Tous les
empereurs
romains
d’Orient #2
Une histoire de l’Orient venue d’Occident
Le rasoir
Empereurs d’Orient, II : de Nicée à Mistra, 1204–1461
İznik fait des carreaux. C’est une petite ville turque au bord d’un lac plat, on y vend des assiettes à touristes sous les platanes, et il y a autour d’elle une muraille romaine de cinq kilomètres, avec ses tours et ses portes triples, qui enferme aujourd’hui des vergers. On entre en ville par un arc de triomphe. Il n’y a rien derrière.
C’est ici que l’Empire romain s’est réfugié pendant cinquante-sept ans. Ici qu’il a tenu sa cour, frappé sa monnaie, nommé son patriarche, refusé obstinément de s’appeler autrement que romain. Le lac fournissait le poisson. La plaine fournissait le blé. Un empereur romain a fait, dans ces jardins, de l’élevage de volailles.
Le fer avait servi mille ans. Dans le second acte, il ne sert plus qu’une fois — mais si fort que la dynastie qui en naît passera un siècle et demi à s’en excuser, et ne saura plus jamais faire mal à personne.
I. Les cinquante-sept ans de Nicée
Constantin Lascaris (1204–1205). Une nuit. Pendant que les Latins entrent par la Corne d’Or, la foule et les prêtres tirent un homme dans Sainte-Sophie et veulent le couronner ; il refuse, ou il accepte, les sources se contredisent, et de toute façon il n’y a plus de ville à recevoir. Il sort et il meurt quelque part. Certains le comptent comme Constantin XI, ce qui décale toute la numérotation jusqu’au dernier — les manuels s’en débrouillent mal encore aujourd’hui.
Théodore Ier Lascaris (1205–1221). Seize ans. Le frère. Il traverse en barque, arrive en Asie avec sa femme et rien d’autre, et trouve une Anatolie où trois Grecs se disputent des ruines. Il en fait un État. À Antioche du Méandre, il tue le sultan de Roum en combat singulier — un empereur romain, une épée, un sultan, à cheval, comme dans un livre — et personne n’y croirait si le fait n’était attesté des deux côtés.
Jean III Doukas Vatatzès (1221–1254). Trente-trois ans, et le meilleur administrateur que la maison ait produit. Il interdit l’importation des soieries italiennes : que la cour s’habille de ce qu’elle produit. Il fait planter, il fait élever, il tient des comptes. Un jour il offre à sa femme une couronne payée sur le revenu de ses basses-cours, et lui dit en la lui posant que ce sont les œufs qui l’ont achetée, et qu’elle vaut mieux pour cela que celles d’avant. On l’a fait saint après sa mort — pas pour cette phrase, mais elle y a contribué. À la fin, l’épilepsie le prend et il meurt en Magnésie, dans le pays où il avait tout planté.
Théodore II Lascaris (1254–1258). Quatre ans. Le fils. Épileptique lui aussi, philosophe, écrivain, méfiant jusqu’à la maladie : il croit qu’on l’ensorcelle, il fait aveugler et emprisonner la moitié de sa noblesse. Mort à trente-six ans.
Jean IV Lascaris (1258–1261). Sept ans à l’avènement.
Voilà. C’est cet enfant-là.
Le régent est un Paléologue, un aristocrate charmant, brillant, qui a déjà changé de camp deux fois et qui s’est fait couronner co-empereur en promettant sur toutes les reliques disponibles de rendre le pouvoir au petit à sa majorité. En juillet 1261, un détachement passe par une poterne mal gardée et reprend Constantinople sans presque combattre — cinquante-sept ans d’attente, et ça se règle en une nuit d’été par une porte que quelqu’un a oublié de fermer. Michel Paléologue entre dans la ville à pied, derrière une icône, et se fait couronner à Sainte-Sophie.
Jean IV n’est pas du voyage. On le laisse en Anatolie.
Le 25 décembre 1261, jour de Noël et jour de ses onze ans, des hommes entrent dans sa chambre et lui brûlent les yeux. On l’enferme dans une forteresse au bord de la Marmara. Il y vivra encore quarante-quatre ans.
Le patriarche Arsène excommunie l’empereur. Michel demande une pénitence ; le vieil homme répond qu’il n’y en a pas pour cela, qu’il faudrait rendre les yeux. On dépose le patriarche. L’Église se casse en deux pour trente ans sur cette seule affaire — les arsénites, on les appellera, et ils tiendront jusqu’à ce que leur dernier meure.
Trente ans plus tard, le fils de Michel, devenu empereur, prendra un bateau, traversera, entrera dans la cellule, et demandera pardon à un vieil aveugle qui ne savait plus très bien qui il était. C’est le seul geste de ce genre dans quinze cents ans de liste, et il n’a rien réparé.
Encart. Les autres, ceux qui étaient assis dessus
Pendant que Nicée élève des poules, il y a bien quelqu’un à Constantinople. Un Empire latin, avec des barons de Flandre et de Champagne qui se partagent la Romanie sur une carte, et qui dure cinquante-sept ans dans une ville qu’ils ont vidée eux-mêmes.
Baudouin Ier de Flandre (1204–1205), pris par les Bulgares à Andrinople un an après son couronnement, mort dans une tour de Tarnovo. Henri de Flandre (1206–1216), son frère, le seul capable, mort peut-être empoisonné. Pierre de Courtenay (1216–1217), couronné à Rome parce qu’on ne le laissait pas l’être ailleurs, capturé en Épire en allant prendre possession de son empire, mort en prison sans avoir jamais vu sa capitale. Yolande de Hainaut (1217–1219), régente. Robert de Courtenay (1221–1228), qui abandonne tout et meurt en Morée. Baudouin II (1228–1261), empereur à onze ans, sous la régence de Jean de Brienne (1229–1237), un vieux roi de Jérusalem sans royaume qu’on avait fait venir faute de mieux.
Baudouin II passe sa vie à mendier en Europe. Il vend les reliques de la chapelle du palais à Louis IX, qui bâtit la Sainte-Chapelle pour les loger — la couronne d’épines part comme ça, et elle est toujours à Paris. Il vend le plomb des toits. Il met son propre fils en gage chez des banquiers vénitiens. Quand la ville tombe en 1261, il s’enfuit en chemise et passe le reste de ses jours à proposer aux cours d’Occident un empire qu’il n’a plus.
II. Le rasoir seul
Michel VIII a fait ce qu’aucun Byzantin n’avait osé depuis mille ans : il a mutilé un enfant légitime et il est resté. La règle a tenu quand même, mais autrement. À partir d’ici, plus personne dans cette famille n’aveugle personne. On dépose, on tonsure, on exile dans une île, on se pardonne, on recommence. Le fer est rangé. Il reste le rasoir, et le rasoir n’empêche rien.
Michel VIII Paléologue (1259–1282). Vingt-trois ans. Il a repris la ville, et il passe le reste de sa vie à empêcher qu’on la lui reprenne : Charles d’Anjou prépare une croisade contre lui, alors Michel achète le pape en signant l’union des Églises à Lyon, ce que son peuple refuse en bloc, et finance en sous-main l’insurrection sicilienne des Vêpres — le plus beau coup diplomatique du siècle, mené depuis un palais en ruine par un homme excommunié des deux côtés à la fois. Il meurt en Thrace, en campagne, l’hiver. Son fils n’ose pas lui donner de funérailles chrétiennes : le corps de l’homme qui a rendu Constantinople aux Romains passe la nuit dehors, sous un tas de terre, sans un prêtre.
Andronic II (1282–1328). Quarante-six ans, le plus long des Paléologues. Un homme pieux et cultivé qui répudie l’union et fait tout le reste de travers. Il désarme la flotte pour économiser — les marins passent chez les Turcs et les Génois, et l’Empire, qui vit de la mer, n’aura plus jamais de mer. Il loue une compagnie catalane qui gagne toutes ses batailles puis se retourne et ravage la Thrace pendant cinq ans. L’hyperpère, la monnaie d’or que le monde acceptait depuis Constantin, cesse d’être en or. Son petit-fils le dépose ; il se fait moine, prend le nom d’Antoine, et meurt aveugle — de vieillesse, cette fois. Personne n’y était pour rien.
Michel IX (1294–1320). Co-empereur vingt-six ans, jamais seul. Il meurt de chagrin à Thessalonique en apprenant que son fils cadet a été tué par erreur dans une embuscade que le fils aîné avait tendue devant la maison d’une femme.
Andronic III (1328–1341). Le fils aîné en question. Treize ans. Il a passé sept ans à faire la guerre à son grand-père pour ça — trois guerres civiles, un pays coupé en deux, et rien au bout. Il est bon, pourtant : il refait une petite flotte, reprend Chios, Lesbos, l’Épire, réforme la justice. Il meurt à quarante-cinq ans d’une fièvre.
Jean V (1341–1391, en morceaux). Cinquante ans de règne nominal, dont il aura passé la moitié à être déposé par sa famille. Empereur à neuf ans.
Jean VI Cantacuzène (1347–1354). L’ami du père, le régent, le plus riche homme de l’Empire, et un très grand personnage entré dans l’histoire par la mauvaise porte. La cour l’écarte, il se proclame empereur, la guerre civile dure six ans, la peste noire arrive au milieu, et il gagne — en amenant les Turcs, qui prennent pied en Europe à Gallipoli et ne repartiront jamais. Il finit par comprendre ce qu’il a fait. Il abdique, se fait moine sous le nom de Joasaph, et passe ses trente dernières années à écrire l’histoire de son propre règne pour expliquer qu’il n’avait pas le choix. C’est un livre magnifique et il ne convainc personne, à commencer par lui.
Mathieu Cantacuzène (1353–1357). Le fils. Co-empereur pour rien, capturé par les Serbes, il abdique et va finir en Morée auprès de son frère.
Alors Jean V reprend sa place et fait ce qu’il peut, c’est-à-dire mendier. Il part en Hongrie ; rien. Il part à Rome en 1369 et se convertit personnellement au catholicisme, seul, sans engager son Église ni son peuple — un empereur romain change de religion à titre privé, en espérant une armée qui ne viendra pas. Il repasse par Venise, où ses créanciers le retiennent : l’empereur d’Orient, débiteur insolvable, consigné dans une auberge du Lido. Son fils aîné, à Constantinople, refuse de payer. Son fils cadet vend ce qu’il peut et vient le chercher.
Andronic IV (1376–1379). Le fils aîné. Trois ans, obtenus en s’alliant aux Génois et aux Ottomans contre son père, qu’il emprisonne avec son frère dans la tour d’Anemas. Le père s’évade, se réallie aux Ottomans à son tour, et le dépose.
Jean VII (1390). Cinq mois. Le fils d’Andronic IV, donc le petit-fils de Jean V, qu’il dépose à son tour avec des troupes ottomanes. Son oncle le chasse cinq mois plus tard. On lui pardonnera, et il finira gouverneur loyal de Thessalonique — dans cette famille, à ce stade, tout le monde a déposé tout le monde et personne n’a plus le cœur de sévir.
Jean V meurt en 1391, quelques mois après avoir reçu du sultan Bayezid l’ordre de démolir les fortifications qu’il venait de faire réparer. Il a obéi. C’est peut-être ce qui l’a tué.
Manuel II (1391–1425). Trente-quatre ans, le fils cadet, celui qui était allé chercher son père à Venise. Un homme d’une dignité que la situation rend presque comique : il commence son règne comme vassal, obligé de suivre l’armée du sultan en campagne et de l’aider à prendre les dernières villes grecques d’Asie. Puis Bayezid met le siège devant Constantinople, et Manuel part en Occident chercher du secours.
Il voyage trois ans. Venise, Milan, Paris, Londres. Il passe le Noël de 1400 chez Henri IV d’Angleterre, au manoir d’Eltham ; on joute en son honneur, on lui trouve grande allure, on note sa barbe blanche et sa robe. Les Anglais sont émus. Personne ne bouge. Il rentre en 1403 et découvre que le problème s’est réglé sans lui : un Mongol nommé Tamerlan a écrasé Bayezid en Anatolie et l’a mis en cage. L’Empire gagne cinquante ans de survie grâce à un homme qui n’avait jamais entendu parler de lui.
Andronic V (1403–1407). Le fils de Jean VII, associé au trône par son grand-oncle. Il meurt à sept ans. C’est la dernière fois qu’un enfant figure sur cette liste, et il n’aura rien fait du tout.
Jean VIII (1425–1448). Vingt-trois ans. Il hérite d’un empire qui est la ville, plus Mistra, plus quelques îles. Il repart en Occident — c’est devenu la politique étrangère de la maison — et signe à Florence, en 1439, l’union des Églises, en cédant sur tout. Les Grecs qui l’accompagnent signent, sauf un. Ils rentrent à Constantinople et découvrent que personne ne veut d’eux ; certains rétractent leur signature dès le débarquement. Le grand-duc Loukas Notaras lâche la phrase qui restera : mieux vaut voir dans la ville le turban du sultan que la mitre du cardinal. Jean VIII meurt sans enfant, brisé, en laissant à ses frères le soin de se disputer ce qui reste.
Constantin XI Paléologue Dragasès (1449–1453).
Il est couronné à Mistra, dans le Péloponnèse, parce qu’il n’y avait pas d’argent pour une cérémonie dans la capitale et parce que le patriarche unioniste aurait déclenché une émeute. Il est le seul empereur romain couronné hors de Rome et hors de Constantinople, et le dernier des cent vingt.
Il a quatre ans. Le 2 avril 1453, quatre-vingt mille hommes se présentent devant la muraille de Théodose ; il en a sept mille pour vingt kilomètres de rempart, dont deux mille étrangers. On fait la chaîne dans la Corne d’Or. Mehmet fait passer ses navires par-dessus la colline, sur des rondins graissés, en une nuit. Le canon d’Orban tire sept fois par jour et on rebouche à la terre et aux tonneaux. Cela dure cinquante-trois jours.
La dernière nuit, il y a une liturgie à Sainte-Sophie où les deux Églises, unionistes et orthodoxes, communient ensemble pour la première et la dernière fois — c’est la seule fois où l’union a existé, et elle a duré une nuit. L’empereur y assiste, demande pardon à ceux qu’il aurait offensés, et remonte sur le rempart.
Au matin du 29 mai, quand la brèche est faite à la porte Saint-Romain, il retire la pourpre pour qu’on ne le reconnaisse pas, dit qu’il n’y a plus d’empire à porter, et charge. On ne l’a jamais retrouvé. On a présenté au sultan une tête et des bottes ; personne n’a jamais pu certifier. C’est le seul empereur de cette liste qu’on n’a pas pu entamer, parce qu’on n’a pas mis la main dessus.
Les Grecs ont inventé, dans les semaines qui ont suivi, qu’un ange l’avait pris à la porte, l’avait changé en marbre et couché dans une grotte sous la Porte Dorée, en attendant. Ils y croyaient encore au XIXe siècle. C’était une façon très ancienne de dire que le corps manquait.
III. Ceux qui ont continué sans savoir que c’était fini
En 1204, l’Empire ne s’est pas cassé en deux mais en cinq. Nicée a gagné, et l’on retient Nicée. Il faut compter les autres, parce qu’ils ont duré, et parce que certains ont duré plus longtemps que la ville elle-même.
Trébizonde (1204–1461)
Deux petits-fils d’Andronic Ier — celui de l’hippodrome — arrivent sur la côte de la mer Noire trois semaines avant la chute de Constantinople, avec des cavaliers géorgiens prêtés par leur tante la reine Tamar. Ils s’installent sur une bande de rivage entre la montagne et l’eau, larges de quelques kilomètres, et ils tiennent deux cent cinquante-sept ans. C’est le dernier bout de l’Empire romain à s’éteindre.
Alexis Ier (1204–1222) et David (1204–1212), les fondateurs, frères. Andronic Ier Gidos (1222–1235), le gendre. Jean Ier Axouchos (1235–1238), qui meurt d’une chute de cheval en jouant au polo. Manuel Ier (1238–1263), le plus grand, qui traverse l’orage mongol en payant tribut et en gardant tout. Andronic II (1263–1266). Georges (1266–1280), trahi par ses propres nobles dans la montagne et livré. Jean II (1280–1297), déposé un moment par sa sœur Théodora (1284) — une usurpation de quelques mois dont personne ne sait rien. Alexis II (1297–1330). Andronic III (1330–1332), qui fait tuer ses frères. Manuel II (1332), huit mois, un enfant. Basile (1332–1340). Irène Paléologue (1340–1341), sa veuve. Anne (1341, puis 1341–1342). Jean III (1342–1344). Michel (1344–1349).
Ces années-là, à Trébizonde, on dépose un empereur par an. Deux familles de la ville se battent dans les rues, on brûle les quartiers, on étrangle dans les tours. Puis Alexis III (1349–1390) arrive et règne quarante et un ans dans une paix complète, en mariant ses filles à tous les émirs turcomans de l’arrière-pays — c’est la politique étrangère la plus efficace du siècle, et elle repose entièrement sur la beauté célèbre des princesses de Trébizonde, qui fait le tour du monde connu jusque dans les chroniques espagnoles.
Manuel III (1390–1417), vassal de Tamerlan, qui lui fournit des navires. Alexis IV (1417–1429), assassiné par son fils. Jean IV (1429–1459), le parricide, qui voit tomber Constantinople et comprend qu’il est seul ; il cherche des alliances jusqu’en Perse et fait construire. David (1459–1461), son frère.
En 1461, Mehmet arrive par la montagne avec l’armée et par la mer avec la flotte. David négocie, rend la ville sans combat, obtient des terres en Thrace. Deux ans plus tard on l’accuse de correspondance, et on lui propose de se convertir. Il refuse. On l’exécute avec ses fils et un neveu, la nuit, à Constantinople ; on interdit qu’on les enterre. Une femme les a enterrés quand même.
C’est le 1er novembre 1463. C’est la date à laquelle l’Empire romain finit, si l’on veut être exact, et personne ne l’a jamais retenue.
L’Épire (1205–1359)
Michel Ier Comnène Doukas (1205–1215), fondateur, poignardé dans son sommeil par un serviteur. Théodore (1215–1230), le demi-frère, qui capture un empereur latin, se fait couronner à Thessalonique, marche sur Constantinople et la rate — il croise les Bulgares à Klokotnitsa, perd tout, et Jean Asen lui fait crever les yeux. Il vivra vingt ans encore, aveugle, à comploter depuis l’arrière-boutique pour ses fils, et il y réussira à moitié : c’est le seul aveugle de cette liste à avoir continué de gouverner par personne interposée. Manuel (1230–1237). Michel II (1230–1268), le fils du fondateur. Nicéphore Ier (1268–1297). Thomas Ier (1297–1318), assassiné par son neveu. Nicolas Orsini (1318–1323), un Italien de Céphalonie, assassiné par son frère. Jean II Orsini (1323–1335), empoisonné par sa femme. Nicéphore II (1335–1338, puis 1356–1359), tué en combattant les Albanais. Fin.
La Thessalie (1268–1318)
Jean Ier Doukas (1268–1289), Constantin (1289–1303), Jean II (1303–1318). Trois hommes, cinquante ans, un pays de montagnes. Le dernier meurt sans fils et les Catalans prennent le reste.
La Morée (1349–1460)
Le seul endroit où la fin fut belle. Mistra, sur son cône de montagne au-dessus de la plaine de Sparte, devient au dernier siècle ce que Constantinople n’est plus : une ville qui pense. Pléthon y enseigne Platon à des gens qui iront le porter à Florence, et c’est de ce village-là, à trois cents kilomètres de tout, que part une partie de ce qu’on appellera la Renaissance.
Manuel Cantacuzène (1349–1380), le fils de Jean VI, trente et un ans de paix. Mathieu Cantacuzène (1380–1383), l’ancien empereur, recyclé. Démétrios Ier Cantacuzène (1383). Théodore Ier Paléologue (1383–1407), qui vend la Morée aux Hospitaliers puis la reprend quand la population refuse. Théodore II (1407–1443). Constantin (1443–1448), le futur Constantin XI, qui y bâtit un mur en travers de l’isthme et le voit tomber en cinq jours. Démétrios II (1448–1460) et Thomas (1448–1460), les deux derniers frères, qui passent douze ans à se faire la guerre pendant que Constantinople tombe, jusqu’à ce que Mehmet vienne les séparer. Démétrios est déposé et exilé ; Thomas s’enfuit à Rome avec la tête de saint André dans une caisse, et la vend au pape.
Son fils André Paléologue, dernier héritier légitime du trône romain, vivra pauvre à Rome et vendra ses droits impériaux au roi de France Charles VIII, puis, l’affaire ayant échoué, aux rois catholiques d’Espagne. Le titre d’empereur romain d’Orient est donc, en droit, quelque part dans un carton à Madrid.
Théodoros (1204–1475)
Il reste un dernier endroit. Une principauté grecque en Crimée, dans les montagnes au-dessus de Sébastopol, sur un plateau où l’on ne monte que par un chemin. Elle a duré jusqu’en 1475 — vingt-deux ans de plus que Constantinople. Les Ottomans ont mis six mois à prendre le rocher. Le dernier prince, Alexandre, a été emmené et décapité.
Il y a encore là-haut des maisons creusées dans le calcaire, une citerne, une église écroulée, et une vue de cent kilomètres sur une mer que les gens de cet endroit appelaient encore, à la fin, la mer des Romains.
Mistra
On monte à Mistra le matin, avant la chaleur. C’est un cône de calcaire au flanc du Taygète, couvert d’une ville morte : des couvents, un palais à salle vide, des ruelles de galets si raides qu’on glisse, des figuiers qui ont fait leur travail. En bas, la plaine de Sparte, les oliviers, une route. Personne n’habite ici depuis 1953, quand on a déménagé les derniers vers le village neuf.
Dans la cathédrale, en bas de la pente, il y a dans le sol une dalle de marbre avec un aigle bicéphale gravé. La tradition dit que Constantin s’est tenu là pour être couronné, le 6 janvier 1449, sans patriarche, sans foule, sans musique, par un fonctionnaire venu de la ville avec un document. Ce n’est probablement pas la bonne dalle. Les gardiens le savent et laissent dire.
C’est un aigle à deux têtes, et il regarde des deux côtés, ce qui était l’idée : l’Orient et l’Occident, la même chose, un seul corps. Le corps a mis mille cent vingt-trois ans à se défaire et il s’est défait par les deux bouts en même temps.
On redescend. Il y a un café en bas, à l’ombre, et un homme qui vend de l’eau. Il fait chaud avant neuf heures. Sur le mur du café, à côté du réfrigérateur, il y a une carte plastifiée de l’Empire à son apogée, sous Justinien, avec toute la Méditerranée en rose.
Personne ne la regarde. Elle est là pour les Allemands.
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