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Saï­gon Continental

Saï­gon Continental

Cha­pitres 7 à 10

VII

Le reste de la jour­née pas­sa dans une sorte de brouillard.

Tùng tra­vailla. Ser­vit. S’ef­fa­ça. Comme tou­jours. Mais son esprit était ailleurs — dans une chambre de 1923, sur une ter­rasse de 1952, quelque part entre les deux, dans cet espace flou où le temps n’existe plus vraiment.

Greene res­ta long­temps sur la ter­rasse ce jour-là. Il écri­vait avec une fureur nou­velle, ratu­rant, repre­nant, noir­cis­sant page après page. Quelque chose l’ha­bi­tait. L’at­ten­tat de l’a­vant-veille. Les Amé­ri­cains. La nuit à Cho­lon. Et main­te­nant cette ren­contre man­quée avec Maugham.

Peut-être que tout cela se mélan­geait dans son esprit. Peut-être que son roman pre­nait forme à par­tir de ces frag­ments — l’o­pium, la guerre, les bombes, les écri­vains qui passent sans se reconnaître.

*

Vers le soir, Greene inter­pel­la de nou­veau Tùng.

« Ce que vous avez dit ce matin — comme à son habi­tude. Ça signi­fie que vous l’a­viez déjà vu. Quand ? »

Tùng hési­ta.

Trente-deux ans de dis­cré­tion. De silence. De secrets gar­dés pour des clients qui ne méri­taient pas tou­jours cette loyauté.

Mais quelque chose en lui vou­lait par­ler. Pas tout dire — jamais tout dire. Mais un peu. Un frag­ment. Lais­ser une trace de ce qui s’é­tait pas­sé, avant que le temps n’ef­face tout.

« En 1923, Mon­sieur. Il a séjour­né ici trois semaines. Il écri­vait un livre sur ses voyages en Asie. »

« The Gent­le­man in the Par­lour. »

« Je ne sais pas, Mon­sieur. Je ne lis pas l’anglais. »

Greene le regar­da lon­gue­ment. Quelque chose tra­vaillait der­rière ses yeux fatigués.

« Vous êtes ici depuis 1923 ? Depuis plus longtemps ? »

« Depuis 1920, Monsieur. »

« Mon Dieu. Vous avez tout vu, alors. Tout. La colo­nie. La guerre. Les Japo­nais. Le retour des Fran­çais. Tout. »

Tùng ne répon­dit pas.

Oui, il avait tout vu. Il avait vu des empires s’ef­fon­drer et d’autres naître. Il avait vu des hommes arri­ver pleins d’es­poir et repar­tir bri­sés. Il avait vu des femmes aimer et des femmes souf­frir. Il avait vu la beau­té et l’hor­reur, sou­vent dans la même jour­née, par­fois dans le même visage.

Et il avait gar­dé tout cela pour lui. Parce que c’é­tait son métier. Parce que c’é­tait sa vie.

« Si vous écri­vez un livre sur Saï­gon, Mon­sieur, je vous sou­haite bonne chance. C’est une ville qui ne se laisse pas attraper. »

Greene sou­rit. Un sou­rire triste.

« Je com­mence à m’en rendre compte. »

*

Greene se pen­cha vers lui.

« Dans mon roman, dit-il à voix basse, il y a un vieux jour­na­liste anglais. Fow­ler. Il est à Saï­gon depuis des années. Il a une maî­tresse viet­na­mienne. Il boit trop. Il pré­tend être neutre, ne pas prendre par­ti, mais en réa­li­té il est pié­gé — par ce pays, par cette femme, par lui-même. »

Tùng écou­tait.

« Fow­ler ne com­prend pas vrai­ment le Viet­nam. Per­sonne ne le com­prend — ni les Fran­çais, ni les Amé­ri­cains, ni les Anglais comme moi. Mais Fow­ler, au moins, sait qu’il ne com­prend pas. C’est ça qui le dis­tingue de Pyle. »

« Pyle, Monsieur ? »

« L’A­mé­ri­cain. Le jeune idéa­liste. Celui qui croit tout savoir, qui arrive avec ses théo­ries et ses solu­tions. Celui qui va tout détruire en vou­lant tout sauver. »

Greene s’in­ter­rom­pit. Allu­ma une cigarette.

« Ce que j’es­saie d’é­crire, reprit-il, c’est une his­toire d’a­mour. Mais c’est aus­si une his­toire de guerre. Et une his­toire d’a­veu­gle­ment. L’a­veu­gle­ment des Occi­den­taux qui croient pou­voir pos­sé­der l’Asie. »

Il regar­da Tùng.

« Est-ce que je me trompe ? Est-ce que c’est ça, ce pays ? »

Tùng réflé­chit long­temps avant de répondre.

« Je ne sais pas, Mon­sieur. Je suis seule­ment un ser­veur. Mais je sais une chose : ceux qui croient com­prendre le Viet­nam se trompent tou­jours. Et ceux qui admettent ne pas com­prendre se trompent un peu moins. »

Greene nota quelque chose dans son carnet.

« Mer­ci, dit-il. Mer­ci pour tout. »

Et Tùng s’in­cli­na et s’éloigna.

C’é­tait la der­nière vraie conver­sa­tion qu’il aurait avec Gra­ham Greene.

*

Quelques mois plus tard, l’é­cri­vain quit­te­rait le Conti­nen­tal, puis l’In­do­chine. Son roman sor­ti­rait en 1955, l’an­née de la chute de Diên Biên Phu. Il y aurait une femme viet­na­mienne dedans, qui s’ap­pel­le­rait Phuong, et qui plie­rait ses vête­ments en trois. Il y aurait un vieil Anglais fati­gué et un jeune Amé­ri­cain dan­ge­reux. Il y aurait des bombes sur la place Gar­nier et un cadavre dans le fleuve.

Mais il n’y aurait pas de serveur.

Les ser­veurs n’ap­pa­raissent jamais dans les livres.

*

VIII

Ce soir-là, Tùng ren­tra chez lui plus tôt que d’habitude.

Liên était dans la cui­sine, pré­pa­rant le dîner. Lan étu­diait dans sa chambre, le nez dans ses manuels de fran­çais. Minh n’é­tait pas encore ren­tré de Cholon.

Tùng s’as­sit dans la cour.

Regar­da les orchi­dées. Les pois­sons rouges. Le ciel qui s’assombrissait.

Dans sa poche, il y avait tou­jours le livre. The Gent­le­man in the Par­lour. Il ne l’a­vait pas ren­du. Ne le ren­drait jamais.

Il l’ou­vrit.

Les mots anglais dan­saient devant ses yeux, incom­pré­hen­sibles pour la plu­part. Mais il recon­nais­sait cer­tains noms. Ran­goon. Sin­ga­pore. Bang­kok. Les villes que Mau­gham avait tra­ver­sées avant d’ar­ri­ver à Saï­gon, ou après, il ne savait plus.

À une page, un pas­sage était sou­li­gné au crayon. Des mots qu’il ne com­pre­nait pas. Mais quel­qu’un — Mau­gham lui-même ? — avait jugé ces mots importants.

Il fau­drait qu’il demande à Lan de les tra­duire. Un jour. Pas maintenant.

Main­te­nant, il vou­lait juste res­ter assis là, dans la pénombre, avec ce livre qui avait appar­te­nu à un homme qu’il avait connu pen­dant trois semaines en 1923 et deux jours en 1952.

C’é­tait peu.

C’é­tait tout.

*

Liên sor­tit dans la cour.

« Tu es ren­tré tôt. »

« Oui. »

Elle s’as­sit à côté de lui. Leurs épaules se tou­chaient. Trente ans de mariage et il y avait encore cette cha­leur entre eux, cette fami­lia­ri­té des corps qui ont dor­mi ensemble des mil­liers de nuits.

« Quelque chose ne va pas ? »

Com­ment lui expli­quer ? Com­ment lui dire qu’un homme était reve­nu d’un pas­sé qu’elle ne connais­sait pas, qu’il s’é­tait tenu devant lui sur une ter­rasse, qu’ils avaient échan­gé un silence et puis rien, et que ce rien pesait plus lourd que tous les mots du monde ?

« Non. Tout va bien. »

Elle ne le crut pas. Trente ans ensemble, elle savait quand il men­tait. Mais elle ne dit rien. C’é­tait leur façon à eux — ne pas insis­ter, res­pec­ter les silences de l’autre, accep­ter qu’il y ait des chambres fer­mées dans chaque vie.

Ils res­tèrent assis là, dans la pénombre, jus­qu’à ce que Lan les appelle pour le dîner.

*

Cette nuit-là, Tùng rêva de Maugham.

Pas le vieillard de 1952. Pas l’homme de cin­quante ans de 1923. Quelque chose entre les deux — un visage sans âge, des yeux qui voyaient tout, une voix qui disait des mots qu’il ne com­pre­nait pas.

Dans le rêve, ils étaient dans la chambre du Conti­nen­tal. Le ven­ti­la­teur tour­nait. La cha­leur était suf­fo­cante. Et Mau­gham disait : « Restez. »

Mais Tùng ne res­ta pas. Dans le rêve comme dans la vie, il s’in­cli­na et s’effaça.

Et quand il se réveilla, à l’aube, il ne savait plus s’il avait fait le bon choix. En 1923. En 1952. Dans toutes ces vies qu’il aurait pu vivre et qu’il n’a­vait pas vécues.

*

IX

Les mois passèrent.

Greene res­ta au Conti­nen­tal jus­qu’au prin­temps, puis par­tit pour la France. Son roman avan­çait — Tùng le voyait aux piles de feuillets qui s’ac­cu­mu­laient sur son bureau quand il venait faire le ménage.

La guerre conti­nuait. Les bombes explo­saient. Les sol­dats mou­raient dans le del­ta. Et la ter­rasse du Conti­nen­tal res­tait pleine chaque soir, comme si rien de tout cela n’existait.

Tùng tra­vaillait. Ser­vait. S’effaçait.

Il reçut trois autres lettres de Bảo cette année-là. Les brû­la toutes. Ne dit rien à Liên.

Lan pas­sa son bac­ca­lau­réat avec men­tion. Com­men­ça à pré­pa­rer son dos­sier pour la Sorbonne.

Minh se fian­ça avec une fille de Cho­lon, fille d’un com­mer­çant chinois.

La vie conti­nuait, mal­gré tout.

*

En 1954, Diên Biên Phu tomba.

Les Fran­çais per­dirent la guerre. Les accords de Genève par­ta­gèrent le pays en deux. Le Nord au Việt Minh, le Sud à… quoi ? Per­sonne ne savait vraiment.

Les Amé­ri­cains arri­vèrent. Pas encore en sol­dats — ça vien­drait plus tard. En conseillers, en diplo­mates, en hommes d’af­faires. Ils rem­pla­çaient les Fran­çais sur la ter­rasse du Conti­nen­tal, com­man­daient du bour­bon au lieu du Per­nod, par­laient de « contain­ment » et de « domi­no theory ».

Greene avait vu juste. Tùng s’en sou­vint quand il lut, des années plus tard, une tra­duc­tion fran­çaise de The Quiet Ame­ri­can. Le jeune Amé­ri­cain idéa­liste. Les bombes sur la place Gar­nier. Le cadavre dans le fleuve.

L’é­cri­vain avait tout vu venir. Per­sonne ne l’a­vait écouté.

*

X

ÉPI­LOGUE

1973.

Tùng avait soixante-dix ans.

Il ne tra­vaillait plus au Conti­nen­tal depuis cinq ans. Son corps avait fini par le tra­hir — les jambes, le dos, ces dou­leurs qui s’ins­tallent et ne partent plus. La direc­tion lui avait offert une petite pen­sion. Pas grand-chose, mais assez pour vivre.

Le Viet­nam avait chan­gé. Les Amé­ri­cains étaient là depuis des années main­te­nant, avec leurs héli­co­ptères et leurs bombes et leur façon de prendre de la place par­tout où ils allaient. Mais quelque chose com­men­çait à bou­ger. Des négo­cia­tions à Paris. Des rumeurs de retrait. L’im­pres­sion que cette guerre, elle aus­si, tou­chait à sa fin.

Saï­gon s’ap­pe­lait tou­jours Saï­gon, mais ce n’é­tait plus la même ville. Quelque chose s’é­tait dur­ci. Quelque chose s’é­tait perdu.

*

Liên était morte deux ans plus tôt. Une fièvre bru­tale, trois jours, et c’é­tait fini. Qua­rante-huit ans de mariage, et Tùng se retrou­vait seul dans cette mai­son trop grande, avec les orchi­dées qu’il ne savait pas entre­te­nir et les pois­sons rouges qui mou­raient un par un.

Hoa venait le voir chaque semaine. Minh avait émi­gré à Paris avec sa famille — il avait sen­ti le vent tour­ner avant les autres. Lan était par­tie aus­si, en Amé­rique, où elle ensei­gnait dans une université.

Et Bảo…

Bảo était revenu.

Le gou­ver­ne­ment du Nord l’a­vait envoyé comme émis­saire offi­cieux, quelque chose comme ça. Tùng n’a­vait jamais com­pris les détails. Mais un jour, son fils aîné avait frap­pé à sa porte, vingt ans après son départ, les che­veux gris, le visage mar­qué par des com­bats que Tùng ne pou­vait pas imaginer.

Ils avaient par­lé. Long­temps. Pour la pre­mière fois de leur vie.

Bảo avait deman­dé : « Pour­quoi tu n’as jamais dit à mère que j’é­tais vivant ? »

Et Tùng n’a­vait pas su répondre.

Il y avait des secrets qu’on gar­dait si long­temps qu’on ne savait plus pour­quoi on les gar­dait. Ils deve­naient une par­tie de soi. Les révé­ler aurait été comme arra­cher un organe.

*

Un après-midi de mars, Tùng retour­na au Continental.

Il n’y était pas allé depuis sa retraite. Trop de sou­ve­nirs. Trop de fantômes.

Mais ce jour-là, quelque chose l’y atti­rait. L’an­ni­ver­saire de quelque chose, peut-être. Mars 1923, mars 1973. Cin­quante ans.

L’hô­tel avait chan­gé. Des tra­vaux, des réno­va­tions. Le grand ven­ti­la­teur du bar ne tour­nait plus — rem­pla­cé par la cli­ma­ti­sa­tion. Les jalou­sies avaient été chan­gées. Même l’o­deur était différente.

Mais la ter­rasse était tou­jours là.

Tùng s’y assit. Com­man­da un thé.

Il regar­da la rue. Elle avait chan­gé de nom plu­sieurs fois depuis l’é­poque où elle s’ap­pe­lait Cati­nat. Les cyclo-pousse avaient été rem­pla­cés par des motos. Les Citroën noires par des Jeep amé­ri­caines. Les Fran­çaises en cha­peau par des infir­mières mili­taires en treillis.

Mais les tama­ri­niers étaient tou­jours là. Et le ciel. Et cette lumière de fin d’a­près-midi qui n’a­vait pas chan­gé depuis cin­quante ans, depuis cent ans, depuis toujours.

*

Tùng but son thé.

Dans sa poche, il y avait tou­jours le livre de Maugham.

Il l’a­vait gar­dé toutes ces années. L’a­vait caché quand il le fal­lait. L’a­vait relu — enfin relu, car Lan lui avait tra­duit les pas­sages impor­tants, il y avait long­temps, un soir où elle était encore une ado­les­cente curieuse.

Le pas­sage sou­li­gné disait :

“I have some­times thought that the dis­tant places one tra­vels to are per­haps the places one has always been.”

Tùng n’é­tait jamais allé nulle part. Il avait pas­sé sa vie entière dans cette ville, dans cet hôtel, à ser­vir des gens qui voyageaient.

Et pour­tant.

Pour­tant, il avait l’im­pres­sion d’a­voir voya­gé plus loin qu’au­cun d’entre eux.

*

Mau­gham était mort en 1965. Tùng l’a­vait appris par hasard, en lisant un jour­nal fran­çais que quel­qu’un avait lais­sé au Conti­nen­tal. Un entre­fi­let. Quelques lignes sur la dis­pa­ri­tion d’un grand écri­vain bri­tan­nique. Une pho­to du vieil homme, prise des années plus tôt, où il regar­dait l’ob­jec­tif avec ces yeux de rep­tile que Tùng connais­sait si bien.

Il avait décou­pé l’ar­ticle. L’a­vait glis­sé dans le livre.

Et il avait conti­nué à vivre.

C’est ce qu’on fait. On continue.

*

Greene était mort aus­si, quelques années plus tôt. Tùng l’a­vait appris de la même façon — un article dans un jour­nal, une pho­to, quelques lignes sur un écri­vain anglais qui avait écrit sur l’Indochine.

The Quiet Ame­ri­can était deve­nu célèbre. On en avait fait un film. Le monde entier connais­sait main­te­nant Phuong, Fow­ler, Pyle. Le monde entier connais­sait cette ter­rasse du Conti­nen­tal où deux hommes s’é­taient assis sans se parler.

Mais per­sonne ne connais­sait Tùng.

Per­sonne ne connais­sait le ser­veur qui avait ser­vi les deux écri­vains, qui avait por­té leurs verres et vidé leurs cen­driers, qui avait été le témoin invi­sible de leurs silences et de leurs regards.

C’é­tait bien ainsi.

Les ser­veurs n’ap­pa­raissent jamais dans les livres.

*

Le ser­veur s’ap­pro­cha pour lui deman­der s’il vou­lait autre chose.

Un jeune homme. Vingt ans peut-être. Le même âge que Tùng quand il avait commencé.

Tùng le regarda.

Vit sa propre jeu­nesse dans ce visage lisse, dans cette façon de se tenir, dans cette poli­tesse apprise qui mas­quait tout le reste.

« Non mer­ci. C’est tout. »

Le jeune homme s’in­cli­na et s’effaça.

Comme Tùng l’a­vait fait pen­dant cin­quante ans. Comme d’autres le feraient après lui.

*

Le Conti­nen­tal resterait.

Les ser­veurs pas­se­raient. Les clients pas­se­raient. Les empires passeraient.

Seules res­te­raient les his­toires qu’on ne raconte pas.

Celles qu’on garde pour soi.

Celles qui brûlent dans le silence des chambres, dans le regard échan­gé sur une ter­rasse, dans la pliure d’une vie qu’on ne défait jamais.

*

Tùng finit son thé.

Se leva.

Tra­ver­sa le hall une der­nière fois.

Et sor­tit dans la lumière de Saïgon.

*

FIN

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