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Saï­gon Conti­nen­tal — Cha­pitres 4 à 6

Saï­gon Conti­nen­tal — Cha­pitres 4 à 6

Saï­gon Continental

Saï­gon Continental

Cha­pitres 4 à 6

IV

L’a­près-midi fut interminable.

La cha­leur. L’hu­mi­di­té. Ce ciel blanc qui pesait sur la ville comme un cou­vercle de mar­mite. Les clients qui se plai­gnaient de tout — du ven­ti­la­teur trop lent, de la glace qui fon­dait trop vite, du bruit de la rue, du silence de la sieste, de la guerre qui n’en finis­sait pas de ne pas finir.

Mau­gham ne redes­cen­dit pas.

Tùng por­ta une carafe d’eau fraîche à sa chambre vers trois heures. Frap­pa. Enten­dit une voix qui disait d’en­trer. Entra.

Le vieil homme était allon­gé sur le lit, tout habillé, les yeux au pla­fond. La chambre était plon­gée dans une pénombre douce — les jalou­sies tirées, le ven­ti­la­teur qui tour­nait en mur­mu­rant son éter­nelle complainte.

« Sur la table », dit Mau­gham sans bouger.

Tùng posa la carafe. Ses mains ne trem­blaient pas. Il était très fier de ses mains.

« Autre chose, Monsieur ? »

Un silence.

Puis :

« Quelle chambre m’a­vez-vous donné ? »

« La 307, Monsieur. »

« En 1923, j’é­tais au deuxième. Face à la cour. »

Tùng se figea.

Il ne pou­vait pas voir le visage de Mau­gham dans la pénombre. Seule­ment devi­ner la forme allon­gée, la masse sombre du corps sur le lit blanc.

« Je… je ne sau­rais dire, Mon­sieur. C’é­tait il y a longtemps. »

« Oui. Longtemps. »

Un autre silence. Plus long. Tùng sen­tait la sueur per­ler à ses tempes, cou­ler le long de son dos sous la veste blanche.

« Ce sera tout », dit fina­le­ment Maugham.

Tùng s’in­cli­na — un réflexe, l’homme ne pou­vait pas le voir — et sortit.

Dans le cou­loir, il s’a­dos­sa au mur.

Son cœur cognait dans sa poi­trine comme un ani­mal en cage.

Mau­gham se sou­ve­nait de sa chambre de 1923. Cela vou­lait dire qu’il se sou­ve­nait de ce voyage. Cela vou­lait dire qu’il était reve­nu pour une rai­son. Quelle rai­son ? Quel vieil homme de soixante-dix-huit ans tra­verse le monde pour revoir une chambre d’hô­tel où il a dor­mi trente ans plus tôt ?

À moins que ce ne soit pas la chambre qu’il était venu revoir.

*

De retour sur la ter­rasse, Tùng trou­va Greene en pleine conver­sa­tion avec l’un des jour­na­listes amé­ri­cains de la veille.

Ils par­laient de la guerre. De ce qui se pas­sait dans le Nord. De Diên Biên Phu — un nom que Tùng avait com­men­cé à entendre dans les conver­sa­tions, un poste fran­çais quelque part près de la fron­tière du Laos, stra­té­gi­que­ment impor­tant paraît-il.

« Les Fran­çais ne peuvent pas gagner », disait l’A­mé­ri­cain. « Tout le monde le sait. La ques­tion est : qu’est-ce qui va se pas­ser après ? »

Greene écou­tait, hochait la tête, notait des choses dans son carnet.

« Et vous, que pen­sez-vous qu’il va se pas­ser ? » demanda-t-il.

L’A­mé­ri­cain sou­rit. Un sou­rire suf­fi­sant, celui de quel­qu’un qui croit connaître l’avenir.

« Nous allons prendre le relais. C’est inévi­table. Les Fran­çais n’ont plus les moyens de tenir ce pays, mais nous, nous les avons. Et nous avons quelque chose qu’ils n’ont jamais eu — la confiance du peuple. »

Greene ne répon­dit pas. Mais Tùng, qui débar­ras­sait une table voi­sine, vit quelque chose pas­ser dans son regard. Du scep­ti­cisme, peut-être. Ou de la tris­tesse. Ou cette luci­di­té par­ti­cu­lière des écri­vains qui voient les catas­trophes venir avant qu’elles n’arrivent.

*

Plus tard, beau­coup plus tard, quand le roman de Greene serait publié, quand l’His­toire aurait don­né rai­son à ses intui­tions, Tùng repen­se­rait à cette conver­sa­tion. À cet Amé­ri­cain si sûr de lui, si cer­tain que son pays pou­vait réus­sir là où la France avait échoué. À Greene qui écou­tait et qui, déjà, trans­for­mait tout cela en fiction.

Pyle. L’A­mé­ri­cain de son roman. Le jeune idéa­liste qui arrive à Saï­gon avec ses théo­ries et ses cer­ti­tudes. Qui croit pou­voir sau­ver le Viet­nam sans le com­prendre. Qui finit mort dans le fleuve.

Greene avait vu juste. Mais per­sonne ne l’é­cou­tait en 1952. Per­sonne n’é­coute jamais les écri­vains quand ils disent la vérité.

*

Le soir tomba.

La ter­rasse s’a­ni­ma de nou­veau. Les mêmes visages ou d’autres, Tùng ne fai­sait plus la dif­fé­rence après toutes ces années. Des Fran­çais, des Amé­ri­cains, quelques Anglais. Des jour­na­listes, des diplo­mates, des offi­ciers en per­mis­sion, des femmes qui étaient par­fois des épouses et par­fois autre chose. Le monde colo­nial dans sa splen­deur cré­pus­cu­laire, s’ac­cro­chant à ses pri­vi­lèges comme un nau­fra­gé à son épave.

Greene revint, s’ins­tal­la à sa place habi­tuelle, com­man­da son Pernod.

Et puis Mau­gham descendit.

Il appa­rut en haut de l’es­ca­lier, s’ar­rê­ta un ins­tant comme pour ras­sem­bler ses forces, puis des­cen­dit marche par marche, agrip­pé à la rampe. Il avait chan­gé de cos­tume — lin blanc, impec­cable mal­gré la cha­leur. Quelque chose dans sa mise avait une qua­li­té désuète, une élé­gance d’un autre temps, comme s’il s’é­tait habillé pour une soi­rée qui n’exis­tait plus.

Il sor­tit sur la terrasse.

Cher­cha une table du regard.

Et choi­sit celle juste à côté de M. Greene.

*

Les deux hommes étaient main­te­nant assis à moins de deux mètres l’un de l’autre. Greene écri­vait dans son car­net. Mau­gham regar­dait la rue. Ni l’un ni l’autre ne sem­blait remar­quer l’exis­tence de l’autre.

Tùng s’ap­pro­cha du vieil homme.

« Que puis-je vous ser­vir, Monsieur ? »

Mau­gham le regar­da. Un vrai regard, cette fois. Pas celui du matin, dis­trait et vide. Un regard qui s’ar­rê­tait, qui pesait.

« Un gin tonic. Avec beau­coup de glace. »

« Bien, Monsieur. »

Il s’é­loi­gna, sen­tant ce regard dans son dos comme une main posée entre ses omoplates.

À son retour avec le verre, il sur­prit Greene qui levait les yeux de son car­net pour obser­ver le vieil homme. Une curio­si­té pro­fes­sion­nelle, peut-être. Ce réflexe des écri­vains devant toute sil­houette un peu sin­gu­lière, ce besoin de cata­lo­guer, de com­prendre, de voler.

Tùng posa le gin tonic devant Maugham.

« Voi­là, Monsieur. »

Mau­gham ne répon­dit pas. Prit le verre. Le por­ta à ses lèvres. But une gor­gée en fer­mant les yeux.

Quand il les rou­vrit, ils étaient fixés sur Tùng.

Un temps.

« Vous êtes ici depuis longtemps ? »

La ques­tion. Celle qu’il redou­tait et qu’il atten­dait depuis ce matin.

« Depuis 1920, Monsieur. »

Il avait par­lé sans réflé­chir. La véri­té était sor­tie toute seule, comme si trente-deux ans de silence n’a­vaient été qu’une digres­sion, qu’une paren­thèse qu’on ferme enfin.

Mau­gham ne cil­la pas. Mais quelque chose chan­gea dans son regard. Une ombre qui pas­sait. Un cal­cul. 1920. 1923. Les yeux du vieil homme remon­tèrent sur le visage de Tùng, s’ar­rê­tèrent sur ses traits, cher­chèrent quelque chose sous les rides et les années.

Le silence dura.

Il dura assez long­temps pour que Greene, à la table voi­sine, finisse par lever les yeux, intri­gué par cette conver­sa­tion muette.

Puis Mau­gham hocha la tête. Très len­te­ment. Un mou­ve­ment à peine perceptible.

Et Tùng s’in­cli­na et s’effaça.

*

V

Il tra­vailla le reste de la soi­rée comme un auto­mate. Por­tant des verres, vidant des cen­driers, hochant la tête aux demandes des clients. Mais son esprit était ailleurs, sus­pen­du à ce silence sur la ter­rasse, à ce hoche­ment de tête infime.

Mau­gham savait.

Peut-être ne se sou­ve­nait-il pas de son nom — l’a­vait-il jamais su ? — mais il avait com­pris que cet homme qui le ser­vait était le même gar­çon qui l’a­vait ser­vi trente ans plus tôt. Le même gar­çon qui était mon­té dans sa chambre, une nuit étouf­fante de mars 1923, et qui avait atten­du dans le silence.

Et tout à coup, Tùng com­prit pour­quoi le vieil homme était revenu.

Pas pour la chambre. Pas pour l’hô­tel. Pas pour Saïgon.

Pour lui.

C’é­tait impos­sible. C’é­tait fou. C’é­tait pro­ba­ble­ment faux — les vieillards voya­geaient pour mille rai­sons, la nos­tal­gie, l’en­nui, la peur de mou­rir sans avoir revu cer­tains lieux. Mais Tùng ne pou­vait pas s’empêcher de pen­ser que, par­mi tous les lieux que Mau­gham avait visi­tés dans sa longue vie, il avait choi­si celui-ci pour y reve­nir une der­nière fois. Et que ce choix n’é­tait pas un hasard.

*

Greene quit­ta la ter­rasse vers dix heures.

Mais au lieu de mon­ter se cou­cher, il s’ar­rê­ta dans le hall et deman­da au récep­tion­niste d’ap­pe­ler un cyclo-pousse.

Tùng savait où il allait. Les fume­ries de Cho­lon. Greene y dis­pa­rais­sait par­fois, ces nuits où l’é­cri­ture ne venait pas, où quelque chose en lui avait besoin de s’é­chap­per. Il revien­drait à l’aube, les yeux vitreux, l’es­prit ailleurs, avec cette odeur dou­ceâtre sur ses vêtements.

L’o­pium. Cette façon qu’a­vaient les Euro­péens de fuir l’A­sie en s’y enfon­çant plus profond.

Tùng regar­da le cyclo-pousse s’é­loi­gner dans la nuit. Greene était assis à l’ar­rière, le visage fer­mé, les mains cris­pées sur ses carnets.

Peut-être qu’il irait fumer. Peut-être qu’il irait sim­ple­ment mar­cher dans les rues de Cho­lon, obser­ver, voler des mor­ceaux de vie pour son roman. On ne savait jamais, avec les écrivains.

*

Onze heures.

La ter­rasse se vidait. Il ne res­tait plus que Mau­gham, seul à sa table, les yeux per­dus dans la nuit.

Tùng débar­ras­sa les tables voi­sines. Len­te­ment. Trop lentement.

Le vieil homme leva la main.

Tùng s’ap­pro­cha.

« Mon­sieur ? »

Mau­gham ne dit rien tout de suite. Il regar­dait Tùng. Avec insis­tance, oui. Mais pas avec effron­te­rie. Quelque chose de plus doux. De plus triste. Le regard de quel­qu’un qui revoit un fan­tôme et qui sait qu’il n’a pas le droit de le toucher.

Le silence s’étira.

Dans ce silence, il y avait tout. 1923. La chambre. Le ven­ti­la­teur. Le presque-rien qui avait failli être tout. Les trente années entre les deux. Les vies qu’ils avaient vécues cha­cun de leur côté, Tùng avec Liên et les enfants, Mau­gham avec ses livres et ses voyages et ses secrets qu’on mur­mu­rait dans cer­tains cercles lon­do­niens. Il y avait la jeu­nesse per­due et la vieillesse venue, et cette nuit sur une ter­rasse de Saï­gon, le der­nier acte d’une pièce dont ils étaient les seuls spectateurs.

Tùng aurait pu par­ler. Dire quelque chose. N’im­porte quoi.

Il ne dit rien.

Il s’in­cli­na.

Et il s’ef­fa­ça dans l’ombre du hall.

*

Quand Tùng res­sor­tit sur la ter­rasse, quelques minutes plus tard, Mau­gham était parti.

La table était vide. Le verre de gin tonic à peine tou­ché. Et cette absence qui pesait plus que n’im­porte quelle présence.

Tùng ramas­sa le verre.

Ses doigts tou­chèrent le bord où les lèvres du vieil homme s’é­taient posées. Un geste absurde. Sen­ti­men­tal. Indigne d’un homme de qua­rante-neuf ans qui avait appris à ne rien montrer.

Mais per­sonne ne regardait.

Alors il se per­mit ce geste. Ce tout petit geste. Et puis il empor­ta le verre, et la nuit continua.

*

VI

Tùng dor­mit mal.

Des rêves frag­men­tés, des images sans suite. La chambre de 1923, mais les meubles avaient chan­gé de place. Mau­gham jeune qui le regar­dait, mais c’é­tait le visage de Bảo. Une lettre qui brû­lait et dont les cendres for­maient des mots illisibles.

Il se réveilla avant l’aube.

Liên dor­mait à côté de lui, tour­née vers le mur, ses che­veux gris répan­dus sur l’o­reiller. Trente ans de mariage. Une vie entière par­ta­gée. Et pour­tant, il y avait des chambres en lui où elle n’é­tait jamais entrée, des cou­loirs qu’elle ne soup­çon­nait même pas.

Il se leva sans bruit. Alla dans la cour.

L’en­ve­loppe de Bảo était tou­jours dans sa poche.

Il l’ou­vrit.

*Père,

Je vais bien. Je ne peux pas vous dire où je suis. La lutte est longue mais nous tien­drons. Ne par­lez pas de cette lettre à mère. Je sais que c’est dif­fi­cile pour vous. Je sais que vous ne com­pre­nez pas pour­quoi je suis par­ti. Peut-être qu’un jour je pour­rai vous expliquer.

Pen­sez à moi quand vous regar­dez le ciel à l’aube. C’est à cette heure que je pense à vous.

Votre fils qui vous aime.*

Tùng lut la lettre deux fois. Puis trois fois. Les mots dan­saient devant ses yeux fatigués.

Pen­sez à moi quand vous regar­dez le ciel à l’aube.

Il leva la tête. Le ciel pâlis­sait à l’est, rose et gris, avec des traî­nées de nuages qui res­sem­blaient à des coups de pin­ceau. Quelque part, sous ce même ciel, son fils se réveillait peut-être. Ou dor­mait encore. Ou mar­chait dans la jungle. Ou était mort — non, il ne fal­lait pas pen­ser à cela.

Tùng brû­la la lettre comme il brû­lait toutes les autres. Les cendres tom­bèrent dans le bas­sin où nageaient les pois­sons rouges de Liên. Les pois­sons s’en appro­chèrent, curieux, puis s’éloignèrent.

Voi­là. Un fils vivant. Une preuve détruite. Un secret de plus.

*

Quand Tùng arri­va au Conti­nen­tal, le soleil se levait à peine.

Il trou­va le vieux Phạm qui ran­geait ses affaires, prêt à ren­trer chez lui après sa nuit de garde.

« L’An­glais de la 307 est par­ti », dit Phạm en bâillant. « Une voi­ture l’a pris il y a une heure. Direc­tion l’aé­ro­port, je crois. »

Tùng hocha la tête.

Quelque chose se ser­ra dans sa poi­trine. Pas de la sur­prise — il s’y atten­dait, d’une cer­taine façon. Mau­gham était venu, avait vu ce qu’il était venu voir, et était repar­ti. Comme en 1923.

Il mon­ta à l’é­tage. La chambre 307 était ouverte, la femme de ménage com­men­çait déjà son tra­vail. Les draps étaient à peine frois­sés — Mau­gham avait-il seule­ment dormi ?

Tùng regar­da autour de lui.

Il ne savait pas ce qu’il cher­chait. Un signe, peut-être. Un mes­sage. Quelque chose que le vieil homme aurait lais­sé pour lui, comme ce livre sur la terrasse.

Mais la chambre était vide. Imper­son­nelle. Rien n’in­di­quait qu’un homme y avait pas­sé deux nuits. Qu’un écri­vain célèbre y avait dor­mi. Qu’une his­toire vieille de trente ans y avait trou­vé sa conclusion.

Tùng redes­cen­dit.

*

La ter­rasse était encore déserte à cette heure. Il s’y attar­da un moment, regar­dant la rue Cati­nat qui s’é­veillait, les pre­miers mar­chands, les pre­mières voi­tures, la vie qui repre­nait ses droits comme chaque jour depuis toujours.

Mau­gham était parti.

Sans un mot. Sans un adieu. Comme en 1923.

Mais cette fois, il y avait eu ce silence. Ce regard. Ce hoche­ment de tête imper­cep­tible. C’é­tait peu. C’é­tait tout.

*

Greene revint vers huit heures.

Tùng le vit entrer dans le hall, le pas incer­tain, le visage défait. Il reve­nait de Cho­lon — l’o­deur le tra­his­sait, cette odeur dou­ceâtre qui impré­gnait ses vêtements.

Mais il y avait autre chose. Une fébri­li­té. Une exci­ta­tion mal­gré la fatigue.

Il mon­ta direc­te­ment à sa chambre.

Tùng lui por­ta du café une heure plus tard. Frap­pa, entra, trou­va l’An­glais assis à son bureau, en train d’é­crire avec une fureur qu’il ne lui avait jamais vue.

Les feuillets s’empilaient. L’é­cri­ture était presque illi­sible, ser­rée, urgente.

Greene ne leva même pas la tête quand Tùng posa le café.

« Cette nuit, mur­mu­ra-t-il comme pour lui-même, cette nuit j’ai vu quelque chose. »

Tùng ne deman­da pas quoi. Les écri­vains voyaient des choses que les autres ne voyaient pas. C’é­tait leur malé­dic­tion. Leur privilège.

Il res­sor­tit sans bruit.

*

Greene des­cen­dit vers dix heures, comme à son habitude.

Il avait encore plus mau­vaise mine que d’or­di­naire — les cernes, le teint gris, cette fébri­li­té des insom­niaques ou des fumeurs d’o­pium. Mais quelque chose brillait dans ses yeux. Une exci­ta­tion. Une certitude.

Il com­man­da son café, s’ins­tal­la, sor­tit ses carnets.

Puis il leva les yeux et regar­da la table voi­sine, celle où le vieil homme s’é­tait assis la veille.

Quelque chose pas­sa sur son visage.

Il fit signe à Tùng.

« Le gent­le­man qui était là hier soir — il est encore dans l’hôtel ? »

« Non, Mon­sieur. Il est par­ti ce matin, très tôt. »

Greene fron­ça les sour­cils. Une curio­si­té d’é­cri­vain, toujours.

« Savez-vous qui c’était ? »

« Je n’ai pas regar­dé le registre, Monsieur. »

Un men­songe. Le pre­mier que Tùng disait ce matin. Pas le dernier.

Greene appe­la le réceptionniste.

« Pou­vez-vous me dire le nom du client qui est par­ti cette nuit ? Chambre 307, je crois. »

Le récep­tion­niste — Ngô, un jeune homme trop zélé — alla véri­fier le registre des départs.

Tùng conti­nuait d’es­suyer les verres der­rière le bar. Ses mains ne trem­blaient pas.

« W.S. Mau­gham, Mon­sieur. D’a­près le registre, il venait de France. Nice, je crois. »

Greene ne bou­gea pas.

Pen­dant quelques secondes, il res­ta par­fai­te­ment immo­bile, comme frap­pé par une balle invisible.

Puis : « Mau­gham ? Somer­set Maugham ? »

« Je ne sais pas, Mon­sieur. Il y a juste W.S. Mau­gham sur le registre. »

Greene se leva. Fit quelques pas. S’ar­rê­ta. Revint.

« Mon Dieu. Somer­set Mau­gham. Il était là. . À trois mètres de moi. »

Il se pas­sa la main sur le visage. Incré­dule. Défait.

Tùng obser­vait. Il voyait l’é­cri­vain se décom­po­ser, réa­li­ser l’am­pleur de ce qu’il avait man­qué. Somer­set Mau­gham — le grand Mau­gham, le maître du récit colo­nial, celui qui avait écrit sur l’A­sie avant tous les autres — avait été assis à côté de lui pen­dant toute une soi­rée, et il ne l’a­vait pas reconnu.

Greene se tour­na vers Tùng.

« Vous. Vous l’a­vez ser­vi. Com­ment était-il ? »

Tùng posa son verre. Regar­da Greene. Cet écri­vain anglais qui écri­vait sur l’In­do­chine sans la connaître vrai­ment, qui volait des mor­ceaux de vie pour ses romans, qui était pas­sé à côté du plus grand écri­vain de son pays sans le reconnaître.

« Comme à son habi­tude, Mon­sieur. Charmant. »

Greene cli­gna des yeux.

« Comme à son… Vous le connaissiez ? »

Tùng s’in­cli­na légèrement.

« J’ai une bonne mémoire des clients, Mon­sieur. C’est tout. »

Et il s’éloigna.

Lais­sant Greene debout au milieu de la ter­rasse, avec cette phrase qui ne vou­lait rien dire et qui disait tout.

Comme à son habi­tude, charmant.

*

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Cha­pitres 1 à 3

I

La lumière de cinq heures avait cette qua­li­té par­ti­cu­lière que Tùng ne savait pas nom­mer — ni dorée ni blanche, quelque chose entre les deux, une lumière d’a­vant l’o­rage ou d’a­près la fièvre, une lumière qui n’ap­par­te­nait qu’à Saï­gon et à cette heure pré­cise où la ville hésite entre le jour finis­sant et la nuit qui n’ose pas encore.

Il tra­ver­sa le hall sans bruit.

Trente-deux ans qu’il tra­ver­sait ce hall. Trente-deux ans que ses pieds connais­saient chaque car­reau, chaque légère dépres­sion dans le sol, chaque endroit où le marbre avait été rem­pla­cé après les troubles de 36, après l’oc­cu­pa­tion japo­naise, après tout ce que cet hôtel avait tra­ver­sé sans jamais fer­mer ses portes. Le Conti­nen­tal était comme ces vieilles tor­tues des pagodes : il avait vu pas­ser les empires et les hommes, et il restait.

Tùng aus­si.

Dehors, rue Cati­nat — les Fran­çais l’ap­pe­laient encore ain­si, même si elle por­tait désor­mais un autre nom que per­sonne n’u­ti­li­sait — un cyclo-pousse atten­dait sous les tama­ri­niers. Le conduc­teur dor­mait, le cha­peau conique rabat­tu sur les yeux. Une femme en áo dài blanc pas­sa, tenant un para­pluie contre un soleil qui ne brillait pas vrai­ment. Quelque part vers le fleuve, une sirène de bateau.

Et plus loin, tou­jours plus loin, le bruit mat des canons dans la plaine.

On s’y habi­tuait. C’é­tait cela, le pro­dige de Saï­gon en 1952 : on s’ha­bi­tuait à tout. Au gron­de­ment loin­tain de l’ar­tille­rie fran­çaise pilon­nant les posi­tions Việt Minh dans les rizières. Aux convois de bles­sés qu’on croi­sait par­fois à l’aube, les camions bâchés qui remon­taient vers l’hô­pi­tal Grall. Aux sol­dats en per­mis­sion qui débar­quaient du Nord, amai­gris, vieillis de dix ans en quelques mois, et qui venaient au Conti­nen­tal boire jus­qu’à l’ou­bli. On s’ha­bi­tuait aux alertes, aux couvre-feux, à cette façon qu’a­vait la ville de conti­nuer à vivre comme si de rien n’é­tait, comme si la guerre n’exis­tait qu’au-delà des fau­bourgs, dans un autre pays, un autre monde.

Les tama­ri­niers de la rue Cati­nat per­daient leurs feuilles. Les ter­rasses des cafés étaient pleines. Les femmes por­taient tou­jours leurs áo dài de soie. Et la mort rôdait par­tout, invi­sible, patiente.

*

Le grand ven­ti­la­teur du bar tour­nait depuis 1911. Per­sonne ne l’a­vait jamais chan­gé, même quand les pales avaient com­men­cé à émettre ce grin­ce­ment ténu, ce sou­pir métal­lique que Tùng était peut-être le seul à entendre. Pour lui, ce bruit fai­sait par­tie de l’hô­tel au même titre que l’o­deur de cire et de fran­gi­pa­nier, que le cli­que­tis des verres sur les pla­teaux d’argent, que les mur­mures des clients sur la terrasse.

Il véri­fia les tables. Comp­ta les cen­driers. Ali­gna les chaises avec une pré­ci­sion maniaque que per­sonne ne remar­quait et qui pour­tant était sa façon à lui de tenir le monde en place.

À dix-neuf ans, quand il était entré au ser­vice du Conti­nen­tal, il ne savait rien. Un gar­çon de la cam­pagne, maigre, effa­ré par la ville, par ces Fran­çais qui par­laient si fort et mar­chaient si vite. Le vieux Lê, chef des ser­veurs à l’é­poque, lui avait dit : « Tu dois deve­nir invi­sible. Un bon ser­veur n’existe pas. Il est l’ombre des dési­rs des autres. » Tùng avait appris. Il était deve­nu l’ombre.

Qua­rante-neuf ans main­te­nant. Bien­tôt cin­quante. Un âge où l’on se retourne et où l’on voit le che­min par­cou­ru — si long, si étrange, menant d’un vil­lage du del­ta à ce hall de marbre où pas­saient les puis­sants de ce monde.

Sa femme, Liên, disait par­fois : « Tu aimes cet hôtel plus que tu ne m’aimes. » Elle ne plai­san­tait qu’à moi­tié. Et Tùng ne répon­dait jamais, parce qu’il y avait dans cette accu­sa­tion une part de véri­té qu’il n’o­sait pas regar­der en face.

*

Le jour­na­liste anglais des­cen­dit vers six heures.

Tùng le recon­nut au bruit de ses pas dans l’es­ca­lier — un rythme par­ti­cu­lier, pres­sé et hési­tant à la fois, comme quel­qu’un qui court après quelque chose qu’il n’est pas sûr de vou­loir attra­per. M. Greene. Chambre 214. Deux mois qu’il logeait au Conti­nen­tal, depuis jan­vier. Il payait sa note avec un mélange d’ir­ré­gu­la­ri­té et de géné­ro­si­té qui intri­guait la réception.

Il écri­vait.

Tùng le savait parce qu’il avait vu les feuillets sur le bureau quand il appor­tait le café le matin. Des pages cou­vertes d’une écri­ture ser­rée, ner­veuse, avec beau­coup de ratures. Une fois, un feuillet était tom­bé par terre et Tùng l’a­vait ramas­sé. Il ne lisait pas bien l’an­glais, mais il avait recon­nu un pré­nom viet­na­mien. Phượng. Comme l’oi­seau légen­daire, le phénix.

Greene écri­vait sur une femme vietnamienne.

Ce soir-là, l’An­glais s’ins­tal­la à sa place habi­tuelle sur la ter­rasse, celle d’où l’on voyait la place du Théâtre et l’Hô­tel de Ville au fond, avec son archi­tec­ture de pâtis­se­rie colo­niale. Il com­man­da un Per­nod. Puis un autre. Il fumait ciga­rette sur ciga­rette et regar­dait la rue avec cette inten­si­té par­ti­cu­lière des écri­vains, ce regard qui prend tout, qui vole tout, qui trans­forme les gens en per­son­nages sans leur deman­der la permission.

Tùng ser­vait. S’ef­fa­çait. Revenait.

Il avait appris à recon­naître les humeurs de Greene au fil des semaines. Il y avait les jours où l’An­glais écri­vait avec fureur, noir­cis­sant des pages entières sans lever la tête, et ces jours-là il ne fal­lait pas lui par­ler, à peine poser le verre près de son coude et dis­pa­raître. Et puis il y avait les autres jours, les mau­vais, ceux où Greene res­tait pros­tré devant une feuille blanche, le regard per­du, fumant ciga­rette sur ciga­rette jus­qu’à ce que le cen­drier déborde. Ces jours-là, il buvait plus. Par­lait par­fois. Posait des questions.

Ce soir était un soir de questions.

« Vous. Com­ment dit-on… » Il cher­cha ses mots, fouilla dans son viet­na­mien approxi­ma­tif. « Com­ment une femme d’i­ci plie-t-elle ses vête­ments ? Je veux dire, est-ce qu’il y a une façon particulière ? »

Tùng réflé­chit. Pen­sa à Liên, à ses gestes du soir quand elle ran­geait les áo dài dans l’ar­moire, cette façon qu’elle avait de lis­ser le tis­su comme si elle cares­sait quelque chose de vivant.

« En trois, Mon­sieur. Tou­jours en trois. »

Greene hocha la tête, mur­mu­ra quelque chose, sor­tit un car­net de sa poche et nota. Tùng s’é­loi­gna. Un mor­ceau de la vie de Liên venait d’en­trer dans un roman anglais qu’il ne lirait jamais.

C’é­tait ain­si que les choses se pas­saient avec les écrivains.

*

Une heure plus tard, Greene l’ar­rê­ta de nouveau.

« Asseyez-vous une minute. »

Tùng hési­ta. Les ser­veurs ne s’as­seyaient pas avec les clients. C’é­tait une règle non écrite, une de ces fron­tières invi­sibles qui struc­tu­raient le monde colonial.

« S’il vous plaît. J’ai besoin de com­prendre quelque chose. »

La ter­rasse était presque vide à cette heure — le creux entre l’a­pé­ri­tif et le dîner. Tùng s’as­sit sur le bord de la chaise, prêt à se rele­ver au moindre signe.

Greene le dévi­sa­geait avec cette inten­si­té qui met­tait mal à l’aise.

« Dans mon roman, dit-il, il y a une femme. Viet­na­mienne. Elle est… com­ment dire… entre deux hommes. Un Anglais plus âgé, fati­gué, cynique. Et un Amé­ri­cain. Jeune. Idéa­liste. Dan­ge­reux dans son idéalisme. »

Tùng ne dit rien. Il ne voyait pas ce qu’on atten­dait de lui.

« La femme — Phuong — elle choi­sit l’A­mé­ri­cain. Pour des rai­sons pra­tiques. Il peut lui offrir ce que l’An­glais ne peut pas. La sécu­ri­té. L’a­ve­nir. Peut-être l’Amérique. »

Greene s’in­ter­rom­pit. Allu­ma une nou­velle cigarette.

« Ce que je n’ar­rive pas à com­prendre, reprit-il, c’est ce qu’elle res­sent vrai­ment. Est-ce qu’elle aime l’un des deux ? Est-ce que l’a­mour entre même en ligne de compte ? Ou est-ce que… »

Il cher­chait ses mots.

« Ou est-ce que pour une femme d’i­ci, l’a­mour est un luxe qu’on ne peut pas se permettre ? »

Tùng pen­sa à Liên. À leur mariage, arran­gé par les familles, il y a trente ans. À cet amour qui était venu après, len­te­ment, comme une plante qui pousse dans un sol dif­fi­cile. Pas le grand amour des romans fran­çais. Quelque chose de plus modeste. De plus solide peut-être.

« Je ne sais pas, Mon­sieur. Je ne suis pas une femme. »

Greene eut un rire bref.

« Non. Bien sûr. »

Un silence.

« Mais vous êtes marié ? »

« Oui, Mon­sieur. Depuis trente ans. »

« Et vous l’ai­mez ? Votre femme ? »

La ques­tion était incon­ve­nante. Tùng aurait dû se lever, s’ex­cu­ser, retour­ner à son tra­vail. Mais quelque chose dans le regard de Greene — une vraie curio­si­té, pas le mépris habi­tuel des colo­niaux — le retint.

« Je ne sais pas si c’est de l’a­mour, Mon­sieur. C’est ma vie. Elle est ma vie. Je ne sais pas com­ment sépa­rer les deux. »

Greene le regar­da lon­gue­ment. Puis il nota quelque chose dans son carnet.

Tùng se leva.

« Puis-je vous appor­ter autre chose, Monsieur ? »

« Un autre Per­nod. Et… merci. »

Tùng s’in­cli­na et s’éloigna.

Il ne sau­rait jamais si ses mots avaient trou­vé leur che­min dans le roman de Greene. Mais cette conver­sa­tion res­te­rait avec lui — cette étrange inti­mi­té d’un ins­tant, entre un écri­vain anglais et un ser­veur viet­na­mien, sur une ter­rasse de Saï­gon pen­dant qu’au loin les canons grondaient.

*

La nuit tom­ba comme elle tom­bait tou­jours à Saï­gon — d’un coup, sans pré­ve­nir, comme un rideau qu’on tire. Les lampes de la ter­rasse s’al­lu­mèrent. D’autres clients arrivèrent.

Tùng les connais­sait presque tous, au moins de vue. Le monde des Euro­péens à Saï­gon était petit, une cen­taine de per­sonnes peut-être qui se croi­saient dans les mêmes endroits, les mêmes récep­tions, les mêmes cercles. Il y avait les fonc­tion­naires de l’ad­mi­nis­tra­tion colo­niale, recon­nais­sables à leur air de fatigue satis­faite et à leurs cos­tumes de lin frois­sés par la cha­leur. Les mili­taires en per­mis­sion, qui buvaient trop et par­laient trop fort des com­bats dans le del­ta. Les jour­na­listes — fran­çais, anglais, amé­ri­cains — tou­jours à l’af­fût d’une his­toire, d’un scan­dale, d’une véri­té qu’ils pour­raient câbler à leurs rédactions.

Et puis il y avait les autres. Ceux qu’on ne clas­sait pas faci­le­ment. Les hommes d’af­faires aux acti­vi­tés floues. Les femmes qui n’é­taient pas des épouses. Les espions — car il y en avait, Tùng le savait, le Deuxième Bureau fran­çais, les ser­vices bri­tan­niques, peut-être déjà les Amé­ri­cains qui com­men­çaient à s’in­té­res­ser à cette guerre.

Ce soir-là, il y avait un couple de Fran­çais — fonc­tion­naires ou plan­teurs, elle avec trop de bijoux, lui avec cet air d’en­nui des colo­niaux en fin de car­rière. Deux jour­na­listes amé­ri­cains, jeunes, bruyants, qui com­man­dèrent du whis­ky et par­lèrent trop fort de choses qu’ils auraient dû taire — un poste fran­çais encer­clé quelque part vers Cao Bằng, des rumeurs de négo­cia­tions secrètes. Un homme seul, Viet­na­mien, cos­tume occi­den­tal, qui but un thé au jas­min en lisant un jour­nal fran­çais et que Tùng soup­çon­na d’être de la police, ou peut-être d’autre chose.

Et Greene, tou­jours là, qui regar­dait tout cela avec ses yeux d’écrivain.

*

Vers neuf heures, il se pas­sa quelque chose.

Une Jeep amé­ri­caine s’ar­rê­ta devant l’hô­tel, et deux hommes en des­cen­dirent. Des Amé­ri­cains — on les recon­nais­sait à leur façon de mar­cher, cette assu­rance par­ti­cu­lière, cette manière d’oc­cu­per l’es­pace comme s’ils en étaient pro­prié­taires. L’un était en civil, cos­tume léger, lunettes à mon­ture d’é­caille. L’autre por­tait un uni­forme sans insignes.

Ils s’ins­tal­lèrent à une table, com­man­dèrent du bour­bon, et com­men­cèrent à par­ler à voix basse en jetant des regards autour d’eux.

Tùng les ser­vit. Nota les détails — c’é­tait un réflexe, après toutes ces années. L’homme en civil avait les mains soi­gnées, des mains qui n’a­vaient jamais tra­vaillé. L’autre avait une cica­trice au men­ton et un regard qui ne res­tait jamais en place.

Quand il revint vers le bar, il sur­prit Greene qui obser­vait les deux Amé­ri­cains avec une inten­si­té nouvelle.

L’é­cri­vain grif­fon­nait dans son carnet.

*

Plus tard, beau­coup plus tard, Tùng com­pren­drait que Greene était en train d’in­ven­ter Pyle. L’A­mé­ri­cain de son roman. Le jeune homme idéa­liste qui arrive à Saï­gon avec ses théo­ries sur la « troi­sième force », ses cer­ti­tudes démo­cra­tiques, son igno­rance catas­tro­phique. Pyle qui croit pou­voir sau­ver le Viet­nam sans le com­prendre. Pyle qui fini­ra mort dans la boue du fleuve, vic­time de son propre aveuglement.

Mais cette nuit-là, Tùng ne savait rien de tout cela. Il voyait seule­ment un écri­vain qui regar­dait deux Amé­ri­cains, et quelque chose qui pre­nait forme dans son esprit.

Les romans nais­saient ain­si, peut-être. De ces regards volés. De ces frag­ments de réa­li­té qu’on réar­ran­geait jus­qu’à ce qu’ils disent autre chose, quelque chose de plus vrai que la vérité.

*

Greene res­ta jus­qu’à minuit.

Les autres clients étaient par­tis depuis long­temps. Les Amé­ri­cains d’a­bord, remon­tant dans leur Jeep avec des airs de conspi­ra­teurs. Puis les jour­na­listes, les fonc­tion­naires, les femmes qui n’é­taient pas des épouses.

Greene res­ta.

Il avait ces­sé d’é­crire. Il regar­dait la rue Cati­nat, déserte main­te­nant, avec ses réver­bères qui fai­saient des flaques de lumière jaune sur les trot­toirs. Un cyclo-pousse pas­sa, len­te­ment, le conduc­teur endor­mi sur son siège.

Quelque part dans la ville, une déto­na­tion. Loin­taine. Étouf­fée. Peut-être un atten­tat. Peut-être rien — on ne savait jamais, à Saï­gon, ce qui était la guerre et ce qui ne l’é­tait pas.

Greene ne cil­la pas.

« Vous avez peur ? » deman­da-t-il à Tùng qui débar­ras­sait une table voisine.

« Peur, Monsieur ? »

« De tout ça. La guerre. Les bombes. Ce qui va arriver. »

Tùng s’ar­rê­ta. Réfléchit.

« La peur, c’est un luxe, Mon­sieur. Comme l’a­mour. On n’a pas tou­jours le temps. »

Greene sou­rit. Un sou­rire triste, fatigué.

« Vous êtes un phi­lo­sophe, vous savez. »

« Non, Mon­sieur. Je suis un serveur. »

Et il s’é­loi­gna avec son plateau.

Greene res­ta encore une demi-heure, seul sur la ter­rasse, à fumer et à regar­der la nuit. Puis il mon­ta se coucher.

Tùng ne sut jamais à quoi il pen­sait pen­dant cette demi-heure. Mais quelque chose lui disait que c’é­tait impor­tant — que ces moments de soli­tude, sur cette ter­rasse, au milieu d’une guerre qui n’en finis­sait pas, nour­ris­saient le roman que l’An­glais était en train d’écrire.

*

La ter­rasse se vida.

Minuit pas­sé. Tùng était seul avec le veilleur de nuit, le vieux Phạm, qui som­no­lait der­rière le comp­toir de la récep­tion. Les geckos chan­taient sur les murs. Quelque part dans Cho­lon, une fume­rie devait être pleine à cette heure, ces tanières où les Fran­çais et les riches allaient cher­cher leurs rêves d’opium.

Greene y allait par­fois. Tùng le savait — les ser­veurs savaient tout. L’An­glais dis­pa­rais­sait cer­tains soirs, reve­nait à l’aube avec des yeux vitreux et une odeur dou­ceâtre sur ses vête­ments. L’o­pium. Cette façon qu’a­vaient les Euro­péens de fuir la réa­li­té en s’en­fon­çant plus pro­fond dans l’Asie.

Tùng ramas­sa les der­niers verres, essuya les tables, ali­gna de nou­veau les chaises. Rituel. Ordre. Tenir le monde en place.

C’est alors qu’il enten­dit la voiture.

*

Une Citroën noire s’ar­rê­ta devant l’hô­tel. Moteur cou­pé. Un temps. Puis la por­tière s’ou­vrit et un homme en sortit.

Tùng était dans l’ombre du hall, près de la porte qui don­nait sur l’of­fice. De là, il voyait la récep­tion, le grand esca­lier, et l’en­trée où le bat­tant de verre lais­sait pas­ser les reflets de la rue.

L’homme avan­ça.

Vieux. Très vieux. Voû­té, appuyé sur une canne, avec ce pas pru­dent de ceux qui ne font plus confiance à leur propre corps. Il por­tait un cos­tume de lin clair, frois­sé par le voyage, et un pana­ma qu’il ôta en entrant, décou­vrant un crâne presque chauve, taché par l’âge.

Le vieux Phạm se redres­sa, sur­pris par ce client tar­dif. L’homme s’ap­pro­cha de la récep­tion. Mur­mu­ra quelque chose. Phạm cher­cha dans le registre, trou­va une réser­va­tion, ten­dit une clé. L’homme signa.

Tout cela, Tùng le vit de loin, dans la pénombre. Tout cela n’é­tait rien. Un voya­geur de nuit, il en arri­vait par­fois, des avions se posaient à toute heure à Tân Sơn Nhất.

Et puis l’homme se retourna.

Son visage entra dans la lumière du lustre.

Et Tùng ces­sa de respirer.

*

Ce visage.

Ce n’é­tait pas possible.

Trente ans. Trente ans s’ef­fon­drèrent comme un châ­teau de cartes, comme les cendres d’une lettre brû­lée, comme rien. Trente ans n’exis­taient plus et Tùng avait de nou­veau vingt ans, et c’é­tait 1923, et cet homme se tenait dans ce même hall, plus jeune de trois décen­nies mais avec les mêmes yeux — ces yeux qui voyaient tout, ces yeux de lézard patient, ces yeux d’écrivain.

Mau­gham.

Tùng ne pou­vait pas se trom­per. On ne se trompe pas sur ces choses-là. Le corps se sou­vient de ce que l’es­prit veut oublier. Le corps recon­naît avant même que le cer­veau n’ait fini son tra­vail de mémoire. Le corps de Tùng recon­nut cet homme comme on recon­naît une brû­lure ancienne quand on approche la main du feu.

Il s’a­dos­sa au mur. Ses jambes tremblaient.

Le vieil homme — Mau­gham, c’é­tait Mau­gham, il n’y avait pas d’er­reur pos­sible — prit sa clé et com­men­ça à gra­vir l’es­ca­lier, len­te­ment, une marche après l’autre, s’ap­puyant sur la rampe.

Tùng ne bou­gea pas.

Il res­ta là, dans l’ombre, jus­qu’à ce que la sil­houette voû­tée ait dis­pa­ru à l’é­tage. Jus­qu’à ce que le silence retombe sur le hall. Jus­qu’à ce que le vieux Phạm se soit ren­dor­mi der­rière son comptoir.

Alors seule­ment, il se per­mit de respirer.

*

II

1923.

La mémoire est une bête étrange. Elle dort pen­dant des années, tapie dans les recoins du crâne, et puis un rien la réveille — une odeur, un visage, un angle de lumière — et elle sur­git, intacte, féroce, avec tous ses détails que l’on croyait perdus.

1923.

Tùng avait vingt ans. Il tra­vaillait au Conti­nen­tal depuis trois ans déjà, mais il était encore le plus jeune, celui qu’on envoyait aux tâches ingrates, celui que les Fran­çais appe­laient « le petit » sans jamais cher­cher à connaître son nom.

Il était beau. Il ne le savait pas. Per­sonne ne le lui avait dit et il n’a­vait pas de miroir chez lui, dans la chambre qu’il par­ta­geait avec deux cou­sins près du mar­ché Bến Thành. Mais il l’é­tait — cette beau­té des jeunes hommes viet­na­miens que les peintres fran­çais aimaient cap­tu­rer, quelque chose de lisse et d’am­bi­gu, un visage où l’en­fance n’a­vait pas tout à fait cédé la place à l’âge adulte.

L’An­glais était arri­vé en mars. Un homme d’une cin­quan­taine d’an­nées, sec, élé­gant mal­gré la cha­leur, avec des yeux qui met­taient mal à l’aise. Des yeux qui regar­daient trop, trop long­temps, trop pro­fon­dé­ment. Il voya­geait seul, ce qui était rare. Les Euro­péens voya­geaient géné­ra­le­ment en groupe, en famille, avec des domes­tiques et des malles. Lui n’a­vait qu’une valise et des carnets.

On disait qu’il était écri­vain. On disait qu’il était célèbre dans son pays. Tùng ne savait pas ce que cela signi­fiait. Il ne connais­sait pas de livres anglais. Il connais­sait à peine les livres.

L’An­glais res­ta trois semaines.

Pen­dant trois semaines, Tùng lui appor­ta son thé le matin, son whis­ky le soir, ses repas quand il man­geait dans sa chambre plu­tôt qu’au res­tau­rant. Pen­dant trois semaines, il sen­tit ce regard sur lui — jamais insis­tant au point d’être offen­sant, jamais appuyé au point de per­mettre une plainte, mais pré­sent, tou­jours pré­sent, comme une main qui ne vous touche pas mais dont vous sen­tez la chaleur.

*

L’In­do­chine de 1923 n’é­tait pas celle de 1952.

Il n’y avait pas de guerre — pas encore. La colo­nie fran­çaise vivait dans une sorte de rêve éveillé, per­sua­dée de sa propre éter­ni­té. Les plan­ta­tions d’hé­véas s’é­ten­daient vers le nord. Les fonc­tion­naires fai­saient leur car­rière à l’ombre des bou­gain­vil­liers. Les femmes por­taient des ombrelles et se plai­gnaient de la cha­leur dans les gar­den-par­ties du Cercle Sportif.

Et les Viet­na­miens ser­vaient. Cour­baient l’é­chine. Attendaient.

Tùng ne pen­sait pas à la poli­tique. Il ne pen­sait à rien d’autre qu’à sur­vivre, à envoyer de l’argent à sa mère au vil­lage, à apprendre son métier. Il regar­dait les Fran­çais comme on regarde les dieux d’un pan­théon étran­ger — incom­pré­hen­sibles, puis­sants, dangereux.

Mais l’An­glais était différent.

Il ne trai­tait pas les ser­veurs comme des meubles. Il disait « mer­ci » — pas sou­vent, mais par­fois, et cela suf­fi­sait à le dis­tin­guer des autres. Il regar­dait les gens dans les yeux, même les boys, même les coo­lies, même ceux que les autres Euro­péens tra­ver­saient du regard comme s’ils n’exis­taient pas.

Et il regar­dait Tùng.

*

Un soir, tard, l’An­glais deman­da du thé.

Tùng mon­ta.

Il frap­pa, entra avec son pla­teau, trou­va l’homme assis près de la fenêtre ouverte, en che­mise, le col défait. La cha­leur était ter­rible cette nuit-là, l’air épais comme du velours mouillé. Le ven­ti­la­teur tour­nait mais ne ser­vait à rien.

« Posez ça là », dit l’Anglais.

Tùng obéit. Se tour­na pour partir.

« Atten­dez. »

Il s’ar­rê­ta. La porte était der­rière lui. L’An­glais le regardait.

Un silence.

Le silence le plus long de la vie de Tùng. Un silence où tout pou­vait bas­cu­ler — où tout faillit bas­cu­ler. L’An­glais ne dit rien. Ne fit rien. Mais dans ce silence, il y avait une ques­tion. Une ques­tion que Tùng com­prit sans qu’elle fût posée, une ques­tion qui lui fit mon­ter le sang au visage et battre le cœur si fort qu’il était sûr que l’autre l’entendait.

La chambre était petite. Le lit immense sous la mous­ti­quaire. La lumière d’une seule lampe, jaune, insuf­fi­sante. Et dehors, le chant des grillons, le mur­mure de la ville endor­mie, le bruis­se­ment des feuilles de bana­nier dans la cour.

Puis l’An­glais détour­na les yeux.

« C’est tout. Vous pou­vez partir. »

Tùng par­tit.

Il ne dor­mit pas cette nuit-là. Ni la nuit sui­vante. Il ne savait pas ce qu’il avait res­sen­ti dans cette chambre. Il ne savait pas s’il avait eu peur, ou autre chose, quelque chose qui res­sem­blait à de la peur mais qui n’en était pas, quelque chose qui n’a­vait pas de nom dans sa langue ni dans aucune autre.

*

Le len­de­main, et les jours sui­vants, tout conti­nua comme avant.

Tùng ser­vait. L’An­glais écri­vait, lisait, sor­tait par­fois pour explo­rer la ville. Leurs regards se croi­saient, se détour­naient. Rien ne fut dit. Rien ne fut fait.

Mais quelque chose avait changé.

Tùng sen­tait une pré­sence nou­velle dans sa propre vie. Une conscience de son corps qu’il n’a­vait jamais eue aupa­ra­vant. Quand il pas­sait devant un miroir, il s’ar­rê­tait — chose qu’il ne fai­sait jamais. Il se regar­dait. Essayait de voir ce que l’An­glais voyait. Ce visage lisse. Ces épaules étroites. Cette peau qui n’a­vait pas encore été mar­quée par le temps.

Était-ce cela, être beau ? Cette inquié­tude. Cette conscience d’être regardé.

*

L’An­glais repar­tit deux jours plus tard.

Tùng por­ta ses bagages jus­qu’à la voi­ture. L’homme lui don­na un pour­boire — géné­reux, trop géné­reux. Leurs doigts se frô­lèrent quand les pièces chan­gèrent de main.

« Mer­ci », dit l’Anglais.

Il y avait dans ce mot simple quelque chose de plus. Un remer­cie­ment pour le thé, oui. Mais aus­si autre chose. Un remer­cie­ment pour ce qui n’a­vait pas eu lieu. Pour la rete­nue. Pour le silence gardé.

Et il mon­ta dans la voi­ture et Tùng ne le revit plus.

Jus­qu’à cette nuit de 1952.

*

III

Tùng ren­tra chez lui à pied.

Il habi­tait près de la cathé­drale main­te­nant, dans une mai­son étroite avec une cour où Liên culti­vait des orchi­dées. Trois de leurs quatre enfants y vivaient encore. Hoa, l’aî­née, vingt-six ans, ins­ti­tu­trice dans une école pri­maire. Minh, le cadet, vingt-deux ans, qui tra­vaillait pour un impor­ta­teur chi­nois de Cho­lon. Et la petite Lan, dix-sept ans, qui pré­pa­rait son bac­ca­lau­réat et rêvait d’al­ler étu­dier à Paris — un rêve que Tùng finan­çait en secret, sou après sou, sans en par­ler à personne.

Et puis il y avait Bảo.

L’aî­né des gar­çons. Vingt-quatre ans. Par­ti depuis deux ans. Quelque part dans le Nord, ou peut-être au Centre, dans ces régions que le Việt Minh contrô­lait entre les postes fran­çais. Liên croyait qu’il était mort. Tùng n’a­vait jamais eu le cou­rage de lui dire la vérité.

Les lettres arri­vaient par­fois. Sans signa­ture, sans adresse de retour. Quelques lignes. « Je vais bien. Ne vous inquié­tez pas. La lutte conti­nue. » Tùng les lisait une fois, puis les brû­lait dans le jar­din, à l’aube, avant que Liên se réveille.

Cette nuit-là, quand il ren­tra, il trou­va une enve­loppe glis­sée sous la porte.

Il sut immé­dia­te­ment. Recon­nut le papier, l’é­cri­ture ser­rée à peine visible à tra­vers le papier mince.

Il ne l’ou­vrit pas tout de suite. Res­ta debout dans l’en­trée sombre, l’en­ve­loppe à la main, le cœur lourd de deux secrets trop grands pour un seul homme.

Mau­gham était revenu.

Bảo était vivant.

Et Tùng ne pou­vait par­ler de ni l’un ni l’autre.

*

Le matin se leva gris et moite.

Tùng n’a­vait dor­mi que deux heures, d’un som­meil tra­ver­sé de rêves confus où se mélan­geaient les visages — Mau­gham jeune, Mau­gham vieux, Bảo enfant, Bảo dans un uni­forme qu’il n’a­vait jamais vu mais qu’il ima­gi­nait, vert et boueux, quelque part dans une jungle du Nord.

Liên dor­mait encore quand il par­tit. Il lais­sa un bai­ser sur son front sans la réveiller. Trente ans de mariage et il ne savait tou­jours pas com­ment lui par­ler vrai­ment. Pas des choses qui comp­taient. Des choses ordi­naires, oui — les enfants, l’argent, les voi­sins, le prix du riz. Mais pas de ce qui brû­lait au fond de lui. Jamais.

Il arri­va au Conti­nen­tal à six heures.

Le matin, l’hô­tel avait une autre odeur. Moins de fumée, moins de par­fum. L’o­deur du café qu’on pré­pa­rait en cui­sine, de l’en­caus­tique qu’on pas­sait sur les meubles, de la rosée qui séchait sur les fran­gi­pa­niers de la cour inté­rieure. Une odeur neuve, presque inno­cente, comme si la nuit avait tout lavé.

Mais ce matin-là, il y avait autre chose.

Des voix dans le hall. Des sol­dats fran­çais — trois, quatre peut-être — qui par­laient avec le direc­teur. Quelque chose s’é­tait pas­sé pen­dant la nuit. Un atten­tat. Une bombe avait explo­sé dans un café de la rue Lagran­dière, à trois rues de là. Deux morts, plu­sieurs bles­sés. Le Việt Minh, disait-on. Ou peut-être une autre fac­tion. On ne savait jamais vraiment.

Tùng tra­ver­sa le hall sans s’ar­rê­ter. Les sol­dats ne lui accor­dèrent pas un regard. Pour eux, il n’exis­tait pas — un Viet­na­mien de plus, une ombre par­mi les ombres.

Il enfi­la sa veste blanche. Véri­fia son reflet dans le miroir de l’of­fice — impec­cable, comme tou­jours. Il avait appris à être impec­cable. C’é­tait son armure.

*

La ter­rasse d’a­bord. Ins­tal­ler les tables du petit déjeuner.

La rue Cati­nat s’é­veillait len­te­ment. Un camion mili­taire pas­sa, char­gé de sol­dats qui par­taient rele­ver un poste quelque part dans le del­ta. Puis une char­rette de fruits, tirée par un vieil homme cour­bé. Puis une Citroën noire aux vitres opaques — police, peut-être, ou ser­vices secrets. On ne savait jamais.

Et au milieu de tout cela, la vie ordi­naire. Les mar­chands qui ouvraient leurs bou­tiques. Les femmes qui balayaient devant leur porte. Les enfants qui cou­raient vers l’é­cole, leurs car­tables sur le dos.

Saï­gon en 1952. Une ville en guerre qui refu­sait de l’admettre.

*

Il balayait près de l’es­ca­lier quand le vieil homme descendit.

Tùng l’en­ten­dit avant de le voir. Ce pas lent, pru­dent, la canne qui frap­pait chaque marche. Il eut le temps de se com­po­ser un visage. Trente-deux ans de métier. Il savait ne rien montrer.

Mau­gham apparut.

De jour, il parais­sait encore plus vieux que la veille. La lumière était cruelle avec lui — elle révé­lait chaque pli, chaque tache, cette peau qui sem­blait trop grande pour le crâne qu’elle recou­vrait. Mais les yeux. Les yeux n’a­vaient pas chan­gé. Ces yeux de rep­tile qui avaient autre­fois désha­billé le monde, qui avaient mis des cen­taines de per­son­nages dans des romans que Tùng ne lirait jamais. Ces yeux qui l’a­vaient regar­dé, lui, une nuit étouf­fante de mars 1923, dans une chambre où le ven­ti­la­teur tour­nait sans par­ve­nir à rafraî­chir l’air.

Le vieil homme tra­ver­sa le hall.

Pas­sa devant Tùng sans le voir. Sans même un regard pour ce ser­veur en veste blanche qui tenait son balai comme on tient une arme ou une prière.

Sor­tit sur la terrasse.

S’as­sit.

Tùng res­pi­ra. Posa le balai. Alla cher­cher le menu du petit déjeu­ner et un pot de thé — les Anglais pre­naient tou­jours du thé le matin, il le savait, il s’en souvenait.

Il s’ap­pro­cha de la table.

« Bon­jour, Monsieur. »

Sa voix ne trem­bla pas. Il en fut lui-même surpris.

Mau­gham leva les yeux. Le regar­da. Un regard rapide, dis­trait, le regard qu’on accorde aux ser­veurs du monde entier — celui qui ne voit pas, qui n’en­re­gistre pas, qui oublie aussitôt.

« Du thé, s’il vous plaît. Et des toasts. »

« Bien, Monsieur. »

Tùng s’in­cli­na et s’éloigna.

Ce n’é­tait pas de la décep­tion qu’il res­sen­tait. Pas exac­te­ment. Quelque chose de plus com­plexe, un mélange de sou­la­ge­ment et de bles­sure, comme quand on appuie sur une cica­trice ancienne pour véri­fier qu’elle fait encore mal.

Mau­gham ne l’a­vait pas reconnu.

Bien sûr qu’il ne l’a­vait pas recon­nu. Pour­quoi l’au­rait-il recon­nu ? Tùng avait vingt ans en 1923. Il en avait qua­rante-neuf main­te­nant. Une vie entière avait pas­sé sur son visage, y creu­sant des sillons, y dépo­sant les sédi­ments des années. Et puis, pour Mau­gham, il n’a­vait été qu’un par­mi tant d’autres. Un gar­çon dans un hôtel dans une ville dans un pays dans un voyage qui en comp­tait des dizaines. Un joli visage, peut-être. Un ins­tant de ten­ta­tion, peut-être. Rien de plus.

Alors que pour Tùng…

Il pré­pa­ra le thé. Dis­po­sa les toasts. Por­ta le plateau.

Ser­vit.

S’ef­fa­ça.

Recom­men­ça.

Toute la matinée.

*

Greene des­cen­dit vers dix heures.

Il avait l’air de quel­qu’un qui n’a pas dor­mi ou qui a trop dor­mi — les deux se res­semblent, fina­le­ment. Il com­man­da du café, très noir, et s’ins­tal­la avec ses car­nets à une table voi­sine de celle du vieil homme.

Pen­dant un moment, les deux Anglais furent assis à quelques mètres l’un de l’autre.

Ils ne se par­lèrent pas. Ne se regar­dèrent même pas. Greene écri­vait. Mau­gham lisait un jour­nal fran­çais qu’il avait deman­dé à la récep­tion. Deux mondes paral­lèles, deux soli­tudes qui s’ignoraient.

Tùng pas­sait entre les tables.

Il obser­vait.

C’é­tait tout ce qu’il savait faire. Obser­ver et ser­vir. Ser­vir et obser­ver. Il avait appris plus de choses sur les êtres humains en trente-deux ans de ser­vice qu’au­cun livre n’au­rait pu lui ensei­gner. Il savait recon­naître les couples qui s’ai­maient et ceux qui ne fai­saient que sem­blant. Les hommes d’af­faires hon­nêtes et les escrocs. Les espions et les jour­na­listes, qui par­fois étaient les mêmes. Les femmes heu­reuses et les femmes qui jouaient à l’être.

Et les écri­vains. Il savait recon­naître les écrivains.

Il y avait quelque chose dans leur façon de regar­der. Une avi­di­té. Comme s’ils vou­laient tout prendre, tout absor­ber, trans­for­mer le monde entier en mots. Greene avait ce regard. Et Mau­gham l’a­vait eu autre­fois — peut-être l’a­vait-il encore, sous le ver­nis de la vieillesse.

*

Greene écri­vait avec fureur ce matin-là.

Tùng le voyait, du coin de l’œil, noir­cir page après page, ratu­rer, reprendre, s’ar­rê­ter pour réflé­chir puis replon­ger dans ses feuillets. Quelque chose l’ha­bi­tait. L’at­ten­tat de la nuit, peut-être. Ou les Amé­ri­cains de la veille. Ou cette guerre qui s’in­fil­trait par­tout, même sur cette ter­rasse pai­sible où les tama­ri­niers fai­saient de l’ombre.

À un moment, Greene leva la tête et cher­cha Tùng du regard.

« La bombe de cette nuit — vous avez entendu ? »

« Oui, Mon­sieur. Rue Lagrandière. »

« Vous savez qui a fait ça ? »

Tùng hési­ta. Que savait-il vrai­ment ? Que disait-on dans les cui­sines, dans les arrière-bou­tiques, dans ces espaces où les Viet­na­miens par­laient entre eux, loin des oreilles françaises ?

« On dit beau­coup de choses, Mon­sieur. Je ne sais pas ce qui est vrai. »

Greene le regar­da longuement.

« Vous avez de la famille… là-bas ? Dans le maquis ? »

Une ques­tion dan­ge­reuse. Une ques­tion à laquelle un ser­veur pru­dent ne répon­drait pas.

Mais quelque chose — peut-être la fatigue, peut-être la nuit sans som­meil, peut-être le choc de revoir Mau­gham — fit par­ler Tùng.

« J’ai un fils, Mon­sieur. Quelque part. Je ne sais pas où exactement. »

Greene ne dit rien. Mais il nota quelque chose dans son carnet.

Tùng s’é­loi­gna, le cœur bat­tant. Il avait trop par­lé. Beau­coup trop par­lé. Si les mau­vaises per­sonnes entendaient…

Mais Greene n’é­tait pas une mau­vaise per­sonne. Tùng le sen­tait. L’An­glais n’é­tait pas venu à Saï­gon pour espion­ner ou pour juger. Il était venu pour com­prendre. Et pour écrire.

*

Vers midi, le vieil homme se leva et ren­tra dans l’hôtel.

Greene ne lui accor­da pas un regard.

Tùng débar­ras­sa la table. Trou­va le jour­nal aban­don­né, plié n’im­porte com­ment. Et des­sous, quelque chose. Un livre. Un petit livre usé, à la cou­ver­ture fatiguée.

Il le ramassa.

Lut le titre. Ses yeux déchif­frèrent les lettres latines avec len­teur — il lisait le fran­çais, pas l’an­glais, mais les deux alpha­bets se ressemblaient.

The Gent­le­man in the Parlour.

Et en des­sous, un nom.

Somer­set Maugham.

Tùng res­ta immo­bile, le livre à la main. Le cœur bat­tant comme cette nuit de 1923.

Mau­gham avait lais­sé son propre livre. Oublié ? Aban­don­né exprès ? Com­ment savoir avec ces gens-là, avec les écri­vains, qui fai­saient de chaque geste un mys­tère ou une phrase.

Il glis­sa le livre dans sa poche.

Et retour­na au travail.

*

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Moka au bar au Bar Bam­boo Metropole

Moka au bar au Bar Bam­boo Metropole

Moka au bar

au Bar Bam­boo Metropole

Indo­chine

L’Indochine n’existe pas. Elle n’existe plus que dans les manuels d’his­toire et dans les romans de Mar­gue­rite Duras, dans les récits de Fran­çois Bizot et les mémoires de guerre de Jon Swain. L’i­dée de l’In­do­chine, c’est une image sur­an­née de teintes pas­telles, empruntes de colo­nia­lisme et d’une cer­taine nos­tal­gie de ce temps où l’on buvait un verre de Suze ou de Cam­pa­ri à la ter­rasse du Metro­pole ou de l’O­rient à Hanoï, du Majes­tic ou du Conti­nen­tal à Saï­gon, à l’ombre des banians sous une cha­leur écra­sante. Une cer­taine idée de la dou­ceur de vivre pour des mil­liers d’é­tran­gers, des Fran­çais sur­tout, des Bri­tan­niques, des Amé­ri­cains, qui venaient ici pour échap­per à la gri­saille de l’hi­ver, pro­fi­ter de la cha­leur dans leur cos­tume trois-pièces et sous leur pana­ma vis­sé sur le crâne, trans­pi­rant gen­ti­ment et avec digni­té dans leur che­mise en crêpe de coton.

Une carte pos­tale jau­nie au timbre rouge à qui il manque des dents, avec une jonque en arrière plan et une pas­tille dans laquelle trônent avec arro­gance les lettres RF, juste au-des­sus de “Postes-Indo­chine”, de belles jeunes femmes, aux che­veux noirs de jais lis­sés et à la sil­houette lon­gi­ligne qui se mouvent avec grâce dans leur ao dai ajus­té et imma­cu­lé, même après avoir par­cou­ru les rues pous­sié­reuses de Saï­gon à bicy­clette… Une monde par­fait, entre exo­tisme léché et pau­vre­té crasse qu’on ne côtoie même pas.

Pho­to © Manh­hai

Conti­nen­tal Palace Hotel, Saï­gon, 1968 (before the falling…)

Sài Gòn

Saï­gon n’existe pas. Saï­gon n’existe plus. Hồ Chí Minh-Ville… Lorsque j’é­tais enfant, le nom de Saï­gon me don­nait des envies de voyage, avait la saveur de l’exo­tisme véhi­cu­lée par des années d’ha­bi­tudes ser­viles, l’In­do­chine était fran­çaise. Je ne savais même pas dans quel pays ça se trou­vait… Je suis né alors que la ville n’é­tait pas encore tom­bée. The fal­ling… 1975. Dans les années 80, j’a­vais enten­du par­ler des boat people sans savoir ce que c’é­tait. Je me sou­viens de mon grand-père par­lant avec une cer­taine hargne d’un de ses voi­sins qui s’é­tait enga­gé dans l’ar­mée pour aller com­battre pen­dant la guerre d’In­do­chine. A côté de ça, d’autres noms ; Java, Suma­tra, Bor­néo, Sin­ga­pour… ça sen­tait bon l’exo­tisme de carte pos­tale, un ima­gi­naire mys­té­rieux, la grande Asie secrète, avec des lam­pions en papier rouge, des odeurs d’en­cens dont les volutes bleu­tées s’é­le­vait vers les pales du ven­ti­la­teur d’un tri­pot fré­quen­té par des hommes por­tant che­mise à col mon­tant en soie noire, une fine natte dans le dos et une mous­tache aus­si fine qu’un trait de crayon, l’air vrai­ment très très mystérieux…

On est un peu idiot quand on est jeune. L’im­por­tant c’est que ça ne se dif­fuse pas trop dans le temps.

Je ne suis jamais allé à Saï­gon, ni à Hồ Chí Minh-Ville, et je n’i­rai peut-être jamais. La nos­tal­gie des jours heu­reux n’est pas pour moi. Cher­cher les traces d’un pas­sé glo­rieux qui n’é­tait glo­rieux que pour ceux qui en pro­fi­taient, dont les grands hôtels avec pignon sur rue sont les témoins muets et silen­cieux, ce n’est pas pour moi.

Khách sạn Metro­pole Hà Nội 

Grand hôtel sur une large ave­nue décou­pée à la Hauss­mann qui por­tait autre­fois le nom d’Hen­ri Rivière, héros de la conquête du « Ton­kin » ; ana­chro­nisme, ou plu­tôt dys­to­pie… Le Métro­pole a vu pas­ser, comme dans tous les hôtels des grandes villes, de grands noms, comme Aga­tha Chris­tie au Péra Hotel d’Is­tan­bul ou comme de nom­breuses per­son­na­li­tés à l’Hô­tel Conti­nen­tal de Saï­gon, rue Cati­nat, point de ren­dez-vous des cor­res­pon­dants et des jour­na­listes pen­dant la Guerre du Viet­nam.  Les maga­zines amé­ri­cains News­week et Time avaient cha­cun leur bureau de Saï­gon au deuxième étage de l’hô­tel. Le Metro­pole, lui, accueillit Somer­set Mau­gham, Char­lie Cha­plin et Pau­lette Godard qui y ont pas­sé leur nuit de noces, et même Gra­ham Greene, alors qu’il écri­vait… Un Amé­ri­cain bien tran­quille… ça fait un peu cli­ché, non ?

Havre de paix, point de chute des repor­ters de guerre, dont cer­tains ne revien­dront jamais, ces hôtels étaient des refuges luxueux au milieu de la tour­mente de la guerre, à tel point que dans l’es­prit de ceux qui y vivaient à demeure, c’é­tait un peu le temps béni des dieux, une paren­thèse tem­po­relle de laquelle ils sont sou­vent nos­tal­giques, comme le raconte très bien Jon Swain dans River of time, un livre gran­diose sur la guerre au Viet­nam et au Cam­bodge, deux guerres qu’il a couvertes :

Le front était proche de Phnom Penh ; si proche qu’à trente minutes de voi­ture, dans n’im­porte quelle direc­tion, un vaste pano­ra­ma de la guerre s’of­frait à nous. Les jour­na­listes pou­vaient prendre leur voi­ture, s’emplir les narines de la vilaine odeur de cor­dite et être de retour au Royal pour déjeu­ner au bord de la pis­cine. En fait, il fal­lait moins de temps pour rejoindre la ligne de front qu’il n’en fal­lait à un Lon­do­nien pour aller au bou­lot en voi­ture aux heures de pointe.
Jon Swain, River of time, Edi­tions des Equa­teurs, 2019

Nul autre que lui n’a eu la modes­tie et l’hon­nê­te­té de dire les hor­reurs de cette guerre, lui qui a été un des der­niers repor­ters à assis­ter à la prise de pou­voir au Cam­bodge par Pol Pot et les Khmers rouges, enfer­mé dans l’en­ceinte de l’am­bas­sade de France, avec Fran­çois Bizot qui en rap­por­te­ra le ter­rible témoi­gnage, Le por­tail, fai­sant réfé­rence au por­tail de l’am­bas­sade, der­nier rem­part avant la bar­ba­rie. Son récit est poi­gnant et ces lignes, que je trouve ter­ri­fiantes et qui font allu­sion à ce qu’en disait déjà Hen­ri Mou­hot aux alen­tours de 1860, cassent tota­le­ment le mythe des sages petits hommes jaunes du Sud-est asia­tique, que l’on s’i­ma­gine débon­naires et paisibles…

Très vite, le fleuve m’a sub­mer­gé. A ses côtés, j’ai appris des choses sur la vie et la mort que je n’au­rais jamais pu per­ce­voir en Europe. J’ai appris l’ex­ci­ta­tion de l’a­mour, tein­té de mélan­co­lie, si carac­té­ris­tique de ce coin d’A­sie. j’ai appris aus­si que le Mékong n’est pas aus­si inno­cent qu’il y paraît par­fois. Il est vrai qu’il est source de vie pour les terres d’In­do­chine, mais il a un autre visage qui, le moment venu, se dévoile : celui de la vio­lence et de la cor­rup­tion des pays qui le bordent.
Les terres d’In­do­chine n’ont jamais été ce coin pai­sible et recu­lé d’A­sie, peu­plé de pay­sans dociles et sou­riants que l’on dépeint com­mu­né­ment. Au contraire, c’est une terre de des­po­tisme, de sau­va­ge­rie pri­mi­tive et de souf­france. L’His­toire montre que la vio­lence autant que le plai­sir des sens sont inhé­rents au carac­tère indo­chi­nois, et par­ti­cu­liè­re­ment à celui des Cam­bod­giens. La vio­lence est ins­crite dans leur ADN. Les Cam­bod­giens “semblent seule­ment savoir com­ment détruire, pour ne jamais recons­truire ” a écrire Hen­ri Mou­hot, illustre explo­ra­teur fran­çais, mort du palu­disme en remon­tant le fleuve en 1861. A pro­pos du Mékong, il pour­sui­vait : “La vue de ce beau fleuve fit sur moi le même effet que la ren­contre d’un ami ; c’est que j’ai long­temps bu ses eaux ; c’est une vieille connais­sance ; il m’a long­temps ber­cé et tour­men­té. Aujourd’­hui, il coule majes­tueux, à pleins bords, entre de hautes mon­tagnes dont il a ron­gé la base pour creu­ser son lit ; ici, ses eaux sont boueuses et jau­nâtres comme l’Ar­no à Flo­rence, mais rapides comme un tor­rent ; c’est un spec­tacle vrai­ment gran­diose.“
Jon Swain, River of time, Edi­tions des Equa­teurs, 2019

L’In­do­chine n’a jamais existé…

Rue Cati­nat à Saï­gon en 1922, un petit air de rue pari­sienne… Pho­to © Mann­hai
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Celui qui les mit tous à genoux : Võ Nguyên Giáp

Celui qui les mit tous à genoux : Võ Nguyên Giáp

Võ Nguyên Giáp

CElui qui les mit tous à genoux

Il est né en 1911 dans la cam­pagne de la pro­vince de Quảng Bình, dans ce qui était autre­fois l’An­nam, la forme viet­na­mienne du nom chi­nois Annan, qui signi­fie Sud paci­fié, dimi­nu­tif du nom offi­ciel du pro­tec­to­rat, qui est « Pro­tec­to­rat Géné­ral pour Paci­fier le Sud » (An Nam đô hộ phủ), ins­ti­tué par la dynas­tie Tang entre le VIIè et le Xè siècle et qui per­du­re­ra pen­dant la colo­ni­sa­tion fran­çaise, dési­gnant le centre de l’ac­tuel Vietnam.

Le géné­ral Võ Nguyên Giáp (pro­non­cia­tion approxi­ma­tive : Vo Nuin Zap) avait 43 ans lors­qu’il mena la bataille de Điện Biên Phủ, qu’il rem­por­ta haut la main face aux forces fran­çaises et dont la vic­toire fut l’acte fon­da­teur des accords de Genève, qui menèrent la France à quit­ter défi­ni­ti­ve­ment l’In­do­chine fran­çaise et qui plon­gea aus­si le Sud-est asia­tique dans l’hor­reur avec la Guerre du Viet­nam et par rico­chet la chute de Phnom Penh…

L’homme est répu­té dis­cret, le visage lisse et plu­tôt ouvert, même s’il est peu enclin au sou­rire. On le consi­dère comme le bras armé de Hồ Chí Minh, qui sera son men­tor et ami.

Giáp a la répu­ta­tion de n’a­voir jamais per­du une seule bataille, ce qui n’est pas com­plè­te­ment vrai, mais ce qui le carac­té­rise avant tout, c’est qu’il a mené l’Ar­mée popu­laire viet­na­mienne (Quân đội Nhân dân Việt Nam) à la vic­toire totale sur la France sans avoir jamais étu­dié dans une quel­conque aca­dé­mie mili­taire, puisque pas­sé par l’é­cole Quốc Học à Huế, où il étu­dia avant tout l’his­toire, le droit et l’économie.

Le géné­ral fut ministre des armées pen­dant la guerre du Viet­nam face aux Amé­ri­cains, puis Vice-pre­mier ministre à la fin de la guerre. Il est éga­le­ment connu pour avoir été le seul mili­taire à avoir défait l’ar­mée fran­çaise, l’ar­mée amé­ri­caine, l’ar­mée chi­noise et l’ar­mée Khmère rouge.

Son pres­tige inter­na­tio­nal fit de lui un homme hau­te­ment res­pec­té jus­qu’à sa mort en 2013 à l’âge de 102 ans, bien au-delà des fron­tières de son pays puisque les géné­raux Salan (France) et West­mor­land (États-Unis) lui ren­dirent hom­mage comme étant un grand com­bat­tant. Ce qui ne doit tout de même pas faire oublier que ses vic­toires se firent au prix de la perte de cen­taines de mil­liers d’hommes.

Il était temps de mettre un visage sur un nom…

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