Les merveilles de Jean Painlevé #9 – Comment naissent les méduses

Nous voici transportés dans le Finistère, sur l’estran de Roscoff où l’on trouve encore aujourd’hui un aquarium un peu vieillot, quelques vieilles bâtisses évoquant l’âge d’or d’Anne de Bretagne et le souvenir du colportage de légumes avec les Johnnies, les fameux vendeurs d’oignons. Mais là n’est pas la question, puisque nous sommes à la station biologique, un haut-lieu scientifique où l’on forme les futurs scientifiques de l’IFREMER et où Jean Painlevé, en 1960, filme la naissance des méduses dans un ballet de lumières tout à fait fascinant.

Comment naissent les méduses
de Jean Painlevé
France/1960/14’25” (more…)

Doğu dinleme n°1 : Le ney magique de Kudsi Ergüner

Doğu dinleme n°1 : Le ney magique de Kudsi Ergüner

J’ai décidé de partager ici ma discothèque turque. Bien évidemment, on y trouvera peu de choses modernes, mais il y a aura tout de même des surprises et c’est avec Kudsi Ergüner que j’ai décidé de commencer ce tour d’horizon. Kudsi Ergüner est un des meilleurs spécialistes du ney, ce curieux instrument taillé dans un roseau et dont on joue de manière oblique, en soufflant en biseau dans son col évasé. Né à Diyarbakır dans la Turquie kurde, il est désormais installé en France et ne cesse de faire découvrir cet instrument qui est l’instrument par essence de la Sema, la très célèbre cérémonie de l’ordre Mevlevi dans laquelle on voit tourner les non moins célèbres derviches. Le ney est joué ici beaucoup plus sereinement que dans ces cérémonies, dans une attitude méditative qui ne peut qu’apporter un certain bien-être. A écouter les yeux fermés, de préférence en buvant un thé noir bien fort dans un verre tulipe…

Kudsi Ergüner

[audio:sinan.xol]

Sinan (Dans Le Makam Huzzam) par Kudsi Ergüner
Ney, la flûte sacrée des derviches tourneurs (1995)

ℑ – Doğu dinleme n°2 : Mercan Dede

Susanna und die beiden Alten (Suzanne au bain) d’Albrecht Altdorfer

Susanna und die beiden Alten (Suzanne au bain) d’Albrecht Altdorfer

Albrecht Altdorfer, comme son nom l’indique, est originaire d’Altdorf en Autriche. Contemporain de l’autre Albrecht (Dürer), il est un des représentants de cette école qu’on dit du Danube et que l’on considère plus comme un style ; dans cette école, on retrouve des peintres et des graveurs, fascinés par un certain romantisme du paysage et dans lequel se développe une conception tarabiscotée de l’architecture.

Albrecht Altdorfer - Suzanne au bain - 1526 - 74x61cm - Alte Pinakothek - Münich - Panneau de tilleul

Albrecht Altdorfer – Suzanne au bain – 1526 – 74x61cm – Alte Pinakothek – Münich – Panneau de tilleul

Ce tableau d’Altdorfer dont le nom allemand est Susanna und die beiden Alten, c’est-à-dire Suzanne et les deux vieillards, fait référence à un épisode de la Bible, du livre de Daniel précisément. Cet épisode raconte l’histoire d’une jeune donzelle qui, tandis qu’elle prend son bain, est épiée par deux vieillards qui lui feront des propositions malhonnêtes. Mais Suzanne est mariée et en bonne épouse, refuse les propositions des deux barbons qui, fâchés de n’avoir pu décharger leur surplus de tension sexuelle l’accuseront tout bonnement d’adultère. Ni une ni deux, l’adultère est passible de la peine de mort, mais si cette affaire là n’était hautement symbolique et finalement morale, Suzanne aurait simplement fini sur le bûcher et on n’aurait plus parlé de l’affaire… C’est sans compter sur l’apparition du prophète Daniel du livre éponyme, qui fit tout pour prouver l’innocence de la jeune dame et la faire acquitter. La morale est sauve, les barbons sont lapidés, et la jeune femme peut s’en aller tranquillement retrouver son mari. On l’a échappé belle…

A présent, regardons un peu comment est construit le tableau. Malheureusement, l’impossibilité de trouver une version en haute définition m’empêche de pouvoir regarder l’œuvre de près (vous me direz que je n’ai pour ça qu’à aller à Münich) et d’en déduire des détails qu’on retrouverait dans l’histoire, mais allons-y tout de même.
Comme on l’aura compris, l’architecture prend une place importante dans cette huile, une bonne moitié dans la médiane, mais le sujet n’est tout de même pas noyé sous la masse car il est bien présent au premier plan. C’est en réalité une scène décomposée qu’on retrouve en plusieurs endroits et étrangement, la scène dont il est question n’est même pas figurée ; je veux dire par là que nulle part il est question de Suzanne au bain à proprement parler. La morale (protestante) est sauve. On voit donc trois servantes s’occuper de la toilette de la jeune fille. Dans les fourrés, presque invisibles, les deux vieillards épient ladite Suzanne. Dans l’ordre de l’histoire, les trois servantes sortent et Suzanne est seule. Là non plus, on ne voit rien de ceci. En revanche, accordons-nous à regarder les détails : regardez au fond du jardin, on voit une jeune fille seule devant une porte close. On suggère ici qu’elle se retrouve seule.
De la même manière, on ne voit à aucun moment une scène dans laquelle on pourrait entr’apercevoir un viol ou quelque chose de cette nature. En revanche, au second plan, une table et un morceau de pain entamé et les vêtements d’un homme posés sur une rambarde ; ce qui est figuré ici sans être manifestement montré, c’est l’accusation mensongère des barbons, l’acte présumé dont ils l’accusent.
Suzanne à la toilette est installée sur un tapis ; elle ne foule donc pas l’herbe, espace sacré, représentant certainement le jardin d’Eden, et dans ce même jardin, on voit deux fleurs rouges, signes de la présence de l’esprit divin. Ici on parle donc de la pureté de la jeune fille, dont on n’a aucun doute par ailleurs (nous connaissons l’histoire…). Tout ceci est redit une fois lorsqu’on voit Suzanne gravir les marches de l’escalier, avec dans la main un lys blanc, symbole de pureté (et non de virginité, Suzanne est mariée…) et un broc d’eau, certainement pure elle aussi.

Voici pour ce qui se passe dans le jardin. L’après se situe dans le palais du mari de Suzanne. Là encore on retrouve plusieurs scènes décomposées qui ne vont plus de gauche à droite, mais de droite à gauche. Que de monde dans cette scène, que de personnages ! On arrive tout de même à déceler le moment du procès des vieux hommes avec la présence de Daniel, présenté sous la forme d’un enfant blond perché en hauteur, nimbé d’or, tout à droite. On voit ensuite leur lapidation sur le parvis et sur la gauche, une fontaine qui dit que l’honneur de Suzanne est lavé.

Lorsqu’on regarde le dessin préliminaire ci-dessous, on voit que le réagencement des scènes de manière circulaire a été fait volontairement puisqu’il n’était pas prévu au départ.

Albrecht Altdorfer - Suzanne au bain - Dessin à la plume - 33x27cm - Museum Kunstpalast - Sammlung der Kunstakademie - Düsseldorf

Albrecht Altdorfer – Suzanne au bain – Dessin à la plume – 33x27cm – Museum Kunstpalast – Sammlung der Kunstakademie – Düsseldorf

Enfin, pour terminer, le tableau est conçu de telle sorte qu’il y ait une grande distance (le fameux point de distance) entre le spectateur et la scène du premier plan, comme si nous ne devions pas nous inclure dans la scène, car évidemment, nous ne sommes pas ces vieux satyres qui ont proposé la bagatelle à Suzanne… Pourtant, à y bien regarder, la vue ressemble étrangement à ce qui peut être fait avec une photo prise au grand angle. On peut remarquer aussi que le point de vue, l’endroit à partir duquel nous voyons la scène fait que nous sommes au même niveau que la foule qui se presse aux fenêtres du palais, c’est-à-dire assez haut. Tout ceci se passe sous nos yeux, nous en sommes les témoins et la morale se déroule ici : l’histoire des trois vieillards s’effondre à cause d’un témoignage, celui des servantes (Quand les serviteurs de la maison entendirent les cris poussés dans le jardin, ils se précipitèrent par la porte de derrière pour voir ce qu’il y avait).

Vous avez compris le message ? Si vous voyez une scène de laquelle peut découler une accusation trompeuse et précipiter un innocent dans les tourments de l’injustice, il faut intervenir et dénoncer le coupable. Mauvais chrétiens que vous êtes !!

D’huile et de chair

Voici une expérience tout à fait étonnante de la part de l’Italien Rino Stefano Tagliafierro qui s’est adonné à un exercice assez déconcertant. Il s’est mis en tête d’animer des toiles grâce à l’imagerie numérique, avec juste ce qu’il faut de mouvement pour donner l’impression que le sujet est vivant. C’est assez troublant dans son ensemble puisqu’il a accolé une centaine de tableaux, évoquant aussi bien une certaine idée de l’érotisme que de la folie ; ces mouvements rendent beaucoup plus sensibles les sujets. La musique, inquiétante elle-aussi, donne une certaine idée d’un romantisme très dix-neuvième, dans une cohérence vivement recherchée.
La vidéo s’appelle en toute simplicité Beauty et on peut retrouver ici le nom de toutes les toiles utilisées. A regarder en plein écran de préférence pour se plonger dedans…

Willem Claeszoon Heda en quelques natures mortes (Stilleven)

Willem Claeszoon Heda en quelques natures mortes (Stilleven)

On ne le dira jamais assez, la nature morte hollandaise est loin d’être innocente dans ses propres paroles ; au contraire, elle est moralisatrice, pesante, presque dictatoriale. Née dans les brumes du protestantisme du nord de l’Europe, elle n’existe que comme un art mécanique de la morale chrétienne qui tend à vous donner des leçons : le temps passe inexorablement, ce qui a été entamé ne peut faire l’objet d’un retour en arrière, la vie est un poison, etc. Que de choses douces et agréables à entendre. Une nature morte, c’est gai et joyeux comme la Leçon d’anatomie du docteur Tulp de Rembrandt, c’est ni plus ni moins qu’une chape de plomb. Sachant qu’il n’existe pas de code définitif de la signification des objets qui s’y trouvent, on est à peu près libre d’y trouver ce qu’on veut.

Willem Claeszoon Heda - Nature morte à la vigne - 52x68cm - Musée Hallwyl - Stockholm

Willem Claeszoon Heda – Nature morte à la vigne – 52x68cm – Musée Hallwyl – Stockholm

Willem Claeszoon Heda - Nature morte aux huîtres, Roemer, citron et coupe en argent

Willem Claeszoon Heda – Nature morte aux huîtres, Roemer, citron et coupe en argent – 1634 – 43x57cm – Museum Boijmans Van Beuningen – Rotterdam

Willem Claeszoon Heda - Nature morte à la tartelette - 1635 - 106x111cm - National Gallery of Art - Washington

Willem Claeszoon Heda – Nature morte à la tartelette – 1635 – 106x111cm – National Gallery of Art – Washington

Ce qui reste toutefois important dans cette peinture, et notamment chez Claesz. Heda, c’est la pureté de la ligne, le traitement de la couleur par palettes variées mais toujours presque monochromatiques, l’infini rendu de la lumière et des ombres, une finesse d’exécution proche de la précision horlogère. Regardons d’un peu plus près ces six toiles du maître hollandais, dont on sait finalement assez peu de choses. Pas d’autoportrait pour la postérité, un titre de président de la prestigieuse corporation artistique, la Guilde de Saint Luc et l’affaire est bouclée.

Les tableaux qui sont présentés ici sont disponibles en haute définition, ainsi que la galerie des détails proposée en-dessous. Ils sont classés par date d’exécution. L’avantage de cette galerie de détails permet d’observer les tableaux comme si vous étiez face à eux.

Willem Claeszoon Heda - Nature morte à la tourte aux mûres - 1631 - 54x82cm - Gemäldegalerie Alte Meister - Dresde

Willem Claeszoon Heda – Nature morte à la tourte aux mûres – 1631 – 54x82cm – Gemäldegalerie Alte Meister – Dresde

Willem Claezsoon Heda - Nature morte avec coupe Nautilus - 1654 -  Museum of Fine Arts - Budapest

Willem Claezsoon Heda – Nature morte avec coupe Nautilus – 1654 – Museum of Fine Arts – Budapest

Willem Claeszoon Heda - Festin de jambon - 1656 - 152x111cm - The Museum of Fine Arts - Houston

Willem Claeszoon Heda – Festin de jambon – 1656 – 152x111cm – The Museum of Fine Arts – Houston

Galerie de détails

En vrac, voici quelques significations décodées des objets :

  • Flûte de Champagne : la fragilité de la vie
  • Roemer : fragilité de la vie dûe au temps qui passe (voir ce billet sur une nature morte de Willem Kalf)
  • Citron épluché : la nature en voie de corruption
  • Aiguière : la richesse qui n’est que vanité
  • Verre à moitié plein : le temps qui passe
  • Verre renversé : la vie consommée, la mort qui approche
  • Verre cassé : la vie qui se brise, donc la mort
  • Sucre en poudre : le danger et la douceur
  • Canne à poison : le danger et la mort
  • Papier roulé : le secret de la nature et de l’existence
  • Montre à gousset : le temps arrêté
  • L’assiette en équilibre : la fragilité de la vie
  • Mouche : la nature en voie de corruption
  • Pain : le temps qui passe
  • La plupart du temps, ces natures mortes sont composées comme des repas interrompus, ce qui est en soi une métaphore du temps qui s’arrête…

Il est toujours intéressant de constater comment est interprété le mot nature morte dans les autres langues. Prenons des exemples les uns après les autres :

  • Anglais : Still life
  • Allemand : Stillleben (avec 3 l)
  • Hollandais : Stilleven
  • Danois : Stilleben
  • Alémanique : Stilllääbe
  • Français : nature morte
  • Italien : Natura morta
  • Polonais : Martwa natura
  • Portugais : Natureza-morta
  • Turc : Natürmort

Peut-on déduire que de la manière dont on envisage ce mot, on se trouve plutôt du côté de la vie ou du côté de la mort ? L’un dit clairement “vie arrêtée”, l’autre dit que tout y est mort…