Qalawun
Le tombeau de l’esclave aux mille dinars
Qalawun, ou le tombeau de l’esclave aux mille dinars
Rue al-Mu’izz, Le Caire. Un sultan kiptchak, un hôpital pour les fous, un dôme qui a survécu à sept siècles de tremblements de terre.
I. Bayn al-Qasrayn, dix heures du matin
Il faut arriver par le sud, depuis Bab Zuwayla, remonter la rue al-Mu’izz li-Din Allah dans le sens du courant humain, contre les charrettes de pain, entre les vendeurs de jus de canne et les échoppes de cuivre qui martèlent leur métal depuis l’époque où l’on comptait encore en dinars d’or. C’est une rue étroite pour un si grand nom — al-Mu’izz, le calife fatimide qui fonda Le Caire en 969 —, une rue qui fut pendant cinq siècles l’artère cérémonielle de la ville, sa colonne vertébrale, son axe du monde. Les Cairotes l’appellent simplement al-Qasaba, la voie. On y a fait défiler des armées, des califes, des girafes offertes par les rois de Nubie, des têtes d’ennemis plantées sur des piques et des processions de pèlerins revenant de La Mecque sous les youyous des femmes penchées aux moucharabiehs.
Et puis, à mi-parcours, la rue s’élargit imperceptiblement. Le regard bute sur une muraille de pierre calcaire montée si haut qu’il faut se dévisser le cou pour en apercevoir le sommet. Des fenêtres en arc brisé superposées sur trois niveaux, comme la façade d’une cathédrale qui aurait traversé la Méditerranée dans le mauvais sens. Des grilles de bronze. Un portail de marbre noir et blanc. Au-dessus, un minaret carré, massif, presque tuscan, qui ne ressemble à aucun autre minaret de la ville. On est à Bayn al-Qasrayn — « entre les deux palais » —, l’ancien cœur du Caire fatimide, là où se faisaient face les deux résidences califales avec leurs douze mille serviteurs, leurs jardins suspendus et leurs pavillons d’or. Des palais, il ne reste rien. À leur place, un sultan a bâti son tombeau.
Le complexe du sultan al-Mansur Qalawun — mausolée, madrasa et hôpital, achevés en 1285 — est l’un de ces monuments dont on dit trop vite qu’ils sont des chefs-d’œuvre, ce qui dispense généralement de les regarder. Moi, je suis venu le regarder. Plusieurs fois, à plusieurs années d’intervalle, à plusieurs heures du jour, parce que ce bâtiment ne se livre pas d’un coup. Le matin, la façade est dans l’ombre et la rue lui appartient. En fin d’après-midi, le soleil descend derrière les toits de l’ouest et vient frapper les vitraux du mausolée par les fenêtres hautes, et alors l’intérieur s’embrase — rouges, bleus, ors — comme une lanterne qu’on aurait allumée pour un mort qui attend de la visite depuis 1290.
Car il y a un mort, là-dedans. Un mort considérable. Un homme qui fut acheté sur un marché aux esclaves pour la somme extravagante de mille dinars d’or, qui ne parla jamais correctement l’arabe, qui régna sur l’Égypte et la Syrie pendant onze ans, qui brisa les Mongols, qui prépara l’expulsion définitive des croisés, et qui fonda — chose rarissime dans l’histoire mamelouke, ce système conçu précisément pour empêcher les dynasties — une lignée qui tint le trône du Caire pendant près d’un siècle. Il s’appelait Qalawun. Ses contemporains l’appelaient al-Alfi : « l’homme aux mille ». Mille dinars. Le prix d’un cheval exceptionnel, ou d’une petite maison avec jardin. On n’a jamais si bien investi dans l’histoire de l’immobilier cairote.
II. L’homme aux mille dinars
Commençons par le commencement, c’est-à-dire par une steppe. Qalawun naît vers 1222 chez les Kiptchaks, ce peuple turc nomade qui occupait alors les plaines immenses entre la mer Noire et la mer d’Aral — les Russes les appelaient Polovtses, les Byzantins Coumans, et Borodine en tirera plus tard ses Danses polovtsiennes, ce qui fait que la musique de fond de l’enfance de notre sultan est peut-être, rétrospectivement, un air d’opéra russe. Dans les années 1230, la machine de guerre mongole déferle sur la steppe kiptchake, disloque les tribus, et jette sur les marchés d’esclaves de la mer Noire des dizaines de milliers de jeunes gens dont les acheteurs se disputent les plus robustes. C’est le paradoxe fondateur de l’histoire mamelouke : Gengis Khan et ses successeurs, en détruisant la steppe, ont fourni à l’Égypte l’armée qui allait les arrêter.
Car ces garçons-là ne sont pas destinés aux champs de canne ni aux cuisines. Le mot mamluk signifie « possédé », « celui qui appartient » — mais c’est une possession d’un genre très particulier. Les sultans ayyoubides d’Égypte, héritiers de Saladin, achètent ces adolescents turcs pour en faire des soldats d’élite. On les convertit à l’islam, on leur apprend l’équitation, le tir à l’arc monté, le maniement de la lance, un peu de Coran, et on les affranchit au terme de leur formation. L’esclavage n’est ici qu’un sas d’entrée : de l’autre côté, il y a la caserne, la solde, les promotions, et pour les plus doués, les plus durs, les plus chanceux, le commandement. C’est une aristocratie à recrutement servile, une noblesse d’un seul homme et d’une seule génération, puisque les fils de mamelouks, nés libres et en terre d’islam, ne peuvent en principe pas hériter du statut de leur père. Le système se régénère à chaque génération par l’achat de nouveaux esclaves. On a inventé beaucoup de machines politiques dans l’histoire ; celle-là, qui confie l’empire aux fils de la steppe et le reprend à leurs enfants, est l’une des plus étranges et des plus durables.
Qalawun, donc, est acheté dans les années 1240 par un émir de l’entourage du sultan ayyoubide al-Salih Ayyub, pour ces fameux mille dinars qui lui collent à la peau comme un surnom d’école. Pourquoi si cher ? Les chroniqueurs évoquent sa beauté physique, sa carrure, cette prestance qui fait les chefs. Ils notent aussi, avec la cruauté tranquille des chroniqueurs, qu’il ne maîtrisa jamais bien l’arabe et qu’il fallait parfois lui traduire ce qu’on lui disait. Détail qui me le rend étrangement proche : voilà un homme qui a régné sur le pays d’al-Azhar, distribué des chaires de droit et de grammaire, fondé des écoles coraniques, et qui est resté toute sa vie un étranger dans sa propre langue de règne. L’empire parlait arabe ; le pouvoir, lui, pensait en kiptchak.
Il intègre le corps des Bahriyya, ces mamelouks casernés sur l’île de Rawda, au milieu du Nil — bahr, la mer, c’est ainsi que les Égyptiens appellent leur fleuve. C’est la meilleure école de guerre du monde musulman, et l’histoire va lui donner très vite l’occasion de le prouver. En 1250, à Mansura, dans le Delta, les Bahriyya taillent en pièces la croisade de Saint Louis ; le roi de France est fait prisonnier, on le loge dans la maison d’un scribe et on négocie sa rançon comme celle d’un cheval de prix — décidément, tout se compte en rançons dans cette histoire. La même année, les mamelouks assassinent le dernier sultan ayyoubide effectif et prennent le pouvoir pour leur propre compte. En 1260, à Ayn Jalut, en Galilée, ils infligent aux Mongols leur première grande défaite, celle qui fixe pour toujours la limite occidentale de l’empire des steppes. Qalawun est de toutes ces campagnes, dans l’ombre d’un autre Kiptchak, plus flamboyant, plus brutal : Baybars, le sultan à la pupille voilée de blanc, l’homme qui fit du Caire la capitale incontestée de l’islam sunnite en y installant un calife abbasside de rechange après la destruction de Bagdad.
Baybars meurt en 1277 — empoisonné, dit-on, par une coupe de koumis qu’il destinait à un autre, ce qui serait la plus belle ironie de l’histoire mamelouke si l’histoire mamelouke n’en regorgeait pas. Ses fils ne tiennent pas deux ans. En novembre 1279, Qalawun écarte le dernier, un enfant, et monte sur le trône sous le titre d’al-Malik al-Mansur — « le roi rendu victorieux ». Il a près de soixante ans. Il en a passé quarante à la guerre. Et il va faire de sa vieillesse le socle d’un siècle.
III. Onze ans de règne, treize mois de chantier
Le règne d’al-Mansur Qalawun (1279–1290) est de ceux dont les manuels disent qu’ils « consolident ». Le mot est faible. En 1281, à Homs, il affronte la deuxième grande invasion mongole de la Syrie — quatre-vingt mille cavaliers de l’Ilkhan Abaqa, renforcés d’Arméniens et de Géorgiens — et la brise au terme d’une journée si incertaine que les deux ailes de chaque armée se crurent simultanément victorieuses et vaincues. En 1289, il prend Tripoli aux croisés, mettant fin à un comté qui avait duré cent quatre-vingts ans. Il meurt en novembre 1290, à près de soixante-dix ans, dans son campement au départ du Caire, alors qu’il s’apprêtait à marcher sur Acre, la dernière grande place franque. Son fils al-Ashraf Khalil prendra la ville six mois plus tard, achevant l’œuvre paternelle et refermant, après deux siècles, la parenthèse des croisades au Levant.
Mais Qalawun, contrairement à tant de conquérants, ne se contente pas de gagner des batailles. Il signe des traités de commerce avec Gênes, avec Byzance, avec l’Aragon ; il échange des ambassades avec le roi de Ceylan et entretient la route des esclaves de la mer Noire par un accord avec la Horde d’Or — le système mamelouk a besoin de sa steppe comme un poumon a besoin d’air. Et surtout, il construit. C’est là que notre rue al-Mu’izz retrouve son fil.
En 1284, le sultan décide d’élever au cœur du Caire un complexe monumental réunissant trois fonctions : un maristan — un hôpital —, une madrasa pour l’enseignement du droit dans les quatre écoles sunnites, et son propre mausolée. Pour l’emplacement, il voit grand : les terrains de l’ancien palais fatimide occidental, à Bayn al-Qasrayn, c’est-à-dire l’adresse la plus prestigieuse et la plus symbolique de la ville, celle où le pouvoir cairote se met en scène depuis trois siècles. Une partie du site est alors occupée par un palais ayyoubide, le Dar Qutbiyya ; on rachète, on exproprie, on démolit. Les chroniqueurs — et les juristes, qui feront la fine bouche pendant des décennies — notent que le chantier fut mené avec des méthodes expéditives : corvées imposées aux passants, prisonniers de guerre mongols attelés aux travaux, matériaux prélevés où l’on pouvait, y compris, raconte-t-on, des colonnes et des marbres rapportés des forteresses franques démantelées de la côte. L’émir Alam al-Din Sanjar al-Shuja’i, qui supervise l’ouvrage, est de ces hommes à qui l’on ne dit pas non deux fois.
Le résultat de cette brutalité organisatrice tient du prodige : l’ensemble du complexe — des milliers de mètres carrés, une façade de près de soixante-dix mètres sur la rue, un dôme, un minaret, des cours, des salles voûtées — est achevé en treize mois environ, entre 1284 et 1285. Treize mois. Il faut avoir vu la densité de décor du mausolée, ses marbres incrustés, ses stucs ciselés, ses plafonds peints et dorés, pour mesurer ce que ce délai a d’invraisemblable. Les historiens de l’architecture en déduisent une mobilisation de main-d’œuvre exceptionnelle et une organisation de chantier quasi militaire — ce qui, pour un État dont l’armée était l’ossature et la raison d’être, est finalement dans l’ordre des choses. On bâtissait comme on menait campagne : vite, massivement, sans compter les hommes.
Reste la question que tout visiteur finit par se poser, planté devant cette façade : pourquoi ? Pourquoi un soldat kiptchak sexagénaire, parvenu au sommet par le sabre et l’intrigue, engloutit-il une fortune dans un hôpital pour les pauvres et une école de droit ? Il y a la piété, bien sûr, et il ne faut pas l’évacuer d’un haussement d’épaules moderne : Qalawun était tombé gravement malade à Damas des années auparavant, avait été soigné au grand hôpital de Nur al-Din, et aurait fait vœu, s’il accédait un jour au pouvoir, d’en fonder un plus grand encore. Il y a le calcul politique : dans un système où le trône ne se transmet pas, où chaque sultan n’est que le plus fort des émirs, la fondation pieuse est une machine à fabriquer de la légitimité. Et il y a le waqf, cette institution admirable et retorse du droit musulman : en dotant sa fondation de revenus inaliénables — terres, boutiques, bains, caravansérails —, le fondateur soustrait une partie de sa fortune aux confiscations futures et en réserve la gestion à ses descendants. Le mausolée de Qalawun est à la fois un acte de foi, un manifeste dynastique et un montage patrimonial. Les trois à la fois, indissociablement, et c’est ce qui en fait un document autant qu’un monument.
IV. Le maristan, ou la maladie prise au sérieux
Du complexe primitif, l’hôpital est la partie la plus ravagée par le temps — il n’en subsiste que des fragments en fond de parcelle, une salle voûtée, des pans de mur, et un établissement ophtalmologique moderne qui perpétue, par une fidélité administrative assez émouvante, sept siècles de vocation médicale. Mais c’est par lui qu’il faut passer, au moins en pensée, parce que c’est lui qui donnait son sens à l’ensemble. Les contemporains ne parlaient d’ailleurs pas du « complexe de Qalawun » : ils disaient al-Maristan al-Mansuri, l’hôpital d’al-Mansur. Le tombeau du sultan n’était, en quelque sorte, que la dépendance funéraire de son œuvre charitable.
Le mot maristan vient du persan — bimarestan, la maison des malades — et l’institution elle-même est l’une des grandes réussites de la civilisation islamique médiévale. Celui de Qalawun, à son ouverture en 1285, est probablement le plus grand et le mieux doté du monde. L’acte de fondation, qui nous est parvenu, précise que l’établissement est ouvert à tous — hommes et femmes, riches et pauvres, habitants et étrangers de passage —, gratuitement, sans limite de durée de séjour. Quatre iwans autour d’une cour à fontaine, des salles spécialisées : fiévreux, blessés, dysentériques, ophtalmiques, et — chose qui frappe toujours les visiteurs européens de l’époque — des sections pour les malades de l’esprit, qu’on ne considère ni comme des possédés ni comme des criminels, mais comme des patients.
Sur le traitement de ces derniers, les sources rapportent des détails qui laissent songeur quiconque connaît ce qu’était au même moment le sort des insensés dans l’Occident latin. On soignait par la musique : des ensembles de musiciens venaient jouer pour apaiser les mélancoliques. On soignait par le récit : des conteurs étaient appointés pour distraire les insomniaques et accompagner la nuit des malades, et l’on se prend à rêver de ce poste — conteur d’hôpital, fonctionnaire du sommeil des autres —, peut-être le plus beau métier dont j’aie jamais trouvé trace dans une archive. À leur sortie, les patients guéris recevaient un pécule et des vêtements, afin de ne pas être contraints de reprendre le travail trop tôt. Une indemnité de convalescence, en somme, au XIIIe siècle.
Le maristan était aussi un lieu de science. Le plus illustre de ses médecins fut Ibn al-Nafis, le Damascène installé au Caire, qui dirigea l’établissement et qui, dans un commentaire d’Avicenne rédigé quelques décennies plus tôt, avait décrit pour la première fois la circulation pulmonaire du sang — trois siècles avant Michel Servet et Harvey, dont les manuels européens ont longtemps fait les découvreurs de ce que le médecin du Caire avait couché par écrit dans l’indifférence générale de la postérité occidentale. À sa mort, en 1288, Ibn al-Nafis légua sa maison et sa bibliothèque à l’hôpital de Qalawun. Le savoir retournait à l’institution comme les revenus du waqf : en circuit fermé, pour durer.
Il faut enfin dire un mot des chiffres, parce qu’ils donnent l’échelle. Les revenus affectés au maristan par l’acte de waqf se comptaient en dizaines de milliers de dirhams par an, prélevés sur un empire de boutiques, de hammams, de moulins et de terres agricoles s’étendant de l’Égypte à la Syrie. L’hôpital pouvait traiter, selon les estimations, plusieurs milliers de patients par an, nourris de viande et de volaille — régime de riche prescrit aux pauvres sur ordonnance. Quand on longe aujourd’hui le grand mur aveugle qui borde la ruelle derrière le mausolée, on longe, sans le savoir, la plus formidable machine de protection sociale du Moyen Âge méditerranéen.
V. Franchir le seuil
Revenons à la rue, et entrons. Le portail principal ouvre sur un long corridor voûté, haut, sombre, frais — trente mètres environ de pénombre qui séparent le vacarme d’al-Mu’izz du silence des morts. Ce couloir est l’une des trouvailles du plan : il dessert, à main gauche, la madrasa, à main droite, le mausolée, et menait autrefois, tout au fond, à l’hôpital. Trois institutions, une seule adresse, un seul axe. Au Caire, où le sol vaut de l’or depuis toujours, les architectes mamelouks sont devenus les grands maîtres de la parcelle impossible : leurs monuments se tordent, se plient, absorbent les angles des rues, présentent au passant des façades rigoureusement alignées sur la voie pendant que, derrière, les salles de prière pivotent en silence pour s’orienter vers La Mecque. Le complexe de Qalawun est un traité de géométrie appliquée à la ville.
Dans le corridor, je m’arrête toujours un moment. C’est un lieu de transition, et les lieux de transition sont les plus habités. Pendant des siècles, des générations de Cairotes s’y sont assises — malades attendant leur admission, étudiants entre deux cours, mendiants sachant que la charité passe par là. Le marbre des banquettes est poli par les fonds de culotte de sept cents ans. La lumière tombe de rares ouvertures hautes, par lames obliques où dansent les poussières. On entend encore la rue, mais assourdie, comme entendue de sous l’eau.
Puis on tourne à droite, on franchit une porte de bois plaquée de bronze, et c’est le mausolée.
Je voudrais pouvoir décrire l’effet que produit cette salle sans recourir au vocabulaire de l’éblouissement, qui est le degré zéro de l’écriture du voyage — mais il se trouve que l’éblouissement est ici une donnée technique, calculée, voulue. La salle est vaste : une vingtaine de mètres de côté, plus de trente mètres sous coupole. Au centre, quatre piliers massifs de pierre et quatre colonnes de granit rose — du granit pharaonique remployé, prélevé sur quelque temple ou quelque palais, l’Égypte se recyclant elle-même comme elle le fait depuis les Ptolémées — dessinent un octogone qui porte le dôme. Autour, un déambulatoire. Et partout, sur chaque surface, à chaque hauteur, du décor : lambris de marbres polychromes incrustés de nacre, frises de stuc ajouré, plafonds à caissons peints et dorés, inscriptions coraniques courant en bandeaux à hauteur de vertige.
L’octogone central n’est pas une fantaisie. Tout visiteur qui a vu Jérusalem le reconnaît immédiatement : c’est le plan du Dôme du Rocher — quatre piliers, quatre groupes de colonnes, la rotation octogonale autour d’un centre sacré. La citation est délibérée, et elle est politique. Qalawun, sultan d’un État qui se présente comme le protecteur des villes saintes et le bouclier de l’islam face aux Mongols et aux Francs, s’offre pour tombeau une réplique du plus ancien et du plus prestigieux monument de l’islam. Il y a là une revendication d’héritage — les Mamelouks, parvenus sans ancêtres, se fabriquent une généalogie architecturale en s’appropriant les formes des Omeyyades — et peut-être aussi un écho des ambitions syriennes du sultan, qui passa sa vie à défendre et à administrer le corridor Le Caire–Damas–Jérusalem.
Le mihrab, sur le mur oriental, passe pour l’un des plus somptueux du Caire, et je n’ai pas trouvé de raison de contester ce classement. C’est une niche profonde, encadrée de trois registres de colonnettes de marbre, tapissée de placages polychromes où alternent des arcatures aveugles, des mosaïques de marbre, des incrustations de nacre qui accrochent la moindre lumière. On pense aux mihrabs de Damas, aux décors byzantins, à Cordoue même — toute la Méditerranée des marbriers semble s’être donné rendez-vous dans cette niche de quelques mètres carrés. Des équipes d’artisans syriens, peut-être formées sur les chantiers des villes côtières reprises aux Francs, ont vraisemblablement travaillé ici, apportant des techniques que Le Caire ne connaissait pas encore à cette échelle.
Et puis il y a la lumière, dont je parlais au début. Les murs hauts sont percés de fenêtres doubles surmontées d’oculus, fermées de grilles de stuc serties de verres colorés. En fin d’après-midi, le soleil de l’ouest traverse ces claires-voies et projette sur les marbres des taches mouvantes, rouges et bleues, qui glissent lentement le long des piliers à mesure que la terre tourne. Les restaurateurs du XXe siècle ont refait une partie de ces vitraux, mais le dispositif optique est d’origine : cette salle a été conçue comme un instrument à capturer le soir. On y enterrait un sultan ; on y a piégé la lumière d’Égypte, ce qui est une manière plus sûre d’éternité.
Au centre, sous le dôme, une haute clôture de bois tourné — une maqsura de moucharabieh — entoure le cénotaphe. Derrière ce grillage sombre reposent Qalawun et son fils al-Nasir Muhammad, le plus grand des sultans mamelouks, celui qui régna trois fois et transforma Le Caire en chantier permanent. Le père mort en novembre 1290 ne fut d’ailleurs pas inhumé ici tout de suite : la dépouille attendit à la Citadelle que les circonstances — et les convenances astrologiques, disent certaines sources — permettent le transfert, quelques mois plus tard. Détail bureaucratique et touchant : même mort, un sultan mamelouk attendait son tour.
VI. Une façade venue d’ailleurs, un dôme refait deux fois
Ressortons, et regardons la façade, cette fois pour de bon. Elle est unique au Caire, et les historiens de l’architecture se disputent à son sujet depuis plus d’un siècle avec cette véhémence feutrée qui est la politesse des érudits. Sur près de soixante-dix mètres, elle aligne de hautes arcatures en retrait dans lesquelles s’inscrivent des fenêtres superposées — une baie rectangulaire en bas, des baies géminées au-dessus, un oculus dans le tympan. Géminées : le mot dit tout. Ce rythme de fenêtres jumelles sous arc brisé, coiffées d’un oculus, c’est celui des églises gothiques, celui des cathédrales de croisade bâties à Acre, à Tyr, à Tripoli. Certains y voient l’influence de maîtres d’œuvre ayant travaillé sur les chantiers francs, d’autres le remploi pur et simple d’éléments arrachés aux villes croisées démantelées — on sait que les Mamelouks ne s’en privaient pas, et que le portail gothique de l’église Saint-André d’Acre finira, quelques années plus tard, remonté en trophée dans la madrasa d’al-Nasir Muhammad, juste à côté. La façade de Qalawun serait ainsi une sorte de communiqué de victoire en pierre : l’architecture des vaincus, digérée, retournée, mise au service du tombeau du vainqueur.
J’aime cette hypothèse, mais j’aime aussi qu’elle reste une hypothèse. Les bâtiments de cette ampleur sont des œuvres collectives et cosmopolites ; des artisans syriens, des marbriers venus des villes côtières, des stucateurs persans peut-être, des maçons cairotes y ont mêlé leurs manières comme les langues se mêlaient sur le chantier. Le Caire du XIIIe siècle est une capitale-monde, gonflée de réfugiés fuyant les Mongols — savants de Bagdad, artisans de Damas, princes dépossédés d’un peu partout —, et sa pierre enregistre ce brassage plus fidèlement que les chroniques.
Au-dessus de l’angle nord, le minaret. Il détonne, lui aussi : une tour carrée, puissante, en trois registres décroissants, ornée d’arcatures en fer à cheval et de colonnettes, plus proche des minarets du Maghreb ou des campaniles que des fines tours octogonales que Le Caire multipliera au siècle suivant. Le tremblement de terre de 1303 — un séisme terrible, qui coucha les minarets de la ville comme des quilles — endommagea gravement l’ouvrage ; al-Nasir Muhammad fit reconstruire l’étage supérieur en brique, et la tour porte encore, lisible pour qui sait regarder, la cicatrice de cette reprise : la pierre en bas, la brique en haut, deux époques empilées.
Quant au dôme que l’on voit aujourd’hui, il faut faire un aveu qui chagrine toujours un peu les amateurs d’authenticité : il date de 1903. La coupole originelle, sans doute en bois, avait disparu depuis longtemps — remplacée une première fois au XVIIIe siècle, puis démolie —, et c’est le Comité de conservation des monuments de l’art arabe, cette institution fondée en 1881 où travaillaient côte à côte des architectes européens et égyptiens, qui fit édifier le dôme actuel sous la direction de Max Herz, l’infatigable Hongrois qui a restauré la moitié du Caire islamique. On peut ergoter sur ses choix. On peut aussi se dire que ce monument n’a jamais cessé d’être réparé, repris, complété depuis 1285 — par al-Nasir Muhammad après le séisme, par les émirs des siècles suivants, par les Ottomans, par le Comité, par les campagnes de restauration des années 2000 —, et que cette sédimentation continue est sa manière d’être vivant. Les monuments intacts sont des monuments morts. Celui-là a toujours eu des ouvriers sur le dos, comme un navire en carène perpétuelle.
VII. Lire les murs
Il y a une chose que le visiteur pressé manque presque toujours, et c’est pourtant la voix même du bâtiment : les inscriptions. Sur toute la longueur de la façade court, à hauteur d’homme ou presque, un immense bandeau épigraphique gravé dans la pierre — la titulature du fondateur, déroulée sur des dizaines de mètres en caractères monumentaux. Notre maître le sultan, le roi al-Mansur, le savant, le juste, le combattant du djihad, le défenseur des frontières, le soutenu par Dieu, le victorieux, Sayf al-Dunya wa-l-Din — sabre du monde d’ici-bas et de la religion — Qalawun al-Salihi, associé de l’émir des croyants… Chaque épithète est un article de programme. « Al-Salihi » : le rappel du maître d’origine, al-Salih Ayyub, car dans le monde mamelouk on porte le nom de celui qui vous a acheté comme un patronyme d’adoption — l’esclavage retourné en généalogie. « Associé de l’émir des croyants » : la caution du calife abbasside fantoche entretenu au Caire. Le passant du XIIIe siècle, même illettré, savait ce que disait ce ruban de pierre ; on le lui lisait, on le lui récitait, et la façade fonctionnait comme fonctionnent aujourd’hui nos façades officielles couvertes de sigles : elle proclamait l’État.
À l’intérieur du mausolée, l’épigraphie change de registre et de matière. Le grand bandeau qui ceinture la salle, en stuc ajouré autrefois rehaussé de couleur et d’or, porte le verset du Trône — Ayat al-Kursi, le texte que l’islam place volontiers au-dessus des tombes parce qu’il dit la souveraineté de Dieu sur le sommeil et sur la mort : « Ni somnolence ni sommeil ne Le saisissent… » Il y a une convenance profonde, presque une tendresse, à dérouler autour d’un sultan endormi le verset qui affirme que Dieu, Lui, ne dort jamais. La calligraphie est un thuluth ample, aux hampes verticales serrées comme une palissade, dont les entrelacs supérieurs se nouent en frise continue : de loin, un décor ; de près, un texte ; à mi-distance, ce battement entre les deux qui est le génie propre de l’art islamique, où l’ornement n’est jamais tout à fait muet ni l’écriture tout à fait sage.
Le reste du décor mérite qu’on s’y attarde avec la même lenteur. Les lambris de marbre ne sont pas un placage uniforme mais une marqueterie savante : panneaux de porphyre et de serpentine encadrés de filets blancs, roues de marbres concentriques, incrustations de nacre découpées en étoiles minuscules qui s’allument quand on se déplace. Les Cairotes de l’époque, rapportent les chroniqueurs, venaient voir le mausolée comme une curiosité, et l’expression populaire fit longtemps du maristan et de sa qubba l’étalon du luxe inimaginable. Au-dessus des marbres, le stuc prend le relais — arabesques ajourées, rinceaux, coquilles — puis le bois : plafonds à caissons peints, poutres dorées, et cette maqsura de tournage si fin qu’elle semble tissée plutôt que menuisée. Trois matières, trois corporations, trois hauteurs de regard. Le décor mamelouk est stratifié comme une société de cour : le marbre au niveau des hommes, le stuc au niveau des anges, le bois doré au niveau de Dieu.
Je note enfin, pour les amateurs de détails qui font les vraies visites, deux petites choses. La première : dans le déambulatoire, certains chapiteaux des colonnes de granit sont antiques, corinthiens, à peine retaillés — l’acanthe grecque portant la coupole d’un Kiptchak, et personne au XIIIe siècle n’y voyait le moindre paradoxe, ce en quoi ils étaient plus sages que nous. La seconde : par endroits, sous les repeints et les restaurations, subsistent des fragments de la polychromie d’origine, bleus profonds, rouges, ors éteints. Le mausolée que nous voyons blond et minéral fut un intérieur coloré, presque saturé, plus proche dans son effet d’une tente princière que d’une église de pierre. C’est toute la difficulté de visiter les monuments anciens : il faut regarder ce qui est là et imaginer ce qui manque, tenir les deux images ensemble, comme ces portraits qui changent selon l’angle. L’archéologie est un exercice de vision double, et le voyageur qui l’oublie ne voit que des ruines propres.
VIII. La madrasa, l’autre moitié du silence
En face du mausolée, de l’autre côté du corridor, la madrasa. Elle est plus abîmée, plus sobre, moins visitée — les groupes la traversent d’un pas pressé pour rejoindre la salle funéraire, et c’est une erreur. Son plan suit le modèle cairote du temps : une cour centrale, un grand iwan de prière à l’est, un iwan plus petit en face, et sur les côtés les logements des étudiants, empilés sur plusieurs niveaux comme les cabines d’un paquebot studieux. Le grand iwan conserve une disposition rare au Caire : trois vaisseaux séparés par des colonnes antiques, une basilique en miniature tournée vers le mihrab — encore un écho méditerranéen, encore un remploi, l’Antiquité servant de carrière et de modèle à la fois.
L’acte de fondation prévoyait l’enseignement du droit selon les quatre écoles sunnites, plus des chaires de médecine et de hadith. Il faut imaginer la journée sonore du complexe vers 1300 : les leçons psalmodiées dans les iwans, les disputes juridiques, les récitations coraniques des orphelins de l’école élémentaire installée au-dessus de l’entrée — le kuttab, dont les fenêtres donnaient sur la rue, si bien que le passant marchait littéralement sous une pluie de sourates récitées par des voix d’enfants —, les gémissements de l’hôpital au fond, les musiciens des mélancoliques, et, réglant le tout, la lecture perpétuelle du Coran auprès du tombeau, assurée jour et nuit par des équipes de récitants salariés du waqf. Un monument mamelouk n’était pas fait pour être vu : il était fait pour être entendu. Ce que nous visitons en silence était une machine à produire du son sacré, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, autour du corps d’un sultan qui ne comprenait qu’à moitié la langue qu’on récitait pour lui.
Le mausolée lui-même, du reste, n’était pas seulement une chambre funéraire. On y prêtait serment : c’est devant la tombe de Qalawun que les émirs venaient jurer fidélité aux sultans de sa lignée, la main sur le tombeau du fondateur comme on la pose sur un livre. On y suspendait des trophées. On y célébrait des cérémonies d’investiture. La qubba al-Mansuriyya fut, pendant un siècle, une sorte de chapelle dynastique et de salle du trône funéraire — le Saint-Denis et le Reims des Mamelouks réunis sous un seul dôme, à cette différence près que la dynastie qui s’y faisait sacrer était née d’un marché aux esclaves.
Car c’est peut-être le plus étonnant de toute cette histoire : le système mamelouk, conçu pour broyer l’hérédité, a produit ici sa grande exception. Les descendants de Qalawun ont occupé le trône, avec des interruptions, des dépositions, des restaurations et quelques assassinats de bonne compagnie, de 1279 à 1382 — un siècle de sultans qalawunides, dont le prodigieux al-Nasir Muhammad, déposé deux fois, revenu deux fois, mort sur le trône après quarante ans de règne cumulé. Sous lui, Le Caire devient la plus grande ville du monde hors de Chine, un demi-million d’habitants peut-être, et la rue al-Mu’izz se borde de fondations rivales : sa propre madrasa au portail gothique volé, juste au nord de celle de son père, puis le khanqah de Baybars al-Jashankir, puis, plus tard, le gigantesque complexe du sultan Barquq. Bayn al-Qasrayn devient ce qu’il est resté : une enfilade de dômes et de minarets où chaque génération de pouvoir a voulu son mètre de façade, la plus extraordinaire concentration d’architecture médiévale du monde musulman — et l’une des plus denses du monde tout court, avec, m’a-t-on toujours semblé, cette différence d’avec l’Europe : ici, les monuments ne sont pas dégagés, isolés, muséifiés sur leurs parvis ; ils sont pris dans la ville comme des fossiles dans la roche, avec des ateliers dans leurs soubassements et du linge aux fenêtres d’en face.
IX. Sept siècles plus tard
Que devient un monument pareil quand son monde meurt ? Les Ottomans prennent l’Égypte en 1517 et Le Caire cesse d’être une capitale d’empire. Le waqf continue de fonctionner, cahin-caha, rogné par les administrateurs successifs — l’histoire des waqfs est une longue histoire de détournements pieusement maquillés —, mais l’hôpital fonctionne encore, et les voyageurs européens des XVIIe et XVIIIe siècles le mentionnent avec étonnement. Au XIXe siècle, l’institution décline en asile, puis les bâtiments hospitaliers, très dégradés, sont en grande partie démolis ; on élèvera sur leur emprise, dans les années 1920, un hôpital ophtalmologique moderne. La vocation aura donc tenu, sous des formes changeantes, de 1285 à nos jours. Je ne connais pas beaucoup d’établissements de soins au monde qui puissent produire sept siècles de continuité sur la même parcelle.
Le mausolée, lui, traverse les siècles en accumulant les couches. Le Comité de conservation s’en empare à la fin du XIXe siècle : relevés, consolidations, le dôme de Herz en 1903, la réfection des vitraux et des stucs. Puis le XXe siècle égyptien, les restaurations des années 2000 dans le cadre du grand projet de réhabilitation de la rue al-Mu’izz, la piétonnisation partielle, l’éclairage nocturne qui transforme désormais la façade, le soir venu, en décor doré devant lequel les familles cairotes viennent se photographier. On peut faire la moue devant cette patrimonialisation. Je m’en garde : la rue al-Mu’izz du soir, avec ses gamins à vélo slalomant entre les touristes, ses vendeurs de barbe à papa sous les moucharabiehs et ses vieux assis face aux façades illuminées comme devant un feu, est une des scènes urbaines les plus heureuses que je connaisse. Le monument est rendu à sa fonction première, qui était d’être un spectacle public.
Et puis il y a la littérature, qui est une autre forme de waqf. Naguib Mahfouz a donné le nom du lieu au premier volume de sa trilogie — Bayn al-Qasrayn, traduit en français par Impasse des deux palais —, ancrant dans ces quelques centaines de mètres la plus grande fresque romanesque de la langue arabe moderne. Le patriarche Ahmad Abd al-Gawwad tient boutique à deux pas du mausolée ; ses fils passent sous ces façades pour aller à l’école, à la mosquée, chez la luthiste. Quand je marche dans la rue al-Mu’izz, je ne sais jamais très bien si je visite un monument mamelouk ou un chapitre de Mahfouz, et cette hésitation est exactement ce que j’appelle un lieu réussi.
Dernière image, pour finir, parce qu’on n’écrit jamais que pour une image. C’était en fin d’après-midi, l’heure des vitraux. Dans le mausolée presque vide, un gardien somnolait sur une chaise de plastique près de la maqsura, sous les trente mètres de la coupole, dans le clignotement lent des taches rouges et bleues que le soleil couchant poussait le long des colonnes de granit rose. De la rue parvenait, très assourdi, le raclement d’une charrette. J’ai pensé à l’adolescent kiptchak vendu mille dinars sur un quai de la mer Noire, qui ne sut jamais bien l’arabe et qui dort ici depuis 1290 dans la plus belle chambre d’Égypte, veillé par un fonctionnaire assoupi et par la lumière qu’il avait fait mettre en cage. Les empires passent ; les dispositifs optiques restent. À tout prendre, comme définition de l’architecture, je n’ai jamais trouvé mieux.
Le complexe de Qalawun se visite tous les jours sur la rue al-Mu’izz li-Din Allah, dans le quartier de Bayn al-Qasrayn (métro le plus proche : Bab el-Chaaria, puis quinze minutes de marche qui valent le voyage à elles seules). Y aller de préférence en fin d’après-midi pour les vitraux du mausolée, et revenir à la nuit tombée pour la façade illuminée. À lire avant, pendant ou après : la trilogie de Naguib Mahfouz, et pour l’architecture, les travaux de Doris Behrens-Abouseif sur Le Caire des Mamelouks.
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