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Qala­wun

Le tom­beau de l’es­clave aux mille dinars

Qala­wun, ou le tom­beau de l’es­clave aux mille dinars

Rue al-Mu’izz, Le Caire. Un sul­tan kipt­chak, un hôpi­tal pour les fous, un dôme qui a sur­vé­cu à sept siècles de trem­ble­ments de terre.


I. Bayn al-Qas­rayn, dix heures du matin

Il faut arri­ver par le sud, depuis Bab Zuway­la, remon­ter la rue al-Mu’izz li-Din Allah dans le sens du cou­rant humain, contre les char­rettes de pain, entre les ven­deurs de jus de canne et les échoppes de cuivre qui mar­tèlent leur métal depuis l’é­poque où l’on comp­tait encore en dinars d’or. C’est une rue étroite pour un si grand nom — al-Mu’izz, le calife fati­mide qui fon­da Le Caire en 969 —, une rue qui fut pen­dant cinq siècles l’ar­tère céré­mo­nielle de la ville, sa colonne ver­té­brale, son axe du monde. Les Cai­rotes l’ap­pellent sim­ple­ment al-Qasa­ba, la voie. On y a fait défi­ler des armées, des califes, des girafes offertes par les rois de Nubie, des têtes d’en­ne­mis plan­tées sur des piques et des pro­ces­sions de pèle­rins reve­nant de La Mecque sous les youyous des femmes pen­chées aux moucharabiehs.

Et puis, à mi-par­cours, la rue s’é­lar­git imper­cep­ti­ble­ment. Le regard bute sur une muraille de pierre cal­caire mon­tée si haut qu’il faut se dévis­ser le cou pour en aper­ce­voir le som­met. Des fenêtres en arc bri­sé super­po­sées sur trois niveaux, comme la façade d’une cathé­drale qui aurait tra­ver­sé la Médi­ter­ra­née dans le mau­vais sens. Des grilles de bronze. Un por­tail de marbre noir et blanc. Au-des­sus, un mina­ret car­ré, mas­sif, presque tus­can, qui ne res­semble à aucun autre mina­ret de la ville. On est à Bayn al-Qas­rayn — « entre les deux palais » —, l’an­cien cœur du Caire fati­mide, là où se fai­saient face les deux rési­dences cali­fales avec leurs douze mille ser­vi­teurs, leurs jar­dins sus­pen­dus et leurs pavillons d’or. Des palais, il ne reste rien. À leur place, un sul­tan a bâti son tombeau.

Le com­plexe du sul­tan al-Man­sur Qala­wun — mau­so­lée, madra­sa et hôpi­tal, ache­vés en 1285 — est l’un de ces monu­ments dont on dit trop vite qu’ils sont des chefs-d’œuvre, ce qui dis­pense géné­ra­le­ment de les regar­der. Moi, je suis venu le regar­der. Plu­sieurs fois, à plu­sieurs années d’in­ter­valle, à plu­sieurs heures du jour, parce que ce bâti­ment ne se livre pas d’un coup. Le matin, la façade est dans l’ombre et la rue lui appar­tient. En fin d’a­près-midi, le soleil des­cend der­rière les toits de l’ouest et vient frap­per les vitraux du mau­so­lée par les fenêtres hautes, et alors l’in­té­rieur s’embrase — rouges, bleus, ors — comme une lan­terne qu’on aurait allu­mée pour un mort qui attend de la visite depuis 1290.

Car il y a un mort, là-dedans. Un mort consi­dé­rable. Un homme qui fut ache­té sur un mar­ché aux esclaves pour la somme extra­va­gante de mille dinars d’or, qui ne par­la jamais cor­rec­te­ment l’a­rabe, qui régna sur l’É­gypte et la Syrie pen­dant onze ans, qui bri­sa les Mon­gols, qui pré­pa­ra l’ex­pul­sion défi­ni­tive des croi­sés, et qui fon­da — chose raris­sime dans l’his­toire mame­louke, ce sys­tème conçu pré­ci­sé­ment pour empê­cher les dynas­ties — une lignée qui tint le trône du Caire pen­dant près d’un siècle. Il s’ap­pe­lait Qala­wun. Ses contem­po­rains l’ap­pe­laient al-Alfi : « l’homme aux mille ». Mille dinars. Le prix d’un che­val excep­tion­nel, ou d’une petite mai­son avec jar­din. On n’a jamais si bien inves­ti dans l’his­toire de l’im­mo­bi­lier cairote.

II. L’homme aux mille dinars

Com­men­çons par le com­men­ce­ment, c’est-à-dire par une steppe. Qala­wun naît vers 1222 chez les Kipt­chaks, ce peuple turc nomade qui occu­pait alors les plaines immenses entre la mer Noire et la mer d’A­ral — les Russes les appe­laient Polovtses, les Byzan­tins Cou­mans, et Boro­dine en tire­ra plus tard ses Danses polovt­siennes, ce qui fait que la musique de fond de l’en­fance de notre sul­tan est peut-être, rétros­pec­ti­ve­ment, un air d’o­pé­ra russe. Dans les années 1230, la machine de guerre mon­gole déferle sur la steppe kipt­chake, dis­loque les tri­bus, et jette sur les mar­chés d’es­claves de la mer Noire des dizaines de mil­liers de jeunes gens dont les ache­teurs se dis­putent les plus robustes. C’est le para­doxe fon­da­teur de l’his­toire mame­louke : Gen­gis Khan et ses suc­ces­seurs, en détrui­sant la steppe, ont four­ni à l’É­gypte l’ar­mée qui allait les arrêter.

Car ces gar­çons-là ne sont pas des­ti­nés aux champs de canne ni aux cui­sines. Le mot mam­luk signi­fie « pos­sé­dé », « celui qui appar­tient » — mais c’est une pos­ses­sion d’un genre très par­ti­cu­lier. Les sul­tans ayyou­bides d’É­gypte, héri­tiers de Sala­din, achètent ces ado­les­cents turcs pour en faire des sol­dats d’é­lite. On les conver­tit à l’is­lam, on leur apprend l’é­qui­ta­tion, le tir à l’arc mon­té, le manie­ment de la lance, un peu de Coran, et on les affran­chit au terme de leur for­ma­tion. L’es­cla­vage n’est ici qu’un sas d’en­trée : de l’autre côté, il y a la caserne, la solde, les pro­mo­tions, et pour les plus doués, les plus durs, les plus chan­ceux, le com­man­de­ment. C’est une aris­to­cra­tie à recru­te­ment ser­vile, une noblesse d’un seul homme et d’une seule géné­ra­tion, puisque les fils de mame­louks, nés libres et en terre d’is­lam, ne peuvent en prin­cipe pas héri­ter du sta­tut de leur père. Le sys­tème se régé­nère à chaque géné­ra­tion par l’a­chat de nou­veaux esclaves. On a inven­té beau­coup de machines poli­tiques dans l’his­toire ; celle-là, qui confie l’empire aux fils de la steppe et le reprend à leurs enfants, est l’une des plus étranges et des plus durables.

Qala­wun, donc, est ache­té dans les années 1240 par un émir de l’en­tou­rage du sul­tan ayyou­bide al-Salih Ayyub, pour ces fameux mille dinars qui lui collent à la peau comme un sur­nom d’é­cole. Pour­quoi si cher ? Les chro­ni­queurs évoquent sa beau­té phy­sique, sa car­rure, cette pres­tance qui fait les chefs. Ils notent aus­si, avec la cruau­té tran­quille des chro­ni­queurs, qu’il ne maî­tri­sa jamais bien l’a­rabe et qu’il fal­lait par­fois lui tra­duire ce qu’on lui disait. Détail qui me le rend étran­ge­ment proche : voi­là un homme qui a régné sur le pays d’al-Azhar, dis­tri­bué des chaires de droit et de gram­maire, fon­dé des écoles cora­niques, et qui est res­té toute sa vie un étran­ger dans sa propre langue de règne. L’empire par­lait arabe ; le pou­voir, lui, pen­sait en kiptchak.

Il intègre le corps des Bah­riyya, ces mame­louks caser­nés sur l’île de Raw­da, au milieu du Nil — bahr, la mer, c’est ain­si que les Égyp­tiens appellent leur fleuve. C’est la meilleure école de guerre du monde musul­man, et l’his­toire va lui don­ner très vite l’oc­ca­sion de le prou­ver. En 1250, à Man­su­ra, dans le Del­ta, les Bah­riyya taillent en pièces la croi­sade de Saint Louis ; le roi de France est fait pri­son­nier, on le loge dans la mai­son d’un scribe et on négo­cie sa ran­çon comme celle d’un che­val de prix — déci­dé­ment, tout se compte en ran­çons dans cette his­toire. La même année, les mame­louks assas­sinent le der­nier sul­tan ayyou­bide effec­tif et prennent le pou­voir pour leur propre compte. En 1260, à Ayn Jalut, en Gali­lée, ils infligent aux Mon­gols leur pre­mière grande défaite, celle qui fixe pour tou­jours la limite occi­den­tale de l’empire des steppes. Qala­wun est de toutes ces cam­pagnes, dans l’ombre d’un autre Kipt­chak, plus flam­boyant, plus bru­tal : Bay­bars, le sul­tan à la pupille voi­lée de blanc, l’homme qui fit du Caire la capi­tale incon­tes­tée de l’is­lam sun­nite en y ins­tal­lant un calife abbas­side de rechange après la des­truc­tion de Bagdad.

Bay­bars meurt en 1277 — empoi­son­né, dit-on, par une coupe de kou­mis qu’il des­ti­nait à un autre, ce qui serait la plus belle iro­nie de l’his­toire mame­louke si l’his­toire mame­louke n’en regor­geait pas. Ses fils ne tiennent pas deux ans. En novembre 1279, Qala­wun écarte le der­nier, un enfant, et monte sur le trône sous le titre d’al-Malik al-Man­sur — « le roi ren­du vic­to­rieux ». Il a près de soixante ans. Il en a pas­sé qua­rante à la guerre. Et il va faire de sa vieillesse le socle d’un siècle.

III. Onze ans de règne, treize mois de chantier

Le règne d’al-Man­sur Qala­wun (1279–1290) est de ceux dont les manuels disent qu’ils « conso­lident ». Le mot est faible. En 1281, à Homs, il affronte la deuxième grande inva­sion mon­gole de la Syrie — quatre-vingt mille cava­liers de l’Il­khan Aba­qa, ren­for­cés d’Ar­mé­niens et de Géor­giens — et la brise au terme d’une jour­née si incer­taine que les deux ailes de chaque armée se crurent simul­ta­né­ment vic­to­rieuses et vain­cues. En 1289, il prend Tri­po­li aux croi­sés, met­tant fin à un com­té qui avait duré cent quatre-vingts ans. Il meurt en novembre 1290, à près de soixante-dix ans, dans son cam­pe­ment au départ du Caire, alors qu’il s’ap­prê­tait à mar­cher sur Acre, la der­nière grande place franque. Son fils al-Ash­raf Kha­lil pren­dra la ville six mois plus tard, ache­vant l’œuvre pater­nelle et refer­mant, après deux siècles, la paren­thèse des croi­sades au Levant.

Mais Qala­wun, contrai­re­ment à tant de conqué­rants, ne se contente pas de gagner des batailles. Il signe des trai­tés de com­merce avec Gênes, avec Byzance, avec l’A­ra­gon ; il échange des ambas­sades avec le roi de Cey­lan et entre­tient la route des esclaves de la mer Noire par un accord avec la Horde d’Or — le sys­tème mame­louk a besoin de sa steppe comme un pou­mon a besoin d’air. Et sur­tout, il construit. C’est là que notre rue al-Mu’izz retrouve son fil.

En 1284, le sul­tan décide d’é­le­ver au cœur du Caire un com­plexe monu­men­tal réunis­sant trois fonc­tions : un maris­tan — un hôpi­tal —, une madra­sa pour l’en­sei­gne­ment du droit dans les quatre écoles sun­nites, et son propre mau­so­lée. Pour l’emplacement, il voit grand : les ter­rains de l’an­cien palais fati­mide occi­den­tal, à Bayn al-Qas­rayn, c’est-à-dire l’a­dresse la plus pres­ti­gieuse et la plus sym­bo­lique de la ville, celle où le pou­voir cai­rote se met en scène depuis trois siècles. Une par­tie du site est alors occu­pée par un palais ayyou­bide, le Dar Qut­biyya ; on rachète, on expro­prie, on démo­lit. Les chro­ni­queurs — et les juristes, qui feront la fine bouche pen­dant des décen­nies — notent que le chan­tier fut mené avec des méthodes expé­di­tives : cor­vées impo­sées aux pas­sants, pri­son­niers de guerre mon­gols atte­lés aux tra­vaux, maté­riaux pré­le­vés où l’on pou­vait, y com­pris, raconte-t-on, des colonnes et des marbres rap­por­tés des for­te­resses franques déman­te­lées de la côte. L’é­mir Alam al-Din San­jar al-Shu­ja’i, qui super­vise l’ou­vrage, est de ces hommes à qui l’on ne dit pas non deux fois.

Le résul­tat de cette bru­ta­li­té orga­ni­sa­trice tient du pro­dige : l’en­semble du com­plexe — des mil­liers de mètres car­rés, une façade de près de soixante-dix mètres sur la rue, un dôme, un mina­ret, des cours, des salles voû­tées — est ache­vé en treize mois envi­ron, entre 1284 et 1285. Treize mois. Il faut avoir vu la den­si­té de décor du mau­so­lée, ses marbres incrus­tés, ses stucs cise­lés, ses pla­fonds peints et dorés, pour mesu­rer ce que ce délai a d’in­vrai­sem­blable. Les his­to­riens de l’ar­chi­tec­ture en déduisent une mobi­li­sa­tion de main-d’œuvre excep­tion­nelle et une orga­ni­sa­tion de chan­tier qua­si mili­taire — ce qui, pour un État dont l’ar­mée était l’os­sa­ture et la rai­son d’être, est fina­le­ment dans l’ordre des choses. On bâtis­sait comme on menait cam­pagne : vite, mas­si­ve­ment, sans comp­ter les hommes.

Reste la ques­tion que tout visi­teur finit par se poser, plan­té devant cette façade : pour­quoi ? Pour­quoi un sol­dat kipt­chak sexa­gé­naire, par­ve­nu au som­met par le sabre et l’in­trigue, englou­tit-il une for­tune dans un hôpi­tal pour les pauvres et une école de droit ? Il y a la pié­té, bien sûr, et il ne faut pas l’é­va­cuer d’un haus­se­ment d’é­paules moderne : Qala­wun était tom­bé gra­ve­ment malade à Damas des années aupa­ra­vant, avait été soi­gné au grand hôpi­tal de Nur al-Din, et aurait fait vœu, s’il accé­dait un jour au pou­voir, d’en fon­der un plus grand encore. Il y a le cal­cul poli­tique : dans un sys­tème où le trône ne se trans­met pas, où chaque sul­tan n’est que le plus fort des émirs, la fon­da­tion pieuse est une machine à fabri­quer de la légi­ti­mi­té. Et il y a le waqf, cette ins­ti­tu­tion admi­rable et retorse du droit musul­man : en dotant sa fon­da­tion de reve­nus inalié­nables — terres, bou­tiques, bains, cara­van­sé­rails —, le fon­da­teur sous­trait une par­tie de sa for­tune aux confis­ca­tions futures et en réserve la ges­tion à ses des­cen­dants. Le mau­so­lée de Qala­wun est à la fois un acte de foi, un mani­feste dynas­tique et un mon­tage patri­mo­nial. Les trois à la fois, indis­so­cia­ble­ment, et c’est ce qui en fait un docu­ment autant qu’un monument.

IV. Le maris­tan, ou la mala­die prise au sérieux

Du com­plexe pri­mi­tif, l’hô­pi­tal est la par­tie la plus rava­gée par le temps — il n’en sub­siste que des frag­ments en fond de par­celle, une salle voû­tée, des pans de mur, et un éta­blis­se­ment oph­tal­mo­lo­gique moderne qui per­pé­tue, par une fidé­li­té admi­nis­tra­tive assez émou­vante, sept siècles de voca­tion médi­cale. Mais c’est par lui qu’il faut pas­ser, au moins en pen­sée, parce que c’est lui qui don­nait son sens à l’en­semble. Les contem­po­rains ne par­laient d’ailleurs pas du « com­plexe de Qala­wun » : ils disaient al-Maris­tan al-Man­su­ri, l’hô­pi­tal d’al-Man­sur. Le tom­beau du sul­tan n’é­tait, en quelque sorte, que la dépen­dance funé­raire de son œuvre charitable.

Le mot maris­tan vient du per­san — bima­res­tan, la mai­son des malades — et l’ins­ti­tu­tion elle-même est l’une des grandes réus­sites de la civi­li­sa­tion isla­mique médié­vale. Celui de Qala­wun, à son ouver­ture en 1285, est pro­ba­ble­ment le plus grand et le mieux doté du monde. L’acte de fon­da­tion, qui nous est par­ve­nu, pré­cise que l’é­ta­blis­se­ment est ouvert à tous — hommes et femmes, riches et pauvres, habi­tants et étran­gers de pas­sage —, gra­tui­te­ment, sans limite de durée de séjour. Quatre iwans autour d’une cour à fon­taine, des salles spé­cia­li­sées : fié­vreux, bles­sés, dys­en­té­riques, oph­tal­miques, et — chose qui frappe tou­jours les visi­teurs euro­péens de l’é­poque — des sec­tions pour les malades de l’es­prit, qu’on ne consi­dère ni comme des pos­sé­dés ni comme des cri­mi­nels, mais comme des patients.

Sur le trai­te­ment de ces der­niers, les sources rap­portent des détails qui laissent son­geur qui­conque connaît ce qu’é­tait au même moment le sort des insen­sés dans l’Oc­ci­dent latin. On soi­gnait par la musique : des ensembles de musi­ciens venaient jouer pour apai­ser les mélan­co­liques. On soi­gnait par le récit : des conteurs étaient appoin­tés pour dis­traire les insom­niaques et accom­pa­gner la nuit des malades, et l’on se prend à rêver de ce poste — conteur d’hô­pi­tal, fonc­tion­naire du som­meil des autres —, peut-être le plus beau métier dont j’aie jamais trou­vé trace dans une archive. À leur sor­tie, les patients gué­ris rece­vaient un pécule et des vête­ments, afin de ne pas être contraints de reprendre le tra­vail trop tôt. Une indem­ni­té de conva­les­cence, en somme, au XIIIe siècle.

Le maris­tan était aus­si un lieu de science. Le plus illustre de ses méde­cins fut Ibn al-Nafis, le Damas­cène ins­tal­lé au Caire, qui diri­gea l’é­ta­blis­se­ment et qui, dans un com­men­taire d’A­vi­cenne rédi­gé quelques décen­nies plus tôt, avait décrit pour la pre­mière fois la cir­cu­la­tion pul­mo­naire du sang — trois siècles avant Michel Ser­vet et Har­vey, dont les manuels euro­péens ont long­temps fait les décou­vreurs de ce que le méde­cin du Caire avait cou­ché par écrit dans l’in­dif­fé­rence géné­rale de la pos­té­ri­té occi­den­tale. À sa mort, en 1288, Ibn al-Nafis légua sa mai­son et sa biblio­thèque à l’hô­pi­tal de Qala­wun. Le savoir retour­nait à l’ins­ti­tu­tion comme les reve­nus du waqf : en cir­cuit fer­mé, pour durer.

Il faut enfin dire un mot des chiffres, parce qu’ils donnent l’é­chelle. Les reve­nus affec­tés au maris­tan par l’acte de waqf se comp­taient en dizaines de mil­liers de dirhams par an, pré­le­vés sur un empire de bou­tiques, de ham­mams, de mou­lins et de terres agri­coles s’é­ten­dant de l’É­gypte à la Syrie. L’hô­pi­tal pou­vait trai­ter, selon les esti­ma­tions, plu­sieurs mil­liers de patients par an, nour­ris de viande et de volaille — régime de riche pres­crit aux pauvres sur ordon­nance. Quand on longe aujourd’­hui le grand mur aveugle qui borde la ruelle der­rière le mau­so­lée, on longe, sans le savoir, la plus for­mi­dable machine de pro­tec­tion sociale du Moyen Âge méditerranéen.

V. Fran­chir le seuil

Reve­nons à la rue, et entrons. Le por­tail prin­ci­pal ouvre sur un long cor­ri­dor voû­té, haut, sombre, frais — trente mètres envi­ron de pénombre qui séparent le vacarme d’al-Mu’izz du silence des morts. Ce cou­loir est l’une des trou­vailles du plan : il des­sert, à main gauche, la madra­sa, à main droite, le mau­so­lée, et menait autre­fois, tout au fond, à l’hô­pi­tal. Trois ins­ti­tu­tions, une seule adresse, un seul axe. Au Caire, où le sol vaut de l’or depuis tou­jours, les archi­tectes mame­louks sont deve­nus les grands maîtres de la par­celle impos­sible : leurs monu­ments se tordent, se plient, absorbent les angles des rues, pré­sentent au pas­sant des façades rigou­reu­se­ment ali­gnées sur la voie pen­dant que, der­rière, les salles de prière pivotent en silence pour s’o­rien­ter vers La Mecque. Le com­plexe de Qala­wun est un trai­té de géo­mé­trie appli­quée à la ville.

Dans le cor­ri­dor, je m’ar­rête tou­jours un moment. C’est un lieu de tran­si­tion, et les lieux de tran­si­tion sont les plus habi­tés. Pen­dant des siècles, des géné­ra­tions de Cai­rotes s’y sont assises — malades atten­dant leur admis­sion, étu­diants entre deux cours, men­diants sachant que la cha­ri­té passe par là. Le marbre des ban­quettes est poli par les fonds de culotte de sept cents ans. La lumière tombe de rares ouver­tures hautes, par lames obliques où dansent les pous­sières. On entend encore la rue, mais assour­die, comme enten­due de sous l’eau.

Puis on tourne à droite, on fran­chit une porte de bois pla­quée de bronze, et c’est le mausolée.

Je vou­drais pou­voir décrire l’ef­fet que pro­duit cette salle sans recou­rir au voca­bu­laire de l’é­blouis­se­ment, qui est le degré zéro de l’é­cri­ture du voyage — mais il se trouve que l’é­blouis­se­ment est ici une don­née tech­nique, cal­cu­lée, vou­lue. La salle est vaste : une ving­taine de mètres de côté, plus de trente mètres sous cou­pole. Au centre, quatre piliers mas­sifs de pierre et quatre colonnes de gra­nit rose — du gra­nit pha­rao­nique rem­ployé, pré­le­vé sur quelque temple ou quelque palais, l’É­gypte se recy­clant elle-même comme elle le fait depuis les Pto­lé­mées — des­sinent un octo­gone qui porte le dôme. Autour, un déam­bu­la­toire. Et par­tout, sur chaque sur­face, à chaque hau­teur, du décor : lam­bris de marbres poly­chromes incrus­tés de nacre, frises de stuc ajou­ré, pla­fonds à cais­sons peints et dorés, ins­crip­tions cora­niques cou­rant en ban­deaux à hau­teur de vertige.

L’oc­to­gone cen­tral n’est pas une fan­tai­sie. Tout visi­teur qui a vu Jéru­sa­lem le recon­naît immé­dia­te­ment : c’est le plan du Dôme du Rocher — quatre piliers, quatre groupes de colonnes, la rota­tion octo­go­nale autour d’un centre sacré. La cita­tion est déli­bé­rée, et elle est poli­tique. Qala­wun, sul­tan d’un État qui se pré­sente comme le pro­tec­teur des villes saintes et le bou­clier de l’is­lam face aux Mon­gols et aux Francs, s’offre pour tom­beau une réplique du plus ancien et du plus pres­ti­gieux monu­ment de l’is­lam. Il y a là une reven­di­ca­tion d’hé­ri­tage — les Mame­louks, par­ve­nus sans ancêtres, se fabriquent une généa­lo­gie archi­tec­tu­rale en s’ap­pro­priant les formes des Omeyyades — et peut-être aus­si un écho des ambi­tions syriennes du sul­tan, qui pas­sa sa vie à défendre et à admi­nis­trer le cor­ri­dor Le Caire–Damas–Jérusalem.

Le mih­rab, sur le mur orien­tal, passe pour l’un des plus somp­tueux du Caire, et je n’ai pas trou­vé de rai­son de contes­ter ce clas­se­ment. C’est une niche pro­fonde, enca­drée de trois registres de colon­nettes de marbre, tapis­sée de pla­cages poly­chromes où alternent des arca­tures aveugles, des mosaïques de marbre, des incrus­ta­tions de nacre qui accrochent la moindre lumière. On pense aux mih­rabs de Damas, aux décors byzan­tins, à Cor­doue même — toute la Médi­ter­ra­née des mar­briers semble s’être don­né ren­dez-vous dans cette niche de quelques mètres car­rés. Des équipes d’ar­ti­sans syriens, peut-être for­mées sur les chan­tiers des villes côtières reprises aux Francs, ont vrai­sem­bla­ble­ment tra­vaillé ici, appor­tant des tech­niques que Le Caire ne connais­sait pas encore à cette échelle.

Et puis il y a la lumière, dont je par­lais au début. Les murs hauts sont per­cés de fenêtres doubles sur­mon­tées d’o­cu­lus, fer­mées de grilles de stuc ser­ties de verres colo­rés. En fin d’a­près-midi, le soleil de l’ouest tra­verse ces claires-voies et pro­jette sur les marbres des taches mou­vantes, rouges et bleues, qui glissent len­te­ment le long des piliers à mesure que la terre tourne. Les res­tau­ra­teurs du XXe siècle ont refait une par­tie de ces vitraux, mais le dis­po­si­tif optique est d’o­ri­gine : cette salle a été conçue comme un ins­tru­ment à cap­tu­rer le soir. On y enter­rait un sul­tan ; on y a pié­gé la lumière d’É­gypte, ce qui est une manière plus sûre d’éternité.

Au centre, sous le dôme, une haute clô­ture de bois tour­né — une maq­su­ra de mou­cha­ra­bieh — entoure le céno­taphe. Der­rière ce grillage sombre reposent Qala­wun et son fils al-Nasir Muham­mad, le plus grand des sul­tans mame­louks, celui qui régna trois fois et trans­for­ma Le Caire en chan­tier per­ma­nent. Le père mort en novembre 1290 ne fut d’ailleurs pas inhu­mé ici tout de suite : la dépouille atten­dit à la Cita­delle que les cir­cons­tances — et les conve­nances astro­lo­giques, disent cer­taines sources — per­mettent le trans­fert, quelques mois plus tard. Détail bureau­cra­tique et tou­chant : même mort, un sul­tan mame­louk atten­dait son tour.

VI. Une façade venue d’ailleurs, un dôme refait deux fois

Res­sor­tons, et regar­dons la façade, cette fois pour de bon. Elle est unique au Caire, et les his­to­riens de l’ar­chi­tec­ture se dis­putent à son sujet depuis plus d’un siècle avec cette véhé­mence feu­trée qui est la poli­tesse des éru­dits. Sur près de soixante-dix mètres, elle aligne de hautes arca­tures en retrait dans les­quelles s’ins­crivent des fenêtres super­po­sées — une baie rec­tan­gu­laire en bas, des baies gémi­nées au-des­sus, un ocu­lus dans le tym­pan. Gémi­nées : le mot dit tout. Ce rythme de fenêtres jumelles sous arc bri­sé, coif­fées d’un ocu­lus, c’est celui des églises gothiques, celui des cathé­drales de croi­sade bâties à Acre, à Tyr, à Tri­po­li. Cer­tains y voient l’in­fluence de maîtres d’œuvre ayant tra­vaillé sur les chan­tiers francs, d’autres le rem­ploi pur et simple d’élé­ments arra­chés aux villes croi­sées déman­te­lées — on sait que les Mame­louks ne s’en pri­vaient pas, et que le por­tail gothique de l’é­glise Saint-André d’Acre fini­ra, quelques années plus tard, remon­té en tro­phée dans la madra­sa d’al-Nasir Muham­mad, juste à côté. La façade de Qala­wun serait ain­si une sorte de com­mu­ni­qué de vic­toire en pierre : l’ar­chi­tec­ture des vain­cus, digé­rée, retour­née, mise au ser­vice du tom­beau du vainqueur.

J’aime cette hypo­thèse, mais j’aime aus­si qu’elle reste une hypo­thèse. Les bâti­ments de cette ampleur sont des œuvres col­lec­tives et cos­mo­po­lites ; des arti­sans syriens, des mar­briers venus des villes côtières, des stu­ca­teurs per­sans peut-être, des maçons cai­rotes y ont mêlé leurs manières comme les langues se mêlaient sur le chan­tier. Le Caire du XIIIe siècle est une capi­tale-monde, gon­flée de réfu­giés fuyant les Mon­gols — savants de Bag­dad, arti­sans de Damas, princes dépos­sé­dés d’un peu par­tout —, et sa pierre enre­gistre ce bras­sage plus fidè­le­ment que les chroniques.

Au-des­sus de l’angle nord, le mina­ret. Il détonne, lui aus­si : une tour car­rée, puis­sante, en trois registres décrois­sants, ornée d’ar­ca­tures en fer à che­val et de colon­nettes, plus proche des mina­rets du Magh­reb ou des cam­pa­niles que des fines tours octo­go­nales que Le Caire mul­ti­plie­ra au siècle sui­vant. Le trem­ble­ment de terre de 1303 — un séisme ter­rible, qui cou­cha les mina­rets de la ville comme des quilles — endom­ma­gea gra­ve­ment l’ou­vrage ; al-Nasir Muham­mad fit recons­truire l’é­tage supé­rieur en brique, et la tour porte encore, lisible pour qui sait regar­der, la cica­trice de cette reprise : la pierre en bas, la brique en haut, deux époques empilées.

Quant au dôme que l’on voit aujourd’­hui, il faut faire un aveu qui cha­grine tou­jours un peu les ama­teurs d’au­then­ti­ci­té : il date de 1903. La cou­pole ori­gi­nelle, sans doute en bois, avait dis­pa­ru depuis long­temps — rem­pla­cée une pre­mière fois au XVIIIe siècle, puis démo­lie —, et c’est le Comi­té de conser­va­tion des monu­ments de l’art arabe, cette ins­ti­tu­tion fon­dée en 1881 où tra­vaillaient côte à côte des archi­tectes euro­péens et égyp­tiens, qui fit édi­fier le dôme actuel sous la direc­tion de Max Herz, l’in­fa­ti­gable Hon­grois qui a res­tau­ré la moi­tié du Caire isla­mique. On peut ergo­ter sur ses choix. On peut aus­si se dire que ce monu­ment n’a jamais ces­sé d’être répa­ré, repris, com­plé­té depuis 1285 — par al-Nasir Muham­mad après le séisme, par les émirs des siècles sui­vants, par les Otto­mans, par le Comi­té, par les cam­pagnes de res­tau­ra­tion des années 2000 —, et que cette sédi­men­ta­tion conti­nue est sa manière d’être vivant. Les monu­ments intacts sont des monu­ments morts. Celui-là a tou­jours eu des ouvriers sur le dos, comme un navire en carène perpétuelle.

VII. Lire les murs

Il y a une chose que le visi­teur pres­sé manque presque tou­jours, et c’est pour­tant la voix même du bâti­ment : les ins­crip­tions. Sur toute la lon­gueur de la façade court, à hau­teur d’homme ou presque, un immense ban­deau épi­gra­phique gra­vé dans la pierre — la titu­la­ture du fon­da­teur, dérou­lée sur des dizaines de mètres en carac­tères monu­men­taux. Notre maître le sul­tan, le roi al-Man­sur, le savant, le juste, le com­bat­tant du dji­had, le défen­seur des fron­tières, le sou­te­nu par Dieu, le vic­to­rieux, Sayf al-Dunya wa-l-Din — sabre du monde d’i­ci-bas et de la reli­gion — Qala­wun al-Sali­hi, asso­cié de l’é­mir des croyants… Chaque épi­thète est un article de pro­gramme. « Al-Sali­hi » : le rap­pel du maître d’o­ri­gine, al-Salih Ayyub, car dans le monde mame­louk on porte le nom de celui qui vous a ache­té comme un patro­nyme d’a­dop­tion — l’es­cla­vage retour­né en généa­lo­gie. « Asso­cié de l’é­mir des croyants » : la cau­tion du calife abbas­side fan­toche entre­te­nu au Caire. Le pas­sant du XIIIe siècle, même illet­tré, savait ce que disait ce ruban de pierre ; on le lui lisait, on le lui réci­tait, et la façade fonc­tion­nait comme fonc­tionnent aujourd’­hui nos façades offi­cielles cou­vertes de sigles : elle pro­cla­mait l’État.

À l’in­té­rieur du mau­so­lée, l’é­pi­gra­phie change de registre et de matière. Le grand ban­deau qui cein­ture la salle, en stuc ajou­ré autre­fois rehaus­sé de cou­leur et d’or, porte le ver­set du Trône — Ayat al-Kur­si, le texte que l’is­lam place volon­tiers au-des­sus des tombes parce qu’il dit la sou­ve­rai­ne­té de Dieu sur le som­meil et sur la mort : « Ni som­no­lence ni som­meil ne Le sai­sissent… » Il y a une conve­nance pro­fonde, presque une ten­dresse, à dérou­ler autour d’un sul­tan endor­mi le ver­set qui affirme que Dieu, Lui, ne dort jamais. La cal­li­gra­phie est un thu­luth ample, aux hampes ver­ti­cales ser­rées comme une palis­sade, dont les entre­lacs supé­rieurs se nouent en frise conti­nue : de loin, un décor ; de près, un texte ; à mi-dis­tance, ce bat­te­ment entre les deux qui est le génie propre de l’art isla­mique, où l’or­ne­ment n’est jamais tout à fait muet ni l’é­cri­ture tout à fait sage.

Le reste du décor mérite qu’on s’y attarde avec la même len­teur. Les lam­bris de marbre ne sont pas un pla­cage uni­forme mais une mar­que­te­rie savante : pan­neaux de por­phyre et de ser­pen­tine enca­drés de filets blancs, roues de marbres concen­triques, incrus­ta­tions de nacre décou­pées en étoiles minus­cules qui s’al­lument quand on se déplace. Les Cai­rotes de l’é­poque, rap­portent les chro­ni­queurs, venaient voir le mau­so­lée comme une curio­si­té, et l’ex­pres­sion popu­laire fit long­temps du maris­tan et de sa qub­ba l’é­ta­lon du luxe inima­gi­nable. Au-des­sus des marbres, le stuc prend le relais — ara­besques ajou­rées, rin­ceaux, coquilles — puis le bois : pla­fonds à cais­sons peints, poutres dorées, et cette maq­su­ra de tour­nage si fin qu’elle semble tis­sée plu­tôt que menui­sée. Trois matières, trois cor­po­ra­tions, trois hau­teurs de regard. Le décor mame­louk est stra­ti­fié comme une socié­té de cour : le marbre au niveau des hommes, le stuc au niveau des anges, le bois doré au niveau de Dieu.

Je note enfin, pour les ama­teurs de détails qui font les vraies visites, deux petites choses. La pre­mière : dans le déam­bu­la­toire, cer­tains cha­pi­teaux des colonnes de gra­nit sont antiques, corin­thiens, à peine retaillés — l’a­canthe grecque por­tant la cou­pole d’un Kipt­chak, et per­sonne au XIIIe siècle n’y voyait le moindre para­doxe, ce en quoi ils étaient plus sages que nous. La seconde : par endroits, sous les repeints et les res­tau­ra­tions, sub­sistent des frag­ments de la poly­chro­mie d’o­ri­gine, bleus pro­fonds, rouges, ors éteints. Le mau­so­lée que nous voyons blond et miné­ral fut un inté­rieur colo­ré, presque satu­ré, plus proche dans son effet d’une tente prin­cière que d’une église de pierre. C’est toute la dif­fi­cul­té de visi­ter les monu­ments anciens : il faut regar­der ce qui est là et ima­gi­ner ce qui manque, tenir les deux images ensemble, comme ces por­traits qui changent selon l’angle. L’ar­chéo­lo­gie est un exer­cice de vision double, et le voya­geur qui l’ou­blie ne voit que des ruines propres.

VIII. La madra­sa, l’autre moi­tié du silence

En face du mau­so­lée, de l’autre côté du cor­ri­dor, la madra­sa. Elle est plus abî­mée, plus sobre, moins visi­tée — les groupes la tra­versent d’un pas pres­sé pour rejoindre la salle funé­raire, et c’est une erreur. Son plan suit le modèle cai­rote du temps : une cour cen­trale, un grand iwan de prière à l’est, un iwan plus petit en face, et sur les côtés les loge­ments des étu­diants, empi­lés sur plu­sieurs niveaux comme les cabines d’un paque­bot stu­dieux. Le grand iwan conserve une dis­po­si­tion rare au Caire : trois vais­seaux sépa­rés par des colonnes antiques, une basi­lique en minia­ture tour­née vers le mih­rab — encore un écho médi­ter­ra­néen, encore un rem­ploi, l’An­ti­qui­té ser­vant de car­rière et de modèle à la fois.

L’acte de fon­da­tion pré­voyait l’en­sei­gne­ment du droit selon les quatre écoles sun­nites, plus des chaires de méde­cine et de hadith. Il faut ima­gi­ner la jour­née sonore du com­plexe vers 1300 : les leçons psal­mo­diées dans les iwans, les dis­putes juri­diques, les réci­ta­tions cora­niques des orphe­lins de l’é­cole élé­men­taire ins­tal­lée au-des­sus de l’en­trée — le kut­tab, dont les fenêtres don­naient sur la rue, si bien que le pas­sant mar­chait lit­té­ra­le­ment sous une pluie de sou­rates réci­tées par des voix d’en­fants —, les gémis­se­ments de l’hô­pi­tal au fond, les musi­ciens des mélan­co­liques, et, réglant le tout, la lec­ture per­pé­tuelle du Coran auprès du tom­beau, assu­rée jour et nuit par des équipes de réci­tants sala­riés du waqf. Un monu­ment mame­louk n’é­tait pas fait pour être vu : il était fait pour être enten­du. Ce que nous visi­tons en silence était une machine à pro­duire du son sacré, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, autour du corps d’un sul­tan qui ne com­pre­nait qu’à moi­tié la langue qu’on réci­tait pour lui.

Le mau­so­lée lui-même, du reste, n’é­tait pas seule­ment une chambre funé­raire. On y prê­tait ser­ment : c’est devant la tombe de Qala­wun que les émirs venaient jurer fidé­li­té aux sul­tans de sa lignée, la main sur le tom­beau du fon­da­teur comme on la pose sur un livre. On y sus­pen­dait des tro­phées. On y célé­brait des céré­mo­nies d’in­ves­ti­ture. La qub­ba al-Man­su­riyya fut, pen­dant un siècle, une sorte de cha­pelle dynas­tique et de salle du trône funé­raire — le Saint-Denis et le Reims des Mame­louks réunis sous un seul dôme, à cette dif­fé­rence près que la dynas­tie qui s’y fai­sait sacrer était née d’un mar­ché aux esclaves.

Car c’est peut-être le plus éton­nant de toute cette his­toire : le sys­tème mame­louk, conçu pour broyer l’hé­ré­di­té, a pro­duit ici sa grande excep­tion. Les des­cen­dants de Qala­wun ont occu­pé le trône, avec des inter­rup­tions, des dépo­si­tions, des res­tau­ra­tions et quelques assas­si­nats de bonne com­pa­gnie, de 1279 à 1382 — un siècle de sul­tans qala­wu­nides, dont le pro­di­gieux al-Nasir Muham­mad, dépo­sé deux fois, reve­nu deux fois, mort sur le trône après qua­rante ans de règne cumu­lé. Sous lui, Le Caire devient la plus grande ville du monde hors de Chine, un demi-mil­lion d’ha­bi­tants peut-être, et la rue al-Mu’izz se borde de fon­da­tions rivales : sa propre madra­sa au por­tail gothique volé, juste au nord de celle de son père, puis le khan­qah de Bay­bars al-Jashan­kir, puis, plus tard, le gigan­tesque com­plexe du sul­tan Bar­quq. Bayn al-Qas­rayn devient ce qu’il est res­té : une enfi­lade de dômes et de mina­rets où chaque géné­ra­tion de pou­voir a vou­lu son mètre de façade, la plus extra­or­di­naire concen­tra­tion d’ar­chi­tec­ture médié­vale du monde musul­man — et l’une des plus denses du monde tout court, avec, m’a-t-on tou­jours sem­blé, cette dif­fé­rence d’a­vec l’Eu­rope : ici, les monu­ments ne sont pas déga­gés, iso­lés, muséi­fiés sur leurs par­vis ; ils sont pris dans la ville comme des fos­siles dans la roche, avec des ate­liers dans leurs sou­bas­se­ments et du linge aux fenêtres d’en face.

IX. Sept siècles plus tard

Que devient un monu­ment pareil quand son monde meurt ? Les Otto­mans prennent l’É­gypte en 1517 et Le Caire cesse d’être une capi­tale d’empire. Le waqf conti­nue de fonc­tion­ner, cahin-caha, rogné par les admi­nis­tra­teurs suc­ces­sifs — l’his­toire des waqfs est une longue his­toire de détour­ne­ments pieu­se­ment maquillés —, mais l’hô­pi­tal fonc­tionne encore, et les voya­geurs euro­péens des XVIIe et XVIIIe siècles le men­tionnent avec éton­ne­ment. Au XIXe siècle, l’ins­ti­tu­tion décline en asile, puis les bâti­ments hos­pi­ta­liers, très dégra­dés, sont en grande par­tie démo­lis ; on élè­ve­ra sur leur emprise, dans les années 1920, un hôpi­tal oph­tal­mo­lo­gique moderne. La voca­tion aura donc tenu, sous des formes chan­geantes, de 1285 à nos jours. Je ne connais pas beau­coup d’é­ta­blis­se­ments de soins au monde qui puissent pro­duire sept siècles de conti­nui­té sur la même parcelle.

Le mau­so­lée, lui, tra­verse les siècles en accu­mu­lant les couches. Le Comi­té de conser­va­tion s’en empare à la fin du XIXe siècle : rele­vés, conso­li­da­tions, le dôme de Herz en 1903, la réfec­tion des vitraux et des stucs. Puis le XXe siècle égyp­tien, les res­tau­ra­tions des années 2000 dans le cadre du grand pro­jet de réha­bi­li­ta­tion de la rue al-Mu’izz, la pié­ton­ni­sa­tion par­tielle, l’é­clai­rage noc­turne qui trans­forme désor­mais la façade, le soir venu, en décor doré devant lequel les familles cai­rotes viennent se pho­to­gra­phier. On peut faire la moue devant cette patri­mo­nia­li­sa­tion. Je m’en garde : la rue al-Mu’izz du soir, avec ses gamins à vélo sla­lo­mant entre les tou­ristes, ses ven­deurs de barbe à papa sous les mou­cha­ra­biehs et ses vieux assis face aux façades illu­mi­nées comme devant un feu, est une des scènes urbaines les plus heu­reuses que je connaisse. Le monu­ment est ren­du à sa fonc­tion pre­mière, qui était d’être un spec­tacle public.

Et puis il y a la lit­té­ra­ture, qui est une autre forme de waqf. Naguib Mah­fouz a don­né le nom du lieu au pre­mier volume de sa tri­lo­gie — Bayn al-Qas­rayn, tra­duit en fran­çais par Impasse des deux palais —, ancrant dans ces quelques cen­taines de mètres la plus grande fresque roma­nesque de la langue arabe moderne. Le patriarche Ahmad Abd al-Gaw­wad tient bou­tique à deux pas du mau­so­lée ; ses fils passent sous ces façades pour aller à l’é­cole, à la mos­quée, chez la luthiste. Quand je marche dans la rue al-Mu’izz, je ne sais jamais très bien si je visite un monu­ment mame­louk ou un cha­pitre de Mah­fouz, et cette hési­ta­tion est exac­te­ment ce que j’ap­pelle un lieu réussi.

Der­nière image, pour finir, parce qu’on n’é­crit jamais que pour une image. C’é­tait en fin d’a­près-midi, l’heure des vitraux. Dans le mau­so­lée presque vide, un gar­dien som­no­lait sur une chaise de plas­tique près de la maq­su­ra, sous les trente mètres de la cou­pole, dans le cli­gno­te­ment lent des taches rouges et bleues que le soleil cou­chant pous­sait le long des colonnes de gra­nit rose. De la rue par­ve­nait, très assour­di, le racle­ment d’une char­rette. J’ai pen­sé à l’a­do­les­cent kipt­chak ven­du mille dinars sur un quai de la mer Noire, qui ne sut jamais bien l’a­rabe et qui dort ici depuis 1290 dans la plus belle chambre d’É­gypte, veillé par un fonc­tion­naire assou­pi et par la lumière qu’il avait fait mettre en cage. Les empires passent ; les dis­po­si­tifs optiques res­tent. À tout prendre, comme défi­ni­tion de l’ar­chi­tec­ture, je n’ai jamais trou­vé mieux.


Le com­plexe de Qala­wun se visite tous les jours sur la rue al-Mu’izz li-Din Allah, dans le quar­tier de Bayn al-Qas­rayn (métro le plus proche : Bab el-Chaa­ria, puis quinze minutes de marche qui valent le voyage à elles seules). Y aller de pré­fé­rence en fin d’a­près-midi pour les vitraux du mau­so­lée, et reve­nir à la nuit tom­bée pour la façade illu­mi­née. À lire avant, pen­dant ou après : la tri­lo­gie de Naguib Mah­fouz, et pour l’ar­chi­tec­ture, les tra­vaux de Doris Beh­rens-Abou­seif sur Le Caire des Mamelouks.

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