne baigne pas la salle de cou­leur. On la concentre là où le regard va déjà. Le reste est blanc, gris, ivoire — de la pierre et du jour. Un inté­rieur otto­man clas­sique est un espace où la cou­leur est un accent, jamais un climat.

La lampe du bazar fait exac­te­ment l’in­verse. Elle est un climat.


Le Caire, vers 1360

L’autre ancêtre est plus loin encore, et il est plus beau.

Des­cen­dons d’Is­tan­bul vers Le Caire, et remon­tons de deux siècles. Les lampes de mos­quée sur­vivent en nombre consi­dé­rable pour les XIIIe et XIVe siècles, avec Le Caire en Égypte et Alep et Damas en Syrie comme prin­ci­paux centres de pro­duc­tion. Ce sont des vases de verre inco­lore, panse ren­flée, col éva­sé, six anses appli­quées sur la panse pour rece­voir les chaînes de sus­pen­sion. Un petit réci­pient inté­rieur, en forme d’en­ton­noir, conte­nait l’huile et la mèche — c’é­tait lui qui don­nait la lumière.

Le verre, ici, n’é­claire pas. Il enve­loppe. La flamme est ailleurs, au centre, dans un godet sus­pen­du à l’in­té­rieur de la panse. Le grand vase émaillé n’est qu’une enve­loppe autour d’un feu minus­cule. Toute la lampe existe pour ce décalage.

La tech­nique est d’une sophis­ti­ca­tion redou­table : on applique de l’or et des émaux faits de verre opaque pul­vé­ri­sé, et comme chaque cou­leur a sa propre tem­pé­ra­ture de fixa­tion, les ver­riers mame­louks ont mis au point un pro­cé­dé per­met­tant de poser plu­sieurs cou­leurs en une seule cuis­son. Si l’on sor­tait la pièce trop tôt, cer­tains émaux n’adhé­raient pas, ou viraient au gris, ou fai­saient des bulles. Il n’y a pas de reprise pos­sible. On enfourne un objet fini et on le res­sort réus­si ou perdu.

Sur le col court une ins­crip­tion, en thu­luth, presque tou­jours la même. C’est le ver­set 35 de la sou­rate de la Lumière : Dieu est la lumière des cieux et de la terre ; l’i­mage de Sa lumière est celle d’une niche où se trouve une lampe, la lampe dans un verre.

Il faut mesu­rer ce que fait cet objet. C’est une lampe qui porte, écrit sur elle, le texte qui com­pare Dieu à une lampe dans un verre. Elle est à la fois la chose et sa méta­phore. On l’al­lume et elle se cite elle-même. Le musée Fitz­william le for­mule bien : la cita­tion indique que l’ob­jet a une valeur méta­pho­rique autant que fonc­tion­nelle ou esthé­tique — la lampe est une incar­na­tion visuelle du Créateur.

Pour la mos­quée-madra­sa du sul­tan Hasan, au Caire, édi­fiée entre 1356 et 1363, plus de cin­quante lampes d’o­ri­gine ont sur­vé­cu, dont une grande pièce aujourd’­hui au musée Calouste-Gul­ben­kian de Lis­bonne, haute de trente-cinq cen­ti­mètres et datée de 1354–1361. Il en pen­dait des cen­taines. Un visi­teur entrant dans la salle de prière voyait une constel­la­tion basse, sus­pen­due au-des­sus des têtes, chaque globe por­tant la même phrase sur la lumière.

Puis cela s’ar­rête. En 1400, les ver­re­ries syriennes sont détruites par l’ar­mée de Timur. Le savoir-faire ne s’é­teint pas com­plè­te­ment, mais il se déplace. La tech­nique de l’é­mail sur verre par­vien­dra en Europe par Venise au XVe siècle.

Rete­nez cette direc­tion. Elle va servir.


Meh­med Dede rap­porte quelque chose de Venise

Fin du XVIIIe siècle. Selim III règne — de 1789 à 1807 — et le sul­tan réfor­ma­teur envoie apprendre à l’étranger.

Selon la tra­di­tion, Selim III fait par­tir pour Venise un der­viche mev­le­vi ver­rier, Meh­med Dede, afin qu’il y étu­die les tech­niques véni­tiennes les plus récentes. Il y apprend la fili­grane — le vetro a fili — et les verres opa­lins, rentre à Istan­bul et ouvre un ate­lier à Bey­koz. Il y fond les pro­cé­dés véni­tiens et le goût otto­man, et lance un style de verre souf­flé à la main que l’on appel­le­ra loca­le­ment Bey­koz işi, le tra­vail de Bey­koz. Ces pièces aux cannes tor­sa­dées mul­ti­co­lores deviennent rapi­de­ment recher­chées dans les milieux de cour.

Le verre le plus célèbre de cette pro­duc­tion porte un nom qu’on n’in­vente pas : çeşm‑i bülbül, l’œil du ros­si­gnol. Le nom ren­voie aux spi­rales fines, aux motifs en forme d’œil pris dans la masse, que l’on com­pa­rait à l’œil de l’oi­seau. La fabri­ca­tion com­mence par de minces baguettes de verre de cou­leur unie, blanc opale et bleu cobalt en alter­nance, enrou­lées autour d’une parai­son de verre clair ou pâle. On chauffe jus­qu’à ce que les baguettes fondent à la sur­face du verre en fusion, puis on empri­sonne les cannes sous une seconde couche de verre clair avant de souffler.

Ce n’est pas Meh­med Dede qui a répan­du la tech­nique, mais Fethi Ahmet Paşa, du quar­tier de Topkapı.

Un œil, encore. L’œil du ros­si­gnol dans le verre de cour ; l’œil de veau dans le four à bois de Nazarköy ; l’œil oud­jat sur les momies. On finit par se deman­der si la Médi­ter­ra­née sait faire autre chose du verre colo­ré que des yeux.

Et voi­là la boucle refer­mée. Le pro­cé­dé d’é­maillage part de Damas et du Caire, passe à Venise au XVe siècle après la des­truc­tion des ver­re­ries syriennes, séjourne trois cents ans dans la lagune, et repart vers l’O­rient dans les bagages d’un der­viche tour­neur à la fin du XVIIIe. Il revient chez lui mécon­nais­sable, sous un nom ita­lien, appris d’I­ta­liens qui l’a­vaient appris d’Arabes.

Aucune tra­di­tion ne se trans­met en ligne droite. Elle fait des détours de trois siècles et de deux mille kilo­mètres, et elle revient en se croyant étrangère.

Un mot de pru­dence, cepen­dant. Le récit de Meh­med Dede est presque tou­jours intro­duit par « selon la tra­di­tion », et les sources hésitent : les uns disent Venise, les autres Mura­no, cer­taines chro­niques rap­pellent que des ver­riers de Mura­no étaient aus­si venus ensei­gner en terre otto­mane, et que sous Mah­mud Ier on avait fait venir des ver­riers de France. Le der­viche est peut-être un conden­sé de plu­sieurs trans­ferts en un seul per­son­nage — le genre de figure que les his­toires natio­nales fabriquent pour don­ner un visage à un pro­ces­sus. Je le signale sans trancher.


Bey­koz, 22 juillet 2002

L’his­toire aurait pu s’ar­rê­ter là, en beau­té. Elle conti­nue, et elle conti­nue mal.

Bey­koz devient un centre. La Cam ve Billu­rât Fabrika‑i Hümâyû­nu, la manu­fac­ture impé­riale de verre et de cris­tal, y pro­duit des verres émaillés, rehaus­sés d’or, de cou­leurs et de trans­pa­rences variées, des opa­lines et du çeşm‑i bülbül. Les sources d’ar­chives indiquent que la construc­tion avait com­men­cé avant 1837, que les fon­da­tions remontent au règne de Mah­mud II et que l’é­di­fice fut ache­vé sous Abdül­me­cid. Les pièces pro­duites à Bey­koz étaient des­ti­nées aux palais et aux bâti­ments importants.

Puis le XIXe siècle finit, et l’a­te­lier de cour cède à l’u­sine. La fon­da­tion de la Paşa­bah­çe Cam Fabri­kası — de son nom com­plet Şişe ve Cam Fabri­ka­ları A.Ş., usine de Paşa­bah­çe — est posée en 1934 ; la pro­duc­tion démarre en 1935. Elle ouvre avec quatre cents ouvriers, pour pro­duire vingt-cinq mille bou­teilles par jour ; dès la fin de 1936, elle couvre les besoins du pays entier. La pre­mière usine de verre de Tur­quie, sur le même rivage du Bos­phore où le der­viche avait ins­tal­lé son four cent trente ans plus tôt.

La pro­duc­tion s’y arrête le 22 juillet 2002.

En février 2026, Şişe­cam a ven­du le ter­rain — plus de cent dix-sept mille mètres car­rés à Bey­koz — pour cent soixante et onze mil­lions cinq cent mille dol­lars, à une socié­té de tra­vaux publics et de construc­tion. L’in­for­ma­tion est très récente, issue de la presse locale relayant une décla­ra­tion à l’au­to­ri­té bour­sière turque ; elle méri­te­rait une der­nière véri­fi­ca­tion. Mais elle est trop par­lante pour être écartée.

Deux siècles de verre à Bey­koz : un der­viche reve­nu de Venise, une manu­fac­ture impé­riale, une usine répu­bli­caine, un arrêt de pro­duc­tion, et une tran­sac­tion fon­cière. La lumière colo­rée d’Is­tan­bul finit en mètres carrés.

Un musée du Verre et du Cris­tal a ouvert à Bey­koz en 2021, dans un bâti­ment du XIXe siècle res­tau­ré. Les sources divergent sur l’i­den­ti­té exacte de ce bâti­ment — l’une le décrit comme l’an­cienne fabrique impé­riale des années 1850, l’autre comme l’é­cu­rie res­tau­rée du domaine d’A­bra­ham Pacha, vizir sous Abdü­la­ziz. Je n’ai pas pu tran­cher ; il fau­drait aller voir. On y expose, entre autres, des lustres mame­louks qua­si intacts et des ver­rières otto­manes rev­zen.

Des lustres mame­louks et des rev­zen, à Bey­koz, dans un musée ouvert en 2021, à quelques kilo­mètres du ter­rain ven­du. Tous les fils de cet article tiennent dans une seule vitrine, et aucun d’eux ne mène à la lampe du bazar.


Le récit qu’on vend avec la lampe

Reste à savoir ce qu’on raconte à l’acheteur.

La réponse est un désordre spec­ta­cu­laire. Une bou­tique fait remon­ter la lampe à l’Em­pire otto­man. Une autre à Byzance. Une troi­sième aux Romains. Une qua­trième — je l’ai lue — à des mosaïques de Çatalhöyük, en Ana­to­lie cen­trale, pré­sen­tées comme vieilles de trois mille cinq cents ans et néo­li­thiques. La phrase est fausse deux fois : Çatalhöyük est plus vieux de plu­sieurs mil­lé­naires que ne le dit le chiffre, et le site n’a pas livré de mosaïques de verre — le verre n’y exis­tait pas. Un ate­lier aus­tra­lien annonce serei­ne­ment que les lampes turques tra­di­tion­nelles « ont vu le jour il y a cinq mille ans ».

Per­sonne ne ment vrai­ment. C’est plus inté­res­sant que cela. Chaque ven­deur prend l’an­cien­ne­té dis­po­nible la plus proche et la branche sur son objet. Le stock de pas­sé est là — Sinan, Byzance, les mosaïques d’An­tioche, les mame­loukes, İzn­ik — il flotte au-des­sus d’Is­tan­bul comme une réserve dans laquelle cha­cun puise sans fac­ture. La lampe n’a pas d’his­toire, alors elle emprunte celle du sol.

Le pro­cé­dé est effi­cace parce qu’il n’est pas com­plè­te­ment faux. Le verre colo­ré ser­ti dans du plâtre : vrai, otto­man, daté de 1557. La lampe sus­pen­due en verre trans­lu­cide dans un lieu de culte : vraie, mame­louke, datée de 1360. Le verre souf­flé de Bey­koz : vrai, daté de 1800. La perle-œil de verre en Médi­ter­ra­née : vraie, phé­ni­cienne, datée du VIe siècle avant notre ère. Cha­cun de ces élé­ments existe. Aucun ne se rejoint dans l’ob­jet posé sur l’é­ta­bli. On a pris quatre lignées authen­tiques et on les a sou­dées avec du silicone.

Et pour­tant l’ob­jet fonc­tionne. C’est là qu’il faut décro­cher de l’i­ro­nie, parce que l’i­ro­nie ne mène nulle part.


Ce que la lampe fait réellement

Il faut éteindre le néon pour comprendre.

L’ar­ti­san le fait, à un moment, sans céré­mo­nie : il coupe le pla­fon­nier et allume le globe fini. La pièce dis­pa­raît. Ce qui reste, ce sont des taches de cou­leur pro­je­tées sur le pla­fond, les murs, le dos­sier des chaises, les mains. Non pas une lumière colo­rée dif­fuse — des taches. Nettes. Sépa­rées. Cha­cune de la forme exacte du mor­ceau de verre qui l’a pro­duite, agran­die par la dis­tance, avec un bord franc et un cœur saturé.

C’est le point tech­nique de tout l’ar­ticle, et je ne l’a­vais pas vu venir.

Une mash­ra­biya trie la lumière : elle laisse pas­ser et elle arrête, elle pro­duit de l’ombre et du jour dans un rap­port cal­cu­lé, et sa fonc­tion est cli­ma­tique autant que visuelle — elle refroi­dit, elle voile, elle per­met de regar­der sans être vu. Un écran per­fo­ré fait de la géo­mé­trie avec du vide. Un vitrail de qibla teinte un mur.

La lampe en mosaïque, elle, ne trie rien du tout. Elle prend une source blanche, ponc­tuelle, banale — une ampoule de quelques watts — et elle la démul­ti­plie en trois ou quatre cents sources colo­rées dis­tinctes, cha­cune avec sa propre direc­tion. Elle ne filtre pas la lumière : elle la frac­tionne. C’est un objet qui trans­forme un point en une population.

Et cela pro­duit un effet très par­ti­cu­lier, qu’au­cun des ancêtres ne pro­dui­sait. Les lampes mame­loukes éclai­raient une salle de prière d’une lueur uni­fiée, chaude, basse. Le rev­zen posait un accent de cou­leur sur un mur. La lampe du bazar, elle, rem­plit une pièce entière d’un poin­tillé mobile qui bouge dès qu’on bouge. On ne la regarde pas : on est dedans.

C’est pour cela qu’elle marche dans les res­tau­rants, les bars, les mey­hane — la pro­fes­sion le note expli­ci­te­ment : ces pro­duits ont d’a­bord été ache­tés par des éta­blis­se­ments de res­tau­ra­tion avant que les par­ti­cu­liers s’y mettent. Ce n’est pas un lumi­naire. C’est un dis­po­si­tif d’am­biance, au sens strict : il rend un espace impos­sible à pho­to­gra­phier hon­nê­te­ment et agréable à occu­per. Il ne sert à rien d’autre. Aucune bou­tique ne pré­tend le contraire ; on vend une atmo­sphère et l’a­che­teur achète une atmosphère.

Il y a une conti­nui­té, alors, mais elle est ailleurs que dans la tech­nique. La lampe mame­louke citait le ver­set qui com­pare la lumière divine à une flamme prise dans du verre. Per­sonne, dans cet ate­lier, ne pense au ver­set. Et pour­tant le geste de mettre du verre autour d’une flamme pour que la flamme devienne autre chose que de la cha­leur — ce geste-là tra­verse tout, du Caire à Bey­koz au pre­mier étage de Mah­mut­paşa, et il ne s’est jamais interrompu.


Le seau à moi­tié vide

Le globe fini part sécher sur une éta­gère avec sept autres, tous éteints, gris, boueux de plâtre non net­toyé. À ce stade, une lampe en mosaïque est l’ob­jet le plus laid du monde : une boule terne cou­verte d’une croûte gri­sâtre, où l’on devine à peine, sous le plâtre, l’en­droit où il y avait des cou­leurs. Il fau­dra une éponge humide et beau­coup de patience pour la dégager.

Toute la beau­té de cet objet est sous une couche de plâtre pen­dant douze heures. C’est vrai de presque tout ce qu’on trouve dans cet atlas.

En bas, les bou­tiques du bazar sont allu­mées et les tou­ristes lèvent la tête. La cas­cade de cou­leurs tombe sur les épaules, et les gens pho­to­gra­phient, et ils ont rai­son. Ce qu’ils pho­to­gra­phient n’a pas cinq mille ans. Ça n’en a pas cin­quante. C’est un objet de la fin du XXe siècle, fait de verre amé­ri­cain, de perles tchèques, de colle chi­mique et d’un globe souf­flé qui arrive de plus en plus de loin, mon­té par des mains qui savent où poser un losange et qui seront de moins en moins nom­breuses à le savoir.

Ce n’est pas une tra­di­tion. C’est un métier — ce qui est plus fra­gile, et plus vivant.

Sauf pour une chose, une seule, et il faut lui rendre jus­tice avant d’é­teindre. Dans les inter­stices, entre les losanges de verre amé­ri­cain col­lés au sili­cone sur un globe impor­té, il y a des mil­liers de petits yeux. Ils ne savent pas qu’ils sont là depuis trois mille ans. Ils ne savent pas qu’ils ont voya­gé de Tell Brak au Nil, du Nil aux comp­toirs phé­ni­ciens, des comp­toirs à Car­thage et à la Sar­daigne, et qu’ils ont fini dans un seau de plas­tique bleu au pied d’un éta­bli d’Is­tan­bul. Ils font ce qu’ils ont tou­jours fait : ils regardent en retour.

Le seau est à moi­tié vide. On le rem­pli­ra demain, avec ce qui arri­ve­ra par conteneur.

Read more
Tous les empe­reurs romains d’O­rient #2

Tous les empe­reurs romains d’O­rient #2

Tous les
empereurs
romains
d’O­rient #2

Une his­toire de l’O­rient venue d’Occident

Le rasoir

Empe­reurs d’O­rient, II : de Nicée à Mis­tra, 1204–1461

İzn­ik fait des car­reaux. C’est une petite ville turque au bord d’un lac plat, on y vend des assiettes à tou­ristes sous les pla­tanes, et il y a autour d’elle une muraille romaine de cinq kilo­mètres, avec ses tours et ses portes triples, qui enferme aujourd’­hui des ver­gers. On entre en ville par un arc de triomphe. Il n’y a rien derrière.

C’est ici que l’Em­pire romain s’est réfu­gié pen­dant cin­quante-sept ans. Ici qu’il a tenu sa cour, frap­pé sa mon­naie, nom­mé son patriarche, refu­sé obs­ti­né­ment de s’ap­pe­ler autre­ment que romain. Le lac four­nis­sait le pois­son. La plaine four­nis­sait le blé. Un empe­reur romain a fait, dans ces jar­dins, de l’é­le­vage de volailles.

Le fer avait ser­vi mille ans. Dans le second acte, il ne sert plus qu’une fois — mais si fort que la dynas­tie qui en naît pas­se­ra un siècle et demi à s’en excu­ser, et ne sau­ra plus jamais faire mal à personne.

I. Les cin­quante-sept ans de Nicée

Constan­tin Las­ca­ris (1204–1205). Une nuit. Pen­dant que les Latins entrent par la Corne d’Or, la foule et les prêtres tirent un homme dans Sainte-Sophie et veulent le cou­ron­ner ; il refuse, ou il accepte, les sources se contre­disent, et de toute façon il n’y a plus de ville à rece­voir. Il sort et il meurt quelque part. Cer­tains le comptent comme Constan­tin XI, ce qui décale toute la numé­ro­ta­tion jus­qu’au der­nier — les manuels s’en débrouillent mal encore aujourd’hui.

Théo­dore Ier Las­ca­ris (1205–1221). Seize ans. Le frère. Il tra­verse en barque, arrive en Asie avec sa femme et rien d’autre, et trouve une Ana­to­lie où trois Grecs se dis­putent des ruines. Il en fait un État. À Antioche du Méandre, il tue le sul­tan de Roum en com­bat sin­gu­lier — un empe­reur romain, une épée, un sul­tan, à che­val, comme dans un livre — et per­sonne n’y croi­rait si le fait n’é­tait attes­té des deux côtés.

Jean III Dou­kas Vatat­zès (1221–1254). Trente-trois ans, et le meilleur admi­nis­tra­teur que la mai­son ait pro­duit. Il inter­dit l’im­por­ta­tion des soie­ries ita­liennes : que la cour s’ha­bille de ce qu’elle pro­duit. Il fait plan­ter, il fait éle­ver, il tient des comptes. Un jour il offre à sa femme une cou­ronne payée sur le reve­nu de ses basses-cours, et lui dit en la lui posant que ce sont les œufs qui l’ont ache­tée, et qu’elle vaut mieux pour cela que celles d’a­vant. On l’a fait saint après sa mort — pas pour cette phrase, mais elle y a contri­bué. À la fin, l’é­pi­lep­sie le prend et il meurt en Magné­sie, dans le pays où il avait tout planté.

Théo­dore II Las­ca­ris (1254–1258). Quatre ans. Le fils. Épi­lep­tique lui aus­si, phi­lo­sophe, écri­vain, méfiant jus­qu’à la mala­die : il croit qu’on l’en­sor­celle, il fait aveu­gler et empri­son­ner la moi­tié de sa noblesse. Mort à trente-six ans.

Jean IV Las­ca­ris (1258–1261). Sept ans à l’avènement.

Voi­là. C’est cet enfant-là.

Le régent est un Paléo­logue, un aris­to­crate char­mant, brillant, qui a déjà chan­gé de camp deux fois et qui s’est fait cou­ron­ner co-empe­reur en pro­met­tant sur toutes les reliques dis­po­nibles de rendre le pou­voir au petit à sa majo­ri­té. En juillet 1261, un déta­che­ment passe par une poterne mal gar­dée et reprend Constan­ti­nople sans presque com­battre — cin­quante-sept ans d’at­tente, et ça se règle en une nuit d’é­té par une porte que quel­qu’un a oublié de fer­mer. Michel Paléo­logue entre dans la ville à pied, der­rière une icône, et se fait cou­ron­ner à Sainte-Sophie.

Jean IV n’est pas du voyage. On le laisse en Anatolie.

Le 25 décembre 1261, jour de Noël et jour de ses onze ans, des hommes entrent dans sa chambre et lui brûlent les yeux. On l’en­ferme dans une for­te­resse au bord de la Mar­ma­ra. Il y vivra encore qua­rante-quatre ans.

Le patriarche Arsène excom­mu­nie l’empereur. Michel demande une péni­tence ; le vieil homme répond qu’il n’y en a pas pour cela, qu’il fau­drait rendre les yeux. On dépose le patriarche. L’É­glise se casse en deux pour trente ans sur cette seule affaire — les arsé­nites, on les appel­le­ra, et ils tien­dront jus­qu’à ce que leur der­nier meure.

Trente ans plus tard, le fils de Michel, deve­nu empe­reur, pren­dra un bateau, tra­ver­se­ra, entre­ra dans la cel­lule, et deman­de­ra par­don à un vieil aveugle qui ne savait plus très bien qui il était. C’est le seul geste de ce genre dans quinze cents ans de liste, et il n’a rien réparé.

Encart. Les autres, ceux qui étaient assis dessus

Pen­dant que Nicée élève des poules, il y a bien quel­qu’un à Constan­ti­nople. Un Empire latin, avec des barons de Flandre et de Cham­pagne qui se par­tagent la Roma­nie sur une carte, et qui dure cin­quante-sept ans dans une ville qu’ils ont vidée eux-mêmes.

Bau­douin Ier de Flandre (1204–1205), pris par les Bul­gares à Andri­nople un an après son cou­ron­ne­ment, mort dans une tour de Tar­no­vo. Hen­ri de Flandre (1206–1216), son frère, le seul capable, mort peut-être empoi­son­né. Pierre de Cour­te­nay (1216–1217), cou­ron­né à Rome parce qu’on ne le lais­sait pas l’être ailleurs, cap­tu­ré en Épire en allant prendre pos­ses­sion de son empire, mort en pri­son sans avoir jamais vu sa capi­tale. Yolande de Hai­naut (1217–1219), régente. Robert de Cour­te­nay (1221–1228), qui aban­donne tout et meurt en Morée. Bau­douin II (1228–1261), empe­reur à onze ans, sous la régence de Jean de Brienne (1229–1237), un vieux roi de Jéru­sa­lem sans royaume qu’on avait fait venir faute de mieux.

Bau­douin II passe sa vie à men­dier en Europe. Il vend les reliques de la cha­pelle du palais à Louis IX, qui bâtit la Sainte-Cha­pelle pour les loger — la cou­ronne d’é­pines part comme ça, et elle est tou­jours à Paris. Il vend le plomb des toits. Il met son propre fils en gage chez des ban­quiers véni­tiens. Quand la ville tombe en 1261, il s’en­fuit en che­mise et passe le reste de ses jours à pro­po­ser aux cours d’Oc­ci­dent un empire qu’il n’a plus.

II. Le rasoir seul

Michel VIII a fait ce qu’au­cun Byzan­tin n’a­vait osé depuis mille ans : il a muti­lé un enfant légi­time et il est res­té. La règle a tenu quand même, mais autre­ment. À par­tir d’i­ci, plus per­sonne dans cette famille n’a­veugle per­sonne. On dépose, on ton­sure, on exile dans une île, on se par­donne, on recom­mence. Le fer est ran­gé. Il reste le rasoir, et le rasoir n’empêche rien.

Michel VIII Paléo­logue (1259–1282). Vingt-trois ans. Il a repris la ville, et il passe le reste de sa vie à empê­cher qu’on la lui reprenne : Charles d’An­jou pré­pare une croi­sade contre lui, alors Michel achète le pape en signant l’u­nion des Églises à Lyon, ce que son peuple refuse en bloc, et finance en sous-main l’in­sur­rec­tion sici­lienne des Vêpres — le plus beau coup diplo­ma­tique du siècle, mené depuis un palais en ruine par un homme excom­mu­nié des deux côtés à la fois. Il meurt en Thrace, en cam­pagne, l’hi­ver. Son fils n’ose pas lui don­ner de funé­railles chré­tiennes : le corps de l’homme qui a ren­du Constan­ti­nople aux Romains passe la nuit dehors, sous un tas de terre, sans un prêtre.

Andro­nic II (1282–1328). Qua­rante-six ans, le plus long des Paléo­logues. Un homme pieux et culti­vé qui répu­die l’u­nion et fait tout le reste de tra­vers. Il désarme la flotte pour éco­no­mi­ser — les marins passent chez les Turcs et les Génois, et l’Em­pire, qui vit de la mer, n’au­ra plus jamais de mer. Il loue une com­pa­gnie cata­lane qui gagne toutes ses batailles puis se retourne et ravage la Thrace pen­dant cinq ans. L’hy­per­père, la mon­naie d’or que le monde accep­tait depuis Constan­tin, cesse d’être en or. Son petit-fils le dépose ; il se fait moine, prend le nom d’An­toine, et meurt aveugle — de vieillesse, cette fois. Per­sonne n’y était pour rien.

Michel IX (1294–1320). Co-empe­reur vingt-six ans, jamais seul. Il meurt de cha­grin à Thes­sa­lo­nique en appre­nant que son fils cadet a été tué par erreur dans une embus­cade que le fils aîné avait ten­due devant la mai­son d’une femme.

Andro­nic III (1328–1341). Le fils aîné en ques­tion. Treize ans. Il a pas­sé sept ans à faire la guerre à son grand-père pour ça — trois guerres civiles, un pays cou­pé en deux, et rien au bout. Il est bon, pour­tant : il refait une petite flotte, reprend Chios, Les­bos, l’É­pire, réforme la jus­tice. Il meurt à qua­rante-cinq ans d’une fièvre.

Jean V (1341–1391, en mor­ceaux). Cin­quante ans de règne nomi­nal, dont il aura pas­sé la moi­tié à être dépo­sé par sa famille. Empe­reur à neuf ans.

Jean VI Can­ta­cu­zène (1347–1354). L’a­mi du père, le régent, le plus riche homme de l’Em­pire, et un très grand per­son­nage entré dans l’his­toire par la mau­vaise porte. La cour l’é­carte, il se pro­clame empe­reur, la guerre civile dure six ans, la peste noire arrive au milieu, et il gagne — en ame­nant les Turcs, qui prennent pied en Europe à Gal­li­po­li et ne repar­ti­ront jamais. Il finit par com­prendre ce qu’il a fait. Il abdique, se fait moine sous le nom de Joa­saph, et passe ses trente der­nières années à écrire l’his­toire de son propre règne pour expli­quer qu’il n’a­vait pas le choix. C’est un livre magni­fique et il ne convainc per­sonne, à com­men­cer par lui.

Mathieu Can­ta­cu­zène (1353–1357). Le fils. Co-empe­reur pour rien, cap­tu­ré par les Serbes, il abdique et va finir en Morée auprès de son frère.

Alors Jean V reprend sa place et fait ce qu’il peut, c’est-à-dire men­dier. Il part en Hon­grie ; rien. Il part à Rome en 1369 et se conver­tit per­son­nel­le­ment au catho­li­cisme, seul, sans enga­ger son Église ni son peuple — un empe­reur romain change de reli­gion à titre pri­vé, en espé­rant une armée qui ne vien­dra pas. Il repasse par Venise, où ses créan­ciers le retiennent : l’empereur d’O­rient, débi­teur insol­vable, consi­gné dans une auberge du Lido. Son fils aîné, à Constan­ti­nople, refuse de payer. Son fils cadet vend ce qu’il peut et vient le chercher.

Andro­nic IV (1376–1379). Le fils aîné. Trois ans, obte­nus en s’al­liant aux Génois et aux Otto­mans contre son père, qu’il empri­sonne avec son frère dans la tour d’A­ne­mas. Le père s’é­vade, se réal­lie aux Otto­mans à son tour, et le dépose.

Jean VII (1390). Cinq mois. Le fils d’An­dro­nic IV, donc le petit-fils de Jean V, qu’il dépose à son tour avec des troupes otto­manes. Son oncle le chasse cinq mois plus tard. On lui par­don­ne­ra, et il fini­ra gou­ver­neur loyal de Thes­sa­lo­nique — dans cette famille, à ce stade, tout le monde a dépo­sé tout le monde et per­sonne n’a plus le cœur de sévir.

Jean V meurt en 1391, quelques mois après avoir reçu du sul­tan Baye­zid l’ordre de démo­lir les for­ti­fi­ca­tions qu’il venait de faire répa­rer. Il a obéi. C’est peut-être ce qui l’a tué.

Manuel II (1391–1425). Trente-quatre ans, le fils cadet, celui qui était allé cher­cher son père à Venise. Un homme d’une digni­té que la situa­tion rend presque comique : il com­mence son règne comme vas­sal, obli­gé de suivre l’ar­mée du sul­tan en cam­pagne et de l’ai­der à prendre les der­nières villes grecques d’A­sie. Puis Baye­zid met le siège devant Constan­ti­nople, et Manuel part en Occi­dent cher­cher du secours.

Il voyage trois ans. Venise, Milan, Paris, Londres. Il passe le Noël de 1400 chez Hen­ri IV d’An­gle­terre, au manoir d’El­tham ; on joute en son hon­neur, on lui trouve grande allure, on note sa barbe blanche et sa robe. Les Anglais sont émus. Per­sonne ne bouge. Il rentre en 1403 et découvre que le pro­blème s’est réglé sans lui : un Mon­gol nom­mé Tamer­lan a écra­sé Baye­zid en Ana­to­lie et l’a mis en cage. L’Em­pire gagne cin­quante ans de sur­vie grâce à un homme qui n’a­vait jamais enten­du par­ler de lui.

Andro­nic V (1403–1407). Le fils de Jean VII, asso­cié au trône par son grand-oncle. Il meurt à sept ans. C’est la der­nière fois qu’un enfant figure sur cette liste, et il n’au­ra rien fait du tout.

Jean VIII (1425–1448). Vingt-trois ans. Il hérite d’un empire qui est la ville, plus Mis­tra, plus quelques îles. Il repart en Occi­dent — c’est deve­nu la poli­tique étran­gère de la mai­son — et signe à Flo­rence, en 1439, l’u­nion des Églises, en cédant sur tout. Les Grecs qui l’ac­com­pagnent signent, sauf un. Ils rentrent à Constan­ti­nople et découvrent que per­sonne ne veut d’eux ; cer­tains rétractent leur signa­ture dès le débar­que­ment. Le grand-duc Lou­kas Nota­ras lâche la phrase qui res­te­ra : mieux vaut voir dans la ville le tur­ban du sul­tan que la mitre du car­di­nal. Jean VIII meurt sans enfant, bri­sé, en lais­sant à ses frères le soin de se dis­pu­ter ce qui reste.

Constan­tin XI Paléo­logue Dra­ga­sès (1449–1453).

Il est cou­ron­né à Mis­tra, dans le Pélo­pon­nèse, parce qu’il n’y avait pas d’argent pour une céré­mo­nie dans la capi­tale et parce que le patriarche unio­niste aurait déclen­ché une émeute. Il est le seul empe­reur romain cou­ron­né hors de Rome et hors de Constan­ti­nople, et le der­nier des cent vingt.

Il a quatre ans. Le 2 avril 1453, quatre-vingt mille hommes se pré­sentent devant la muraille de Théo­dose ; il en a sept mille pour vingt kilo­mètres de rem­part, dont deux mille étran­gers. On fait la chaîne dans la Corne d’Or. Meh­met fait pas­ser ses navires par-des­sus la col­line, sur des ron­dins grais­sés, en une nuit. Le canon d’Or­ban tire sept fois par jour et on rebouche à la terre et aux ton­neaux. Cela dure cin­quante-trois jours.

La der­nière nuit, il y a une litur­gie à Sainte-Sophie où les deux Églises, unio­nistes et ortho­doxes, com­mu­nient ensemble pour la pre­mière et la der­nière fois — c’est la seule fois où l’u­nion a exis­té, et elle a duré une nuit. L’empereur y assiste, demande par­don à ceux qu’il aurait offen­sés, et remonte sur le rempart.

Au matin du 29 mai, quand la brèche est faite à la porte Saint-Romain, il retire la pourpre pour qu’on ne le recon­naisse pas, dit qu’il n’y a plus d’empire à por­ter, et charge. On ne l’a jamais retrou­vé. On a pré­sen­té au sul­tan une tête et des bottes ; per­sonne n’a jamais pu cer­ti­fier. C’est le seul empe­reur de cette liste qu’on n’a pas pu enta­mer, parce qu’on n’a pas mis la main dessus.

Les Grecs ont inven­té, dans les semaines qui ont sui­vi, qu’un ange l’a­vait pris à la porte, l’a­vait chan­gé en marbre et cou­ché dans une grotte sous la Porte Dorée, en atten­dant. Ils y croyaient encore au XIXe siècle. C’é­tait une façon très ancienne de dire que le corps manquait.

III. Ceux qui ont conti­nué sans savoir que c’é­tait fini

En 1204, l’Em­pire ne s’est pas cas­sé en deux mais en cinq. Nicée a gagné, et l’on retient Nicée. Il faut comp­ter les autres, parce qu’ils ont duré, et parce que cer­tains ont duré plus long­temps que la ville elle-même.

Tré­bi­zonde (1204–1461)

Deux petits-fils d’An­dro­nic Ier — celui de l’hip­po­drome — arrivent sur la côte de la mer Noire trois semaines avant la chute de Constan­ti­nople, avec des cava­liers géor­giens prê­tés par leur tante la reine Tamar. Ils s’ins­tallent sur une bande de rivage entre la mon­tagne et l’eau, larges de quelques kilo­mètres, et ils tiennent deux cent cin­quante-sept ans. C’est le der­nier bout de l’Em­pire romain à s’éteindre.

Alexis Ier (1204–1222) et David (1204–1212), les fon­da­teurs, frères. Andro­nic Ier Gidos (1222–1235), le gendre. Jean Ier Axou­chos (1235–1238), qui meurt d’une chute de che­val en jouant au polo. Manuel Ier (1238–1263), le plus grand, qui tra­verse l’o­rage mon­gol en payant tri­but et en gar­dant tout. Andro­nic II (1263–1266). Georges (1266–1280), tra­hi par ses propres nobles dans la mon­tagne et livré. Jean II (1280–1297), dépo­sé un moment par sa sœur Théo­do­ra (1284) — une usur­pa­tion de quelques mois dont per­sonne ne sait rien. Alexis II (1297–1330). Andro­nic III (1330–1332), qui fait tuer ses frères. Manuel II (1332), huit mois, un enfant. Basile (1332–1340). Irène Paléo­logue (1340–1341), sa veuve. Anne (1341, puis 1341–1342). Jean III (1342–1344). Michel (1344–1349).

Ces années-là, à Tré­bi­zonde, on dépose un empe­reur par an. Deux familles de la ville se battent dans les rues, on brûle les quar­tiers, on étrangle dans les tours. Puis Alexis III (1349–1390) arrive et règne qua­rante et un ans dans une paix com­plète, en mariant ses filles à tous les émirs tur­co­mans de l’ar­rière-pays — c’est la poli­tique étran­gère la plus effi­cace du siècle, et elle repose entiè­re­ment sur la beau­té célèbre des prin­cesses de Tré­bi­zonde, qui fait le tour du monde connu jusque dans les chro­niques espagnoles.

Manuel III (1390–1417), vas­sal de Tamer­lan, qui lui four­nit des navires. Alexis IV (1417–1429), assas­si­né par son fils. Jean IV (1429–1459), le par­ri­cide, qui voit tom­ber Constan­ti­nople et com­prend qu’il est seul ; il cherche des alliances jus­qu’en Perse et fait construire. David (1459–1461), son frère.

En 1461, Meh­met arrive par la mon­tagne avec l’ar­mée et par la mer avec la flotte. David négo­cie, rend la ville sans com­bat, obtient des terres en Thrace. Deux ans plus tard on l’ac­cuse de cor­res­pon­dance, et on lui pro­pose de se conver­tir. Il refuse. On l’exé­cute avec ses fils et un neveu, la nuit, à Constan­ti­nople ; on inter­dit qu’on les enterre. Une femme les a enter­rés quand même.

C’est le 1er novembre 1463. C’est la date à laquelle l’Em­pire romain finit, si l’on veut être exact, et per­sonne ne l’a jamais retenue.

L’É­pire (1205–1359)

Michel Ier Com­nène Dou­kas (1205–1215), fon­da­teur, poi­gnar­dé dans son som­meil par un ser­vi­teur. Théo­dore (1215–1230), le demi-frère, qui cap­ture un empe­reur latin, se fait cou­ron­ner à Thes­sa­lo­nique, marche sur Constan­ti­nople et la rate — il croise les Bul­gares à Klo­kot­nit­sa, perd tout, et Jean Asen lui fait cre­ver les yeux. Il vivra vingt ans encore, aveugle, à com­plo­ter depuis l’ar­rière-bou­tique pour ses fils, et il y réus­si­ra à moi­tié : c’est le seul aveugle de cette liste à avoir conti­nué de gou­ver­ner par per­sonne inter­po­sée. Manuel (1230–1237). Michel II (1230–1268), le fils du fon­da­teur. Nicé­phore Ier (1268–1297). Tho­mas Ier (1297–1318), assas­si­né par son neveu. Nico­las Orsi­ni (1318–1323), un Ita­lien de Cépha­lo­nie, assas­si­né par son frère. Jean II Orsi­ni (1323–1335), empoi­son­né par sa femme. Nicé­phore II (1335–1338, puis 1356–1359), tué en com­bat­tant les Alba­nais. Fin.

La Thes­sa­lie (1268–1318)

Jean Ier Dou­kas (1268–1289), Constan­tin (1289–1303), Jean II (1303–1318). Trois hommes, cin­quante ans, un pays de mon­tagnes. Le der­nier meurt sans fils et les Cata­lans prennent le reste.

La Morée (1349–1460)

Le seul endroit où la fin fut belle. Mis­tra, sur son cône de mon­tagne au-des­sus de la plaine de Sparte, devient au der­nier siècle ce que Constan­ti­nople n’est plus : une ville qui pense. Plé­thon y enseigne Pla­ton à des gens qui iront le por­ter à Flo­rence, et c’est de ce vil­lage-là, à trois cents kilo­mètres de tout, que part une par­tie de ce qu’on appel­le­ra la Renaissance.

Manuel Can­ta­cu­zène (1349–1380), le fils de Jean VI, trente et un ans de paix. Mathieu Can­ta­cu­zène (1380–1383), l’an­cien empe­reur, recy­clé. Démé­trios Ier Can­ta­cu­zène (1383). Théo­dore Ier Paléo­logue (1383–1407), qui vend la Morée aux Hos­pi­ta­liers puis la reprend quand la popu­la­tion refuse. Théo­dore II (1407–1443). Constan­tin (1443–1448), le futur Constan­tin XI, qui y bâtit un mur en tra­vers de l’isthme et le voit tom­ber en cinq jours. Démé­trios II (1448–1460) et Tho­mas (1448–1460), les deux der­niers frères, qui passent douze ans à se faire la guerre pen­dant que Constan­ti­nople tombe, jus­qu’à ce que Meh­met vienne les sépa­rer. Démé­trios est dépo­sé et exi­lé ; Tho­mas s’en­fuit à Rome avec la tête de saint André dans une caisse, et la vend au pape.

Son fils André Paléo­logue, der­nier héri­tier légi­time du trône romain, vivra pauvre à Rome et ven­dra ses droits impé­riaux au roi de France Charles VIII, puis, l’af­faire ayant échoué, aux rois catho­liques d’Es­pagne. Le titre d’empereur romain d’O­rient est donc, en droit, quelque part dans un car­ton à Madrid.

Théo­do­ros (1204–1475)

Il reste un der­nier endroit. Une prin­ci­pau­té grecque en Cri­mée, dans les mon­tagnes au-des­sus de Sébas­to­pol, sur un pla­teau où l’on ne monte que par un che­min. Elle a duré jus­qu’en 1475 — vingt-deux ans de plus que Constan­ti­nople. Les Otto­mans ont mis six mois à prendre le rocher. Le der­nier prince, Alexandre, a été emme­né et décapité.

Il y a encore là-haut des mai­sons creu­sées dans le cal­caire, une citerne, une église écrou­lée, et une vue de cent kilo­mètres sur une mer que les gens de cet endroit appe­laient encore, à la fin, la mer des Romains.

Mis­tra

On monte à Mis­tra le matin, avant la cha­leur. C’est un cône de cal­caire au flanc du Tay­gète, cou­vert d’une ville morte : des cou­vents, un palais à salle vide, des ruelles de galets si raides qu’on glisse, des figuiers qui ont fait leur tra­vail. En bas, la plaine de Sparte, les oli­viers, une route. Per­sonne n’ha­bite ici depuis 1953, quand on a démé­na­gé les der­niers vers le vil­lage neuf.

Dans la cathé­drale, en bas de la pente, il y a dans le sol une dalle de marbre avec un aigle bicé­phale gra­vé. La tra­di­tion dit que Constan­tin s’est tenu là pour être cou­ron­né, le 6 jan­vier 1449, sans patriarche, sans foule, sans musique, par un fonc­tion­naire venu de la ville avec un docu­ment. Ce n’est pro­ba­ble­ment pas la bonne dalle. Les gar­diens le savent et laissent dire.

C’est un aigle à deux têtes, et il regarde des deux côtés, ce qui était l’i­dée : l’O­rient et l’Oc­ci­dent, la même chose, un seul corps. Le corps a mis mille cent vingt-trois ans à se défaire et il s’est défait par les deux bouts en même temps.

On redes­cend. Il y a un café en bas, à l’ombre, et un homme qui vend de l’eau. Il fait chaud avant neuf heures. Sur le mur du café, à côté du réfri­gé­ra­teur, il y a une carte plas­ti­fiée de l’Em­pire à son apo­gée, sous Jus­ti­nien, avec toute la Médi­ter­ra­née en rose.

Per­sonne ne la regarde. Elle est là pour les Allemands.

Read more