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Tous les
empe­reurs
de Rome

Une his­toire de l’Occident

Le tiroir des empereurs

D’Au­guste à Romu­lus Augustule

Il y a, dans l’ar­rière-bou­tique d’un numis­mate de la rue de Riche­lieu, un meuble à tiroirs plats qui sent la cire et la pous­sière chaude. Le mar­chand tire le troi­sième du haut et le pose sur le comp­toir sans un mot, comme on sert un plat. Cent alvéoles de feutre vert. Dans cha­cune, une pièce, et sur chaque pièce un homme de pro­fil, la nuque courte, le cou épais, l’œil fixé sur un point qui se trouve tou­jours hors du champ.

C’est le ran­ge­ment le plus hon­nête qu’on ait inven­té pour cinq siècles d’his­toire. Le tiroir ne juge pas. Il donne le même feutre à celui qui a régné qua­rante ans qu’à celui qui a régné trois semaines, et il laisse vides les loge­ments de ceux qui n’ont pas eu le temps de faire chauf­fer les coins. Il y a plus de vides qu’on ne croit.

On com­mence à gauche.

I. Ceux qui croyaient encore à la famille

Auguste (27 av. J.-C. – 14). Le pre­mier pro­fil est aus­si le seul qui ne vieillit pas. Il meurt à soixante-quinze ans et le gra­veur lui laisse le visage d’un gar­çon de trente. Il a inven­té le pro­cé­dé, la fic­tion, le voca­bu­laire — prin­ceps, le pre­mier, jamais le maître — et sur­tout il a inven­té l’i­dée qu’on pou­vait mou­rir dans son lit à Nola en deman­dant si on avait bien joué la farce. Per­sonne, après lui, ne réus­si­ra aus­si bien cette sortie.

Tibère (14–37). Le métal est plus lourd, le men­ton plus dur. Il part à Capri et n’en revient pas, gou­verne par cour­rier un empire qu’il méprise, et finit étouf­fé sous un cous­sin par pru­dence col­lec­tive, à soixante-dix-sept ans, parce qu’il avait eu le mau­vais goût de se réveiller après qu’on l’eut décla­ré mort.

Cali­gu­la (37–41). Trois ans et dix mois. Il y a sur ses pièces une jeu­nesse presque tou­chante. Il nomme un che­val, il déclare la guerre à la mer et fait ramas­ser des coquillages en guise de butin — ou c’est ce qu’on raconte, ce qui est une autre façon de mou­rir. La garde le tue dans un cou­loir du Palatin.

Claude (41–54). Trou­vé der­rière une ten­ture, bégayant, boi­teux, cin­quante ans, et pro­cla­mé empe­reur par des sol­dats qui cher­chaient quel­qu’un. Il conquiert la Bre­tagne, écrit une his­toire des Étrusques que per­sonne n’a lue depuis, et meurt d’un plat de cham­pi­gnons ser­vi par sa femme. Les cham­pi­gnons rou­vri­ront le dos­sier plus tard.

Néron (54–68). La der­nière pièce de la famille, et la plus grasse : le cou a dou­blé, la barbe est fri­sée au fer, l’homme se fait gra­ver en citha­rède. Il chante, il fait bâtir, il brûle peut-être, il tue cer­tai­ne­ment, et quand tout se retire il s’ouvre la gorge dans une vil­la de ban­lieue en déplo­rant à voix haute la perte que le monde va faire d’un artiste. Il a trente ans. Après lui, plus per­sonne ne des­cend d’Au­guste, et l’empire découvre le secret que Tacite for­mu­le­ra en une ligne : on peut faire un empe­reur ailleurs qu’à Rome.

II. L’an­née où le tiroir se rem­plit trop vite

Quatre alvéoles pour douze mois. Les pièces de 69 sont mal frap­pées, on le voit à l’œil nu ; les ate­liers tra­vaillaient à chaud, sans savoir pour qui.

Gal­ba (68–69). Sept mois. Vieux, avare, arri­vé d’Es­pagne avec la len­teur d’un homme qui croit qu’on l’at­tend. Il refuse de payer les pré­to­riens. On le tue sur le forum et on lui coupe la tête ; le por­teur, ne trou­vant pas de prise sur ce crâne chauve, la ramène en y enfon­çant le pouce dans la bouche.

Othon (69). Trois mois. Il avait prê­té sa femme à Néron, ce qui pas­sait pour une car­rière. Bat­tu à Bedria­cum, il se poi­gnarde alors qu’il lui res­tait des légions — et c’est le seul geste élé­gant de l’année.

Vitel­lius (69). Huit mois. Un man­geur. Les sources le décrivent gras à un point qui relève déjà de la cari­ca­ture poli­tique. Traî­né par un cro­chet à tra­vers la ville, ache­vé aux Gémo­nies, jeté dans le Tibre. Le fleuve, ici, com­mence son long service.

III. Les gens de Réate

Ves­pa­sien (69–79). Enfin un visage. Rides, sou­rire de pay­san sabin, le gra­veur ne triche pas et l’homme n’a pas deman­dé qu’on triche. Il taxe l’u­rine des tan­ne­ries, fait remar­quer à son fils que l’argent n’a pas d’o­deur, et meurt debout — un empe­reur doit mou­rir debout — après avoir noté qu’il était en train, hélas, de deve­nir un dieu.

Titus (79–81). Deux ans et deux mois, dont le Vésuve et l’in­cen­die de Rome. Les délices du genre humain, dit Sué­tone. Fièvre.

Domi­tien (81–96). Le der­nier des trois, et le seul dont on ait mar­te­lé le nom sur les pierres. Il se fait appe­ler maître et dieu, tue par prin­cipe, et finit cou­teau contre cou­teau dans sa propre chambre, dans une conspi­ra­tion où figurent sa femme, ses affran­chis et pro­ba­ble­ment son coiffeur.

IV. Le siècle où l’on a ces­sé d’engendrer

Le plus beau métal du tiroir. Aus­si le plus intel­li­gent : pen­dant quatre-vingts ans, per­sonne n’a de fils, ou per­sonne n’en veut, et l’empire se trans­met par adop­tion — c’est-à-dire par choix.

Ner­va (96–98). Seize mois de sur­sis. Un juriste âgé qu’on met là pour res­pi­rer. Il a le génie d’a­dop­ter un géné­ral espa­gnol et de mou­rir aus­si­tôt après.

Tra­jan (98–117). Le pre­mier pro­fil non ita­lien. Dace, arabe, parthe : les fron­tières n’i­ront jamais plus loin. Il meurt en Cili­cie sur le che­min du retour, et l’a­dop­tion qui suit est pro­ba­ble­ment un faux fabri­qué par sa veuve. On ne le sau­ra jamais et cela n’a rien changé.

Hadrien (117–138). Le pre­mier bar­bu. Un tou­riste. Il fait le tour de son empire pen­dant vingt ans, bâtit un mur en Écosse, une vil­la à Tivo­li, une ville pour un gar­çon noyé dans le Nil, et meurt à Baïes en réci­tant à son âme des vers dont on dis­cute encore le sens.

Anto­nin le Pieux (138–161). Vingt-trois ans, et rien à racon­ter. C’est la défi­ni­tion même du bon­heur d’un peuple. Il meurt de vieillesse en don­nant à l’of­fi­cier de garde le mot de passe : aequa­ni­mi­tas.

Marc Aurèle (161–180), avec Lucius Verus (161–169). Deux alvéoles côte à côte, pour la pre­mière col­lé­gia­li­té qui tienne. Verus meurt d’a­po­plexie en ren­trant d’O­rient, en rame­nant la peste dans les bagages. Marc Aurèle passe sa vie sous la tente, à Car­nun­tum, à Sir­mium, à écrire en grec des notes qu’il ne des­ti­nait à per­sonne et qui sont le seul texte de ce tiroir qu’on lise encore pour soi-même. Il meurt à Vin­do­bo­na, dans la boue du Danube.

Com­mode (180–192). Et il avait un fils. Le gra­veur le montre en Her­cule, peau de lion sur le crâne, mas­sue à l’é­paule, l’œil vide d’un homme qui des­cend dans l’a­rène par plai­sir. Sa maî­tresse tente le poi­son, il vomit, on envoie alors le par­te­naire d’en­traî­ne­ment l’é­tran­gler dans son bain. Fin de l’a­dop­tion, fin du siècle.

V. Quatre-vingt-six jours, puis soixante-six

Per­ti­nax (193). Quatre-vingt-six jours. Fils d’af­fran­chi, hon­nête, il essaie de faire les comptes. Les pré­to­riens le tuent au troi­sième mois.

Didius Julia­nus (193). Soixante-six jours. Il achète l’empire aux enchères. Les pré­to­riens le mettent en vente depuis le rem­part de leur camp, deux ache­teurs sur­en­ché­rissent, Julia­nus l’emporte à vingt-cinq mille ses­terces par tête. C’est le seul empe­reur du tiroir dont on connaisse le prix exact. Quand Sep­time Sévère arrive, le Sénat le condamne et un sol­dat l’é­gorge dans le palais ; il demande, dit-on, ce qu’il avait fait de mal. La ques­tion, dans ce tiroir, est presque tou­jours mal posée.

Deux alvéoles sup­plé­men­taires, un peu à part, pour ceux qui ont frap­pé mon­naie sans jamais entrer dans Rome : Pes­cen­nius Niger (193–194), pro­cla­mé en Syrie, bat­tu près d’An­tioche, tête pro­me­née au bout d’une pique ; Clo­dius Albi­nus (193–197), pro­cla­mé en Bre­tagne, écra­sé à Lyon dans la plus grande bataille jamais livrée entre Romains, et dont le vain­queur fait pié­ti­ner le cadavre par son cheval.

VI. Les Afri­cains et le Syrien

Sep­time Sévère (193–211). Accent punique, barbe en boucles ser­rées à l’o­rien­tale, bru­ta­li­té de comp­table. Son conseil à ses fils tient en une phrase : enri­chis­sez les sol­dats, mépri­sez tout le reste. Il meurt à York, dans la pluie.

Cara­cal­la (198–217). Le plus mau­vais visage du tiroir : le front bas, le regard en biais, une méchan­ce­té que le gra­veur n’a pas cher­ché à adou­cir — il a peut-être com­pris que c’é­tait ce qu’on lui deman­dait. Il donne la citoyen­ne­té à tous les hommes libres de l’empire, ce qui est immense, et fait mas­sa­crer Alexan­drie, ce qui l’est aus­si. Il meurt près de Carrhes, en s’é­car­tant de la route pour uri­ner, poi­gnar­dé par un garde du corps que sa hié­rar­chie avait vexé.

Geta (209–211). Le frère. Onze mois de règne par­ta­gé, tué dans les bras de leur mère par les hommes de Cara­cal­la. Son nom est effa­cé de tous les monu­ments d’A­frique ; on voit encore les trous.

Macrin (217–218), avec Dia­du­mé­nien. Qua­torze mois. Le pre­mier empe­reur à n’a­voir jamais été séna­teur — un che­va­lier, un pré­fet, un tech­ni­cien. Il perd contre un ado­les­cent, fuit dégui­sé, se casse l’é­paule en tom­bant d’un cha­riot en Bithy­nie, et on l’exé­cute au bord de la route.

Éla­ga­bal (218–222). Qua­torze ans, prêtre d’une pierre noire d’É­mèse qu’il trans­porte à Rome sur un char tiré par six che­vaux blancs qu’il fait recu­ler pour ne pas tour­ner le dos à son dieu. Il épouse une ves­tale. Il demande à ses méde­cins s’il est pos­sible de lui don­ner un sexe de femme. Les pré­to­riens le tuent à dix-huit ans avec sa mère, dans les latrines du camp où il s’é­tait caché, et jettent les corps au Tibre — qui, on l’a dit, connaît son métier.

Sévère Alexandre (222–235). Treize ans sous la tutelle de sa mère. Il essaie d’a­che­ter la paix aux Ger­mains. Ses propres sol­dats les tuent tous les deux sous la tente, à Mayence. C’est la porte ouverte, et elle ne se refer­me­ra pas de cin­quante ans.

VII. Le demi-siècle où le métal maigrit

Ici, il faut chan­ger de lunettes. Les pièces sont plus petites, l’argent y est deve­nu un ver­nis sur du cuivre, et les visages se res­semblent tous — même mâchoire, même barbe rase de sous-offi­cier, même regard tour­né vers la même mau­vaise nou­velle. Vingt-cinq alvéoles pour cin­quante ans. Le feutre est usé à cet endroit.

Maxi­min le Thrace (235–238). Un géant, dit-on, pre­mier empe­reur venu du rang, qui n’a jamais vu Rome pen­dant son règne. Ses hommes le tuent sous Aqui­lée avec son fils.

Gor­dien Ier et Gor­dien II (238). Vingt et un jours, le record du tiroir. Un pro­con­sul de quatre-vingts ans pro­cla­mé par les pro­prié­taires d’A­frique et son fils avec lui. Le fils meurt devant Car­thage, le corps ne sera pas retrou­vé ; le père apprend la nou­velle et se pend avec sa cein­ture. Leurs pièces existent, très rares, frap­pées à Rome en quelques jours par un Sénat pressé.

Pupien et Bal­bin (238). Quatre-vingt-dix-neuf jours. Deux séna­teurs élus par le Sénat, qui se détestent, se sur­veillent, et se font mas­sa­crer ensemble par les pré­to­riens un jour de fête, nus, traî­nés dans la rue.

Gor­dien III (238–244). Treize ans, mon­té sur le trône à treize ans. Mort en Méso­po­ta­mie à vingt-cinq, tué par les Perses ou par son pré­fet, selon qu’on lit la stèle sas­sa­nide ou l’his­to­rien romain.

Phi­lippe l’A­rabe (244–249). Le pré­fet en ques­tion. Il pré­side les jeux du mil­lé­naire de Rome — mille ans, en 248, et c’est peut-être la der­nière fois qu’on y croit. Mort à Vérone.

Tra­jan Dèce (249–251), avec Heren­nius Etrus­cus. Il per­sé­cute les chré­tiens par for­mu­laire, exige un cer­ti­fi­cat de sacri­fice, invente l’ad­mi­nis­tra­tion de la conscience. Père et fils meurent ensemble dans le marais d’A­brit­tus, en Més­ie : le pre­mier empe­reur tué par des bar­bares en bataille ran­gée. On ne retrouve pas le corps.

Tré­bo­nien Galle (251–253), avec Volu­sien. Deux ans, la peste, un trai­té qu’on paie. Tués par leurs troupes à Interamna.

Émi­lien (253). Trois mois. Tué par ses troupes.

Valé­rien (253–260). Sept ans, et la fin la plus longue du tiroir. Cap­tu­ré vivant par Sha­pur Ier — un empe­reur romain, vivant, dans les mains d’un roi perse. Il sert de mar­che­pied pour mon­ter à che­val. À sa mort, on l’é­corche, on teint la peau en rouge et on la sus­pend dans un temple. La moi­tié de cela est peut-être de la pro­pa­gande chré­tienne ; l’autre moi­tié est gra­vée dans la falaise de Naqsh‑e Ros­tam, où l’on voit encore le vieil homme debout, tenu par le poignet.

Gal­lien (253–268). Quinze ans, son fils, et l’empire qui se casse en trois. Il perd la Gaule, il perd Pal­myre, il tient le centre, il ferme le Sénat à la car­rière mili­taire — ce qui déci­de­ra de tout le siècle sui­vant. Assas­si­né devant Milan par son propre état-major.

Trois alvéoles pour l’empire des Gaules, qui a duré qua­torze ans et que les manuels rangent sous « usur­pa­tion » parce qu’il a per­du : Pos­tume (260–269), tué par ses sol­dats pour leur avoir refu­sé le pillage de Mayence ; Lélien, Marius, Vic­to­rin, sai­sons courtes ; Tetri­cus (271–274), qui négo­cie sa propre défaite, défile enchaî­né dans le triomphe d’Au­ré­lien et se retrouve gou­ver­neur de Luca­nie — le seul homme du tiroir à avoir pris sa retraite.

Claude II le Gothique (268–270). Deux ans, une grande vic­toire à Nais­sus, la peste.

Quin­tillus (270). Dix-sept jours selon les uns, soixante-dix-sept selon les autres, ce qui donne la mesure de ce qu’on sait de ce siècle.

Auré­lien (270–275). Cinq ans pour tout recol­ler : la Gaule, l’O­rient, Zéno­bie enchaî­née. Il enferme Rome dans une muraille — l’a­veu le plus clair du siècle. Un secré­taire, crai­gnant une puni­tion, fabrique une fausse liste de pros­crip­tion et la montre aux offi­ciers, qui le tuent en Thrace par pré­cau­tion. Le meilleur sol­dat de l’empire est mort d’une note de service.

Tacite (275–276). Six mois. Un vieux sénateur.

Flo­rien (276). Quatre-vingt-huit jours. Son demi-frère. Tué par ses troupes en Cilicie.

Pro­bus (276–282). Six ans. Il fait plan­ter des vignes à ses légion­naires pour les occu­per. Ils le tuent à Sir­mium, dans un champ, avec les outils.

Carus (282–283). Un an. Il meurt sous sa tente au-delà du Tigre, fou­droyé pen­dant un orage — ou empoi­son­né pen­dant un orage, ce qui est plus commode.

Numé­rien (283–284) et Carin (283–285). Le pre­mier voyage en litière fer­mée pour ses yeux malades ; c’est l’o­deur qui apprend à l’ar­mée qu’il est mort depuis des jours. Le second, en Occi­dent, gagne sa der­nière bataille et se fait tuer par un de ses offi­ciers, dont il avait, dit-on, séduit la femme.

Inter­mède. Le cata­logue des sorties

Le mar­chand, à ce stade, sert du café dans des verres. Il a fait le compte, dit-il, un hiver où il n’y avait pas de clients.

Sur la cen­taine d’hommes du tiroir, une petite dizaine meurent dans leur lit sans qu’on ait rien à ajou­ter : Auguste, Ves­pa­sien, Ner­va, Anto­nin, Marc Aurèle, Sep­time Sévère, Constan­tin. C’est peu. Ce n’est pas une pro­fes­sion, c’est une exposition.

Les autres se répar­tissent ain­si. Le fer, écra­sante majo­ri­té : le cou­loir, la tente, le bain, la latrine. Le cham­pi­gnon, une fois offi­ciel­le­ment (Claude) et une fois par soup­çon (Jovien, qu’on retrouve mort au matin dans une chambre où l’on avait fait sécher du plâtre en brû­lant du char­bon — asphyxie, indi­ges­tion, poi­son : trois écoles, aucune preuve). La colère, une fois : Valen­ti­nien Ier meurt d’a­po­plexie en 375 à Bri­ge­tio, en hur­lant contre une ambas­sade quade dont il trou­vait les excuses insuf­fi­santes. C’est la seule mort du tiroir cau­sée par un pro­blème de protocole.

Et il y a les fins qui appar­tiennent moins à l’his­toire qu’à la farce : Cara­cal­la la bra­guette ouverte au bord d’une route de Méso­po­ta­mie. Éla­ga­bal dans les latrines. Vitel­lius au cro­chet de bou­cher. Gor­dien Ier à sa propre cein­ture. Auré­lien vic­time d’un faux docu­ment. Gal­ba dont on ne peut pas por­ter la tête faute de cheveux.

On rit, et puis on referme. Ce sont, presque tous, des hommes qui avaient l’âge de nos frères.

VIII. Quatre à la fois

Dio­clé­tien (284–305). Fils d’af­fran­chi dal­mate, et le seul homme du tiroir qui ait démis­sion­né. Il divise l’empire en quatre pour qu’on cesse de le tuer, invente une hié­rar­chie de dieux vivants qu’il faut saluer à genoux, et se retire à Split culti­ver des choux. Quand on vient le sup­plier de reve­nir, il répond qu’il fau­drait voir ses choux d’a­bord. Il meurt vieux, dans son palais, pen­dant que la tétrar­chie s’ef­fondre à trois jours de bateau de là.

Maxi­mien (286–305, puis 306–308, puis 310). L’Au­guste d’Oc­ci­dent, le col­lègue, le bru­tal. Il abdique de mau­vaise grâce, revient deux fois, com­plote contre son propre gendre et se pend à Mar­seille sur ordre.

Constance Chlore (305–306). Un an comme Auguste. Mort à York, comme Sévère, dans la même pluie.

Sévère II (306–307). Un an. Envoyé contre Maxence, aban­don­né par ses hommes, contraint au sui­cide à Rome.

Maxence (306–312). Six ans, une usur­pa­tion confor­table à Rome, une basi­lique magni­fique. Il sort au pont Mil­vius, la pas­se­relle de bateaux cède, il coule avec son armure. On repêche le corps pour la tête.

Et à l’Est, dans le même tiroir mais pas dans notre his­toire : Galère, que la mala­die mange vivant pen­dant un an ; Maxi­min Daïa ; Lici­nius, étran­glé après capitulation.

Constan­tin Ier (306–337). Pro­cla­mé à York par les troupes de son père, il met dix-huit ans à ramas­ser tout le jeu. Il change la reli­gion et il déplace la capi­tale — les deux choses qui feront qu’a­près lui ce tiroir-ci devien­dra le petit. Il meurt à Nico­mé­die, bap­ti­sé sur le tard, dans la seule ville qui lui conve­nait : celle d’où l’on par

IX. Les fils

Constan­tin II (337–340). Trois ans. Attaque son frère, tombe dans une embus­cade près d’A­qui­lée, corps jeté à la rivière.

Constant Ier (337–350). Treize ans. Ren­ver­sé par un offi­cier franc, il fuit vers les Pyré­nées et se fait rat­tra­per à Elne.

Constance II (337–361). Vingt-quatre ans, le sur­vi­vant, un homme d’ombre et de conciles. Il meurt de fièvre en Cili­cie en mar­chant contre son cousin.

Magnence (350–353). L’of­fi­cier franc. Trois ans, la bou­che­rie de Mur­sa où l’empire perd cin­quante mille hommes des deux côtés, et le sui­cide à Lyon.

Julien (361–363). Vingt mois. Éle­vé en cap­ti­vi­té dorée, phi­lo­sophe à Athènes, géné­ral mal­gré lui en Gaule, pro­cla­mé par ses troupes à Lutèce sur un bou­clier. Il rouvre les temples, écrit contre les Gali­léens, brûle sa flotte sur le Tigre et prend un jave­lot dans le foie sans avoir mis sa cui­rasse ce jour-là. Il a trente et un ans. Avec lui meurt la der­nière chance de l’autre chemin.

Jovien (363–364). Huit mois. Élu dans la panique au milieu du désert, il achète la retraite en cédant Nisibe, et meurt de son brasero.

X. Le partage

Valen­ti­nien Ier (364–375). Onze ans, l’Oc­ci­dent, un bâtis­seur de forts, un colé­rique. On a dit com­ment il est parti.

Valens (364–378), à l’Est, pour mémoire seule­ment : il finit brû­lé dans une cabane après Andri­nople, et cette jour­née-là fait plus pour la suite que la moi­tié de ce tiroir.

Gra­tien (367–383). Seize ans, empe­reur à huit. Il renonce au titre de grand pon­tife, retire l’au­tel de la Vic­toire du Sénat, et se fait tuer à Lyon à vingt-quatre ans par un envoyé de son rival, à table.

Valen­ti­nien II (375–392). Dix-sept ans de règne nomi­nal, com­men­cé à quatre ans. On le retrouve pen­du à Vienne, à vingt et un ans. Sui­cide ou franc trop pres­sé — le tiroir ne tranche pas.

Magnus Maxi­mus (383–388). L’homme de Lyon. Cinq ans, la Bre­tagne, la Gaule, l’Es­pagne. Déca­pi­té à Aquilée.

Eugène (392–394). Deux ans. Un pro­fes­seur de rhé­to­rique pous­sé là par un géné­ral franc, et le der­nier à faire remettre l’au­tel de la Vic­toire à sa place. Bat­tu à la Rivière Froide par un vent qui rabat­tait les jave­lots — les chré­tiens y ver­ront un miracle, les autres une bour­rasque. Décapité.

Théo­dose Ier (379–395). Le der­nier homme à régner sur les deux moi­tiés. Il meurt à Milan en jan­vier, laisse l’O­rient à un fils et l’Oc­ci­dent à l’autre, et per­sonne ne referme jamais la charnière.

XI. L’Oc­ci­dent tout seul

Le feutre change de cou­leur sur la fin du tiroir : les pièces sont en or, larges, très belles, presque toutes frap­pées à Ravenne. C’est l’in­verse du IIIe siècle. Le métal se redresse au moment où il n’y a plus rien der­rière. On appelle cela un soli­dus, ce qui ne s’in­vente pas.

Hono­rius (395–423). Vingt-huit ans, empe­reur à dix ans, et pas un jour de règne réel. Il fait tuer Sti­li­con, le seul homme qui tenait la fron­tière ; trois ans plus tard, Ala­ric prend Rome. L’a­nec­dote est célèbre et pro­ba­ble­ment fausse : à qui vient lui annon­cer que Rome a péri, il répond qu’il vient pour­tant de la voir man­ger dans sa main — il avait une poule de ce nom. Vraie ou non, elle a duré seize siècles, et c’est une per­for­mance qu’au­cune de ses lois n’a éga­lée. Mort d’hy­dro­pi­sie à Ravenne.

Constan­tin III (407–411). Quatre ans. Un sol­dat de Bre­tagne, pro­cla­mé pour son nom, qui emmène la gar­ni­son de l’île en Gaule. Elle ne revien­dra pas ; c’est ain­si que la Bre­tagne sort de l’empire, presque par dis­trac­tion. Exécuté.

Constance III (421). Sept mois d’Au­guste. Un vrai géné­ral, un mariage impé­rial, et une maladie.

Jean (423–425). Vingt mois. Un fonc­tion­naire, un pri­mi­cier des notaires — presque un chef de bureau. Il est pris à Ravenne, on lui coupe une main, on le pro­mène sur un âne dans le cirque d’A­qui­lée, on le décapite.

Valen­ti­nien III (425–455). Trente ans, empe­reur à six, et le plus long règne du bout du tiroir. Il regarde Aetius arrê­ter Atti­la aux champs Cata­lau­niques, puis, six ans plus tard, poi­gnarde Aetius de sa propre main dans le palais. Un cour­ti­san lui glisse qu’il vient de se cou­per la main droite avec la gauche. Deux amis d’Ae­tius le tuent au Champ de Mars pen­dant qu’il s’en­traîne à l’arc.

Pétrone Maxime (455). Soixante-quinze jours. Il monte, épouse la veuve de force, et fuit quand la flotte van­dale paraît. La foule romaine le lapide dans la rue et jette les mor­ceaux au Tibre. Gen­sé­ric pille la ville pen­dant quinze jours.

Avi­tus (455–456). Qua­torze mois. Un aris­to­crate gau­lois, pous­sé par les Wisi­goths, mépri­sé à Rome. Dépo­sé, ordon­né évêque de Plai­sance par conso­la­tion, mort en route.

Majo­rien (457–461). Quatre ans. Le der­nier qui essaie vrai­ment : il légi­fère contre la des­truc­tion des monu­ments antiques, réunit une flotte en Espagne pour reprendre l’A­frique. On la brûle au port avant qu’elle serve. Le géné­ral qui l’a fait empe­reur le fait arrê­ter et déca­pi­ter au bord d’un ruis­seau près de Tortone.

Libius Seve­rus (461–465). Quatre ans de silence com­plet. Une créa­ture de Rici­mer, jamais recon­nue par Constan­ti­nople. On ne sait pas com­ment il meurt.

(Suit un inter­valle de vingt mois où l’Oc­ci­dent n’a pas d’empereur du tout, et où per­sonne ne semble s’en apercevoir.)

Anthé­mius (467–472). Cinq ans. Un Grec envoyé par l’O­rient, culti­vé, capable. La der­nière grande expé­di­tion contre les Van­dales brûle elle aus­si. Rici­mer assiège Rome, prend la ville, et Anthé­mius, dégui­sé en men­diant, est recon­nu et déca­pi­té dans une église.

Oly­brius (472). Sept mois. Il meurt d’hy­dro­pi­sie avant d’a­voir rien fait, et son fai­seur de rois meurt six semaines avant lui d’une hémor­ra­gie. Cette année-là, l’Oc­ci­dent enterre les deux.

Gly­ce­rius (473–474). Qua­torze mois. Dépo­sé sans une bataille, ordon­né évêque de Salone. Il vivra vieux. C’est presque une victoire.

Julius Nepos (474–475). Qua­torze mois à Ravenne. Chas­sé par son propre géné­ral, il se réfu­gie en Dal­ma­tie et conti­nue d’être, juri­di­que­ment, l’empereur d’Oc­ci­dent jus­qu’en 480, où on l’as­sas­sine dans sa vil­la. Constan­ti­nople n’a jamais recon­nu per­sonne d’autre. La date de 476 est une com­mo­di­té d’his­to­rien ; la vraie der­nière pièce du tiroir est frap­pée pour un homme qui n’a­vait plus de capitale.

Romu­lus Augus­tule (475–476). Dix mois. Un enfant, mis là par son père Oreste, et affu­blé par la pos­té­ri­té d’un dimi­nu­tif — le petit Auguste — que le tiroir n’a don­né à per­sonne d’autre. Il porte le nom du fon­da­teur de la ville et celui du fon­da­teur de l’empire, ce que même un roman­cier n’au­rait pas osé. Odoacre entre à Ravenne, tue le père, regarde l’en­fant, le trouve trop jeune pour être dan­ge­reux, lui donne une pen­sion de six mille soli­di et une vil­la près de Naples. Puis il ren­voie les insignes impé­riaux à Constan­ti­nople avec un mot poli : l’Oc­ci­dent n’a plus besoin d’empereur à lui.

C’est tout. Aucune bataille, aucun incen­die, aucune der­nière phrase. La chose la plus douce arri­vée à quel­qu’un dans ce tiroir arrive au der­nier, et c’est de ne plus compter.

Fer­me­ture

Le mar­chand repousse le tiroir dans son loge­ment. Un bruit de bois sur du bois, et cinq siècles rentrent dans le meuble.

Ce qu’on emporte en sor­tant rue de Riche­lieu, ce n’est pas la gran­deur ; c’est l’a­rith­mé­tique. Cinq cents ans, une cen­taine d’hommes, une moyenne de cinq ans par tête, et à peu près une chance sur dix de mou­rir de vieillesse. Beau­coup d’entre eux ont exer­cé ce métier moins long­temps qu’il n’en faut aujourd’­hui pour rem­bour­ser une voi­ture. Les mon­naies, elles, ont toutes tenu. On les pèse, on les frotte, on les remet dans le feutre vert, et elles sont plus lourdes que les hommes dont elles portent le nom.

Une pen­sion près de Naples, six mille soli­di par an, la baie, le vin de la vil­la de Lucul­lus, et per­sonne pour venir vous étran­gler dans votre bain. Sur cent, un seul y a eu droit — et c’est celui qu’on a char­gé de perdre.

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