Bien­ve­nue en terre coréenne (du nord). Jean-Luc Coa­ta­lem est jour­na­liste, écri­vain, et actuel­le­ment rédac­teur en chef adjoint du maga­zine Géo. Une étrange lubie s’empare de lui ; faire le tou­riste en Corée du Nord. Le pays est cer­tai­ne­ment le pays le plus fer­mé du monde, on peut s’y rendre pour affaire, rare­ment pour le tou­risme et encore moins lors­qu’on est jour­na­liste, alors il monte une cabane grosse comme la Corée elle-même, il se fait pas­ser pour un voya­giste, se fait faire de fausses cartes de visites, change le mes­sage de son répon­deur, met ses amis dans une confi­dence qui pour­rait lui coû­ter la geôle ou le camp de tra­vail, mais il part quand-même et arrive par-des­sus le mar­ché à emme­ner un ami qui n’a jamais voya­gé tel­le­ment plus loin que les contours du péri­phé­rique pari­sien.
Voi­là le décor ; la plus oppres­sante dic­ta­ture mon­diale, un pays pri­son vivant sous le joug d’un gros nour­ris­son jouf­flu, naïf et imper­ti­nent, fils et petit-fils de gros nour­ris­son jouf­flu et naïf, et pire que tout, fou, ren­du fou par l’illu­sion qu’il est l’a­ve­nir de cette huma­ni­té cor­rom­pue qui vit en-dehors de ses fron­tières et qui laisse son peuple mou­rir de faim, ses 25 mil­lions d’ha­bi­tants vivre avec des carences qu’on croi­rait sor­ties d’un livre sur le Moyen-âge. Le pays manque tel­le­ment de tout que lors­qu’un tou­riste pointe le bout de son nez ici, il est enca­dré, sur­veillé, on allume les lumières et les radia­teurs sur son pas­sage, on chauffe la pis­cine de l’hô­tel et on met les enfants au garde à vous pour qu’ils jouent une sonate de Bach quand vous ouvrez la porte et le son retombe dès lors que vous sor­tez. Pays fan­toche, une façade en car­ton-pâte qui com­mence à se fis­su­rer sur toute la lon­gueur mais qui main­tient tel­le­ment bien la tête sous l’eau à ses habi­tants que je com­prends qu’on pré­fère se noyer plu­tôt que vivre ça.

Toi qui entre ici oublie le dia­mètre de l’as­siette nor­male ! Mais aus­si celui de l’as­siette inter­mé­diaire comme celle dite à des­sert pour ne te sou­ve­nir que des plus petites, sous-tasses à café et sou­coupes. Car c’est ain­si que tout, désor­mais, te sera ser­vi : dans de la dînette. Avec peu à man­ger des­sus. Et encore, tu es pri­vi­lé­gié : le reste de la RPDC crève de faim.
En règle géné­rale, ni fruits frais, ni lai­tages, ni pain, ni vin, ni huile, ni condi­ments et encore moins de sel ou de poivre sur la table. Deux bières et une bou­teille d’eau de 500ml à se par­ta­ger. Quant au thé, pas plus d’une demi-tasse cha­cun, et rede­man­der ne serait pas « cama­rade ».

Corée du Nord - KCNA

Pho­to © KCNA

Der­rière le décor, il n’y a, mal­heu­reu­se­ment, rien de caché d’autre que la misère d’un pays enrô­lé pour exé­cu­ter chaque jour de l’an­née son plus beau rôle, tou­jours diri­gé en direc­tion de son maître, son domi­nus, dont on ne peut être que l’es­clave fidèle, cour­bant l’é­chine et mon­trant son cul pour qu’on le lui botte en remer­ciant tou­jours haut et fort. Inutile de dire à quel point tout est contrô­lé, minu­té, rien n’é­chappe aux sbires du régime qui sous le coup de la peur ne savent rien faire d’autre qu’o­béir. Toute rébel­lion serait mor­ti­fère sinon pour toi, au moins pour ta famille…

Pyongyang

Pho­to © Old­gol­dand­black
(Je ne sais pas vous, mais je trouve cette débauche de jambes coréennes
par­fai­te­ment éro­tique)

On repart. Ce matin, mes trois Kim sont d’hu­meur guille­rette mais ils ont les che­veux qui tirent. Ils ont abu­sé hier soir de l’al­cool de riz. Ils pro­fitent bien de ce périple, d’ailleurs le coffre contient quatre car­tons scot­chés qui n’é­taient pas là à l’al­ler. Coup de télé­phone avant de fran­chir la herse. A l’a­vant, M. Kim 2 par­le­mente puis, gêné, les choses le dépas­sant, refile l’ap­pa­reil à M. Kim. Celui-ci fait ran­ger le véhi­cule sur le bas-côté et se retourne. Sou­rire de tra­vers, mèche en berne, il demande :
— Chambre 124 ?
— Oui.
— Pour­quoi un livre dans la pou­belle ?
— Il est tom­bé dans l’eau et n’est plus…
Ma chambre a été fouillée, l’in­for­ma­tion est remon­tée aus­si­tôt, de la femme d’é­tage jus­qu’au res­pon­sable, et de celui-ci à mes anges gar­diens, avant que nous ne quit­tions l’é­ta­blis­se­ment : l’un des deux Fran­çais a lais­sé (exprès ?) un livre de poèmes (peut-être codé, les vers rap­pe­lant des for­mules) dans la pou­belle de la salle de bains. Pour­quoi ? A leur yeux, c’est un geste aber­rant car n’im­porte quel ouvrage vaut une for­tune. Et il ne man­que­rait plus que ce titre ne soit pas auto­ri­sé par la cen­sure (y en a‑t-il qui le soient ?) pour que ça aille plus haut, ima­gi­nez un hôtel dévo­lu aux pontes du régime, et pré­ci­pite cha­cun, com­plice, dans les emmerdes.
— Vous ne le rap­por­tez pas, mon­sieur Jean ?
— Écou­tez, je ne peux plus le lire, les pages se sont…
— Alors ils vont le détruire.
Et, après avoir don­né son ordre sec, notre guide rac­croche et relance la voi­ture. Avec la satis­fac­tion d’a­voir fait son devoir et de m’a­voir pro­té­gé de moi-même.

Kim Jong-unUn vrai livre de voyage pour se faire une belle frayeur dans l’autre pays du matin calme, un livre effrayant où Coa­te­lem arrive à nous faire sou­rire, mal­gré la réa­li­té d’un pays gen­ti­ment ron­gé par un can­cer qui porte le nom de Kim Jong-un, bébé jouf­flu et suf­fi­sant qui s’il n’é­tait aus­si mal­sain pour­rait très bien dan­ser comme un che­val en chan­tant Oppan Gan­gnam style
Mal­heu­reu­se­ment, rien de tout ceci n’est vrai­ment drôle en soi, et le livre mérite un détour pour com­prendre un peu ce qui se passe là-bas.  A pré­sent, cou­rez ache­ter ce livre, car, de ma part, en dire plus ne serait pas… « cama­rade ».

Jean-Luc Coa­ta­lem, Nouilles froides à Pyon­gyang
Gras­set, 2013

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