Tous les
empereurs
romains
d’Orient #1
Une histoire de l’Orient venue d’Occident
Le fer et le rasoir
Empereurs d’Orient, I : de Constantin à la nuit de 1204
Il reste du monastère de Stoudios quatre murs et un sol. On y entre par une porte de grillage, dans un quartier d’Istanbul où les chats sont maigres et où personne ne monte, et l’on tombe sur une basilique sans toit dont le pavement de marbre continue de dessiner, sous l’herbe sèche, des cercles et des tresses que plus personne ne foule. C’est le plus vieux bâtiment chrétien de la ville. Il a servi mille ans.
Ce n’était pas seulement une maison de prière. C’était le vestiaire de l’Empire. On y amenait les hommes dont on ne voulait plus, on leur passait le rasoir sur le crâne, on leur donnait une robe brune, et l’affaire était réglée sans qu’il fût besoin de creuser une fosse. Un empereur tonsuré n’est plus un empereur : le canon l’interdit, et le canon, à Constantinople, tient mieux qu’un mur.
Quand le rasoir ne suffisait pas, on avait le fer.
C’est la grande invention de l’Orient, et l’Occident ne l’a jamais comprise. À Rome, on tuait. Dans le couloir, dans le bain, sous la tente : cent hommes, cent trous. Ici on retire. On ôte à un homme le nez, les yeux, la langue, les cheveux, la virilité — quelque chose, n’importe quoi, pourvu que l’objet soit ensuite impropre à l’usage. Un empereur doit être entier ; c’est écrit nulle part et respecté partout. Il suffit donc d’entamer.
Reste que les Byzantins, en mille ans, n’ont jamais réussi à vérifier complètement leur propre règle. Elle a fui trois fois. Et c’est cette fuite, plus que le reste, qui rend la liste lisible.
I. Avant le fer
Pendant trois cents ans, on procède encore à la romaine.
Constantin Ier (306–337). Il fonde la ville en 330 sur un promontoire venteux, en traçant lui-même le périmètre à la lance, et quand ses officiers s’étonnent qu’il aille si loin, il répond qu’il avance derrière quelqu’un qu’ils ne voient pas. Il meurt à Nicomédie d’une fièvre, baptisé de la veille.
Constance II (337–361). Vingt-quatre ans. Un homme de conciles et de soupçons, arien, silencieux. Fièvre, en Cilicie, en marchant contre son cousin.
Julien (361–363). Vingt mois. Le cousin en question. Il rouvre les temples et prend un javelot dans le foie sous Ctésiphon.
Jovien (363–364). Huit mois. Le brasero, la chambre fermée, le matin.
Valens (364–378). Quatorze ans. Il n’est pas tué : il disparaît. Andrinople, une cabane, un incendie, aucun corps. C’est la première fois que l’Empire perd un empereur sans avoir rien à enterrer, et il faudra du temps pour s’habituer.
Théodose Ier (379–395). Le dernier à régner sur les deux moitiés. Œdème, Milan, janvier.
Arcadius (395–408). Treize ans, l’Orient seul, et rien. On ne sait même pas de quoi il meurt. Il aura passé sa vie entre sa femme et ses eunuques, et c’est sous lui, sans qu’il l’ait décidé, que l’Orient prend l’habitude de survivre à l’Occident.
Théodose II (408–450). Quarante-deux ans, empereur à sept, et deux choses qui dureront plus longtemps que lui : le Code qui porte son nom, et la muraille. Trois lignes de défense, un fossé, quatre-vingt-seize tours — la ville devient inexpugnable et le restera mille ans, à un jour près. Il tombe de cheval au bord du Lycos et se casse la colonne.
Marcien (450–457). Sept ans. Un soldat qu’on a marié à la sœur du mort. Il convoque Chalcédoine, où l’on fixe pour toujours les deux natures du Christ, ce qui coûtera à l’Empire l’Égypte et la Syrie deux siècles plus tard. Il meurt d’une goutte devenue gangrène : c’est le pied qui l’emporte.
Léon Ier (457–474). Dix-sept ans. Fait roi par le général Aspar, il passe ses années à s’en défaire — et finit par l’égorger, lui et ses fils, dans le palais. Dysenterie.
Léon II (474). Le petit-fils. Sept ans, dix mois de règne, une maladie d’enfant. Il aura eu le temps de couronner son père.
Zénon (474–475, puis 476–491). L’Isaurien, montagnard mal léché, qu’on n’aime pas et qui dure. C’est chez lui qu’arrivent, en 476, les insignes d’Occident renvoyés par Odoacre avec un mot poli. Il les range. Il n’y a plus qu’un empereur au monde et c’est un homme dont personne à la cour ne veut partager la table. On raconte qu’il fut enterré vivant pendant une crise d’épilepsie et qu’on l’entendit crier ; c’est probablement faux, et l’on comprend que ça ait plu.
Basiliscus (475–476). Vingt mois d’usurpation, le temps que Zénon revienne. On l’emmure en Cappadoce avec sa femme et ses enfants — pas de fer, pas de corde : une citerne sèche, et l’hiver. C’est la première fois qu’on invente une façon de tuer sans avoir à en répondre.
Anastase Ier (491–518). Vingt-sept ans, un fonctionnaire aux yeux vairons, l’un noir l’autre bleu, qui laisse le trésor plein comme aucun autre. Il meurt à quatre-vingt-huit ans pendant un orage, et la rumeur dit la foudre. Elle n’aime pas les comptables.
II. Le siècle latin
Justin Ier (518–527). Un paysan de Bederiana monté à pied à Constantinople avec son pain dans un sac. Analphabète, dit-on, ou presque : il signait à travers un pochoir. Il meurt de démence à quatre-vingts ans, après avoir fait venir son neveu.
Justinien Ier (527–565). Trente-huit ans. Le neveu ne dort pas — on l’appelle l’empereur qui ne dort jamais, on le voit marcher dans les couloirs la nuit. Il reprend l’Afrique, l’Italie, le sud de l’Espagne ; il fait rédiger le Code qui sera le droit de l’Europe jusqu’à nous ; il fait bâtir Sainte-Sophie en cinq ans et entre dedans en disant qu’il a battu Salomon. Il fait aussi massacrer trente mille personnes dans l’hippodrome en une journée. La peste emporte un tiers de ses sujets et lui, non. Il meurt vieux, dans son lit, seul, et le monde qu’il a recollé se décollera en une génération.
Justin II (565–578). Le second neveu. La démence de nouveau, et cette fois documentée : il mord ses serviteurs, on le promène en le tirant sur un chariot dans le palais, on fait jouer de l’orgue pour le calmer. Dans un intervalle de lucidité, il adopte un général et lui adresse le plus beau discours du tiroir — n’imite pas ce que j’ai fait, regarde où j’en suis, vois ce que je suis devenu.
Tibère II Constantin (578–582). Quatre ans. Il vide le trésor d’Anastase en libéralités, ce qui le rend adorable et ruine tout. Mort de causes inconnues, peut-être d’un plat de mûres.
Maurice (582–602). Vingt ans. Un bon empereur, économe, ce qui est une faute professionnelle. L’armée du Danube se révolte pour une histoire de solde et de quartiers d’hiver. On le prend à Chalcédoine et on égorge ses cinq fils devant lui, du plus jeune au plus vieux ; à chaque coup il répète que le Seigneur est juste et que ses jugements sont droits. Puis c’est son tour. C’est la dernière mort proprement romaine de cette liste : totale, sans reste, sans retour possible.
Phocas (602–610). Le centurion qui a fait ça. Huit ans de terreur, la Perse qui prend tout, l’Empire qui recule jusqu’au Bosphore. Quand Héraclius débarque, on lui amène Phocas enchaîné et nu. Est-ce ainsi que tu as gouverné ? demande le vainqueur. Tu feras mieux ? répond l’autre. On le démembre.
III. Le premier nez
Héraclius (610–641). Trente et un ans, une des vies les plus dures du siècle. Il trouve un empire perdu — les Perses à Chalcédoine, la Vraie Croix emportée à Ctésiphon, Jérusalem prise — et il fait la seule chose qu’aucun empereur n’avait tentée depuis Julien : il part lui-même, avec l’armée, six ans dans le Caucase, et il gagne. Il rapporte la Croix sur son dos par la porte Dorée. Six ans plus tard, des cavaliers sortis d’un désert dont personne n’avait entendu parler prennent la Syrie en une bataille, et le vieil homme, œdémateux, phobique de l’eau au point qu’on lui construit un pont de bateaux couvert de branchages pour traverser le Bosphore, regarde la Syrie s’en aller en disant adieu. Il change la langue de l’Empire : le latin s’en va, le grec entre, et l’on ne dit plus imperator mais basileus. Il meurt en 641 dans une hydropisie qui l’a rendu monstrueux.
Et là, immédiatement, le fer.
Constantin III (641). Quatre mois. Tuberculeux, ou empoisonné par sa belle-mère — la cour tranchera dans un sens et l’histoire dans aucun.
Héraclonas (641). Six mois. Le demi-frère, quinze ans, poussé par sa mère Martine. Le Sénat les dépose tous les deux et invente ce jour-là la procédure : on coupe la langue de Martine, on coupe le nez d’Héraclonas, on les met sur un bateau pour Rhodes. Personne, avant, n’avait fait ça à un empereur. À partir de cette date, presque tous les autres le connaîtront de près.
Pourquoi le nez. Parce qu’on ne peut pas le cacher. Un homme sans yeux peut vivre au fond d’un couvent ; un homme sans nez ne peut pas être acclamé. Le visage impérial est la seule chose que le peuple connaisse — il est sur les pièces, sur les portes, à l’entrée des tribunaux — et l’entamer, c’est le retirer de la circulation. C’est de la numismatique appliquée.
Constant II (641–668). Vingt-sept ans, petit-fils d’Héraclius. Il fait tuer son frère, ce qui lui vaut d’être appelé le nouveau Caïn, et quitte Constantinople pour ne jamais y revenir : il s’installe à Syracuse et rêve de rebâtir un empire par l’ouest. Un chambellan l’assomme dans son bain avec le seau à savon.
Constantin IV (668–685). Dix-sept ans. Il tient les cinq années du premier siège arabe et brûle la flotte omeyyade avec un produit dont la recette se perdra — un liquide qui prend feu sur l’eau, qu’on projette par des siphons de bronze, et dont trois hommes seulement, à chaque génération, connaissent le mélange. Il fait aussi couper le nez de ses deux frères pour clarifier la succession. Dysenterie.
Justinien II (685–695, puis 705–711). Le seul homme de cette liste à avoir gagné contre la règle.
Le fils de Constantin IV, seize ans, arrogant, bâtisseur, insupportable. En 695, une révolte le prend, et l’on applique le protocole : le nez, la langue peut-être, et un bateau pour Chersonèse, en Crimée, au bout du monde connu. Il a vingt-six ans. Il devrait disparaître ici.
Il ne disparaît pas. Il traverse la mer d’Azov, se fait recevoir par le khagan des Khazars, épouse sa sœur — qu’il rebaptise Théodora, pour l’idée —, apprend qu’on veut le vendre, étrangle de ses mains les deux envoyés, prend un bateau de pêche, longe la côte dans une tempête où le pilote le supplie de promettre à Dieu qu’il pardonnera s’il survit, et répond que si jamais il en épargne un seul, que Dieu le noie tout de suite. Il arrive chez les Bulgares. Il en revient en 705 avec quinze mille cavaliers, trouve un aqueduc désaffecté sous la muraille de Théodose, et rentre chez lui par le tuyau.
Il porte, dit-on, un nez d’or. Une prothèse, qu’il ajuste en public. Il fait amener les deux empereurs qui ont régné pendant son absence dans l’hippodrome, s’assied, pose un pied sur la nuque de chacun, et laisse le peuple crier pendant qu’on chante le psaume — tu marcheras sur l’aspic et le basilic. Puis il les décapite. Il règne encore six ans, atroces, à envoyer des flottes brûler la ville qui l’avait exilé. En 711, l’armée se retourne enfin ; on lui coupe la tête et on la promène en Occident, comme un objet de foire.
Le nez d’or est peut-être une légende. Mais quelqu’un, un jour, l’a inventé, et depuis mille trois cents ans personne n’a pu le retirer de l’histoire.
Léonce (695–698). Trois ans. Celui qui avait coupé le nez de Justinien. On lui coupe le nez, à son tour, et on l’enferme au monastère de Dalmatos. Justinien le fera sortir en 705 pour l’hippodrome.
Tibère III Apsimar (698–705). Sept ans. Un amiral. Même pied, même nuque, même jour.
IV. Les vingt-deux ans où l’on ne tient plus rien
Philippicos Bardanès (711–713). Vingt mois. Arménien, cultivé, monothélite. Ses propres troupes l’aveuglent pendant un banquet — on le sort de table, on le fait dans une pièce voisine, et l’on rapporte le plat. Il meurt au monastère des Dalmates.
Anastase II (713–715). Vingt mois. Un secrétaire, un homme de plume élevé par des soldats mécontents de la plume précédente. Il abdique et se fait moine à Thessalonique, ce qui aurait dû suffire — mais il ressort quatre ans plus tard pour tenter sa chance. On l’exécute en 719. C’est la démonstration : la tonsure ne tient que si l’homme y croit.
Théodose III (715–717). Deux ans. Un percepteur des impôts d’Adramyttion, choisi par des marins ivres qui cherchaient un nom. Il ne voulait pas, il s’était caché dans une forêt, on l’a trouvé. Il abdique dès que quelqu’un de sérieux arrive, se fait moine à Éphèse, et vit vieux. Le seul homme de ce siècle qui ait compris quelque chose.
V. Les Isauriens
Léon III (717–741). Vingt-quatre ans. Il arrive au pouvoir la semaine où quatre-vingt mille Arabes campent sous la muraille et où leur flotte tient le Bosphore ; un an plus tard il n’en reste rien, et l’Europe ne saura jamais très bien ce qu’elle doit à cet hiver-là. Il fait décrocher l’image du Christ au-dessus de la porte du palais, ce qui déclenche un siècle de guerre civile sur la question de savoir si l’on peut peindre Dieu. Hydropisie.
Artavasde (741–743). Deux ans d’usurpation. Son gendre. On l’aveugle avec ses deux fils dans l’hippodrome, un jour de courses, entre deux départs.
Constantin V (741–775). Trente-quatre ans, et le plus détesté des morts naturelles. Iconoclaste furieux, il fait aussi lever la peste sur les icônes et gagner toutes ses batailles. Les moines l’ont surnommé Copronyme — celui qui s’appelle merde — parce qu’il aurait sali les fonts baptismaux à trois semaines. Un empire entier a retenu ce nom pendant douze siècles. Mort naturelle, en campagne.
Léon IV le Khazar (775–780). Cinq ans. Fils d’une princesse khazare. Fièvre, et une histoire de couronne volée dans une église qu’il aurait mise sur sa tête.
Constantin VI (780–797). Dix-sept ans, sous la main de sa mère. Il essaie de s’en défaire, elle revient, il répudie sa femme, l’Église se déchire pour un adultère, et le 15 août 797 des hommes entrent dans la Chambre Pourpre — la salle tapissée de porphyre où naissaient les enfants d’empereurs — et lui crèvent les yeux, sur ordre de sa mère, dans la pièce même où elle l’avait mis au monde. Il meurt de ses blessures. On ne sait pas quand.
Irène (797–802). Cinq ans. Athénienne, orpheline, arrivée dans un concours de beauté impérial et repartie avec l’Empire. Elle rétablit les icônes à Nicée et signe basileus — au masculin, empereur, pas impératrice. Charlemagne, apprenant que le trône d’Orient est occupé par une femme, en conclut qu’il est vacant et se fait couronner à Rome le jour de Noël 800 : c’est cette phrase-là, dans le protocole d’une chancellerie, qui fabrique l’Occident. Elle est déposée en 802 et exilée à Lesbos, où elle file la laine pour vivre. Morte l’année suivante.
VI. La coupe
Nicéphore Ier (802–811). Neuf ans. L’ancien ministre des Finances, arrivé par le froid des chiffres. Il marche sur les Bulgares, brûle la capitale de Krum, refuse la paix qu’on lui offre trois fois, et se laisse enfermer dans un défilé du Balkan où la seule sortie est une palissade. L’armée entière y reste. Krum fait scier le crâne de l’empereur, le fait doubler d’argent, et boit dedans à ses fêtes en faisant circuler la coupe parmi les boyards.
C’est un objet, quelque part, dans une tente en Bulgarie, et l’on n’en a plus jamais entendu parler. De tout ce billet, c’est la chose que j’aimerais le plus tenir.
Staurakios (811). Deux mois. Le fils, sorti du défilé avec la colonne vertébrale tranchée. Il règne paralysé, on le porte, il rêve à voix haute d’établir une république. Sa sœur et son beau-frère le déposent ; il se fait moine et meurt six mois plus tard de ses plaies.
Michel Ier Rhangabé (811–813). Vingt mois. Le beau-frère. Battu à Versinikia parce que son aile gauche a préféré partir. Il abdique de lui-même, se fait moine, castre ses fils par prudence pour qu’on ne les reprenne pas, et vit encore trente-deux ans dans une île de la Marmara.
Léon V l’Arménien (813–820). Sept ans. L’aile gauche en question. Il rétablit l’iconoclasme, gouverne bien, et découvre la veille de Noël qu’un ami d’enfance conspire. Il le fait enchaîner ; sa femme obtient qu’on attende la fête. Au matin, à Sainte-Sophie, pendant les matines, des hommes déguisés en chantres sortent de derrière les stalles. Léon a l’idée d’arracher une croix de l’autel et de s’en défendre. On lui coupe le bras qui la tient, puis la tête. La messe reprend.
VII. Les Amoriens
Michel II le Bègue (820–829). Neuf ans. L’ami d’enfance. On va le chercher dans son cachot, encore avec les fers, et l’on procède au couronnement en cherchant la clé — le seul empereur couronné en chaînes de l’histoire. Il perd la Crète et la Sicile, qui ne reviendront pas. Mort dans son lit.
Théophile (829–842). Treize ans. Le dernier iconoclaste, et le plus séduisant : il se déguise pour aller au marché vérifier les prix, il rend la justice à cheval tous les vendredis, il fait construire un arbre d’or à oiseaux mécaniques et des lions qui rugissent par soufflet, pour terrifier les ambassadeurs. Il perd Amorion, la ville de sa famille, et n’en revient pas. Dysenterie.
Michel III (842–867). Vingt-cinq ans, l’Ivrogne — mais c’est le vainqueur qui a écrit le mot. Sa mère Théodora rétablit les icônes, ce qui clôt le siècle du débat ; son oncle Bardas fonde l’université ; c’est sous lui que Cyrille et Méthode partent chez les Slaves avec un alphabet dans les bagages, ce qui aura plus de conséquences que la moitié des règnes de cette liste. Il ramasse dans une écurie un palefrenier macédonien capable de plier des fers à cheval, en fait son favori, puis son co-empereur. Le palefrenier le fait poignarder dans sa chambre.
VIII. Les Macédoniens
Basile Ier (867–886). Dix-neuf ans. Le palefrenier. Illettré, superbe, fondateur de la dynastie la plus longue et la plus brillante. Il refait le droit, reprend l’Italie du Sud, et meurt à la chasse : sa ceinture s’accroche aux bois d’un cerf qui le traîne sur seize milles. Un garde le libère en tranchant la ceinture, et Basile, agonisant, le fait exécuter pour avoir tiré l’épée devant l’empereur.
Léon VI le Sage (886–912). Vingt-six ans. Fils de Basile, ou de Michel III — la ville en discutait, et lui aussi. Il écrit des lois, des sermons, un traité de tactique navale. Il enterre trois femmes sans avoir de fils, épouse la quatrième malgré l’interdit formel de son Église, et se retrouve interdit d’entrer dans Sainte-Sophie par la porte principale ; il reste dans le narthex, dehors, sous la pluie, empereur du monde et debout devant sa propre porte.
Alexandre (912–913). Treize mois. Le frère, qui avait attendu vingt-cinq ans. Il défait tout ce qu’il peut, insulte les Bulgares, et meurt d’un malaise sur un terrain de jeu de balle.
Constantin VII Porphyrogénète (913–959). Le fils de la quatrième femme, celui qu’on disait bâtard, empereur à sept ans et écarté pendant trente. Il en profite pour écrire — sur l’administration de l’Empire, sur les provinces, sur les cérémonies, un livre entier pour dire comment on entre dans une salle et à quel moment on chante. C’est grâce à ce désœuvré qu’on sait à peu près tout ce qu’on sait. Il gouverne enfin quatorze ans et meurt d’une fièvre en Bithynie, peut-être aidé.
Romain Ier Lécapène (920–944). Vingt-quatre ans. L’amiral arménien qui s’était mis là pour protéger l’enfant et qui n’est jamais reparti. Il fait des lois pour empêcher les puissants d’acheter la terre des pauvres, ce qui est le seul combat que Byzance ait mené contre elle-même. Ses propres fils le déposent, l’emmènent sur l’île de Proté, et le tonsurent. Christophe (921–931), l’aîné, était mort avant. Étienne et Constantin Lécapène (924–945), les cadets, croient avoir gagné : quarante jours plus tard, le porphyrogénète les fait tonsurer et expédier dans la même île que leur père — qui les accueille en riant, dit-on, et leur demande qui les a envoyés.
Romain II (959–963). Quatre ans. Beau, chasseur, indolent. Mort à vingt-quatre ans, épuisé, dit-on, ou aidé par sa femme.
Nicéphore II Phocas (963–969). Six ans. Un ascète en cuirasse, qui dort par terre sous une peau d’ours dans le palais et porte le cilice de son oncle moine. Il reprend la Crète, Antioche, la Cilicie. Il augmente les impôts, dévalue la monnaie, et la ville qu’il a sauvée le hue dans la rue. Sa femme, Théophano, laisse une porte ouverte et une corbeille descendre le long du mur ; son neveu et amant entre par là. Nicéphore, réveillé sur sa peau d’ours, prend un coup de pied dans la bouche, se fait traîner par la barbe, et demande qu’on épargne l’image de la Vierge.
Jean Ier Tzimiskès (969–976). Sept ans. Le neveu. Un très petit homme, très rapide, arménien, qui expie en fondant des hospices et en gagnant tout : les Rus’ de Sviatoslav rejetés au-delà du Danube, la Bulgarie annexée, Damas au tribut, Beyrouth, Byblos. Il meurt au retour, du typhus ou d’un poison — l’eunuque Basile en avait les moyens et la raison.
Basile II (976‑1025). Quarante-neuf ans, le plus long règne de toute l’histoire romaine, Auguste compris. Il commence à dix-huit ans entouré de généraux qui le prennent pour un enfant ; il passe treize ans à les casser un par un. Il ne se marie pas. Il n’a pas d’enfant. Il ne boit pas. Il vit sous la tente, s’habille comme un officier, et fait la guerre aux Bulgares pendant trente ans — jusqu’à Kleidion, en 1014, où il prend quinze mille prisonniers, les aveugle tous, laisse un œil à un homme sur cent pour guider les autres, et les renvoie chez eux. Le tsar Samuel voit revenir sa colonne et tombe mort deux jours plus tard. On l’appellera le Bulgaroctone. À sa mort, l’Empire va de l’Arménie à l’Adriatique et le trésor déborde ; il n’a pas de successeur, et il n’a rien préparé, ce qui est la seule chose qu’il n’ait pas gagnée.
Constantin VIII (1025–1028). Trois ans. Le frère, soixante-cinq ans, qui a attendu un demi-siècle et n’a rien fait d’autre pendant ce temps que manger et regarder les courses. Aveugle facilement, par mollesse plus que par cruauté. Il n’a que des filles.
Zoé (1028–1050). Cinquante ans, trois maris, un fils adoptif, et le pouvoir chaque fois donné à l’homme qu’elle épouse. Elle a cinquante ans à son premier mariage. Elle passe sa vieillesse dans un appartement surchauffé à distiller des parfums.
Romain III Argyre (1028–1034). Six ans. Un sénateur à qui l’on donne le choix entre épouser Zoé ou perdre les yeux. Il divorce, il épouse, il essaie d’avoir un fils avec une femme de cinquante ans, il échoue, il perd intérêt. On le retrouve dans son bain, la tête sous l’eau. La cour en tire ses conclusions et se tait.
Michel IV le Paphlagonien (1034–1041). Sept ans. Un changeur de monnaie, épileptique, amant de Zoé qu’elle épouse le lendemain de l’enterrement — le patriarche, réveillé la nuit, accepte de bénir. Bon empereur malgré tout. Malade, il abdique et meurt au monastère qu’il avait fait construire, en s’y traînant à pied.
Michel V le Calfat (1041–1042). Quatre mois. Le neveu, fils d’un calfat de navires, adopté par Zoé pour la forme. Il exile sa mère adoptive dans une île. Le lendemain, la ville se lève — pas l’armée, pas le Sénat : la ville, les commerçants, les femmes — et ne se recouche pas avant qu’on ait ramené Zoé. Michel se réfugie au Stoudios, dans la basilique dont je parlais au début, agrippé à l’autel. On l’en arrache et on l’aveugle dehors, sur la place, devant tout le monde. Il pleure. La foule compte les coups.
Théodora (1042, puis 1055–1056). La sœur de Zoé, cloîtrée trente ans, sortie de son couvent par la foule un jour de 1042, remise au couvent, puis ressortie à soixante-douze ans pour régner seule quinze mois avec une compétence que personne n’attendait. Dernière des Macédoniens.
Constantin IX Monomaque (1042–1055). Treize ans. Le troisième mari, un homme charmant, dépensier, qui vit ouvertement avec sa maîtresse pendant que Zoé la nomme officiellement Sébaste. Sous son règne, en 1054, deux délégations d’Église s’excommunient mutuellement à Sainte-Sophie pour une histoire de mots ajoutés au Credo, et la chrétienté se casse en deux pour mille ans. Personne, sur le moment, ne le remarque.
Michel VI Bringas (1056–1057). Un an. Un vieux logothète. Les généraux d’Orient se révoltent, le patriarche lui explique gentiment qu’il vaut mieux partir. Il se fait moine.
IX. Les Doukas, et l’homme aveuglé pour rien
Isaac Ier Comnène (1057–1059). Deux ans. Il essaie de couper dans les dépenses, se fâche avec le patriarche, prend une fièvre à la chasse et abdique en croyant mourir. Il ne meurt pas. Il vit encore un an et demi au Stoudios comme portier, à ouvrir la porte aux visiteurs qu’il avait reçus en pourpre.
Constantin X Doukas (1059–1067). Huit ans. Un juriste. Il désarme l’Empire pour économiser, congédie les frontaliers, laisse rouiller. Maladie.
Romain IV Diogène (1068–1071). Trois ans, et la journée qui change tout. Un général qu’on marie à la veuve pour parer au plus pressé ; il part avec ce qui reste de l’armée, tombe sur les Turcs à Manzikert, se bat toute la journée, et découvre en fin d’après-midi que son arrière-garde — un Doukas — est rentrée sans lui. Fait prisonnier, il est traité par Alp Arslan avec une courtoisie qui fait pleurer les chroniqueurs : le sultan le relève, l’invite à sa table, le renvoie contre rançon. Il rentre chez lui et trouve un autre empereur en place. On le bat, on le prend, et on l’aveugle — mal, en public, par un juif inexpérimenté qu’on avait été chercher, et l’homme meurt quelques semaines plus tard de ses orbites infectées, sur l’île de Proté, en demandant qu’on ne dise pas à sa femme.
L’Empire perd l’Anatolie cette année-là. Il ne la reprendra jamais. Et il l’a perdue moins à la bataille qu’à la façon dont il a traité l’homme qui l’avait livrée.
Michel VII Doukas (1071–1078). Sept ans. Le beau-fils. Un érudit qui passe son temps à compter des syllabes pendant que la monnaie s’effondre — on l’appelle Parapinakès, celui qui vous retire le quart du boisseau, à cause du prix du pain. Déposé, moine, puis évêque d’Éphèse, où il finit tranquille.
Nicéphore III Botaniatès (1078–1081). Trois ans. Un vieux général. Déposé sans un mot, monastère. On lui demande s’il regrette : il répond que la seule chose qui lui pèse est l’abstinence de viande.
X. Les Comnènes
Alexis Ier (1081–1118). Trente-sept ans. Il ramasse une ruine et la remet debout à la force des mains : les Normands, les Petchénègues écrasés en une matinée à Lébounion, les Turcs contenus. C’est lui qui écrit à l’Occident pour demander des mercenaires et qui voit arriver, deux ans plus tard, cent mille croisés, des évêques, des charrettes et des enfants — le plus grand malentendu diplomatique du Moyen Âge. Sa fille Anne Comnène écrira sa vie en quinze livres ; c’est la première femme historienne d’Europe, et elle a un point de vue.
Jean II (1118–1143). Vingt-cinq ans. Le meilleur, disent tous ceux qui ont compté. Il ne perd pas une bataille, il ne fait exécuter personne de tout son règne — un fait unique dans ce billet. Il meurt d’une flèche empoisonnée qu’il s’est plantée dans la main en chassant le sanglier en Cilicie. Une égratignure.
Manuel Ier (1143–1180). Trente-sept ans. Le dernier grand, et le plus occidental : il organise des tournois, aime les Latins, épouse une Allemande puis une Antiochienne, tient les croisés en respect, place la Hongrie sous tutelle. À Myriokephalon, en 1176, il se laisse enfermer dans un défilé comme Nicéphore Ier trois siècles et demi plus tôt ; il en sort, mais il écrit lui-même que ce fut son Manzikert. Après lui, tout va très vite.
Alexis II (1180–1183). Trois ans. Douze ans, marié à une fille de France de neuf ans. Étranglé à la corde d’arc par son grand-oncle, qui l’oblige d’abord à signer sa propre condamnation, puis épouse la veuve — la petite Française a onze ans et lui soixante-cinq.
Andronic Ier (1183–1185). Deux ans. Un aventurier magnifique de soixante-cinq ans, qui a passé sa vie à s’évader de prisons, à séduire ses cousines et à changer de camp du Caucase à la Palestine. Il gouverne en persécutant les riches et en plaisant aux pauvres, jusqu’à ce que la ville se retourne. On le livre à la foule de l’hippodrome pendant trois jours : on lui arrache les dents, les cheveux, la barbe, une main, un œil ; on le promène sur un chameau, on lui jette de l’eau bouillante ; deux Latins finissent par lui ouvrir le ventre par pitié ou par jeu. Il aurait répété Kyrie eleison et pourquoi briser le roseau brisé. Rome n’a jamais fait ça. Byzance non plus, avant ce jour-là.
XI. Les Anges, ou l’usage domestique du fer
Il faut suivre, parce que c’est un vaudeville et qu’il finit très mal.
Isaac II Ange (1185–1195, puis 1203–1204). Dix ans, puis six mois. Un homme faible et gai, qui perd la Bulgarie et la Serbie.
Alexis III Ange (1195–1203). Huit ans. Son frère aîné. Il le dépose et l’aveugle — et cette fois c’est pour de bon : Isaac finira ses jours sans yeux, à la merci de tout le monde.
Alexis IV Ange (1203–1204). Six mois. Le fils d’Isaac. Il s’échappe, court en Occident, tombe sur une croisade en panne de paiement à Venise, et leur propose un marché : ramenez mon père et moi sur le trône, et je vous donne deux cent mille marcs d’argent plus l’union des Églises. Les Vénitiens acceptent. La flotte se détourne. En juillet 1203, Alexis III s’enfuit avec le trésor ; on ressort le vieil Isaac aveugle de sa cellule pour le remettre sur le trône, et l’on couronne le fils à côté de lui. Puis il faut payer. Il n’y a rien. Alexis IV fait fondre les icônes.
Nicolas Canabus (1204). Trois jours. Un jeune noble que la foule, excédée, va chercher malgré lui à Sainte-Sophie et couronne de force. Il refuse trois jours durant. Il n’aura pas régné une heure.
Alexis V Doukas Murzuphle (1204). Deux mois. Sourcils joints — c’est ce que veut dire le surnom. Il étrangle Alexis IV dans son cachot, avec une corde, de ses mains ; le vieil Isaac meurt le même jour, de peur ou d’aide. Il organise la défense, tient un peu, s’enfuit quand les échelles atteignent les tours. Il se réfugie auprès d’Alexis III, son beau-père, qui l’accueille, le loge — et lui fait crever les yeux. Les Latins le rattrapent quelques mois plus tard, aveugle, sur une route. Ils le jugent, décident qu’un traître doit tomber de haut, et le poussent du sommet de la colonne de Théodose, en public, dans le forum.
Le 12 avril 1204, les hommes de la quatrième croisade entrent par la Corne d’Or. Ils pillent trois jours. Ils installent une prostituée sur le trône du patriarche et lui font chanter des chansons. Ils fondent les chevaux de bronze, sauf quatre, qui partent pour Venise et y sont encore. Ils brûlent, dans les trois incendies de ces journées-là, plus de livres qu’il n’en restait dans tout le reste du monde.
La ville tenait depuis huit cent soixante-quatorze ans. Aucun ennemi n’avait franchi la muraille de Théodose : ni les Perses, ni les Avars, ni les Arabes deux fois, ni les Bulgares, ni les Rus’. Elle est prise par des chrétiens venus dépanner leur trésorerie.
Sur le sol du Stoudios, l’après-midi, il y a un carré de lumière qui se déplace. Les chats dorment dessus, se lèvent quand il s’en va, le rattrapent plus loin. Mille ans d’hommes sont passés dans cette pièce pour qu’on leur rase le crâne et qu’on leur dise que c’était fini, et la seule chose qui bouge encore ici est cette tache chaude que suivent des bêtes.
L’Empire n’est pas mort en 1204. Il se relève, et le second billet dira comment. Mais il en revient comme ces hommes qu’on renvoyait dans les îles : entier, à peu près, marchant droit, et privé de quelque chose qu’aucun chroniqueur n’a réussi à nommer.
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