La tolérance de Constantin

En ces temps troublés, il est bon de retourner aux fondamentaux, comme cet édit qui amorça la naissance de l’Empire Romain d’Orient. Un texte clair, simple, un édit de tolérance.

A partir de ce jour, que celui qui veut suivre la foi chrétienne la suive librement et sincèrement, sans être inquiété ou molesté d’aucune manière. Nous avons tenu à faire connaître cela à Ton Excellence [le préfet de Nicomédie] pour que tu n’ignores point que nous avons accordé aux chrétiens la liberté la plus complète, la plus absolue de pratiquer leur culte. Et puisque nous l’avons accordée aux chrétiens, il doit être clair à Ton Excellence qu’en même temps est accordée aussi aux adeptes des autres religions le droit plein et entier de suivre leur coutume et leur foi et d’user de leur liberté de vénérer les dieux de leur choix, cela pour la paix et tranquillité de notre temps.

Édit de Milan signé par Constantin Ier et Licinius,
empereurs romains en 313,
cité dans LACTANCE, De mortibus persecutorum, 48, 4-8.

Empereurs infortunés de Byzance (1) : La couronne maudite du Khazar

Monnaie byzantine représentant l’Empereur Léon IV le Khazar
et son père Constantin V Copronyme

Parmi les personnages hautement sympathiques qui régnèrent sur Constantinople, on en trouve quelques uns d’une même lignée qui furent directement impliqués dans la querelle iconoclaste. Petit fils de Léon III l’Isaurien, fils de Constantin V Copronyme, Léon IV le Khazar fut investi co-empereur par son père à l’âge de 1 an, et gouverna réellement en 775 à la mort de son père alors qu’il venait d’atteindre l’âge de 25 ans. Corrompu, sans réel charisme, Léon IV a une telle bonne image et une telle présence qu’on le surnomme le Khazar en raison des origines… de sa mère. Personnage sans grand intérêt, il tenta de continuer mollement la politique de persécution des adorateurs de saintes images qu’avait initié son grand-père, sans grande conviction. En revanche, il apparaît comme particulièrement amateur de richesse et de grandeur, au point d’en devenir complètement malade. Il meurt à l’âge de 30 ans d’avoir trop aimé l’or. En témoigne cet extrait de L’iconoclaste d’Alain Nadaud : Continue reading

Aurel Stein, les statues de poussière de l’oasis de Hotan et les chercheurs de Jade

Ruines des grottes aux mille Bouddhas de Bezeklik

Marc Aurel Stein est un personnage tout à fait fascinant, qui n’aura eu de cesse d’arpenter le monde sur les traces de Marco Polo et de la Route de la soie ; il n’y a qu’à lire son étonnant parcours pour voir à quel point cela restait chez lui une idée fixe. Archéologue hongrois de naissance, naturalisé britannique, il part en 1900 sur les routes de sables et obtiendra au soir de sa vie le sésame dont il avait toujours rêvé : avoir enfin l’autorisation de se rendre en Afghanistan, le bout de la route et surtout l’extrémité orientale de l’empire d’Alexandre le Grand. Passé Peshawar puis arrivé à Kaboul, il s’éteint brusquement une semaine plus tard.

Arrivé à l’oasis de Hotan (ou Khotan) en 1901, dans cette petite oasis chinoise ouïghoure (petite oasis de 116 000 habitants tout de même) bordant le sud du désert du Taklamakan, il découvre de bien étranges statues dans un pays sans pierre. C’est ce que nous raconte Colin Thubron dans L’ombre de la route de la soie avec une certaine émotion. Continue reading

Mémoires européennes du goulag

C’est une époque dont on parle avec éloignement car si peu de choses nous y renvoient directement, une fracture du temps aussi douloureuse que la Shoah mais dont on témoigne moins car ceux qui en sont revenus n’en ont pas forcément fait état — il fallait bien oublier. Cette période fait partie des heures sombres de l’Europe, entre 1939 et 1953 où l’en envoyait des innocents (ou dissidents, mais quelle est la différence ?) “dans les mines de sel”, “en Sibérie”, à “Arkhangelsk”, des noms de lieux qui sonnaient comme des châtiments du jugement dernier. Russes, Polonais, ressortissants des anciens pays baltes annexés par la Russie Sovétique, Tadjidks, Moldaves, Biélorusses ou Ukrainiens, Ouzbeks ou Kazakhs autrefois tous réunis sous la même bannière rouge tachée d’une faucille et d’un marteau, sans distinction, étaient envoyés dans ces camps de la mort staliniens dont on a été jusqu’à nier l’existence ; les goulags.

Jonas Žemaitis-Vytautas, général des partisans avec ses compagnons d’armes,
autour de 1948. Continue reading

Les piliers d’Ashoka

Pilier d’Ashoka de Lauriya Nandangarh

Ashoka (ou Açoka, अशोक en hindi), troisième empereur de la dynastie Maurya qui s’est installée en Inde juste après le retrait des armées d’Alexandre le Grand, est un des personnages les plus importants de l’histoire de l’Inde car il est considéré comme le premier fédérateur de l’état, autrefois composé de petites principautés. Au IVème siècle av. J.-C., il réussit à instaurer une certaine stabilité dans le royaume et fait graver sur des rochers et des piliers disséminés dans le pays les lois qui gouvernent son pays, ainsi que des récits de conversion au bouddhisme dont il est un des grands prosélytes. Ashoka a laissé son empreinte dans le territoire au point que son emblème se trouve aujourd’hui au cœur du drapeau du pays, dans le symbole du dharmacakra (धर्मचक्र en sanskrit), un des huit symboles auspicieux, représenté par une roue de chariot symbolisant l’enseignement de Bouddha sur le chemin de l’éveil. Le plus célèbre des piliers d’Ashoka est celui de Sārnāth (hindî : सारनाथ), dont il ne reste plus aujourd’hui que le chapiteau, surmonté d’une fleur de lotus renversée (symbole de le vie naissante et fertile) sur lequel repose un abaque ornée de quatre dharmacakra espacés par des petits animaux représentant les quatre points cardinaux. Au-dessus de cet abaque se trouvent quatre lions représentant les quatre vertus du bouddhisme.
Tous les piliers ne sont pas décorés avec autant de détails et pour certains, les (ou le) lions sont manquants. Le plus étrange est assurément celui de Mehrauli qui, malgré sa composition en fer, ne porte aucune trace de corrosion. Continue reading

La vie privée des Anciens par René Ménard

Voici une somme documentaire inestimable et d’une grande qualité sur l’histoire des civilisations. Également abondamment illustrée, la vie privée des anciens écrit par René Ménard est un ouvrage s’intéressant aux aspects sociaux des civilisations, composé à une époque où l’on est plutôt en mal de sensations et où se développe l’orientalisme et les plus grands cabinets de curiosités. En effet, l’ouvrage date de 1880, mais reste une source fiable et radicalement objective sur les comportements intimes des sociétés qui nous ont précédées. René Ménard, historien de l’art, est le parfait exemple du savant a réussi le pont entre deux sciences au travers de l’histoire ; l’art et la sociologie.
Sur Archive.org sont disponibles les quatre tomes de cette superbe œuvre:

  1. Les peuples
  2. La famille
  3. Le travail
  4. Les institutions

Sept femmes (Vénus du gravettien)

De mémoire d’humain, les premières représentations humaines retrouvées parmi les fouilles archéologiques du paléolithique supérieur ne sont pas des représentations masculines, mais bel et bien féminines. On pourrait être amené à croire que l’être humain, dans le développement de son intellect aurait représenté en premier lieu ce qu’il avait sous les yeux, c’est-à-dire son alter ego, lui-même, mais il n’en a rien fait, il a commencé par représenter l’animal comme vu précédemment, c’est en tout cas une supposition facile puisque ce sont les seuls vestiges de cette époque parvenus jusqu’à nous. Concernant le pariétal, mais pour d’autres raisons (voir cet article), les humains ne sont que très peu représentés. Ici, la femme est donc en première position et la raison en est simple. Dans un contexte où les éléments naturels ont une vertu magique, la femme, génitrice, symbole de fécondité, mère protectrice et préceptrice jusqu’à l’âge adulte, est magnifiée dans les formes qui la font reconnaître comme étant le médium de la conservation de l’espèce. Il est de notoriété commune que l’éthologie sexuelle met en lumière la recherche des attributs sexuels primaires évidents comme des signes de reconnaissance des meilleures conditions possibles de reproduction (seins volumineux aux aréoles proéminentes, hanches larges et clairement dessinées, cambrure marquée, fesses rondes, cuisses robustes sont autant d’assurances que la personne sera à même de supporter une grossesse, de la mener à son terme et de nourrir sa progéniture dans les meilleures dispositions). C’est donc tout naturellement que la femme est un symbole fort, présent dans toutes les formes primitives de l’art comme un canon. Pendant tout un pan de l’histoire de l’humanité — aurignacien (37 000 à 28 000 BP1), gravettien (29 000 à 22 000 BP), solutréen (22 000 à 17 000 BP), magdalénien (17 000 à 10 000 BP) — , ce qui nous est parvenu consiste en de très belles productions stylisées, dans le prolongement de ce qui nous a été laissé en terme de production artistique naturaliste. Sept femmes, sept Vénus célèbres qui sont autant d’hymnes à la femme, à l’art et à la nature humaine, classées par âge. Continue reading

Ka mate (je suis en vie)

Les légendes racontent parfois de belles histoires, à l’opposé des cinq mille versions qu’on peut entendre partout lors des matches de rugby… Le haka n’est pas du tout un chant guerrier, ni un chant de bienvenue comme on n’arrête pas de nous le rabâcher, ni non plus un chant qui remonte à des temps immémoriaux mais bien un chant de joie qui célèbre un sauveur, une histoire de gloire qui date du XIXè siècle… Version originale du ka mate :

On raconte que, vers 1820, le chef māori Te Rauparaha venait d’échapper à une tribu ennemie, le Ngati Tuwharetoa. Les guerriers du Ngati Tuwharetoa approchaient. Te Rauparaha entendait déjà leurs incantations, quand il rencontra Te Wharerangi, chef de la région Rotoaira, et lui demanda sa protection. Te Whareangi, d’abord hésitant, permit finalement à Te Rauparaha de se cacher dans son “kumara pit”, un genre de fosse où les Māoris stockaient leurs kumaras (patates douces).
La tribu ennemie se rapprochait encore et Te Rauparaha, bien que caché au fond de la fosse, était certain d’être découvert et tué ; il se répétait tout bas « je meurs, je meurs ».
Quand il se rendit compte que ses ennemis ne l’avaient pas trouvé, Te Rauparaha se mit à crier “Ka Ora, Ka Ora ! je vis, je vis ! L’homme « poilu » qui est allé chercher le soleil l’a fait briller à nouveau ! Le soleil brille”. (Te Rauparaha parlait de Te Wharerangi, qui était célèbre pour son corps très velu.)
Littéralement , “Upane” veut dire « marches ». Peut-être Te Rauparaha criait-il “upane” à chaque marche gravie pendant son retour vers le grand soleil et la liberté. Une fois sorti de la fosse, Te Rauparaha aurait dansé son Haka de joie devant les deux chefs, Te Wharerangi et Te Rangikoaea.
Voici les paroles du Ka mate en māori et en français  : Paroles originales du haka Ka Mate :

Ringa Pakia Uma Tiraha
Turi whatia
Hope whai ake
Waeuwae takahia kia kino
Ka mate ! Ka mate !
Ka ora ! Ka ora !
Tenei te tangata puhuruhuru
Nana nei i tiki mai, whakawhiti te ra
A hupane ! A kaupane !
A hupane ! A kaupane !
Whiti te ra !
Hi !

Traduction des paroles du haka Ka Mate :

Frappez des mains sur les cuisses
Que vos poitrines soufflent
Pliez les genoux
Laissez vos hanches suivre le rythme
Tapez des pieds aussi fort que vous pouvez
C’est la mort ! C’est la mort !
C’est la vie ! C’est la vie !
Voici l’homme poilu
Qui est allé chercher le soleil, et l’a fait briller de nouveau
Faites face ! Faites face en rang !
Faites face ! Faites face en rang !
Soyez solides et rapides devant le soleil qui brille !”

Source Wikipedia

Haka dans les studios de la BBC

La seule statue de Cheops

C’est un triste coup du coup du sort que de penser que celui qui fut le plus grand bâtisseur, c’est-à-dire celui qui fit bâtir la plus grande et la plus haute des pyramides du monde égyptien, connu sous le nom de Chéops (Khufu), dont on pense, sans certitude, que le sphinx allongé au pied de sa pyramide a été exécutée avec son visage pour médèle, c’est un triste coup du sort que de penser que sa pyramide a été pillée dès la période de l’Ancien Empire et qu’il ne reste plus de lui que cette statue, son seul portrait connu, exposé au British Museum, et aussi l’une des représentations les plus petites de pharaon de cette période, puisqu’elle mesure exactement… 7,5cm.

Tigres, femmes, joueurs de mah-jong et fumeurs d’opium

Lorsque Joseph Kessel nous emmène à Hong-Kong, il ne nous laisse pas à la gare avec nos valises en nous donnant rendez-vous dans le hall d’un quelconque hôtel de seconde zone, ce n’est pas le genre, il nous emmène là où ceux avec qui il a voyagé l’ont emmené, dans les lieux éloignés des touristes, là où on n’oserait pas mettre les pieds sans avoir contacté au préalable son ambassade.

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Il nous emmène sur les hauteurs de l’île, vers la tour qui surplombe la ville et attire le regard. On apprend que celui qui a fait construire ces jardins n’est autre que l’inventeur du fameux baume du tigre, Aw Boon Haw, un Birman expatrié en Chine qui avait vite compris que pour vendre, il fallait maîtriser les médias et la publicité. Il acheta donc plusieurs journaux et développa un véritable empire à la Murdoch, largement soutenu par le commerce de l’opium dont il était un des piliers.

La visite des jardins qu’il fit construire démontre que l’homme n’avait pas forcément bon goût.

La tour qui, d’abord, avait fixé mon attention, n’avait en elle-même rien d’extraordinaire. Par contre, ce qui se trouvait aux alentours semblait relever d’un cauchemar burlesque et monstrueux.
C’était une vaste propriété, mais disposée en hauteur, parce qu’elle s’accrochait, comme tout domaine à Hong-Kong, au flanc du roc abrupt. On y accédait par un premier escalier assez raide, qui partait de la route pour aboutir à la terrasse d’une grande et somptueuse maison d’habitation, cernée de fleurs et munie d’une piscine. Après quoi, l’on débouchait sur un terre-plein et aussitôt la folie commençait.
Car de là, dans un fouillis au premier abord inextricable, partaient en toutes directions sentiers et pistes, gradins et degrés, arcades et galeries, allées et rampes qui, grimpant, descendant, tournant en spirales, se mêlant, s’enchevêtrant, revenant au point de départ, composaient un dédale informe, un labyrinthe aplati contre une paroi de falaise. Et derrière chaque pierre, sous chaque arbre, le long de chaque escalier, entre les colonnes, dans les pavillons et les kiosques innombrables, au fond des arcades, au milieu des massifs de fleurs, debout, assis, agenouillés, couchés, tordus, lovés, gesticulant, ricanant, grimaçant, menaçant, peints, sculptés, taillés dans le fer-blanc, la porcelaine, l’os, le bois, la cire, l’argile, le plâtre, le stuc, monochromes, polychromes, isolés en groupes, en masses, en foules, grouillaient, fourmillaient d’une existence frénétique et silencieuse, des personnages humains et bestiaux, des divinités,d es monstres, des démons et des symboles.
Les dragons énormes dressaient leur gueule flamboyante au-dessus de l’herbe qui tapissait une éminence.
Un troupeau d’éléphants, trompes, oreilles, épaules et défenses confondues dans un affrontement immobile, servait de soubassement à une grande galerie ouverte, divisée par des colonnes.
Dans les niches, logeaient des squelettes sur lesquels souriaient des visages extatiques, et des guerriers barbus, et des sorciers à long bonnet en pointe, et des rois couverts de parures, et des hideuses femmes nues, dont le ventre était lourd de fécondités malsaines.
Plus loin, un lapin démesuré en porcelaine blanche semblait sortir de plantes grasses. Sous des arbres s’ébattaient des singes de plâtre aux museaux outranciers. Puis tout à coup, l’on voyait sur une pelouse un vieux monsieur chinois à jaquette verte adresser une sourire de Musée Grévin à une jeune fille en robe de brocart.
Et à mesure que l’on montait, montait sans fin, le long des sentiers qui se croisaient, se nouaient et se dénouaient autour de l’axe du rocher, on découvrait sans cesse de nouveaux asiles, des nouveaux refuges — grottes en rocaille, socles contournés, kiosques d’une préciosité horrible, pavillons posés de guingois pour un peuple de peintures, de statues, de figurines incroyables par leur nombre, leur variété, leur violence, leur laideur, leur obscénité.
Des arbustes, des buissons torturés, des plantes infléchies contre nature, toute une végétation naine, artificiellement plantée et formée, mise au jour comme par supplice, entourait, encadrait ce monde en miniature de monstres, de succubes, d’animaux humains, d’hommes-chiens, oiseaux, serpents,  limaces, lézards, cet univers d’êtres innommables.
C’était un chaos, un enfer, un panthéon, un pandémonium, une mythologie de cauchemar. Tout y faisait songer aux fruits de la fièvre, du délire, de la démence.

Aw Boon Haw passe pour avoir été un personnage odieux, un tyran. C’est en tout cas le portrait qu’en fait Harry Ling, le compagnon de route de Kessel.

Au physique : trapu, massif, le cou bref, un masque immobile. Des yeux d’une acuité presque insoutenable. Un mangeur terrifiant.
Au moral : un tyran capricieux, n’ayant que deux passions : les affaires et les femmes. D’une prodigalité sans limites, pour l’ostentation, pour « la face ». D’une monstrueuse avarice pour ceux qui le servaient.

L’œil s’amuse du portrait fait de son épouse, que la photo vient renforcer…

[La photographie] représentait, au milieu de deux compagnes plus jeunes et au sourire charmant, une femme d’âge mûr, très petite et très râblée. Le visage était rond, aplati et le nez camus chevauché de lunettes à montures métallique. Mais il y avait sur tous les traits et, singulièrement, dans le vaste front bombé et dans une bouche ferme et précise, l’expression d’une intelligence profonde et d’une énergie presque dure.

Hong-Kong tel que nous le brosse Kessel, est une ville sombre et bruyante, crasseuse, boueuse et n’a rien avec l’idée qu’on s’en fait aujourd’hui. En 1957, c’est encore une ville puzzle que l’administration britannique a du mal à contenir. Tout y est interdit, la prostitution, l’opium, et même le mah-jong dont le bruit fait par les tuiles plaquées contre les tables envahit les rues, mais en réalité, tout y prospère avec la force d’un tigre, surtout lorsqu’on pose des billets sur les paupières des policiers. Fait étrange, l’ancienne citadelle de Kowloon City est une véritable zone de non-droit qui n’appartient à personne. Tous les truands et assassins s’y rassemblent et lorsque la police y cherche quelqu’un, elle commissionne d’autres assassins pour le rabattre jusqu’aux portes de la ville. En 1987, lorsqu’elle commence à être détruite, sa densité de population est de 1 923 076 habitants au km², ce qui en fait le quartier le plus densément peuplé du monde.

Avant d’arriver au village isolé de Rennie Mills (aujourd’hui Tiu Keng Leng) et son cortège de vieux nationalistes nostalgiques de Tchang Kaï-Chek dont le nom est écrit à la chaux en immenses lettres blanches dans la colline, où les femmes ont encore les pieds compressés dans d’immondes bandelettes, nous arrivons dans les ruelles boueuses d’une ville morte, hantée par les fumeries d’opium — la « boue étrangère », trafic organisé — qui dévore les corps et transforme les villes en refuges d’ombres.

Je montai dans l’une des voiturettes. Georges — très léger — et le fumeur d’opium, dont le corps n’était qu’un sac d’ossements, se tassèrent dans l’autre.
Les rickshaws, d’un bref coup de reins, détachèrent les roues de l’ornière boueuse et prirent leur élan. Ils semblaient avancer sans peine d’une allure régulière, rythmée, aisée. Leurs pieds nus ne faisaient qu’un bruit très faible.
Course irréelle, course de songe… Le clair-obscur des rues… Les misérables maisons blanchâtres… Des ombres humaines allant où et pourquoi ? Des troupes d’enfants tapis contre les murs comme de petits animaux traqués ou perdus… Soudain un marché en plein air, illuminé de quinquets, avec ses vendeurs hâves, haillonneux. Et puis de nouveau la pénombre… des terrains vagues… et encore des bâtisses. Et la nuque ployée du rickshaw… ses bras liés aux brancards, aussi rigides, aussi maigres. Et le son léger, cadencé, des pieds nus…

De cette histoire somme toute une peu sordide, on retiendra l’ambiance passablement irréelle des maisons closes de luxe, où les femmes de toute la Chine viennent vendre leurs charmes, dans un pays qui n’a déjà plus d’yeux que pour ses financiers…

De cette race, le filles les plus belles se trouvaient dans la maison de danse où Harry m’avait amené. Grandes pour la plupart et toutes admirablement faites, harmonieuses dans chaque attitude et des mouvements si souples et déliés, que les os mêmes semblaient participer à la suave mollesse de leur chair, elles avaient des visages d’un modelé à la fois ferme et comme fondant, la fraîcheur lisse des pétales — couleur d’ambre clair — et une chevelure de nuit étincelante. Elles ne portaient pas les jupes ouvertes à mi-cuisse et les vestes multicolores que l’on voyait ailleurs, mais leurs robes étaient si ajustées, et d’étoffes si délicates, qu’elles donnaient, à cause de la lumière sous-marine, l’impression de ruisseler sur ces corps ciselés de sirènes.

Joseph Kessel, Hong-Kong et Macao. 1957
Folio Gallimard, collection voyages.

Toutes les photos sont extraites du magazine LIFE