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Saï­gon Continental

Saï­gon Continental

Cha­pitres 4 à 6

IV

L’a­près-midi fut interminable.

La cha­leur. L’hu­mi­di­té. Ce ciel blanc qui pesait sur la ville comme un cou­vercle de mar­mite. Les clients qui se plai­gnaient de tout — du ven­ti­la­teur trop lent, de la glace qui fon­dait trop vite, du bruit de la rue, du silence de la sieste, de la guerre qui n’en finis­sait pas de ne pas finir.

Mau­gham ne redes­cen­dit pas.

Tùng por­ta une carafe d’eau fraîche à sa chambre vers trois heures. Frap­pa. Enten­dit une voix qui disait d’en­trer. Entra.

Le vieil homme était allon­gé sur le lit, tout habillé, les yeux au pla­fond. La chambre était plon­gée dans une pénombre douce — les jalou­sies tirées, le ven­ti­la­teur qui tour­nait en mur­mu­rant son éter­nelle complainte.

« Sur la table », dit Mau­gham sans bouger.

Tùng posa la carafe. Ses mains ne trem­blaient pas. Il était très fier de ses mains.

« Autre chose, Monsieur ? »

Un silence.

Puis :

« Quelle chambre m’a­vez-vous donné ? »

« La 307, Monsieur. »

« En 1923, j’é­tais au deuxième. Face à la cour. »

Tùng se figea.

Il ne pou­vait pas voir le visage de Mau­gham dans la pénombre. Seule­ment devi­ner la forme allon­gée, la masse sombre du corps sur le lit blanc.

« Je… je ne sau­rais dire, Mon­sieur. C’é­tait il y a longtemps. »

« Oui. Longtemps. »

Un autre silence. Plus long. Tùng sen­tait la sueur per­ler à ses tempes, cou­ler le long de son dos sous la veste blanche.

« Ce sera tout », dit fina­le­ment Maugham.

Tùng s’in­cli­na — un réflexe, l’homme ne pou­vait pas le voir — et sortit.

Dans le cou­loir, il s’a­dos­sa au mur.

Son cœur cognait dans sa poi­trine comme un ani­mal en cage.

Mau­gham se sou­ve­nait de sa chambre de 1923. Cela vou­lait dire qu’il se sou­ve­nait de ce voyage. Cela vou­lait dire qu’il était reve­nu pour une rai­son. Quelle rai­son ? Quel vieil homme de soixante-dix-huit ans tra­verse le monde pour revoir une chambre d’hô­tel où il a dor­mi trente ans plus tôt ?

À moins que ce ne soit pas la chambre qu’il était venu revoir.

*

De retour sur la ter­rasse, Tùng trou­va Greene en pleine conver­sa­tion avec l’un des jour­na­listes amé­ri­cains de la veille.

Ils par­laient de la guerre. De ce qui se pas­sait dans le Nord. De Diên Biên Phu — un nom que Tùng avait com­men­cé à entendre dans les conver­sa­tions, un poste fran­çais quelque part près de la fron­tière du Laos, stra­té­gi­que­ment impor­tant paraît-il.

« Les Fran­çais ne peuvent pas gagner », disait l’A­mé­ri­cain. « Tout le monde le sait. La ques­tion est : qu’est-ce qui va se pas­ser après ? »

Greene écou­tait, hochait la tête, notait des choses dans son carnet.

« Et vous, que pen­sez-vous qu’il va se pas­ser ? » demanda-t-il.

L’A­mé­ri­cain sou­rit. Un sou­rire suf­fi­sant, celui de quel­qu’un qui croit connaître l’avenir.

« Nous allons prendre le relais. C’est inévi­table. Les Fran­çais n’ont plus les moyens de tenir ce pays, mais nous, nous les avons. Et nous avons quelque chose qu’ils n’ont jamais eu — la confiance du peuple. »

Greene ne répon­dit pas. Mais Tùng, qui débar­ras­sait une table voi­sine, vit quelque chose pas­ser dans son regard. Du scep­ti­cisme, peut-être. Ou de la tris­tesse. Ou cette luci­di­té par­ti­cu­lière des écri­vains qui voient les catas­trophes venir avant qu’elles n’arrivent.

*

Plus tard, beau­coup plus tard, quand le roman de Greene serait publié, quand l’His­toire aurait don­né rai­son à ses intui­tions, Tùng repen­se­rait à cette conver­sa­tion. À cet Amé­ri­cain si sûr de lui, si cer­tain que son pays pou­vait réus­sir là où la France avait échoué. À Greene qui écou­tait et qui, déjà, trans­for­mait tout cela en fiction.

Pyle. L’A­mé­ri­cain de son roman. Le jeune idéa­liste qui arrive à Saï­gon avec ses théo­ries et ses cer­ti­tudes. Qui croit pou­voir sau­ver le Viet­nam sans le com­prendre. Qui finit mort dans le fleuve.

Greene avait vu juste. Mais per­sonne ne l’é­cou­tait en 1952. Per­sonne n’é­coute jamais les écri­vains quand ils disent la vérité.

*

Le soir tomba.

La ter­rasse s’a­ni­ma de nou­veau. Les mêmes visages ou d’autres, Tùng ne fai­sait plus la dif­fé­rence après toutes ces années. Des Fran­çais, des Amé­ri­cains, quelques Anglais. Des jour­na­listes, des diplo­mates, des offi­ciers en per­mis­sion, des femmes qui étaient par­fois des épouses et par­fois autre chose. Le monde colo­nial dans sa splen­deur cré­pus­cu­laire, s’ac­cro­chant à ses pri­vi­lèges comme un nau­fra­gé à son épave.

Greene revint, s’ins­tal­la à sa place habi­tuelle, com­man­da son Pernod.

Et puis Mau­gham descendit.

Il appa­rut en haut de l’es­ca­lier, s’ar­rê­ta un ins­tant comme pour ras­sem­bler ses forces, puis des­cen­dit marche par marche, agrip­pé à la rampe. Il avait chan­gé de cos­tume — lin blanc, impec­cable mal­gré la cha­leur. Quelque chose dans sa mise avait une qua­li­té désuète, une élé­gance d’un autre temps, comme s’il s’é­tait habillé pour une soi­rée qui n’exis­tait plus.

Il sor­tit sur la terrasse.

Cher­cha une table du regard.

Et choi­sit celle juste à côté de M. Greene.

*

Les deux hommes étaient main­te­nant assis à moins de deux mètres l’un de l’autre. Greene écri­vait dans son car­net. Mau­gham regar­dait la rue. Ni l’un ni l’autre ne sem­blait remar­quer l’exis­tence de l’autre.

Tùng s’ap­pro­cha du vieil homme.

« Que puis-je vous ser­vir, Monsieur ? »

Mau­gham le regar­da. Un vrai regard, cette fois. Pas celui du matin, dis­trait et vide. Un regard qui s’ar­rê­tait, qui pesait.

« Un gin tonic. Avec beau­coup de glace. »

« Bien, Monsieur. »

Il s’é­loi­gna, sen­tant ce regard dans son dos comme une main posée entre ses omoplates.

À son retour avec le verre, il sur­prit Greene qui levait les yeux de son car­net pour obser­ver le vieil homme. Une curio­si­té pro­fes­sion­nelle, peut-être. Ce réflexe des écri­vains devant toute sil­houette un peu sin­gu­lière, ce besoin de cata­lo­guer, de com­prendre, de voler.

Tùng posa le gin tonic devant Maugham.

« Voi­là, Monsieur. »

Mau­gham ne répon­dit pas. Prit le verre. Le por­ta à ses lèvres. But une gor­gée en fer­mant les yeux.

Quand il les rou­vrit, ils étaient fixés sur Tùng.

Un temps.

« Vous êtes ici depuis longtemps ? »

La ques­tion. Celle qu’il redou­tait et qu’il atten­dait depuis ce matin.

« Depuis 1920, Monsieur. »

Il avait par­lé sans réflé­chir. La véri­té était sor­tie toute seule, comme si trente-deux ans de silence n’a­vaient été qu’une digres­sion, qu’une paren­thèse qu’on ferme enfin.

Mau­gham ne cil­la pas. Mais quelque chose chan­gea dans son regard. Une ombre qui pas­sait. Un cal­cul. 1920. 1923. Les yeux du vieil homme remon­tèrent sur le visage de Tùng, s’ar­rê­tèrent sur ses traits, cher­chèrent quelque chose sous les rides et les années.

Le silence dura.

Il dura assez long­temps pour que Greene, à la table voi­sine, finisse par lever les yeux, intri­gué par cette conver­sa­tion muette.

Puis Mau­gham hocha la tête. Très len­te­ment. Un mou­ve­ment à peine perceptible.

Et Tùng s’in­cli­na et s’effaça.

*

V

Il tra­vailla le reste de la soi­rée comme un auto­mate. Por­tant des verres, vidant des cen­driers, hochant la tête aux demandes des clients. Mais son esprit était ailleurs, sus­pen­du à ce silence sur la ter­rasse, à ce hoche­ment de tête infime.

Mau­gham savait.

Peut-être ne se sou­ve­nait-il pas de son nom — l’a­vait-il jamais su ? — mais il avait com­pris que cet homme qui le ser­vait était le même gar­çon qui l’a­vait ser­vi trente ans plus tôt. Le même gar­çon qui était mon­té dans sa chambre, une nuit étouf­fante de mars 1923, et qui avait atten­du dans le silence.

Et tout à coup, Tùng com­prit pour­quoi le vieil homme était revenu.

Pas pour la chambre. Pas pour l’hô­tel. Pas pour Saïgon.

Pour lui.

C’é­tait impos­sible. C’é­tait fou. C’é­tait pro­ba­ble­ment faux — les vieillards voya­geaient pour mille rai­sons, la nos­tal­gie, l’en­nui, la peur de mou­rir sans avoir revu cer­tains lieux. Mais Tùng ne pou­vait pas s’empêcher de pen­ser que, par­mi tous les lieux que Mau­gham avait visi­tés dans sa longue vie, il avait choi­si celui-ci pour y reve­nir une der­nière fois. Et que ce choix n’é­tait pas un hasard.

*

Greene quit­ta la ter­rasse vers dix heures.

Mais au lieu de mon­ter se cou­cher, il s’ar­rê­ta dans le hall et deman­da au récep­tion­niste d’ap­pe­ler un cyclo-pousse.

Tùng savait où il allait. Les fume­ries de Cho­lon. Greene y dis­pa­rais­sait par­fois, ces nuits où l’é­cri­ture ne venait pas, où quelque chose en lui avait besoin de s’é­chap­per. Il revien­drait à l’aube, les yeux vitreux, l’es­prit ailleurs, avec cette odeur dou­ceâtre sur ses vêtements.

L’o­pium. Cette façon qu’a­vaient les Euro­péens de fuir l’A­sie en s’y enfon­çant plus profond.

Tùng regar­da le cyclo-pousse s’é­loi­gner dans la nuit. Greene était assis à l’ar­rière, le visage fer­mé, les mains cris­pées sur ses carnets.

Peut-être qu’il irait fumer. Peut-être qu’il irait sim­ple­ment mar­cher dans les rues de Cho­lon, obser­ver, voler des mor­ceaux de vie pour son roman. On ne savait jamais, avec les écrivains.

*

Onze heures.

La ter­rasse se vidait. Il ne res­tait plus que Mau­gham, seul à sa table, les yeux per­dus dans la nuit.

Tùng débar­ras­sa les tables voi­sines. Len­te­ment. Trop lentement.

Le vieil homme leva la main.

Tùng s’ap­pro­cha.

« Mon­sieur ? »

Mau­gham ne dit rien tout de suite. Il regar­dait Tùng. Avec insis­tance, oui. Mais pas avec effron­te­rie. Quelque chose de plus doux. De plus triste. Le regard de quel­qu’un qui revoit un fan­tôme et qui sait qu’il n’a pas le droit de le toucher.

Le silence s’étira.

Dans ce silence, il y avait tout. 1923. La chambre. Le ven­ti­la­teur. Le presque-rien qui avait failli être tout. Les trente années entre les deux. Les vies qu’ils avaient vécues cha­cun de leur côté, Tùng avec Liên et les enfants, Mau­gham avec ses livres et ses voyages et ses secrets qu’on mur­mu­rait dans cer­tains cercles lon­do­niens. Il y avait la jeu­nesse per­due et la vieillesse venue, et cette nuit sur une ter­rasse de Saï­gon, le der­nier acte d’une pièce dont ils étaient les seuls spectateurs.

Tùng aurait pu par­ler. Dire quelque chose. N’im­porte quoi.

Il ne dit rien.

Il s’in­cli­na.

Et il s’ef­fa­ça dans l’ombre du hall.

*

Quand Tùng res­sor­tit sur la ter­rasse, quelques minutes plus tard, Mau­gham était parti.

La table était vide. Le verre de gin tonic à peine tou­ché. Et cette absence qui pesait plus que n’im­porte quelle présence.

Tùng ramas­sa le verre.

Ses doigts tou­chèrent le bord où les lèvres du vieil homme s’é­taient posées. Un geste absurde. Sen­ti­men­tal. Indigne d’un homme de qua­rante-neuf ans qui avait appris à ne rien montrer.

Mais per­sonne ne regardait.

Alors il se per­mit ce geste. Ce tout petit geste. Et puis il empor­ta le verre, et la nuit continua.

*

VI

Tùng dor­mit mal.

Des rêves frag­men­tés, des images sans suite. La chambre de 1923, mais les meubles avaient chan­gé de place. Mau­gham jeune qui le regar­dait, mais c’é­tait le visage de Bảo. Une lettre qui brû­lait et dont les cendres for­maient des mots illisibles.

Il se réveilla avant l’aube.

Liên dor­mait à côté de lui, tour­née vers le mur, ses che­veux gris répan­dus sur l’o­reiller. Trente ans de mariage. Une vie entière par­ta­gée. Et pour­tant, il y avait des chambres en lui où elle n’é­tait jamais entrée, des cou­loirs qu’elle ne soup­çon­nait même pas.

Il se leva sans bruit. Alla dans la cour.

L’en­ve­loppe de Bảo était tou­jours dans sa poche.

Il l’ou­vrit.

*Père,

Je vais bien. Je ne peux pas vous dire où je suis. La lutte est longue mais nous tien­drons. Ne par­lez pas de cette lettre à mère. Je sais que c’est dif­fi­cile pour vous. Je sais que vous ne com­pre­nez pas pour­quoi je suis par­ti. Peut-être qu’un jour je pour­rai vous expliquer.

Pen­sez à moi quand vous regar­dez le ciel à l’aube. C’est à cette heure que je pense à vous.

Votre fils qui vous aime.*

Tùng lut la lettre deux fois. Puis trois fois. Les mots dan­saient devant ses yeux fatigués.

Pen­sez à moi quand vous regar­dez le ciel à l’aube.

Il leva la tête. Le ciel pâlis­sait à l’est, rose et gris, avec des traî­nées de nuages qui res­sem­blaient à des coups de pin­ceau. Quelque part, sous ce même ciel, son fils se réveillait peut-être. Ou dor­mait encore. Ou mar­chait dans la jungle. Ou était mort — non, il ne fal­lait pas pen­ser à cela.

Tùng brû­la la lettre comme il brû­lait toutes les autres. Les cendres tom­bèrent dans le bas­sin où nageaient les pois­sons rouges de Liên. Les pois­sons s’en appro­chèrent, curieux, puis s’éloignèrent.

Voi­là. Un fils vivant. Une preuve détruite. Un secret de plus.

*

Quand Tùng arri­va au Conti­nen­tal, le soleil se levait à peine.

Il trou­va le vieux Phạm qui ran­geait ses affaires, prêt à ren­trer chez lui après sa nuit de garde.

« L’An­glais de la 307 est par­ti », dit Phạm en bâillant. « Une voi­ture l’a pris il y a une heure. Direc­tion l’aé­ro­port, je crois. »

Tùng hocha la tête.

Quelque chose se ser­ra dans sa poi­trine. Pas de la sur­prise — il s’y atten­dait, d’une cer­taine façon. Mau­gham était venu, avait vu ce qu’il était venu voir, et était repar­ti. Comme en 1923.

Il mon­ta à l’é­tage. La chambre 307 était ouverte, la femme de ménage com­men­çait déjà son tra­vail. Les draps étaient à peine frois­sés — Mau­gham avait-il seule­ment dormi ?

Tùng regar­da autour de lui.

Il ne savait pas ce qu’il cher­chait. Un signe, peut-être. Un mes­sage. Quelque chose que le vieil homme aurait lais­sé pour lui, comme ce livre sur la terrasse.

Mais la chambre était vide. Imper­son­nelle. Rien n’in­di­quait qu’un homme y avait pas­sé deux nuits. Qu’un écri­vain célèbre y avait dor­mi. Qu’une his­toire vieille de trente ans y avait trou­vé sa conclusion.

Tùng redes­cen­dit.

*

La ter­rasse était encore déserte à cette heure. Il s’y attar­da un moment, regar­dant la rue Cati­nat qui s’é­veillait, les pre­miers mar­chands, les pre­mières voi­tures, la vie qui repre­nait ses droits comme chaque jour depuis toujours.

Mau­gham était parti.

Sans un mot. Sans un adieu. Comme en 1923.

Mais cette fois, il y avait eu ce silence. Ce regard. Ce hoche­ment de tête imper­cep­tible. C’é­tait peu. C’é­tait tout.

*

Greene revint vers huit heures.

Tùng le vit entrer dans le hall, le pas incer­tain, le visage défait. Il reve­nait de Cho­lon — l’o­deur le tra­his­sait, cette odeur dou­ceâtre qui impré­gnait ses vêtements.

Mais il y avait autre chose. Une fébri­li­té. Une exci­ta­tion mal­gré la fatigue.

Il mon­ta direc­te­ment à sa chambre.

Tùng lui por­ta du café une heure plus tard. Frap­pa, entra, trou­va l’An­glais assis à son bureau, en train d’é­crire avec une fureur qu’il ne lui avait jamais vue.

Les feuillets s’empilaient. L’é­cri­ture était presque illi­sible, ser­rée, urgente.

Greene ne leva même pas la tête quand Tùng posa le café.

« Cette nuit, mur­mu­ra-t-il comme pour lui-même, cette nuit j’ai vu quelque chose. »

Tùng ne deman­da pas quoi. Les écri­vains voyaient des choses que les autres ne voyaient pas. C’é­tait leur malé­dic­tion. Leur privilège.

Il res­sor­tit sans bruit.

*

Greene des­cen­dit vers dix heures, comme à son habitude.

Il avait encore plus mau­vaise mine que d’or­di­naire — les cernes, le teint gris, cette fébri­li­té des insom­niaques ou des fumeurs d’o­pium. Mais quelque chose brillait dans ses yeux. Une exci­ta­tion. Une certitude.

Il com­man­da son café, s’ins­tal­la, sor­tit ses carnets.

Puis il leva les yeux et regar­da la table voi­sine, celle où le vieil homme s’é­tait assis la veille.

Quelque chose pas­sa sur son visage.

Il fit signe à Tùng.

« Le gent­le­man qui était là hier soir — il est encore dans l’hôtel ? »

« Non, Mon­sieur. Il est par­ti ce matin, très tôt. »

Greene fron­ça les sour­cils. Une curio­si­té d’é­cri­vain, toujours.

« Savez-vous qui c’était ? »

« Je n’ai pas regar­dé le registre, Monsieur. »

Un men­songe. Le pre­mier que Tùng disait ce matin. Pas le dernier.

Greene appe­la le réceptionniste.

« Pou­vez-vous me dire le nom du client qui est par­ti cette nuit ? Chambre 307, je crois. »

Le récep­tion­niste — Ngô, un jeune homme trop zélé — alla véri­fier le registre des départs.

Tùng conti­nuait d’es­suyer les verres der­rière le bar. Ses mains ne trem­blaient pas.

« W.S. Mau­gham, Mon­sieur. D’a­près le registre, il venait de France. Nice, je crois. »

Greene ne bou­gea pas.

Pen­dant quelques secondes, il res­ta par­fai­te­ment immo­bile, comme frap­pé par une balle invisible.

Puis : « Mau­gham ? Somer­set Maugham ? »

« Je ne sais pas, Mon­sieur. Il y a juste W.S. Mau­gham sur le registre. »

Greene se leva. Fit quelques pas. S’ar­rê­ta. Revint.

« Mon Dieu. Somer­set Mau­gham. Il était là. . À trois mètres de moi. »

Il se pas­sa la main sur le visage. Incré­dule. Défait.

Tùng obser­vait. Il voyait l’é­cri­vain se décom­po­ser, réa­li­ser l’am­pleur de ce qu’il avait man­qué. Somer­set Mau­gham — le grand Mau­gham, le maître du récit colo­nial, celui qui avait écrit sur l’A­sie avant tous les autres — avait été assis à côté de lui pen­dant toute une soi­rée, et il ne l’a­vait pas reconnu.

Greene se tour­na vers Tùng.

« Vous. Vous l’a­vez ser­vi. Com­ment était-il ? »

Tùng posa son verre. Regar­da Greene. Cet écri­vain anglais qui écri­vait sur l’In­do­chine sans la connaître vrai­ment, qui volait des mor­ceaux de vie pour ses romans, qui était pas­sé à côté du plus grand écri­vain de son pays sans le reconnaître.

« Comme à son habi­tude, Mon­sieur. Charmant. »

Greene cli­gna des yeux.

« Comme à son… Vous le connaissiez ? »

Tùng s’in­cli­na légèrement.

« J’ai une bonne mémoire des clients, Mon­sieur. C’est tout. »

Et il s’éloigna.

Lais­sant Greene debout au milieu de la ter­rasse, avec cette phrase qui ne vou­lait rien dire et qui disait tout.

Comme à son habi­tude, charmant.

*

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