(Bismillah) يسم الله الرحمن الرحيم

Voici le temps où je n’ai plus à me plaindre de n’avoir rien à dire… Deux histoires qui se profilent, des mots qui s’assemblent, des bribes de scenarii qui s’agencent comme un désir fulgurant. Je ne prévois pas de dormir plus que de raison ces prochains temps. J’ai repris des forces ces derniers jours, l’air de rien, l’air de ne pas y toucher, les touches me glissent sous les doigts et puis pourquoi pas une seule histoire après tout. Il faut que je recherche dans les tréfonds de mon âme et de mon histoire personnelle pour retrouver une telle émotion, une telle envie de puissance, même si en apparence tout tend à démontrer le contraire. Rien ne va très bien, mais d’expérience, je sais que ce sont des moments de crise que surgissent les événements les plus importants d’une histoire. A moi de provoquer le destin.

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J’aime bien prendre la catastrophe de la Tunguska comme une métaphore de ce qui arrive parfois dans un parcours. Un événement surgi de nulle part dévaste tout, sans raison apparente et sans cause connue. La catastrophe détruit tout dans un rayon de 20 kilomètres, occasionne des dégâts sur plus de 100 et se fait entendre sur plus de 1500… et tout le monde s’en contrefout car il n’y a rien de connu au milieu de cette nature, rien qui ne soit cher à qui que ce soit. Tunguska, c’est un Hiroshima à l’envers ; une catastrophe dont on se fout n’est plus une catastrophe, c’est juste un événement isolé.
C’est la loi du témoignage. Si personne n’est là pour attester d’un fait, le fait n’existe pas. Pour qu’il y ait un assassinat, il faut être trois. Un assassin, une victime et un témoin. Sans témoin, ce n’est pas un assassinat, c’est une disparition et il n’en reste plus qu’un. Qui était là pour attester du meurtre d’Abel par son frère ?


Abel et Cain par Tintoretto (Jacopo Robusti)

La loi du témoignage nécessite toujours d’avoir quelqu’un pour attester. J’aime beaucoup ce mot, attester. Il porte en lui une certaine solennité, un je-ne-sais-quoi d’à la fois pompeux et de grave. De la même manière, on pourrait dire également que l’amour n’existe pas à deux mais à trois. Un amant, une amante (ou un autre amant, ou deux amantes…) et un jaloux, ou éconduit… Le troisième vient attester du fait que les deux autres s’aiment et fonde leur amour en en étant exclu. L’aigreur de l’amoureux éconduit est le témoignage de l’amour universel. Existe-t-il en dehors de cela ?
Y aurait-il des malades s’il n’existait pas de médecins ?
Y aurait-il la paix s’il n’y avait pas eu des guerres ?
Aurait-on des vacances si on ne travaillait pas ?
Et surtout l’amour existerait-il réellement s’il ne contenait pas déjà en lui-même sa propre déception ?

Je crois également que l’oubli a un rôle à jour dans cette loi, l’oubli et le souvenir. Ce qui s’oublie par manque d’intérêt peut très bien ressurgir lorsque la mémoire collectée refait surface. On croit que les histoires d’un petit village l’ont plongé dans l’anonymat, mais quelqu’un sort de son carton de vieilles cartes postales jaunies, toutes droit sorties d’un autre temps, d’une autre réalité. Les histoires sont retrouvées, les langues se délient, tout à coup on se souvient de Mr Machin qui était un sacré bonhomme et qui collectait les bouteilles en verre consignées et de cette petite place sur laquelle il y avait une fontaine, et qu’on a rasé car elle menaçait de s’effondrer. Mais le souvenir est là, dans sa latence et il n’attend qu’un petit déclenchement pour surgir, comme un événement, comme dans la toundra, au beau milieu de nulle part.
J’ai trouvé un peu par hasard ce blog : Les Abbesses de Gagny-Chelles. Le premier billet que j’y trouve s’appelle ainsi : Carte postale rare du tabac de l’Abbaye (Gagny Quartier du Chesnay) alors forcément, je ne peux m’empêcher de sourire un peu, légèrement ironique parce que comme tout le monde, je me dis mais qui cela peut-il donc intéresser ?, et en déroulant le fil, la réponse devient évidente.

J’ai lu les histoires de ces familles implantées dans ce quartier, la famille Bogastsheff, la famille Gromoff et son café, Félipa Munoz, la centenaire, j’ai lu toutes ces histoires, des histoires communes, personnelles, de famille qui ont traversé notre histoire contemporaine. La mémoire collectée et retranscrite fonde leur anonymat comme une histoire. Le témoignage donne consistance à l’oubli et l’événement surgit…

La loi du témoignage est également une loi qui a une forte valeur en art. L’artiste est également témoin, il atteste d’une réalité qui peut paraître inconnue tant que celle-ci n’est pas attestée au travers de son œuvre. C’est ainsi que le réalité de certaines œuvres d’art paraît plus réelle que la réalité elle-même. Le rôle de l’artiste est d’apporter foi en ce que nous ne connaissons pas encore. Étrangement, le Stetind de Peder Balke semble prendre plus de réalité, plus de corps et d’épaisseur que la montagne elle-même…

Cinq portraits russes

Ivan Grozny

Ivan IV le terrible, venu jusqu’à moi  par l’intermédiaire de Sergueï Eisenstein dans sa superbe fresque en deux parties, admirablement servie par le géant Nikolaï Tcherkassov dont on a dit qu’il avait été imposé à Eisenstein pour surveiller sa déférence au Parti de Staline, dont il était ami personnel. Ivan IV est un des grands personnages de l’histoire de la Russie, car premier tsar de la Grande Russie, contemporain de Catherine de Médicis et de ses enfants, il est celui qui, dans une période trouble de défiance du pouvoir, de haine et de complots, arrivera à fédérer une Russie alors sous l’emprise des grands seigneurs, les Boyards. On dit qu’il était excessivement cruel et qu’il tua par inadvertance son propre fils Ivan Ivanovitch d’un coup de sceptre (peint par Ilya Repine)… Étonnamment, sa représentation la plus célèbre est celle qu’en fit Viktor Vasnetsov et on jurerait qu’Ensenstein s’en est servi pour grimer Tcherkassov…

Viktor Vasnetsov

Peintre de la fin du XIXè siècle, il se spécialisa dans les représentations de scènes de la littérature, de la mythologie et de l’histoire de la Russie. Ainsi, il peignit une très suprenant Ali Baba sur son tapis volant ou Le Chevalier à la croisée des chemins.


Ilya Repine

Peintre du début du XXè siècle, il fut un des plus grands critiques de la société russe et passa son temps à faire le portrait de ses contemporains comme Moussorgsky ou Tolstoï, des portraits lumineux et reposants des grands visages de la Russie.

Velimir Khlebnikov

Poète futuriste du début du XXè siècle aux faux airs de Bret Easton Ellis, Velimir Khlebnikov a passé les dernières années de sa vie en hôpital psychiatrique pour échapper à sa mobilisation dans l’Armée Rouge. Il en ressortira brisé et mourra vagabond dans la campagne russe. L’invention de Khlebnikov fut le zaoum, une pratique qui consiste à organiser les vers d’un poème en fonction de leur sonorité et non de leur sens, proche de l’invention du surréalisme. Son recueil le plus caractéristique, Zanguezi, n’arriva en France qu’en 1996. La construction de sa poésie est née de recherches avancées en mathématiques.

Alexandre Nevski

Également connu sous le nom d’Alexandre de la Neva, c’est un des plus grands héros nationaux de la Russie. On le reconnait également comme l’un des saints les plus importants de l’église orthodoxe russe. Le roi Alexandre acquit ses lettres de noblesse après avoir terrassé les Suédois lors de la bataille de la Neva, puis en repoussant les chevaliers Teutoniques à la bataille du lac Peïpous, écartant ainsi le “danger” de la conversion de la Russie à la religion catholique… C’est également Tcherkassov qui interpréta son rôle dans le film d’Eisenstein…

Moka au bar avec le fantôme de Fix Creek à Libby, Montana, ou prendre un thé, seul, avec Paul Bowles

Par dessus l’épaule, assis dans un fauteuil, je sens une présence, plus que ça, une odeur qui me rappelle des souvenirs et tout à coup, le visage d’une personne apparaît dans un long cheminement de pensée. Je suis terrifié à l’idée que l’on puisse être ainsi saisi par ce que j’appelle un fantôme et qui prend cette apparence, parce que ça n’a pas d’autre nom. D’autres pourraient appeler cela un démon ou un fantasme, pour moi c’est un fantôme, ce qui ajoute une dimension mystérieuse et folklorique de château écossais…

Ghost house

Rick Bass, perdu dans une petite ville du Montana, tout près de la frontière avec le Canada, raconte cette histoire de fantôme pour le moins étonnante tandis qu’il passe l’hiver dans un petit chalet sans commodités :

[...] Presque toutes les nuits j’ai fait le même cauchemar ; quelqu’un gravissait l’escalier très lentement, quelqu’un qui était en colère — et moi, comme cela arrive dans ces rêves affreux, j’étais incapable de bouger, incapable d’émettre le moindre son, la moindre protestation. La personne, la force en question, était un vieillard qui venait s’asseoir au bord de mon lit. Il y a eu un nuit particulièrement mauvaise — et ça, je l’ai senti plus sûrement que j’aie jamais senti quoi que ce soit —, une nuit où la main de ce vieillard assis sur le lit m’a empoigné la cheville, et même s’il ne l’a pas tordue, il ne voulait pas non plus la lâcher. [...] En plus de quoi, il y avait une autre chose, autre chose de pire encore que la puissante étreinte de cette main ; j’ai senti dans la pièce un courant glacé de pure méchanceté, à vous faire dresser les cheveux sur la tête et coaguler le sang — un courant dont l’électricité est restée suspendue dans les airs comme un écho sonore, mais qui en même temps grandissait, augmentait, comme un chien qui respire très fort, un courant qui empirait, qui devenait de plus en plus menaçant. [...]

The Great Beyond

Je n’ai jamais vu son visage et je ne crois pas que je le verrai jamais. Je pense que nous avons fait notre paix. Je pense aussi que le fantôme, la force, l’énergie, les anciens restes d’émotion que le vieux Fix éprouvait pour notre vallée — tout cela est apaisé. [...] Il y a eu des soirs, cependant, où je suis allé me promener dans les bois qui s’élèvent derrière la maison, sur un vieux sentier de bûcherons couvert d’un dais de grands cèdres et de mélèzes à aiguilles dentelées — où j’ai poussé plus haut, au delà de l’étang, trop loin à l’intérieur des bois — et où j’ai senti quelque chose, quelqu’un derrière moi. Je me retournais pour scruter la piste que je venais de suivre — le vieux sentier des bûcherons veiné de bleu par des traînées de clair de lune brillant entre les ombres dures et noires — et il était évident qu’il n’y avait personne. Et pourtant, j’entendais quelqu’un, je le sentais, je le devinais, debout en plein milieu de la route, qui m’observait, les yeux braqués droit sur moi, comme un animal — les mains sur les hanches peut-être, et une étrange impression de malveillance dans l’air. [...]
Nous sommes ici, nous sommes vivants. Fix ne l’est plus. Évidemment qu’il est en colère.

Rick Bass, Winter (Notes from Montana) 1991

Hier encore, on me demande ce que j’aime et ce que je n’aime pas. J’aime, comme Dominique Pinon, ouvrir un livre plusieurs mois après les vacances et retrouver du sable entre les pages…

Je garde en moi le désir de me perdre dans le désert, dans une tempête de sable avec à la main le texte original de The sheltering sky dont les pages seraient pleines de grains d’un sable fin. Dans l’autre main, une boussole qui n’aura servi à rien puisque déjà je serais perdu.
Au beau milieu de rien, une maison simple sans toit, un puits de lumière venant du zénith, et au centre de la cour, un homme et une théière, un vase et quelques pots, et la simplicité d’un sol de terre battue.

Ainsi naissent les plus belles histoires lorsque l’aube blanche grandit dans l’air froid

A la fin des journées d’hiver, tandis que la nuit envahit les longues heures froides, j’ouvre les pages de livres qui sont comme des grimoires décorés de runes anciennes, pleins de signes et de magie nordique. J’attends alors jusqu’au matin pour me souvenir des mots, regardant la lueur grimaçante du jour pointer au loin, éteignant les petites lumières qui donnent encore le jour au milieu des ténèbres.

Iceland

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Cette saga commence alors que le roi Hákon Adalsteinfóstri régnait sur la Norvège, et elle se passa vers la fin de sa vie. Il y avait un homme qui s’appelait Thorkell ; il était surnommé Skerauki ; il habitait le Súrnadalr, et avait rang de hersir. Il avait une femme qui s’appelait Ísgerdr, et trois enfants, des fils ; l’un s’appelait Ari, l’autre, Gísli, le troisième — c’était le plus jeune —, Thorjörn. Tous grandirent à la maison. Il y avait un homme qui se nommait Ísi ; il habitait dans le Nordmoerr, dans le fjord qui s’appelle Fibuli ; sa femme s’appelait Ingigerdr, et sa fille, Ingibjörg. Ari, le fils de Thorkell du Súrnadalr, la demanda en mariage, et elle lui fut accordée avec de grands biens. Il y avait un esclave qui s’appelait Kolr : il s’en alla avec elle [chez Ari]. Il y avait un homme qui s’appelait Björn le Blême ; c’était un berserkr(1). Il allait par le pays et provoquait les hommes en duel s’ils ne voulaient pas faire à son gré. Pendant l’hiver, il vint chez Thorkell du Súrnadalr. C’était Ari, son fils, qui dirigeait alors la ferme. Björn offrit à Ari de choisir entre deux choses : préférait-il se battre en duel contre lui dans l’îlot qui se trouve dans le Súrnadalr et s’appelle Stokkahólmr, ou bien voulait-il lui livrer sa femme ? Il choisit aussitôt de se battre, plutôt que de couvrir de honte et lui et sa femme. La rencontre aurait lieu dans un délai de trois nuits. À présent, le temps passe jusqu’à la rencontre sur l’îlot. Alors ils se battent, et pour conclure, Ari tombe et y laisse la vie. Björn considéra avoir remporté au combat et la terre et la femme. Gísli dit qu’il préfère périr que de laisser faire cela, qu’il veut se battre en duel contre Björn. Alors Ingibjörg prit la parole : « Ce n’est pas parce que j’ai été mariée à Ari que je n’aurais pas préféré t’appartenir. Kolr, mon esclave, possède une épée qui s’appelle Grásída(2) et tu vas lui demander qu’il te la prête car elle a la propriété de donner la victoire à celui qui s’en sert dans la bataille. » Il demanda l’épée à l’esclave, et l’esclave se fit prier pour la prêter. Gísli se prépara pour le duel, le combat eut lieu et se termina par la mort de Björn. Alors Gísli considéra qu’il avait remporté une grande victoire, et l’on dit qu’il demanda Ingibjörg en mariage, ne voulant pas laisser cette excellente femme sortir de la famille, et qu’il obtint. Il prit donc toute la propriété et devint un homme important. Là-dessus, son père mourut et Gísli reprit toute la propriété après lui. Alors il fit tuer tous ceux qui avaient accompagné Björn. L’esclave réclama son épée, et Gísli ne voulut pas la lui rendre : il lui offrit de l’argent à la place. Mais l’esclave ne voulut rien d’autre que son épée, et ne l’obtint pas. Celui lui déplut fort, et il se jeta sur Gísli : ce fut une grande blessure. En échange, Gísli frappa l’esclave à la tête avec Grásída, si fort que l’épée se brisa, mais le crâne en fut fendu, et l’un et l’autre tombèrent.

Iceland

Notes:
1 – On appelle ainsi les guerriers-fauves, clairement rattachés à l’idéologie odinique, qui entraient dans une sorte de fureur sacrée et se rendaient alors capables des plus invraisemblables exploits. Leur nom peut signifier qu’ils se battaient à découvert (sans chemise), mais, plus vraisemblablement, qu’ils étaient doués de la force d’un ours dont ils portaient la peau en guise d’armure (chemise d’ours).
2 – Voilà un des meilleurs exemples de tradition vénérable en Islande. Le nom de l’épée vient probablement de gnár (gris), couleur conventionnellement attribuée au fer et à l’acier dans kenningar (métaphores) des scaldes. Grásída signifierait alors : aux flancs gris. L’arme qui porte ce nom — tantôt épée, tantôt lance — se retrouve dans maintes sagas. On lui attribuait des propriétés merveilleuses, comme le dit précisément notre texte ; il était d’ailleurs très fréquent de donner un nom aux armes et de faire intervenir des sorciers pour présider à leur fabrication

Saga de Gísli Súrsson (Gísla saga Súrssonar) écrite entre 1270 et 1320.
Texte extrait de Sagas Islandaises, Gallimard La Pléiade, traduction et annotations de Régis Boyer
Traduction anglaise sur cette page.

Traverser des rivières, regarder sous la glace, fuir par delà les montagnes… Avant d’en arriver au baron fou

Avant

Mayn River

Fuir jusqu’à en perdre la tête dans le froid, s’évader de la prison qu’est son corps lorsqu’on est différent, qu’on ne souhaite pas penser comme l’armée des autres, passer par tous les états de la peur pour en sortir transfiguré, parcourir l’inconnu et voir la nature folle l’agresser, c’est un peu le destin de Ferdynand Ossendowsi, un universitaire parlant sept langues, habitué de la contestation depuis le plus jeune âge. Engagé auprès des contre-révolutionnaires russes puis dénoncé au pouvoir central, il s’enfuit avec un fusil et quelques cartouches en s’enfonçant vers l’est, jusqu’à frôler la mort dans la Mongolie interdite. Il affronte alors les hommes assoiffés de sang, et une nature en furie…

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C’est alors qu’un matin j’entendis un bruit assourdissant, celui d’une formidable canonnade, et je courus voir : le fleuve venait de soulever sa chape de glace, puis l’avait laissé retomber pour la briser.
De la rive, j’assistais à un spectacle à la fois terrible et majestueux. Descendant du sud, le fleuve charriait vers le nord une énorme masse de glace qu’il transportait sous l’épais couvercle de gel qui le recouvrait encore par endroits. Or la terrible poussée provoquée par le déplacement de cette masse avait rompu le barrage hivernal au nord : l’Ienisséï (Енисей), fleuve-père, fleuve-héros, fleuve parmi les plus longs d’Asie, profond et magnifique, encaissé tout le long de son cours moyen dans des gorges escarpées, effectuait sa dernière ruée vers l’océan Arctique. La masse énorme avait traîné avec elle de gigantesques champs de glace, les pulvérisant sur les rapides et sur les roches isolées, les faisant tournoyer en tourbillons courroucés, soulevant par portions entières les noires routes de l’hiver, emportant les tentes construites pour les caravanes qui descendent à cette saison le fleuve gelé, de Minoussinsk (Минусинск) à Krasnoïarsk (Красноярск). De temps en temps, le flot était arrêté dans son cours ; avec un sourd mugissement, les champs de glace écrasés s’empilaient parfois jusqu’à une hauteur de dix mètres et formaient un barrage. Le fleuve, par derrière, montait si rapidement qu’il inondait les terrains bas, jetant sur le sol d’énormes monceaux de glace. Soudain, avec une puissance démultipliée, les eaux s’élançaient à l’assaut du barrage et l’entraînaient vers l’aval dans un épouvantable fracas de verre brisé. Aux tournants des rivières, contre les rochers, c’était un terrifiant chaos. D’énormes blocs de glace s’enchevêtraient, se bousculaient ; quelques uns projetés en l’air, venaient s’abîmer tumultueusement contre ceux qui se trouvaient déjà là, ou, précipités contre les falaises et les berges, en arrachaient des rocs, de la terre et des arbres au plus haut des flancs escarpés. Tout le long des basses rives, ce géant de la nature pouvait élever, avec une brutalité qui donnait à l’homme la sensation de devenir aussi petit qu’un Pygmée, une grand mur de glace, de cinq à six mètres de haut. Les paysans appellent ces imposantes murailles à travers lesquelles ils doivent se tailler un chemin des zaberega. Ailleurs, j’ai encore vu le Titan accomplir cet exploit incroyable : un bloc de plusieurs pieds d’épaisseur et de plusieurs mètres de large fur projeté en l’air et retomba hors du lit de glace, écrasant de jeunes arbres à plus de quinze mètres de la rive.
En contemplant cette fabuleuse retraite des glaces, je restai saisi de terreur et de révolte devant le tableau horrible qu’offrait l’Ienisséï charriant dans sa débâcle annuelle les plus affreuses dépouilles : c’étaient les cadavres des contre-révolutionnaires exécutés, officiers, soldats et cosaques de l’ancienne armée du gouvernement général de toute la Russie anti-bolchevik, l’amiral Koltchak.

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Dans cette course folle pour échapper à leurs ennemis, les compagnons d’infortune se voient obliger d’affronter une fois de plus le cours de l’Ienisséï, fleuve immense et impétueux. A cheval, la traversée est entreprise et donne lieu à un morceau d’écriture nerveuse et tendue qui rend un hommage sensible et vibrant à leur monture. Ce n’est pas pour rien que le titre du livre commence par Bêtes

Alors commença la plus terrible nuit de notre voyage. Nous suggérâmes au colon de n’embarquer que notre nourriture et nos munitions : nous passerions à la nage avec nos chevaux, pour éviter de faire plusieurs voyages. La largeur de l’Ienisséï à cet endroit est d’environ trois cents mètres. Le courant est extrêmement rapide et la rive plonge à pic. La nuit était absolument noire, sans une étoile au ciel. Le vent sifflait en rafales, la neige nous fouettait violemment le visage. Le fleuve se déroulait devant nous, tel un tourbillon d’eau noire, entraînant dans ses remous de minces plaques de glace coupante. Longtemps mon cheval refusa de descendre la rive abrupte, s’ébrouant et se raidissant. De toute ma force je dus lui fouetter l’encolure pour qu’il se jette, avec un gémissement pitoyable, dans le fleuve glacé. Nous nous immergeâmes à moitié tous les deux et j’eus grand’peine à me tenir en selle. Nous fîmes quelques mètres en nous éloignant du rivage ; la bête tendait désespérément son col pour avancer, soufflant bruyamment. Je sentais chaque mouvement de ses jambes battant l’eau, chaque contraction de ses muscles dans l’effort. Nous parvînmes enfin au milieu de la rivière, à l’endroit où le courant était le plus rapide et risquait de nous entraîner. Dans la nuit lugubre résonnaient les cris de mes compagnons et les sourds gémissements que la terreur et la souffrance arrachaient aux chevaux. L’eau glacée formait un étau autour de ma poitrine. J’étais griffé par les glaçons, giflé par les vagues qui venaient me frapper au visage. Je ne voyais plus rien, je ne sentais même plus le froid. Seul m’animait désormais l’instinct de conservation ; je ne pensais plus qu’à une chose : que mon cheval faiblisse dans sa lutte et j’étais perdu ! Concentré sur ma bête pour la soutenir dans ses efforts, je l’entendis brutalement gémir et la sentis qui coulait. L’eau qui rentrait dans les naseaux l’empêchait de s’ébrouer et sa tête venait de heurter un gros glaçon. Nous nous mîmes à dériver. Je tentais à grand’peine, m’y reprenant à plusieurs fois, de diriger de nouveau sa course vers le rivage, mais j’avais beau tirer sur les rênes comme un forcené, ses dernières forces semblaient l’avoir abandonnée ; sa tête disparaissait de plus en plus souvent sous les remous. Je n’avais pas le choix : je me laissais rapidement glisser de la selle et, m’y accrochant de la main gauche, je me mis à nager en m’aidant de mon autre main, entraînant ma monture et l’encourageant de la voix. Un moment elle flotta, les lèvres entrouvertes, les dents serrées. Dans ses yeux largement ouverts se lisait une indescriptible terreur. Mais délestée de mon poids, elle parvint à remonter à la surface et se mit à nager à son tour, plus calmement et plus rapidement. Enfin ses fers heurtaient les rochers. Les uns après les autres, mes compagnons abordaient le rivage. Les chevaux bien dressés avaient fait passer leurs cavaliers.

Nous n’avons pas encore fait connaissance avec le baron fou, mais nous sommes déjà passé par les terres des Kalmouks, des Uranhays et des Soyotes, autrement dit dans l’actuelle République de Touva… et des Mongols…

Terelj river

Et lorsque la nature le saisit par le beauté du paysage, elle redevient indomptable, se cabre comme un cheval fougueux, les histoires les plus folles sont racontées à son sujet…

Du haut des montagnes entourant le lac Kossogol, nous ne pûmes retenir notre admiration devant le spectacle splendide qui s’offrait à nos yeux : un vrai lac alpin, serti comme un saphir dans le vieil or des collines environnantes, rehaussé de sombres et riches forêts. Le soir, nous approchâmes de Khatyl avec de grandes précautions et fîmes halte sur le bord du cours d’eau qui descend du Kossogol : le Yaga ou Egiyn Gol. Nous trouvâmes un Mongol prêt à nous mener de l’autre côté de la rivière gelée par une route sûre qui passait entre Khatyl et Mouren Koure. Partout, le long des rives, se trouvaient de grands obos et de petits autels dédiés aux démons des eaux.
- Pourquoi y a-t-il tant d’obos(1) ? demandâmes-nous à notre guide.
- C’est la rivière du Diable, dangereuse et rusée, répliqua l’homme. Il y a deux jours, un train de charrettes a fait craquer la glace ; trois d’entre elles ont été englouties avec cinq soldats.
Nous commençâmes la traversée. La surface du fleuve ressemblait à une épaisse plaque de verre, limpide et sans neige. Nos chevaux avançaient avec précaution, mais quelques uns tombèrent et patinèrent quelque peu avant de se remettre debout. Nous les menions par la bride. Tête baissée, tremblant de tout leur corps, ils ne quittaient pas la glace des yeux, terrifiés. Je regardai à mon tour et compris leur frayeur. A travers la couche de glace transparente, épaisse de trente centimètres environ, on pouvait voir très clairement le fond de la rivière. Sous la lumière de la lune, les pierres, les trous d’eau et les herbes aquatiques étaient visibles à une profondeur de dix mètres et plus. Le Yaga roulait ses flots furieux sous la glace à une vitesse terrifiante, marquant son cours de longues stries d’écume bouillonnante. Brutalement je fis un bon et m’arrêtait net, comme paralysé. A la surface de l’eau éclata ce qui ressemblait à un coup de canon, suivi d’un second, puis d’un troisième.
- Vite ! Vite ! s’écria notre Mongol nous faisant signe de la main.
Un nouveau coup de canon suivi d’un craquement retentit tout près de nous. Les chevaux se cabrèrent et tombèrent, plusieurs se cognant la tête contre la glace. Une seconde après, elle se déchirait sur près d’un mètre. Aussitôt, par l’ouverture béante, l’eau se mit à jaillir avec une violence inouïe.
- Vite ! Vite ! s’écria de plus belle le guide.
Mais les chevaux refusaient d’aller plus loin. Ils tremblaient, n’obéissaient plus ; seul le fouet pouvait leur faire oublier leur terreur et les forcer à avancer.
Quand nous fûmes sains et saufs sur l’autre rive, au milieu des bois, notre guide mongol nous raconta comment le fleuve s’ouvre parfois de cette façon mystérieuse, vouant aussitôt à la mort les hommes et les animaux qui parcourent son lit gelé. Le courant froid et rapide entraîne sous la glace. Quand le craquement infernal se produit juste sous les pieds du cheval, celui-ci en voulant s’écarter tombe presque à coup sûr dans l’eau, et les mâchoires de glace, se refermant brusquement, lui coupent net les jambes.

Notes :
1 – Obo : Monument sacré élevé aux endroits dangereux pour apaiser les dieux.

Note de bas de page : La présence sur cette page d’un morceau des chœurs de l’Armée Rouge est pour le moins ironique et va à contre-emploi de la situation dans laquelle s’est trouvé l’auteur pendant sa fuite, mais avouez que le chant des partisans russe est réellement un chant magnifique…
Note (bis) : Pour écouter des chants partisans russes, c’est par ici

Ferdynand Ossendowski, Bêtes, hommes et dieux
A travers la Mongolie interdite, 1920-1921
Editions Phebus Libretto

Scène de chasse en blanc

Une demi-heure après, leur thé ingurgité, mes trois visiteurs prenaient congés. Je m’activai dehors à casser du bois pour le feu. Soudain, venant du bois, des coups de fusil retentirent dans le lointain ; un d’abord, puis un autre. Des coqs de bruyère s’envolèrent, effrayés par le bruit. Au sommet d’un pin, un geai fit entendre sa plainte. Ensuite, tout redevint calme. J’écoutai longuement pour voir si personne n’approchait, mais rien ne vint plus briser le silence.

contrast study 3

Sur le bas Ienisseï, la nuit tombe de très bonne heure. Rentré à l’intérieur de la cabane, je fis du feu dans le poêle et commençai à faire cuire ma soupe, sans cesser de guetter le moindre bruit venant du dehors. Je sentais, invisible, impalpable, la présence de la mort qui rôdait autour de moi, prête à tout moment à se découvrir sous un aspect imprévisible : l’homme, la bête, le froid, l’accident, la maladie… Face à elle j’étais seul, n’ayant pour seul recours que la vigueur de mes bras et de mes jambes, la précision de mon tir, la vivacité de mon esprit, et la Providence divine ! Plongé dans ces sombres réflexions, je ne m’aperçus pas du retour de l’étranger. Comme la veille, il apparut tout à coup sur le seuil. A travers la buée, je distinguai d’abord les yeux rieurs qui se détachaient sur le fin visage. Il entra dans la cabane et, avec un grand bruit, déposa dans un coin trois fusils.
- Deux chevaux, trois fusils, deux selles, deux boîtes de biscuits, un demi-paquet de thé, un sachet de sel, cinquante cartouches, deux paires de bottes, énuméra-t-il en riant. Bonne chasse aujourd’hui.

Ferdynand Ossendowski, Bêtes, hommes et dieux
A travers la Mongolie interdite, 1920-1921
Editions Phebus Libretto

Ainsi commence le grand roman fantôme d’aventures…

Après

Au colloque des E2C…

Étonnamment la chose a fait du bruit dans Landerneau et il suffit de jeter un coup d’œil dans la presse en ligne pour voir qu’on en parle pas mal. Les E2C de France (écoles de la deuxième chance) se sont rassemblées mardi dernier dans une des immenses salles du Carrousel du Louvre et ont drainé énormément de monde. Ce ne sont pas moins de trois ministres qui se sont déplacés (Fadela Amara, Marc-Philippe Daubresse et Laurent Wauquiez), un parterre de DRH et de patrons d’entreprises, de formateurs (dont je fais partie), de jeunes entrepreneurs, et de jeunes stagiaires de l’E2C, tous réunis autour d’Alexandre Shajer, Olivier Jospin et Edith Cresson, notre présidente.
J’ai rarement eu dans ma vie professionnelle l’occasion d’être réellement corporate et orgueilleux vis à vis de mes activités, mais je dois avouer que cette gigantesque messe dédiée à la mise en valeur de cette vénérable (et toute jeune) école avait quelque chose de flamboyant et nous a renvoyé à la figure une image dont chacun de nous avons toutes les raisons d’être fier. Bien évidemment, le fait que les écoles de la deuxième chance existent pointe du doigt un système élitiste et une école qui ne laisse pas sa place à l’échec ; la première chance est malheureusement souvent la dernière.
J’étais assis entre la responsable du site d’Argenteuil et mon collègue Samy à côté de qui, à peu près à mi-colloque, un vieux monsieur est venu s’asseoir. Son visage me disait quelque chose, sans vraiment réussir à m’interpeller. Il a passé tout son temps à lire la brochure du colloque puis à feuilleter un livre qu’il détenait manifestement en plusieurs exemplaires dans son sac. Il avait cette prestance et cette façon si particulière de s’habiller qu’ont les universitaires français.
J’ai finalement réussi à lire sur la couverture le nom qui était le sien. Pendant tout ce temps, j’étais assis non loin du plus grand des sociologues français.

A la fin du colloque, je me suis tourné vers lui et lui ai demandé s’il était bien Robert Castel, il m’a souri et m’a dit oui avec un air presque embarrassé (je me suis dit qu’on ne devait pas forcément le reconnaître tous les jours), alors je me suis présenté et lui ai dit que j’étais formateur, il m’a serré la main, et nous avons un peu papoté de son livre. Puis il m’en a tendu un exemplaire et m’a dit « Tenez, je vous le donne, de toute façon on m’en a donné plein et je ne compte pas les ramener chez moi », il a nouveau souri, content de son mot. Il m’a souhaité bon courage et bonne continuation dans cette vocation, puis s’en est allé rencontrer le vice-responsable du réseau.
Robert Castel a notamment travaillé avec Pierre Bourdieu sur un livre traitant des usages sociaux de la photographie, il a également travaillé avec Michel Foucault et est aujourd’hui directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales.

Extraits de la Pensée Sauvage

« La vie, c’était l’expérience, chargée d’exacte et précise signification »

HANDY, E.S. Craighill et PUKUI, M. Kawema : « The Polynesian family system in Ka-’u, Hawai’i ». The Polynesian society, Wellington, 1958

Chaque civilisation a tendance à surestimer l’orientation objective de sa pensée, c’est donc qu’elle n’est jamais absente. Quand nous commettons l’erreur de croire le sauvage exclusivement gouverné par ses besoins organiques ou économiques, nous ne prenons pas garde qu’il nous adresse le même reproche, et qu’à lui son propre désir de savoir paraît mieux équilibré que le nôtre.

Habitants d’une région désertique de la Californie du Sud où quelques rares familles de Blancs parviennent seules à subsister aujourd’hui, les indiens Coahuilla, au nombre de plusieurs milliers, ne réussissaient pas à épuiser les ressources naturelles ; ils vivaient dans l’abondance. Car, dans ce pays en apparence déshérité, ils ne connaissaient pas moins de 60 plantes alimentaires, et 28 autres, à propriétés narcotiques, stimulantes ou médicinales.

« Ces gens sont des cultivateurs : pour eux les plantes sont aussi importantes, aussi familières que les êtres humains. Pour ma part, je n’ai jamais vécu dans une ferme et je ne suis même pas très sûre de reconnaître les bégonias des dahlias ou des pétunias. Les plantes, comme les équations, ont l’habitude traîtresse de sembler pareille et d’être différentes ou de sembler différentes et d’être pareilles. En conséquence, je m’embrouille en botanique comme en mathématiques. Pour la première fois de ma vie, je me trouve dans une communauté où les enfants de dix ans ne me sont pas supérieurs en math, mais je suis aussi en un lieu où chaque plante, sauvage ou cultivée, a un nom et un usage bien définis, où chaque homme, chaque femme et chaque enfant connaît des centaines d’espèces. Aucun d’entre eux ne voudra jamais croire que je sois incapable, même si je le veux, d’en savoir autant qu’eux. »

SMITH BOWEN Elenore, Le rire et les songes, Arthaud, Paris 1957

On inférerait volontiers que les espèces animales et végétales ne sont pas connues pour autant qu’elles sont utiles : elles sont décrétées utiles ou intéressantes parce qu’elles sont d’abord connues.

Extraits de La Pensée Sauvage, Claude Lévi-Strauss,
Librairie Plon, Paris 1962