Tous les
empereurs
de Rome
Une histoire de l’Occident
Le tiroir des empereurs
D’Auguste à Romulus Augustule
Il y a, dans l’arrière-boutique d’un numismate de la rue de Richelieu, un meuble à tiroirs plats qui sent la cire et la poussière chaude. Le marchand tire le troisième du haut et le pose sur le comptoir sans un mot, comme on sert un plat. Cent alvéoles de feutre vert. Dans chacune, une pièce, et sur chaque pièce un homme de profil, la nuque courte, le cou épais, l’œil fixé sur un point qui se trouve toujours hors du champ.
C’est le rangement le plus honnête qu’on ait inventé pour cinq siècles d’histoire. Le tiroir ne juge pas. Il donne le même feutre à celui qui a régné quarante ans qu’à celui qui a régné trois semaines, et il laisse vides les logements de ceux qui n’ont pas eu le temps de faire chauffer les coins. Il y a plus de vides qu’on ne croit.
On commence à gauche.
I. Ceux qui croyaient encore à la famille
Auguste (27 av. J.-C. – 14). Le premier profil est aussi le seul qui ne vieillit pas. Il meurt à soixante-quinze ans et le graveur lui laisse le visage d’un garçon de trente. Il a inventé le procédé, la fiction, le vocabulaire — princeps, le premier, jamais le maître — et surtout il a inventé l’idée qu’on pouvait mourir dans son lit à Nola en demandant si on avait bien joué la farce. Personne, après lui, ne réussira aussi bien cette sortie.
Tibère (14–37). Le métal est plus lourd, le menton plus dur. Il part à Capri et n’en revient pas, gouverne par courrier un empire qu’il méprise, et finit étouffé sous un coussin par prudence collective, à soixante-dix-sept ans, parce qu’il avait eu le mauvais goût de se réveiller après qu’on l’eut déclaré mort.
Caligula (37–41). Trois ans et dix mois. Il y a sur ses pièces une jeunesse presque touchante. Il nomme un cheval, il déclare la guerre à la mer et fait ramasser des coquillages en guise de butin — ou c’est ce qu’on raconte, ce qui est une autre façon de mourir. La garde le tue dans un couloir du Palatin.
Claude (41–54). Trouvé derrière une tenture, bégayant, boiteux, cinquante ans, et proclamé empereur par des soldats qui cherchaient quelqu’un. Il conquiert la Bretagne, écrit une histoire des Étrusques que personne n’a lue depuis, et meurt d’un plat de champignons servi par sa femme. Les champignons rouvriront le dossier plus tard.
Néron (54–68). La dernière pièce de la famille, et la plus grasse : le cou a doublé, la barbe est frisée au fer, l’homme se fait graver en citharède. Il chante, il fait bâtir, il brûle peut-être, il tue certainement, et quand tout se retire il s’ouvre la gorge dans une villa de banlieue en déplorant à voix haute la perte que le monde va faire d’un artiste. Il a trente ans. Après lui, plus personne ne descend d’Auguste, et l’empire découvre le secret que Tacite formulera en une ligne : on peut faire un empereur ailleurs qu’à Rome.
II. L’année où le tiroir se remplit trop vite
Quatre alvéoles pour douze mois. Les pièces de 69 sont mal frappées, on le voit à l’œil nu ; les ateliers travaillaient à chaud, sans savoir pour qui.
Galba (68–69). Sept mois. Vieux, avare, arrivé d’Espagne avec la lenteur d’un homme qui croit qu’on l’attend. Il refuse de payer les prétoriens. On le tue sur le forum et on lui coupe la tête ; le porteur, ne trouvant pas de prise sur ce crâne chauve, la ramène en y enfonçant le pouce dans la bouche.
Othon (69). Trois mois. Il avait prêté sa femme à Néron, ce qui passait pour une carrière. Battu à Bedriacum, il se poignarde alors qu’il lui restait des légions — et c’est le seul geste élégant de l’année.
Vitellius (69). Huit mois. Un mangeur. Les sources le décrivent gras à un point qui relève déjà de la caricature politique. Traîné par un crochet à travers la ville, achevé aux Gémonies, jeté dans le Tibre. Le fleuve, ici, commence son long service.
III. Les gens de Réate
Vespasien (69–79). Enfin un visage. Rides, sourire de paysan sabin, le graveur ne triche pas et l’homme n’a pas demandé qu’on triche. Il taxe l’urine des tanneries, fait remarquer à son fils que l’argent n’a pas d’odeur, et meurt debout — un empereur doit mourir debout — après avoir noté qu’il était en train, hélas, de devenir un dieu.
Titus (79–81). Deux ans et deux mois, dont le Vésuve et l’incendie de Rome. Les délices du genre humain, dit Suétone. Fièvre.
Domitien (81–96). Le dernier des trois, et le seul dont on ait martelé le nom sur les pierres. Il se fait appeler maître et dieu, tue par principe, et finit couteau contre couteau dans sa propre chambre, dans une conspiration où figurent sa femme, ses affranchis et probablement son coiffeur.
IV. Le siècle où l’on a cessé d’engendrer
Le plus beau métal du tiroir. Aussi le plus intelligent : pendant quatre-vingts ans, personne n’a de fils, ou personne n’en veut, et l’empire se transmet par adoption — c’est-à-dire par choix.
Nerva (96–98). Seize mois de sursis. Un juriste âgé qu’on met là pour respirer. Il a le génie d’adopter un général espagnol et de mourir aussitôt après.
Trajan (98–117). Le premier profil non italien. Dace, arabe, parthe : les frontières n’iront jamais plus loin. Il meurt en Cilicie sur le chemin du retour, et l’adoption qui suit est probablement un faux fabriqué par sa veuve. On ne le saura jamais et cela n’a rien changé.
Hadrien (117–138). Le premier barbu. Un touriste. Il fait le tour de son empire pendant vingt ans, bâtit un mur en Écosse, une villa à Tivoli, une ville pour un garçon noyé dans le Nil, et meurt à Baïes en récitant à son âme des vers dont on discute encore le sens.
Antonin le Pieux (138–161). Vingt-trois ans, et rien à raconter. C’est la définition même du bonheur d’un peuple. Il meurt de vieillesse en donnant à l’officier de garde le mot de passe : aequanimitas.
Marc Aurèle (161–180), avec Lucius Verus (161–169). Deux alvéoles côte à côte, pour la première collégialité qui tienne. Verus meurt d’apoplexie en rentrant d’Orient, en ramenant la peste dans les bagages. Marc Aurèle passe sa vie sous la tente, à Carnuntum, à Sirmium, à écrire en grec des notes qu’il ne destinait à personne et qui sont le seul texte de ce tiroir qu’on lise encore pour soi-même. Il meurt à Vindobona, dans la boue du Danube.
Commode (180–192). Et il avait un fils. Le graveur le montre en Hercule, peau de lion sur le crâne, massue à l’épaule, l’œil vide d’un homme qui descend dans l’arène par plaisir. Sa maîtresse tente le poison, il vomit, on envoie alors le partenaire d’entraînement l’étrangler dans son bain. Fin de l’adoption, fin du siècle.
V. Quatre-vingt-six jours, puis soixante-six
Pertinax (193). Quatre-vingt-six jours. Fils d’affranchi, honnête, il essaie de faire les comptes. Les prétoriens le tuent au troisième mois.
Didius Julianus (193). Soixante-six jours. Il achète l’empire aux enchères. Les prétoriens le mettent en vente depuis le rempart de leur camp, deux acheteurs surenchérissent, Julianus l’emporte à vingt-cinq mille sesterces par tête. C’est le seul empereur du tiroir dont on connaisse le prix exact. Quand Septime Sévère arrive, le Sénat le condamne et un soldat l’égorge dans le palais ; il demande, dit-on, ce qu’il avait fait de mal. La question, dans ce tiroir, est presque toujours mal posée.
Deux alvéoles supplémentaires, un peu à part, pour ceux qui ont frappé monnaie sans jamais entrer dans Rome : Pescennius Niger (193–194), proclamé en Syrie, battu près d’Antioche, tête promenée au bout d’une pique ; Clodius Albinus (193–197), proclamé en Bretagne, écrasé à Lyon dans la plus grande bataille jamais livrée entre Romains, et dont le vainqueur fait piétiner le cadavre par son cheval.
VI. Les Africains et le Syrien
Septime Sévère (193–211). Accent punique, barbe en boucles serrées à l’orientale, brutalité de comptable. Son conseil à ses fils tient en une phrase : enrichissez les soldats, méprisez tout le reste. Il meurt à York, dans la pluie.
Caracalla (198–217). Le plus mauvais visage du tiroir : le front bas, le regard en biais, une méchanceté que le graveur n’a pas cherché à adoucir — il a peut-être compris que c’était ce qu’on lui demandait. Il donne la citoyenneté à tous les hommes libres de l’empire, ce qui est immense, et fait massacrer Alexandrie, ce qui l’est aussi. Il meurt près de Carrhes, en s’écartant de la route pour uriner, poignardé par un garde du corps que sa hiérarchie avait vexé.
Geta (209–211). Le frère. Onze mois de règne partagé, tué dans les bras de leur mère par les hommes de Caracalla. Son nom est effacé de tous les monuments d’Afrique ; on voit encore les trous.
Macrin (217–218), avec Diaduménien. Quatorze mois. Le premier empereur à n’avoir jamais été sénateur — un chevalier, un préfet, un technicien. Il perd contre un adolescent, fuit déguisé, se casse l’épaule en tombant d’un chariot en Bithynie, et on l’exécute au bord de la route.
Élagabal (218–222). Quatorze ans, prêtre d’une pierre noire d’Émèse qu’il transporte à Rome sur un char tiré par six chevaux blancs qu’il fait reculer pour ne pas tourner le dos à son dieu. Il épouse une vestale. Il demande à ses médecins s’il est possible de lui donner un sexe de femme. Les prétoriens le tuent à dix-huit ans avec sa mère, dans les latrines du camp où il s’était caché, et jettent les corps au Tibre — qui, on l’a dit, connaît son métier.
Sévère Alexandre (222–235). Treize ans sous la tutelle de sa mère. Il essaie d’acheter la paix aux Germains. Ses propres soldats les tuent tous les deux sous la tente, à Mayence. C’est la porte ouverte, et elle ne se refermera pas de cinquante ans.
VII. Le demi-siècle où le métal maigrit
Ici, il faut changer de lunettes. Les pièces sont plus petites, l’argent y est devenu un vernis sur du cuivre, et les visages se ressemblent tous — même mâchoire, même barbe rase de sous-officier, même regard tourné vers la même mauvaise nouvelle. Vingt-cinq alvéoles pour cinquante ans. Le feutre est usé à cet endroit.
Maximin le Thrace (235–238). Un géant, dit-on, premier empereur venu du rang, qui n’a jamais vu Rome pendant son règne. Ses hommes le tuent sous Aquilée avec son fils.
Gordien Ier et Gordien II (238). Vingt et un jours, le record du tiroir. Un proconsul de quatre-vingts ans proclamé par les propriétaires d’Afrique et son fils avec lui. Le fils meurt devant Carthage, le corps ne sera pas retrouvé ; le père apprend la nouvelle et se pend avec sa ceinture. Leurs pièces existent, très rares, frappées à Rome en quelques jours par un Sénat pressé.
Pupien et Balbin (238). Quatre-vingt-dix-neuf jours. Deux sénateurs élus par le Sénat, qui se détestent, se surveillent, et se font massacrer ensemble par les prétoriens un jour de fête, nus, traînés dans la rue.
Gordien III (238–244). Treize ans, monté sur le trône à treize ans. Mort en Mésopotamie à vingt-cinq, tué par les Perses ou par son préfet, selon qu’on lit la stèle sassanide ou l’historien romain.
Philippe l’Arabe (244–249). Le préfet en question. Il préside les jeux du millénaire de Rome — mille ans, en 248, et c’est peut-être la dernière fois qu’on y croit. Mort à Vérone.
Trajan Dèce (249–251), avec Herennius Etruscus. Il persécute les chrétiens par formulaire, exige un certificat de sacrifice, invente l’administration de la conscience. Père et fils meurent ensemble dans le marais d’Abrittus, en Mésie : le premier empereur tué par des barbares en bataille rangée. On ne retrouve pas le corps.
Trébonien Galle (251–253), avec Volusien. Deux ans, la peste, un traité qu’on paie. Tués par leurs troupes à Interamna.
Émilien (253). Trois mois. Tué par ses troupes.
Valérien (253–260). Sept ans, et la fin la plus longue du tiroir. Capturé vivant par Shapur Ier — un empereur romain, vivant, dans les mains d’un roi perse. Il sert de marchepied pour monter à cheval. À sa mort, on l’écorche, on teint la peau en rouge et on la suspend dans un temple. La moitié de cela est peut-être de la propagande chrétienne ; l’autre moitié est gravée dans la falaise de Naqsh‑e Rostam, où l’on voit encore le vieil homme debout, tenu par le poignet.
Gallien (253–268). Quinze ans, son fils, et l’empire qui se casse en trois. Il perd la Gaule, il perd Palmyre, il tient le centre, il ferme le Sénat à la carrière militaire — ce qui décidera de tout le siècle suivant. Assassiné devant Milan par son propre état-major.
Trois alvéoles pour l’empire des Gaules, qui a duré quatorze ans et que les manuels rangent sous « usurpation » parce qu’il a perdu : Postume (260–269), tué par ses soldats pour leur avoir refusé le pillage de Mayence ; Lélien, Marius, Victorin, saisons courtes ; Tetricus (271–274), qui négocie sa propre défaite, défile enchaîné dans le triomphe d’Aurélien et se retrouve gouverneur de Lucanie — le seul homme du tiroir à avoir pris sa retraite.
Claude II le Gothique (268–270). Deux ans, une grande victoire à Naissus, la peste.
Quintillus (270). Dix-sept jours selon les uns, soixante-dix-sept selon les autres, ce qui donne la mesure de ce qu’on sait de ce siècle.
Aurélien (270–275). Cinq ans pour tout recoller : la Gaule, l’Orient, Zénobie enchaînée. Il enferme Rome dans une muraille — l’aveu le plus clair du siècle. Un secrétaire, craignant une punition, fabrique une fausse liste de proscription et la montre aux officiers, qui le tuent en Thrace par précaution. Le meilleur soldat de l’empire est mort d’une note de service.
Tacite (275–276). Six mois. Un vieux sénateur.
Florien (276). Quatre-vingt-huit jours. Son demi-frère. Tué par ses troupes en Cilicie.
Probus (276–282). Six ans. Il fait planter des vignes à ses légionnaires pour les occuper. Ils le tuent à Sirmium, dans un champ, avec les outils.
Carus (282–283). Un an. Il meurt sous sa tente au-delà du Tigre, foudroyé pendant un orage — ou empoisonné pendant un orage, ce qui est plus commode.
Numérien (283–284) et Carin (283–285). Le premier voyage en litière fermée pour ses yeux malades ; c’est l’odeur qui apprend à l’armée qu’il est mort depuis des jours. Le second, en Occident, gagne sa dernière bataille et se fait tuer par un de ses officiers, dont il avait, dit-on, séduit la femme.
Intermède. Le catalogue des sorties
Le marchand, à ce stade, sert du café dans des verres. Il a fait le compte, dit-il, un hiver où il n’y avait pas de clients.
Sur la centaine d’hommes du tiroir, une petite dizaine meurent dans leur lit sans qu’on ait rien à ajouter : Auguste, Vespasien, Nerva, Antonin, Marc Aurèle, Septime Sévère, Constantin. C’est peu. Ce n’est pas une profession, c’est une exposition.
Les autres se répartissent ainsi. Le fer, écrasante majorité : le couloir, la tente, le bain, la latrine. Le champignon, une fois officiellement (Claude) et une fois par soupçon (Jovien, qu’on retrouve mort au matin dans une chambre où l’on avait fait sécher du plâtre en brûlant du charbon — asphyxie, indigestion, poison : trois écoles, aucune preuve). La colère, une fois : Valentinien Ier meurt d’apoplexie en 375 à Brigetio, en hurlant contre une ambassade quade dont il trouvait les excuses insuffisantes. C’est la seule mort du tiroir causée par un problème de protocole.
Et il y a les fins qui appartiennent moins à l’histoire qu’à la farce : Caracalla la braguette ouverte au bord d’une route de Mésopotamie. Élagabal dans les latrines. Vitellius au crochet de boucher. Gordien Ier à sa propre ceinture. Aurélien victime d’un faux document. Galba dont on ne peut pas porter la tête faute de cheveux.
On rit, et puis on referme. Ce sont, presque tous, des hommes qui avaient l’âge de nos frères.
VIII. Quatre à la fois
Dioclétien (284–305). Fils d’affranchi dalmate, et le seul homme du tiroir qui ait démissionné. Il divise l’empire en quatre pour qu’on cesse de le tuer, invente une hiérarchie de dieux vivants qu’il faut saluer à genoux, et se retire à Split cultiver des choux. Quand on vient le supplier de revenir, il répond qu’il faudrait voir ses choux d’abord. Il meurt vieux, dans son palais, pendant que la tétrarchie s’effondre à trois jours de bateau de là.
Maximien (286–305, puis 306–308, puis 310). L’Auguste d’Occident, le collègue, le brutal. Il abdique de mauvaise grâce, revient deux fois, complote contre son propre gendre et se pend à Marseille sur ordre.
Constance Chlore (305–306). Un an comme Auguste. Mort à York, comme Sévère, dans la même pluie.
Sévère II (306–307). Un an. Envoyé contre Maxence, abandonné par ses hommes, contraint au suicide à Rome.
Maxence (306–312). Six ans, une usurpation confortable à Rome, une basilique magnifique. Il sort au pont Milvius, la passerelle de bateaux cède, il coule avec son armure. On repêche le corps pour la tête.
Et à l’Est, dans le même tiroir mais pas dans notre histoire : Galère, que la maladie mange vivant pendant un an ; Maximin Daïa ; Licinius, étranglé après capitulation.
Constantin Ier (306–337). Proclamé à York par les troupes de son père, il met dix-huit ans à ramasser tout le jeu. Il change la religion et il déplace la capitale — les deux choses qui feront qu’après lui ce tiroir-ci deviendra le petit. Il meurt à Nicomédie, baptisé sur le tard, dans la seule ville qui lui convenait : celle d’où l’on par
IX. Les fils
Constantin II (337–340). Trois ans. Attaque son frère, tombe dans une embuscade près d’Aquilée, corps jeté à la rivière.
Constant Ier (337–350). Treize ans. Renversé par un officier franc, il fuit vers les Pyrénées et se fait rattraper à Elne.
Constance II (337–361). Vingt-quatre ans, le survivant, un homme d’ombre et de conciles. Il meurt de fièvre en Cilicie en marchant contre son cousin.
Magnence (350–353). L’officier franc. Trois ans, la boucherie de Mursa où l’empire perd cinquante mille hommes des deux côtés, et le suicide à Lyon.
Julien (361–363). Vingt mois. Élevé en captivité dorée, philosophe à Athènes, général malgré lui en Gaule, proclamé par ses troupes à Lutèce sur un bouclier. Il rouvre les temples, écrit contre les Galiléens, brûle sa flotte sur le Tigre et prend un javelot dans le foie sans avoir mis sa cuirasse ce jour-là. Il a trente et un ans. Avec lui meurt la dernière chance de l’autre chemin.
Jovien (363–364). Huit mois. Élu dans la panique au milieu du désert, il achète la retraite en cédant Nisibe, et meurt de son brasero.
X. Le partage
Valentinien Ier (364–375). Onze ans, l’Occident, un bâtisseur de forts, un colérique. On a dit comment il est parti.
Valens (364–378), à l’Est, pour mémoire seulement : il finit brûlé dans une cabane après Andrinople, et cette journée-là fait plus pour la suite que la moitié de ce tiroir.
Gratien (367–383). Seize ans, empereur à huit. Il renonce au titre de grand pontife, retire l’autel de la Victoire du Sénat, et se fait tuer à Lyon à vingt-quatre ans par un envoyé de son rival, à table.
Valentinien II (375–392). Dix-sept ans de règne nominal, commencé à quatre ans. On le retrouve pendu à Vienne, à vingt et un ans. Suicide ou franc trop pressé — le tiroir ne tranche pas.
Magnus Maximus (383–388). L’homme de Lyon. Cinq ans, la Bretagne, la Gaule, l’Espagne. Décapité à Aquilée.
Eugène (392–394). Deux ans. Un professeur de rhétorique poussé là par un général franc, et le dernier à faire remettre l’autel de la Victoire à sa place. Battu à la Rivière Froide par un vent qui rabattait les javelots — les chrétiens y verront un miracle, les autres une bourrasque. Décapité.
Théodose Ier (379–395). Le dernier homme à régner sur les deux moitiés. Il meurt à Milan en janvier, laisse l’Orient à un fils et l’Occident à l’autre, et personne ne referme jamais la charnière.
XI. L’Occident tout seul
Le feutre change de couleur sur la fin du tiroir : les pièces sont en or, larges, très belles, presque toutes frappées à Ravenne. C’est l’inverse du IIIe siècle. Le métal se redresse au moment où il n’y a plus rien derrière. On appelle cela un solidus, ce qui ne s’invente pas.
Honorius (395–423). Vingt-huit ans, empereur à dix ans, et pas un jour de règne réel. Il fait tuer Stilicon, le seul homme qui tenait la frontière ; trois ans plus tard, Alaric prend Rome. L’anecdote est célèbre et probablement fausse : à qui vient lui annoncer que Rome a péri, il répond qu’il vient pourtant de la voir manger dans sa main — il avait une poule de ce nom. Vraie ou non, elle a duré seize siècles, et c’est une performance qu’aucune de ses lois n’a égalée. Mort d’hydropisie à Ravenne.
Constantin III (407–411). Quatre ans. Un soldat de Bretagne, proclamé pour son nom, qui emmène la garnison de l’île en Gaule. Elle ne reviendra pas ; c’est ainsi que la Bretagne sort de l’empire, presque par distraction. Exécuté.
Constance III (421). Sept mois d’Auguste. Un vrai général, un mariage impérial, et une maladie.
Jean (423–425). Vingt mois. Un fonctionnaire, un primicier des notaires — presque un chef de bureau. Il est pris à Ravenne, on lui coupe une main, on le promène sur un âne dans le cirque d’Aquilée, on le décapite.
Valentinien III (425–455). Trente ans, empereur à six, et le plus long règne du bout du tiroir. Il regarde Aetius arrêter Attila aux champs Catalauniques, puis, six ans plus tard, poignarde Aetius de sa propre main dans le palais. Un courtisan lui glisse qu’il vient de se couper la main droite avec la gauche. Deux amis d’Aetius le tuent au Champ de Mars pendant qu’il s’entraîne à l’arc.
Pétrone Maxime (455). Soixante-quinze jours. Il monte, épouse la veuve de force, et fuit quand la flotte vandale paraît. La foule romaine le lapide dans la rue et jette les morceaux au Tibre. Genséric pille la ville pendant quinze jours.
Avitus (455–456). Quatorze mois. Un aristocrate gaulois, poussé par les Wisigoths, méprisé à Rome. Déposé, ordonné évêque de Plaisance par consolation, mort en route.
Majorien (457–461). Quatre ans. Le dernier qui essaie vraiment : il légifère contre la destruction des monuments antiques, réunit une flotte en Espagne pour reprendre l’Afrique. On la brûle au port avant qu’elle serve. Le général qui l’a fait empereur le fait arrêter et décapiter au bord d’un ruisseau près de Tortone.
Libius Severus (461–465). Quatre ans de silence complet. Une créature de Ricimer, jamais reconnue par Constantinople. On ne sait pas comment il meurt.
(Suit un intervalle de vingt mois où l’Occident n’a pas d’empereur du tout, et où personne ne semble s’en apercevoir.)
Anthémius (467–472). Cinq ans. Un Grec envoyé par l’Orient, cultivé, capable. La dernière grande expédition contre les Vandales brûle elle aussi. Ricimer assiège Rome, prend la ville, et Anthémius, déguisé en mendiant, est reconnu et décapité dans une église.
Olybrius (472). Sept mois. Il meurt d’hydropisie avant d’avoir rien fait, et son faiseur de rois meurt six semaines avant lui d’une hémorragie. Cette année-là, l’Occident enterre les deux.
Glycerius (473–474). Quatorze mois. Déposé sans une bataille, ordonné évêque de Salone. Il vivra vieux. C’est presque une victoire.
Julius Nepos (474–475). Quatorze mois à Ravenne. Chassé par son propre général, il se réfugie en Dalmatie et continue d’être, juridiquement, l’empereur d’Occident jusqu’en 480, où on l’assassine dans sa villa. Constantinople n’a jamais reconnu personne d’autre. La date de 476 est une commodité d’historien ; la vraie dernière pièce du tiroir est frappée pour un homme qui n’avait plus de capitale.
Romulus Augustule (475–476). Dix mois. Un enfant, mis là par son père Oreste, et affublé par la postérité d’un diminutif — le petit Auguste — que le tiroir n’a donné à personne d’autre. Il porte le nom du fondateur de la ville et celui du fondateur de l’empire, ce que même un romancier n’aurait pas osé. Odoacre entre à Ravenne, tue le père, regarde l’enfant, le trouve trop jeune pour être dangereux, lui donne une pension de six mille solidi et une villa près de Naples. Puis il renvoie les insignes impériaux à Constantinople avec un mot poli : l’Occident n’a plus besoin d’empereur à lui.
C’est tout. Aucune bataille, aucun incendie, aucune dernière phrase. La chose la plus douce arrivée à quelqu’un dans ce tiroir arrive au dernier, et c’est de ne plus compter.
Fermeture
Le marchand repousse le tiroir dans son logement. Un bruit de bois sur du bois, et cinq siècles rentrent dans le meuble.
Ce qu’on emporte en sortant rue de Richelieu, ce n’est pas la grandeur ; c’est l’arithmétique. Cinq cents ans, une centaine d’hommes, une moyenne de cinq ans par tête, et à peu près une chance sur dix de mourir de vieillesse. Beaucoup d’entre eux ont exercé ce métier moins longtemps qu’il n’en faut aujourd’hui pour rembourser une voiture. Les monnaies, elles, ont toutes tenu. On les pèse, on les frotte, on les remet dans le feutre vert, et elles sont plus lourdes que les hommes dont elles portent le nom.
Une pension près de Naples, six mille solidi par an, la baie, le vin de la villa de Lucullus, et personne pour venir vous étrangler dans votre bain. Sur cent, un seul y a eu droit — et c’est celui qu’on a chargé de perdre.
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