Jul 29 2010

L’excuse et l’offense

Nasr Eddin Hodja ne prend pas de vacances. Au contraire, il est toujours d’attaque…

Photo © Turkish Cultural Foundation

Nasr Eddin a été invité par un marchand qui voudrait se targuer dans la ville de l’avoir eu à sa table. Le Hodja a accepté car la femme de cet homme a la réputation d’être très belle et de faire admirablement la cuisine.
A la fin d’un succulent repas, quand on en est à se laver les mains, le marchand interpelle son hôte :
— Ô Nasr Eddin ! Toi qui as des lumières sur toute chose, dis-moi si à ton avis il y a des excuses qui blessent plus que l’offense.
Nasr Eddin ne répond pas mais sans crier gare il lui administre une formidable claque sur le cul.
— Par Allah ! fais l’autre en sursautant, tu as perdu la tête !
— Je te présente mes excuses, dit Nasr Eddin l’air confus, j’ai cru que c’était les fesses de ton épouse.

Sublimes paroles et idioties de Nasr Eddin Hodja,
trad. J.-L. Maunoury, Phébus Libretto, 1990


Jul 26 2010

Le manuscrit trouvé à Sarragosse de Jean Potocki

Il y avait bien longtemps que je n’avais partagé mes lectures. Aussi, voici un des derniers titres que j’ai lu, une œuvre étrange et bigarrée. Lire le Le manuscrit trouvé à Sarragosse de Jean Potocki, c’est à la fois plonger dans un univers fantastique coloré tel qu’on peut encore se le représenter dans les films de Sindbad le marin où l’on pouvait voir exceller les effets spéciaux de Ray Harryhausen, et c’est aussi se retrouver dans les pages fleuries d’un grand roman d’aventure comme savait par exemple en composer Robert Louis Stevenson. La première des analogies à laquelle j’ai d’ailleurs pensé fait référence aux Nouvelles mille et une nuits où l’on voit évoluer dans les nuits moites des grandes capitales européennes la silhouette fine du Prince Florizel de Bohême et de son Grand Écuyer, le colonel Geraldine.
Voici ce qu’on peut en lire sur Wikipedia:

Roman somme, le chef-d’œuvre de Potocki, tardivement découvert en France, a déjà fait couler beaucoup d’encre. Considéré par Roger Caillois et les surréalistes comme un des précurseurs de l’esthétique fantastique, il a longtemps été présenté aux lecteurs sous cet angle. Tzvetan Todorov, dans son Introduction à la littérature fantastique le désigne même comme le roman modèle de ce qu’il nomme le fantastique-étrange.
Mais les travaux plus récents et, surtout, la version complète du roman montrent que celui-ci va beaucoup plus loin. En effet, il n’emprunte pas seulement à la littérature gothique et fantastique mais explore aussi les voies du roman d’apprentissage, du roman libertin, du roman à tiroirs, philosophique, picaresque, et la liste est longue. Pour les chercheurs actuels, comme Dominique Triaire ou François Rosset, le
Manuscrit trouvé à Saragosse est, plus qu’un livre fantastique, un roman sur le discours et sur le roman lui-même.

Ce qui frappe au premier abord dans ce livre écrit en français, c’est la richesse du vocabulaire et des images créées. On s’étonne aussi du ton libertin qu’on ne retrouve à l’époque que dans les écrits d’un Sade. Le livre commence  par un avertissement de l’auteur qui tient lieu d’introduction car ce fameux manuscrit trouvé l’est par un officier emprisonné dont le geôlier est un parent du narrateur, un certain Alphonse Van Worden. Le récit s’écrit ensuite sur le modèle des Mille et une nuits, dans le style dit du “conte enchâssé” par lequel l’histoire se déroule lorsqu’une histoire est racontée par un protagoniste et dans lequel le personnage raconte lui-même une histoire, etc.

Le souper ne fut point gai et je ma hâtai de souhaiter le bonsoir à mes cousines. J’espérais les revoir dans ma chambre à coucher et réussir mieux à dissiper leur mélancolie.
Elles y vinrent aussi plus tôt que de coutume, et, pour comble de plaisir, elles avaient inleurs ceintures dans leurs mains. Cet emblème n’était pas difficile à comprendre. Cependant Émina prit la peine de me l’expliquer. Elle me dit :
— Cher Alphonse, vous n’avez point mis de borne à votre dévouement pour nous, nous ne voulons point en mettre à notre reconnaissance. Peut-être allons-nous être séparés pour toujours. Ce serait pour d’autres femmes, un motif d’être sévères, mais nous voulons vivre dans votre souvenir et, si les femmes que vous verrez à Madrid l’emportent sur nous pour les charmes de l’esprit et de la figure, elles n’auront du moins pas l’avantage de vous paraître plus tendres ou plus passionnées. Cependant, mon Alphonse, il faut encore que vous nous renouveliez le serment que vous avez déjà fait de ne point nous trahir, et jurez encore de ne pas croire le mal que l’on vous dira de nous.
Je ne pus m’empêcher de rire un peu de la dernière clause, mais je promis ce qu’on voulut et j’en fus récompensé par les plus douces caresses.

Le roman de Potocki fait appel à toutes les figures possibles du genre fantastique ; histoires de revenants, exorcisme, folie démoniaque, ésotérisme. On voit également apparaître des Gitans ou des kabbalistes, ce qui confère à l’ensemble une coloration qui le fait pencher du côté du roman initiatique. Mais avant tout, c’est un grand roman d’aventure un peu confus et difficile à suivre, mais d’une écriture limpide qui le rend agréable.

» Mais tel n’était point le fils unique du prévôt, Messire Thibaut de la Jacquière, guidon des hommes d’armes du roi. Gentil soudard et friand de la lame, grand pipeur de fillettes, rafleur de dés, casseur de vitres, briseur de lanternes, jureur et sacreur. Arrêtant maintes fois le bourgeois dans la rue pour troquer son vieux manteau contre un tout neuf, et son feutre usé contre un meilleur. Si bien qu’il n’était bruit que de Messire Thibaud, tant à Paris, qu’à Blois, Fontainebleau, et autres séjours du roi. Or donc, il advint que notre bon Sire de sainte mémoire François Ier fut enfin marri des déportements du jeune sousdrille, et le renvoya à Lyon, afin d’y faire pénitence, dans la maison de son père, le bon prévôt de La Jacquière, qui demeurait pour lors au coin de la place de Bellecour, à l’entrée de la rue Saint-Ramond.
» Le jeune Thibaud fut reçu dans la maison paternelle avec autant de joie que s’il y fût arrivé chargé de toutes les indulgences de Rome. Non seulement on tua pour lui le veau gras, mais le bon prévôt donna à ses amis un banquet qui coûta plus d’écus d’or qu’il ne s’y trouva de convives. On fit plus. On but à la santé du jeune gars, et chacun lui souhaita sagesse et résipiscence. Mais ces vœux charitables lui déplurent. Il prit sur la table une tasse d’or, la remplit de vin, et dit : « Sacre mort du grand diable, je lui veux dans ce vin bailler mon sang et mon âme, si je jamais je deviens plus homme de bien que je ne suis. » Ces affreuses paroles firent dresser les cheveux à la tête des convives. Ils se signèrent et quelques-uns se levèrent de table.

Le cinéaste Wojciech Jerzy Has en fit une adaptation cinématographique en 1965, qu’on peut encore trouver dans le repli de la couverture de l’édition limitée éditée chez Tel Gallimard.
L’étrangeté de l’œuvre tient à la personnalité complexe du personnage de Potocki, homme très instruit, ancien militaire et homme politique, subtilement lettré, certainement Franc-maçon, il écrivit de superbes carnets de voyage et posa les fondements de l’ethnologie. Son caractère complexe et passionné aura raison de lui et il sombrera dans une douce folie qui le mènera à sa perte pour le moins horrible, racontée par Roger Caillois.

En 1812, il se retire dans sa propriété de Uladowka, en Podolie, d’où il ne sort que pour travailler dans la bibliothèque de Krzemieniec. Il est neurasthénique, en proie à de fréquentes dépressions nerveuses, souffrant en outre de très douloureuses névralgies. Dans ces accès de mélancolie, il lime la boule d’argent qui surmonte le couvercle de sa théière. Le 20 novembre 1815, elle est à la dimension voulue. Une tradition veut qu’il l’ait fait bénir par le chapelain de son domaine (dérision ou concession, on ne sait). Il la glisse alors dans le canon de son pistolet et se fait sauter la cervelle. Les murs de la pièce en sont tout éclaboussés.

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Jul 19 2010

Le corps merveilleux de Galswinthe

Galswinthe, fille d’Athanagild, roi des Wisigoths d’Hispanie,  a vécu au VIème siècle, était reine des Francs et de Neustrie et femme du roi mérovingien Chilpéric Ier. Son nom signifie en gothique « Énergique dans la foi » et l’on trouve son nom orthographié sous les formes Galsuintha, Gailesuinda et Gelesuinta.

Son histoire, tragique, c’est l’évêque Grégoire de Tours qui nous la raconte (Histoire des Francs, livre IV, 28, 592 - traduction Robert Latouche.)

Ce que voyant le roi Chilpéric demanda sa sœur Galswinthe bien qu’il eût déjà plusieurs épouses ; il fit promettre par les ambassadeurs qu’il délaisserait les autres pour peu qu’il méritât d’avoir une femme digne de lui et de souche royale. Le père, accueillant ces promesses, lui envoya sa fille comme il avait fait pour sa précédente avec de grandes richesses, car Galswinthe était plus âgée que Brunehilde. Lorsqu’elle fut arrivée chez le roi Chilpéric, elle fut accueillie avec beaucoup d’honneurs et associée à lui par le mariage. Il éprouvait aussi pour elle un grand amour, car elle avait apporté avec elle de grands trésors. Mais son amour pour Frédégonde qu’il avait eue auparavant comme femme provoqua entre eux un grand différent. Elle avait déjà été convertie à la foi catholique et ointe de chrême. Or comme elle se plaignait constamment au roi d’avoir à supporter des injures et de ne jouir auprès de lui d’aucune considération, elle demanda la permission de rentrer librement dans sa patrie en laissant les trésors qu’elle avait apportés avec elle. Le roi feignant de nier la chose, l’apaisa par de douces paroles. Finalement il la fit égorger par un esclave et on la trouva morte dans son lit. […] Quant au roi, après avoir pleuré la morte, il reprit après quelques jours Frédégonde qu’il épousa […].

En l’occurrence, si la reine Galswinthe a connu des déboires qui ne l’ont pas pour autant inscrite en haut du tableau, je ne suis pas pour autant insensible au tableau d’Eugène Philastre fils, un peintre mineur à peu près inconnu dont la plus grande œuvre est conservée au musée de Soissons… Le tableau est un peu pompier, et son état de conservation laisse à désirer, mais en y regardant de plus près, on découvre un vrai trésor ; le corps de Galswinthe. Rarement on a représenté le corps d’une femme en peinture avec autant d’expression, à tel point qu’on pourrait presque le sortir du cadre et le faire poser pour un photographe moderne. Le traitement du mouvement, le torse en avant, bombé par le manque d’air, un bras replié sur la main qui lui enserre le cou, l’autre lâchement ballante ; tout indique que déjà elle s’abandonne à la mort. Le regard de la reine est déjà vide et ses lèvres entr’ouvertes laissent supposer qu’elle est en train de rendre son dernier souffle. Pourtant dans cette mort, on y voit — peut-être le fantasme du peintre* — une carnation claire, une peau parcourue par une chair de poule que l’on peut voir fleurir jusque sur le sein dont l’aréole est tendue, le pubis est projeté en avant, une jambe allongée, l’autre repliée, tout veut nous faire croire qu’elle se débat pour ne pas mourir. En réalité, je me pose la question de savoir si le peintre ne s’est pas exprimé de telle sorte que son modèle est plutôt perdu dans les affres du plaisir que dans la torture d’une mort naissante. On aurait voulu évoquer le vulgaire meurtre d’une reine qu’on y serait certainement allé avec un peu plus d’emphase et de manières… Mais je me trompe peut-être.

* Non, pas le mien…


Jul 19 2010

Les os d’Édouard et le tambourin de Jean

Édouard Ier, roi d’Angleterre, ayant expérimenté dans les longues guerres entre lui-même et Robert, roi d’Écosse, combien sa présence donnait d’avantage à ses affaires, attribuant toujours la victoire au fait qu’il menait l’entreprise en personne, [parvenu à] l’heure de sa mort, fit prendre à son fils, par serment solennel, l’engagement de faire bouillir son corps, quand il serait trépassé, pour séparer la chair des os et de la faire enterrer ; quand aux os, il devait les conserver pour les emporter avec lui, dans son armée, toutes les fois qu’il lui arriverait d’avoir une guerre contre les Écossais, comme si la destinée avait fatalement attaché la victoire à ses membres.
Jean Ziska, qui troubla la Bohème pour défendre les erreurs de Wycliffle, voulut qu’on l’écorchât après sa mort et que de sa peau on fît un tambourin pour porter à la guerre contre ses ennemis : il estimait que cela contribuerait à continuer les avantages qu’il avait eus dans les guerres qu’il avait conduites contre eux.

Michel de Montaigne, Les Essais
Livre I, Chapitre III, Collection Quarto Gallimard


Jul 16 2010

Avant que la terre ne dessine mollement ta forme de sa main fouisseuse

Dès la première lecture, certaines dédicaces vous promettent des voyages dont on ne revient pas indemnes. Pour la deuxième fois de ma vie, je tente de me replonger dans les lignes sombres de Les sept piliers de la sagesse, l’œuvre sublime de Thomas Edward Lawrence dont j’ai interrompu la lecture la première fois parce que j’ai donné mon livre à un ami. J’en avais oublié la dédicace, poème superbe écrit par l’auteur à l’attention d’un ami disparu (certainement Sheikh Ahmed connu aussi sous le nom de Dahoum), un texte en forme de programme qui donne toute l’envergure du personnage, à la fois passionné, mégalomane très certainement et chargé d’une puissance à la hauteur du désert qui l’accompagna une partie de sa vie. Sur ce visage solaire, rayonnant, figé, ne transparurent jamais les scarifications d’une souffrance intérieure qui ne put être soulagée que dans les mots de cette œuvre magistrale, et dans une vie en tous points marginale, qui se termina au détour d’un virage sur la moto qu’il avait surnommé George VII, alors qu’il tentait d’éviter deux cyclistes.

à S.A.

Parce que je t’aimais
J’ai pris dans mes mains ces marées d’hommes ;
Avec les étoiles qui le sillonnaient,
Sur le ciel, j’écrivis ma volonté.
A ce prix, j’obtins pour toi la liberté,
Demeure sacrée aux sept piliers :
Ainsi tes yeux brillaient-ils pour moi
A mon arrivée.

En route j’eus pour servante la mort.
Nous approchâmes et t’aperçûmes qui attendais.
A la vue de ton sourire, pleine d’envie et de larmes,
Elle me devança, te prit à part,
Te fit pénétrer dans sa paix.

L’amour, las du chemin, aveugle, s’avança vers toi pour te toucher,
Notre salaire en ce bref instant,
Avant que la terre ne dessine mollement
Ta forme de sa main fouisseuse,
Que les vers sans yeux ne s’engraissent de ton corps.

A la prière des hommes j’édifiai notre œuvre,
La maison inviolée,
En souvenir de toi.
Pourtant je mis en pièces ce monument indigne
Avant de l’achever.
Voici que maintenant les créatures infimes, timidement sortent
Se hourder des masures
Dans l’ombre souillée de mon offrande.

Thomas Edward Lawrence, les sept piliers de la sagesse
Traduction de Renée et André Guillaume, Livre de Poche collection Pochotèque
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