Valérien, l’empereur qui faisait office de marche-pied

Valérien, l’empereur qui faisait office de marche-pied

L’empereur romain Valérien, dont le nom-même laissait à croire que sa vie de valait pas grand-chose (et puis il faut dire que c’est plus facile à retenir que Publius Licinius Valerianus), puisque que même son fils ne prit même pas la peine de lui sauver la vie lorsque son père fut capturé par les troupes de Shapur Ier, roi de l’empire sassanide, connût une fin tragique, pour ne pas dire funeste. Pas la peine de s’apitoyer sur l’homme qui fut un véritable bourreau puisqu’il est le signataire de plusieurs édits de persécution contre les Chrétiens, même s’il se calma un peu avant cette banale escarmouche qui fit de lui un objet à la convenance de Shapur. Ecoutons un peu ce que nous en dit Peter Frankopan dans Les routes de la soie.

Tout au contraire des provinces européennes de l’empire, c’est l’Asie qui subit les campagnes régulières des empereurs, pas toujours réussies. En 260, par exemple, l’empereur Valérien fut humilié une fois capturé, puis maintenu « dans une forme abjecte d’esclavage » : utilisé comme tabouret humain par le dirigeant perse — « il présentait son dos au roi quand il montait à cheval » — il fut finalement écorché vif, « puis sa peau, éviscérée, fut teinte de vermillon et placée devant le temple du dieu des barbares, afin que se perpétue le souvenir d’une victoire aussi signalée et que le spectacle en fût toujours présenté à nos ambassadeurs » (Lactance, de mortibus persecutorum). On l’empailla afin que tous pussent voir la démesure et la honte de Rome.

Voilà qui lui valut bien à sa mort le titre de Imperator Caesar Publius Licinius Valerianus Pius Felix Invictus Augustus Germanicus Maximus, Pontifex Maximus, Tribuniciae Potestatis VII, Imperator I, Consul IV, Pater Patriae. Il ne fallait pas se donner cette peine pour si peu.

Humiliation de Valérien par l’empereur Shapur sur le sanctuaire de Naqsh-e Rostam

Les Perses, fiers de leur histoire, reproduisirent la scène sur les falaises sculptées du sanctuaire de Naqsh-e Rostam, non sans une certaine sobriété.

Humiliation de Valérien par Shapur, par Hans Holbein le jeune

Les fleuves immobiles de Stéphane Breton, l’écriture du oui

Les fleuves immobiles de Stéphane Breton, l’écriture du oui

Stéphane Breton est un personnage, un drôle de personnage, à la langue étrange, submergée par les émotions et la tendresse, par la colère et la tristesse. Plus qu’un carnet de voyage, comme le laisse sous-entendre le sous-titre (Voyage en pays papou), ce sont des notes de terrain, des croquis pris sur le motif de situations prises à part comme des clichés que seul le noir et blanc serait en mesure de rendre vivant, en anglais, on dirait footages, avec tout ce que ça sous-tend de vocabulaire cinématographique (séquences, enregistrement, archives, etc.), et ce n’est pas vraiment un hasard, car Breton est un cinéaste, documentariste, photographe, ethnologue, et c’est lui qui a commis les films qu’on peut voir regroupés dans la somme disponible en coffret (que j’ai acheté un peu par hasard il y a quelques années au salon du livre de Paris, à cause de son nom) sobrement appelée L’usage du Monde, qui n’est pas sans rappeler le titre du livre de Nicolas Bouvier… Les hasards n’existent pas, il n’y a que des correspondances, et retrouver Stéphane Breton après tant d’années sonne un peu comme un coup du destin.

Breton, avant tout, c’est l’homme dont on se demande ce qu’il fait là, à la manière de Chatwin qui se demande “qu’est-ce que je fais là ?”. On ne sait rien de lui, ni ce qu’il vient faire dans ce bout du monde perdu et interdit qu’est la Nouvelle-Guinée. Familier des lieux, il attend sagement les autorisations nécessaires pour rejoindre les fleuves immobiles et les montagnes où vivent ces hommes et ces femmes qui ne voient jamais ces autres hommes qui les ont sous leur tutelle, les hommes aux yeux en forme d’amande, et qui d’hommes blancs n’ont certainement jamais vu…

Ce matin encore je me suis demandé si je ne m’étais pas perdu en chemin. Existe-t-il un atlas des lieux qui ne ressemblent à rien de ce qu’ils devraient être ?

Avant le cœur des ténèbres, c’est une plongée dans l’Asie lointaine, à Jakarta, capitale d’un pays bordélique, ville moite et surprenante, dans laquelle il se perd et où il se permet de sombrer comme il est si facile de sombrer, à l’abri des regards et des complications du monde moderne, et plusieurs fois, c’est de ses désirs dont il parle, qu’il n’hésite à triturer pour aller en chercher l’origine la plus lointaine.

Plus je suis loin — de quoi je ne sais mais sans doute de l’endroit détestable où j’étais précédemment — plus je suis assoiffé. Dans une ville inconnue, je suis à la fois délivré et augmenté de moi-même. Le sentiment des possibles frappe à mon cœur comme à une porte trop tôt fermée. Une lubricité innocente flotte dans l’air. Je n’ai jamais renoncé à l’idée d’un assouvissement sauvage de mon désir, espoir sur lequel je fondais à seize ans toute ma rage d’exister. Depuis cet âge je n’ai plus guère d’illusions, mais j’attends. Ma paresse n’est que la forme de cette suspension, qui est une nostalgie désordonnée de l’ordre. Il ne me viendrait pas à l’idée d’aller chercher une fille en bas de chez moi, qui habite pourtant à Paris au fond d’une ruelle noirâtre où d’autres professent une grande religion d’abandon ; mais à Jakarta, avant la solitudes des fleuves, le cœur me bat de savoir que je suis libre. S’il est encore quelque chose pouvant me conduire à Dieu, c’est la pornographie des abandons fugitifs, qui donne envie de s’agenouiller. Traîner dans les bordels d’Asie, cette forêt de feuilles sombres et de bruits animaux, est le voyage nocturne le plus bouleversant que je connaisse.

Perdu dans un pays à grande majorité musulmane, il devient rebelle, se joue des tours à lui-même, et contourne les règles que seul lui, étranger en un pays à la tolérance modérée, peut se permettre de contourner.

Ce matin je ne me lèverai pas, je boirai de la bière avant que midi ait sonné, je n’accomplirai pas mes ablutions pour bien marquer qu’infidèle et solitaire je suis.

La plus belle des confessions est contenues dans ces trois paragraphes qui parlent de son intimité, de son rapport au monde et ses rêves intérieurs.

J’ai toujours fait des rêves géographiques. Dans le sommeil, je construis un pays avec une obstination que rien ne courbe. Mes rêves en se suivant, et tout un flot de sensations enfouies, inventent des paysages familiers comme un visage que je ne saurais pourtant décrire, jusqu’à former un même monde de mille morceaux soudés par l’habitude, et où je me trouve marcher toutes les nuits sans y penser. Voici le détour d’une route que je connais, un fleuve, une forêt ; ce bassin est au pied d’un mur aveugle que j’ai déjà contemplé. Je retrouve ces bribes dont mon angoisse est le seul lien avec un nostalgie douloureuse, car j’ai bien conscience, au fond de ma nuit, qu’elles sont le pays de mes profondeurs, auxquelles je n’échapperai pas. Cette familiarité qu’on découvre au long d’une vie les yeux fermés, cette ville faite de tant d’autres où j’ai vraiment vécu, et que les nuits bâtissent pierre après pierre, est devenue le vrai paysage de mon âme, éclipsant les rues, les arbres, les ciels de mes veilles. Je m’étonne souvent de reconnaître dans la réalité des lieux dont l’atmosphère unique m’a déjà été décrite en rêve. J’ai fini par comprendre que je ne voyais le monde qu’avec les yeux de l’être neuf que je fus avant que le jour ne m’eût poignardé. Je ne sens les choses qui m’entourent que parce qu’une géographie secrète s’est imprimée en moi qui me défend d’aimer les chemins, les fossés, les haies.
La prison dont chaque nuit j’invente un prolongement nouveau est une ville que je n’aime pas. Elle est à la fois estuaire, usine, sous-sol, autoroute. J’en connais tous les recoins puisque je les imagine à ma guise. Ou bien les invente-t-on pour moi, et pour moi seul, puisque je n’y rencontre personne ? Il y règne une atmosphère indéfinissable d’absence. J’y suis toujours désolé, en retard, en attente, en chemin. Je ne cesse de marcher, de parcourir, de traverser, d’aller vers… Je suis conduit irrésistiblement dans des tunnels, des couloirs, des rues, des quais. J’y prends beaucoup le métro, ou plutôt je suis toujours sur le point de le prendre, ce qui explique les lieux de passage, dont je ne m’affranchis jamais.
Je n’ai aimé marcher dans le monde de mes rêves que tant qu’il me faisait peur. Les choses n’ont de sens que si elles ressemblent à ce que nous aurions aimé imaginer. Nous aspirons à un monde que serait le nôtre.

Breton, c’est une écriture à part, faite souvent de tournures compliquées, à la limite du compréhensible parfois, mais on n’est pas là pour lire facilement, il faut se laisser happer par cette langue torturée dans les moments où il plonge dans l’enfer vert et les fleuves noirs, par ces moments où la proximité avec les Papous le rend fou, fou de colère de ne pas pouvoir se fondre en eux, fou de rage et de plaisir lorsqu’il se fait dévorer la peau par les insectes au point de vouloir excaver les plaies avec son canif, fou de beauté dans un monde où le soleil ne pénètre presque jamais. C’est aussi une langue qui évite les négations souvent, qui est une écriture du oui, de l’ouverture totale, des sensations plus que du voyage, des émotions surtout. Les plus belles pages sont consacrées à cette présence au monde dans la cœur de la folie de la forêt, des hommes à la peau de charbon, nus, simplement vêtus de leur étui pénien, qui refusent les cadeaux s’ils ne leur plaisent pas… Ces fleuves immobiles sont une plongée dans les tréfonds de l’âme humaine, dans ce qu’elle a de dérangeant et de subversif, une lecture que quelques extraits ne suffiraient pas à dévoiler…

Stéphane Breton, Les fleuves immobiles
Points aventure

Image d’en-tête © Jenny Scott
Frank Marlow Album No.55, Five unidentified young women, New Guinea, c.1939

Une ferme à Nha Trang

Une ferme à Nha Trang

Lancé dans la lecture d’un quatrième livre du même auteur, Patrick Deville, je plonge à corps perdu, lentement pourtant, avec précaution, dans les univers qu’il développe sous mes yeux. C’est le genre de lecture qui ne se dévore qu’à grandes lampées qu’on garde pourtant longtemps dans la bouche pour en retirer toutes les saveurs, sucrées, amères, umami (うま味)… Impossible pour moi d’y passer trop peu de temps, ce serait faire affront, ce serait injuste…

Après (dans l’ordre) Kampuchéa, Pura Vida et Equatoria, c’est maintenant Peste et Choléra. On s’interrogera sur les titres de ses livres qui tous riment en « a ». Des livres puissants, des histoires improbables nées des recoins de l’histoire, celles qui ne s’apprend pas à l’école de la République. Quel professeur aventureux aurait pour choix de s’arrêter un instant sur le destin de la redécouverte des temples d’Angkor par un ornithologue mort de la fièvre jaune à Luang Prabang ? Quel fou improbable songerait à narrer les exploits piteux d’un journaliste aventurier qui s’auto-proclama président du Nicaragua dans une Amérique Centrale rongée par les vers de la guerre civile ? Quel petit érudit voudra parler de la période la plus sombre du Congo, où se mêlent le visage tranquille de Savorgnan de Brazza et la grande entourloupe dont il fut victime et la terrible stature de ce salopard de Léopold II de Belgique qui voulait faire d’une terre africaine son pré carré ? Patrick Deville s’arrête sur ces excroissances de la Grande Histoire et en tire une sève qui se lit comme un beau roman de voyage, avec ses tics de langage (une manière de…) et ses histoires d’amour qui émaillent ses pages, comme autant d’intensités brusques, surgies tandis qu’il se rend sur place, à la manière des grands reporters. On sent dans le cou la souffle rauque d’Albert Londres…

Alexandre Yersin (1863-1943) © Institut Pasteur

Alexandre Yersin (1863-1943) © Institut Pasteur

Avec Peste et Choléra, Deville nous emmène à Paris, dans les laboratoires aseptisés d’un Institut Pasteur naissant, dans la moiteur de Nha Trang, sur les navires de commerce qui sillonnent le sud-est asiatique, dans un tourbillon d’histoires, mettant en scène un personnage pour le moins étrange ; Alexandre Yersin. Helvète, médecin bactériologiste, il a modestement découvert le bacille de la peste et dans la foulée un sérum capable d’en anéantir les effets… Une paille, comme disait mon grand-père. Pourtant, l’histoire retiendra plutôt les noms de Pasteur, Roux, Calmette… Peu importe. L’homme est un original, il goûte son succès aussi bien qu’il n’en fait que peu de cas, préfère vivre sa vie de solitaire en construisant une maison carrée à Nha Trang, reste insensible aux sollicitations de ses pairs pour aller combattre les bacilles à travers le monde, en Indochine, en Inde. Il fuit l’Inde devant le caractère hautain des autorités britanniques… retourne dans sa maison carrée, revient de temps en temps en Europe embrasser sa mère, à Paris saluer Pasteur. Il ne se fixe nulle part, court partout, remplit sa vie de petits plaisirs et de petits riens comme on entasse des papiers dans une besace, sans faire le tri. L’homme reste dans l’ombre, invente connement ce qui sera la première recette du coca-cola, fait fortune dans le caoutchouc avec lequel on fait les premiers pneus… Yersin, pourtant, reste confiné dans les archives de l’Institut Pasteur, il aurait aimé ça. Et c’est comme ça qu’il envisagea sa vie. Loin de la reconnaissance et des fastes de la vie publique.

Le maître de Pasteur était Biot. Étudiant, il avait assisté à sa cérémonie de réception à l’Académie Française et entendu son discours, ses conseils de vieux savant aux jeunes scientifiques, les exhortant à se mettre au service de la recherche pure : « Peut-être la foule ignorera votre nom et ne saura pas que vous existez. Mais vous serez connus, estimés, recherchés d’un petit nombre d’hommes éminents, répartis sur toute la surface du globe, vos émules, vos pairs dans le sénat universel des intelligences, eux seuls ayant le droit de vous apprécier et de vous assigner un rang, un rang mérité, dont ni l’influence d’un ministre, ni la volonté d’un prince, ni le caprice populaire ne pourront vous faire descendre, comme ils ne pourraient vous y élever, et qui demeurera, tant que vous serez fidèles à la science qui vous le donne.»

Oui, définitivement, Yersin fait partie de ce genre d’hommes. On l’appelle de part le monde pour apporter ses lumières là où on a besoin de lui, mais lui se cache, joue la fille de l’air, s’occupe de sa ferme à Nha Trang et fait fortune sans vraiment le faire exprès. C’est peut-être ça le génie, l’incomparable modestie des laborieux pour qui les découvertes scientifiques sont comme pour le commun des mortels le questionnement du pourquoi du comment de l’incandescence d’un filament dans une ampoule. Et ampoule, ça rime avec poule…

On déroule souvent l’histoire des sciences comme un boulevard qui mènerait droit de l’ignorance à la vérité mais c’est faux. C’est un lacis de voies sans issue où la pensée se fourvoie et s’empêtre. Une compilation d’échecs lamentables et parfois rigolos. Elle est comparable en cela à l’histoire des débuts de l’aviation. Eux-mêmes contemporains des débuts du cinéma. De ces films saccadés en noir et blanc où l’on voit se briser et se déchirer de la toile. Des rêveurs icariens harnachés d’ailes en tutu courent les bras écartés comme des ballerines vers le bord d’une falaise, se jettent dans le vide et tombent comme des cailloux, s’écrasent en bas sur la grève.
[…]
Pourtant, ça ne suffit pas, et il faut encore une fois en venir au microscope, aux revues scientifiques. Assis à son bureau, dans son fauteuil en rotin, Yersin étudie l’embryologie, et le principe de Haeckel, selon lequel le développement d’un seul être, l’ontogénèse, récapitule en embryologie du poussin celui de toute l’espèce, la phylogénèse, et qu’en accéléré, à l’intérieur de l’œuf, le fœtus parcourt à grande vitesse l’évolution des gallinacés depuis le reptile. Parce qu’il aime les œufs, parce qu’il aime sa sœur, Yersin voudrait savoir comment avec du jaune et du blanc d’œuf on obtient un bec, des plumes, des pattes, bientôt dans l’assiette l’aile ou la cuisse et parfois des frites. Quand il s’y met, il ne fait rien à moitié et retrousse les manches de sa blouse blanche. Il faut toujours qu’il sache tout, Yersin, c’est plus fort que lui. Le vainqueur de la peste ne baissera pas les bras devant le poulet.
[…]
Pendant qu’on patauge à Nha Trang dans la merde de poule, les prix Nobel commencent à pleuvoir sur les pasteuriens de Paris. Laveran pour ses travaux sur la malaria. Metchnikoff pour ses recherches sur le système immunitaire. Yersin met fin à l’expérience aviaire et consigne ses conclusions, dont il envoie une copie à Émilie. Il préconise, pour obtenir de meilleures pondeuses en Indochine, de métisser les annamites avec des wyandottes. Il invente une alimentation équilibrée pour les gallinacés, bien préférable au Full-o-Pep américain, plus économique, et adaptée aussi à la Suisse, une mixture à base de farine de haricot, de sang séché et de poudre de feuilles de sensitive, écrit une note là-dessus mais pas de quoi décrocher le Nobel.

Encore un livre sublime de la part de Deville, toujours dans ce style à la fois enjoué et désinvolte, c’est à la fois une écriture de dandy désabusé et d’érudit sans pédanterie. A présent, il ne m’en reste plus qu’un à lire. Il faut maintenant prendre la plume pour remercier l’auteur et l’inciter à continuer…

Patrick Deville, Peste et choléra
Seuil, collections Fictions & Cie, 2012

Du porphyre des montagnes de fumée, de Saint Polyeucte et de l’histoire secrète de Procope de Césarée

Du porphyre des montagnes de fumée, de Saint Polyeucte et de l’histoire secrète de Procope de Césarée

A peine refermé le livre de Stephen Greenblatt, Quattrocento, j’ai déjà le nez dans autre chose. Fasciné par l’histoire de Poggio Bracciolini qui a redécouvert le manuscrit de Lucrèce, ce n’est pas pour autant que l’envie se fait ressentir de lire le long poème épicurien du poète romain. Bien au contraire. Il faut se contraindre à ne pas se laisser dorloter par la facilité du quotidien et ne pas arrêter le mouvement tant qu’il est encore possible. S’arrêter c’est mourir. La nécrose de l’esprit, et tout ce qui en découle ; l’ombre, les ténèbres, la mort de soi et des autres par voie de conséquences.

Sur mes étagères traînait un livre que j’avais acheté uniquement à cause de son titre : Dans l’ombre de Byzance. L’auteur, un certain William Dalrymple, est un spécialiste de l’Inde et du Pakistan, de l’histoire coloniale britannique et fin connaisseur de l’histoire des Chrétiens d’Orient. Évidemment, il n’en fallait pas plus pour je me plonge dans cette lecture, mais comme tout bon livre, il faut parfois le laisser maturer sur son étagère, pour qu’il se bonifie, qu’il prenne la poussière et un peu d’âge, et en même temps un peu d’âme. Inévitablement, je fais des allers et retours entre les pages du livre, mon grand carnet rouge (Leuchtturm 1917 avec pages numérotées et index) et ma tablette, et je me laisse emporter dans une lecture/apprentissage qui peut durer des heures. Réveillé bien avant que mon réveil-matin ne m’extirpe du sommeil, je suis déjà en boule sur mon canapé, lové entre les coussins et les plaids, assis en tailleur et le nez entre les pages et l’écran. Internet est peut-être un instrument de malheur pour certains et un immense fourre-tout nauséabond en règle générale, mais pour moi, depuis que j’y ai fait mes premiers pas en 1996, je n’ai cessé d’y trouver une source d’inspiration et de connaissances dans laquelle il faut savoir naviguer pour ne pas se perdre et surtout, un puits sans fond dans l’imaginaire de l’histoire mondiale.
Le soleil s’est levé à l’instant même où je me suis mis debout et que j’ai étiré mon corps un feu fourbu. Je suis resté quelques instants là à admirer l’astre bienveillant sortir de son trou et me remplir de bonheur… Pendant quelques minutes, je suis resté ébloui par cette lumière aveuglante, incapable de me diriger dans la maison, mais tellement heureux. Ça ne tient finalement pas à grand-chose.

Giovanni Battista Piranesi - Les antiquités romaines - Tome 3 planche XIX - Grande urne de porphyre avec son couvercle touvé dans le mausolée de Sainte Hélène et actuellement dans le cloître de Saint Jean de Latran

Giovanni Battista Piranesi – Les antiquités romaines – Tome 3 planche XIX – Grande urne de porphyre avec son couvercle trouvé dans le mausolée de Sainte Hélène et autrefois conservé dans le cloître de Saint Jean de Latran à Rome, ayant vraisemblablement contenu les restes de l’impératrice Constance

Et je trouve encore le moyen de découvrir de nouvelles choses sur Istanbul, la ville-monde. Côté sombre et côté lumière. Certaines des pierres de Sainte-Sophie (Ἁγία Σοφία) proviendraient des côtes atlantiques françaises, d’autres du Mont Porphyre (pas celui du Canada). J’ai un peu de mal à en retrouver trace dans les sillons du net, mais il semblerait qu’il soit là question du Gebel Dokhan ( جبل الدخان, montagnes de fumée), un lieu isolé, unique au monde, dans lequel on trouve cette pierre rouge inimitable et d’une qualité exemplaire telle qu’on l’appelle Porphyre Impérial. Le Gebel Dokhan est situé à quelques 140 kilomètres du Nil, en plein cœur du désert de l’Égypte orientale, à 1600 mètres au-dessus du niveau de la mer. J’apprends également qu’en 2003, une exposition temporaire dans les salles de Louvre mettait le porphyre à l’honneur. Le porphyre est une pierre si noble qu’elle mérite qu’on s’y arrête quelques instants et qu’on en lise l’entrée dans le livre de Charles-Joseph Panckoucke ; Encyclopédie méthodique : Antiquités, Mythologie, Diplomatique des Chartres et Chronologie. Et il ne faut pas oublier que le mot lui-même est issu du grec πορφύρα qui désigne la couleur pourpre, par essence couleur impériale.

Saint Polyeucte rescussité

Saint Polyeucte ressuscité

On dit aussi que Justinien fit construire Sainte Sophie pour concurrencer une des plus belles églises de Constantinople : Saint Polyeucte (Polyeuktos). Il ne reste aujourd’hui rien d’autre de cette église que des chapiteaux éparpillés dans un jardin public et quelques arches dépassant du sol servant de latrines publiques. On parle d’un bâtiment carré de près de cinquante mètres de côté et certainement d’un toit charpenté plutôt que d’une coupole et de cinq nefs en tout. Les fondations de cette splendeur passée ont été redécouvert en 1964 au gré de fouilles archéologiques hasardeuses (photos de l’excavation, article en turc) et on sait de sources sures que certains de ses pilastres ont été remployés dans la façade du portail sud de Saint-Marc de Venise. Ils sont connus sous le nom de Pilastri Acritani (Pilastres d’Acre) qui viennent en réalité de Constantinople, suite au sac de la ville par les Croisés en 1204. Aujourd’hui, les quelques restes sont en train de retourner doucement à la terre dans l’indifférence générale qui traduit bien l’esprit dans lequel le gouvernement actuel se trouve en matière d’action culturelle.

Basilique Saint Marc de Venise - Pilastri Acritani

D’autres informations sur Les églises et monastères de Constantinople byzantine sur la revue Persée, dans la revue des études byzantines (1951).

Mosaïque de San Vitale de Ravenne - Portrait de l'impératrice Théodora

Mosaïque de San Vitale de Ravenne – Portrait de l’impératrice Théodora

 

Et puis j’ai trouvé quelques petites choses croustillantes, concernant notamment un certain Procope de Césarée (Προκόπιος ό Καισαρεύς) qui passa sa vie à décrire le règne de Justinien avec force détails et dans un style tenant plus de la propagande que du compte-rendu objectif tout au long de huit épais volumes (Les guerres de Justinien, les Édifices), et qui sur la fin de sa vie se compromit complètement dans un ouvrage qui ne fut publié pour la première fois qu’en 1623 à Lyon et qui fut exhumé auparavant, allez savoir pourquoi, des étagères poussiéreuses de la Bibliothèque Vaticane. On suppose que l’Histoire secrète devait circuler sous le manteau à l’époque de Procope, qui, après avoir passé son temps à servir une soupe tiède pour la postérité, semble se lâcher complètement, dans un gigantesque craquage frisant la pornographie d’État, où il dénonce sans états d’âme les travers plus que licencieux de l’impératrice d’alors, l’intrigante Théodora.

Voici un extrait permettant de donner un peu le ton du reste du texte :

Nulle ne fut jamais plus avide qu’elle de toute espèce de jouissances. Souvent, en effet, elle assistait à ces banquets où chacun paye sa part, avec dix jeunes gens et plus, vigoureux et habitués à la débauche; après qu’elle avait couché la nuit entière avec tous, et qu’ils s’étaient retirés satisfaits, elle allait trouver leurs domestiques, au nombre de trente ou environ, et se livrait à chacun d’eux, sans éprouver aucun dégoût d’une telle prostitution. Il lui arriva d’être appelée dans la maison de quelqu’un des grands. Après boire, les convives l’examinaient à l’envi; elle monta, dit-on, sur le bord du lit, et; sans aucun scrupule, elle ne rougit pas de leur montrer toute sa lubricité. Après avoir travaillé des trois ouvertures créées par la Nature, elle lui reprocha de n’en avoir pas placé une autre au sein, afin qu’on pût y trouver une nouvelle source de plaisir.

Elle devint fréquemment enceinte, mais aussitôt elle employait presque tous les procédés, et parvenait aussitôt à se délivrer. Souvent en plein théâtre, quand tout un peuple était présent, elle se dépouillait de ses vêtements et s’avançait nue au milieu de la scène, n’ayant qu’une ceinture autour de ses reins, non qu’elle rougît de montrer le reste au public, mais parce que les règlements ne permettaient pas d’aller au delà. Quand elle était dans cette attitude, elle se couchait sur le sol et se renversait en arrière; des garçons de théâtre, auxquels la commission en était donnée, jetaient des grains d’orge par-dessus sa ceinture; et des oies, dressées à ce sujet, venaient les prendre un à un dans cet endroit pour les mettre dans leur bec; celle-ci ne se relevait pas, en rougissant de sa position; elle s’y complaisait au contraire, et semblait s’en applaudir comme d’un amusement ordinaire.
Non seulement, en effet, elle était sans pudeur, mais elle voulait la faire disparaître chez les autres. Souvent elle se mettait nue au milieu des mimes, se penchait en avant, et rejetant en arrière les hanches, elle prétendait enseigner à ceux qui la connaissaient intimement, comme à ceux qui n’avaient pas encore eu ses faveurs, le jeu de la palestre qui lui était familier.

Elle abusa de son corps d’une manière si déréglée, que les traces de ses excès se montrèrent d’une manière inusitée chez les femmes, et qu’elle en porta la marque même sur sa figure.

A propos d’histoire, je me replonge dans cette ambiance que j’aime tant lorsque je songe secrètement à Istanbul, une ville qui transpire une histoire longue et complexe mais dont on ne peut soustraire toutes les histoires qui la composent. Le monde est ainsi fait que rien ne peut rester figé ; l’histoire est un déroulement si l’on en croit Hegel, une cyclicité si l’on en croit les religions asiatiques, mais peu importe, ce que cela dit c’est que la permanence est une illusion de l’esprit. Le destin des Hommes est de tout perdre. L’Histoire est émaillée de renversements, d’humiliations, de sacrilèges, de destitutions, de bouleversements douloureux et ce que l’on croit stabilisé, apaisé, n’est en fait que le signe des révolutions à venir. Il faut s’en convaincre sous peine de tomber de haut… Le présent n’est en réalité ni plus ni moins que l’entrelacs de plusieurs histoires passées ou présentes, mais n’a rien d’une immanence parfaitement circonscrite. Prenons par exemple l’histoire de la Turquie et plus particulièrement de la ville d’Istanbul. Elles se compose de quatre éléments qui font son présent :

  1. Elle est fortement empreinte de son histoire ancienne qui court sur plusieurs siècles. Ses origines grecques, puis chrétiennes et enfin ottomanes sont autant de jalons qui ont été des changements brusques, donc nécessairement impactants. Si l’on regarde la manière dont le sultan en 1453 lors de la prise de la ville prit soin de conserver les structures religieuses existantes et d’accorder aux populations non musulmanes une place respectable dans la nouvelle société, on s’interroge nécessairement sur la politique d’Erdoğan aujourd’hui.
  2. L’histoire récente est également un facteur important pour comprendre une ville comme celle-ci. Après l’empreinte laissée par Atatürk sur le pays qui, inexorablement s’est tourné brusquement vers l’Occident alors que ses racines se trouvaient en Asie centrale, on a l’impression que le pays est scindé en deux entre les kémalistes pur jus et une population rurale qui progresse depuis l’Anatolie jusque sur les rives occidentales du Bosphore et qui fait dire au photographe Ara Güler qu’Istanbul, aujourd’hui, « c’est de la merde ».
  3. L’histoire politique traine ses casseroles. Le kémalisme et les déplacements de populations turques depuis la Grèce et de Grecs hors de la Turquie ont généré un terrible sentiment d’humiliation et une fracture impossible à soigner entre des populations qui avaient l’habitude de vivre ensemble. L’islamisation radicale de la société, l’augmentation des populations anatoliennes au détriment des populations turco-mongoles, les coups d’état et la dissolution en 1983 du Refah, un parti islamiste et profondément intolérant, et qui a donné naissance à l’AKP d’aujourd’hui dont Erdoğan est le plus féroce défenseur… tout ceci est le terreau d’une « archéologie du ressentiment » qui en train de miner tout doucement le pays. Je ne suis guère optimiste quant à l’avenir de la Turquie.
  4. Et puis la quatrième composante du présent, c’est la « quotidienneté hospitalière inconditionnée », ce qui motive les gens à se montrer hospitalier avec les étrangers, avec ceux qui ne sont pas d’ici et envers qui on se doit d’être bienveillant. Aujourd’hui encore, mais peut-être plus pour longtemps, Istanbul est une ville hospitalière, car c’est une ville de passage, une ville neutre et carrefour, une ville dont les habitants sont fiers et qu’ils représentent encore fièrement comme étant un phare pour les peuples. C’est malheureusement ce qui fera la fin de son histoire.
Les lettres de Monsieur le Consul ont toujours le teint frais et le verbe haut #2

Les lettres de Monsieur le Consul ont toujours le teint frais et le verbe haut #2

Je ne m’en lasse pas. Monsieur le Consul Auguste François a toujours un bon mot à l’attention de ses amis. Le 13 avril 1900, il est question de cigare, un cigare qu’on traite d’une drôle de manière, un cigare qui lui sert d’embarcation.

Lettre d’Auguste François à Jean-Baptiste Beau, Wou-Tchéou-Fou, 2 janvier 1899

Mon cher ami,
Je suis bien convaincu que vous n’avez pas manqué de vous demander aujourd’hui : « Que fait cet animal de François en ce saint jour du Vendredi anniversaire de la mort du Seigneur ? » Alors je réponds à votre question, et voici.
Imaginez un cigare, un peu long et plutôt blond : évidez-le par la pensée, de façon à ne lui conserver que ses feuilles d’enveloppe ; celles-ci, au lieu de tabac de la Havane, proviennent de latoniers (Palma latonia, en latin). Mettez ce cigare à l’eau, ce qui est une singulière manière de traiter un cigare, mais c’est ainsi, vous n’y pouvez rien, ni moi non plus. Hé bien c’est là-dedans que je vis. On ne s’y tient pas debout, la station assise et tolérable, si on n’en abuse pas ; la position normale y est l’horizontale. Avec le soleil qui tape là-dessus, on y jouit, à l’intérieur, d’une température qui n’est pas de beaucoup inférieure à celle d’un bon cigare allumé et grâce à la cuisine qui se pratique à l’un des bouts, on y est aussi complètement enfumé qu’on peut le désirer. […]

Personnellement, j’aurais bien aimé connaître cet homme…

Les lettres de Monsieur le Consul ont toujours le teint frais et le verbe haut #1

Les lettres de Monsieur le Consul ont toujours le teint frais et le verbe haut #1

Voici un personnage hors du commun. Auguste François, né à Lunéville en 1857, est devenu consul un peu par hasard après avoir été résident de France au Tonkin. Son expérience la plus significative, il l’a vécue en Chine sous la dynastie Qing, dans les xian de Guangxi et du Yunnan. Il en rapportera un matériel volumineux, entre photographies et écrits, il tournera même quelques petits films qu’on considère comme étant les premiers témoignages filmés en Chine.
Il existe une association (AAF) chez qui on peut trouver quelques renseignements mais la quasi-totalité de ses photos et de ses carnets sont aujourd’hui conservés au Musée Guimet ou au Musée du Quai Branly, donc inaccessibles au profane.

Auguste François

Auguste François en 1900 au Tonkin

Ce qui m’a tout de suite interpellé chez cet homme, c’est ces yeux clairs, perçants, ce regard, à la fois froid et espiègle, un tantinet frondeur, et une désinvolture raffinée, fusil à peine retenu dans un main, l’autre dans la poche. Et il sourit alors qu’il vient de sauver ses camarades du massacre. A cette apparence, on ne peut se dire que l’homme est un drôle, qu’il va nous entraîner sur les pentes scabreuses du calembour et du bon mot. Les lettres qu’il écrit à son ami Jean-Baptiste Beau en sont un bel exemple.

Lettre d’Auguste François à Jean-Baptiste Beau, Wou-Tchéou-Fou, 2 janvier 1899

Mon cher ami,
En consultant mon calendrier ce matin, j’ai appris que nous étions au 9e jour de la 12e lune; j’ai vu ensuite que le jour était propice pour se raser la tête et coudre des habits, mais déplorable pour se couper les ongles des mains et des pieds, qu’on pouvait sans crainte construire sa maison et même y disposer la poutre maîtresse de sa toiture, mais qu’il ne fallait pas ce jour-là remonter sa pendule, ni consulter les esprits, ni manger du chien. Par contre, c’est un jour fameux pour prendre un bain et pour écrire à ses amis. Ainsi instruit de ce que je peux entreprendre dans cette 9e journée de la 12e lune, je me suis dit : « Tu vas prendre un tube sérieux et puis tu écriras à cet animal de Beau, sans crainte de l’indisposer ou de l’ennuyer. » Si j’avais toujours consulté mon calendrier, j’aurais choisi les jours propices et j’aurais connu les moments opportuns pour dire que Gérard est une canaille, car bien évidemment c’est indiqué dans mon almanach. Or voyez comme cela se trouve, que ce 9e jour de la 12e lune coïncidait avec le 1er janvier et en même temps, en suivant ma route sur ma carte, j’arrivais au dernier trait de carmin, c’est-à-dire le premier que je traçais l’an dernier en quittant Wou-Tchéou-Fou ; et en effet, le sifflement des vapeurs me confirmait que j’étais rendu dans ce port ouvert où je voudrais voir élever une statue à Gérard. La matière pour la couler ne manque pas ici et il aurait là une statue odorante et bien appropriée.
Donc, mon cher ami, puisque nous renouvelons l’année, « Kong-Chi, Kong-Chi ». C’est du chinois. N’allez pas vous méprendre sur le sens de ces deux vocables. Ce n’est pas une injonction que je vous adresse, mais des compliments et des souhaits que je  forme pour votre santé. Il en est donc qui s’appliquent au bon fonctionnement de vos intestins mais enfin, vous me connaissez trop pour penser que je les formulerai d’une manière aussi crue.

in Aventuriers du monde,
éditions L’iconoclaste, 2013