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Les stèles du tophet de Carthage

Les stèles du tophet de Carthage

Car­thage

Les stèles du tophet 

Les stèles du tophet de Car­thage : ce que l’ar­chéo­lo­gie dis­pute encore aux textes romains

 

Salamm­bô, un après-midi de vent

On arrive au tophet par un quar­tier qui ne pré­vient de rien. Salamm­bô est une ban­lieue de Tunis comme il y en a par­tout sur cette côte : des vil­las basses aux volets déco­lo­rés, des bou­gain­vil­lées qui débordent des murets, la ligne du TGM qui file vers La Mar­sa avec un bruit de fer­raille patiente, et l’o­deur du sel qui monte dès qu’on tourne le dos à la rue. Rien n’an­nonce que l’on marche vers l’un des lieux les plus dis­pu­tés de l’ar­chéo­lo­gie médi­ter­ra­néenne. Un pan­neau, une grille, un gar­dien qui som­nole sous un euca­lyp­tus et vous laisse entrer d’un geste de la main, comme on auto­rise un voi­sin à tra­ver­ser une cour.

Le nom du quar­tier vient d’un roman. En 1862, Flau­bert publiait Salamm­bô, cette machine somp­tueuse et cruelle où il avait entas­sé, à force de lec­tures et d’i­ma­gi­na­tion, tout ce que le XIXe siècle croyait savoir de Car­thage : la fille d’Ha­mil­car, le man­teau sacré de Tanit, les mer­ce­naires révol­tés, et sur­tout ce cha­pitre où les Car­tha­gi­nois, la ville assié­gée, jettent leurs enfants dans les bras rou­gis d’une sta­tue de Moloch pen­dant que les tam­bours couvrent les cris. On a don­né à la ban­lieue le nom de l’hé­roïne de fic­tion, et il se trouve — coïn­ci­dence qui ferait sou­rire n’im­porte quel ama­teur d’i­ro­nie — que la fic­tion avait plan­té son décor à quelques cen­taines de mètres de l’en­droit où l’on a réel­le­ment retrou­vé, soixante ans plus tard, des mil­liers d’urnes conte­nant des osse­ments d’en­fants brû­lés. La lit­té­ra­ture avait mis le doigt sur la plaie avant que la pioche ne la mette au jour. C’est le genre de super­po­si­tion qui donne le ver­tige et qu’il vaut mieux gar­der à l’œil, car elle piège : on des­cend dans le tophet la tête déjà pleine de Flau­bert, et Flau­bert lisait Dio­dore de Sicile, et Dio­dore écri­vait pour un public grec deux siècles et demi après les faits. On croit voir des pierres ; on regarde en réa­li­té à tra­vers une pile de récits empi­lés les uns sur les autres.

L’en­clos, lui, est en contre­bas. On y des­cend par quelques marches, et c’est déjà une pre­mière sur­prise : le lieu du sacré, ici, n’est pas dres­sé vers le ciel comme un temple, il s’en­fonce. On passe sous le niveau de la rue et l’on se retrouve dans une cuvette héris­sée de stèles, cer­taines plan­tées, d’autres cou­chées, quelques-unes redres­sées par les archéo­logues, entre des cyprès et des touffes d’herbe sèche. La mer est tout près, on l’en­tend sans la voir. Le vent fait un bruit conti­nu dans les aiguilles des cyprès. Il y a des chats. Il y a, l’a­près-midi, une lumière blanche et dure qui rebon­dit sur le cal­caire et vous force à plis­ser les yeux.

La pre­mière impres­sion, il faut la dire, est celle d’une étrange bana­li­té. On avait redou­té un lieu de ter­reur, on trouve un jar­din de pierres tièdes. Les stèles ne dépassent guère la taille d’un homme, sou­vent bien moins ; cer­taines tiennent dans deux mains. Elles portent des sym­boles gra­vés au trait mal­adroit — un crois­sant sur­mon­té d’un disque, un cadu­cée, une main levée, et sur­tout ce signe étrange qu’on a pris l’ha­bi­tude d’ap­pe­ler le « signe de Tanit » : un tri­angle ou un tra­pèze, une barre hori­zon­tale posée des­sus comme des bras écar­tés, et par-des­sus un cercle, une sorte de bon­homme géo­mé­trique réduit à trois traits. On peut y voir une déesse sché­ma­ti­sée, une figure d’o­rant, un autel sur­mon­té d’un disque solaire ; les spé­cia­listes n’ont jamais tran­ché. Ce qui frappe, c’est la répé­ti­tion. Des cen­taines de fois le même signe, la même for­mule, la même main gauche qui a tenu le ciseau et gra­vé, pour un enfant, quelques lettres puniques dans une pierre bon marché.

C’est ce contraste que l’on rap­porte de Salamm­bô, avant même de savoir quoi en pen­ser : la dou­ceur du lieu et l’é­nor­mi­té de ce qu’il pour­rait signi­fier. On vou­drait que l’hor­reur ait une odeur, un froid, une aura. Elle n’en a pas. Elle a la forme d’un pré caillou­teux au bord de la mer, où des chats se chauffent au soleil sur des tombes d’enfants.

Ce que contient réel­le­ment l’enclos

Avant de lais­ser par­ler les Romains et de les lais­ser se dis­pu­ter avec les archéo­logues, il faut décrire hon­nê­te­ment le conte­nu du lieu, car tout le débat tourne autour de ces objets-là.

Le tophet de Car­thage n’est pas une décou­verte ponc­tuelle mais un gise­ment immense, exploi­té par couches suc­ces­sives pen­dant près de six siècles, du VIIIe siècle avant notre ère jus­qu’à la des­truc­tion de la ville par Rome en 146. On a esti­mé qu’il pou­vait conte­nir, dans son inté­gra­li­té, des dizaines de mil­liers d’urnes. Les fouilles menées depuis les années 1920 en ont exhu­mé une part seule­ment : on parle cou­ram­ment de plus de vingt mille urnes docu­men­tées et de plu­sieurs mil­liers de stèles. Ce ne sont pas des chiffres qu’on sai­sit vrai­ment. Vingt mille urnes, c’est une popu­la­tion entière, une petite ville de morts minuscules.

Chaque urne — un vase de terre cuite, par­fois gros­sier, par­fois soi­gné — contient des osse­ments cal­ci­nés. Le plus sou­vent ce sont des restes d’en­fants très jeunes : nou­veau-nés, nour­ris­sons de quelques semaines, par­fois des fœtus. Par­fois ce sont des restes d’a­ni­maux : agneaux, che­vreaux, plus rare­ment des oiseaux. Par­fois enfant et ani­mal sont mêlés dans la même urne. Ces vases étaient enfouis dans le sol de l’en­clos, et beau­coup — pas tous — étaient signa­lés en sur­face par une stèle.

Les stèles, jus­te­ment, ont évo­lué avec les siècles, et cette évo­lu­tion sert de calen­drier. Law­rence Sta­ger, qui a diri­gé les fouilles amé­ri­caines dans les années 1970, a dis­tin­gué trois grandes phases stra­ti­gra­phiques qu’il a nom­mées Tanit I, II et III. Dans les couches les plus anciennes, les monu­ments sont sobres : de simples pierres dres­sées, des cippes, par­fois de petites cha­pelles minia­tures abri­tant un bétyle, cette pierre brute qui figure la divi­ni­té sans la repré­sen­ter. Puis, avec le temps, appa­raissent les stèles gra­vées, les sym­boles, et enfin les ins­crip­tions dédi­ca­toires, de plus en plus nom­breuses et bavardes à mesure qu’on approche de l’é­poque romaine.

Les ins­crip­tions, quand il y en a, disent presque tou­jours la même chose, dans une for­mule si sté­réo­ty­pée qu’on finit par la connaître par cœur. Tra­duite du punique, elle donne à peu près : « À la Dame Tanit Face de Baal, et au Sei­gneur Baal Ham­mon, ce qu’a voué Untel, fils d’Un­tel, parce qu’il a enten­du sa voix, qu’il le bénisse. » Deux divi­ni­tés, donc, qui dominent l’en­clos. Baal Ham­mon, le vieux dieu, le maître, que les Romains iden­ti­fie­ront plus tard à leur Saturne. Et Tanit, « Face de Baal », parèdre deve­nue au fil des siècles la grande figure fémi­nine de Car­thage, celle dont le signe se répète par­tout. La for­mule dit un vœu, une tran­sac­tion : quel­qu’un a pro­mis quelque chose à un dieu, le dieu a « enten­du sa voix », et l’on demande en retour la béné­dic­tion. Rete­nez ce voca­bu­laire du vœu et de l’é­change ; il sera au cœur de la dispute.

Un der­nier mot sur le mot lui-même. « Tophet » n’est pas car­tha­gi­nois. Les Puniques n’ont jamais appe­lé ce lieu ain­si ; ils disaient sans doute sim­ple­ment le sanc­tuaire, ou l’en­clos consa­cré. Le terme est emprun­té à la Bible hébraïque, où le Topheth désigne un lieu de la val­lée de Hin­nom, aux portes de Jéru­sa­lem, que les pro­phètes mau­dissent parce qu’on y aurait fait pas­ser des enfants par le feu en l’hon­neur de Moloch. Ce sont les archéo­logues du début du XXe siècle qui, frap­pés par la res­sem­blance, ont pla­qué le nom biblique sur le site car­tha­gi­nois. Le geste est lourd de consé­quences : il a pré­ju­gé de la nature du lieu avant même qu’on ait exa­mi­né les os. Appe­ler cet endroit un « tophet », c’é­tait déjà, d’une cer­taine façon, l’accuser.

Les auteurs anciens et la sta­tue de bronze

Pas­sons aux textes, puisque c’est contre eux que l’ar­chéo­lo­gie va bien­tôt plaider.

Le récit le plus célèbre, le plus cité, le plus repris de Flau­bert à nos manuels, vient de Dio­dore de Sicile, his­to­rien grec du Ier siècle avant notre ère. Racon­tant le siège de Car­thage par Aga­thocle de Syra­cuse, vers 310, il décrit la panique des Car­tha­gi­nois voyant l’ar­mée enne­mie cam­per sous leurs murs. Per­sua­dés d’a­voir offen­sé leurs dieux — notam­ment en ayant pris l’ha­bi­tude de sacri­fier, à la place de leurs propres enfants, des enfants ache­tés ou de basse extrac­tion —, les notables décident de répa­rer le man­que­ment en offrant, d’un coup, deux cents fils des meilleures familles ; et l’é­mu­la­tion aidant, on en aurait immo­lé trois cents de plus. Dio­dore décrit alors le dis­po­si­tif : une sta­tue de bronze du dieu, les bras ten­dus, mains ouvertes et incli­nées vers le sol, sous les­quelles s’ou­vrait une fosse enflam­mée ; on posait l’en­fant sur les mains incli­nées, il glis­sait, et tom­bait dans le feu. Il ajoute que les proches avaient inter­dic­tion de pleurer.

L’i­mage est inou­bliable, et c’est bien là le pro­blème : elle est faite pour l’être. Dio­dore ne l’a pas inven­tée, il la tient d’au­teurs plus anciens, notam­ment de Cli­tarque, dont un com­men­ta­teur de Pla­ton a conser­vé une para­phrase encore plus hor­rible : l’en­fant, sai­si par la flamme, semble rire, ses membres se contractent, la bouche se tord en une gri­mace — et c’est là, dit ce texte, l’o­ri­gine du « rire sar­do­nique », ce ric­tus des mou­rants. On voit le tra­vail de la légende à l’œuvre : une pra­tique reli­gieuse réelle ou sup­po­sée se cris­tal­lise autour d’une éty­mo­lo­gie pit­to­resque et d’un détail atroce qui se trans­met, se polit, s’am­pli­fie de main en main.

Plu­tarque, au tour­nant du Ier et du IIe siècle de notre ère, ajoute sa touche dans un trai­té sur la super­sti­tion : il décrit les mères pré­sentes au sacri­fice, immo­biles, se rete­nant de gémir, car une larme aurait annu­lé l’of­frande et il fal­lait payer l’a­mende ; et tout autour, les flûtes et les tam­bours dont le vacarme cou­vrait les cris pour qu’ils ne par­viennent pas aux oreilles de la foule. Le détail des ins­tru­ments qui couvrent les cris est de ceux qui font froid dans le dos parce qu’ils sonnent vrai — mais c’est aus­si exac­te­ment le genre de détail qu’un rhé­teur ajoute pour rendre une scène insoutenable.

Et puis il y a Ter­tul­lien, qui n’est pas grec mais car­tha­gi­nois, chré­tien, écri­vant vers 200 de notre ère dans sa ville même. Dans son Apo­lo­gé­tique, plai­doyer enflam­mé en faveur des chré­tiens per­sé­cu­tés, il retourne l’ac­cu­sa­tion de bar­ba­rie contre les païens d’A­frique : c’est vous, dit-il en sub­stance à ses juges, qui avez sacri­fié publi­que­ment des enfants à Saturne jus­qu’au pro­con­su­lat de Tibère, lequel fit cru­ci­fier les prêtres sur les arbres de leur propre sanc­tuaire ; et vous conti­nuez de le faire en secret. Le témoi­gnage a un poids par­ti­cu­lier parce qu’il vient de l’in­té­rieur, d’un homme du lieu, pas d’un enne­mi loin­tain. Mais il faut le lire pour ce qu’il est : une pièce de polé­mique, écrite par un conver­ti qui a tout inté­rêt à noir­cir le paga­nisme dont il vient de sortir.

Voi­là le dos­sier lit­té­raire. Il est spec­ta­cu­laire et il est una­nime : Grecs et Romains, sur cinq ou six siècles, s’ac­cordent à dire que les Car­tha­gi­nois brû­laient leurs enfants pour leurs dieux. Mais il par­tage un défaut congé­ni­tal dont il faut prendre la mesure. Ce sont, à une excep­tion près, des voix d’en­ne­mis ou d’ad­ver­saires. Rome a rasé Car­thage, l’a mau­dite, a répan­du du sel sur ses ruines dans la légende sinon dans les faits, et avait tout inté­rêt à peindre sa rivale comme un peuple de tueurs d’en­fants — Car­tha­go delen­da est se nour­rit aus­si d’hor­reur morale. Les Grecs de Sicile étaient en guerre chro­nique contre les Puniques. Et Flau­bert, vingt siècles plus tard, a héri­té de tout cela sans dis­tance cri­tique, ajou­tant à Moloch le pres­tige du roman moderne. Quand on des­cend à Salamm­bô la tête pleine de ces récits, on des­cend avec une accu­sa­tion déjà ins­truite. La ques­tion que l’ar­chéo­lo­gie va poser, à par­tir du XXe siècle, est simple et redou­table : et si tout cela n’é­tait qu’une calom­nie de vainqueurs ?

Le grand doute : et si ce n’é­tait qu’un cimetière ?

Dans la seconde moi­tié du XXe siècle, une géné­ra­tion de cher­cheurs a entre­pris de démon­ter métho­di­que­ment l’ac­cu­sa­tion. Le mou­ve­ment est venu sur­tout d’I­ta­lie et de Tuni­sie — les deux pays où se trouvent la plu­part de ces sanc­tuaires —, por­té notam­ment par Saba­ti­no Mos­ca­ti et son élève Ser­gio Ribi­chi­ni, figures de l’é­cole ita­lienne de phénicien-punique.

Leur thèse tenait en une phrase : le tophet n’é­tait pas un lieu de sacri­fice mais un cime­tière par­ti­cu­lier, réser­vé aux enfants morts trop tôt. Dans l’An­ti­qui­té, la mor­ta­li­té infan­tile était effroyable : un quart, par­fois un tiers des nou­veau-nés ne pas­saient pas la pre­mière année. Ces enfants morts avant d’a­voir vécu, morts sans avoir reçu leur place dans la com­mu­nau­té, ne pou­vaient être enter­rés dans les nécro­poles ordi­naires réser­vées aux adultes et aux plus grands. On leur aurait donc consa­cré un espace à part, sous la pro­tec­tion de Baal Ham­mon et de Tanit, où on les inci­né­rait et les confiait aux dieux. Les stèles ne seraient pas des reçus de sacri­fice mais des ex-voto de deuil, des prières adres­sées au ciel par des parents éplo­rés. Les ani­maux retrou­vés dans les urnes ne seraient pas des vic­times de sub­sti­tu­tion mais des offrandes funé­raires accom­pa­gnant l’en­fant. Bref : pas de bûcher sinistre, pas de sta­tue de bronze, pas de mères aux larmes répri­mées — seule­ment le cha­grin uni­ver­sel de parents qui enterrent leurs bébés, et que des enne­mis mal inten­tion­nés ont trans­for­mé en monstres.

Cette relec­ture avait pour elle plu­sieurs forces. D’a­bord elle ren­dait jus­tice à un peuple qu’on n’en­ten­dait jamais par­ler en son nom, condam­né à n’exis­ter que dans le miroir défor­mant de ses adver­saires. Ensuite elle col­lait à l’air du temps : dans les décen­nies de la déco­lo­ni­sa­tion, l’i­dée que l’i­mage du « Car­tha­gi­nois sacri­fi­ca­teur » était une construc­tion colo­niale et orien­ta­liste avait une évi­dente réso­nance poli­tique. Réha­bi­li­ter Car­thage, c’é­tait refu­ser la cari­ca­ture du bar­bare orien­tal fabri­quée par l’Oc­ci­dent conqué­rant. Le débat scien­ti­fique s’est char­gé, comme sou­vent, d’en­jeux qui le dépassaient.

Il s’ap­puyait aus­si sur une révo­lu­tion phi­lo­lo­gique plus ancienne et plus dis­crète, mais déci­sive. En 1935, l’o­rien­ta­liste Otto Eiss­feldt avait sou­te­nu que le fameux « Moloch » de la Bible n’é­tait peut-être pas du tout le nom d’un dieu. En punique, on trouve le terme mlk — molk — asso­cié à ces offrandes. Eiss­feldt pro­po­sa d’y voir non pas une divi­ni­té dévo­reuse d’en­fants, mais un terme tech­nique dési­gnant un type de sacri­fice, une caté­go­rie d’of­frande. Autre­ment dit, quand les textes hébraïques dénoncent ceux qui « font pas­ser leurs enfants pour Moloch », il fau­drait peut-être lire : « en offrande de type molk ». Le dépla­ce­ment est ver­ti­gi­neux : il fait dis­pa­raître le dieu-idole au visage de tau­reau que l’i­ma­gi­naire occi­den­tal avait dres­sé, et le rem­place par un voca­bu­laire rituel, sec, admi­nis­tra­tif. Moloch cesse d’être un ogre pour deve­nir une rubrique comp­table. Cette hypo­thèse, lar­ge­ment admise aujourd’­hui pour l’é­ty­mo­lo­gie, a nour­ri le camp scep­tique : si « Moloch » n’a jamais exis­té comme dieu, peut-être le sacri­fice qu’on lui prê­tait n’a-t-il jamais exis­té non plus.

Pen­dant une géné­ra­tion, cette lec­ture apai­sée a domi­né une bonne par­tie de la recherche. On ensei­gnait volon­tiers, dans les années 1980 et 1990, que le sacri­fice d’en­fants car­tha­gi­nois rele­vait sur­tout du fan­tasme antique et de la pro­pa­gande romaine, et que le tophet était, tris­te­ment mais bana­le­ment, le champ de repos des tout-petits. C’é­tait une belle his­toire, humaine, répa­ra­trice. Res­tait à la confron­ter aux os eux-mêmes.

La bataille des os

C’est ici que le débat quitte les biblio­thèques pour les labo­ra­toires, et qu’il devient, il faut le dire, d’une tech­ni­ci­té redou­table, où la véri­té se joue à quelques semaines près dans l’âge d’un nour­ris­son mort il y a deux mille cinq cents ans.

En 2010, une équipe conduite par l’an­thro­po­logue Jef­frey Schwartz, de l’u­ni­ver­si­té de Pitts­burgh, avec Frank Hough­ton, Rober­to Mac­chia­rel­li et Luca Bon­dio­li, publia dans la revue PLoS ONE une étude qui fit grand bruit. Ils avaient exa­mi­né les restes cal­ci­nés conte­nus dans plu­sieurs cen­taines d’urnes de Car­thage — autour de trois cent qua­rante — pour en déter­mi­ner l’âge au décès à par­tir de mar­queurs de déve­lop­pe­ment : mesures du crâne, de la hanche, des os longs, des dents. Leur conclu­sion allait dans le sens des scep­tiques. La grande majo­ri­té des enfants étaient morts très tôt, dans les pre­miers mois de vie, et une pro­por­tion impor­tante — au moins un cin­quième de l’é­chan­tillon — était consti­tuée de fœtus, d’in­di­vi­dus morts avant la nais­sance. Pour affi­ner, ils avaient confié une cin­quan­taine de dents à leurs col­lègues Mac­chia­rel­li et Bon­dio­li, qui cher­chèrent la « ligne néo­na­tale », cette bande opaque qui se forme dans l’é­mail au moment de la nais­sance et per­met de dire si l’en­fant a vécu ou non après avoir vu le jour. Sur cin­quante indi­vi­dus, ils ne trou­vèrent cette ligne que dans vingt-quatre dents : les autres étaient morts avant la nais­sance ou dans les tout pre­miers jours.

Le rai­son­ne­ment était lim­pide. Un pro­fil d’âge concen­tré sur le péri­na­tal et les tout pre­miers mois, avec une forte pré­sence de mort-nés, ne cor­res­pond pas à ce qu’on atten­drait d’un sacri­fice sélec­tif — on ne sacri­fie pas un enfant déjà mort dans le ventre de sa mère. En revanche, il cor­res­pond exac­te­ment à la courbe de la mor­ta­li­té natu­relle avant et juste après la nais­sance. Les auteurs ajou­taient un argu­ment maté­riel : aucune urne ne conte­nait assez d’os­se­ments pour y voir plus de deux indi­vi­dus com­plets, ce qui excluait les héca­tombes de masse décrites par Dio­dore. Leur ver­dict tenait dans le titre même de l’ar­ticle : les restes de Car­thage n’é­tayent pas un sacri­fice sys­té­ma­tique d’en­fants. Le tophet était bien un cime­tière pour ceux qui mou­raient juste avant ou juste après la nais­sance, quelle qu’en fût la cause.

La réplique ne tar­da pas. En 2011, dans la revue Anti­qui­ty, une équipe menée par Patri­cia Smith, de l’u­ni­ver­si­té hébraïque de Jéru­sa­lem, avec Gal Avi­shai, Joseph Greene et Law­rence Sta­ger lui-même — l’an­cien fouilleur du site —, atta­qua la méthode plus que les don­nées. Leur objec­tion était tech­nique et redou­ta­ble­ment effi­cace : la cré­ma­tion rétracte l’os. Le feu fait rétré­cir les osse­ments dans des pro­por­tions qui peuvent atteindre plu­sieurs dizaines de pour cent, et de manière inégale selon la tem­pé­ra­ture et la par­tie du corps. Si l’on mesure des os brû­lés sans cor­ri­ger cette rétrac­tion, on les prend pour plus petits qu’ils n’é­taient, donc pour plus jeunes que l’en­fant ne l’é­tait en réa­li­té. En appli­quant des fac­teurs de cor­rec­tion, Smith et ses col­lègues concluaient que les enfants du tophet étaient en moyenne plus âgés que ne le disaient Schwartz et son équipe : la plu­part avaient certes moins de deux ou trois mois, mais ils se situaient au-delà du pic de mor­ta­li­té néo­na­tale, dans une tranche d’âge où l’on meurt sta­tis­ti­que­ment peu de causes natu­relles. Cette sur-repré­sen­ta­tion d’une classe d’âge pré­cise — trop vieux pour la mort-née, trop jeune pour la mala­die infan­tile mas­sive — ne pou­vait s’ex­pli­quer, selon eux, que par une sélec­tion : on avait choi­si ces enfants. Le titre de leur réponse était sans ambi­guï­té : le vieillis­se­ment des nour­ris­sons inci­né­rés attes­tait le sacrifice.

Schwartz et son équipe répon­dirent à leur tour, en 2012 puis dans un long article de 2017 au titre péné­trant, « Deux récits d’une même ville » : ils contes­taient les fac­teurs de rétrac­tion rete­nus par leurs adver­saires, dis­cu­taient os par os la fia­bi­li­té de tel ou tel repère ana­to­mique — l’os pétreux du crâne, notam­ment, dont l’u­sage pour esti­mer l’âge était selon eux mal fon­dé —, et main­te­naient leur lec­ture d’une popu­la­tion morte de causes natu­relles. La contro­verse s’est ain­si ins­tal­lée dans une guerre de tran­chées métho­do­lo­gique où chaque camp accuse l’autre de biais dans le manie­ment d’un fac­teur de cor­rec­tion. Le lec­teur non spé­cia­liste — et je m’y range — en res­sort avec une convic­tion para­doxale : l’os ne parle pas seul. La même poi­gnée de cendres, mesu­rée par deux équipes éga­le­ment com­pé­tentes et hon­nêtes, donne un cime­tière chez les uns, un autel chez les autres. La dif­fé­rence tient à quelques mil­li­mètres de rétrac­tion sup­po­sée. On aime­rait que la science tranche là où les textes sont sus­pects ; elle rend un ver­dict par­ta­gé, et c’est peut-être la leçon la plus utile de toute l’affaire.

Ce que disent les pierres elles-mêmes

Reste un ordre de preuves que la bataille des os laisse curieu­se­ment de côté et sur lequel il faut reve­nir : les ins­crip­tions. Car si les os sont muets ou ambi­gus, les stèles, elles, parlent — en punique, certes, dans une langue for­mu­laire et avare, mais elles parlent.

Reve­nons à la for­mule. Elle ne dit pas : ci-gît un enfant, pleu­ré par ses parents. Elle dit un vœu accom­pli. « Ce qu’a voué Untel… parce que le dieu a enten­du sa voix, qu’il le bénisse. » C’est le voca­bu­laire de l’é­change sacri­fi­ciel, pas celui de l’é­pi­taphe funé­raire. On pro­met quelque chose à la divi­ni­té en échange d’une faveur ; la faveur obte­nue — le dieu « a enten­du la voix » —, on s’ac­quitte de la pro­messe. Or ce que l’on dépose dans l’urne, sous la stèle, c’est l’en­fant. La logique interne du texte, indé­pen­dam­ment de tout témoi­gnage grec ou romain, désigne l’en­fant comme l’ob­jet du vœu, comme la contre­par­tie livrée. C’est l’ar­gu­ment le plus trou­blant du camp qui croit au sacri­fice, et il vient des Car­tha­gi­nois eux-mêmes, non de leurs ennemis.

Le voca­bu­laire du molk ren­force l’in­quié­tude au lieu de la dis­si­per. Eiss­feldt avait rai­son : mlk désigne un type d’of­frande. Mais alors on trouve, dans les ins­crip­tions des tophets, des expres­sions qui pré­cisent la nature de cette offrande. Il y a le mlk ‘mr — molk d’a­gneau — et le mlk ‘dm ou mlk b’l — que l’on com­prend comme molk d’homme, ou de citoyen. Le pre­mier semble dési­gner une offrande où un agneau est sub­sti­tué ; le second, une offrande humaine. La seule exis­tence d’un terme pour « sub­sti­tu­tion par un agneau » sup­pose logi­que­ment une norme par rap­port à laquelle on sub­sti­tue. On ne rem­place que ce qui devait être don­né. Le mlk ‘mr, l’a­gneau offert à la place, laisse entendre en creux que la place était, par défaut, celle d’un enfant — et rejoint étran­ge­ment le détail de Dio­dore sur les Car­tha­gi­nois sub­sti­tuant des enfants ache­tés aux leurs, jus­qu’à ce que le dieu, mécon­tent de la fraude, exige les vrais. On répugne à don­ner rai­son à un his­to­rien grec hos­tile ; mais quand son récit et l’é­pi­gra­phie punique se recoupent sur un point aus­si pré­cis que la sub­sti­tu­tion, il devient dif­fi­cile de tout mettre au compte de la calomnie.

C’est en sub­stance l’ar­gu­ment qu’a syn­thé­ti­sé, en 2013, l’é­quipe inter­na­tio­nale conduite par Pao­lo Xel­la, du Conseil natio­nal de la recherche ita­lien, avec Jose­phine Quinn (Oxford), Valen­ti­na Mel­chior­ri et Peter van Dom­me­len, dans un article d’Anti­qui­ty au titre lim­pide — « osse­ments de dis­corde phé­ni­ciens ». Leur posi­tion n’é­tait pas de dire que Dio­dore avait rai­son dans le détail, ni qu’on brû­lait des cen­taines d’en­fants à chaque crise. Elle était de dire que, lors­qu’on cesse d’exa­mi­ner chaque type de preuve iso­lé­ment et qu’on les fait conver­ger — les textes anciens mal­gré leur hos­ti­li­té, l’é­pi­gra­phie punique avec son voca­bu­laire du vœu et du molk, l’ar­chéo­lo­gie avec ses urnes d’en­fants et d’a­ni­maux enfouis de la même façon, la démo­gra­phie avec sa classe d’âge sur-repré­sen­tée —, le fais­ceau devient très dif­fi­cile à écar­ter. Jose­phine Quinn l’a for­mu­lé sans détour : on a long­temps reje­té cette pra­tique comme une pro­pa­gande noire parce que, à l’é­poque moderne, on ne vou­lait tout sim­ple­ment pas y croire. La dif­fi­cul­té n’é­tait pas seule­ment scien­ti­fique ; elle était morale. Il est plus confor­table, pour nous, d’i­ma­gi­ner des parents en deuil que des parents offrant.

Il faut peser cet argu­ment mais aus­si ses limites. Une for­mule votive peut se com­prendre autre­ment : on peut vouer à un dieu un enfant déjà mort, le lui « rendre », le pla­cer sous sa garde, sans l’a­voir tué pour lui. Le lan­gage du don n’im­plique pas néces­sai­re­ment le meurtre. Et le mlk ‘mr pour­rait, dans cer­taines lec­tures, dési­gner sim­ple­ment une offrande d’a­gneau dans un cadre funé­raire, sans arrière-plan de sub­sti­tu­tion. Rien, dans ce dos­sier, n’est aus­si net qu’on le vou­drait. Mais l’é­pi­gra­phie a au moins ce mérite : elle déplace le débat. Elle empêche de tout réduire à un affron­te­ment entre des Romains men­teurs et des Car­tha­gi­nois inno­cents, puis­qu’elle fait entrer dans le dos­sier la voix — for­mu­laire, énig­ma­tique, mais réelle — des Car­tha­gi­nois eux-mêmes.

Neuf sanc­tuaires et un silence

Pour com­prendre ce que fut le tophet, il faut sor­tir de Car­thage et regar­der la carte. Car Car­thage n’est pas un cas iso­lé : c’est le plus grand exem­plaire d’une ins­ti­tu­tion qu’on retrouve, presque à l’i­den­tique, dans tout l’Oc­ci­dent phénicien.

On a repé­ré et fouillé de tels sanc­tuaires — même plan, mêmes urnes d’en­fants et d’a­ni­maux, mêmes stèles à Baal Ham­mon et Tanit — sur les marges d’au moins une dizaine d’é­ta­blis­se­ments puniques. En Sicile, à Motyé, l’î­lot phé­ni­cien face à Mar­sa­la. En Sar­daigne sur­tout, où ils foi­sonnent : Sul­cis, Thar­ros, Nora, Monte Sirai. Sur la côte afri­caine, à Hadru­mète, l’ac­tuelle Sousse, et plus à l’in­té­rieur à Cir­ta, la Constan­tine algé­rienne, où le sanc­tuaire d’El-Hofra a livré des cen­taines de stèles. Le tophet appa­raît ain­si comme une ins­ti­tu­tion par­ta­gée, une marque de fabrique du monde punique occi­den­tal, aus­si carac­té­ris­tique que la langue, l’é­cri­ture ou le culte de Tanit.

Et voi­ci le fait qui, à mes yeux, éclaire tout le reste, et qu’on oublie trop sou­vent de mettre en avant : on n’a rien trou­vé de tel dans la mère patrie phé­ni­cienne. À Tyr, à Sidon, à Byblos, sur la côte du Liban d’où sont par­tis les colons, aucun tophet n’a été mis au jour sous cette forme. L’ins­ti­tu­tion n’est pas un héri­tage rap­por­té d’O­rient et per­pé­tué par nos­tal­gie ; elle semble s’être déve­lop­pée, ou du moins géné­ra­li­sée et monu­men­ta­li­sée, dans la dia­spo­ra, en Médi­ter­ra­née occi­den­tale, loin des cités mères. Cela change la manière de lire le phé­no­mène. Le tophet ne serait pas la sur­vi­vance d’une vieille pra­tique cana­néenne archaïque que les Phé­ni­ciens de l’Ouest auraient conser­vée par fidé­li­té, mais quelque chose que ces com­mu­nau­tés d’é­mi­grés ont fait gran­dir sur place — un rite d’i­den­ti­té, une façon pour des colons dis­per­sés et mena­cés de se dire phé­ni­ciens en terre étran­gère, de scel­ler un pacte avec leurs dieux au moment le plus vul­né­rable de la vie, la nais­sance. On pro­je­tait volon­tiers sur Car­thage une bar­ba­rie orien­tale immé­mo­riale ; l’ar­chéo­lo­gie sug­gère au contraire une inven­tion, ou une inten­si­fi­ca­tion, occi­den­tale et rela­ti­ve­ment tar­dive. Le tophet appar­tien­drait moins au vieil Orient qu’à l’his­toire propre de ces cités neuves de la mer.

L’ar­gu­ment des ani­maux mérite aus­si qu’on s’y arrête, car des études récentes de la faune du tophet l’ont pré­ci­sé. Agneaux, che­vreaux, quelques oiseaux : ces bêtes ne sont pas jetées n’im­porte com­ment. Elles sont inci­né­rées et enfouies exac­te­ment comme les enfants, dans les mêmes urnes, sous les mêmes stèles, avec les mêmes rites. Or on ne construit pas un cime­tière pour ses bébés mort-nés en y mêlant, à l’i­den­tique, des agneaux de lait. La com­mu­nau­té de trai­te­ment entre l’en­fant et l’a­ni­mal a beau­coup plus de sens dans un cadre sacri­fi­ciel — où l’a­gneau est une vic­time comme l’en­fant, ou à sa place — que dans un cadre pure­ment funé­raire. C’est un des argu­ments maté­riels les plus solides du camp du sacri­fice, et il ne dépend d’au­cun fac­teur de rétrac­tion contes­té : il suf­fit de consta­ter que l’en­fant et l’a­gneau reposent côte à côte, trai­tés en semblables.

Enfin la chro­no­lo­gie de Sta­ger, avec ses phases Tanit I, II et III, des­sine une évo­lu­tion. À mesure qu’on avance dans le temps et que Car­thage gran­dit, la pro­por­tion de restes humains par rap­port aux ani­maux aug­men­te­rait, et l’âge des enfants ten­drait à bais­ser. Si cette lec­ture est juste — et elle est dis­cu­tée —, elle contre­dit fron­ta­le­ment l’i­dée d’un simple cime­tière, dont la com­po­si­tion n’au­rait aucune rai­son de déri­ver ain­si. Une nécro­pole d’en­fants morts natu­rel­le­ment devrait reflé­ter, siècle après siècle, la même mor­ta­li­té. Une ins­ti­tu­tion sacri­fi­cielle, elle, peut s’in­ten­si­fier, se dur­cir, récla­mer des vic­times plus jeunes et moins de sub­sti­tuts à mesure que la cité pros­père et que l’en­jeu monte. La courbe du temps, ici, plaide contre l’innocence.

Où en est la dis­pute, et ce qu’elle nous tend

Alors, que reste-t-il, quand on remonte les marches de Salamm­bô et qu’on rend le lieu à ses chats et à son vent ?

Le balan­cier de la recherche, il faut le recon­naître, est reve­nu. Après les décen­nies scep­tiques où l’on tenait volon­tiers le sacri­fice pour une fable de vain­queurs, la ten­dance domi­nante aujourd’­hui accepte de nou­veau qu’une forme de sacri­fice d’en­fants a bel et bien été pra­ti­quée à Car­thage et dans les tophets puniques. Non pas le spec­tacle indus­triel et grand-gui­gno­lesque des textes — la sta­tue de bronze aux bras rou­gis, les cen­taines d’en­fants d’un seul coup, relèvent pro­ba­ble­ment de l’am­pli­fi­ca­tion rhé­to­rique et des cir­cons­tances excep­tion­nelles d’un siège. Mais un rite votif, sans doute rare à l’é­chelle d’une vie, réser­vé à cer­taines familles, à cer­taines pro­messes, à cer­tains moments : on vouait un enfant à Baal Ham­mon et à Tanit, et l’on s’en acquit­tait. Le fais­ceau — épi­gra­phie du vœu, voca­bu­laire du molk, ani­maux trai­tés comme les enfants, classe d’âge sur-repré­sen­tée, géné­ra­li­sa­tion du rite dans la seule dia­spo­ra occi­den­tale — est deve­nu trop dense pour qu’on le dis­perse d’un revers de main en invo­quant la calom­nie romaine.

Cela n’an­nule pas l’autre lec­ture ; cela la nuance. Il est très pos­sible, et même vrai­sem­blable, que le tophet ait été les deux choses à la fois : le lieu où l’on offrait cer­tains enfants, et le lieu où l’on confiait aux mêmes dieux ceux qui étaient morts avant d’a­voir vécu. Les deux gestes ne s’ex­cluent pas ; ils par­tagent le même seuil, cette zone fra­gile de la toute petite enfance où la vie ne tient qu’à un fil et où l’on négo­cie avec le ciel. L’en­fant mort-né qu’on rend au dieu et l’en­fant voué qu’on lui livre peuvent repo­ser dans le même enclos, sous des stèles indis­cer­nables, parce qu’ils relèvent d’une même éco­no­mie du sacré. Vou­loir sépa­rer pro­pre­ment le cime­tière de l’au­tel, c’est peut-être impo­ser à une culture ancienne une fron­tière — entre mou­rir et être offert — qui n’é­tait pas la sienne.

Ce qui me frappe, en défi­ni­tive, ce n’est pas tant l’hor­reur sup­po­sée du lieu que la dif­fi­cul­té que nous avons à le lire. Car­thage est une civi­li­sa­tion pri­vée de sa propre voix. Elle a été détruite, ses biblio­thèques dis­per­sées, ses archives per­dues ; il ne nous en reste presque que des ins­crip­tions for­mu­laires, des ruines, des urnes — et le por­trait qu’en ont lais­sé ses enne­mis. Nous sommes condam­nés à recons­ti­tuer les Car­tha­gi­nois à tra­vers Rome et la Grèce, comme on ten­te­rait de connaître un homme uni­que­ment par ce qu’en disent ceux qui l’ont tué. Dans ces condi­tions, chaque preuve maté­rielle vaut de l’or, pré­ci­sé­ment parce qu’elle échappe au récit des vain­queurs. Les os, les dents, les agneaux, la for­mule punique gra­vée d’une main gauche : ce sont les seuls témoins qui n’ont pas d’in­té­rêt dans le pro­cès. Qu’ils soient si dif­fi­ciles à inter­pré­ter, qu’ils donnent un cime­tière aux uns et un autel aux autres, dit quelque chose de notre condi­tion de lec­teurs du pas­sé. Nous vou­drions un ver­dict ; nous n’au­rons qu’une pro­ba­bi­li­té, hon­nête et inconfortable.

Et il y a, pour finir, le miroir. Si cette affaire nous obsède depuis Flau­bert, si elle pas­sionne encore les revues savantes et les docu­men­taires, ce n’est pas seule­ment pour l’é­nigme scien­ti­fique. C’est parce qu’elle touche à ce que nous jugeons le plus into­lé­rable : qu’un parent puisse offrir son enfant. Nous avons besoin, pour nous ras­su­rer, que les Car­tha­gi­nois aient été soit des monstres bien dis­tincts de nous, soit des parents en deuil iden­tiques à nous. L’hy­po­thèse la plus pro­bable est la plus déran­geante : des gens ni mons­trueux ni iden­tiques, croyant tenir leur sur­vie et celle de leur cité de la faveur de deux divi­ni­tés aux­quelles, dans cer­tains cas, on ren­dait ce qu’on avait de plus pré­cieux. Cela ne se juge pas depuis la ter­rasse d’un café de La Mar­sa, un verre de thé à la menthe devant soi. Cela s’es­saie à com­prendre, ce qui est plus long, plus ingrat, et ne pro­cure aucune bonne conscience.

Je suis remon­té vers la rue au moment où la lumière com­men­çait à jau­nir. Le TGM pas­sait, plein d’employés ren­trant de Tunis, indif­fé­rents à la cuvette de pierres tièdes qu’ils lon­geaient. Un gamin don­nait des coups de pied dans un bal­lon contre le mur du sanc­tuaire. Les cyprès conti­nuaient leur bruit. On vou­drait que ce genre de lieu impose le silence ; il ne l’im­pose pas, la vie l’a recou­vert, et c’est peut-être ain­si qu’il faut le quit­ter — non sur un fris­son, mais sur ce constat plus humble : que la pierre garde son secret, que les os hésitent, et que l’his­toire, ici, n’a pas fini de nous rendre les Carthaginois.


Pour aller plus loin

Sources anciennes — Dio­dore de Sicile, Biblio­thèque his­to­rique, livre XX (siège d’A­ga­thocle, la sta­tue de bronze) ; Cli­tarque, cité par un scho­liaste de Pla­ton (le « rire sar­do­nique ») ; Plu­tarque, De la super­sti­tion (les flûtes et les tam­bours) ; Ter­tul­lien, Apo­lo­gé­tique (Saturne et le pro­con­su­lat de Tibère).

Le débat archéo­lo­gique et osseux — L. E. Sta­ger & S. R. Wolff, « Child Sacri­fice at Car­thage: Reli­gious Rite or Popu­la­tion Control? », Bibli­cal Archaeo­lo­gy Review, 1984 ; J. H. Schwartz, F. Hough­ton, R. Mac­chia­rel­li & L. Bon­dio­li, « Ske­le­tal Remains from Punic Car­thage Do Not Sup­port Sys­te­ma­tic Sacri­fice of Infants », PLoS ONE, 2010 ; P. Smith, G. Avi­shai, J. Greene & L. E. Sta­ger, « Aging Cre­ma­ted Infants: The Pro­blem of Sacri­fice at the Tophet of Car­thage », Anti­qui­ty, 2011 ; réponses croi­sées dans Anti­qui­ty (2012, 2013) et J. H. Schwartz et al., « Two Tales of One City », Anti­qui­ty, 2017.

La syn­thèse en faveur du sacri­fice — P. Xel­la, J. Quinn, V. Mel­chior­ri & P. van Dom­me­len, « Ceme­te­ry or Sacri­fice? Infant Burials at the Car­thage Tophet: Phoe­ni­cian Bones of Conten­tion », Anti­qui­ty, 2013 ; P. Xel­la (dir.), The Tophet in the Ancient Medi­ter­ra­nean, Vérone, 2013.

La lec­ture scep­tique et l’his­toire du terme — O. Eiss­feldt, Molk als Opfer­be­griff im Puni­schen und Hebräi­schen, 1935 ; les tra­vaux de S. Mos­ca­ti et S. Ribi­chi­ni (école ita­lienne) sur le tophet comme nécro­pole d’enfants.

Et, du côté de la fic­tion qui a fixé l’i­mage — Gus­tave Flau­bert, Salamm­bô, 1862.

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Un style à poulpes

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Un style à poulpes

Un motif tra­verse la Méditerranée

Le poulpe sur l’argile

Un motif tra­verse la Médi­ter­ra­née, 1500–400 avant notre ère

Vingt-sept cen­ti­mètres, deux assiettes collées

L’ob­jet tient dans les deux mains. Vingt-sept cen­ti­mètres de haut, pas davan­tage. Une gourde ronde et plate, avec un col court et deux petites anses au som­met — la forme exacte de ce qu’on appel­le­ra plus tard une gourde de pèle­rin, et qui exis­tait déjà, sans pèle­rins, mille cinq cents ans avant notre ère.

Elle vient de Palai­kas­tro, à l’ex­tré­mi­té orien­tale de la Crète, là où la côte se replie sur une plaine étroite et où l’on culti­vait l’o­li­vier. Elle est aujourd’­hui au musée d’Hé­rak­lion, sous verre, éclai­rée par le bas.

La façon dont elle a été fabri­quée mérite qu’on s’y arrête, parce qu’elle explique une par­tie du reste. Le potier a tour­né deux assiettes très plates en argile fine, puis, avant que l’ar­gile ne sèche com­plè­te­ment — au stade dit du cuir, quand la matière est encore souple mais ne s’af­faisse plus —, il les a assem­blées dos à dos. On voit encore, au centre de chaque face, le cercle lais­sé par le tour. Le col, les anses et le pied ont été ajou­tés à la main. La gourde était faite pour conte­nir un liquide qui valait la peine d’être ver­sé len­te­ment. De l’huile par­fu­mée, probablement.

Ensuite quel­qu’un a peint un poulpe dessus.

Pas un poulpe déco­ra­tif, pas un poulpe en frise, pas un poulpe réduit à un motif géo­mé­trique. Un poulpe entier, vu de face, mais nageant en dia­go­nale, comme s’il tra­ver­sait la panse du vase en biais. Les bras s’é­cartent et couvrent la tota­li­té de la sur­face dis­po­nible. Entre eux, le peintre a glis­sé des our­sins, des tri­tons, des rochers avec des algues. Il ne reste aucun vide. C’est le prin­cipe que les his­to­riens de l’art appellent, avec cette élé­gance latine dont ils ont le secret, l’hor­ror vacui — la peur du vide.

Le musée d’Hé­rak­lion attri­bue cette pièce à un arti­san qu’on ne connaît que par sa main, et qu’on a fini par bap­ti­ser le Maître du style marin. On lui donne aus­si une jarre à étrier trou­vée à Gour­nia, à une tren­taine de kilo­mètres de là. Deux objets, un tem­pé­ra­ment. C’est tout ce qu’on aura jamais de lui.

Le pro­blème du peintre : cou­vrir une sphère

Il faut pen­ser à ce que c’est, maté­riel­le­ment, que de déco­rer un vase.

La sur­face est convexe. Elle fuit dans toutes les direc­tions. Une scène rec­tan­gu­laire, celle qu’on pein­drait sur un mur, s’y déforme immé­dia­te­ment : les per­son­nages s’é­crasent aux extré­mi­tés, les lignes hori­zon­tales se courbent, la com­po­si­tion se dérobe dès qu’on tourne l’ob­jet d’un quart de tour. Pen­dant des siècles, la solu­tion cré­toise avait consis­té à cou­vrir les vases de spi­rales, de rosaces, de motifs qui n’ont ni haut ni bas et qui acceptent donc n’im­porte quelle cour­bure. Les céra­miques dites de Kamares, claires sur fond sombre, sont le som­met de cette logique — et elles ne repré­sentent presque rien.

Et puis, au Minoen récent IB, autour de 1500 avant notre ère, deux choses changent en même temps.

D’a­bord l’in­ver­sion chro­ma­tique : on passe au sombre sur fond clair. Cette conven­tion-là tien­dra en Grèce, à peu de chose près, pen­dant mille ans. Ensuite l’ap­pa­ri­tion d’un réper­toire figu­ra­tif entiè­re­ment marin : poulpes, argo­nautes, tri­tons, murex, étoiles de mer, our­sins. Les archéo­logues rangent cet ensemble dans ce qu’ils nomment la Tra­di­tion pala­tiale spé­ciale, et le style marin en est la branche la plus spectaculaire.

Un détail de ce réper­toire mérite qu’on s’y arrête. Par­mi les vases du style marin figure un rhy­ton de Zakros entiè­re­ment cou­vert de murex. Le murex n’est pas un coquillage comme les autres : c’est celui dont on extrait, glande par glande, le colo­rant qui devien­dra la pourpre — la tein­ture la plus chère de l’An­ti­qui­té, celle des Phé­ni­ciens de Tyr, celle des our­lets de séna­teurs et des man­teaux d’empereurs byzantins.

Or l’ar­chéo­lo­gie cré­toise a mis au jour des amas de coquilles bri­sées et des ins­tal­la­tions de tein­ture bien anté­rieurs à tout ce qu’on connaît au Levant : à Kom­mos dès le Minoen moyen, sur l’î­lot de Chrys­si, à Kou­pho­ni­si. Et à Palai­kas­tro même, sur les pentes du Kas­tri, il y a un dépôt de murex écra­sés que Bosan­quet avait déjà signa­lé au début du siècle dernier.

Autre­ment dit, dans le vil­lage où l’on pei­gnait la plus belle gourde à poulpe de l’âge du bronze, on cas­sait aus­si des coquillages par mil­liers pour en tirer du vio­let. Le même monde, la même odeur de marée, deux indus­tries qui se tournent le dos et qui puisent dans le même sac.

Ce que je trouve remar­quable, c’est que le poulpe est la seule créa­ture de la Médi­ter­ra­née qui résolve le pro­blème du peintre au lieu de le poser. Il n’a pas d’o­rien­ta­tion. Il n’a pas de dos. Ses bras sont huit lignes souples qui peuvent par­tir dans huit direc­tions sans que rien paraisse contraint. On peut l’é­ti­rer, l’en­rou­ler, le faire épou­ser un col ou une panse : il reste lui-même. Un tau­reau sur un vase rond est un tau­reau défor­mé. Un poulpe sur un vase rond est un poulpe.

Je ne pré­tends pas que ce soit la rai­son pour laquelle il a été choi­si. Sim­ple­ment, c’est une rai­son suf­fi­sante pour qu’il ait duré.

Une date qui refuse de se fixer

Il faut main­te­nant par­ler de Thé­ra, parce que tout le monde en parle, et parce que la ques­tion est moins réglée qu’on ne le croit.

À une cen­taine de kilo­mètres au nord de la Crète, le vol­can de San­to­rin a explo­sé. C’est l’un des plus grands évé­ne­ments érup­tifs de l’Ho­lo­cène. Il a ense­ve­li la ville d’A­kro­ti­ri sous qua­rante mètres de cendre et de ponce, et la cendre s’est dépo­sée jus­qu’en Ana­to­lie et en Égypte.

Reste à savoir quand.

Deux méthodes donnent deux réponses, et l’é­cart entre elles est d’à peu près un siècle. Les data­tions au radio­car­bone effec­tuées sur des légu­mi­neuses et des grains scel­lés sous les dépôts érup­tifs, ain­si que sur une branche d’o­li­vier prise dans la ponce, situent l’é­vé­ne­ment autour de 1600 avant notre ère, voire un peu avant. Les syn­chro­nismes archéo­lo­giques — c’est-à-dire les cor­res­pon­dances éta­blies entre les couches cré­toises, les objets chy­priotes, les niveaux égyp­tiens et levan­tins — plaident au contraire pour un évé­ne­ment plus tar­dif, autour de 1500.

Cent ans. À cette échelle, ce n’est presque rien, et c’est énorme : c’est la dif­fé­rence entre une catas­trophe qui pré­cède l’a­po­gée minoenne et une catas­trophe qui l’interrompt.

Le débat s’est dépla­cé récem­ment. Des mesures de radio­car­bone effec­tuées année par année sur des cernes d’arbres calen­dai­re­ment datés ont mon­tré un déca­lage par rap­port à la courbe de cali­bra­tion inter­na­tio­nale, ce qui ramène la four­chette vers le sei­zième siècle. En 2023, une étude por­tant sur un arbuste d’o­li­vier ense­ve­li à Thé­ra­sia est allée dans le même sens : milieu du sei­zième siècle. La branche d’o­li­vier de 2006, long­temps consi­dé­rée comme déci­sive, a par ailleurs été contes­tée — dater du bois d’o­li­vier est une opé­ra­tion dif­fi­cile, cet arbre pro­duit des cernes irré­gu­liers et par­fois discontinus.

Bref, on res­serre, on ne conclut pas.

Pour­quoi cela nous inté­resse ici : le style marin appar­tient au Minoen récent IB. L’é­rup­tion, elle, tombe à la fin du Minoen récent IA. Autre­ment dit, les plus beaux poulpes de Crète ont été peints après que la mon­tagne a sauté.

Un lec­teur du Per­ro­quet sué­dois avait pro­po­sé, il y a quelques années, une hypo­thèse sédui­sante : le tsu­na­mi consé­cu­tif à l’é­rup­tion aurait jeté sur les côtes des poulpes énormes, et le motif serait né de cette ren­contre. La chro­no­lo­gie ne lui donne pas tort sur l’ordre des évé­ne­ments. Elle ne lui donne pas rai­son non plus. Le poulpe figu­rait déjà, sous des formes plus timides, dans le réper­toire minoen anté­rieur ; et rien, dans les textes ou dans les images, ne relie expli­ci­te­ment le motif à la catastrophe.

Je note sim­ple­ment ceci, sans en tirer de thèse : une géné­ra­tion de peintres a pro­duit ses images les plus ten­dues, les plus satu­rées, les plus vivantes, dans les décen­nies qui ont sui­vi le plus grand désastre natu­rel connu de leur monde. Les his­to­riens de l’art se méfient de ce genre de coïn­ci­dence, et ils ont rai­son. Elle reste là quand même.

L’a­ni­mal qu’on avait sous les yeux

On oublie sou­vent que ces gens man­geaient des poulpes.

Ils les pêchaient à la nasse, au har­pon, à la main dans les trous de rocher. Ils les frap­paient contre la pierre pour atten­drir la chair, comme on le fait tou­jours dans les ports de la mer Égée. Ils savaient à quelle pro­fon­deur les trou­ver, en quelle sai­son, et ce que fait un poulpe quand on l’approche.

Cela se voit dans la pein­ture. Les grands yeux du poulpe de Palai­kas­tro, qui frappent tous les visi­teurs par leur air presque comique, ne sont pas une inven­tion déco­ra­tive : le poulpe a effec­ti­ve­ment des yeux dis­pro­por­tion­nés, laté­raux, avec une pupille hori­zon­tale, et il les tourne vers vous. Les ven­touses sont peintes sur toute la lon­gueur des bras, ce qu’au­cune pers­pec­tive réelle ne per­met­trait — mais c’est là un choix de savoir, pas d’i­gno­rance. Le peintre montre ce qu’il sait qui est là.

Il fau­dra attendre mille ans pour qu’un Grec écrive ce que tout le monde voyait. Aris­tote, dans l’His­toire des ani­maux, observe les cépha­lo­podes autour de Les­bos et note qu’ils changent de cou­leur, qu’ils émettent leur encre, que la seiche s’en sert non seule­ment par peur mais pour se dis­si­mu­ler — elle se montre devant son nuage puis recule dedans. Il dis­tingue les usages du poulpe, du cal­mar et de la seiche. Ce sont, dans toute la lit­té­ra­ture ancienne, quelques-unes des pages où l’on sent le plus net­te­ment quel­qu’un qui a regar­dé longtemps.

Cinq siècles après lui, Oppien, dans un poème didac­tique sur la pêche, écrit que per­sonne n’i­gnore l’art du poulpe, qui se rend sem­blable au rocher qu’il embrasse. Le mot qu’il emploie est technē. Un savoir-faire. Une technique.

Il y a là quelque chose que le Minoen de 1500 n’au­rait pas for­mu­lé ain­si mais qu’il connais­sait cer­tai­ne­ment : le poulpe est l’a­ni­mal qui imite. Celui qui devient la sur­face qu’il touche. Peindre un imi­ta­teur sur un vase, c’est-à-dire sur une sur­face qui prend elle-même la forme qu’on lui donne, n’est pas un geste inno­cent. Les Romains le com­pren­dront très bien, et met­tront des poulpes au centre de leurs mosaïques d’emble­ma­ta marins — à Pom­péi, le poulpe, la lan­gouste et la murène se dis­putent la place cen­trale d’un pave­ment, et le spec­ta­teur qui les regarde se sou­vient que le poulpe, lui, sait se faire pavement.

Le motif passe sur le continent

Les Mycé­niens l’ont vu, et ils l’ont voulu.

C’est un mou­ve­ment qu’on observe dans presque tous les domaines : la Crète pro­duit, le conti­nent copie, puis le conti­nent domine. À la fin du quin­zième siècle, Cnos­sos est détruit, l’in­fluence minoenne recule, et les ate­liers du Pélo­pon­nèse prennent la main sur les cir­cuits d’ex­por­ta­tion. Mais le poulpe, lui, passe.

L’ob­jet qui montre le mieux ce pas­sage est une amphore à trois anses conser­vée au Musée natio­nal d’A­thènes, trou­vée dans une tombe du cime­tière mycé­nien de Pro­sym­na, près d’Ar­gos. Elle date du quin­zième siècle. Elle appar­tient à la caté­go­rie des amphores dites pala­tiales, forme emprun­tée aux modèles cré­tois. Trois grands poulpes en couvrent la panse, avec des rochers et des algues. La main est mycé­nienne ; la gram­maire est encore entiè­re­ment crétoise.

Puis quelque chose se met à bou­ger, len­te­ment, dans le sens de la simplification.

Au Hel­la­dique récent IIIA, le réper­toire natu­ra­liste recule. La jarre à étrier devient une forme domi­nante. De nou­veaux motifs appa­raissent — le coquillage en volute, la fleur sty­li­sée — qui sont d’emblée des sché­mas, pas des obser­va­tions. Le style mycé­nien s’u­ni­for­mise sur une immense aire, de la Sicile au Levant, avec une régu­la­ri­té de pro­duc­tion presque industrielle.

Le poulpe sur­vit à cette nor­ma­li­sa­tion, mais il en sort trans­for­mé. Ce n’est plus l’a­ni­mal sai­si dans son mou­ve­ment. C’est un signe qui garde la mémoire d’un animal.

Comp­ter les bras

Il y a, au musée Get­ty, une jarre à étrier des îles grecques sur laquelle un poulpe est peint sans corps. Il n’a plus que six bras. Ses yeux sont deve­nus deux rosettes posées près de la base du vase. Le cata­logue emploie le mot dégé­né­ré, qui est un terme tech­nique et qui sonne quand même comme un jugement.

Ce genre de dérive est la règle. À par­tir du dou­zième siècle, on trouve des poulpes à sept bras, à six, à cinq, à quatre. On trouve des poulpes réduits à deux spi­rales symé­triques et à une paire de points. On trouve, sur cer­taines pièces tar­dives, des motifs qu’un œil non pré­ve­nu ne recon­naî­trait jamais comme des poulpes si l’on ne pou­vait pas remon­ter la série vase par vase jus­qu’à Palaikastro.

Un cas par­ti­cu­lier mérite d’être signa­lé, parce qu’il a pro­duit une petite contro­verse savante que j’aime bien. Le cercle des tombes A de Mycènes a livré des orne­ments funé­raires en feuille d’or en forme de poulpe. Tous ont sept bras. Un cher­cheur a pro­po­sé d’y voir la repré­sen­ta­tion d’une espèce réelle, Hali­phron atlan­ti­cus, le poulpe dit à sept bras — un ani­mal de haute mer, géla­ti­neux, dont les mâles dis­si­mulent leur hui­tième bras dans une poche située sous l’œil droit, ce qui leur donne effec­ti­ve­ment l’air d’en avoir sept. Un spé­cia­liste des cépha­lo­podes lui a répon­du, publi­ca­tion à l’ap­pui, que rien n’au­to­ri­sait cette iden­ti­fi­ca­tion : Hali­phron vit en pro­fon­deur, on ne le voit presque jamais, et la réduc­tion du nombre de bras est un phé­no­mène banal dans l’art égéen tardif.

Je ne tranche pas. La pro­po­si­tion reste sur la table, contes­tée. Ce qui m’in­té­resse, c’est qu’elle est le symp­tôme d’un vrai malaise : dès qu’un motif ancien s’é­carte du réel, nous cher­chons déses­pé­ré­ment un réel qui l’ex­pli­que­rait. Il est plus dif­fi­cile d’ad­mettre qu’un peintre du dou­zième siècle avant notre ère ait sim­ple­ment ces­sé de compter.

Le poulpe des­cend dans les tombes

Et c’est ici que l’his­toire change de nature.

À par­tir du Minoen récent IIIB, au trei­zième siècle, le poulpe cesse d’être un orne­ment de pres­tige pour deve­nir autre chose. On le trouve de plus en plus sou­vent sur les lar­nakes, ces cuves d’ar­gile en forme de bai­gnoire ou de coffre dans les­quelles les Cré­tois inhu­maient leurs morts. Un poulpe, par­fois deux, peints sur le flanc du cercueil.

Au même moment, un ate­lier de Cha­nia, sur la côte nord-ouest de l’île, se met à pro­duire de petites jarres à étrier déco­rées d’un ou deux poulpes, avec une inven­ti­vi­té qui contraste avec la mono­to­nie ambiante. Ces jarres deviennent l’une des formes les plus carac­té­ris­tiques de la fin de l’âge du bronze égéen.

La sta­tis­tique est élo­quente. Les jarres à étrier au poulpe ne repré­sentent qu’une part infime du mobi­lier trou­vé dans les habi­tats — quelques pour­cents. Elles sont, en écra­sante majo­ri­té, des objets de tombe.

Que fai­sait-on avec elles ? Une jarre à étrier sert à conte­nir et à ver­ser de l’huile. Dans un contexte funé­raire, cela signi­fie des onc­tions, des liba­tions, des gestes accom­plis au bord de la fosse et dont il ne reste que le réci­pient. L’ob­jet est dépo­sé avec le mort, visible, déco­ra­tif, coû­teux. C’est un objet de mons­tra­tion autant qu’un contenant.

Reste à savoir pour­quoi le poulpe.

Une hypo­thèse, avan­cée par l’ar­chéo­lo­gie ita­lienne, relie le motif à l’eau, au pas­sage et à la régé­né­ra­tion. Elle a pour elle une cohé­rence médi­ter­ra­néenne large : la mer comme lieu de tra­ver­sée, l’a­ni­mal capable de repous­ser un bras arra­ché, la créa­ture qui vit dans les creux du rocher — dans les trous, lit­té­ra­le­ment, comme les morts.

Elle a contre elle qu’au­cun texte ne la confirme. Le linéaire B, quand on le déchiffre, parle de rations d’orge, de trou­peaux et de noms de divi­ni­tés ; il ne dit rien des poulpes.

Je pré­fère m’en tenir à ce qui est véri­fiable et qui suf­fit à don­ner le ver­tige : pen­dant envi­ron trois siècles, dans une grande par­tie de l’É­gée, on a dépo­sé auprès des morts des vases por­tant l’i­mage d’un ani­mal capable de se glis­ser dans n’im­porte quelle ouver­ture, de chan­ger de cou­leur, et de refaire ce qu’on lui a coupé.

avec les jarres d’huile

Un motif ne voyage pas seul. Il voyage avec ce qui le porte.

Pour mesu­rer ce que cela veut dire concrè­te­ment, il faut se sou­ve­nir de ce qu’on a remon­té du fond de l’eau au large d’U­lu­bu­run, sur la côte lycienne. Un navire cou­lé dans le der­nier tiers du XIVe siècle, quelque part entre 1335 et 1305. Dix tonnes de cuivre chy­priote en lin­gots à peau de bœuf — trois cent cin­quante-quatre pièces, ran­gées en quatre files dans la cale. Une tonne d’é­tain, le rap­port exact qu’il faut pour faire du bronze. Cent qua­rante-neuf jarres cana­néennes, dont la plu­part conte­naient de la résine de téré­binthe. De l’i­voire d’hip­po­po­tame et d’é­lé­phant, des ron­dins d’é­bène venus d’A­frique, des lin­gots de verre bleu de cobalt, plu­sieurs jeux de poids de balance aux stan­dards proche-orien­taux, des tablettes à écrire en bois pliantes à char­nières d’i­voire, un sca­ra­bée d’or au car­touche de Néfer­ti­ti. Et, au milieu de tout cela, de la céra­mique mycé­nienne et chy­priote. Une seule coque conte­nait le cata­logue d’un monde.

C’est dans ces cales-là que les vases cir­culent. Non comme car­gai­son prin­ci­pale — le poids et la valeur sont dans le métal — mais comme fret d’ac­com­pa­gne­ment, cadeau, effet per­son­nel de mar­chand, embal­lage d’une huile par­fu­mée qui vaut plus cher que son réci­pient. Le poulpe voyage à titre secon­daire. C’est presque tou­jours ain­si que les images voyagent.

La jarre à étrier est le conte­neur stan­dard du com­merce égéen de l’huile. On en trouve par mil­liers autour de la Médi­ter­ra­née orien­tale, jus­qu’en Sicile et en Sar­daigne à l’ouest. Cer­taines, en Crète et sur le conti­nent, portent des ins­crip­tions peintes en linéaire B — des men­tions admi­nis­tra­tives, l’é­qui­valent d’une éti­quette d’ex­pé­di­tion. C’est un objet de logis­tique avant d’être un objet d’art.

Et voi­ci où on les retrouve.

À Ouga­rit, sur la côte syrienne, dans le port de Minet el-Bei­da, on a exhu­mé un rhy­ton égéen orné d’un poulpe peint. Le grand comp­toir levan­tin de la fin de l’âge du bronze, celui où l’on écri­vait en six langues et où l’on inven­tait un alpha­bet, avait dans ses mai­sons des vases venus de la mer Égée.

À Chypre, la céra­mique figu­ra­tive de la fin du bronze mêle pois­sons, hip­po­campes et poulpes, dans un réper­toire qui doit à la fois aux modèles mycé­niens, aux tra­di­tions orien­tales et aux usages locaux. L’i­co­no­gra­phie du pois­son y prend une valeur nette : vie, renais­sance, protection.

Sur la côte sud du Levant, au dou­zième siècle, appa­raît la céra­mique bichrome dite phi­lis­tine, dont les formes — le cra­tère, la jarre à étrier, la cruche à bec fil­trant — dérivent direc­te­ment des pro­to­types mycé­niens, tan­dis que le décor emprunte lar­ge­ment à Chypre. Les débats sur ce que cela signi­fie exac­te­ment — migra­tion, colo­ni­sa­tion, imi­ta­tion, appro­pria­tion — occupent l’ar­chéo­lo­gie levan­tine depuis qua­rante ans et ne sont pas près de se clore.

Et en Égypte, enfin, il faut évo­quer Tell el-Dab’a, l’an­cienne Ava­ris, dans le Del­ta. Des mil­liers de frag­ments de pein­tures murales y ont été mis au jour à par­tir des années 1990, dans un quar­tier pala­tial de la période thout­mo­side. La tech­nique est celle de la fresque sur enduit de chaux frais, incon­nue en Égypte avant Thout­mô­sis III et par­fai­te­ment attes­tée dans l’É­gée. Les conven­tions chro­ma­tiques sont minoennes — le bleu là où l’É­gypte met­trait du gris. Les motifs — sauts de tau­reau, grif­fons, frise de demi-rosettes — ren­voient à Cnos­sos, par­fois à l’é­chelle exacte des figures de la salle du trône.

L’ex­ca­va­teur en conclut que des artistes minoens ont tra­vaillé sur place. D’autres, dont Eric Cline, objectent qu’on ne peut pas le prou­ver et qu’il suf­fit d’in­vo­quer des arti­sans locaux pro­fon­dé­ment fami­liers de l’art égéen. Le débat reste ouvert, et il vaut mieux le pré­sen­ter comme tel.

Ce qu’on peut dire sans risque : au quin­zième siècle avant notre ère, dans un palais du Del­ta du Nil, quel­qu’un regar­dait des murs peints selon des conven­tions cré­toises. Le monde était plus petit qu’on ne l’i­ma­gine et plus grand qu’ils ne le pensaient.

il reste le poulpe

Puis tout tombe.

Vers 1200, les palais mycé­niens brûlent les uns après les autres. Ouga­rit dis­pa­raît. Hat­tu­sa est aban­don­née. Le sys­tème d’é­changes qui reliait l’É­gée, Chypre, le Levant et l’É­gypte cesse de fonc­tion­ner. On sait beau­coup de choses sur ce qui est détruit, très peu sur ce qui détruit.

Et dans les décen­nies qui suivent, dans un monde appau­vri, frag­men­té, sans admi­nis­tra­tion cen­trale, sans linéaire B, sans com­merce à longue dis­tance — le poulpe revient.

Les jarres à étrier au poulpe des dou­zième et onzième siècles consti­tuent l’un des rares groupes de céra­mique déco­ra­tive de qua­li­té pro­duits dans cette période. Elles sont grandes, ambi­tieuses, faites pour être vues. Elles appa­raissent au moment pré­cis où la plu­part des autres arts figu­ra­tifs de l’É­gée s’éteignent.

Une thèse consa­crée à ce cor­pus a mon­tré qu’on peut y dis­tin­guer des styles régio­naux nets : la Crète, le Dodé­ca­nèse, les Cyclades, l’At­tique déve­loppent cha­cun leurs conven­tions. Cette régio­na­li­sa­tion est en elle-même un docu­ment his­to­rique. Elle des­sine la carte d’un monde qui s’est défait en mor­ceaux et où chaque mor­ceau conti­nue, à sa manière, à peindre le même animal.

Il y a là un fait qui mérite qu’on s’y arrête sans en faire un sym­bole. Quand une civi­li­sa­tion perd ses palais, ses archives, ses cir­cuits, ses écri­tures, il lui reste des gestes. Un potier conti­nue de tour­ner. Un peintre conti­nue de tra­cer huit lignes qui partent d’un point. Il ne sait pro­ba­ble­ment plus d’où vient le motif ni ce qu’il vou­lait dire à Palai­kas­tro trois siècles plus tôt. Il le fait quand même, parce que c’est ce qu’on fait sur un vase.

Une vache, un poulpe, un car­ré creux

Le motif ne meurt pas avec l’âge du bronze. Il se réveille ailleurs, dans un contexte qui n’a plus rien à voir.

À Éré­trie, sur l’île d’Eu­bée, à la fin du sixième siècle avant notre ère, on frappe mon­naie. Les pre­mières émis­sions eubéennes sont contem­po­raines des pre­mières chouettes d’A­thènes. Sur l’a­vers, une vache qui se gratte le museau avec un sabot arrière — l’île était répu­tée pour son bétail. Sur le revers, dans un car­ré creux, un poulpe.

Il y res­te­ra. Le poulpe devient l’emblème civique d’É­ré­trie, et on le retrouve sur ses mon­naies pen­dant plus d’un siècle et demi.

À Syra­cuse, autre grande cité mari­time, on frappe des litrai d’argent ornées d’un poulpe dans les années 460, puis des bronzes où le poulpe figure au revers de la tête de la nymphe Aré­thuse. Le gra­veur syra­cu­sain observe l’a­ni­mal avec une exac­ti­tude qui n’a rien de mycé­nien : c’est un poulpe de natu­ra­liste, ramas­sé, bien pro­por­tion­né, les bras repliés.

Entre-temps, un potier de Corinthe a peint un poulpe sur un petit ary­balle à par­fum, vers 625–600. La forme n’a plus rien de cré­tois, le style non plus. Le motif, lui, a tenu neuf cents ans.

Je ne crois pas à une trans­mis­sion conti­nue et consciente. Il n’y a pas de lignée d’a­te­liers qui se seraient pas­sé le poulpe de géné­ra­tion en géné­ra­tion depuis Palai­kas­tro. Il y a une mer, un ani­mal abon­dant dans cette mer, des gens qui le pêchent et le mangent, et la pro­prié­té for­melle que j’é­vo­quais au début : huit bras conviennent admi­ra­ble­ment à un objet rond. Le motif se réin­vente chaque fois qu’on le laisse tran­quille assez longtemps.

L’in­con­nu

Reste, au bout de cette tra­ver­sée, une gêne qu’il faut nommer.

Nous appe­lons cela un sym­bole, et nous n’en savons rien. Nous par­lons de divi­ni­té marine, de régé­né­ra­tion, de pas­sage, parce que ce sont les caté­go­ries dont nous dis­po­sons et parce qu’un poulpe posé sur un cer­cueil demande une expli­ca­tion. Mais aucun Minoen, aucun Mycé­nien ne nous a lais­sé une phrase sur le sujet. Le cor­pus des textes de l’âge du bronze égéen est un cor­pus de comptabilité.

Ce qui sub­siste, c’est de la matière. De l’ar­gile fine tour­née très mince. Un pig­ment fer­ru­gi­neux qui vire au brun-noir à la cuis­son. Deux assiettes col­lées au stade du cuir. Un geste de pin­ceau, char­gé au départ, qui s’af­fine en s’é­loi­gnant du centre, exac­te­ment comme un bras de poulpe s’ef­file vers sa pointe.

Un jour de juillet, dans une crique de Crète orien­tale, j’ai vu un poulpe sor­tir d’une anfrac­tuo­si­té et se poser sur une pierre plate. En trois secondes, il a pris la cou­leur de la pierre. Il est res­té là, immo­bile, à peine visible, avec seule­ment un œil qui bougeait.

Je n’en tire aucune conclu­sion sur ce que pen­saient les gens de Palai­kas­tro. Je sais seule­ment qu’ils ont vu la même chose, dans la même eau, avec la même lumière, et qu’ils sont ren­trés à l’atelier.


Note de sources

Objets et attributions

  • Gourde du style marin de Palai­kas­tro, Minoen récent IB, h. 27 cm, Musée archéo­lo­gique d’Hé­rak­lion (inv. Π3383). Tech­nique d’as­sem­blage de deux plats tour­nés, décor de poulpe, our­sins, tri­tons, rochers et algues ; attri­bu­tion au « Maître du style marin », auquel est éga­le­ment don­née une jarre à étrier de Gour­nia. Notices du Musée d’Hé­rak­lion et de Smarthistory.
  • Amphore mycé­nienne à trois anses au décor de poulpes, XVe s. av. n.è., tombe 2 du cime­tière de Pro­sym­na, Musée natio­nal d’A­thènes, inv. Π 6725.
  • Jarre à étrier des îles à poulpe « dégé­né­ré » (six bras, yeux trans­for­més en rosettes), J. Paul Get­ty Museum.
  • Rhy­ton égéen à poulpe trou­vé à Minet el-Bei­da (Ouga­rit).
  • Ary­balle corin­thien à poulpe, v. 625–600 av. n.è., Prin­ce­ton Uni­ver­si­ty Art Museum.
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Le Bou­co­léon, palais des lions de mer

Le Bou­co­léon, palais des lions de mer

Le Bou­co­léon

Palais des lions de mer. Constan­ti­nople au ras de l’eau

Le Bou­co­léon, palais des lions de mer

Constan­ti­nople au ras de l’eau — his­toire d’une façade qui refuse de mourir

I. Trois fenêtres sur la Marmara

Il faut d’a­bord accep­ter de ne rien voir. C’est la condi­tion d’en­trée, le droit de pas­sage. Celui qui longe la rive sud de la vieille Istan­bul, sur cette ave­nue Ken­ne­dy où les voi­tures filent comme si la mer de Mar­ma­ra n’exis­tait pas, celui-là passe devant le Bou­co­léon sans le savoir. Un pan de muraille, trois grandes baies enca­drées de marbre blanc, un appa­reil de briques rousses man­gé par les figuiers sau­vages, et der­rière, le gron­de­ment régu­lier du train de ban­lieue. Rien n’in­dique qu’i­ci s’é­le­vait, pen­dant sept siècles, la rési­dence mari­time des empe­reurs de Byzance. Rien, sinon ces trois fenêtres qui regardent la mer avec l’obs­ti­na­tion des aveugles.

Je me sou­viens de ma pre­mière ren­contre avec cette ruine. Je des­cen­dais de Sul­ta­nah­met vers la mer, un peu au hasard, par ces ruelles de Kadır­ga où le linge sèche entre les bal­cons et où les enfants jouent au foot­ball contre des murs byzan­tins sans le savoir — ou en le sachant très bien, ce qui revient au même. J’a­vais dans ma poche un plan de la ville ancienne, un de ces plans recons­ti­tués où Constan­ti­nople appa­raît comme elle n’a jamais tout à fait été, avec ses forums, ses por­tiques, son Hip­po­drome intact. Et sou­dain, au détour de la voie fer­rée, le mur. Haut, mas­sif, per­cé de ces baies monu­men­tales dont les lin­teaux de marbre sem­blaient avoir été posés la veille. Une porte murée. Des cor­beaux de pierre en saillie, ves­tiges d’un bal­con dis­pa­ru. Et au pied du mur, là où cla­po­tait autre­fois un port impé­rial, l’as­phalte, les glis­sières de sécu­ri­té, un arrêt de bus.

C’est cela, le Bou­co­léon : le plus ancien palais d’Is­tan­bul, plus vieux que Top­kapı de mille ans, et le plus invi­sible. Les guides l’ex­pé­dient en trois lignes quand ils le men­tionnent. Les tou­ristes pho­to­gra­phient Sainte-Sophie à huit cents mètres de là et ne des­cen­dront jamais jus­qu’à lui. Il a fal­lu attendre ces toutes der­nières années pour que la muni­ci­pa­li­té d’Is­tan­bul entre­prenne de le tirer de son som­meil, d’en faire un musée à ciel ouvert, de rendre aux Stam­bou­liotes ce frag­ment de leur ville dont ils avaient oublié jus­qu’au nom.

Ce nom, pour­tant. Bou­ko­leôn. Il roule dans la bouche comme un galet. Il fau­dra y reve­nir, car tout com­mence par lui — par un tau­reau et par un lion.

II. Le tau­reau et le lion

Les Byzan­tins aimaient que leurs lieux racontent des his­toires, et quand les lieux n’en racon­taient pas, ils leur en inven­taient. Le Bou­co­léon tire son nom, dit la tra­di­tion, d’un groupe sculp­té qui ornait le petit port amé­na­gé au pied du palais : un lion ter­ras­sant un tau­reau. Bous, le bœuf ; leôn, le lion. Le com­bat éter­nel de la force sou­ve­raine et de la puis­sance domes­ti­quée, plan­té là, face à la mer, comme une enseigne. Les navires qui appro­chaient de la capi­tale par la Pro­pon­tide voyaient d’a­bord cela : un fauve de pierre dévo­rant sa proie, et der­rière lui, éta­gée sur les murailles mari­times, la façade du palais impérial.

L’é­ty­mo­lo­gie est peut-être fausse, comme le sont la plu­part des belles éty­mo­lo­gies. Cer­tains éru­dits penchent pour une défor­ma­tion de Bou­ko­los, le bou­vier, d’autres pour un nom propre oublié. Peu importe. La légende a gagné, comme tou­jours à Constan­ti­nople, ville où la légende gagne sys­té­ma­ti­que­ment contre l’ar­chive, et c’est jus­tice : une ville qui a inven­té le récit de sa propre fon­da­tion par un Byzas mythique pou­vait bien inven­ter le nom de ses palais.

Ce qui n’est pas une légende, ce sont les lions eux-mêmes. Car on les a retrou­vés — du moins cer­tains d’entre eux. Des lions de marbre, mas­sifs, la cri­nière sty­li­sée, la gueule entrou­verte, qui gar­daient l’es­ca­lier monu­men­tal des­cen­dant du palais vers le débar­ca­dère impé­rial. Ils dorment aujourd’­hui au Musée archéo­lo­gique d’Is­tan­bul, à quelques cen­taines de mètres de leur poste de garde mil­lé­naire, dans cette belle bâtisse otto­mane où l’on conserve aus­si le sar­co­phage dit d’A­lexandre et les stèles funé­raires de Sidon. Je suis allé les voir, un après-midi de cani­cule où le musée était presque vide. Ils ont cette expres­sion par­ti­cu­lière des fauves byzan­tins, ni tout à fait antique ni tout à fait médié­vale, une féro­ci­té orne­men­tale, appri­voi­sée par des siècles de céré­mo­nies. On ima­gine les ambas­sa­deurs perses, arabes, bul­gares, russes, débar­quant au pied de ces bêtes, levant les yeux vers la façade, et com­pre­nant d’un coup, avant même d’a­voir vu l’empereur, ce que Byzance vou­lait leur dire : ici, même les lions sont à notre service.

Le port lui-même a dis­pa­ru. Com­blé, asphal­té, ren­du à la terre. Il occu­pait cette bande étroite entre la muraille mari­time et la mer, un bas­sin modeste — ce n’é­tait pas un port de com­merce, mais un embar­ca­dère de pres­tige, réser­vé aux galères impé­riales, aux dro­mons de parade, aux barques dorées qui menaient le basi­leus vers les monas­tères du Bos­phore ou les palais d’A­sie. Quand on se tient aujourd’­hui sur le trot­toir de l’a­ve­nue Ken­ne­dy, on a les pieds, très exac­te­ment, sur l’eau morte du port du Boucoléon.

III. La mai­son d’Hormisdas

Avant d’être le palais des lions, le lieu fut la mai­son d’un exi­lé. L’his­toire du Bou­co­léon com­mence par un prince perse en fuite — et cela aus­si est une manière de pro­gramme, dans cette ville qui fut tou­jours le refuge et la pri­son des princes déchus de trois continents.

Hor­mis­das — Hor­mizd, pour lui rendre son nom sas­sa­nide — était un fils de roi. Frère cadet ou parent proche de Sha­pur II selon les sources, il fut empri­son­né lors d’une que­relle suc­ces­so­rale dont l’O­rient avait le secret, s’é­va­da de sa for­te­resse grâce à une lime dis­si­mu­lée dans un pois­son par son épouse (la légende, encore, tou­jours, mais lais­sons-la faire son tra­vail), et vint cher­cher asile auprès de Constan­tin, dans la Rome nou­velle qui sor­tait à peine de terre. On lui don­na un quar­tier, sur la pente qui des­cend de l’Hip­po­drome vers la Pro­pon­tide, un quar­tier qui prit son nom et le gar­da long­temps : ta Hor­mis­dou, les terres d’Hor­mis­das. Le prince perse ser­vit dans la cava­le­rie romaine, par­ti­ci­pa à l’ex­pé­di­tion de Julien contre son propre pays natal, et dis­pa­raît de l’his­toire sans qu’on sache où il est enter­ré. Mais son nom res­ta accro­ché à la col­line, comme ces odeurs qui per­sistent dans une mai­son long­temps après le départ des habitants.

C’est là, sur les terres du Perse, que s’é­lève au début du Ve siècle la pre­mière rési­dence impé­riale mari­time. On l’at­tri­bue tra­di­tion­nel­le­ment à Théo­dose II, cet empe­reur bâtis­seur de murailles qui régna qua­rante-deux ans sans presque jamais faire la guerre lui-même, et qui lais­sa à sa ville les rem­parts ter­restres les plus for­mi­dables du monde antique. Le palais du rivage était le pen­dant mari­time de cette œuvre défen­sive : une rési­dence posée sur la muraille de mer, l’ha­bi­tant même de la for­ti­fi­ca­tion, comme si l’empereur avait vou­lu dor­mir à l’in­té­rieur de son bouclier.

Puis vient Jus­ti­nien — et avec lui, tout change d’é­chelle. Avant de mon­ter sur le trône, le neveu de Jus­tin rési­dait pré­ci­sé­ment là, dans la mai­son d’Hor­mis­das, avec Théo­do­ra. C’est de cette mai­son que le couple le plus impro­bable de l’his­toire romaine — le pay­san de Macé­doine et l’an­cienne actrice de l’Hip­po­drome — guet­tait le pou­voir. Deve­nu empe­reur, Jus­ti­nien ne l’ou­blia pas : il agran­dit la rési­dence, l’in­cor­po­ra au Grand Palais, et fit bâtir juste à côté cette église des Saints-Serge-et-Bac­chus que les Turcs appellent aujourd’­hui Küçük Aya­so­fya, la petite Sainte-Sophie, cou­pole d’es­sai avant la grande, bijou octo­go­nal qui sur­vit intact à trois cents mètres de la ruine du palais. Un bloc de marbre por­tant le mono­gramme de Jus­ti­nien se voyait encore, il y a peu, rem­ployé près de l’en­trée prin­ci­pale du Bou­co­léon — les res­tau­ra­teurs ont pré­vu de le remettre à sa place d’o­ri­gine. Seize siècles plus tard, l’empereur signe encore son mur.

IV. Théo­phile, ou la façade

Le Bou­co­léon que l’on voit aujourd’­hui — ce qu’il en reste — n’est pour­tant ni de Théo­dose ni de Jus­ti­nien. Il est, pour l’es­sen­tiel, l’œuvre d’un empe­reur du IXe siècle que l’his­toire a ran­gé par­mi les ico­no­clastes et que l’ar­chi­tec­ture devrait ran­ger par­mi les grands esthètes : Théo­phile, qui régna de 829 à 842.

Théo­phile est un per­son­nage de roman. Der­nier empe­reur ico­no­claste, per­sé­cu­teur des images et amou­reux fou des formes, il mena contre le calife de Bag­dad des guerres désas­treuses tout en copiant avec pas­sion l’ar­chi­tec­ture de ses enne­mis. Ses ambas­sa­deurs reve­naient de la cour abbas­side éblouis, et l’empereur, au lieu d’en conce­voir du dépit, en conce­vait des palais. Il fit bâtir sur la rive asia­tique du Bos­phore une rési­dence à la manière arabe, le palais de Bryas, dont les chro­ni­queurs disent qu’elle repro­dui­sait les demeures de Bag­dad jusque dans leurs jar­dins. Voi­là qui devrait faire médi­ter ceux qui ima­ginent les civi­li­sa­tions comme des blocs étanches : au IXe siècle, l’empereur très chré­tien de Constan­ti­nople fai­sait construire des palais abbas­sides pour son plai­sir per­son­nel, pen­dant que ses théo­lo­giens ana­thé­mi­saient l’is­lam. La fron­tière pas­sait par les champs de bataille d’A­na­to­lie ; elle ne pas­sait pas par les jardins.

Au Bou­co­léon, Théo­phile fit édi­fier la grande façade mari­time, posée direc­te­ment sur la muraille de mer qu’on avait épais­sie quelques décen­nies plus tôt. C’est ce mur, pré­ci­sé­ment, qui nous est par­ve­nu : les trois baies monu­men­tales aux enca­dre­ments de marbre, le bal­con dont il ne reste que les consoles, la log­gia d’où l’empereur regar­dait la Pro­pon­tide. Il faut ima­gi­ner cette façade dans son état d’o­ri­gine : les marbres poly­chromes, les colon­nettes, les cha­pi­teaux, la mer bat­tant le pied de la muraille — car la mer, alors, venait jus­qu’au mur, et les fenêtres du palais s’ou­vraient direc­te­ment sur l’eau, comme celles d’un palais véni­tien avant Venise. Le bal­con impé­rial sur­plom­bait le port aux lions. Par les soirs d’é­té, le basi­leus pou­vait s’y tenir et voir pas­ser les navires du monde entier, qui ralen­tis­saient à hau­teur du palais, non par obli­ga­tion mais par stupeur.

Entre le IXe et le XIe siècle, le Bou­co­léon devient le cœur habi­té du Grand Palais. Il faut se repré­sen­ter ce que fut le Grand Palais de Constan­ti­nople : non pas un bâti­ment, mais une ville dans la ville, une acro­pole de pavillons, d’é­glises, de casernes, de ter­rasses, de cis­ternes et de jar­dins déva­lant en gra­dins de l’Hip­po­drome à la mer, sur des hec­tares. Les empe­reurs, au fil des siècles, s’y dépla­çaient comme des loca­taires per­pé­tuels, aban­don­nant une aile pour une autre, lais­sant des quar­tiers entiers à la ruine pen­dant qu’ils en édi­fiaient de nou­veaux. Au temps de la dynas­tie macé­do­nienne, c’est au Bou­co­léon qu’ils vivent — dans la par­tie la plus méri­dio­nale, la plus mari­time du com­plexe, là où l’air est le meilleur et la vue la plus vaste. Le reste du Grand Palais devient peu à peu un décor de céré­mo­nie, un théâtre qu’on ouvre pour les grandes occa­sions. Le Bou­co­léon, lui, est la maison.

V. La chambre des reliques

Une mai­son, mais une mai­son sacrée. Car le Bou­co­léon abri­tait, outre les empe­reurs, ce que Byzance pos­sé­dait de plus pré­cieux : les insignes impé­riaux et les grandes reliques de la chrétienté.

Tout près de la façade mari­time s’é­le­vait l’é­glise de la Vierge du Phare — Théo­to­kos tou Pha­rou — ain­si nom­mée parce qu’elle voi­si­nait avec le fanal qui gui­dait les navires vers le port impé­rial. La tour du Phare existe encore, muti­lée, acco­lée à la ruine ; les res­tau­ra­teurs tra­vaillent aujourd’­hui à conso­li­der ses façades. L’é­glise, elle, a dis­pa­ru corps et biens, et c’est une des grandes dis­pa­ri­tions de l’his­toire de l’art, car cette cha­pelle pala­tine de dimen­sions modestes fut, pen­dant trois siècles, le plus grand reli­quaire du monde. On y véné­rait la Cou­ronne d’é­pines, des frag­ments de la Vraie Croix, la Sainte Lance, le Man­dy­lion d’É­desse — cette image du Christ « non faite de main d’homme » que l’empereur Romain Léca­pène avait fait trans­fé­rer d’É­desse en 944, au terme d’une expé­di­tion mili­taire dont la relique était l’u­nique objec­tif. Une armée entière pour un mor­ceau de tis­su : voi­là Byzance.

L’ac­cès à la cha­pelle était stric­te­ment contrô­lé — on n’en­trait pas chez l’empereur comme dans une église de quar­tier — et pour­tant les sources laissent devi­ner que des pèle­rins, des pri­vi­lé­giés, des ambas­sa­deurs obte­naient par­fois la faveur d’une visite. Les récits des voya­geurs russes, des clercs latins, des émis­saires arabes qui purent appro­cher les reliques du Phare ont tous le même ton : celui de l’homme qui a vu le centre du monde et qui ne sait pas com­ment le dire. Robert de Cla­ri, le petit che­va­lier picard qui par­ti­ci­pa au sac de 1204, énu­mère les mer­veilles de la cha­pelle avec une stu­pé­fac­tion de pay­san à la foire, et son inven­taire émer­veillé est deve­nu l’un des docu­ments majeurs sur ce tré­sor — dres­sé, iro­nie cruelle, au moment même où on le dispersait.

Car tout cela fini­ra à Paris, à Venise, dans les tré­sors d’é­glise de la France et de l’I­ta­lie. La Cou­ronne d’é­pines, ven­due par l’empereur latin Bau­douin II à saint Louis, arri­ve­ra en 1239 en France, où on lui bâti­ra le plus somp­tueux des écrins : la Sainte-Cha­pelle. La Sainte-Cha­pelle de Paris est, très exac­te­ment, la fille de la cha­pelle du Bou­co­léon — sa réplique fonc­tion­nelle, son héri­tière, presque son remords. Quand vous faites la queue sur l’île de la Cité pour admi­rer les ver­rières, son­gez que vous visi­tez le fan­tôme pari­sien d’une église d’Is­tan­bul dont il ne reste pas une pierre.

VI. La nuit de décembre 969

Mais le Bou­co­léon n’est pas seule­ment un palais de céré­mo­nies et de reliques. C’est aus­si une scène de crime — l’une des plus célèbres du mil­lé­naire byzan­tin. Et il faut racon­ter cette nuit-là, parce qu’elle dit tout du lieu : sa splen­deur, sa para­noïa, et cette façon qu’a­vait Byzance de mêler le sublime et l’ab­ject dans les mêmes chambres.

Nicé­phore II Pho­cas était le plus grand sol­dat de son temps. Vain­queur des Arabes en Crète, en Cili­cie, en Syrie, recon­qué­rant d’An­tioche, il avait ren­du à l’Em­pire des pro­vinces per­dues depuis trois siècles. Les chro­ni­queurs arabes eux-mêmes l’ap­pe­laient avec effroi « la mort pâle des Sar­ra­sins ». Deve­nu empe­reur en 963, il avait épou­sé Théo­pha­no, la veuve — jeune, belle et redou­tée — de son pré­dé­ces­seur. Mais Nicé­phore était un moine sous l’ar­mure : ascète, dor­mant sur une peau de pan­thère à même le sol, por­tant le cilice, rêvant de finir ses jours au Mont Athos dont il avait finan­cé la grande Laure. L’im­pé­ra­trice s’en­nuya. L’his­toire est vieille comme les palais.

Nicé­phore se savait haï — par le peuple qu’é­cra­saient ses impôts de guerre, par le cler­gé dont il vou­lait limi­ter les biens, par l’a­ris­to­cra­tie qu’il bru­ta­li­sait. En 969, pré­ci­sé­ment, il fit entou­rer le Bou­co­léon d’une nou­velle enceinte for­ti­fiée, trans­for­mant le palais du rivage en cita­delle per­son­nelle. On raconte qu’un soir, une main ano­nyme lui fit pas­ser un billet : « Sire, tu as beau bâtir des murs hauts comme le ciel ; si le mal est dedans, la ville est pre­nable. » Le mal était dedans. Il s’ap­pe­lait Jean Tzi­mis­kès, neveu de l’empereur, brillant géné­ral dis­gra­cié, et il était l’a­mant de Théophano.

La nuit du 10 au 11 décembre 969, par une tem­pête de neige, une barque s’ap­pro­cha de la muraille mari­time du Bou­co­léon. À son bord, Tzi­mis­kès et une poi­gnée de conju­rés. Des com­plices — les ser­vantes de l’im­pé­ra­trice, dit-on — des­cen­dirent une cor­beille le long du mur, et l’on his­sa les assas­sins un par un dans le gyné­cée. Théo­pha­no avait lais­sé ouverte la porte de la chambre impé­riale. Nicé­phore dor­mait sur le sol, sur sa peau de bête, comme à son habi­tude. Les conju­rés, ne le trou­vant pas dans le lit, crurent un ins­tant au piège et faillirent fuir. Puis on le décou­vrit, endor­mi dans son coin d’as­cète. Ce qui sui­vit fut long et hideux : réveillé à coups d’é­pée, le visage ouvert, traî­né aux pieds de Tzi­mis­kès qui l’in­sul­ta, lui arra­cha la barbe et lui bri­sa les dents avant de l’a­che­ver. La tête de l’empereur fut mon­trée à une fenêtre pour décou­ra­ger la garde ; son corps atten­dit tout un jour dans la neige avant qu’on l’en­ter­rât à la sau­vette aux Saints-Apôtres.

Sur son sar­co­phage, un poète gra­va plus tard une épi­taphe deve­nue pro­ver­biale : il avait tout vain­cu, sauf une femme. Théo­pha­no, du reste, fut la grande per­dante de sa propre conspi­ra­tion : Tzi­mis­kès, pour se faire cou­ron­ner, dut apai­ser le patriarche, qui exi­gea le châ­ti­ment des cou­pables — et l’a­mant exi­la l’a­mante. La corde qui avait his­sé les assas­sins le long du mur du Bou­co­léon avait his­sé, en somme, l’ordre nou­veau tout entier, moins celle qui l’a­vait nouée.

Quand on longe aujourd’­hui la façade du palais, on cherche mal­gré soi la fenêtre. On ne la trou­ve­ra pas — le gyné­cée a dis­pa­ru avec le reste — mais le mur est là, et la mer aus­si, et par les nuits de décembre où le vent du sud rabat les embruns sur l’a­ve­nue Ken­ne­dy, il n’est pas très dif­fi­cile d’en­tendre grin­cer une cor­beille le long de la pierre.

VII. Le théâtre de la mer

Il faut main­te­nant remon­ter le temps de quelques années et chan­ger d’é­clai­rage, car le Bou­co­léon ne fut pas seule­ment une chambre à cou­cher tra­gique. Il fut, avant tout, une machine à pro­duire de la majes­té — et cette machine avait la mer pour scène.

Nous connais­sons le fonc­tion­ne­ment de ce théâtre grâce à un livre extra­or­di­naire, le Livre des céré­mo­nies com­pi­lé au Xe siècle sous Constan­tin VII Por­phy­ro­gé­nète, cet empe­reur let­tré qui pré­fé­rait les biblio­thèques aux champs de bataille et qui consi­gna, avec une minu­tie d’en­to­mo­lo­giste, le moindre geste du pro­to­cole impé­rial. On y voit le basi­leus quit­ter le palais par l’es­ca­lier des lions, s’embarquer sur la galère impé­riale ten­due de pourpre, gagner par mer les sanc­tuaires de la rive ou les palais de plai­sance du Bos­phore. Chaque dépla­ce­ment est une litur­gie : les accla­ma­tions des dèmes, les chants, les sta­tions, les chan­ge­ments de vête­ments. L’empereur byzan­tin ne voyage pas, il pro­ces­sionne — et le Bou­co­léon est son por­tail mari­time, le point exact où la majes­té ter­restre se change en majes­té flottante.

C’est par là que passent aus­si les hôtes de marque, et le XIIe siècle offre à cet égard deux scènes remar­quables. En 1161, Kılıç Ars­lan II, sul­tan seld­jou­kide de Roum, séjourne à Constan­ti­nople — l’en­ne­mi héré­di­taire reçu en grande pompe, pro­me­né de mer­veille en mer­veille par Manuel Com­nène qui enten­dait l’é­cra­ser de splen­deur puis­qu’il n’a­vait pu l’é­cra­ser sur le ter­rain. Le Bou­co­léon ser­vit de cadre à ces ren­contres où la diplo­ma­tie byzan­tine don­nait sa pleine mesure : ne jamais mon­trer sa force, mon­trer son décor. Dix ans plus tard, en 1171, c’est Amau­ry, roi de Jéru­sa­lem, qui vient en per­sonne sol­li­ci­ter l’al­liance de l’Em­pire — un roi croi­sé des­cen­dant l’es­ca­lier aux lions, s’in­cli­nant devant le basi­leus dans les salles du palais du rivage. Et entre les deux, en 1166, Manuel y réunit un concile pour tran­cher une que­relle théo­lo­gique sur la parole « le Père est plus grand que moi » : les déci­sions furent gra­vées sur des plaques de pierre, dont cer­taines, retrou­vées, ont fini elles aus­si au musée. Palais de la guerre, palais de la foi, palais du pro­to­cole : au Bou­co­léon, tout finit gra­vé dans le marbre, puis tout finit au musée.

Il y a pour­tant, dès cette époque, une fêlure dans le décor. Depuis Alexis Com­nène, à la fin du XIe siècle, les empe­reurs ont pris l’ha­bi­tude de rési­der aux Bla­chernes, à l’autre bout de la ville, dans l’angle nord-ouest des murailles, près de la Corne d’Or. Les rai­sons sont pra­tiques — la proxi­mi­té des ter­rains de chasse, la moder­ni­té des bâti­ments — mais le sym­bole est immense : le centre de gra­vi­té de l’Em­pire quitte la mer. Le Grand Palais, et le Bou­co­léon avec lui, entame alors sa longue car­rière de monu­ment : on l’en­tre­tient, on y célèbre, on y loge les hôtes, mais on n’y vit plus. Les palais meurent ain­si, non par la ruine, mais par la céré­mo­nie : le jour où l’on n’y fait plus que des visites, ils sont déjà des musées.

VIII. 1204, ou les dames dans la tour

Puis vient avril 1204, et la plus grande catas­trophe de l’his­toire de Constan­ti­nople avant la der­nière — le sac de la ville par les croi­sés de la qua­trième croi­sade, ces pèle­rins par­tis déli­vrer Jéru­sa­lem et qui, de détour­ne­ment en détour­ne­ment, de dette véni­tienne en que­relle dynas­tique byzan­tine, finirent par prendre d’as­saut la plus grande ville chré­tienne du monde.

Geof­froy de Vil­le­har­douin, maré­chal de Cham­pagne et chro­ni­queur de l’ex­pé­di­tion, raconte la scène qui nous concerne. Tan­dis que la ville brûle et que les croi­sés se répandent dans les rues, Boni­face de Mont­fer­rat, chef nomi­nal de la croi­sade, pique droit vers le rivage : il che­vauche le long de la mer jus­qu’au palais de Bou­co­léon, qui se rend à lui à condi­tion que la vie de ses occu­pants soit épar­gnée. Et là, dans la cita­delle du rivage, il trouve ce que la panique y avait ras­sem­blé : les grandes dames de l’Em­pire, réfu­giées dans le palais le mieux for­ti­fié de la ville. Par­mi elles, deux impé­ra­trices — Agnès de France, sœur du roi Phi­lippe Auguste, mariée enfant à Constan­ti­nople et deux fois veuve d’empereurs ; et Mar­gue­rite de Hon­grie, fille du roi Béla III, veuve de l’empereur Isaac l’Ange. Quant au tré­sor trou­vé dans le palais, Vil­le­har­douin renonce à le décrire : il y en avait trop, dit-il en sub­stance, pour qu’on pût le compter.

Ce qui suit tient du roman cour­tois gref­fé sur le pillage : Boni­face de Mont­fer­rat, quin­qua­gé­naire, épouse dans la fou­lée Mar­gue­rite de Hon­grie, la jeune impé­ra­trice trou­vée dans le palais conquis. On peut lire cette union comme un cal­cul poli­tique — elle l’é­tait — mais les contem­po­rains y virent aus­si le geste sym­bo­lique par excel­lence : prendre le palais, prendre l’im­pé­ra­trice, prendre la légi­ti­mi­té. Le Bou­co­léon fonc­tion­nait, jusque dans sa chute, comme une machine à pro­duire de la souveraineté.

La cha­pelle du Phare, elle, fut mise en coupe réglée. Les reliques par­tirent par vagues, ven­dues, don­nées, volées, authen­ti­fiées par des clercs qui savaient très bien qu’ils léga­li­saient un pillage. C’est le plus grand trans­fert de sacré de l’his­toire euro­péenne : la Cou­ronne d’é­pines vers Paris, des frag­ments de la Croix vers cent tré­sors d’é­glises, le Man­dy­lion vers une des­ti­na­tion qui se perd — cer­tains disent Paris, d’où il aurait dis­pa­ru à la Révo­lu­tion, d’autres le cherchent encore. Byzance avait concen­tré le sacré en un seul point du monde, une cha­pelle au bord de la Mar­ma­ra ; la qua­trième croi­sade le pul­vé­ri­sa sur toute la carte de l’Oc­ci­dent. La Sainte-Cha­pelle, les tré­sors de Venise, vingt cathé­drales de France et d’I­ta­lie sont les éclats de cette déflagration.

Pen­dant le demi-siècle de l’Em­pire latin — 1204–1261 —, le Bou­co­léon ser­vit de rési­dence aux empe­reurs francs de Constan­ti­nople, ces sou­ve­rains fan­to­ma­tiques qui régnaient sur une ville exsangue dont ils ven­daient les toits de plomb pour payer leurs sol­dats. Bau­douin II, le der­nier d’entre eux, en fut réduit à mettre en gage la Cou­ronne d’é­pines chez les Véni­tiens ; saint Louis la rache­ta. Quand on en est à vendre les reliques de sa propre cha­pelle pala­tine, c’est que l’his­toire est finie ; elle le fut en 1261, quand les troupes de Michel VIII Paléo­logue reprirent la ville presque sans combat.

IX. L’a­rai­gnée dans le palais des Césars

On pour­rait croire que la recon­quête byzan­tine ren­dit vie au vieux palais. C’est le contraire qui advint. Michel VIII et ses suc­ces­seurs s’ins­tal­lèrent aux Bla­chernes, défi­ni­ti­ve­ment, et le Grand Palais — trop vaste, trop dégra­dé par les Latins, trop coû­teux pour un empire rui­né — fut aban­don­né à son sort. Pen­dant les deux der­niers siècles de Byzance, le plus grand ensemble pala­tial du monde médié­val se défit len­te­ment, pavillon par pavillon, toi­ture par toi­ture. On y pre­nait des maté­riaux ; les jar­dins retour­naient à la brous­saille ; des quar­tiers entiers de la ville, dépeu­plée par les pestes et les guerres civiles, rede­ve­naient des champs. Les der­niers empe­reurs, dit-on, n’a­vaient plus les moyens d’en­tre­te­nir ne serait-ce que les salles où l’on cou­ron­nait leurs ancêtres.

Le 29 mai 1453, Meh­med II entre dans Constan­ti­nople conquise. Le jeune sul­tan — il a vingt et un ans — par­court la ville dans les jours qui suivent, et les chro­ni­queurs rap­portent qu’il visi­ta les ruines du Grand Palais. Devant les salles éven­trées, les cours enva­hies d’herbe, il aurait mur­mu­ré les vers d’un poète per­san : l’a­rai­gnée tisse ses rideaux dans le palais des Césars, la chouette sonne la relève sur les tours d’A­fra­siab. L’a­nec­dote est peut-être arran­gée — elle l’est sans doute, comme tout ce qui est trop beau — mais elle dit une véri­té pro­fonde : le conqué­rant de Constan­ti­nople trou­va le palais des empe­reurs déjà mort, et il eut, devant cette mort, le réflexe non du vain­queur mais du poète. Meh­med, du reste, ne s’ins­tal­la pas dans les ruines : il bâtit son propre palais, puis un second — Top­kapı — sur la pre­mière col­line, à l’en­droit exact de l’a­cro­pole de l’an­tique Byzance. Le cycle recom­men­çait ailleurs.

Le Bou­co­léon, lui, entra dans sa nuit otto­mane. Le quar­tier prit le nom de Çat­ladı­kapı, « la porte fen­due » — d’a­près une poterne de la muraille mari­time lézar­dée par un trem­ble­ment de terre, et il y a quelque chose de juste à ce qu’un palais d’empereurs finisse sous le patro­nage d’une fis­sure. Des mai­sons de bois s’a­dos­sèrent à la façade de Théo­phile, s’y incrus­tèrent, y per­cèrent leurs fenêtres ; les grandes baies de marbre ser­virent de murs por­teurs à des logis de pêcheurs. Les voya­geurs euro­péens du XVIIIe et du XIXe siècle, Grand Tour en poche, venaient cher­cher là leur fris­son de déca­dence : Pierre Gilles au XVIe siècle déjà, puis les autres, des­si­na­teurs et pho­to­graphes, s’ar­rê­taient devant ce mur où des consoles de marbre sou­te­naient du linge qui séchait. Le pho­to­graphe fran­çais Pierre Tré­maux fixa vers le milieu du XIXe siècle la façade cen­trale encore debout — image pré­cieuse entre toutes, car ce qu’il pho­to­gra­phiait allait disparaître.

X. Le train contre le palais

Car le pire enne­mi du Bou­co­léon ne fut ni le croi­sé, ni le trem­ble­ment de terre, ni le pêcheur squat­teur. Ce fut le pro­grès — et le pro­grès, dans les années 1870, avait la forme d’une locomotive.

L’Em­pire otto­man finis­sant vou­lait son che­min de fer, et l’Eu­rope vou­lait le lui vendre. La ligne de Rou­mé­lie, qui devait relier Constan­ti­nople à l’Eu­rope cen­trale — l’an­cêtre direct de l’O­rient-Express —, exi­geait une péné­trante jus­qu’au cœur de la vieille ville, jus­qu’à la pointe du Sérail où l’on bâti­rait la gare de Sir­ke­ci. Le tra­cé rete­nu lon­geait la rive de Mar­ma­ra, au ras des murailles mari­times. Il fal­lait pas­ser ; le pas­sé était sur le che­min ; on cou­pa dans le pas­sé. Le sul­tan Abdü­la­ziz, à qui l’on fai­sait remar­quer que la voie tra­ver­se­rait les jar­dins de ses propres palais du rivage, aurait répon­du que le che­min de fer pou­vait bien lui pas­ser sur le dos, pour­vu qu’il se fît. Bou­tade de sou­ve­rain moderne — et arrêt de mort pour ce qui res­tait du palais des empereurs.

Au début des années 1870, les ter­ras­siers de la ligne éven­trèrent le site. La par­tie occi­den­tale de la façade de Théo­phile, celle-là même que Tré­maux avait pho­to­gra­phiée, fut démo­lie vers 1873 pour lais­ser pas­ser les rails ; seule la sec­tion orien­tale — nos trois fenêtres — res­ta debout, épar­gnée moins par scru­pule que par hasard de tra­cé. Les trains pas­sèrent, et passent encore : la ligne de ban­lieue, puis aujourd’­hui les rames modernes, cir­culent à quelques mètres der­rière la façade, dans ce qui fut les salles du palais. Il y a une iro­nie fer­ro­viaire assez ver­ti­gi­neuse à son­ger que les voya­geurs de l’O­rient-Express, ce train-palace, cette machine à fan­tasmes orien­ta­listes, fai­saient leur entrée triom­phale dans Istan­bul en tra­ver­sant le cadavre du plus ancien palais de la ville — et que pas un sur mille ne le savait.

Le XXe siècle ache­va le tra­vail à sa manière, qui fut para­doxale. En 1912, un grand incen­die rava­gea le quar­tier de Çat­ladı­kapı et dévo­ra les mai­sons de bois incrus­tées dans la ruine ; le feu, en détrui­sant le quar­tier, dénu­da le monu­ment. Les archéo­logues purent enfin voir le mur — et le voir, c’est le com­prendre. L’entre-deux-guerres fut le moment des savants : Ernest Mam­bou­ry, ce Suisse d’Is­tan­bul, pro­fes­seur et topo­graphe obs­ti­né, arpen­ta le site, le des­si­na, le publia, et c’est sur ses rele­vés que reposent encore aujourd’­hui la plu­part des recons­ti­tu­tions du palais. Les fouilles du Wal­ker Trust bri­tan­nique, dans les années 1930 et 1950, exhu­mèrent un peu plus haut les mosaïques pro­di­gieuses du Grand Palais — chasses, grif­fons, enfants jouant — qu’on peut voir aujourd’­hui au musée des Mosaïques, der­rière la Mos­quée bleue. Mais le Bou­co­léon lui-même res­ta ce qu’il était deve­nu : un mur au bord d’une voie fer­rée, enva­hi de figuiers, ceint de grillage, où dor­maient les chats et par­fois les hommes.

Puis, dans les années 1950, on gagna sur la mer. Les grands rem­blais du lit­to­ral et le per­ce­ment de l’a­ve­nue côtière — cette Ken­ne­dy Cad­de­si que l’on doit à l’ère Men­deres, quand Istan­bul se rêvait en métro­pole auto­mo­bile — repous­sèrent le rivage à cent mètres du mur. Le palais mari­time ces­sa d’être mari­time. Les fenêtres de Théo­phile, bâties pour s’ou­vrir sur l’eau, s’ouvrent depuis sur six voies de cir­cu­la­tion. C’est peut-être la plus cruelle des méta­mor­phoses : on avait tué le palais, on tuait main­te­nant sa rai­son d’être, qui était la mer.

XI. La ruine qui se relève

Et puis, contre toute attente, le vent tour­na. En 2018, la muni­ci­pa­li­té métro­po­li­taine d’Is­tan­bul annon­ça un pro­jet de res­tau­ra­tion du Bou­co­léon, dans le cadre de son pro­gramme de sau­ve­garde du patri­moine ; le pro­jet pré­voyait de faire du site un musée à ciel ouvert, avec che­mi­ne­ment de bois pour les visi­teurs, retrait des grillages au pro­fit de grilles en fer for­gé, net­toyage des marbres, conso­li­da­tion des maçon­ne­ries, remise en place du bloc au mono­gramme de Jus­ti­nien, et trai­te­ment des façades de la tour du Phare, com­plé­tées en pierre de taille dans le res­pect des formes d’o­ri­gine. Le chan­tier, conduit par le dépar­te­ment de conser­va­tion du patri­moine cultu­rel de la muni­ci­pa­li­té sous la super­vi­sion d’un comi­té scien­ti­fique diri­gé par le byzan­ti­niste Engin Akyü­rek, s’ou­vrit au tour­nant des années 2020, avec un prin­cipe affi­ché d’in­ter­ven­tion minimale.

Et le sol se mit à par­ler. En 2021, les archéo­logues mirent au jour une fon­taine byzan­tine dans l’emprise du palais ; les fouilles révé­lèrent des môles, des colonnes riche­ment ornées, tout un appa­reillage monu­men­tal qui confir­mait ce que les textes lais­saient entendre : le débar­ca­dère du Bou­co­léon était une scé­no­gra­phie totale, un par­cours céré­mo­niel où l’empereur, arri­vant de la mer, tra­ver­sait une cour à cou­pole entre deux haies de sol­dats avant de péné­trer dans le palais. Chose rare et réjouis­sante, la muni­ci­pa­li­té ouvrit le chan­tier aux curieux : des visites furent orga­ni­sées sur place, où les Stam­bou­liotes pou­vaient inter­ro­ger les archéo­logues au tra­vail. Après des décen­nies d’a­ban­don, le vieux palais rede­ve­nait ce qu’il n’au­rait jamais dû ces­ser d’être — un lieu public, au sens le plus noble.

Il faut dire un mot de ce que ce chan­tier signi­fie, au-delà des pierres. Istan­bul entre­tient avec son pas­sé byzan­tin une rela­tion com­pli­quée, faite de fier­té, d’embarras et de longues amné­sies ; l’hé­ri­tage otto­man a ses palais ruti­lants, Top­kapı, Dol­ma­bah­çe, ses files de visi­teurs et ses bou­tiques de sou­ve­nirs ; l’hé­ri­tage byzan­tin, hors Sainte-Sophie et Kariye, a long­temps eu les ter­rains vagues. Qu’une muni­ci­pa­li­té consacre des années et des bud­gets à rele­ver un palais d’empereurs chré­tiens, qu’elle res­taure dans le même mou­ve­ment les murailles théo­do­siennes, qu’elle reven­dique la ville « mul­ti­di­men­sion­nelle » dans toute son épais­seur his­to­rique — cela n’a rien d’a­no­din. Les res­tau­ra­tions sont tou­jours des dis­cours. Celle du Bou­co­léon dit à peu près ceci : cette ville a mille six cents ans de palais, et ils sont tous à elle.

XII. Mar­cher au Boucoléon

Reste à dire com­ment on y va, et ce qu’on y éprouve — car cet article est aus­si, qu’on me par­donne, une invitation.

De Sul­ta­nah­met, des­cen­dez vers le sud-ouest, vers Küçük Aya­so­fya. Visi­tez d’a­bord la petite Sainte-Sophie, l’é­glise de Jus­ti­nien deve­nue mos­quée, pour vous mettre l’œil et l’âme en état : sous sa cou­pole octo­go­nale, dans la fraî­cheur des marbres, vous êtes déjà, tech­ni­que­ment, dans l’or­bite du palais — Serge et Bac­chus était l’é­glise de la mai­son d’Hor­mis­das. Puis pas­sez sous la voie fer­rée, gagnez le rivage, et lon­gez la muraille vers l’est. La façade est là, entre la ligne de che­min de fer et l’a­ve­nue : les trois baies, les consoles du bal­con, la porte de mer murée, la tour du Phare en retrait. Selon l’a­van­ce­ment des tra­vaux, vous ver­rez les écha­fau­dages, les che­mi­ne­ments neufs, ou déjà le musée à ciel ouvert ache­vé ; mais même en chan­tier, même de der­rière une palis­sade, le mur pro­duit son effet, qui est un effet de temps pur.

Choi­sis­sez la fin d’a­près-midi. La façade regarde le sud : c’est l’heure où le soleil des­cen­dant sur la Mar­ma­ra frappe les marbres de biais et rend aux enca­dre­ments des fenêtres leur blan­cheur d’o­ri­gine. Les car­gos passent au large, à l’ancre ou en route vers le Bos­phore, exac­te­ment là où pas­saient les dro­mons. Un train de ban­lieue fran­chit le site dans un long feu­le­ment métal­lique — et ce train, qui fut l’as­sas­sin du palais, en est deve­nu mal­gré lui le der­nier habi­tant, la seule chose vivante qui tra­verse encore ses salles. Il y a des chats, évi­dem­ment. Il y a des pêcheurs à la ligne le long de l’a­ve­nue, héri­tiers sans le savoir des pêcheurs qui nichaient dans la ruine. Il y a, si vous avez de la chance, per­sonne d’autre que vous.

Alors regar­dez les trois fenêtres, et faites l’exer­cice auquel ce lieu oblige : remon­tez. Reti­rez l’a­ve­nue, ren­dez l’eau au pied du mur. Posez les lions de part et d’autre de l’es­ca­lier. Remet­tez le bal­con sur ses consoles, les marbres poly­chromes sur la brique, la galère pourpre à quai. Met­tez Théo­phile à la fenêtre, regar­dant venir de Bag­dad des idées d’ar­chi­tec­ture ; Nicé­phore endor­mi sur sa peau de pan­thère pen­dant que la neige tombe sur la mer ; Théo­pha­no guet­tant une barque ; Boni­face de Mont­fer­rat pous­sant son che­val le long du rivage ; Meh­med mur­mu­rant du per­san dans les gra­vats ; Tré­maux sous son voile noir de pho­to­graphe ; les ter­ras­siers de 1873 ; l’in­cen­die de 1912 ; Mam­bou­ry et son car­net ; les archéo­logues de 2021 déga­geant une fon­taine. Tout cela tient dans un mur de cent mètres.

XIII. l’é­loge des façades

On m’ob­jec­te­ra qu’il ne reste presque rien, et c’est vrai. Un byzan­ti­niste le disait joli­ment : c’est comme si l’on avait lu tous les livres sur Top­kapı sans jamais rien en voir que quelques tristes ruines. Du Bou­co­léon, nous ne savons au fond que ce que disent les textes ; la façade est un index qui pointe vers un livre dis­pa­ru. Mais je finis par croire que c’est pré­ci­sé­ment pour cela qu’il faut y aller. Les monu­ments intacts nous dis­pensent d’i­ma­gi­ner ; ils font le tra­vail à notre place, et l’on en sort repu et vide. Les façades seules, elles, nous mettent au tra­vail. Le Bou­co­léon appar­tient à cette famille de lieux — le mur du temple à Jéru­sa­lem, les colonnes seules dans les cam­pagnes grecques, les por­tails sans église — qui n’offrent qu’un frag­ment et exigent le reste.

Constan­ti­nople fut la ville des palimp­sestes ; j’ai racon­té ailleurs ses églises deve­nues mos­quées, ses mos­quées rede­ve­nues musées, ses musées rede­ve­nus mos­quées. Le Bou­co­léon est un palimp­seste plus radi­cal encore, puisque presque toutes les écri­tures s’y sont effa­cées : mai­son d’un prince perse, palais d’un empe­reur romain, reli­quaire de la chré­tien­té, scène d’as­sas­si­nat, butin de croi­sés, car­rière de pierres, bidon­ville de bois, tran­chée fer­ro­viaire, ter­rain vague — et main­te­nant, musée à ciel ouvert, der­nière couche, la nôtre, qui consiste à don­ner à voir toutes les autres. Il aura fal­lu mille six cents ans pour que ce mur trouve sa fonc­tion défi­ni­tive, qui est de se souvenir.

Le soir tom­bait quand j’ai quit­té le rivage, la der­nière fois. Der­rière moi, un train pas­sait dans le palais. Devant, la Mar­ma­ra pre­nait cette cou­leur d’é­tain que Bou­vier aimait tant, celle des fins de jour­née qui ne concluent rien. Les trois fenêtres, dans mon dos, conti­nuaient de regar­der la mer — et je me suis dit qu’elles avaient rai­son, qu’elles avaient tou­jours eu rai­son : quand on a vu pas­ser les dro­mons, les croi­sés, les sul­tans, les loco­mo­tives et les auto­routes, on peut bien attendre encore. Les lions, eux, sont au musée. Mais le tau­reau et le lion du vieux port, le com­bat de pierre qui don­na son nom au palais, per­sonne ne les a jamais retrou­vés. Ils sont quelque part sous l’as­phalte de l’a­ve­nue Ken­ne­dy, ou au fond de la Mar­ma­ra, ou nulle part — c’est-à-dire par­tout où l’on pro­nonce encore leur nom. Bous, leôn. Bou­ko­leôn. Le nom aura sur­vé­cu à tout, comme tou­jours. C’est le propre des villes très anciennes : à la fin, il ne reste que les noms.

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Umbi­li­cus Urbis Romae

Umbi­li­cus Urbis Romae

Umbi­li­cus Urbis Romae

Le nom­bril de Rome

Umbi­li­cus Urbis Romae

 

Le nom­bril de Rome, un cône de briques que per­sonne ne regarde

Il est onze heures et la pierre com­mence à rendre ce qu’elle a pris. On entre au Forum par la via Sacra, on des­cend, et la pre­mière chose que le corps apprend, avant l’œil, c’est que ce creux entre les col­lines est un four. Les Romains le savaient : ils ont mis là leur place publique parce que c’é­tait le seul endroit plat, pas parce que c’é­tait agréable. C’é­tait un maré­cage. On l’a drai­né, pavé, encom­bré de temples, et il conti­nue de se com­por­ter comme un maré­cage, c’est-à-dire qu’il garde la cha­leur comme il gar­dait l’eau, avec entêtement.

Les groupes remontent vers l’arc de Sep­time Sévère. Ils s’y agglu­tinent, para­pluies levés, oreillettes en place, et le guide dit des choses justes sur les Parthes, sur Cara­cal­la qui fit mar­te­ler le nom de son frère Geta après l’a­voir fait tuer — cette rature dans le marbre qu’on montre tou­jours parce qu’elle est spec­ta­cu­lai­re­ment lisible, un fra­tri­cide encore visible à quinze mètres. Puis le trou­peau glisse vers la Curie et dis­pa­raît. Per­sonne ne s’est arrêté.

À quatre pas de là, dans un angle mort que le cir­cuit contourne comme l’eau contourne un caillou, il y a un cône de briques. Deux mètres de haut envi­ron, quatre mètres qua­rante-cinq de dia­mètre à la base, gris-rose, râpé, avec cet air de four à pain effon­dré qu’ont tous les cœurs de maçon­ne­rie romaine dépouillés de leur pare­ment. Il ne res­semble à rien. Il n’a pas de fron­ton, pas de colonne, pas d’ins­crip­tion qui vous prend au col­let. Un chat pour­rait y dor­mir sans se sen­tir obser­vé, et c’est pro­ba­ble­ment ce qui lui arrive le plus souvent.

C’est l’Umbi­li­cus Urbis Romae. Le nom­bril de la Ville de Rome. Le centre du centre, le point d’où l’Em­pire pré­ten­dait se mesu­rer, la chose autour de laquelle tout ce Forum était cen­sé tour­ner. Et le Forum, aujourd’­hui, tourne autour de lui exac­te­ment comme un car­re­four tourne autour d’un refuge en béton : sans le voir.

J’aime cette dis­pro­por­tion. Elle est presque une leçon de méthode. Les civi­li­sa­tions ne signalent pas tou­jours leur centre par de la hau­teur. Par­fois elles le signalent par un trou.

Un tas de briques, décrit honnêtement

Regar­dons l’ob­jet avant de le racon­ter, puisque c’est dans cet ordre-là qu’on devrait tou­jours pro­cé­der et qu’on ne le fait presque jamais.

Ce qui sub­siste est un noyau. Une struc­ture cylin­drique — plu­tôt tron­co­nique, éta­gée en trois registres qui se rétré­cissent vers le som­met, envi­ron quatre mètres soixante à la base et trois mètres en haut. Briques romaines, mor­tier, le tout d’une exé­cu­tion soi­gnée mais des­ti­née à ne jamais être vue. Car ce cône n’é­tait pas nu : il était habillé de marbre. Comme presque tout ici. Ce que nous pre­nons pour l’ar­chi­tec­ture romaine est en réa­li­té son sque­lette, sa car­casse tech­nique, la par­tie que les Romains cachaient. Nous admi­rons depuis cinq siècles l’en­vers du décor en croyant contem­pler le décor.

Le marbre est par­ti au four à chaux, ou dans les palais des Colon­na, ou dans les façades des églises de la Contre-Réforme. Le Forum a été une car­rière plus long­temps qu’il n’a été un forum. Nuance qui devrait rendre modeste : ce que nous venons voir, ce sont les restes d’un chan­tier de démo­li­tion qui a duré mille ans et que nous avons arrê­té par sen­ti­ment, tar­di­ve­ment, quand nous avons déci­dé que les ruines avaient plus de valeur que les pierres.

Le monu­ment tel qu’il est debout date de l’é­poque sévé­rienne, autour de 203, c’est-à-dire du moment exact où l’arc voi­sin sor­tait de terre. Les deux se tiennent. Sep­time Sévère refai­sait ce coin du Forum, il a recons­truit l’umbi­li­cus comme on remet une pièce sur l’é­chi­quier après avoir bous­cu­lé la table. Mais le cône sévé­rien recouvre quelque chose de bien plus ancien. Une struc­ture anté­rieure, tar­do-répu­bli­caine, peut-être du IIe siècle avant notre ère, peut-être davan­tage. On ne des­cend pas dedans. On ne sait pas.

Il y avait une petite porte. Une ouver­ture, fer­mée par une dalle. Et sous l’ou­ver­ture, une cavité.

Voi­là tout. C’est peu. Tenez-vous-en à cela quelques secondes, parce que dans un ins­tant le peu va se mettre à peser une tonne.

Le mot

Umbi­li­cus. Nom­bril. Le latin est bru­tal de sim­pli­ci­té, comme sou­vent quand il touche au sacré : le mot du corps sert pour la ville, sans méta­phore filée, sans pré­cau­tion. Le nom­bril, c’est la cica­trice de l’at­tache. C’est l’en­droit par lequel on a été relié à ce qui nous a faits, et qui ne sert plus à rien une fois qu’on est né, sauf à rap­pe­ler qu’on est né.

Rome se pense donc comme un corps qui garde la marque de son cor­don. Pas comme une tête, pas comme un cœur — ces images-là vien­dront, caput mun­di, et elles sont plus flat­teuses. Le nom­bril, lui, ne com­mande rien. Il témoigne.

Le mot lui-même est étran­ge­ment tar­dif dans nos sources. On ne le trouve pas chez Cicé­ron en train de dési­gner ce monu­ment, on ne le trouve pas chez Tite-Live. Il appa­raît en toutes lettres dans les Région­naires, ces cata­logues admi­nis­tra­tifs du IVe siècle qui font l’in­ven­taire de la ville quar­tier par quar­tier comme un huis­sier ferait l’in­ven­taire d’un appar­te­ment. Umbi­li­cus Romae, Regio VIII, entre le temple de la Concorde et la suite de la liste. Une entrée sèche dans un registre. C’est ain­si que les choses les plus sacrées finissent par nous par­ve­nir : par la comptabilité.

Les Grecs disaient ompha­los. Delphes en avait un, cette pierre ovoïde qu’on montre encore au musée, entou­rée de son filet de laine sculp­té. Zeus, raconte-t-on, avait lâché deux aigles aux deux extré­mi­tés du monde et les avait lais­sés voler l’un vers l’autre ; ils s’é­taient croi­sés à Delphes, et là on avait mis la pierre. Rome, qui a tout emprun­té aux Grecs y com­pris l’art de pré­tendre qu’elle n’empruntait rien, s’est fabri­qué son ompha­los. Mais avec cette dif­fé­rence consi­dé­rable, et qui est peut-être la seule chose qui dis­tingue vrai­ment les deux civi­li­sa­tions dans cette affaire : l’om­pha­los grec est une pierre pleine. Le nom­bril romain est un couvercle.

La poi­gnée de terre

Il faut main­te­nant citer Plu­tarque, ce qui est tou­jours un plai­sir, parce qu’il écrit sur Rome en Grec, à dis­tance, avec la curio­si­té polie d’un homme qui trouve ces gens un peu bar­bares et abso­lu­ment fascinants.

Dans la Vie de Romu­lus, au cha­pitre onze, il raconte la fon­da­tion. Romu­lus fait venir des Étrusques, parce qu’on ne fonde pas une ville sans tech­ni­ciens et que les Romains n’ont jamais eu honte de sous-trai­ter le sacré. On creuse une fosse cir­cu­laire. On y jette les pré­mices — les pre­miers fruits de l’an­née, ce qu’il y a de meilleur et qu’on n’a pas encore man­gé. Puis cha­cun des com­pa­gnons de Romu­lus, cha­cun de ces hommes venus d’ailleurs, s’a­vance et jette dans la fosse une poi­gnée de terre de son pays d’origine.

Arrê­tons-nous là. C’est un des plus beaux gestes rituels que l’An­ti­qui­té nous ait trans­mis, et il est en train de dire quelque chose de très précis.

Rome ne se fonde pas sur un sol. Rome se fonde sur un mélange de sols rap­por­tés. La cité com­mence par un geste d’im­mi­grants qui vident leurs poches de terre étran­gère dans un trou, et ce trou devient le centre. Le centre de Rome, c’est un com­po­site. C’est de la terre albaine, de la terre sabine, de la terre étrusque, de la terre de par­tout, tas­sée ensemble au fond d’une fosse. Le point le plus romain de Rome est le seul point de Rome qui ne soit pas fait de terre romaine.

Les Romains ont fabri­qué là, sans peut-être le savoir, la méta­phore par­faite de leur propre réus­site. Ce peuple a pas­sé mille ans à absor­ber : les dieux des vain­cus, les cui­si­niers grecs, les mathé­ma­tiques alexan­drines, les cultes syriens, les empe­reurs espa­gnols puis afri­cains puis illy­riens. Ils étaient une machine à faire de la terre com­mune avec des terres appor­tées. Et ils avaient mis, au milieu de leur place publique, un rap­pel phy­sique de ce procédé.

Plu­tarque ajoute que la fosse fut appe­lée mun­dus, du nom du ciel — parce qu’on l’a­vait orga­ni­sée comme le monde. Et là, on quitte l’a­nec­dote gen­tille et on tombe dans quelque chose de net­te­ment moins confortable.

Les trois jours

Mun­dus, en latin, c’est le monde. C’est aus­si le ciel, l’u­ni­vers ordon­né, ce que les Grecs appe­laient kos­mos. Mais c’est encore, par un de ces glis­se­ments dont le latin est pro­digue, la trousse de toi­lette d’une femme — le mun­dus mulie­bris, l’at­ti­rail des fards et des épingles. Le même mot pour le cos­mos et pour le néces­saire à maquillage. Il y a une thèse entière là-dedans sur l’i­dée d’ar­ran­ge­ment, d’ordre, de ce-qui-est-mis-en-place-correctement.

Et il y a la fosse.

Fes­tus, ce gram­mai­rien du IIe siècle qui a abré­gé un éru­dit augus­téen et que nous lisons dans un manus­crit unique à moi­tié brû­lé — encore une de ces chaînes de trans­mis­sion qui devraient nous rendre humbles sur tout ce que nous croyons savoir de l’An­ti­qui­té — Fes­tus écrit qu’on appelle mun­dus de Cérès celui qu’on ouvre trois fois l’an. Il donne les dates, dans le calen­drier romain qui compte à rebours et qui fait tou­jours l’ef­fet d’un code : le neu­vième jour avant les calendes de sep­tembre, le troi­sième avant les nones d’oc­tobre, le sixième avant les ides de novembre.

Tra­dui­sons. Le 24 août. Le 5 octobre. Le 8 novembre.

Trois fois par an, on sou­le­vait la dalle. Et Var­ron, cité par Macrobe, explique ce que cela signi­fiait dans les termes les plus clairs qu’on puisse sou­hai­ter : quand le mun­dus est ouvert, c’est comme si la porte des dieux tristes et infer­naux était ouverte.

Il n’y a pas d’am­bi­guï­té. Le sanc­tuaire était consa­cré à Dis Pater et à Pro­ser­pine, c’est-à-dire aux maîtres du monde d’en bas. La fosse était une bouche. Ces trois jours-là, les morts sor­taient et se pro­me­naient dans la ville. Le tra­fic s’inversait.

Consé­quences pra­tiques, et elles étaient prises très au sérieux : ces jours étaient reli­gio­si, néfastes, impropres à toute action. On n’en­ga­geait pas de bataille. On ne levait pas de troupes. On ne se mariait pas. On ne tenait pas les comices. Macrobe pré­cise qu’il valait mieux aller au com­bat avec la gueule de Plu­ton bien refer­mée. La for­mule est de lui, ou de sa source, et elle a le mérite d’être ima­gée : la ville avait, en son milieu, une gueule.

Pre­nez la mesure de l’af­faire. Le Forum romain est le lieu où se ren­dait la jus­tice, où se pro­non­çaient les dis­cours, où se pesait l’argent, où se déci­dait le sort des pro­vinces. Le lieu de la parole publique, du droit, de la lumière crue. Et à quelques mètres des Rostres, sous une dalle, il y avait un accès aux Enfers qu’on ouvrait au calen­drier, comme on ouvre une vanne. Les Romains, ce peuple d’in­gé­nieurs et de juristes qu’on nous pré­sente volon­tiers comme le comble du prag­ma­tisme, avaient pré­vu dans leur plan d’ur­ba­nisme une porte de ser­vice pour les morts.

Et ils l’a­vaient mise au centre.

Cela ne fait pas de Rome une ville mor­bide. Cela en fait une ville qui n’a­vait pas réso­lu de sépa­rer ses deux ver­sants, et qui avait orga­ni­sé leur contact plu­tôt que de le nier. Les nôtres ont chas­sé les cime­tières hors des murs au XIXe siècle, à Paris comme ailleurs, pour rai­sons d’hy­giène et de fon­cier, et nous appe­lons cela le pro­grès. Il l’est, sans doute. Reste que nous avons obte­nu des villes sans nombril.

La que­relle

Ici, une pré­cau­tion. Tout ce que je viens d’é­crire tient sur un fil, et il faut dire lequel.

Que le mun­dus ait exis­té : les textes le disent, per­sonne ne le conteste. Que l’Umbi­li­cus Urbis ait exis­té : le cône de briques est là, on peut le tou­cher. Mais que les deux soient le même objet — que ce cône soit la par­tie émer­gée de la fosse de Romu­lus, le cou­vercle visible de la bouche des Enfers — cela, c’est une hypo­thèse. Une hypo­thèse forte, sédui­sante, lar­ge­ment admise, mais une hypothèse.

Elle est asso­ciée au nom de Filip­po Coa­rel­li, qui l’a défen­due à par­tir des années soixante-dix dans une série de tra­vaux (les Dia­lo­ghi di Archeo­lo­gia de 1976–1977, puis Il Foro Roma­no, puis les notices du Lexi­con Topo­gra­phi­cum Urbis Romae) et qui a fait bas­cu­ler la majo­ri­té de la pro­fes­sion. Son argu­ment prin­ci­pal passe par Macrobe, qui situe un petit sanc­tuaire de Dis Pater acco­lé à l’au­tel de Saturne. Coa­rel­li super­pose les textes et le ter­rain, tire ses lignes, et l’ai­guille tombe sur notre cône. Le mun­dus de Plu­tarque, l’umbi­li­cus des Région­naires et le sanc­tuaire de Macrobe seraient trois noms — trois époques, trois angles — pour une seule chose.

D’autres ont objec­té. Cer­tains placent le mun­dus sur le Pala­tin, du côté de la fon­da­tion romu­léenne et de cette énig­ma­tique Roma Qua­dra­ta dont on dis­cute encore. Michel Humm, dans un article de 2004 sur le mun­dus et le Comi­tium, reprend le dos­sier et montre à quel point nos cer­ti­tudes reposent sur une poi­gnée de phrases tar­dives, trans­mises par des abré­via­teurs, dont cer­taines sont cor­rom­pues au point qu’on en édite le texte avec des croix de déses­poir. Carl Deroux a écrit là-des­sus des pages salubres qui s’ap­pellent à peu près « images modernes et textes anciens », et le titre dit l’es­sen­tiel : nous avons peut-être construit un beau monu­ment men­tal sur trois lignes de Fes­tus et une dis­trac­tion de Macrobe.

Je livre cela sans tris­tesse. C’est même, à mon sens, la par­tie inté­res­sante. Nous nous tenons devant un tas de briques dont nous ne savons pas avec cer­ti­tude s’il est le nom­bril du monde ou le socle d’une chose dis­pa­rue. Nous avons un mot sans objet cer­tain, et un objet sans nom cer­tain, et nous les avons mariés parce que la place était libre des deux côtés.

C’est ain­si que fonc­tionne une bonne par­tie de la topo­gra­phie antique, et je pré­fère qu’on le dise. Rome n’est pas un livre ouvert. C’est un palimp­seste dont les couches se contre­disent, et les guides qui affirment vous ont sim­ple­ment épar­gné les notes de bas de page.

Le mil­liaire d’or, ou la fic­tion de la mesure

À quelques mètres de l’umbi­li­cus, de l’autre côté des Rostres, il y avait un autre objet, et on les confond depuis toujours.

Le Mil­lia­rium Aureum. Le mil­liaire d’or. Auguste l’a fait dres­ser en 20 avant notre ère, du côté du temple de Saturne : une borne, pro­ba­ble­ment de marbre revê­tue de bronze doré. Les fouilles de Bun­sen en 1833, puis celles de Käh­ler en 1959, ont conduit la plu­part des spé­cia­listes à le situer à l’angle sud-est du podium des Rostres augus­téens, en symé­trie avec l’umbi­li­cus. Deux objets ronds, de part et d’autre de la tri­bune, comme deux bornes enca­drant l’en­droit d’où l’on par­lait au peuple. La dis­po­si­tion est trop propre pour être fortuite.

Le mil­liaire est le monu­ment dont tout le monde connaît le slo­gan sans connaître le nom : c’est de là que « toutes les routes mènent à Rome ». Le point zéro. L’o­ri­gine des dis­tances de l’Empire.

Sauf que, comme tou­jours, c’est plus com­pli­qué et plus intéressant.

D’a­bord, on ne sait pas ce qui était écrit des­sus. Aucune source antique ne le dit. Toutes les recons­ti­tu­tions — la liste des grandes villes avec leurs dis­tances, la liste des routes et de leurs cura­teurs, la simple titu­la­ture d’Au­guste — sont des conjec­tures modernes bâties sur ce que nous savons des autres bornes. Le monu­ment le plus célèbre de la métro­lo­gie romaine est illi­sible parce qu’il a disparu.

Ensuite, et c’est le meilleur : les dis­tances réelles, celles que le voya­geur lisait sur les bornes en sor­tant de Rome, ne se comp­taient pas depuis le mil­liaire. Elles se comp­taient depuis les portes de l’en­ceinte. La pre­mière borne de la via Appia est à un mille de la porte Capène, pas à un mille du Forum. Le mil­liaire d’or ne mesu­rait rien du tout. Il déclarait.

C’est une dis­tinc­tion que j’ai­me­rais faire gra­ver quelque part, tant elle explique de choses sur les États. Il y a les ins­tru­ments qui mesurent et il y a les monu­ments qui déclarent qu’on mesure. Auguste, qui avait le génie de la mise en scène admi­nis­tra­tive, avait plan­té au milieu du Forum un objet qui ne ser­vait à aucune opé­ra­tion et qui affir­mait que toutes les opé­ra­tions par­taient de là. Un point zéro sym­bo­lique ados­sé à un sys­tème tech­nique qui, lui, fonc­tion­nait par ailleurs, très bien, sans lui.

Et donc, pen­dant deux siècles, ce coin du Forum a por­té deux centres. Le mil­liaire, centre poli­tique, augus­téen, impé­rial, qui dit : l’Em­pire com­mence ici. L’umbi­li­cus, centre cos­mique, archaïque, chtho­nien, qui dit : le monde s’at­tache ici. L’un regarde vers les pro­vinces, l’autre vers le sous-sol. Le pre­mier a été fon­du ou brû­lé, il n’en reste peut-être qu’un frag­ment de fût qu’on montre par­fois près de la Curie et qui est peut-être autre chose. Le second est tou­jours debout, râpé, igno­ré, indes­truc­tible parce qu’il n’in­té­res­sait personne.

Le marbre est par­ti. La brique est res­tée. Il y a là une règle géné­rale sur la sur­vie des choses, et elle n’est pas flat­teuse pour le marbre.

Le 24 août

Je m’ar­rête sur la pre­mière des trois dates parce qu’elle traîne une coïn­ci­dence dont je n’ar­rive pas à déci­der ce qu’elle vaut.

Le 24 août, jour où l’on sou­le­vait la dalle et où les morts remon­taient. C’est aus­si la date que Pline le Jeune donne, dans sa fameuse lettre à Tacite, pour l’é­rup­tion du Vésuve de 79 — nonum kal. Sep­tembres, le neu­vième jour avant les calendes de sep­tembre, exac­te­ment la for­mule de Fes­tus pour le mun­dus patet.

L’i­dée est ver­ti­gi­neuse et a fait rêver plus d’un éru­dit : le jour même où Rome ouvrait sa porte des Enfers, à deux cents kilo­mètres de là, la mon­tagne en ouvrait une vraie et ense­ve­lis­sait deux villes. Le calen­drier et la géo­lo­gie tom­bant d’ac­cord, pour une fois, sur l’heure du rendez-vous.

Il faut refroi­dir cela tout de suite. La date de l’é­rup­tion est aujourd’­hui contes­tée : la tra­di­tion manus­crite de Pline est instable, les fruits d’au­tomne retrou­vés à Pom­péi cadrent mal avec l’é­té, les bra­se­ros aus­si, et une ins­crip­tion au char­bon décou­verte en 2018 dans une mai­son en tra­vaux porte une date d’oc­tobre. Beau­coup penchent désor­mais pour l’au­tomne. La coïn­ci­dence s’ef­fondre, ou plu­tôt elle recule d’un cran : elle devient une coïn­ci­dence entre notre tra­di­tion manus­crite et le calen­drier romain, ce qui est un tout autre objet, moins poé­tique et plus trou­blant, parce qu’on se demande alors si un copiste quelque part n’a pas aidé la date à tom­ber sur le bon jour.

Je le note et je passe. On a le droit de tenir une belle chose entre deux doigts un moment avant de la reposer.

Ce qu’il est devenu

Les monu­ments ne meurent pas d’un coup. Ils s’é­teignent par étapes, comme les langues.

Étape un : on cesse d’ou­vrir la dalle. Quand ? Per­sonne ne le sait. Le culte s’é­tiole, l’Em­pire se chris­tia­nise, les jours néfastes deviennent des jours ordi­naires, et une géné­ra­tion arrive où plus per­sonne dans la ville n’a jamais vu sou­le­ver la pierre. Ce doit être un moment étrange, cette pre­mière année où le 24 août ne se passe rien. Per­sonne n’a pris de déci­sion. C’est sim­ple­ment que celui qui s’en occu­pait est mort et qu’on ne l’a pas remplacé.

Étape deux : on conti­nue de citer le nom sans savoir ce qu’il désigne. Le IVe siècle l’ins­crit dans ses cata­logues, entre deux temples, comme une case à cocher. Il fait par­tie du mobi­lier. C’est le sort ordi­naire des choses sacrées : elles finissent en ligne de liste.

Étape trois : le nom sur­vit à l’ob­jet. L’Iti­né­raire d’Ein­sie­deln, cette liste de par­cours romains reco­piée par un pèle­rin trans­al­pin au VIIIe ou IXe siècle — un tou­riste, disons le mot, le pre­mier guide de Rome que nous pos­sé­dions — men­tionne encore l’umbi­li­cus, en le repé­rant par l’é­glise voi­sine des saints Serge-et-Bac­chus, que le pape Hadrien Ier avait agran­die à la fin du VIIIe siècle. Le pèle­rin ne com­prend pro­ba­ble­ment rien à ce qu’il note. Il note parce que c’est sur son che­min, entre deux sta­tions, et parce qu’un nom latin dans un car­net fait tou­jours sérieux. Grâce à quoi nous savons que le cône était encore visible et encore nom­mé mille ans après Romulus.

Étape quatre : le Forum devient le Cam­po Vac­ci­no, le champ aux vaches. La terre monte, les temples s’en­foncent jus­qu’aux cha­pi­teaux, on fait paître des bêtes entre les colonnes, et des peintres du Nord viennent ins­tal­ler leur che­va­let pour peindre les buffles au pre­mier plan et le Capi­tole au fond. Le nom­bril du monde est sous deux mètres de rem­blai, et un bou­vier passe des­sus tous les matins sans le savoir. Il y a chez Pira­nèse et chez Claude Lor­rain des dizaines de vues de cet endroit où le sol qu’on voit n’est pas le sol romain mais le dos du sol romain.

Étape cinq : le XIXe siècle creuse, l’ar­chéo­lo­gie s’ins­talle, on ôte le rem­blai, on retrouve le cône. Et on lui donne un nom, un dos­sier, une biblio­gra­phie, une que­relle. On le rend à la lumière et il rede­vient exac­te­ment ce qu’il n’a jamais ces­sé d’être : quelque chose devant quoi les gens passent.

Les autres nombrils

Il faut bien sou­rire un peu. Le monde a beau­coup de centres.

Delphes, donc, avec sa pierre et ses aigles. Jéru­sa­lem, que le livre d’É­zé­chiel place au « nom­bril de la terre » et que les map­pe­mondes médié­vales — la Here­ford, l’Ebs­torf — ins­tallent au milieu du disque avec une belle indif­fé­rence aux dis­tances réelles, parce qu’une carte n’a jamais ser­vi qu’à mon­trer ce qui compte. Constan­ti­nople et son Milion, dont il reste un moi­gnon de pierre à la sor­tie de la citerne Basi­lique, à Sul­ta­nah­met, devant lequel les tou­ristes font la queue sans le voir — exac­te­ment, mais alors exac­te­ment, comme au Forum : un bloc ano­nyme à trente mètres de Sainte-Sophie, et c’é­tait le point zéro de tout un empire, celui d’où l’on comp­tait les milles jus­qu’aux fron­tières du monde byzan­tin. J’ai un faible pour ce moi­gnon-là. C’est un des rares monu­ments qui aient réus­si à être invi­sible au milieu de la place la plus pho­to­gra­phiée d’Istanbul.

Et puis les modernes, qui n’ont rien inven­té et ne s’en cachent pas. Le point zéro devant Notre-Dame, dalle de bronze posée dans les années vingt, sur laquelle les gens tournent trois fois sur un pied en fai­sant un vœu — le rite est repar­ti tout seul, per­sonne ne l’a décré­té, il a pous­sé sur la dalle comme la mousse pousse sur une pierre. Le kilo­mètre zéro de la Puer­ta del Sol à Madrid, poli par les semelles. La Zero Miles­tone de Washing­ton, plan­tée en 1923 sur l’El­lipse, à deux pas de la Mai­son-Blanche, en imi­ta­tion avouée du mil­liaire d’Au­guste — les Amé­ri­cains, ce peuple neuf, ont vou­lu leur borne romaine et l’ont eue, et per­sonne ne mesure rien depuis. La pierre de Londres, ce caillou der­rière sa grille dont plus per­sonne ne sait à quoi il ser­vait mais qu’on a démé­na­gé trois fois plu­tôt que de le jeter.

Tous ces objets ont la même carac­té­ris­tique : ils sont tech­ni­que­ment inutiles et per­sonne n’ose s’en débar­ras­ser. C’est un genre archi­tec­tu­ral en soi. Le monu­ment qui ne fait rien et qu’on ne peut pas enlever.

Ce que révèle cette col­lec­tion, c’est que les villes ont besoin d’un point où poser le doigt. Pas pour cal­cu­ler — pour dire ici. Et il faut que ce point soit modeste, parce qu’un centre trop spec­ta­cu­laire cesse d’être un centre et devient une attrac­tion. Le nom­bril doit être dis­cret. C’est sa fonc­tion d’être dis­cret. Un nom­bril qu’on remarque est une hernie.

Retour

Je suis remon­té m’as­seoir sur un bloc, à l’ombre de rien, avec une bou­teille d’eau tiède ache­tée trop cher à l’en­trée. En bas, l’arc de Sep­time Sévère conti­nuait de rece­voir ses foules et de rendre son ombre, courte à cette heure. Et le cône de briques était là, à sa place, sans plaque lisible à dis­tance, avec sa touffe de capil­laire qui pousse dans un joint parce qu’il y a tou­jours un joint et tou­jours une graine.

Un couple s’est arrê­té à côté. L’homme a regar­dé la carte, puis le cône, puis la carte. Il a dit à sa femme, en anglais, qu’il ne trou­vait pas ce que c’é­tait. Ils sont repar­tis vers la Curie.

J’ai pen­sé qu’il avait rai­son de ne pas trou­ver. Cet objet a pas­sé deux mille deux cents ans à être la chose la plus impor­tante et la moins regar­dable du Forum. Il ne se donne pas. Il n’a jamais eu de façade — le marbre est par­ti et, des­sous, il n’y a que la maçon­ne­rie hon­nête d’un mur qui n’at­ten­dait per­sonne. Sa fonc­tion n’é­tait pas d’être vu mais d’être au milieu, ce qui est un métier dif­fé­rent, et plus dur, parce qu’il s’exerce sans public.

Les Romains ont mis au centre de leur ville un cou­vercle. Ils ont mélan­gé des­sous les terres de tous ceux qui étaient venus, et ils ont lais­sé une fente pour les morts, et ils ont bâti autour la place publique la plus bavarde de l’An­ti­qui­té, le lieu où l’on plai­dait, votait, calom­niait, spé­cu­lait, et tout ce tapage tour­nait autour d’un trou fer­mé qu’on ouvrait trois jours par an.

Le tapage a ces­sé. Le trou est tou­jours là.

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Baal et les dieux cana­néens avant que la Bible ne les efface

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Baal et les dieux cananéens 

Avant que la Bible ne les efface

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I. Une char­rue dans la col­line au fenouil

Tout com­mence, comme sou­vent dans l’ar­chéo­lo­gie du Levant, par un acci­dent agri­cole. Au prin­temps 1928, un pay­san alaouite nom­mé Mah­moud Mel­la az-Zir laboure son champ près de la baie de Minet el-Bei­da, la « rade blanche », à une dou­zaine de kilo­mètres au nord de Lat­ta­quié, sur la côte syrienne. Le soc de sa char­rue heurte une dalle. Des­sous, une tombe voû­tée, des pote­ries, quelques objets qu’il revend sans se poser trop de ques­tions. L’af­faire aurait pu s’ar­rê­ter là — com­bien de tombes ain­si ouvertes, pillées, refer­mées, oubliées, tout au long de cette côte où les civi­li­sa­tions se sont dépo­sées les unes sur les autres comme des strates de sédi­ment ? Mais nous sommes sous man­dat fran­çais, le Ser­vice des anti­qui­tés veille, et l’in­for­ma­tion remonte jus­qu’à René Dus­saud, conser­va­teur au Louvre, qui flaire immé­dia­te­ment la nécro­pole d’une ville impor­tante. Il envoie sur place, au prin­temps 1929, un jeune archéo­logue alsa­cien, Claude Schaef­fer, qui déplace vite ses son­dages de la nécro­pole côtière vers le tell voi­sin, une col­line arti­fi­cielle d’une ving­taine de mètres de haut cou­verte de fenouil sau­vage — d’où son nom arabe, Ras Sham­ra, le « cap du fenouil ».

Ce que Schaef­fer exhume sous le fenouil, c’est Ouga­rit. Une capi­tale de l’âge du bronze, pros­père du milieu du deuxième mil­lé­naire jus­qu’à sa des­truc­tion bru­tale vers 1185 avant notre ère, au moment où tout l’ordre ancien de la Médi­ter­ra­née orien­tale s’ef­fondre sous les coups des Peuples de la mer. Un port cos­mo­po­lite où l’on par­lait et écri­vait en huit langues et cinq sys­tèmes d’é­cri­ture, où tran­si­taient le cuivre de Chypre, l’huile, le vin, la pourpre, le bois de cèdre, où les mar­chands hit­tites croi­saient les émis­saires égyp­tiens. Et sur­tout, dès les pre­mières semaines de fouille, entre le temple de Baal et la mai­son du grand prêtre : des tablettes d’ar­gile cou­vertes de signes cunéi­formes que per­sonne n’a­vait jamais vus.

Car ce cunéi­forme-là n’é­tait pas le syl­la­baire méso­po­ta­mien aux six cents signes que les assy­rio­logues déchif­fraient depuis le XIXe siècle. Trente signes seule­ment. Un alpha­bet, donc — le plus ancien alpha­bet com­plet jamais retrou­vé, noté en clous d’ar­gile. Le déchif­fre­ment fut une course de vitesse à trois, menée en quelques mois de 1930, exploit qui méri­te­rait à lui seul un article : Charles Virol­leaud à Paris, qui publie les copies avec une hon­nê­te­té scien­ti­fique qui lui coû­te­ra la gloire du pre­mier pas déci­sif ; Hans Bauer à Halle, cryp­to­graphe de la Grande Guerre recon­ver­ti dans les langues sémi­tiques, qui iden­ti­fie les pre­mières lettres par pure ana­lyse com­bi­na­toire ; Édouard Dhorme à Jéru­sa­lem, domi­ni­cain assy­rio­logue, qui cor­rige et com­plète. À la fin de l’an­née, on lit l’ou­ga­ri­tique. Et ce qu’on lit dépasse tout ce qu’on espérait.

Car ces tablettes ne contiennent pas seule­ment des lettres com­mer­ciales, des trai­tés, des listes de rations — bien qu’il y en ait des mil­liers, et qu’elles soient pas­sion­nantes. Elles contiennent une lit­té­ra­ture. Des poèmes mytho­lo­giques de plu­sieurs cen­taines de vers, copiés vers le XIIIe siècle avant notre ère par un scribe qui signe son tra­vail, Ili­mil­ku, sous l’au­to­ri­té du grand prêtre Atta­nu-Pur­lian­ni et du roi Niq­mad­du. Des récits met­tant en scène des dieux dont on ne connais­sait jusque-là que les noms — et encore, des noms pas­sés au filtre défor­mant de la polé­mique biblique. El. Athi­rat. Anat. Mot. Yam. Et au centre de tout, celui que la Bible hébraïque men­tionne près de quatre-vingt-dix fois, tou­jours pour le mau­dire : Baal.

Voi­là le ren­ver­se­ment dont je vou­drais par­ler ici. Pen­dant deux mille cinq cents ans, nous n’a­vons connu les dieux de Canaan que par leurs vain­queurs. Le Baal des Rois et des pro­phètes est une idole gro­tesque, une abo­mi­na­tion devant laquelle se pros­ternent les rois impies, un démon dont le nom même fini­ra par dési­gner le prince des mouches. Puis une char­rue heurte une dalle près de Lat­ta­quié, et les vain­cus retrouvent la parole. Pour la pre­mière fois depuis l’âge du fer, Baal parle en son propre nom, dans sa propre langue, dans ses propres poèmes. Et ce qu’il dit ne res­semble en rien à ce qu’on disait de lui.

II. La biblio­thèque sous les décombres

Il faut ima­gi­ner la scène de la trou­vaille, telle que Schaef­fer la raconte dans ses rap­ports à l’A­ca­dé­mie des ins­crip­tions. Nous sommes en mai 1929, sur l’a­cro­pole du tell, entre les deux grands temples qui domi­naient la ville — celui de Baal, celui de Dagan. Dans les décombres d’une vaste demeure que l’on iden­ti­fie­ra comme la mai­son du grand prêtre, les ouvriers dégagent des tablettes d’ar­gile, cer­taines intactes, la plu­part bri­sées, cuites une seconde fois par l’in­cen­die qui a détruit la ville — le feu qui a tué Ouga­rit a para­doxa­le­ment sau­vé sa biblio­thèque, dur­cis­sant l’ar­gile pour trois mille ans. À côté des tablettes, des outils de bronze, dont une her­mi­nette por­tant une ins­crip­tion : « grand prêtre ». La biblio­thèque d’un cler­gé, donc, avec ses textes rituels, ses listes de sacri­fices, ses abé­cé­daires d’ap­pren­tis­sage — on a retrou­vé l’al­pha­bet ouga­ri­tique réci­té dans l’ordre, a b g ḫ d, ancêtre direct de notre a‑b-c‑d — et ses grands textes lit­té­raires reco­piés pour être transmis.

Trois ensembles dominent cette lit­té­ra­ture. Le cycle de Baal, six tablettes, envi­ron mille huit cents vers conser­vés sur ce qui devait en comp­ter le double : c’est le grand œuvre, l’é­po­pée divine dont je vais par­ler lon­gue­ment. La légende de Keret, roi sans des­cen­dance à qui El appa­raît en songe. La légende d’A­q­hat, fils du juste Danel, tué pour avoir refu­sé son arc à la déesse Anat — un des textes les plus noirs et les plus beaux de la lit­té­ra­ture ancienne. Autour de ces piliers, des dizaines de textes plus courts : un poème sur la nais­sance des dieux gra­cieux, un hymne au dieu lunaire, des incan­ta­tions contre les ser­pents, des rituels où l’on voit le roi d’Ou­ga­rit sacri­fier, se puri­fier, mon­ter au temple.

Ce qui frappe d’a­bord le lec­teur des tra­duc­tions — je recom­mande celle d’An­dré Caquot et Mau­rice Szny­cer pour le fran­çais, monu­men­tale, ou celle plus récente de Mark S. Smith en anglais pour le cycle de Baal — c’est la paren­té avec la poé­sie biblique. Même paral­lé­lisme des vers, où le second membre reprend et varie le pre­mier. Mêmes for­mules, par­fois au mot près. Quand le psal­miste chante la voix de Yah­vé qui brise les cèdres du Liban, il uti­lise une phra­séo­lo­gie que les poètes d’Ou­ga­rit appli­quaient à Baal trois ou quatre siècles plus tôt. Ce n’est pas un hasard, ni un emprunt ponc­tuel : c’est une langue poé­tique com­mune, un fonds par­ta­gé de méta­phores, de rythmes, d’é­pi­thètes divines, dans lequel Israël a pui­sé comme Ouga­rit avant lui. L’hé­breu biblique et l’ou­ga­ri­tique sont des langues sœurs, si proches que les ouga­ri­to­logues de la pre­mière géné­ra­tion furent presque tous des biblistes, et que la décou­verte de Ras Sham­ra a trans­for­mé l’exé­gèse biblique plus pro­fon­dé­ment peut-être que celle des manus­crits de la mer Morte.

Une pré­cau­tion s’im­pose, que les spé­cia­listes répètent et qu’on oublie tou­jours : Ouga­rit n’est pas Canaan au sens strict. La ville se trou­vait au nord de ce que les textes anciens appellent Canaan, et ses habi­tants ne se dési­gnaient pas comme Cana­néens. Mais la reli­gion qu’on lit dans ses tablettes — les dieux, les mythes, les rites — appar­tient à l’é­vi­dence au même monde cultu­rel que celui des cités de la côte phé­ni­cienne et de l’ar­rière-pays pales­ti­nien, ce monde ouest-sémi­tique dont la reli­gion d’Is­raël est issue. Faute de biblio­thèque retrou­vée à Tyr, à Sidon ou à Hazor, Ouga­rit reste notre meilleure fenêtre, la seule grande ouverte, sur l’u­ni­vers reli­gieux que la Bible com­bat­tra. Avec cette réserve en tête, entrons dans le panthéon.

III. El, le patriarche aux che­veux gris

Au som­met du pan­théon d’Ou­ga­rit ne trône pas Baal, mais El. Son nom même est un mot com­mun : el, en ouga­ri­tique comme en hébreu, signi­fie sim­ple­ment « dieu ». Le dieu par excel­lence, donc, le dieu géné­rique deve­nu nom propre — comme si l’an­cien­ne­té de son culte remon­tait si loin qu’on n’a­vait jamais eu besoin de le nom­mer autre­ment. Les textes le décrivent avec une remar­quable constance : El est vieux. Il porte une barbe grise dont les poèmes font l’é­loge, on l’ap­pelle « le père des années », « le roi père des ans », « le tau­reau El », « le créa­teur des créa­tures », « le père de l’hu­ma­ni­té ». Il réside loin, « à la source des deux fleuves, au confluent des deux abîmes », dans une mon­tagne cos­mique où il tient audience sous une tente — détail qui devrait rete­nir l’o­reille de qui­conque a lu l’Exode et sa tente de la Ren­contre. C’est un dieu de sagesse plus que de puis­sance, un patriarche qui pré­side, arbitre, auto­rise, bénit. Dans le cycle de Baal, il n’a­git presque jamais direc­te­ment : les autres dieux viennent le voir, se pros­ternent, plaident, et El tranche — par­fois avec une fai­blesse débon­naire qui a fait dire à cer­tains com­men­ta­teurs qu’il était un dieu en retraite, un deus otio­sus. Lec­ture exces­sive : dans les rituels d’Ou­ga­rit, El reçoit des sacri­fices de pre­mier rang, et dans les légendes de Keret et d’A­q­hat, c’est lui, et lui seul, qui donne les fils et gué­rit les malades. Le vieux roi règne encore.

À ses côtés, son épouse : Athi­rat, « la Dame qui foule la mer », mère des dieux — les textes lui donnent soixante-dix fils, « les soixante-dix fils d’A­thi­rat », chiffre qui fera for­tune. C’est elle qu’on retrou­ve­ra dans la Bible sous la forme Ashe­rah, et j’y revien­drai lon­gue­ment, car son des­tin est le plus étrange de tous. Autour du couple, la famille divine s’or­ga­nise en assem­blée, le « conseil des dieux », qui se réunit sur la mon­tagne du Nord pour ban­que­ter et déli­bé­rer. Toute la struc­ture est celle d’une cour royale, d’une mai­son­née patriar­cale élar­gie : le monde divin de Canaan est une famille, avec ses géné­ra­tions, ses que­relles d’hé­ri­tage, ses fils ambi­tieux et ses filles violentes.

Et c’est ici que le lec­teur de la Bible com­mence à éprou­ver un ver­tige. Car El n’est pas, dans la Bible hébraïque, un dieu étran­ger. Il n’est jamais dénon­cé, jamais com­bat­tu, jamais moqué comme le sera Baal. El est le Dieu d’Is­raël. Le nom appa­raît des cen­taines de fois, seul ou com­po­sé : El Elyon, le Dieu très-haut que sert Mel­chi­sé­dek à Jéru­sa­lem ; El Shad­daï, sous le nom duquel, dit expres­sé­ment le livre de l’Exode, Dieu se révé­la aux patriarches avant de dire son nom de Yah­vé ; El Olam, le Dieu d’é­ter­ni­té de Ber­sa­bée ; El Béthel, le Dieu de la mai­son de El où Jacob dres­sa sa pierre. Israël lui-même — le nom du peuple, le nom du patriarche — est un nom théo­phore construit sur El, pas sur Yah­vé. Les patriarches de la Genèse plantent des arbres sacrés, dressent des stèles, sacri­fient sur les hauts lieux, ren­contrent leur Dieu à Sichem, à Béthel, à Mam­bré : toutes pra­tiques que les pro­phètes condam­ne­ront plus tard avec fureur, et qui sont exac­te­ment celles de la reli­gion cana­néenne ordinaire.

L’ex­pli­ca­tion qui s’est impo­sée dans la recherche depuis Frank Moore Cross et son Canaa­nite Myth and Hebrew Epic de 1973, affi­née depuis par Mark Smith, tient en une phrase qui a mis du temps à être pro­non­çable : Yah­vé et El ont fusion­né. Le Dieu d’Is­raël est l’hé­ri­tier de deux figures dis­tinctes — un dieu El, patriarche cana­néen ado­ré dans les sanc­tuaires du pays depuis des siècles, et un dieu Yah­vé, venu pro­ba­ble­ment du sud, des steppes de Séïr, d’É­dom, de Témân, du pays de Madiân, comme le chantent les plus vieux poèmes bibliques, le can­tique de Débo­ra en tête. Le nou­veau venu méri­dio­nal a absor­bé le vieux dieu du pays, héri­té de son trône, de sa barbe, de sa sagesse, de son conseil divin, de ses épi­thètes, de sa tente. La fusion fut si com­plète, si pré­coce, si réus­sie, que les rédac­teurs bibliques purent affir­mer sans état d’âme que El et Yah­vé n’a­vaient jamais fait qu’un. Un ver­set extra­or­di­naire du Deu­té­ro­nome, cha­pitre 32, garde pour­tant la trace de l’an­cien par­tage, dans la ver­sion des manus­crits de Qum­rân et de la Sep­tante que les mas­so­rètes cor­ri­ge­ront plus tard : quand Elyon répar­tit les nations entre les fils de El, chaque peuple reçut son dieu, et Israël échut en par­tage à Yah­vé. Un dieu par­mi les fils du Très-Haut, rece­vant sa part d’hé­ri­tage dans l’as­sem­blée divine : voi­là, fos­si­li­sé dans le texte même de la Bible, le sou­ve­nir du panthéon.

IV. Baal, le che­vau­cheur des nuées

Mais le héros des tablettes n’est pas le vieux roi. C’est le jeune dieu, le prince, celui dont le temple domi­nait le tell de Ras Sham­ra et dont le nom, comme celui d’El, est d’a­bord un mot com­mun : ba’al, en ouga­ri­tique comme en hébreu, signi­fie « sei­gneur », « maître », « pro­prié­taire » — et aus­si « mari », ce qui aura son impor­tance dans la polé­mique pro­phé­tique. Le Baal d’Ou­ga­rit a un nom propre, Hadad ou Had­du, le dieu de l’o­rage que toute la Syrie et la Méso­po­ta­mie occi­den­tale véné­raient sous des formes voi­sines — l’A­dad des Assy­riens, le Teshub des Hour­rites lui sont appa­ren­tés. Mais dans les textes, on l’ap­pelle presque tou­jours par son titre : Baal, le Sei­gneur, ou par ses épi­thètes, qui com­posent son por­trait mieux qu’au­cune sta­tue. Il est Baal Sapon, le Baal de la mon­tagne du Nord — le dje­bel Aqra, ce pic de mille sept cents mètres qui ferme l’ho­ri­zon d’Ou­ga­rit et accroche les nuages, la mon­tagne où les orages naissent, visible depuis les rem­parts de la ville, Olympe local que les Grecs appel­le­ront mont Kasios et où Zeus com­bat­tra Typhon, héri­tage direct. Il est « le Puis­sant », « le Prince, sei­gneur de la terre », « le Très-Haut ». Et sur­tout, dans une for­mule qui revient comme un refrain, il est rkb ‘rpt : le Che­vau­cheur des nuées.

Rete­nez celle-là. Le psaume 68 appelle Yah­vé « celui qui che­vauche les nuées » — la for­mule ouga­ri­tique presque à l’i­den­tique. Le psaume 104 le décrit fai­sant des nuages son char et mar­chant sur les ailes du vent. Le psaume 29, dont les spé­cia­listes s’ac­cordent à dire qu’il est l’un des plus archaïques du psau­tier et pro­ba­ble­ment l’a­dap­ta­tion d’un hymne cana­néen, fait reten­tir sept fois la « voix de Yah­vé » — c’est-à-dire le ton­nerre — qui fra­casse les cèdres du Liban et fait bon­dir les mon­tagnes. Ce psaume fonc­tionne par­fai­te­ment si l’on rem­place Yah­vé par Baal ; cer­tains cher­cheurs pensent que c’est exac­te­ment ce que fit, en sens inverse, son adap­ta­teur israé­lite. Le Dieu d’Is­raël n’a pas seule­ment héri­té d’El le patriarche : il a aus­si cap­té les attri­buts de Baal l’o­ra­geux, sa voix de ton­nerre, son char de nuages, ses éclairs, sa pluie fécon­dante. Il fal­lait bien cela pour le remplacer.

Car Baal, dans l’é­co­no­mie reli­gieuse de Canaan, occupe le poste le plus sen­sible qui soit : il fait pleu­voir. Il faut mesu­rer ce que cela signi­fie dans un pays sans grand fleuve. L’É­gypte a le Nil, la Méso­po­ta­mie a le Tigre et l’Eu­phrate ; leurs dieux de l’o­rage sont impor­tants mais pas vitaux. Le Levant, lui, ne vit que du ciel. Pas de crue, pas d’ir­ri­ga­tion qui sauve : si les pluies d’au­tomne ne viennent pas, si les pluies de prin­temps s’ar­rêtent trop tôt, c’est la famine, sim­ple­ment, la mort du blé et des trou­peaux et des enfants. Le Deu­té­ro­nome lui-même le dit avec une net­te­té remar­quable : le pays où vous entrez n’est pas comme l’É­gypte où l’on irrigue au pied, c’est un pays qui boit l’eau du ciel. Toute la vie reli­gieuse de Canaan est sus­pen­due à cette angoisse annuelle — six mois de séche­resse totale, d’a­vril à octobre, où pas une goutte ne tombe, où la végé­ta­tion meurt, où l’on guette les pre­miers nuages venus de la mer. Le dieu qui com­mande à ces nuages com­mande à la vie. Voi­là pour­quoi le jeune dieu de l’o­rage, fils cadet dans la généa­lo­gie divine — les textes le disent tan­tôt fils de Dagan, le vieux dieu du grain de la moyenne val­lée de l’Eu­phrate, tan­tôt fils d’El —, a conquis le devant de la scène. Le cycle de Baal est le récit de cette conquête.

V. Le com­bat contre la Mer

Le cycle de Baal s’ouvre sur une crise de suc­ces­sion. Yam — son nom signi­fie « Mer », c’est le même mot en hébreu — réclame la royau­té sur les dieux, et El la lui accorde, avec cette com­plai­sance du vieux sou­ve­rain pour le fils tur­bu­lent qu’on retrouve dans tant de dynas­ties. Yam envoie ses mes­sa­gers à l’as­sem­blée divine exi­ger qu’on lui livre Baal. Les dieux, ter­ro­ri­sés, baissent la tête sur leurs genoux ; Baal seul reste debout et invec­tive les mes­sa­gers. La guerre est inévi­table. Elle se joue en duel, et Baal la gagne grâce aux armes que lui forge Kothar-wa-Kha­sis — « Habile-et-Sage », l’ar­ti­san divin, le Héphaïs­tos cana­néen, dont les textes disent joli­ment qu’il réside à Mem­phis et en Crète, double adresse qui des­sine à elle seule les routes com­mer­ciales de la Médi­ter­ra­née du bronze. Kothar forge deux mas­sues aux noms par­lants, « Chas­seur » et « Expul­seur », et la seconde frappe Yam entre les yeux. La Mer s’ef­fondre, Baal l’a­chève et la disperse.

Ce com­bat du dieu de l’o­rage contre la mer est peut-être le mythe le plus ancien et le plus répan­du du Proche-Orient — les assy­rio­logues l’ap­pellent le Chaos­kampf, le com­bat contre le chaos. À Baby­lone, c’est Mar­duk contre Tia­mat, l’o­céan pri­mor­dial, dans l’E­nou­ma Elish. Chez les Hit­tites, Teshub contre le ser­pent Illuyan­ka. En Grèce, plus tard, Zeus contre Typhon — pré­ci­sé­ment sur le mont Kasios, la mon­tagne de Baal, l’emprunt est de main à main. Et dans la Bible ? Offi­ciel­le­ment, rien : la Genèse ouvre sur une créa­tion sans com­bat, où la mer n’est qu’une créa­ture docile que Dieu borne d’une parole. Mais la poé­sie biblique, plus vieille que la prose ou moins sur­veillée qu’elle, garde par­tout la mémoire de la bataille. Le psaume 74 : c’est toi qui fen­dis la Mer par ta force, qui bri­sas les têtes des dra­gons sur les eaux, qui fra­cas­sas les têtes de Lévia­than. Ésaïe 27 : en ce jour, Yah­vé châ­tie­ra de son épée dure Lévia­than le ser­pent fuyard, Lévia­than le ser­pent tor­tueux, et il tue­ra le dra­gon de la mer. Job, pas­sim. Or les tablettes d’Ou­ga­rit men­tionnent, par­mi les monstres vain­cus par Baal et Anat, un cer­tain Litan ou Lotan, « le ser­pent fuyard, le ser­pent tor­tueux, le puis­sant aux sept têtes » — les mêmes épi­thètes, dans le même ordre, mot pour mot, sept siècles avant Ésaïe. Lévia­than est un dieu, ou plu­tôt un monstre, cana­néen natu­ra­li­sé. La Bible n’a pas inven­té son bes­tiaire marin : elle l’a héri­té, en trans­fé­rant à Yah­vé les vic­toires de Baal.

Vain­queur de la Mer, Baal est roi. Mais un roi sans palais n’est pas un roi — le thème est émi­nem­ment poli­tique, et l’on songe à toutes les dynas­ties du Proche-Orient qui ont scel­lé leur légi­ti­mi­té dans la pierre d’un sanc­tuaire. Toute la sec­tion cen­trale du cycle est occu­pée par cette affaire immo­bi­lière cos­mique : Baal se plaint de n’a­voir pas de mai­son comme les autres dieux, Anat menace, Athi­rat inter­cède — on la voit se mettre en route sur son âne pour aller plai­der chez El, scène d’une drô­le­rie domes­tique qui rap­pelle que ces poèmes étaient aus­si faits pour plaire —, El finit par consen­tir, et Kothar-wa-Kha­sis bâtit sur les hau­teurs du Sapon un palais de cèdre, d’or, d’argent et de lapis-lazu­li. Un détail mer­veilleux : Kothar veut per­cer une fenêtre dans le palais, Baal refuse obs­ti­né­ment, puis cède — et c’est par cette fenêtre, ouver­ture dans les nuées, que sa voix de ton­nerre reten­tit sur le monde. Les fils de la pluie passent par la fenêtre de Baal. Quand le palais est ache­vé, Baal donne un ban­quet, par­court ses villes — les textes disent qu’il en pos­sède soixante-dix-sept, quatre-vingt-huit —, et fait entendre sa voix sainte qui fait trem­bler la terre. Le monde est en ordre : le dieu de l’o­rage règne, la pluie viendra.

VI. Mot, ou la bouche de la mort

Elle vien­drait, du moins, si le cycle s’ar­rê­tait là. Mais le poème d’I­li­mil­ku réserve à son héros un adver­saire autre­ment redou­table que la Mer. Enivré de sa vic­toire, Baal envoie ses mes­sa­gers por­ter un défi à Mot — « Mort », là encore le mot com­mun, mot en ouga­ri­tique, mavet en hébreu, la Mort en per­sonne, fils d’El, qui règne sur le monde d’en bas, la ville nom­mée Boue, le trou, l’or­dure. La réponse de Mot est un des som­mets de la poé­sie ancienne. Il décrit son appé­tit : mon gosier est le gosier du lion dans le désert, ma gorge la gorge du requin dans la mer ; je dévore à deux mains, mes sept parts sont dans mon plat, on me sert à boire à pleine jarre. Et il invite Baal à des­cendre dans sa gueule — car Mot a une lèvre contre la terre, une lèvre contre le ciel, et sa langue touche les étoiles. Devant cette bouche cos­mique, l’in­vin­cible Baal, le vain­queur de Yam, s’ef­fondre : « Ton ser­vi­teur je suis, et pour tou­jours. » Il des­cend aux enfers, après s’être accou­plé — le texte est ici abî­mé mais sug­ges­tif — avec une génisse, pour lais­ser peut-être une des­cen­dance. Et il meurt.

La nou­velle par­vient à El par des mes­sa­gers qui ont trou­vé le corps « tom­bé à terre ». Alors le vieux dieu des­cend de son trône, s’as­sied sur l’es­ca­beau, puis à terre ; il répand sur sa tête la pous­sière du deuil, se couvre d’un sac, se lacère les joues et le men­ton avec une pierre, se laboure le torse, et crie : « Baal est mort ! Que va deve­nir le peuple ? » Anat fait de même, par­cou­rant les mon­tagnes en se tailla­dant. Ces rites de lacé­ra­tion funèbre, le Lévi­tique et le Deu­té­ro­nome les inter­di­ront expres­sé­ment aux Israé­lites — vous ne vous ferez pas d’in­ci­sions pour un mort — et l’on com­prend sou­dain, en lisant Ouga­rit, ce que ces inter­dits visaient : non pas une bar­ba­rie abs­traite, mais le deuil de Baal, célé­bré rituel­le­ment chaque année quand la végé­ta­tion mou­rait. Sur le mont Car­mel, face à Élie, les pro­phètes de Baal se taillader­ont à coups d’é­pée et de lance selon leur cou­tume : le nar­ra­teur biblique savait exac­te­ment ce qu’il décrivait.

Car la mort de Baal n’est pas une fin, c’est une sai­son. Sans lui, la séche­resse règne — les sillons des champs sont brû­lés, dit le poème. C’est Anat qui ren­verse la situa­tion, et il faut s’ar­rê­ter sur elle, la déesse la plus décon­cer­tante du pan­théon. Sœur et alliée de Baal, « la Vierge Anat » — épi­thète rituelle qui ne dit rien de sa chas­te­té —, elle est la vio­lence à l’é­tat pur. Une scène fameuse la montre mas­sa­crant les hommes dans la val­lée, s’at­ta­chant des têtes cou­pées dans le dos et des mains tran­chées à la cein­ture, patau­geant dans le sang jus­qu’aux genoux, et riant, le foie gon­flé de joie, avant de se laver les mains dans la rosée du ciel. Devant le cadavre de son frère, cette éner­gie se retourne contre la Mort elle-même. Anat sai­sit Mot, et le texte énu­mère, avec la pré­ci­sion d’un manuel agri­cole : de l’é­pée elle le fend, du crible elle le vanne, au feu elle le brûle, à la meule elle le moud, dans les champs elle le sème, et les oiseaux mangent ses restes. La Mort trai­tée comme le grain — moisson­née, van­née, mou­lue, semée. Dif­fi­cile de dire plus clai­re­ment que ce mythe pense le cycle agraire, la mort néces­saire du grain enfoui pour que lève la mois­son ; on note­ra que l’i­mage tra­ver­se­ra les siècles jus­qu’aux para­boles évan­gé­liques du grain qui doit mourir.

Ensuite, El rêve : il voit les cieux pleu­voir de l’huile et les tor­rents rou­ler du miel, et il rit — Baal est vivant. Le Che­vau­cheur des nuées remonte, reprend son trône, et sept ans plus tard, car la Mort non plus ne meurt jamais tout à fait, Mot revient récla­mer son dû. Le com­bat final les oppose comme deux tau­reaux : ils s’en­cornent, se mordent, se pié­tinent, tombent ensemble, jus­qu’à ce que Sha­pash, la déesse-soleil qui voit tout, aver­tisse Mot que se dres­ser contre Baal, c’est perdre l’ap­pui d’El. Mot cède, la royau­té de Baal est confir­mée, le poème s’a­chève sur un hymne au soleil. Rien n’est abo­li, tout est ordon­né : la Mer bor­née, la Mort conte­nue, la pluie garan­tie — jus­qu’à la pro­chaine séche­resse, le pro­chain automne, la pro­chaine réci­ta­tion du poème.

VII. La reli­gion des autres, au quotidien

Les mythes sont la vitrine ; la bou­tique, elle, se tient dans les cen­taines de textes rituels, admi­nis­tra­tifs et pri­vés qui forment l’es­sen­tiel des archives. C’est là qu’on voit fonc­tion­ner une reli­gion cana­néenne réelle, et elle res­semble fort peu à l’or­gie per­pé­tuelle que la polé­mique biblique et, à sa suite, deux mil­lé­naires d’i­ma­ge­rie ont ins­tal­lée dans nos têtes. Les listes sacri­fi­cielles d’Ou­ga­rit ont la séche­resse d’une comp­ta­bi­li­té : tel jour du mois, un bœuf pour El, un mou­ton pour Baal du Sapon, un mou­ton pour Athi­rat, une colombe pour Anat ; le roi se lave, sacri­fie au cou­cher du soleil, se « désa­cra­lise ». Un pan­théon offi­ciel d’en­vi­ron trente-quatre divi­ni­tés reçoit sa pen­sion régu­lière — outre les grands déjà nom­més, on y trouve Dagan le dieu du grain, dont le temple à Ouga­rit éga­lait celui de Baal et que la Bible connaît comme le dieu des Phi­lis­tins ; Reshep, dieu de la peste et des flèches, que l’É­gypte adop­ta ; Sha­pash la soleil et Yarikh la lune ; Astar­té — Ath­tart en ouga­ri­tique —, encore dis­crète ici, pro­mise à une immense car­rière phé­ni­cienne sous le nom d’As­tar­té puis grecque sous celui d’A­phro­dite ; et Ath­tar, l’é­toile du matin, le dieu qui ten­ta de s’as­seoir sur le trône de Baal pen­dant sa mort et dont les pieds n’at­tei­gnaient pas le mar­che­pied — Ésaïe se sou­vien­dra de l’astre du matin tom­bé du ciel pour avoir vou­lu s’as­seoir trop haut, et la Vul­gate le nom­me­ra Lucifer.

Deux idées reçues méritent d’être exé­cu­tées au pas­sage, car elles encombrent encore tout ce qu’on lit sur « les cultes cana­néens ». La pre­mière est la fameuse « pros­ti­tu­tion sacrée », ces armées de hié­ro­dules qui auraient peu­plé les temples de Canaan et contre les­quelles les pro­phètes auraient ton­né. Les études des der­nières décen­nies ont eu rai­son de ce fan­tasme : rien, ni dans les textes d’Ou­ga­rit, ni dans l’é­pi­gra­phie phé­ni­cienne, n’at­teste un com­merce char­nel ins­ti­tu­tion­na­li­sé dans les sanc­tuaires. Le dos­sier repose sur des accu­sa­tions bibliques — dont le voca­bu­laire, la qede­sha, la « consa­crée », est ambi­gu — et sur Héro­dote racon­tant Baby­lone par ouï-dire. Quand les pro­phètes accusent Israël de « se pros­ti­tuer » aux Baals, la méta­phore est conju­gale : Israël est l’é­pouse, Yah­vé le mari — le baal, pré­ci­sé­ment, et Osée joue­ra de ce mot —, et tout culte étran­ger est un adul­tère. Prendre cette rhé­to­rique pour de l’eth­no­gra­phie, c’est confondre l’in­vec­tive et le reportage.

La seconde, plus grave, concerne les sacri­fices d’en­fants, ce Moloch dévo­ra­teur qui hante l’i­ma­gi­naire occi­den­tal de Flau­bert à nos jours. Ici, le dos­sier est plus dou­lou­reux et plus com­plexe. Le rite dénon­cé par la Bible — « faire pas­ser ses fils par le feu pour le molek » — trouve un écho trou­blant dans les tophets de Car­thage et d’autres colo­nies phé­ni­ciennes d’Oc­ci­dent, ces enclos à ciel ouvert où des mil­liers d’urnes contiennent les os brû­lés de très jeunes enfants, sous des stèles dédiées à Baal Ham­mon. Le débat fait rage depuis un siècle entre ceux qui y voient des cime­tières d’en­fants morts natu­rel­le­ment et ceux qui concluent au sacri­fice, et la balance des études récentes penche, il faut le dire hon­nê­te­ment, vers la réa­li­té au moins occa­sion­nelle du rite en contexte punique. Mais rien de tel n’ap­pa­raît à Ouga­rit : pas un texte rituel, pas une trace archéo­lo­gique. Et le plus trou­blant est ailleurs : les pro­phètes eux-mêmes laissent entendre que ceux qui sacri­fiaient ain­si leurs pre­miers-nés en Juda croyaient les offrir à Yah­vé. Ézé­chiel va jus­qu’à cette phrase ver­ti­gi­neuse : je leur ai don­né des lois qui n’é­taient pas bonnes, des cou­tumes dont ils ne pou­vaient pas vivre. Le sacri­fice d’I­saac, arrê­té au der­nier geste, et le rachat rituel des pre­miers-nés pres­crit par l’Exode se com­prennent sur ce fond. Autre­ment dit, la fron­tière ne pas­sait pas entre une reli­gion cana­néenne bar­bare et une reli­gion israé­lite pure : elle pas­sait à l’in­té­rieur d’un même monde reli­gieux, que la réforme pro­phé­tique et deu­té­ro­no­miste a fini par cou­per en deux, reje­tant dans le camp de « Canaan » ce qu’elle arra­chait de son propre passé.

C’est peut-être la leçon la plus sûre de tout le dos­sier : les Cana­néens n’existent pas, en tant qu’autre abso­lu. L’ar­chéo­lo­gie de la Pales­tine ancienne, depuis les années 1980 — les pros­pec­tions d’Is­raël Fin­kel­stein dans les col­lines de Cis­jor­da­nie en par­ti­cu­lier —, a mon­tré que les pre­miers vil­lages israé­lites de l’âge du fer, ces hameaux de mai­sons à piliers qui appa­raissent vers 1200 sur les hau­teurs, sont maté­riel­le­ment indis­cer­nables des vil­lages cana­néens : mêmes pote­ries, mêmes outils, même archi­tec­ture, à un détail près, l’ab­sence d’os de porc. Pas de trace d’in­va­sion mas­sive, pas de rup­ture de peu­ple­ment : Israël a émer­gé de Canaan, popu­la­tion des marges, mon­ta­gnards, pas­teurs séden­ta­ri­sés, peut-être ren­for­cés d’un petit groupe venu du sud avec son dieu Yah­vé. La Bible elle-même, dans ses aveux invo­lon­taires, dit la même chose : Ézé­chiel encore, apos­tro­phant Jéru­sa­lem — ton père était amo­rite et ta mère hit­tite ; par tes ori­gines et ta nais­sance, tu es du pays de Canaan.

VIII. La guerre des prophètes

Si Israël est sor­ti de Canaan, alors la haine biblique de Baal n’est pas une guerre étran­gère : c’est une guerre civile. Et comme toutes les guerres civiles, elle fut longue, incer­taine, et son récit fut écrit par les vain­queurs long­temps après les batailles.

La scène pri­mi­tive, celle que tout lec­teur de la Bible garde en mémoire, se joue sur le mont Car­mel, ce pro­mon­toire qui tombe dans la mer au sud de l’ac­tuelle Haï­fa — un haut lieu de Baal depuis tou­jours, sans doute, puisque des siècles plus tard les auteurs clas­siques y connaissent encore un « Zeus Car­mel ». Pre­mier livre des Rois, cha­pitre 18 : trois ans de séche­resse, et le pro­phète Élie pro­pose au roi Achab un duel litur­gique entre lui, seul, et quatre cent cin­quante pro­phètes de Baal. Deux tau­reaux, deux bûchers, pas de feu : le dieu qui répon­dra par le feu, c’est lui le dieu. Les pro­phètes de Baal dansent en boi­tillant autour de leur autel du matin à midi, s’en­taillent à l’é­pée et à la lance jus­qu’au sang, et rien. Élie les raille — criez plus fort ! c’est un dieu : il médite, ou il est à l’é­cart, ou en voyage ; peut-être qu’il dort et il se réveille­ra. Puis il fait trem­per trois fois son propre bûcher, invoque Yah­vé, le feu tombe, le peuple se pros­terne, les quatre cent cin­quante sont égor­gés au tor­rent de Qishôn, et la pluie revient.

Relu depuis Ouga­rit, ce récit gagne une pro­fon­deur féroce. Tout y est ciblé. La séche­resse elle-même : c’est le ter­rain de Baal, la crise qu’il est cen­sé résoudre, et le nar­ra­teur la lui confisque — c’est Yah­vé qui ferme et ouvre le ciel. Les lacé­ra­tions : le deuil rituel de Baal mort, que nous connais­sons désor­mais par le poème d’I­li­mil­ku. Et jus­qu’aux sar­casmes d’É­lie : un dieu qui dort et qu’il faut réveiller, un dieu en voyage, un dieu absent — c’est le Baal du cycle, le dieu qui meurt et des­cend chez Mot pen­dant que la terre brûle. La raille­rie n’est pas gra­tuite : elle sup­pose, chez l’au­teur et son public, une connais­sance intime de la théo­lo­gie adverse. On ne cari­ca­ture si pré­ci­sé­ment que ce qu’on connaît de l’intérieur.

L’ar­rière-plan his­to­rique de ce cycle d’É­lie, c’est la crise du IXe siècle. Le royaume du Nord, Israël, est alors une puis­sance régio­nale gou­ver­née par la dynas­tie d’Om­ri, et Achab a épou­sé Jéza­bel, fille du roi de Tyr Itho­baal — dont le nom signi­fie « Baal est avec lui » ; le beau-père d’A­chab était prêtre d’As­tar­té avant de prendre le trône, nous dit Ménandre d’É­phèse via Fla­vius Josèphe. Le mariage est une alliance com­mer­ciale et diplo­ma­tique clas­sique, et avec la prin­cesse vient son dieu : Achab bâtit à Sama­rie un temple au Baal tyrien — pro­ba­ble­ment Baal Sha­mem, le « Sei­gneur des cieux » phé­ni­cien, ou Mel­qart, le dieu poliade de Tyr, les spé­cia­listes en débattent. Pour les rédac­teurs des livres des Rois, écri­vant deux siècles plus tard dans une pers­pec­tive yah­viste exclu­sive, c’est le crime abso­lu, et Jéza­bel devient le visage même de l’i­do­lâ­trie, jus­qu’à sa mort — défe­nes­trée, pié­ti­née, man­gée par les chiens sous les murs de Jiz­réel lors du putsch de Jéhu, qui exter­mine dans la fou­lée les fidèles de Baal ras­sem­blés par ruse dans leur temple. La Bible raconte cette purge avec une satis­fac­tion qu’on a le droit de trou­ver glaçante.

Mais le plus révé­la­teur n’est pas dans ces grandes scènes : il est dans l’o­no­mas­tique, cette archive invo­lon­taire. Le propre fils de Saül, pre­mier roi d’Is­raël, s’ap­pelle Esh­baal, « homme de Baal » ; son petit-fils, Merib­baal. Un fils de David porte le nom de Bee­lya­da, « Baal a connu ». Les scribes des livres de Samuel, plus tar­difs et plus scru­pu­leux, ont maquillé ces noms embar­ras­sants en rem­pla­çant l’élé­ment Baal par boshet, « la honte » — Esh­baal devient Ish­bo­shet, « homme de honte » —, mais les Chro­niques, moins vigi­lantes, ont lais­sé pas­ser les formes ori­gi­nales, et la com­pa­rai­son des deux livres per­met de prendre la cen­sure sur le fait, en fla­grant délit de retouche. De même, les ostra­ca de Sama­rie — des reçus de livrai­son de vin et d’huile du VIIIe siècle retrou­vés dans le palais — alignent des noms de per­sonnes com­po­sés tan­tôt avec Yah­vé, tan­tôt avec Baal, dans des pro­por­tions com­pa­rables. Au temps d’O­sée, dans les cam­pagnes du royaume du Nord, on pou­vait donc s’ap­pe­ler « Baal est mon père » et livrer son huile au palais sans que per­sonne y trouve à redire. L’ex­clu­si­visme yah­viste n’é­tait pas l’é­tat natu­rel d’Is­raël : c’é­tait le pro­gramme d’une mino­ri­té mili­tante, le par­ti de « Yah­vé seul », comme l’a appe­lé l’his­to­rien Mor­ton Smith, qui mit des siècles à conqué­rir la défi­ni­tion même de la reli­gion nationale.

Osée, jus­te­ment, au VIIIe siècle, invente l’arme qui gagne­ra la guerre : la méta­phore conju­gale. Israël est l’é­pouse infi­dèle qui court après ses amants — les Baals — parce qu’elle croit tenir d’eux le blé, le vin, l’huile, la laine et le lin ; et elle ne sait pas, dit Yah­vé, que c’est moi qui lui don­nais tout cela. On ne sau­rait mieux avouer le fond du litige : la pluie et la fer­ti­li­té, le por­te­feuille minis­té­riel de Baal. Et Osée pousse le jeu de mots jus­qu’au ver­tige : au jour de la récon­ci­lia­tion, tu m’ap­pel­le­ras « mon mari » — ishi — et tu ne m’ap­pel­le­ras plus « mon baal » — ba’a­li, qui veut dire exac­te­ment la même chose. Toute l’o­pé­ra­tion est là, dans ce glis­se­ment d’un syno­nyme à l’autre : faire qu’un mot ordi­naire de la langue, « sei­gneur-mari », devienne impro­non­çable parce qu’il est aus­si le nom du rival. Puis vien­dront la réforme de Josias à la fin du VIIe siècle — des­truc­tion des hauts lieux, des autels, des objets de Baal et d’A­she­rah jusque dans le Temple de Jéru­sa­lem, cen­tra­li­sa­tion du culte —, l’é­cole deu­té­ro­no­miste qui réécri­ra toute l’his­toire natio­nale comme une longue rechute dans le baa­lisme ponc­tuée de châ­ti­ments, et enfin l’exil à Baby­lone, qui don­ne­ra rétros­pec­ti­ve­ment rai­son aux pro­phètes : nous avons été dépor­tés parce que nos pères ont ser­vi les Baals. La défaite poli­tique d’Is­raël fut la vic­toire théo­lo­gique de Yah­vé seul. C’est dans les ruines de Jéru­sa­lem et sur les canaux de Baby­lone que le mono­théisme strict est né, avec le second Ésaïe : avant moi aucun dieu ne fut for­mé, et après moi il n’y en aura pas. Phrase inouïe, qui ne se contente plus d’in­ter­dire les autres dieux : elle les déclare inexis­tants. À par­tir de là, Baal ne sera même plus un rival. Il sera un néant, du bois et de la pierre, une fic­tion — jus­qu’à ce qu’une char­rue syrienne le réveille.

IX. Ashe­rah, l’é­pouse effacée

Il y a pour­tant, dans cette his­toire d’ef­fa­ce­ment, un cas plus trou­blant que celui de Baal : celui de la déesse. Car Baal, au moins, la Bible le com­bat de face, en enne­mi décla­ré, et cette hos­ti­li­té même lui a conser­vé une exis­tence. Ashe­rah, elle, a subi un trai­te­ment plus radi­cal : on l’a d’a­bord épou­sée, puis répu­diée, puis trans­for­mée en objet.

Repre­nons depuis Ouga­rit. Athi­rat, épouse d’El, mère des soixante-dix dieux, la Dame qui foule la mer. Si Yah­vé a héri­té du trône d’El, de sa barbe, de son conseil et de sa tente — qu’est deve­nue la femme d’El ? La ques­tion a long­temps sem­blé sacri­lège, ou sim­ple­ment absurde. Puis l’ar­chéo­lo­gie s’en est mêlée, à sa manière têtue. En 1975–76, une fouille israé­lienne diri­gée par Ze’ev Meshel dégage, sur une col­line per­due du Sinaï nord-orien­tal, au bord de l’an­cienne piste de Gaza vers la mer Rouge, un petit site du VIIIe siècle avant notre ère : Kun­tillet Ajrud, sans doute une sta­tion-cara­van­sé­rail à colo­ra­tion reli­gieuse — et je note au pas­sage, pour mes lec­teurs fidèles, qu’il fau­dra bien qu’un jour je consacre à ce cara­van­sé­rail-là une entrée de plus dans ma col­lec­tion. Sur les jarres de sto­ckage et les enduits muraux, des ins­crip­tions en hébreu. Plu­sieurs sont des béné­dic­tions, et elles disent, en toutes lettres : « Je te bénis par Yah­vé de Sama­rie et par son Ashe­rah. » Une autre : « par Yah­vé de Témân et par son Ashe­rah. » Quelques années plus tard, une ins­crip­tion funé­raire de Khir­bet el-Qom, près d’Hé­bron, en Juda même, livre la même for­mule : béni soit Ouriya­hou par Yah­vé, et par son Ashe­rah il l’a sauvé.

Yah­vé et son Ashe­rah. Il faut mesu­rer l’onde de choc. Débat phi­lo­lo­gique immé­diat, tou­jours ouvert : le pos­ses­sif inter­dit-il d’y voir un nom propre de déesse ? S’a­git-il de « son ashé­ra », l’ob­jet cultuel, le poteau sacré qui se dres­sait près des autels et que la Bible ordonne inlas­sa­ble­ment de brû­ler ? Mais même dans cette lec­ture mini­male, l’ob­jet repré­sente ou média­tise une pré­sence divine asso­ciée à Yah­vé — et l’i­co­no­gra­phie du pays, ces cen­taines de figu­rines fémi­nines aux seins sou­te­nus des mains, retrou­vées par mil­liers dans les mai­sons de Juda aux VIIIe-VIIe siècles, jus­qu’à Jéru­sa­lem, dit assez que la pié­té domes­tique fai­sait place à une figure fémi­nine du divin. La lec­ture la plus éco­no­mique de l’en­semble du dos­sier, défen­due entre autres par William Dever et dis­cu­tée pied à pied depuis qua­rante ans, est aus­si la plus simple : pour beau­coup d’Is­raé­lites et de Judéens de l’é­poque royale, Yah­vé avait une parèdre, héri­tée de l’é­pouse d’El, et elle s’ap­pe­lait Ashe­rah. La Bible elle-même en garde la trace comp­table : au temple de Jéru­sa­lem, nous disent les Rois, se dres­sait une sta­tue d’A­she­rah, des femmes tis­saient des vête­ments pour elle, et il fal­lut la réforme de Josias pour la sor­tir, la brû­ler au Cédron et en dis­per­ser la cendre. On ne brûle pas si solen­nel­le­ment ce qui n’existe pas.

Le sort ulté­rieur de la déesse est une leçon de phi­lo­lo­gie amère. Les rédac­teurs bibliques ont si bien réduit Ashe­rah à son poteau que les tra­duc­teurs grecs de la Sep­tante, quelques siècles plus tard, ne savaient mani­fes­te­ment plus de quoi il s’a­gis­sait : ils ont ren­du le mot par alsos, « bos­quet », et la Vul­gate a sui­vi avec lucus. Pen­dant deux mille ans, les lec­teurs de la Bible ont donc cru que les rois impies plan­taient des bos­quets et que les rois pieux les cou­paient — jar­di­nage mys­té­rieux dont per­sonne ne com­pre­nait l’en­jeu. La mère des dieux était deve­nue une haie. Il a fal­lu Ouga­rit pour lui rendre son nom, son rang et son his­toire ; et il est dif­fi­cile de ne pas voir, dans cette longue amné­sie, autre chose qu’un acci­dent de tra­duc­tion. Le mono­théisme qui a triom­phé est un mono­théisme au mas­cu­lin, et l’ef­fa­ce­ment de la déesse en fut une des condi­tions. Que la mys­tique juive ulté­rieure ait réin­tro­duit, sous le nom de She­khi­na, une pré­sence fémi­nine de Dieu, et que la pié­té médi­ter­ra­néenne ait repor­té sur d’autres figures mater­nelles une part de cette fer­veur, ce sont des suites de l’his­toire que cha­cun médi­te­ra comme il l’en­tend ; je me contente de poser les dates.

X. Du Prince Baal au prince des mouches

Reste à racon­ter la seconde mort de Baal : non plus l’ef­fa­ce­ment, mais la défi­gu­ra­tion. Elle com­mence par un jeu de mots. Deuxième livre des Rois, cha­pitre 1 : le roi Ocho­zias, bles­sé, envoie consul­ter « Baal Zebub, dieu d’É­q­ron », cité phi­lis­tine. Baal zebub : « Baal des mouches ». Aucun dieu du Proche-Orient ne s’est jamais appe­lé ain­si ; en revanche, les textes d’Ou­ga­rit connaissent l’é­pi­thète zbl b’l — « le Prince Baal », zabul, l’Al­tesse. La qua­si-cer­ti­tude des phi­lo­logues est qu’on tient ici une cari­ca­ture déli­bé­rée : les scribes judéens ont tor­du « Baal le Prince » en « Baal des mouches », d’une lettre, comme on crève un por­trait. La défor­ma­tion a fait une car­rière que ses auteurs n’au­raient pas osé rêver : pas­sée dans le grec des évan­giles sous la forme Beel­ze­boul, chef des démons par qui les adver­saires de Jésus expliquent ses exor­cismes, puis dans le latin et dans toutes les langues d’Eu­rope, elle donne Bel­zé­buth, prince des démons, pilier de la démo­no­lo­gie médié­vale, per­son­nage du Para­dis per­du de Mil­ton et loca­taire per­pé­tuel de la culture popu­laire. Le dieu de l’o­rage d’Ou­ga­rit, le Che­vau­cheur des nuées, celui dont la voix fai­sait trem­bler les mon­tagnes de joie, sur­vit dans nos langues sous les espèces d’un sei­gneur des mouches. Gol­ding, sans le vou­loir peut-être, a bou­clé la boucle en don­nant ce titre à son roman sur la sau­va­ge­rie recommencée.

Le même méca­nisme — gar­der le nom, inver­ser le signe — a trai­té le sacri­fice cana­néen : le terme molek, qui dési­gnait pro­ba­ble­ment un type d’of­frande (le molk des stèles puniques) ou une divi­ni­té liée au monde des morts, est deve­nu Moloch, voca­li­sé par déri­sion sur le gaba­rit de boshet, la honte, et pro­mu ogre uni­ver­sel. Et il a trai­té les dieux en bloc : les she­dim aux­quels, disent le Deu­té­ro­nome et le psaume 106, on sacri­fiait des fils et des filles — le mot est appa­ren­té à un terme assy­rien dési­gnant des esprits pro­tec­teurs — devien­dront les démons du judaïsme tar­dif ; la Sep­tante tra­dui­ra « idoles des nations » par dai­mo­nia, et saint Paul écri­ra aux Corin­thiens que ce que les païens sacri­fient, ils le sacri­fient aux démons. La messe est dite, si j’ose l’ex­pres­sion : les dieux des autres ne sont plus de faux dieux, ils sont de vrais diables. Toute la démo­no­lo­gie occi­den­tale est, pour une part qu’on mesure mal, un pan­théon cana­néen retour­né comme un gant — jus­qu’à Astar­té deve­nue Asta­roth, démon mâle à qui les gri­moires de la Renais­sance donnent qua­rante légions, et jus­qu’au Lévia­than de nos abysses poli­tiques via Hobbes. Les dieux vain­cus ne dis­pa­raissent pas : ils changent d’emploi dans la distribution.

XI. La survivance

Car ils n’ont pas dis­pa­ru, et c’est peut-être la par­tie de l’his­toire que je pré­fère — celle qui se lit sur les cartes et se visite à pied. Baal a sur­vé­cu d’a­bord chez les siens, les Phé­ni­ciens, qui ont por­té ses ava­tars sur toutes les rives : Mel­qart, le Baal de Tyr, que les Grecs iden­ti­fièrent à Héra­clès et dont le temple de Gadès — Cadix — pas­sait pour l’un des plus véné­rables de la Médi­ter­ra­née occi­den­tale ; Baal Ham­mon à Car­thage, avec sa parèdre Tanit, face de Baal ; Baal Sha­mem, le Sei­gneur des cieux, hono­ré de Byblos à Pal­myre, où il devint ce Baal­sha­min dont le petit temple, l’un des mieux conser­vés du Proche-Orient romain, fut dyna­mi­té par l’É­tat isla­mique en août 2015 — le der­nier épi­sode en date, et l’on aime­rait pou­voir écrire le der­nier tout court, de la longue guerre contre les dieux de Canaan. À Pal­myre encore, Bêl — forme locale conta­mi­née par le Bel baby­lo­nien — avait son grand sanc­tuaire, détruit le même mois. À Hélio­po­lis du Liban, le Baal local, assi­mi­lé à Jupi­ter, reçut sous les Sévères le plus grand temple du monde romain, et la ville garde son nom à double fond : Baal­bek. Qui­conque a levé les yeux sur les six colonnes sur­vi­vantes du grand temple sait qu’elles écrasent tout ce que Rome a bâti chez elle ; c’est le tom­beau le plus déme­su­ré jamais éle­vé à un dieu de l’o­rage levan­tin, et il porte encore son nom.

Baal a sur­vé­cu aus­si en sous-main, dans les textes mêmes de ses vain­queurs, et pas seule­ment dans les psaumes de l’o­rage. Quand Daniel, au IIe siècle avant notre ère, voit dans sa vision noc­turne un Ancien des jours au vête­ment blanc comme neige et aux che­veux comme laine pure, sié­geant sur un trône de flammes par­mi les myriades de l’as­sem­blée céleste, puis quel­qu’un « comme un fils d’homme » venant avec les nuées du ciel rece­voir de lui la royau­té éter­nelle — tout ouga­ri­to­logue recon­naît la scène : le vieux dieu che­nu qui pré­side, le jeune dieu che­vau­cheur de nuées qui reçoit la royau­té. El et Baal, reve­nus par la fenêtre de l’a­po­ca­lyp­tique sept siècles après leur expul­sion offi­cielle, et pro­mis, via ce « fils d’homme » que les évan­giles appli­que­ront à Jésus venant sur les nuées, à une pos­té­ri­té chré­tienne immense. La struc­ture la plus pro­fonde de l’i­ma­gi­naire reli­gieux occi­den­tal — le Père ancien, le Fils intro­ni­sé dans les nuées, le dra­gon marin vain­cu à la fin des temps dans l’A­po­ca­lypse — recon­duit, à qui veut bien le voir, la dra­ma­tur­gie du cycle de Baal. On a effa­cé les noms ; on a gar­dé la pièce.

Et il a sur­vé­cu dans la terre et dans les langues. Le mot baal désigne tou­jours, en hébreu moderne, le mari et le pro­prié­taire, et l’a­gri­cul­ture plu­viale, sans irri­ga­tion, s’y dit encore ba’al — les agro­nomes israé­liens parlent de cultures ba’al sans pen­ser à mal : la pluie est res­tée sa pro­prié­té. La topo­ny­mie du Levant est constel­lée de ses lieux — Baal­bek donc, mais la Bible elle-même en énu­mère, Baal-Peor, Baal-Hat­sor, Baal-Gad au pied de l’Her­mon. Le dje­bel Aqra, son Olympe, res­ta mon­tagne sainte pour les Hit­tites, les Grecs, les chré­tiens — saint Bar­laam y eut son monas­tère, chris­tia­ni­sant le som­met — avant de deve­nir aujourd’­hui un poste-fron­tière mili­ta­ri­sé entre Tur­quie et Syrie, inter­dit d’ac­cès : le Sapon attend tou­jours ses archéo­logues. Quant au grand rival, il n’a pas gagné sur toute la ligne qu’on croit : les pay­sans du Liban et de Syrie, chré­tiens et musul­mans confon­dus, ont invo­qué jus­qu’au XXe siècle, pour la pluie, des saints cava­liers et des Khi­dr ver­doyants qui occupent très exac­te­ment l’an­cien poste ; l’eth­no­gra­phie du Proche-Orient regorge de ces recon­duc­tions. La fonc­tion est indes­truc­tible parce que la séche­resse revient chaque année ; seuls les titu­laires changent.

XII. Retour au cap du fenouil

J’ai­me­rais finir où tout a com­men­cé, sur le tell de Ras Sham­ra, que l’on peut encore visi­ter quand les cir­cons­tances le per­mettent — la mis­sion archéo­lo­gique fran­co-syrienne, inter­rom­pue par la guerre en 2011, n’a repris que par inter­mit­tence, et le site, m’a-t-on dit, s’en­sau­vage dou­ce­ment, le fenouil rega­gnant du ter­rain sur les tran­chées de Schaef­fer. Il reste peu de choses à hau­teur d’œil : des sou­bas­se­ments, le puits d’en­trée des tombes voû­tées, l’a­morce des deux temples sur l’a­cro­pole. Celui de Baal était visible de loin en mer ; on y a retrou­vé des ancres de pierre votives, offertes par des marins sau­vés du nau­frage, car le maître de l’o­rage était aus­si, logi­que­ment, le patron de ceux qui tra­versent son domaine. Une des plus belles pièces du site, aujourd’­hui au Louvre, est la stèle dite du « Baal au foudre » : le dieu y marche vers la droite, coif­fé de la tiare à cornes, bran­dis­sant la mas­sue, et tenant de la main gauche une lance dont la hampe se ter­mine en rameau végé­tal — l’é­clair qui devient plante, la foudre qui devient blé, tout le théo­lo­gème résu­mé en un motif de sculp­teur. Sous ses pieds, deux lignes ondu­lées : les mon­tagnes, ou les eaux. Devant lui, minus­cule, un per­son­nage debout sur un socle : le roi d’Ou­ga­rit, sans doute, sous la pro­tec­tion de son grand dieu.

Trois mille deux cents ans après l’in­cen­die, le bilan de cette affaire tient en peu de mots, mais il me semble qu’il vaut d’être pesé. Une civi­li­sa­tion a per­du la guerre de la mémoire — pas une guerre mili­taire : Israël n’a jamais détruit Ouga­rit, qui est tom­bée avant lui, ni conquis la Phé­ni­cie ; une guerre d’é­cri­ture. Ses dieux ont été héri­tés, pillés, retour­nés, cari­ca­tu­rés, puis niés. Ses poèmes ont brû­lé avec ses archives, et pen­dant deux mil­lé­naires et demi, la seule voix qui par­lât d’elle fut celle de son adver­saire théo­lo­gique, relayée par deux reli­gions mon­diales. Aucune calom­nie de l’his­toire n’a eu pareille caisse de réso­nance. Et puis les textes sont reve­nus, par le plus impro­bable des canaux — une char­rue, un conser­va­teur atten­tif, trois phi­lo­logues de génie —, et il a fal­lu réap­prendre à lire la Bible elle-même à la lumière de ce qu’elle avait vou­lu faire oublier. C’est aujourd’­hui un acquis tran­quille de la recherche, ensei­gné dans les meilleures facul­tés de théo­lo­gie : le mono­théisme n’est pas tom­bé du ciel, il s’est arra­ché à un poly­théisme dont il a tout gar­dé, la langue, la poé­tique, la litur­gie, les méta­phores, et jus­qu’au trône et aux nuées de son Dieu. Les vain­cus sont dans les fondations.

Je repense sou­vent, à ce pro­pos, à une phrase des tablettes, dans le mes­sage que Baal envoie à Anat pour l’in­vi­ter dans son palais neuf. Il lui pro­met de lui révé­ler un secret : la parole de l’arbre et le mur­mure de la pierre, l’en­tre­tien des cieux avec la terre, des abîmes avec les étoiles — la foudre que les cieux ignorent, la parole que les hommes ne connaissent pas et que les mul­ti­tudes de la terre ne com­prennent pas. Viens, dit-il, et je la cher­che­rai, moi, au cœur de ma mon­tagne. Le poète d’Ou­ga­rit ne se dou­tait pas qu’il décri­vait par avance le sort de son propre texte : une parole que les mul­ti­tudes de la terre ne com­pren­draient plus, enfouie au cœur d’une col­line, atten­dant. Elle a atten­du trente-deux siècles. Depuis 1929, elle parle de nou­veau, à qui prend la peine de l’é­cou­ter — et j’es­père avoir don­né envie, au moins, d’al­ler y tendre l’oreille.

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