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Qala­wun, ou le tom­beau de l’es­clave aux mille dinars

Qala­wun, ou le tom­beau de l’es­clave aux mille dinars

Qala­wun

Le tom­beau de l’es­clave aux mille dinars

Qala­wun, ou le tom­beau de l’es­clave aux mille dinars

Rue al-Mu’izz, Le Caire. Un sul­tan kipt­chak, un hôpi­tal pour les fous, un dôme qui a sur­vé­cu à sept siècles de trem­ble­ments de terre.


I. Bayn al-Qas­rayn, dix heures du matin

Il faut arri­ver par le sud, depuis Bab Zuway­la, remon­ter la rue al-Mu’izz li-Din Allah dans le sens du cou­rant humain, contre les char­rettes de pain, entre les ven­deurs de jus de canne et les échoppes de cuivre qui mar­tèlent leur métal depuis l’é­poque où l’on comp­tait encore en dinars d’or. C’est une rue étroite pour un si grand nom — al-Mu’izz, le calife fati­mide qui fon­da Le Caire en 969 —, une rue qui fut pen­dant cinq siècles l’ar­tère céré­mo­nielle de la ville, sa colonne ver­té­brale, son axe du monde. Les Cai­rotes l’ap­pellent sim­ple­ment al-Qasa­ba, la voie. On y a fait défi­ler des armées, des califes, des girafes offertes par les rois de Nubie, des têtes d’en­ne­mis plan­tées sur des piques et des pro­ces­sions de pèle­rins reve­nant de La Mecque sous les youyous des femmes pen­chées aux moucharabiehs.

Et puis, à mi-par­cours, la rue s’é­lar­git imper­cep­ti­ble­ment. Le regard bute sur une muraille de pierre cal­caire mon­tée si haut qu’il faut se dévis­ser le cou pour en aper­ce­voir le som­met. Des fenêtres en arc bri­sé super­po­sées sur trois niveaux, comme la façade d’une cathé­drale qui aurait tra­ver­sé la Médi­ter­ra­née dans le mau­vais sens. Des grilles de bronze. Un por­tail de marbre noir et blanc. Au-des­sus, un mina­ret car­ré, mas­sif, presque tus­can, qui ne res­semble à aucun autre mina­ret de la ville. On est à Bayn al-Qas­rayn — « entre les deux palais » —, l’an­cien cœur du Caire fati­mide, là où se fai­saient face les deux rési­dences cali­fales avec leurs douze mille ser­vi­teurs, leurs jar­dins sus­pen­dus et leurs pavillons d’or. Des palais, il ne reste rien. À leur place, un sul­tan a bâti son tombeau.

Le com­plexe du sul­tan al-Man­sur Qala­wun — mau­so­lée, madra­sa et hôpi­tal, ache­vés en 1285 — est l’un de ces monu­ments dont on dit trop vite qu’ils sont des chefs-d’œuvre, ce qui dis­pense géné­ra­le­ment de les regar­der. Moi, je suis venu le regar­der. Plu­sieurs fois, à plu­sieurs années d’in­ter­valle, à plu­sieurs heures du jour, parce que ce bâti­ment ne se livre pas d’un coup. Le matin, la façade est dans l’ombre et la rue lui appar­tient. En fin d’a­près-midi, le soleil des­cend der­rière les toits de l’ouest et vient frap­per les vitraux du mau­so­lée par les fenêtres hautes, et alors l’in­té­rieur s’embrase — rouges, bleus, ors — comme une lan­terne qu’on aurait allu­mée pour un mort qui attend de la visite depuis 1290.

Car il y a un mort, là-dedans. Un mort consi­dé­rable. Un homme qui fut ache­té sur un mar­ché aux esclaves pour la somme extra­va­gante de mille dinars d’or, qui ne par­la jamais cor­rec­te­ment l’a­rabe, qui régna sur l’É­gypte et la Syrie pen­dant onze ans, qui bri­sa les Mon­gols, qui pré­pa­ra l’ex­pul­sion défi­ni­tive des croi­sés, et qui fon­da — chose raris­sime dans l’his­toire mame­louke, ce sys­tème conçu pré­ci­sé­ment pour empê­cher les dynas­ties — une lignée qui tint le trône du Caire pen­dant près d’un siècle. Il s’ap­pe­lait Qala­wun. Ses contem­po­rains l’ap­pe­laient al-Alfi : « l’homme aux mille ». Mille dinars. Le prix d’un che­val excep­tion­nel, ou d’une petite mai­son avec jar­din. On n’a jamais si bien inves­ti dans l’his­toire de l’im­mo­bi­lier cairote.

II. L’homme aux mille dinars

Com­men­çons par le com­men­ce­ment, c’est-à-dire par une steppe. Qala­wun naît vers 1222 chez les Kipt­chaks, ce peuple turc nomade qui occu­pait alors les plaines immenses entre la mer Noire et la mer d’A­ral — les Russes les appe­laient Polovtses, les Byzan­tins Cou­mans, et Boro­dine en tire­ra plus tard ses Danses polovt­siennes, ce qui fait que la musique de fond de l’en­fance de notre sul­tan est peut-être, rétros­pec­ti­ve­ment, un air d’o­pé­ra russe. Dans les années 1230, la machine de guerre mon­gole déferle sur la steppe kipt­chake, dis­loque les tri­bus, et jette sur les mar­chés d’es­claves de la mer Noire des dizaines de mil­liers de jeunes gens dont les ache­teurs se dis­putent les plus robustes. C’est le para­doxe fon­da­teur de l’his­toire mame­louke : Gen­gis Khan et ses suc­ces­seurs, en détrui­sant la steppe, ont four­ni à l’É­gypte l’ar­mée qui allait les arrêter.

Car ces gar­çons-là ne sont pas des­ti­nés aux champs de canne ni aux cui­sines. Le mot mam­luk signi­fie « pos­sé­dé », « celui qui appar­tient » — mais c’est une pos­ses­sion d’un genre très par­ti­cu­lier. Les sul­tans ayyou­bides d’É­gypte, héri­tiers de Sala­din, achètent ces ado­les­cents turcs pour en faire des sol­dats d’é­lite. On les conver­tit à l’is­lam, on leur apprend l’é­qui­ta­tion, le tir à l’arc mon­té, le manie­ment de la lance, un peu de Coran, et on les affran­chit au terme de leur for­ma­tion. L’es­cla­vage n’est ici qu’un sas d’en­trée : de l’autre côté, il y a la caserne, la solde, les pro­mo­tions, et pour les plus doués, les plus durs, les plus chan­ceux, le com­man­de­ment. C’est une aris­to­cra­tie à recru­te­ment ser­vile, une noblesse d’un seul homme et d’une seule géné­ra­tion, puisque les fils de mame­louks, nés libres et en terre d’is­lam, ne peuvent en prin­cipe pas héri­ter du sta­tut de leur père. Le sys­tème se régé­nère à chaque géné­ra­tion par l’a­chat de nou­veaux esclaves. On a inven­té beau­coup de machines poli­tiques dans l’his­toire ; celle-là, qui confie l’empire aux fils de la steppe et le reprend à leurs enfants, est l’une des plus étranges et des plus durables.

Qala­wun, donc, est ache­té dans les années 1240 par un émir de l’en­tou­rage du sul­tan ayyou­bide al-Salih Ayyub, pour ces fameux mille dinars qui lui collent à la peau comme un sur­nom d’é­cole. Pour­quoi si cher ? Les chro­ni­queurs évoquent sa beau­té phy­sique, sa car­rure, cette pres­tance qui fait les chefs. Ils notent aus­si, avec la cruau­té tran­quille des chro­ni­queurs, qu’il ne maî­tri­sa jamais bien l’a­rabe et qu’il fal­lait par­fois lui tra­duire ce qu’on lui disait. Détail qui me le rend étran­ge­ment proche : voi­là un homme qui a régné sur le pays d’al-Azhar, dis­tri­bué des chaires de droit et de gram­maire, fon­dé des écoles cora­niques, et qui est res­té toute sa vie un étran­ger dans sa propre langue de règne. L’empire par­lait arabe ; le pou­voir, lui, pen­sait en kiptchak.

Il intègre le corps des Bah­riyya, ces mame­louks caser­nés sur l’île de Raw­da, au milieu du Nil — bahr, la mer, c’est ain­si que les Égyp­tiens appellent leur fleuve. C’est la meilleure école de guerre du monde musul­man, et l’his­toire va lui don­ner très vite l’oc­ca­sion de le prou­ver. En 1250, à Man­su­ra, dans le Del­ta, les Bah­riyya taillent en pièces la croi­sade de Saint Louis ; le roi de France est fait pri­son­nier, on le loge dans la mai­son d’un scribe et on négo­cie sa ran­çon comme celle d’un che­val de prix — déci­dé­ment, tout se compte en ran­çons dans cette his­toire. La même année, les mame­louks assas­sinent le der­nier sul­tan ayyou­bide effec­tif et prennent le pou­voir pour leur propre compte. En 1260, à Ayn Jalut, en Gali­lée, ils infligent aux Mon­gols leur pre­mière grande défaite, celle qui fixe pour tou­jours la limite occi­den­tale de l’empire des steppes. Qala­wun est de toutes ces cam­pagnes, dans l’ombre d’un autre Kipt­chak, plus flam­boyant, plus bru­tal : Bay­bars, le sul­tan à la pupille voi­lée de blanc, l’homme qui fit du Caire la capi­tale incon­tes­tée de l’is­lam sun­nite en y ins­tal­lant un calife abbas­side de rechange après la des­truc­tion de Bagdad.

Bay­bars meurt en 1277 — empoi­son­né, dit-on, par une coupe de kou­mis qu’il des­ti­nait à un autre, ce qui serait la plus belle iro­nie de l’his­toire mame­louke si l’his­toire mame­louke n’en regor­geait pas. Ses fils ne tiennent pas deux ans. En novembre 1279, Qala­wun écarte le der­nier, un enfant, et monte sur le trône sous le titre d’al-Malik al-Man­sur — « le roi ren­du vic­to­rieux ». Il a près de soixante ans. Il en a pas­sé qua­rante à la guerre. Et il va faire de sa vieillesse le socle d’un siècle.

III. Onze ans de règne, treize mois de chantier

Le règne d’al-Man­sur Qala­wun (1279–1290) est de ceux dont les manuels disent qu’ils « conso­lident ». Le mot est faible. En 1281, à Homs, il affronte la deuxième grande inva­sion mon­gole de la Syrie — quatre-vingt mille cava­liers de l’Il­khan Aba­qa, ren­for­cés d’Ar­mé­niens et de Géor­giens — et la brise au terme d’une jour­née si incer­taine que les deux ailes de chaque armée se crurent simul­ta­né­ment vic­to­rieuses et vain­cues. En 1289, il prend Tri­po­li aux croi­sés, met­tant fin à un com­té qui avait duré cent quatre-vingts ans. Il meurt en novembre 1290, à près de soixante-dix ans, dans son cam­pe­ment au départ du Caire, alors qu’il s’ap­prê­tait à mar­cher sur Acre, la der­nière grande place franque. Son fils al-Ash­raf Kha­lil pren­dra la ville six mois plus tard, ache­vant l’œuvre pater­nelle et refer­mant, après deux siècles, la paren­thèse des croi­sades au Levant.

Mais Qala­wun, contrai­re­ment à tant de conqué­rants, ne se contente pas de gagner des batailles. Il signe des trai­tés de com­merce avec Gênes, avec Byzance, avec l’A­ra­gon ; il échange des ambas­sades avec le roi de Cey­lan et entre­tient la route des esclaves de la mer Noire par un accord avec la Horde d’Or — le sys­tème mame­louk a besoin de sa steppe comme un pou­mon a besoin d’air. Et sur­tout, il construit. C’est là que notre rue al-Mu’izz retrouve son fil.

En 1284, le sul­tan décide d’é­le­ver au cœur du Caire un com­plexe monu­men­tal réunis­sant trois fonc­tions : un maris­tan — un hôpi­tal —, une madra­sa pour l’en­sei­gne­ment du droit dans les quatre écoles sun­nites, et son propre mau­so­lée. Pour l’emplacement, il voit grand : les ter­rains de l’an­cien palais fati­mide occi­den­tal, à Bayn al-Qas­rayn, c’est-à-dire l’a­dresse la plus pres­ti­gieuse et la plus sym­bo­lique de la ville, celle où le pou­voir cai­rote se met en scène depuis trois siècles. Une par­tie du site est alors occu­pée par un palais ayyou­bide, le Dar Qut­biyya ; on rachète, on expro­prie, on démo­lit. Les chro­ni­queurs — et les juristes, qui feront la fine bouche pen­dant des décen­nies — notent que le chan­tier fut mené avec des méthodes expé­di­tives : cor­vées impo­sées aux pas­sants, pri­son­niers de guerre mon­gols atte­lés aux tra­vaux, maté­riaux pré­le­vés où l’on pou­vait, y com­pris, raconte-t-on, des colonnes et des marbres rap­por­tés des for­te­resses franques déman­te­lées de la côte. L’é­mir Alam al-Din San­jar al-Shu­ja’i, qui super­vise l’ou­vrage, est de ces hommes à qui l’on ne dit pas non deux fois.

Le résul­tat de cette bru­ta­li­té orga­ni­sa­trice tient du pro­dige : l’en­semble du com­plexe — des mil­liers de mètres car­rés, une façade de près de soixante-dix mètres sur la rue, un dôme, un mina­ret, des cours, des salles voû­tées — est ache­vé en treize mois envi­ron, entre 1284 et 1285. Treize mois. Il faut avoir vu la den­si­té de décor du mau­so­lée, ses marbres incrus­tés, ses stucs cise­lés, ses pla­fonds peints et dorés, pour mesu­rer ce que ce délai a d’in­vrai­sem­blable. Les his­to­riens de l’ar­chi­tec­ture en déduisent une mobi­li­sa­tion de main-d’œuvre excep­tion­nelle et une orga­ni­sa­tion de chan­tier qua­si mili­taire — ce qui, pour un État dont l’ar­mée était l’os­sa­ture et la rai­son d’être, est fina­le­ment dans l’ordre des choses. On bâtis­sait comme on menait cam­pagne : vite, mas­si­ve­ment, sans comp­ter les hommes.

Reste la ques­tion que tout visi­teur finit par se poser, plan­té devant cette façade : pour­quoi ? Pour­quoi un sol­dat kipt­chak sexa­gé­naire, par­ve­nu au som­met par le sabre et l’in­trigue, englou­tit-il une for­tune dans un hôpi­tal pour les pauvres et une école de droit ? Il y a la pié­té, bien sûr, et il ne faut pas l’é­va­cuer d’un haus­se­ment d’é­paules moderne : Qala­wun était tom­bé gra­ve­ment malade à Damas des années aupa­ra­vant, avait été soi­gné au grand hôpi­tal de Nur al-Din, et aurait fait vœu, s’il accé­dait un jour au pou­voir, d’en fon­der un plus grand encore. Il y a le cal­cul poli­tique : dans un sys­tème où le trône ne se trans­met pas, où chaque sul­tan n’est que le plus fort des émirs, la fon­da­tion pieuse est une machine à fabri­quer de la légi­ti­mi­té. Et il y a le waqf, cette ins­ti­tu­tion admi­rable et retorse du droit musul­man : en dotant sa fon­da­tion de reve­nus inalié­nables — terres, bou­tiques, bains, cara­van­sé­rails —, le fon­da­teur sous­trait une par­tie de sa for­tune aux confis­ca­tions futures et en réserve la ges­tion à ses des­cen­dants. Le mau­so­lée de Qala­wun est à la fois un acte de foi, un mani­feste dynas­tique et un mon­tage patri­mo­nial. Les trois à la fois, indis­so­cia­ble­ment, et c’est ce qui en fait un docu­ment autant qu’un monument.

IV. Le maris­tan, ou la mala­die prise au sérieux

Du com­plexe pri­mi­tif, l’hô­pi­tal est la par­tie la plus rava­gée par le temps — il n’en sub­siste que des frag­ments en fond de par­celle, une salle voû­tée, des pans de mur, et un éta­blis­se­ment oph­tal­mo­lo­gique moderne qui per­pé­tue, par une fidé­li­té admi­nis­tra­tive assez émou­vante, sept siècles de voca­tion médi­cale. Mais c’est par lui qu’il faut pas­ser, au moins en pen­sée, parce que c’est lui qui don­nait son sens à l’en­semble. Les contem­po­rains ne par­laient d’ailleurs pas du « com­plexe de Qala­wun » : ils disaient al-Maris­tan al-Man­su­ri, l’hô­pi­tal d’al-Man­sur. Le tom­beau du sul­tan n’é­tait, en quelque sorte, que la dépen­dance funé­raire de son œuvre charitable.

Le mot maris­tan vient du per­san — bima­res­tan, la mai­son des malades — et l’ins­ti­tu­tion elle-même est l’une des grandes réus­sites de la civi­li­sa­tion isla­mique médié­vale. Celui de Qala­wun, à son ouver­ture en 1285, est pro­ba­ble­ment le plus grand et le mieux doté du monde. L’acte de fon­da­tion, qui nous est par­ve­nu, pré­cise que l’é­ta­blis­se­ment est ouvert à tous — hommes et femmes, riches et pauvres, habi­tants et étran­gers de pas­sage —, gra­tui­te­ment, sans limite de durée de séjour. Quatre iwans autour d’une cour à fon­taine, des salles spé­cia­li­sées : fié­vreux, bles­sés, dys­en­té­riques, oph­tal­miques, et — chose qui frappe tou­jours les visi­teurs euro­péens de l’é­poque — des sec­tions pour les malades de l’es­prit, qu’on ne consi­dère ni comme des pos­sé­dés ni comme des cri­mi­nels, mais comme des patients.

Sur le trai­te­ment de ces der­niers, les sources rap­portent des détails qui laissent son­geur qui­conque connaît ce qu’é­tait au même moment le sort des insen­sés dans l’Oc­ci­dent latin. On soi­gnait par la musique : des ensembles de musi­ciens venaient jouer pour apai­ser les mélan­co­liques. On soi­gnait par le récit : des conteurs étaient appoin­tés pour dis­traire les insom­niaques et accom­pa­gner la nuit des malades, et l’on se prend à rêver de ce poste — conteur d’hô­pi­tal, fonc­tion­naire du som­meil des autres —, peut-être le plus beau métier dont j’aie jamais trou­vé trace dans une archive. À leur sor­tie, les patients gué­ris rece­vaient un pécule et des vête­ments, afin de ne pas être contraints de reprendre le tra­vail trop tôt. Une indem­ni­té de conva­les­cence, en somme, au XIIIe siècle.

Le maris­tan était aus­si un lieu de science. Le plus illustre de ses méde­cins fut Ibn al-Nafis, le Damas­cène ins­tal­lé au Caire, qui diri­gea l’é­ta­blis­se­ment et qui, dans un com­men­taire d’A­vi­cenne rédi­gé quelques décen­nies plus tôt, avait décrit pour la pre­mière fois la cir­cu­la­tion pul­mo­naire du sang — trois siècles avant Michel Ser­vet et Har­vey, dont les manuels euro­péens ont long­temps fait les décou­vreurs de ce que le méde­cin du Caire avait cou­ché par écrit dans l’in­dif­fé­rence géné­rale de la pos­té­ri­té occi­den­tale. À sa mort, en 1288, Ibn al-Nafis légua sa mai­son et sa biblio­thèque à l’hô­pi­tal de Qala­wun. Le savoir retour­nait à l’ins­ti­tu­tion comme les reve­nus du waqf : en cir­cuit fer­mé, pour durer.

Il faut enfin dire un mot des chiffres, parce qu’ils donnent l’é­chelle. Les reve­nus affec­tés au maris­tan par l’acte de waqf se comp­taient en dizaines de mil­liers de dirhams par an, pré­le­vés sur un empire de bou­tiques, de ham­mams, de mou­lins et de terres agri­coles s’é­ten­dant de l’É­gypte à la Syrie. L’hô­pi­tal pou­vait trai­ter, selon les esti­ma­tions, plu­sieurs mil­liers de patients par an, nour­ris de viande et de volaille — régime de riche pres­crit aux pauvres sur ordon­nance. Quand on longe aujourd’­hui le grand mur aveugle qui borde la ruelle der­rière le mau­so­lée, on longe, sans le savoir, la plus for­mi­dable machine de pro­tec­tion sociale du Moyen Âge méditerranéen.

V. Fran­chir le seuil

Reve­nons à la rue, et entrons. Le por­tail prin­ci­pal ouvre sur un long cor­ri­dor voû­té, haut, sombre, frais — trente mètres envi­ron de pénombre qui séparent le vacarme d’al-Mu’izz du silence des morts. Ce cou­loir est l’une des trou­vailles du plan : il des­sert, à main gauche, la madra­sa, à main droite, le mau­so­lée, et menait autre­fois, tout au fond, à l’hô­pi­tal. Trois ins­ti­tu­tions, une seule adresse, un seul axe. Au Caire, où le sol vaut de l’or depuis tou­jours, les archi­tectes mame­louks sont deve­nus les grands maîtres de la par­celle impos­sible : leurs monu­ments se tordent, se plient, absorbent les angles des rues, pré­sentent au pas­sant des façades rigou­reu­se­ment ali­gnées sur la voie pen­dant que, der­rière, les salles de prière pivotent en silence pour s’o­rien­ter vers La Mecque. Le com­plexe de Qala­wun est un trai­té de géo­mé­trie appli­quée à la ville.

Dans le cor­ri­dor, je m’ar­rête tou­jours un moment. C’est un lieu de tran­si­tion, et les lieux de tran­si­tion sont les plus habi­tés. Pen­dant des siècles, des géné­ra­tions de Cai­rotes s’y sont assises — malades atten­dant leur admis­sion, étu­diants entre deux cours, men­diants sachant que la cha­ri­té passe par là. Le marbre des ban­quettes est poli par les fonds de culotte de sept cents ans. La lumière tombe de rares ouver­tures hautes, par lames obliques où dansent les pous­sières. On entend encore la rue, mais assour­die, comme enten­due de sous l’eau.

Puis on tourne à droite, on fran­chit une porte de bois pla­quée de bronze, et c’est le mausolée.

Je vou­drais pou­voir décrire l’ef­fet que pro­duit cette salle sans recou­rir au voca­bu­laire de l’é­blouis­se­ment, qui est le degré zéro de l’é­cri­ture du voyage — mais il se trouve que l’é­blouis­se­ment est ici une don­née tech­nique, cal­cu­lée, vou­lue. La salle est vaste : une ving­taine de mètres de côté, plus de trente mètres sous cou­pole. Au centre, quatre piliers mas­sifs de pierre et quatre colonnes de gra­nit rose — du gra­nit pha­rao­nique rem­ployé, pré­le­vé sur quelque temple ou quelque palais, l’É­gypte se recy­clant elle-même comme elle le fait depuis les Pto­lé­mées — des­sinent un octo­gone qui porte le dôme. Autour, un déam­bu­la­toire. Et par­tout, sur chaque sur­face, à chaque hau­teur, du décor : lam­bris de marbres poly­chromes incrus­tés de nacre, frises de stuc ajou­ré, pla­fonds à cais­sons peints et dorés, ins­crip­tions cora­niques cou­rant en ban­deaux à hau­teur de vertige.

L’oc­to­gone cen­tral n’est pas une fan­tai­sie. Tout visi­teur qui a vu Jéru­sa­lem le recon­naît immé­dia­te­ment : c’est le plan du Dôme du Rocher — quatre piliers, quatre groupes de colonnes, la rota­tion octo­go­nale autour d’un centre sacré. La cita­tion est déli­bé­rée, et elle est poli­tique. Qala­wun, sul­tan d’un État qui se pré­sente comme le pro­tec­teur des villes saintes et le bou­clier de l’is­lam face aux Mon­gols et aux Francs, s’offre pour tom­beau une réplique du plus ancien et du plus pres­ti­gieux monu­ment de l’is­lam. Il y a là une reven­di­ca­tion d’hé­ri­tage — les Mame­louks, par­ve­nus sans ancêtres, se fabriquent une généa­lo­gie archi­tec­tu­rale en s’ap­pro­priant les formes des Omeyyades — et peut-être aus­si un écho des ambi­tions syriennes du sul­tan, qui pas­sa sa vie à défendre et à admi­nis­trer le cor­ri­dor Le Caire–Damas–Jérusalem.

Le mih­rab, sur le mur orien­tal, passe pour l’un des plus somp­tueux du Caire, et je n’ai pas trou­vé de rai­son de contes­ter ce clas­se­ment. C’est une niche pro­fonde, enca­drée de trois registres de colon­nettes de marbre, tapis­sée de pla­cages poly­chromes où alternent des arca­tures aveugles, des mosaïques de marbre, des incrus­ta­tions de nacre qui accrochent la moindre lumière. On pense aux mih­rabs de Damas, aux décors byzan­tins, à Cor­doue même — toute la Médi­ter­ra­née des mar­briers semble s’être don­né ren­dez-vous dans cette niche de quelques mètres car­rés. Des équipes d’ar­ti­sans syriens, peut-être for­mées sur les chan­tiers des villes côtières reprises aux Francs, ont vrai­sem­bla­ble­ment tra­vaillé ici, appor­tant des tech­niques que Le Caire ne connais­sait pas encore à cette échelle.

Et puis il y a la lumière, dont je par­lais au début. Les murs hauts sont per­cés de fenêtres doubles sur­mon­tées d’o­cu­lus, fer­mées de grilles de stuc ser­ties de verres colo­rés. En fin d’a­près-midi, le soleil de l’ouest tra­verse ces claires-voies et pro­jette sur les marbres des taches mou­vantes, rouges et bleues, qui glissent len­te­ment le long des piliers à mesure que la terre tourne. Les res­tau­ra­teurs du XXe siècle ont refait une par­tie de ces vitraux, mais le dis­po­si­tif optique est d’o­ri­gine : cette salle a été conçue comme un ins­tru­ment à cap­tu­rer le soir. On y enter­rait un sul­tan ; on y a pié­gé la lumière d’É­gypte, ce qui est une manière plus sûre d’éternité.

Au centre, sous le dôme, une haute clô­ture de bois tour­né — une maq­su­ra de mou­cha­ra­bieh — entoure le céno­taphe. Der­rière ce grillage sombre reposent Qala­wun et son fils al-Nasir Muham­mad, le plus grand des sul­tans mame­louks, celui qui régna trois fois et trans­for­ma Le Caire en chan­tier per­ma­nent. Le père mort en novembre 1290 ne fut d’ailleurs pas inhu­mé ici tout de suite : la dépouille atten­dit à la Cita­delle que les cir­cons­tances — et les conve­nances astro­lo­giques, disent cer­taines sources — per­mettent le trans­fert, quelques mois plus tard. Détail bureau­cra­tique et tou­chant : même mort, un sul­tan mame­louk atten­dait son tour.

VI. Une façade venue d’ailleurs, un dôme refait deux fois

Res­sor­tons, et regar­dons la façade, cette fois pour de bon. Elle est unique au Caire, et les his­to­riens de l’ar­chi­tec­ture se dis­putent à son sujet depuis plus d’un siècle avec cette véhé­mence feu­trée qui est la poli­tesse des éru­dits. Sur près de soixante-dix mètres, elle aligne de hautes arca­tures en retrait dans les­quelles s’ins­crivent des fenêtres super­po­sées — une baie rec­tan­gu­laire en bas, des baies gémi­nées au-des­sus, un ocu­lus dans le tym­pan. Gémi­nées : le mot dit tout. Ce rythme de fenêtres jumelles sous arc bri­sé, coif­fées d’un ocu­lus, c’est celui des églises gothiques, celui des cathé­drales de croi­sade bâties à Acre, à Tyr, à Tri­po­li. Cer­tains y voient l’in­fluence de maîtres d’œuvre ayant tra­vaillé sur les chan­tiers francs, d’autres le rem­ploi pur et simple d’élé­ments arra­chés aux villes croi­sées déman­te­lées — on sait que les Mame­louks ne s’en pri­vaient pas, et que le por­tail gothique de l’é­glise Saint-André d’Acre fini­ra, quelques années plus tard, remon­té en tro­phée dans la madra­sa d’al-Nasir Muham­mad, juste à côté. La façade de Qala­wun serait ain­si une sorte de com­mu­ni­qué de vic­toire en pierre : l’ar­chi­tec­ture des vain­cus, digé­rée, retour­née, mise au ser­vice du tom­beau du vainqueur.

J’aime cette hypo­thèse, mais j’aime aus­si qu’elle reste une hypo­thèse. Les bâti­ments de cette ampleur sont des œuvres col­lec­tives et cos­mo­po­lites ; des arti­sans syriens, des mar­briers venus des villes côtières, des stu­ca­teurs per­sans peut-être, des maçons cai­rotes y ont mêlé leurs manières comme les langues se mêlaient sur le chan­tier. Le Caire du XIIIe siècle est une capi­tale-monde, gon­flée de réfu­giés fuyant les Mon­gols — savants de Bag­dad, arti­sans de Damas, princes dépos­sé­dés d’un peu par­tout —, et sa pierre enre­gistre ce bras­sage plus fidè­le­ment que les chroniques.

Au-des­sus de l’angle nord, le mina­ret. Il détonne, lui aus­si : une tour car­rée, puis­sante, en trois registres décrois­sants, ornée d’ar­ca­tures en fer à che­val et de colon­nettes, plus proche des mina­rets du Magh­reb ou des cam­pa­niles que des fines tours octo­go­nales que Le Caire mul­ti­plie­ra au siècle sui­vant. Le trem­ble­ment de terre de 1303 — un séisme ter­rible, qui cou­cha les mina­rets de la ville comme des quilles — endom­ma­gea gra­ve­ment l’ou­vrage ; al-Nasir Muham­mad fit recons­truire l’é­tage supé­rieur en brique, et la tour porte encore, lisible pour qui sait regar­der, la cica­trice de cette reprise : la pierre en bas, la brique en haut, deux époques empilées.

Quant au dôme que l’on voit aujourd’­hui, il faut faire un aveu qui cha­grine tou­jours un peu les ama­teurs d’au­then­ti­ci­té : il date de 1903. La cou­pole ori­gi­nelle, sans doute en bois, avait dis­pa­ru depuis long­temps — rem­pla­cée une pre­mière fois au XVIIIe siècle, puis démo­lie —, et c’est le Comi­té de conser­va­tion des monu­ments de l’art arabe, cette ins­ti­tu­tion fon­dée en 1881 où tra­vaillaient côte à côte des archi­tectes euro­péens et égyp­tiens, qui fit édi­fier le dôme actuel sous la direc­tion de Max Herz, l’in­fa­ti­gable Hon­grois qui a res­tau­ré la moi­tié du Caire isla­mique. On peut ergo­ter sur ses choix. On peut aus­si se dire que ce monu­ment n’a jamais ces­sé d’être répa­ré, repris, com­plé­té depuis 1285 — par al-Nasir Muham­mad après le séisme, par les émirs des siècles sui­vants, par les Otto­mans, par le Comi­té, par les cam­pagnes de res­tau­ra­tion des années 2000 —, et que cette sédi­men­ta­tion conti­nue est sa manière d’être vivant. Les monu­ments intacts sont des monu­ments morts. Celui-là a tou­jours eu des ouvriers sur le dos, comme un navire en carène perpétuelle.

VII. Lire les murs

Il y a une chose que le visi­teur pres­sé manque presque tou­jours, et c’est pour­tant la voix même du bâti­ment : les ins­crip­tions. Sur toute la lon­gueur de la façade court, à hau­teur d’homme ou presque, un immense ban­deau épi­gra­phique gra­vé dans la pierre — la titu­la­ture du fon­da­teur, dérou­lée sur des dizaines de mètres en carac­tères monu­men­taux. Notre maître le sul­tan, le roi al-Man­sur, le savant, le juste, le com­bat­tant du dji­had, le défen­seur des fron­tières, le sou­te­nu par Dieu, le vic­to­rieux, Sayf al-Dunya wa-l-Din — sabre du monde d’i­ci-bas et de la reli­gion — Qala­wun al-Sali­hi, asso­cié de l’é­mir des croyants… Chaque épi­thète est un article de pro­gramme. « Al-Sali­hi » : le rap­pel du maître d’o­ri­gine, al-Salih Ayyub, car dans le monde mame­louk on porte le nom de celui qui vous a ache­té comme un patro­nyme d’a­dop­tion — l’es­cla­vage retour­né en généa­lo­gie. « Asso­cié de l’é­mir des croyants » : la cau­tion du calife abbas­side fan­toche entre­te­nu au Caire. Le pas­sant du XIIIe siècle, même illet­tré, savait ce que disait ce ruban de pierre ; on le lui lisait, on le lui réci­tait, et la façade fonc­tion­nait comme fonc­tionnent aujourd’­hui nos façades offi­cielles cou­vertes de sigles : elle pro­cla­mait l’État.

À l’in­té­rieur du mau­so­lée, l’é­pi­gra­phie change de registre et de matière. Le grand ban­deau qui cein­ture la salle, en stuc ajou­ré autre­fois rehaus­sé de cou­leur et d’or, porte le ver­set du Trône — Ayat al-Kur­si, le texte que l’is­lam place volon­tiers au-des­sus des tombes parce qu’il dit la sou­ve­rai­ne­té de Dieu sur le som­meil et sur la mort : « Ni som­no­lence ni som­meil ne Le sai­sissent… » Il y a une conve­nance pro­fonde, presque une ten­dresse, à dérou­ler autour d’un sul­tan endor­mi le ver­set qui affirme que Dieu, Lui, ne dort jamais. La cal­li­gra­phie est un thu­luth ample, aux hampes ver­ti­cales ser­rées comme une palis­sade, dont les entre­lacs supé­rieurs se nouent en frise conti­nue : de loin, un décor ; de près, un texte ; à mi-dis­tance, ce bat­te­ment entre les deux qui est le génie propre de l’art isla­mique, où l’or­ne­ment n’est jamais tout à fait muet ni l’é­cri­ture tout à fait sage.

Le reste du décor mérite qu’on s’y attarde avec la même len­teur. Les lam­bris de marbre ne sont pas un pla­cage uni­forme mais une mar­que­te­rie savante : pan­neaux de por­phyre et de ser­pen­tine enca­drés de filets blancs, roues de marbres concen­triques, incrus­ta­tions de nacre décou­pées en étoiles minus­cules qui s’al­lument quand on se déplace. Les Cai­rotes de l’é­poque, rap­portent les chro­ni­queurs, venaient voir le mau­so­lée comme une curio­si­té, et l’ex­pres­sion popu­laire fit long­temps du maris­tan et de sa qub­ba l’é­ta­lon du luxe inima­gi­nable. Au-des­sus des marbres, le stuc prend le relais — ara­besques ajou­rées, rin­ceaux, coquilles — puis le bois : pla­fonds à cais­sons peints, poutres dorées, et cette maq­su­ra de tour­nage si fin qu’elle semble tis­sée plu­tôt que menui­sée. Trois matières, trois cor­po­ra­tions, trois hau­teurs de regard. Le décor mame­louk est stra­ti­fié comme une socié­té de cour : le marbre au niveau des hommes, le stuc au niveau des anges, le bois doré au niveau de Dieu.

Je note enfin, pour les ama­teurs de détails qui font les vraies visites, deux petites choses. La pre­mière : dans le déam­bu­la­toire, cer­tains cha­pi­teaux des colonnes de gra­nit sont antiques, corin­thiens, à peine retaillés — l’a­canthe grecque por­tant la cou­pole d’un Kipt­chak, et per­sonne au XIIIe siècle n’y voyait le moindre para­doxe, ce en quoi ils étaient plus sages que nous. La seconde : par endroits, sous les repeints et les res­tau­ra­tions, sub­sistent des frag­ments de la poly­chro­mie d’o­ri­gine, bleus pro­fonds, rouges, ors éteints. Le mau­so­lée que nous voyons blond et miné­ral fut un inté­rieur colo­ré, presque satu­ré, plus proche dans son effet d’une tente prin­cière que d’une église de pierre. C’est toute la dif­fi­cul­té de visi­ter les monu­ments anciens : il faut regar­der ce qui est là et ima­gi­ner ce qui manque, tenir les deux images ensemble, comme ces por­traits qui changent selon l’angle. L’ar­chéo­lo­gie est un exer­cice de vision double, et le voya­geur qui l’ou­blie ne voit que des ruines propres.

VIII. La madra­sa, l’autre moi­tié du silence

En face du mau­so­lée, de l’autre côté du cor­ri­dor, la madra­sa. Elle est plus abî­mée, plus sobre, moins visi­tée — les groupes la tra­versent d’un pas pres­sé pour rejoindre la salle funé­raire, et c’est une erreur. Son plan suit le modèle cai­rote du temps : une cour cen­trale, un grand iwan de prière à l’est, un iwan plus petit en face, et sur les côtés les loge­ments des étu­diants, empi­lés sur plu­sieurs niveaux comme les cabines d’un paque­bot stu­dieux. Le grand iwan conserve une dis­po­si­tion rare au Caire : trois vais­seaux sépa­rés par des colonnes antiques, une basi­lique en minia­ture tour­née vers le mih­rab — encore un écho médi­ter­ra­néen, encore un rem­ploi, l’An­ti­qui­té ser­vant de car­rière et de modèle à la fois.

L’acte de fon­da­tion pré­voyait l’en­sei­gne­ment du droit selon les quatre écoles sun­nites, plus des chaires de méde­cine et de hadith. Il faut ima­gi­ner la jour­née sonore du com­plexe vers 1300 : les leçons psal­mo­diées dans les iwans, les dis­putes juri­diques, les réci­ta­tions cora­niques des orphe­lins de l’é­cole élé­men­taire ins­tal­lée au-des­sus de l’en­trée — le kut­tab, dont les fenêtres don­naient sur la rue, si bien que le pas­sant mar­chait lit­té­ra­le­ment sous une pluie de sou­rates réci­tées par des voix d’en­fants —, les gémis­se­ments de l’hô­pi­tal au fond, les musi­ciens des mélan­co­liques, et, réglant le tout, la lec­ture per­pé­tuelle du Coran auprès du tom­beau, assu­rée jour et nuit par des équipes de réci­tants sala­riés du waqf. Un monu­ment mame­louk n’é­tait pas fait pour être vu : il était fait pour être enten­du. Ce que nous visi­tons en silence était une machine à pro­duire du son sacré, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, autour du corps d’un sul­tan qui ne com­pre­nait qu’à moi­tié la langue qu’on réci­tait pour lui.

Le mau­so­lée lui-même, du reste, n’é­tait pas seule­ment une chambre funé­raire. On y prê­tait ser­ment : c’est devant la tombe de Qala­wun que les émirs venaient jurer fidé­li­té aux sul­tans de sa lignée, la main sur le tom­beau du fon­da­teur comme on la pose sur un livre. On y sus­pen­dait des tro­phées. On y célé­brait des céré­mo­nies d’in­ves­ti­ture. La qub­ba al-Man­su­riyya fut, pen­dant un siècle, une sorte de cha­pelle dynas­tique et de salle du trône funé­raire — le Saint-Denis et le Reims des Mame­louks réunis sous un seul dôme, à cette dif­fé­rence près que la dynas­tie qui s’y fai­sait sacrer était née d’un mar­ché aux esclaves.

Car c’est peut-être le plus éton­nant de toute cette his­toire : le sys­tème mame­louk, conçu pour broyer l’hé­ré­di­té, a pro­duit ici sa grande excep­tion. Les des­cen­dants de Qala­wun ont occu­pé le trône, avec des inter­rup­tions, des dépo­si­tions, des res­tau­ra­tions et quelques assas­si­nats de bonne com­pa­gnie, de 1279 à 1382 — un siècle de sul­tans qala­wu­nides, dont le pro­di­gieux al-Nasir Muham­mad, dépo­sé deux fois, reve­nu deux fois, mort sur le trône après qua­rante ans de règne cumu­lé. Sous lui, Le Caire devient la plus grande ville du monde hors de Chine, un demi-mil­lion d’ha­bi­tants peut-être, et la rue al-Mu’izz se borde de fon­da­tions rivales : sa propre madra­sa au por­tail gothique volé, juste au nord de celle de son père, puis le khan­qah de Bay­bars al-Jashan­kir, puis, plus tard, le gigan­tesque com­plexe du sul­tan Bar­quq. Bayn al-Qas­rayn devient ce qu’il est res­té : une enfi­lade de dômes et de mina­rets où chaque géné­ra­tion de pou­voir a vou­lu son mètre de façade, la plus extra­or­di­naire concen­tra­tion d’ar­chi­tec­ture médié­vale du monde musul­man — et l’une des plus denses du monde tout court, avec, m’a-t-on tou­jours sem­blé, cette dif­fé­rence d’a­vec l’Eu­rope : ici, les monu­ments ne sont pas déga­gés, iso­lés, muséi­fiés sur leurs par­vis ; ils sont pris dans la ville comme des fos­siles dans la roche, avec des ate­liers dans leurs sou­bas­se­ments et du linge aux fenêtres d’en face.

IX. Sept siècles plus tard

Que devient un monu­ment pareil quand son monde meurt ? Les Otto­mans prennent l’É­gypte en 1517 et Le Caire cesse d’être une capi­tale d’empire. Le waqf conti­nue de fonc­tion­ner, cahin-caha, rogné par les admi­nis­tra­teurs suc­ces­sifs — l’his­toire des waqfs est une longue his­toire de détour­ne­ments pieu­se­ment maquillés —, mais l’hô­pi­tal fonc­tionne encore, et les voya­geurs euro­péens des XVIIe et XVIIIe siècles le men­tionnent avec éton­ne­ment. Au XIXe siècle, l’ins­ti­tu­tion décline en asile, puis les bâti­ments hos­pi­ta­liers, très dégra­dés, sont en grande par­tie démo­lis ; on élè­ve­ra sur leur emprise, dans les années 1920, un hôpi­tal oph­tal­mo­lo­gique moderne. La voca­tion aura donc tenu, sous des formes chan­geantes, de 1285 à nos jours. Je ne connais pas beau­coup d’é­ta­blis­se­ments de soins au monde qui puissent pro­duire sept siècles de conti­nui­té sur la même parcelle.

Le mau­so­lée, lui, tra­verse les siècles en accu­mu­lant les couches. Le Comi­té de conser­va­tion s’en empare à la fin du XIXe siècle : rele­vés, conso­li­da­tions, le dôme de Herz en 1903, la réfec­tion des vitraux et des stucs. Puis le XXe siècle égyp­tien, les res­tau­ra­tions des années 2000 dans le cadre du grand pro­jet de réha­bi­li­ta­tion de la rue al-Mu’izz, la pié­ton­ni­sa­tion par­tielle, l’é­clai­rage noc­turne qui trans­forme désor­mais la façade, le soir venu, en décor doré devant lequel les familles cai­rotes viennent se pho­to­gra­phier. On peut faire la moue devant cette patri­mo­nia­li­sa­tion. Je m’en garde : la rue al-Mu’izz du soir, avec ses gamins à vélo sla­lo­mant entre les tou­ristes, ses ven­deurs de barbe à papa sous les mou­cha­ra­biehs et ses vieux assis face aux façades illu­mi­nées comme devant un feu, est une des scènes urbaines les plus heu­reuses que je connaisse. Le monu­ment est ren­du à sa fonc­tion pre­mière, qui était d’être un spec­tacle public.

Et puis il y a la lit­té­ra­ture, qui est une autre forme de waqf. Naguib Mah­fouz a don­né le nom du lieu au pre­mier volume de sa tri­lo­gie — Bayn al-Qas­rayn, tra­duit en fran­çais par Impasse des deux palais —, ancrant dans ces quelques cen­taines de mètres la plus grande fresque roma­nesque de la langue arabe moderne. Le patriarche Ahmad Abd al-Gaw­wad tient bou­tique à deux pas du mau­so­lée ; ses fils passent sous ces façades pour aller à l’é­cole, à la mos­quée, chez la luthiste. Quand je marche dans la rue al-Mu’izz, je ne sais jamais très bien si je visite un monu­ment mame­louk ou un cha­pitre de Mah­fouz, et cette hési­ta­tion est exac­te­ment ce que j’ap­pelle un lieu réussi.

Der­nière image, pour finir, parce qu’on n’é­crit jamais que pour une image. C’é­tait en fin d’a­près-midi, l’heure des vitraux. Dans le mau­so­lée presque vide, un gar­dien som­no­lait sur une chaise de plas­tique près de la maq­su­ra, sous les trente mètres de la cou­pole, dans le cli­gno­te­ment lent des taches rouges et bleues que le soleil cou­chant pous­sait le long des colonnes de gra­nit rose. De la rue par­ve­nait, très assour­di, le racle­ment d’une char­rette. J’ai pen­sé à l’a­do­les­cent kipt­chak ven­du mille dinars sur un quai de la mer Noire, qui ne sut jamais bien l’a­rabe et qui dort ici depuis 1290 dans la plus belle chambre d’É­gypte, veillé par un fonc­tion­naire assou­pi et par la lumière qu’il avait fait mettre en cage. Les empires passent ; les dis­po­si­tifs optiques res­tent. À tout prendre, comme défi­ni­tion de l’ar­chi­tec­ture, je n’ai jamais trou­vé mieux.


Le com­plexe de Qala­wun se visite tous les jours sur la rue al-Mu’izz li-Din Allah, dans le quar­tier de Bayn al-Qas­rayn (métro le plus proche : Bab el-Chaa­ria, puis quinze minutes de marche qui valent le voyage à elles seules). Y aller de pré­fé­rence en fin d’a­près-midi pour les vitraux du mau­so­lée, et reve­nir à la nuit tom­bée pour la façade illu­mi­née. À lire avant, pen­dant ou après : la tri­lo­gie de Naguib Mah­fouz, et pour l’ar­chi­tec­ture, les tra­vaux de Doris Beh­rens-Abou­seif sur Le Caire des Mamelouks.

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Une sai­son au She­pheard’s — Par­tie 5 (fin)

Une sai­son au She­pheard’s — Par­tie 5 (fin)

Une sai­son au Shepheard’s

Une sai­son au Shepheard’s

Par­tie 5

 

La fin de l’été.

On lui don­na une heure pour récu­pé­rer ses affaires au Shepheard’s.

Un offi­cier l’ac­com­pa­gna. Dans le taxi, Dor­lange regar­dait défi­ler les rues du Caire — les mêmes rues qu’il avait par­cou­rues avec Nehad, la nuit, il y avait si peu de temps. Tout lui sem­blait étran­ger main­te­nant, comme un décor qu’on aurait démon­té et remon­té à l’i­den­tique, mais dont quelque chose aurait changé.

À l’hô­tel, rien n’a­vait bou­gé. La ter­rasse, les suf­fra­gis, les offi­ciers qui buvaient. Hatha­way était à sa table, évi­dem­ment, en train d’ex­pli­quer à un jeune capi­taine com­ment on aurait dû mener la campagne.

Dor­lange mon­ta à sa chambre. Ses affaires étaient là, intactes — les che­mises dans l’ar­moire, le livre sur la table de nuit, la valise sous le lit. Il fit ses bagages en cinq minutes. Il n’y avait pas grand-chose à emballer.

En redes­cen­dant, il croi­sa Ele­ni dans le couloir.

Elle por­tait une robe noire, cette fois. Ses che­veux étaient défaits. Elle avait l’air d’a­voir vieilli de dix ans.

— Vous par­tez, dit-elle.

Ce n’é­tait pas une question.

— Oui.

— Pour où ?

— L’A­frique. Le Sud.

Elle hocha la tête. Elle ne deman­da pas pourquoi.

— C’est mieux, dit-elle. Il n’y a plus rien ici. Pour personne.

Elle le regar­da. Ses yeux fati­gués, son visage de femme qui avait trop perdu.

— Pre­nez soin de vous, Dor­lange. Où que vous alliez.

Elle ten­dit la main, tou­cha sa joue mal rasée. Une seconde. Puis elle s’é­loi­gna, dis­pa­rut dans sa chambre.

Dor­lange des­cen­dit l’escalier.

* * *

Dans le hall, Dur­rell l’attendait.

— Alors, dit-il. Vous partez.

— Vous êtes au courant.

— Je suis au cou­rant de tout. C’est mon métier.

Il avait son sou­rire d’a­vant, son sou­rire de séduc­teur iro­nique. Mais quelque chose avait chan­gé dans ses yeux.

— Je suis content qu’ils ne vous aient pas fusillé. Sin­cè­re­ment. Vous n’êtes pas un mau­vais type, Dor­lange. Juste un type qui s’est trom­pé de guerre.

— Et vous ? Vous ne vous êtes jamais trompé ?

— Tous les jours. Mais je me trompe du bon côté. C’est la seule dif­fé­rence qui compte.

Il lui ten­dit la main. Dor­lange la serra.

— Une der­nière chose, dit Dur­rell. Nehad.

Dor­lange sen­tit quelque chose se nouer dans sa gorge.

— Quoi, Nehad ?

— Elle n’a pas été arrê­tée. Elle est par­tie avant. Quel­qu’un l’a prévenue.

— Qui ?

— Je ne sais pas. Peut-être quel­qu’un qui tenait à elle. Peut-être un amant. Peut-être quel­qu’un qui se sen­tait coupable.

Il sou­rit.

— Le Caire est une ville étrange, Dor­lange. Les gens y font des choses qu’ils ne s’ex­pliquent pas eux-mêmes.

Il tour­na les talons et s’é­loi­gna vers le Long Bar.

* * *

Dor­lange sor­tit sur la terrasse.

C’é­tait la fin de l’a­près-midi. La lumière était dorée, presque tendre. Les para­sols pro­je­taient des ombres longues sur les tables. Des offi­ciers buvaient, des femmes riaient, des ser­veurs pas­saient avec des pla­teaux. La même scène qu’à son arri­vée, deux mois plus tôt. Comme si rien ne s’é­tait passé.

Il res­ta là un moment, sa valise à la main, à regarder.

Il pen­sa à tout ce qu’il avait vécu ici. Les nuits avec Nehad, les ruelles de Khan el-Kha­li­li, le mau­so­lée de la Cité des Morts. Les mes­sages trans­mis, les tra­hi­sons com­mises. L’a­mour — si c’é­tait de l’a­mour — et la peur. Tout ça se mélan­geait main­te­nant, for­mait une masse confuse qu’il n’ar­ri­vait pas à démêler.

Avait-il été un héros ou un salaud ? Un résis­tant ou un col­la­bo ? Il ne savait pas. Peut-être les deux. Peut-être ni l’un ni l’autre. Peut-être juste un homme per­du dans une guerre trop grande pour lui, qui avait fait ce qu’il avait pu, mal, et qui s’en allait main­te­nant avec sa honte et ses souvenirs.

L’of­fi­cier qui l’ac­com­pa­gnait s’approcha.

— Il faut y aller, monsieur.

Dor­lange hocha la tête.

Il tra­ver­sa la ter­rasse, des­cen­dit les marches, mon­ta dans le taxi qui l’at­ten­dait. Par la vitre arrière, il regar­da le She­pheard’s s’é­loi­gner — la façade blanche, les bal­cons de fer for­gé, les para­sols sur la terrasse.

Il ne revien­drait jamais.

* * *

Trois mois plus tard, en octobre 1942, les Bri­tan­niques lan­cèrent la bataille d’El-Ala­mein. Rom­mel fut repous­sé. Le Caire était sauvé.

Anouar el-Sadate fut empri­son­né jus­qu’à la fin de la guerre. Il devint pré­sident de l’É­gypte en 1970 et signa les accords de paix avec Israël. Il fut assas­si­né en 1981.

Le She­pheard’s Hotel fut incen­dié lors des émeutes du Caire en jan­vier 1952. Il ne res­ta rien de la ter­rasse, du Long Bar, des mou­cha­ra­biehs. Un nou­vel hôtel fut construit sur un autre empla­ce­ment, mais ce n’é­tait plus le même.

On ne sait pas ce qu’il advint de Nehad.

On ne sait pas ce qu’il advint de Dorlange.

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Une sai­son au She­pheard’s — Par­tie 5 (fin)

Une sai­son au She­pheard’s — Par­tie 4

Une sai­son au Shepheard’s

Une sai­son au Shepheard’s

Par­tie 4

 

Août arri­va comme une fièvre.

La cha­leur était deve­nue une chose solide, un mur qu’on tra­ver­sait pour aller d’un endroit à l’autre. Les gens ne mar­chaient plus — ils se traî­naient, s’ar­rê­taient à l’ombre, repar­taient. Au She­pheard’s, les ven­ti­la­teurs tour­naient jour et nuit mais ne ser­vaient à rien. Les draps étaient trem­pés dès le réveil. On buvait de l’eau tiède, du thé tiède, du whis­ky tiède. On atten­dait le soir.

Les nou­velles du front avaient chan­gé. Rom­mel s’é­tait arrê­té. Les lignes s’é­taient sta­bi­li­sées à El-Ala­mein. Les Anglais par­laient de contre-offen­sive, de ren­forts amé­ri­cains, de tanks neufs qui arri­vaient d’É­gypte du Sud. L’at­mo­sphère au She­pheard’s s’é­tait déten­due — on riait plus fort, on buvait plus gai. La peur s’éloignait.

Mais pour Dor­lange, la peur ne fai­sait que commencer.

Il sen­tait quelque chose chan­ger autour de lui. Des regards qui duraient trop long­temps. Des conver­sa­tions qui s’ar­rê­taient quand il appro­chait. Mül­ler, le Suisse, qui lui sou­riait avec une cha­leur nou­velle, sus­pecte. Dur­rell qui ne plai­san­tait plus, qui l’é­vi­tait presque.

Un matin, au petit-déjeu­ner, deux offi­ciers bri­tan­niques qu’il n’a­vait jamais vus s’as­sirent à une table voi­sine. Ils ne le regar­dèrent pas une seule fois. Ils res­tèrent une heure, burent du thé, par­tirent. Le len­de­main, ils étaient là de nou­veau. Même table, même manège.

Dor­lange com­prit qu’il était surveillé.

* * *

Il essaya de joindre Nehad. Impossible.

Elle ne chan­tait plus au caba­ret — elle avait arrê­té deux semaines plus tôt, sans expli­ca­tion. Il ne savait pas où elle habi­tait. Il ne savait rien d’elle, en fait. Un pré­nom, une voix, un corps qu’il n’a­vait jamais tou­ché. Des nuits à mar­cher dans des ruelles, à trans­mettre des mes­sages dont il igno­rait le conte­nu. C’é­tait tout.

Il retour­na à Khan el-Kha­li­li, cher­cha l’é­choppe de thé où elle l’a­vait emme­né. Il la trou­va fer­mée, le rideau de fer bais­sé. Le vieux au nar­gui­lé avait disparu.

Il retour­na à la Cité des Morts, cher­cha le mau­so­lée où il avait ren­con­tré Sadate. Il ne le retrou­va pas. Toutes les ruelles se res­sem­blaient, toutes les tombes se res­sem­blaient. Il erra pen­dant des heures, s’é­ga­ra, finit par trou­ver un taxi qui le rame­na au Shepheard’s.

Dans le hall, Mül­ler l’attendait.

— Vous avez l’air fati­gué, Dor­lange. Ces pro­me­nades noc­turnes vous épuisent.

— Je ne vois pas de quoi vous parlez.

— Non, bien sûr.

Mül­ler sou­rit. Son sou­rire de tou­jours, poli, impénétrable.

— Vous savez, dit-il, Le Caire est une petite ville. Tout le monde connaît tout le monde. Et tout le monde parle. C’est comme ça.

Il posa une main sur l’é­paule de Dor­lange. Une main légère, amicale.

— Si j’é­tais vous, je ferais atten­tion. Les temps changent. Ce qui était pos­sible hier ne le sera plus demain.

Il s’é­loi­gna, de sa démarche de grand oiseau. Dor­lange res­ta plan­té dans le hall, le cœur battant.

* * *

Trois jours plus tard, Sadate fut arrêté.

Dor­lange l’ap­prit par Dur­rell, de tous les gens. Dur­rell qui s’as­sit à sa table, au Long Bar, sans y être invi­té, et qui com­man­da deux gins.

— Votre ami, dit-il. L’of­fi­cier égyp­tien. Ils l’ont pris cette nuit.

Dor­lange ne répon­dit pas. Il sen­tait le sang quit­ter son visage.

— Vous ne saviez pas ? Allons. Tout le monde sait que vous le connais­siez. Tout le monde sait ce que vous faisiez.

— Je ne fai­sais rien.

— Bien sûr que non.

Dur­rell but une gor­gée de gin. Il avait l’air fati­gué, lui aus­si. Fati­gué et triste.

— Écou­tez, Dor­lange. Je vous aime bien. Vous êtes un type inté­res­sant, à votre façon. Mais vous avez joué à un jeu dan­ge­reux, et main­te­nant c’est fini. Sadate va par­ler. Ils parlent tous, à la fin. Et quand il par­le­ra, votre nom sortira.

— Qu’est-ce que vous me suggérez ?

— De par­tir. Cette nuit, si pos­sible. Demain au plus tard. Pre­nez un train pour le Sud, Louxor, Assouan, n’im­porte où. Dis­pa­rais­sez quelques mois. Le temps que les choses se tassent.

Dor­lange regar­da Dur­rell. Son visage de séduc­teur fati­gué, ses yeux qui ne riaient plus.

— Pour­quoi vous me dites ça ?

— Parce que je ne suis pas un salaud. Contrai­re­ment à ce que vous pen­sez. Et parce que cette guerre dure­ra encore long­temps, et qu’on aura peut-être besoin de types comme vous, plus tard. Du bon côté.

Il finit son gin, se leva.

— Une der­nière chose. La chan­teuse. Nehad. Ne la cher­chez plus.

— Pour­quoi ?

— Parce qu’elle n’existe plus. Elle n’a jamais exis­té. Vous comprenez ?

Il par­tit sans se retourner.

* * *

Dor­lange ne par­tit pas.

Il aurait dû. Il le savait. Mais quelque chose le rete­nait — la fatigue, l’or­gueil, l’es­poir absurde que Dur­rell se trom­pait. Ou autre chose. Un désir de savoir. De com­prendre ce qui s’é­tait passé.

Nehad. Qui était-elle vraiment ?

Il pas­sa la nuit à retour­ner les pos­si­bi­li­tés dans sa tête. Elle l’a­vait choi­si, appro­ché, séduit — pas avec son corps, non, ils n’a­vaient jamais cou­ché ensemble, mais avec autre chose, quelque chose de plus fort. Elle l’a­vait emme­né vers Sadate, vers la conspi­ra­tion. Elle avait fait de lui un traître.

Pour­quoi ?

Parce qu’elle croyait à la cause ? Parce qu’elle le mani­pu­lait depuis le début ? Parce qu’elle tra­vaillait pour quel­qu’un d’autre — les Anglais, les Alle­mands, elle-même ?

Il ne savait pas. Il ne sau­rait jamais.

Le len­de­main matin, on frap­pa à sa porte.

Deux hommes en civil. Visages fer­més, cos­tumes frois­sés. Ils ne se pré­sen­tèrent pas.

— Mon­sieur Dor­lange ? Veuillez nous suivre.

* * *

Ils l’emmenèrent dans un bâti­ment près du Nil. Des bureaux, des cou­loirs, des portes fer­mées. On le fit attendre dans une pièce vide, avec une table et deux chaises. Il atten­dit trois heures. Per­sonne ne vint.

Puis un homme entra. Petit, gras, le crâne dégar­ni. Un Anglais, à l’accent.

— Mon­sieur Dor­lange. Je suis le major Hen­dricks. Ren­sei­gne­ment militaire.

Il s’as­sit en face de Dor­lange, posa un dos­sier sur la table.

— Vous êtes dans une situa­tion déli­cate. Très déli­cate. Vous le savez, n’est-ce pas ?

Dor­lange ne répon­dit pas.

— Nous avons arrê­té plu­sieurs per­sonnes cette semaine. Des offi­ciers égyp­tiens, des civils. Des gens qui com­plo­taient avec l’en­ne­mi. Votre nom est sor­ti. Plu­sieurs fois.

Il ouvrit le dos­sier, feuille­ta des pages.

— Vous avez ren­con­tré un cer­tain Anouar el-Sadate. Vous avez par­ti­ci­pé à des réunions clan­des­tines. Vous avez trans­mis des mes­sages par radio à des agents allemands.

Il leva les yeux.

— Ce sont des faits, mon­sieur Dor­lange. Pas des sup­po­si­tions. Des faits.

Le silence. Dor­lange enten­dait le sang battre dans ses tempes.

— Qu’est-ce que vous voulez ?

— Ce que nous voulons ?

Hen­dricks sou­rit. Un sou­rire de boucher.

— Nous vou­lons tout. Tout ce que vous savez. Les noms, les adresses, les réseaux. Com­ment vous avez été recru­té. Par qui. Pour qui vous tra­vailliez vraiment.

— Je ne tra­vaillais pour personne.

— Allons, mon­sieur Dor­lange. Nous savons que vous avez des contacts à Bey­routh. Nous savons que vous avez tra­vaillé pour Vichy. Nous savons beau­coup de choses.

Il se pen­cha en avant.

— La ques­tion est simple : vou­lez-vous coopé­rer, ou vou­lez-vous finir devant un pelo­ton d’exé­cu­tion ? Parce que c’est ce qui arrive aux espions, mon­sieur Dor­lange. Même aux espions français.

* * *

Dor­lange parla.

Pas tout de suite. Il résis­ta une heure, deux heures, répé­ta qu’il ne savait rien, qu’on l’a­vait mani­pu­lé, qu’il n’é­tait qu’un pion. Hen­dricks l’é­cou­tait sans bron­cher, pre­nait des notes, posait les mêmes ques­tions encore et encore.

Et puis Dor­lange craqua.

Ce fut la fatigue, peut-être. Ou la peur. Ou le sen­ti­ment que tout était fini de toute façon, que rien de ce qu’il dirait ne chan­ge­rait rien. Il par­la de Nehad, de Sadate, des réunions à Zama­lek, de la radio au Bir­ka. Il don­na des noms qu’il connais­sait à peine, des adresses qu’il n’é­tait pas sûr de se rap­pe­ler. Il par­la pen­dant des heures.

Quand ce fut fini, Hen­dricks refer­ma son dossier.

— Bien, dit-il. C’est un début.

— Qu’est-ce qui va m’arriver ?

— Ça dépend. De ce que vous nous avez dit, de ce que vous ne nous avez pas dit. De votre uti­li­té future.

Il se leva.

— Pour l’ins­tant, vous allez res­ter ici. Quelques jours, quelques semaines, on ver­ra. Vous serez bien trai­té. Mieux que vous ne le méritez.

Il sor­tit. La porte se refer­ma. Dor­lange res­ta seul, dans la pièce vide, avec le bruit du ven­ti­la­teur et le goût amer de sa propre lâche­té dans la bouche.

* * *

Il res­ta deux semaines dans ce bâtiment.

Une cel­lule, en fait — petite, propre, avec un lit et un lava­bo. On lui appor­tait des repas, des livres, des jour­naux. Per­sonne ne lui par­lait. Il ne savait pas si c’é­tait le jour ou la nuit, si Rom­mel avan­çait ou recu­lait, si le monde conti­nuait à tourner.

Il pen­sait à Nehad.

Il la revoyait dans le caba­ret, sa robe rouge, sa voix qui entrait par la peau. Il la revoyait à Khan el-Kha­li­li, mar­chant devant lui dans les ruelles. À Zama­lek, debout près de la porte, ses yeux qui ne cil­laient pas. Dans l’ap­par­te­ment du Bir­ka, à côté de la radio.

Qui était-elle ? Une patriote ? Une espionne ? Une femme qui l’a­vait aimé, à sa façon ?

Il ne savait pas. Il cher­chait dans ses sou­ve­nirs un indice, un signe, quelque chose qui lui aurait dit la véri­té. Il ne trou­vait rien. Elle était res­tée opaque jus­qu’au bout, un mys­tère qu’il n’a­vait jamais percé.

Et main­te­nant elle avait dis­pa­ru. Peut-être arrê­tée, peut-être en fuite, peut-être morte. Il ne sau­rait jamais.

* * *

Un matin, Hen­dricks revint.

— Bonne nou­velle, Dor­lange. Vous êtes libre.

Dor­lange le regar­da sans comprendre.

— Libre ?

— Rela­ti­ve­ment. Vous allez quit­ter l’É­gypte. Nous vous met­tons dans un avion pour Khar­toum, puis pour Braz­za­ville. La France Libre. Vous serez leur pro­blème, pas le nôtre.

— Pour­quoi ?

— Parce que vous n’êtes pas assez impor­tant pour qu’on vous fusille. Et parce que de Gaulle a besoin de tous les Fran­çais qu’il peut trou­ver, même les minables dans votre genre.

Il sou­rit.

— Consi­dé­rez ça comme une seconde chance. Vous n’en méri­tez pas une, mais la guerre est ain­si faite.

* * *

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Une sai­son au She­pheard’s — Par­tie 5 (fin)

Une sai­son au She­pheard’s — Par­tie 3

Une sai­son au Shepheard’s

Une sai­son au Shepheard’s

Par­tie 3

 

Elle l’emmena à la Cité des Morts.

Le taxi les dépo­sa à la lisière du quar­tier, là où la ville s’ar­rê­tait et où com­men­çait autre chose. Des tombes, d’a­bord — des mau­so­lées, des dômes, des pierres blanches sous la lune. Puis des mai­sons, basses, col­lées aux tombes, construites entre elles, contre elles, par­fois dedans. Des lumières aux fenêtres. Des gens qui vivaient là, par­mi les morts.

Dor­lange n’a­vait jamais vu ça.

— Les Anglais ne viennent pas ici, dit Nehad. Ils ont peur.

— Peur de quoi ?

— De tout. Des morts, des vivants, de ce qu’ils ne com­prennent pas. C’est pour ça qu’ils perdront.

Ils mar­chèrent dans des ruelles étroites, entre des murs de pierre. Par­fois une porte s’ou­vrait, on aper­ce­vait une cour, une femme qui cui­si­nait, des enfants qui jouaient. La vie ordi­naire, au milieu des tombes. Dor­lange avait l’im­pres­sion de mar­cher dans un rêve — un de ces rêves où l’on sait qu’on rêve mais où l’on ne peut pas se réveiller.

Nehad s’ar­rê­ta devant un mau­so­lée plus grand que les autres. Un dôme, un por­tail de bois sculp­té, des ver­sets du Coran gra­vés dans la pierre. Elle frap­pa trois coups, atten­dit, frap­pa encore.

La porte s’ouvrit.

Un homme les fit entrer. À l’in­té­rieur, des lampes à pétrole, des tapis sur le sol, des cous­sins. Une dizaine de per­sonnes étaient assises en cercle. Dor­lange recon­nut Sadate, au fond, ados­sé à un pilier. Les autres, il ne les connais­sait pas — des jeunes, sur­tout, en cos­tume ou en uni­forme, avec des visages tendus.

— Asseyez-vous, dit Sadate.

Dor­lange s’as­sit. Nehad res­ta debout, près de la porte.

— Vous savez pour­quoi vous êtes ici ?

— Non.

— Vous mentez.

Sadate sou­rit. Ce sou­rire mince qui ne réchauf­fait rien.

— Vous êtes ici parce que vous êtes Fran­çais. Parce que la France a été humi­liée, occu­pée, tra­hie. Parce que vous savez ce que c’est de vivre sous la botte d’un autre. Parce que vous nous comprenez.

Il se pen­cha en avant.

— Et parce que vous avez des contacts. À Bey­routh. Des gens qui peuvent faire pas­ser des mes­sages. Des infor­ma­tions, des hommes, de l’argent.

Dor­lange sen­tit quelque chose se gla­cer dans sa poitrine.

— Com­ment savez-vous ça ?

— Je sais beau­coup de choses. Je sais que vous n’êtes pas négo­ciant. Je sais que vous avez tra­vaillé pour Vichy, puis que vous avez chan­gé de camp. Ou fait sem­blant. Je sais que vous êtes au Caire pour une rai­son que vous ne dites pas. Et je sais que les Anglais com­mencent à s’in­té­res­ser à vous.

Dor­lange regar­da Nehad. Elle ne cil­lait pas.

— Qu’est-ce que vous vou­lez ? demanda-t-il.

— Une chose simple. Nous avons des amis, en Libye, de l’autre côté des lignes. Des Alle­mands. Ils veulent nous aider. Mais les com­mu­ni­ca­tions sont dif­fi­ciles. Nous avons besoin d’un inter­mé­diaire. Quel­qu’un qui ne soit pas Egyp­tien. Quel­qu’un que les Anglais ne sur­veillent pas encore de trop près.

— Vous vou­lez que je passe des mes­sages aux Allemands ?

— Je veux que vous nous aidiez à libé­rer l’Égypte.

Le silence, après ça. Dor­lange enten­dait son propre cœur, le gré­sille­ment des lampes, la res­pi­ra­tion des hommes autour de lui. Dehors, un chien aboyait quelque part entre les tombes.

— Et si je refuse ?

Sadate haus­sa les épaules.

— Vous êtes libre. Vous pou­vez par­tir, retour­ner à votre hôtel, boire vos whis­kys, attendre la fin de la guerre. Per­sonne ne vous fera de mal. Mais vous savez des choses, main­te­nant. Des choses qui peuvent être dan­ge­reuses. Pour vous.

Il n’a­vait pas besoin de préciser.

Dor­lange pen­sa au She­pheard’s, à la ter­rasse, aux flo­cons noirs qui tom­baient du ciel. Il pen­sa à Dur­rell qui l’ob­ser­vait. Il pen­sa à sa chambre moite, à sa vie d’a­vant qui n’exis­tait plus, à tout ce qu’il avait perdu.

Il regar­da Nehad. Elle le regar­dait. Ses yeux, dans la lumière des lampes, brillaient d’un éclat étrange.

— D’ac­cord, dit-il.

* * *

Les semaines qui sui­virent furent les plus étranges de sa vie.

En sur­face, rien ne chan­gea. Dor­lange conti­nuait de vivre au She­pheard’s, de prendre ses repas dans la grande salle, de boire sur la ter­rasse. Il par­lait avec Dur­rell, évi­tait Mül­ler, saluait Ele­ni d’un signe de tête. Il jouait son rôle de pen­sion­naire oisif, de Fran­çais à la dérive.

Mais la nuit, il deve­nait quel­qu’un d’autre.

Nehad venait le cher­cher après minuit. Ils pre­naient des taxis, chan­geaient de voi­ture, mar­chaient. Elle l’emmenait dans des appar­te­ments, des arrière-bou­tiques, des caves. Il ren­con­trait des gens — des offi­ciers, des fonc­tion­naires, des étu­diants. Il trans­met­tait des mes­sages, rece­vait des enve­loppes, appre­nait des noms qu’il oubliait aussitôt.

Il ne com­pre­nait pas tout ce qu’il fai­sait. C’é­tait peut-être mieux ainsi.

Une nuit, Nehad l’emmena au Birka.

Il connais­sait le quar­tier de répu­ta­tion — le quar­tier des bor­dels, près de Clot Bey. Les sol­dats aus­tra­liens y des­cen­daient le soir, cher­chaient des filles, se bat­taient, se fai­saient détrous­ser. Les Anglais y envoyaient la police mili­taire pour ramas­ser les épaves.

Nehad mar­chait vite, le visage cou­vert. Dor­lange la sui­vait. Les rues étaient étroites, mal éclai­rées, pleines de types ivres et de femmes far­dées. Des musiques sor­taient des mai­sons — des gra­mo­phones, des tam­bours, des voix. Ça puait la bière, le haschisch, la sueur.

Ils entrèrent dans un immeuble déla­bré, mon­tèrent deux étages. Nehad frap­pa à une porte. Un homme ouvrit — petit, ner­veux, le crâne rasé.

— C’est lui ? deman­da-t-il en arabe.

Nehad répon­dit quelque chose. L’homme les fit entrer.

L’ap­par­te­ment était minus­cule, cras­seux. Un mate­las par terre, une table, deux chaises. Sur la table, une radio — une vraie radio émet­trice, avec des cadrans et des fils.

— Il faut trans­mettre un mes­sage, dit Nehad. Ce soir.

Dor­lange regar­da la radio. Il regar­da l’homme. Il regar­da Nehad.

— Vous savez ce que ça veut dire, si on nous trouve ici ?

— Oui.

— La cour mar­tiale. Le pelo­ton d’exécution.

— Oui.

Elle le regar­dait de ses yeux qui ne cil­laient pas.

— Vous avez peur ?

Il avait peur. Bien sûr qu’il avait peur. Mais il y avait autre chose aus­si, quelque chose qu’il n’ar­ri­vait pas à nom­mer — une exci­ta­tion, une fièvre, le sen­ti­ment d’être enfin vivant après des années de sommeil.

— Non, dit-il.

L’homme s’as­sit devant la radio, com­men­ça à taper un mes­sage en morse. Dor­lange le regar­dait faire. Les points, les traits, le gré­sille­ment de l’ap­pa­reil. Quelque part dans le désert, de l’autre côté des lignes, quel­qu’un rece­vait ces signaux.

Quand ce fut fini, l’homme étei­gnit la radio, la démon­ta, ran­gea les pièces dans un sac.

— Par­tez, dit-il. Sépa­ré­ment. Ne reve­nez pas ici.

* * *

Cette nuit-là, en ren­trant au She­pheard’s, Dor­lange trou­va Ele­ni sur la terrasse.

Elle était seule, comme tou­jours. Une ciga­rette à la main, un verre devant elle. La ter­rasse était déserte à cette heure — quatre heures du matin, le silence avant l’aube.

— Vous ne dor­mez pas, dit Dorlange.

— Vous non plus.

Il s’as­sit à sa table. Elle ne pro­tes­ta pas.

— Vous sen­tez bizarre, dit-elle. Comme quel­qu’un qui revient de loin.

— Je me promenais.

— À quatre heures du matin.

— J’aime mar­cher la nuit.

Elle sou­rit. Un sou­rire fati­gué, sans illusion.

— Vous men­tez, dit-elle. Mais ça ne fait rien. Tout le monde ment, ici. C’est la seule façon de survivre.

Elle but une gor­gée de son verre. Du cognac, à l’odeur.

— Vous savez ce que j’ai­mais, à Salo­nique ? Les matins. Le soleil sur la mer, les pêcheurs qui ren­traient, l’o­deur du café. Mon mari et moi, on s’as­seyait sur le bal­con, on ne disait rien, on regar­dait. C’é­tait avant la guerre. Avant tout.

Elle écra­sa sa cigarette.

— Mon mari est mort à Alexan­drie. Une crise car­diaque, dans le taxi qui nous emme­nait au port. Il est mort la main dans ma main, sans un mot. Je l’ai enter­ré dans un cime­tière que je ne retrou­ve­rai jamais.

Dor­lange ne dit rien. Il n’y avait rien à dire.

— Et main­te­nant je suis ici, dit Ele­ni. Dans cet hôtel absurde, avec ces Anglais absurdes, à attendre que le monde finisse. Ou qu’il recom­mence. Je ne sais plus très bien.

Elle le regar­da. Ses yeux, dans l’obs­cu­ri­té, brillaient de quelque chose qui res­sem­blait à de la fièvre.

— Vous êtes dif­fé­rent des autres, Dor­lange. Je ne sais pas pour­quoi, mais vous êtes dif­fé­rent. Vous por­tez quelque chose. Un secret, une dou­leur, je ne sais pas. Ça se voit.

Elle posa sa main sur la sienne. Une main froide, sèche.

— Faites atten­tion à vous. Cette ville mange les gens comme vous.

Elle se leva, ren­tra dans l’hô­tel. Dor­lange res­ta sur la ter­rasse, à regar­der le ciel pâlir. Quelque part, le pre­mier appel à la prière mon­tait de la ville.

Il pen­sa à Nehad, à la radio dans l’ap­par­te­ment cras­seux, aux mes­sages qui par­taient vers le désert. Il pen­sa à Sadate et à ses yeux d’aigle. Il pen­sa à Ele­ni et à sa main froide.

Il était en train de se perdre. Il le savait. Et il ne fai­sait rien pour l’empêcher.

* * *

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Une sai­son au She­pheard’s — Par­tie 5 (fin)

Une sai­son au She­pheard’s — Par­tie 2

Une sai­son au Shepheard’s

Une sai­son au Shepheard’s

Par­tie 2

 

Il la revit le len­de­main. Et le sur­len­de­main. Et tous les soirs qui suivirent.

Dor­lange des­cen­dait au caba­ret vers dix heures, pre­nait la même table au fond, com­man­dait ses whis­kys et atten­dait. L’or­chestre jouait ses airs fati­gués, des couples dan­saient mol­le­ment, des offi­ciers riaient trop fort — il ne voyait rien. Il atten­dait Nehad.

Elle appa­rais­sait tou­jours à la même heure, vers onze heures, par­fois plus tard. Elle chan­tait deux ou trois chan­sons, jamais plus. Puis elle des­cen­dait dans la salle, cir­cu­lait entre les tables, et dis­pa­rais­sait. Dor­lange ne lui avait pas encore adres­sé la parole. Il ne savait pas ce qu’il aurait pu lui dire.

Un soir, elle vint s’as­seoir à sa table.

Sans deman­der, sans un mot. Elle tira une chaise, s’as­sit, fit signe au ser­veur d’ap­por­ter un verre. Dor­lange sen­tit quelque chose se nouer dans sa poi­trine — peur, désir, il n’au­rait su dire.

— Vous venez tous les soirs, dit-elle.

Sa voix par­lée n’é­tait pas sa voix chan­tée. Plus basse, plus neutre. Un fran­çais impec­cable, avec un léger accent qu’il n’ar­ri­vait pas à situer.

— J’aime la musique, dit Dorlange.

— Non. Vous n’é­cou­tez pas la musique. Vous regardez.

Elle allu­ma une ciga­rette. Ses mains étaient belles — longues, sèches, sans bagues.

— Je m’ap­pelle Nehad.

— Je sais.

— Et vous ?

— Dor­lange.

— Ce n’est pas votre vrai nom.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Dor­lange ne répon­dit pas. Elle souf­fla la fumée vers le pla­fond, lentement.

— Per­sonne ne dit son vrai nom, ici. Ça n’a pas d’importance.

Le ser­veur appor­ta son verre. Elle but une gor­gée, repo­sa le verre, regar­da Dor­lange. Ses yeux, de près, étaient encore plus grands qu’il ne l’a­vait cru. Noi­sette, avec des reflets d’ambre. Des yeux qui ne cil­laient pas.

— Qu’est-ce que vous faites au Caire, Dorlange ?

— Je suis négociant.

— Per­sonne n’est négo­ciant au Caire. Qu’est-ce que vous faites vraiment ?

— J’at­tends.

— Vous atten­dez quoi ?

Il n’a­vait pas de réponse. Elle hocha la tête, comme si c’é­tait la bonne.

— Tout le monde attend. Les Anglais attendent Rom­mel. Les Égyp­tiens attendent que les Anglais partent. Moi j’at­tends que tout ça finisse.

Elle écra­sa sa ciga­rette, à moi­tié fumée.

— Vous vou­lez voir autre chose que cet hôtel ?

* * *

Elle l’emmena à Khan el-Khalili.

Ils prirent un taxi jus­qu’à la mos­quée al-Hus­sein, puis conti­nuèrent à pied. C’é­tait la nuit, mais le souk ne dor­mait pas. Des échoppes ouvertes, éclai­rées au pétrole, des hommes assis devant des cafés, des chats qui filaient entre les jambes. Ça sen­tait le cuivre, les épices, la viande grillée, la pisse aus­si par endroits.

Nehad mar­chait vite, sans se retour­ner. Elle connais­sait les ruelles, les pas­sages, les rac­cour­cis. Dor­lange la sui­vait comme on suit un guide dans un pays étran­ger — sans poser de ques­tions, en regar­dant tout.

Le souk était un laby­rinthe. Des ruelles qui se croi­saient, reve­naient sur elles-mêmes, débou­chaient sur des impasses ou sur des places minus­cules. Des bou­tiques ven­daient de tout — cuivre, or, tis­sus, par­fums, anti­qui­tés vraies ou fausses. Des mar­chands l’in­ter­pel­laient en anglais, en fran­çais, en ita­lien. Dor­lange ne répon­dait pas. Il marchait.

Nehad s’ar­rê­ta devant une échoppe de thé. Un vieux assis sur un tabou­ret fumait le nar­gui­lé. Elle lui dit quelque chose en arabe, il répon­dit sans bou­ger. Elle s’as­sit sur un banc, fit signe à Dorlange.

— Ici, dit-elle, per­sonne n’écoute.

Le vieux leur appor­ta du thé brû­lant, sucré à vomir. Dor­lange but quand même.

— Vous êtes fran­çais, dit Nehad. C’est rare, main­te­nant. Les Fran­çais sont par­tis, ou ils se cachent.

— Je ne me cache pas.

— Non. Vous atten­dez. C’est différent.

Elle sor­tit une ciga­rette, la fit rou­ler entre ses doigts sans l’allumer.

— La France, pour nous, c’é­tait quelque chose. Avant. Bona­parte, le canal, la langue. Mon père par­lait fran­çais mieux qu’a­rabe. Il était copte, vous savez ce que c’est ? Les chré­tiens d’É­gypte. Les vrais Égyp­tiens, il disait. Les Arabes sont venus après, les Turcs, les Anglais. Nous, on était là avant tout le monde.

Elle allu­ma enfin sa cigarette.

— Mon père est mort en 36. Il a eu de la chance. Il n’a pas vu ce qui vient.

— Qu’est-ce qui vient ?

Elle le regar­da. Un regard long, qui pesait quelque chose.

— Vous vou­lez vrai­ment savoir ?

* * *

Une semaine plus tard, elle l’emmena à Zamalek.

L’île était un autre monde. Des vil­las blanches der­rière des grilles, des jar­dins, des arbres. Le silence, sur­tout — plus de klaxons, plus de cris, juste le frois­se­ment des feuilles et le bruit loin­tain du Nil. On se serait cru en Europe, une Europe rêvée, colo­niale, qui n’exis­tait déjà plus.

Le taxi les dépo­sa devant une mai­son à deux étages, volets verts, bou­gain­vil­liers sur le mur. Nehad son­na. Un domes­tique ouvrit, les fit entrer.

Le salon était sombre, frais, meu­blé à l’eu­ro­péenne. Des tapis, des livres, un pia­no que per­sonne ne devait jouer. Trois hommes atten­daient, assis. Ils se levèrent quand Nehad entra.

— Mes amis, dit-elle en fran­çais. Voi­ci celui dont je vous ai parlé.

Dor­lange ser­ra des mains. Des noms arabes qu’il oublia aus­si­tôt. Deux des hommes avaient la qua­ran­taine, l’air de fonc­tion­naires ou d’a­vo­cats. Le troi­sième était plus jeune, plus mince, avec un visage d’aigle et des yeux qui ne tenaient pas en place. Il por­tait un cos­tume civil, mais quelque chose dans sa pos­ture tra­his­sait le militaire.

— Asseyez-vous, dit le jeune homme.

Son fran­çais était raide, sco­laire. Dor­lange s’as­sit. On lui ser­vit du café.

— Nehad dit que vous êtes fran­çais. Que vous n’ai­mez pas les Anglais.

— Je n’ai pas dit ça.

— Mais vous ne les aimez pas.

Dor­lange pen­sa aux archives qui brû­laient, aux flo­cons noirs sur Le Caire, aux types en short qui buvaient du gin sur la ter­rasse du She­pheard’s pen­dant que leur empire s’écroulait.

— Non, dit-il. Je ne les aime pas.

Le jeune homme sou­rit. Un sou­rire mince, sans chaleur.

— Moi non plus. Per­sonne ici ne les aime. Ils occupent mon pays depuis soixante ans. Ils nous méprisent. Ils prennent notre coton, notre canal, notre digni­té. Et main­te­nant ils vont perdre la guerre.

— Rom­mel peut encore être arrêté.

— Rom­mel sera au Caire dans un mois. Peut-être deux. Et quand il arri­ve­ra, nous serons prêts.

Dor­lange regar­da les autres. Ils ne disaient rien. Ils regar­daient le jeune homme avec une défé­rence qui ne s’ex­pli­quait pas par son âge.

— Qui êtes-vous ? deman­da Dorlange.

— Je m’ap­pelle Sadate. Anouar el-Sadate. Je suis offi­cier dans l’ar­mée égyp­tienne. Et je vais vous dire quelque chose, mon­sieur Dor­lange : dans cette guerre, il n’y a pas de bons et de méchants. Il y a ceux qui occupent l’É­gypte, et ceux qui veulent la libérer.

Il se pen­cha en avant.

— La ques­tion est : de quel côté êtes-vous ?

* * *

Dor­lange ren­tra au She­pheard’s à trois heures du matin.

La ter­rasse était vide, les lumières éteintes. Il mon­ta à sa chambre sans croi­ser per­sonne. Il se désha­billa, s’al­lon­gea sur le lit, fixa le plafond.

Sadate. Ce nom lui disait quelque chose — il avait dû le lire dans un rap­port, à Bey­routh, avant de par­tir. Un jeune offi­cier natio­na­liste, sur­veillé par les Anglais. Consi­dé­ré comme dan­ge­reux. En contact avec les Alle­mands, disait-on.

Et main­te­nant Dor­lange était assis dans un salon de Zama­lek, à boire du café avec lui.

Qu’est-ce qu’il fou­tait là ?

Il pen­sa à Nehad. À ses yeux qui ne cil­laient pas. À sa façon de l’emmener, sans expli­ca­tions, dans des endroits où il n’au­rait jamais dû aller. Elle l’a­vait choi­si. Pour­quoi ? Qu’a­vait-elle vu en lui ?

Il pen­sa à ce qu’il avait dit : Je ne les aime pas. C’é­tait vrai. Il n’ai­mait pas les Anglais, leur arro­gance tran­quille, leur cer­ti­tude d’a­voir rai­son. Mais est-ce que ça suf­fi­sait ? Est-ce qu’on tra­hit pour ça ?

Il ne dor­mit pas.

* * *

Les jours sui­vants, Nehad disparut.

Elle ne chan­tait plus au caba­ret. Dor­lange des­cen­dait chaque soir, atten­dait, repar­tait. Il deman­da au bar­man, qui haus­sa les épaules. Il deman­da à l’or­chestre, per­sonne n’avait pu lui don­ner un début de réponse. Nehad avait dis­pa­ru, et per­sonne ne sem­blait s’en inquiéter.

Il essaya de retour­ner à Zama­lek. Le taxi le dépo­sa devant la mai­son aux volets verts. Il son­na. Per­sonne n’ou­vrit. Il son­na encore. Rien. La mai­son sem­blait vide, abandonnée.

Il revint au She­pheard’s, but plus que d’habitude.

Dur­rell le trou­va au Long Bar, un soir, devant son cin­quième whisky.

— Vous avez une sale gueule, Dorlange.

— Mer­ci.

— Non, vrai­ment. Vous res­sem­blez à quel­qu’un qui a des ennuis. Ou qui va en avoir.

Dur­rell s’as­sit à côté de lui, com­man­da un gin.

— Je vous observe, vous savez. C’est mon métier, d’ob­ser­ver. Vous êtes arri­vé ici il y a trois semaines, vous ne faites rien, vous ne voyez per­sonne, et depuis quelques jours vous avez l’air d’un type qui attend une balle.

— Vous vous faites des idées.

— Peut-être. Mais je vais vous dire quelque chose, en ami. Le Caire est une ville dan­ge­reuse, en ce moment. Il y a des gens qui jouent à des jeux dan­ge­reux. Des jeux qui finissent mal. Il est temps de partir.

Il but une gor­gée de gin, fit cla­quer sa langue.

— Les Anglais ne sont pas idiots, Dor­lange. Ils ont l’air de l’être, mais ils ne le sont pas. Ils savent des choses. Sur tout le monde.

Il posa son verre, regar­da Dor­lange dans les yeux.

— Sur vous aus­si, probablement.

* * *

Nehad réap­pa­rut une semaine plus tard.

Elle entra au caba­ret comme si de rien n’é­tait, chan­ta ses deux chan­sons, des­cen­dit dans la salle. Elle vint s’as­seoir à la table de Dorlange.

— Vous étiez où ? demanda-t-il.

— Ailleurs.

— J’ai cru que…

— Vous avez cru quoi ?

Il ne savait pas ce qu’il avait cru. Qu’elle était morte, arrê­tée, par­tie. Qu’il ne la rever­rait jamais. Qu’il s’en fou­tait. Qu’il ne s’en fou­tait pas tant que ça.

— Rien, dit-il.

Elle allu­ma une cigarette.

— Ils veulent vous revoir. Sadate et les autres.

— Pour­quoi ?

— Parce qu’ils ont besoin de vous. Et parce que je leur ai dit que vous étiez fiable.

— Qu’est-ce qui vous fait croire que je suis fiable ?

Elle le regar­da. Ce regard qu’elle avait, qui vous tra­ver­sait comme si vous étiez transparent.

— Rien. Je me trompe peut-être. Mais je vois quelque chose en vous.

Elle se leva.

— Demain soir. Minuit. Pas à Zama­lek — trop sur­veillé main­te­nant. Je vien­drai vous chercher.

Elle par­tit sans se retourner.

* * *

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