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Saï­gon Conti­nen­tal — Cha­pitres 7 à 10

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Saï­gon Continental

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Cha­pitres 7 à 10

VII

Le reste de la jour­née pas­sa dans une sorte de brouillard.

Tùng tra­vailla. Ser­vit. S’ef­fa­ça. Comme tou­jours. Mais son esprit était ailleurs — dans une chambre de 1923, sur une ter­rasse de 1952, quelque part entre les deux, dans cet espace flou où le temps n’existe plus vraiment.

Greene res­ta long­temps sur la ter­rasse ce jour-là. Il écri­vait avec une fureur nou­velle, ratu­rant, repre­nant, noir­cis­sant page après page. Quelque chose l’ha­bi­tait. L’at­ten­tat de l’a­vant-veille. Les Amé­ri­cains. La nuit à Cho­lon. Et main­te­nant cette ren­contre man­quée avec Maugham.

Peut-être que tout cela se mélan­geait dans son esprit. Peut-être que son roman pre­nait forme à par­tir de ces frag­ments — l’o­pium, la guerre, les bombes, les écri­vains qui passent sans se reconnaître.

*

Vers le soir, Greene inter­pel­la de nou­veau Tùng.

« Ce que vous avez dit ce matin — comme à son habi­tude. Ça signi­fie que vous l’a­viez déjà vu. Quand ? »

Tùng hési­ta.

Trente-deux ans de dis­cré­tion. De silence. De secrets gar­dés pour des clients qui ne méri­taient pas tou­jours cette loyauté.

Mais quelque chose en lui vou­lait par­ler. Pas tout dire — jamais tout dire. Mais un peu. Un frag­ment. Lais­ser une trace de ce qui s’é­tait pas­sé, avant que le temps n’ef­face tout.

« En 1923, Mon­sieur. Il a séjour­né ici trois semaines. Il écri­vait un livre sur ses voyages en Asie. »

« The Gent­le­man in the Par­lour. »

« Je ne sais pas, Mon­sieur. Je ne lis pas l’anglais. »

Greene le regar­da lon­gue­ment. Quelque chose tra­vaillait der­rière ses yeux fatigués.

« Vous êtes ici depuis 1923 ? Depuis plus longtemps ? »

« Depuis 1920, Monsieur. »

« Mon Dieu. Vous avez tout vu, alors. Tout. La colo­nie. La guerre. Les Japo­nais. Le retour des Fran­çais. Tout. »

Tùng ne répon­dit pas.

Oui, il avait tout vu. Il avait vu des empires s’ef­fon­drer et d’autres naître. Il avait vu des hommes arri­ver pleins d’es­poir et repar­tir bri­sés. Il avait vu des femmes aimer et des femmes souf­frir. Il avait vu la beau­té et l’hor­reur, sou­vent dans la même jour­née, par­fois dans le même visage.

Et il avait gar­dé tout cela pour lui. Parce que c’é­tait son métier. Parce que c’é­tait sa vie.

« Si vous écri­vez un livre sur Saï­gon, Mon­sieur, je vous sou­haite bonne chance. C’est une ville qui ne se laisse pas attraper. »

Greene sou­rit. Un sou­rire triste.

« Je com­mence à m’en rendre compte. »

*

Greene se pen­cha vers lui.

« Dans mon roman, dit-il à voix basse, il y a un vieux jour­na­liste anglais. Fow­ler. Il est à Saï­gon depuis des années. Il a une maî­tresse viet­na­mienne. Il boit trop. Il pré­tend être neutre, ne pas prendre par­ti, mais en réa­li­té il est pié­gé — par ce pays, par cette femme, par lui-même. »

Tùng écou­tait.

« Fow­ler ne com­prend pas vrai­ment le Viet­nam. Per­sonne ne le com­prend — ni les Fran­çais, ni les Amé­ri­cains, ni les Anglais comme moi. Mais Fow­ler, au moins, sait qu’il ne com­prend pas. C’est ça qui le dis­tingue de Pyle. »

« Pyle, Monsieur ? »

« L’A­mé­ri­cain. Le jeune idéa­liste. Celui qui croit tout savoir, qui arrive avec ses théo­ries et ses solu­tions. Celui qui va tout détruire en vou­lant tout sauver. »

Greene s’in­ter­rom­pit. Allu­ma une cigarette.

« Ce que j’es­saie d’é­crire, reprit-il, c’est une his­toire d’a­mour. Mais c’est aus­si une his­toire de guerre. Et une his­toire d’a­veu­gle­ment. L’a­veu­gle­ment des Occi­den­taux qui croient pou­voir pos­sé­der l’Asie. »

Il regar­da Tùng.

« Est-ce que je me trompe ? Est-ce que c’est ça, ce pays ? »

Tùng réflé­chit long­temps avant de répondre.

« Je ne sais pas, Mon­sieur. Je suis seule­ment un ser­veur. Mais je sais une chose : ceux qui croient com­prendre le Viet­nam se trompent tou­jours. Et ceux qui admettent ne pas com­prendre se trompent un peu moins. »

Greene nota quelque chose dans son carnet.

« Mer­ci, dit-il. Mer­ci pour tout. »

Et Tùng s’in­cli­na et s’éloigna.

C’é­tait la der­nière vraie conver­sa­tion qu’il aurait avec Gra­ham Greene.

*

Quelques mois plus tard, l’é­cri­vain quit­te­rait le Conti­nen­tal, puis l’In­do­chine. Son roman sor­ti­rait en 1955, l’an­née de la chute de Diên Biên Phu. Il y aurait une femme viet­na­mienne dedans, qui s’ap­pel­le­rait Phuong, et qui plie­rait ses vête­ments en trois. Il y aurait un vieil Anglais fati­gué et un jeune Amé­ri­cain dan­ge­reux. Il y aurait des bombes sur la place Gar­nier et un cadavre dans le fleuve.

Mais il n’y aurait pas de serveur.

Les ser­veurs n’ap­pa­raissent jamais dans les livres.

*

VIII

Ce soir-là, Tùng ren­tra chez lui plus tôt que d’habitude.

Liên était dans la cui­sine, pré­pa­rant le dîner. Lan étu­diait dans sa chambre, le nez dans ses manuels de fran­çais. Minh n’é­tait pas encore ren­tré de Cholon.

Tùng s’as­sit dans la cour.

Regar­da les orchi­dées. Les pois­sons rouges. Le ciel qui s’assombrissait.

Dans sa poche, il y avait tou­jours le livre. The Gent­le­man in the Par­lour. Il ne l’a­vait pas ren­du. Ne le ren­drait jamais.

Il l’ou­vrit.

Les mots anglais dan­saient devant ses yeux, incom­pré­hen­sibles pour la plu­part. Mais il recon­nais­sait cer­tains noms. Ran­goon. Sin­ga­pore. Bang­kok. Les villes que Mau­gham avait tra­ver­sées avant d’ar­ri­ver à Saï­gon, ou après, il ne savait plus.

À une page, un pas­sage était sou­li­gné au crayon. Des mots qu’il ne com­pre­nait pas. Mais quel­qu’un — Mau­gham lui-même ? — avait jugé ces mots importants.

Il fau­drait qu’il demande à Lan de les tra­duire. Un jour. Pas maintenant.

Main­te­nant, il vou­lait juste res­ter assis là, dans la pénombre, avec ce livre qui avait appar­te­nu à un homme qu’il avait connu pen­dant trois semaines en 1923 et deux jours en 1952.

C’é­tait peu.

C’é­tait tout.

*

Liên sor­tit dans la cour.

« Tu es ren­tré tôt. »

« Oui. »

Elle s’as­sit à côté de lui. Leurs épaules se tou­chaient. Trente ans de mariage et il y avait encore cette cha­leur entre eux, cette fami­lia­ri­té des corps qui ont dor­mi ensemble des mil­liers de nuits.

« Quelque chose ne va pas ? »

Com­ment lui expli­quer ? Com­ment lui dire qu’un homme était reve­nu d’un pas­sé qu’elle ne connais­sait pas, qu’il s’é­tait tenu devant lui sur une ter­rasse, qu’ils avaient échan­gé un silence et puis rien, et que ce rien pesait plus lourd que tous les mots du monde ?

« Non. Tout va bien. »

Elle ne le crut pas. Trente ans ensemble, elle savait quand il men­tait. Mais elle ne dit rien. C’é­tait leur façon à eux — ne pas insis­ter, res­pec­ter les silences de l’autre, accep­ter qu’il y ait des chambres fer­mées dans chaque vie.

Ils res­tèrent assis là, dans la pénombre, jus­qu’à ce que Lan les appelle pour le dîner.

*

Cette nuit-là, Tùng rêva de Maugham.

Pas le vieillard de 1952. Pas l’homme de cin­quante ans de 1923. Quelque chose entre les deux — un visage sans âge, des yeux qui voyaient tout, une voix qui disait des mots qu’il ne com­pre­nait pas.

Dans le rêve, ils étaient dans la chambre du Conti­nen­tal. Le ven­ti­la­teur tour­nait. La cha­leur était suf­fo­cante. Et Mau­gham disait : « Restez. »

Mais Tùng ne res­ta pas. Dans le rêve comme dans la vie, il s’in­cli­na et s’effaça.

Et quand il se réveilla, à l’aube, il ne savait plus s’il avait fait le bon choix. En 1923. En 1952. Dans toutes ces vies qu’il aurait pu vivre et qu’il n’a­vait pas vécues.

*

IX

Les mois passèrent.

Greene res­ta au Conti­nen­tal jus­qu’au prin­temps, puis par­tit pour la France. Son roman avan­çait — Tùng le voyait aux piles de feuillets qui s’ac­cu­mu­laient sur son bureau quand il venait faire le ménage.

La guerre conti­nuait. Les bombes explo­saient. Les sol­dats mou­raient dans le del­ta. Et la ter­rasse du Conti­nen­tal res­tait pleine chaque soir, comme si rien de tout cela n’existait.

Tùng tra­vaillait. Ser­vait. S’effaçait.

Il reçut trois autres lettres de Bảo cette année-là. Les brû­la toutes. Ne dit rien à Liên.

Lan pas­sa son bac­ca­lau­réat avec men­tion. Com­men­ça à pré­pa­rer son dos­sier pour la Sorbonne.

Minh se fian­ça avec une fille de Cho­lon, fille d’un com­mer­çant chinois.

La vie conti­nuait, mal­gré tout.

*

En 1954, Diên Biên Phu tomba.

Les Fran­çais per­dirent la guerre. Les accords de Genève par­ta­gèrent le pays en deux. Le Nord au Việt Minh, le Sud à… quoi ? Per­sonne ne savait vraiment.

Les Amé­ri­cains arri­vèrent. Pas encore en sol­dats — ça vien­drait plus tard. En conseillers, en diplo­mates, en hommes d’af­faires. Ils rem­pla­çaient les Fran­çais sur la ter­rasse du Conti­nen­tal, com­man­daient du bour­bon au lieu du Per­nod, par­laient de « contain­ment » et de « domi­no theory ».

Greene avait vu juste. Tùng s’en sou­vint quand il lut, des années plus tard, une tra­duc­tion fran­çaise de The Quiet Ame­ri­can. Le jeune Amé­ri­cain idéa­liste. Les bombes sur la place Gar­nier. Le cadavre dans le fleuve.

L’é­cri­vain avait tout vu venir. Per­sonne ne l’a­vait écouté.

*

X

ÉPI­LOGUE

1973.

Tùng avait soixante-dix ans.

Il ne tra­vaillait plus au Conti­nen­tal depuis cinq ans. Son corps avait fini par le tra­hir — les jambes, le dos, ces dou­leurs qui s’ins­tallent et ne partent plus. La direc­tion lui avait offert une petite pen­sion. Pas grand-chose, mais assez pour vivre.

Le Viet­nam avait chan­gé. Les Amé­ri­cains étaient là depuis des années main­te­nant, avec leurs héli­co­ptères et leurs bombes et leur façon de prendre de la place par­tout où ils allaient. Mais quelque chose com­men­çait à bou­ger. Des négo­cia­tions à Paris. Des rumeurs de retrait. L’im­pres­sion que cette guerre, elle aus­si, tou­chait à sa fin.

Saï­gon s’ap­pe­lait tou­jours Saï­gon, mais ce n’é­tait plus la même ville. Quelque chose s’é­tait dur­ci. Quelque chose s’é­tait perdu.

*

Liên était morte deux ans plus tôt. Une fièvre bru­tale, trois jours, et c’é­tait fini. Qua­rante-huit ans de mariage, et Tùng se retrou­vait seul dans cette mai­son trop grande, avec les orchi­dées qu’il ne savait pas entre­te­nir et les pois­sons rouges qui mou­raient un par un.

Hoa venait le voir chaque semaine. Minh avait émi­gré à Paris avec sa famille — il avait sen­ti le vent tour­ner avant les autres. Lan était par­tie aus­si, en Amé­rique, où elle ensei­gnait dans une université.

Et Bảo…

Bảo était revenu.

Le gou­ver­ne­ment du Nord l’a­vait envoyé comme émis­saire offi­cieux, quelque chose comme ça. Tùng n’a­vait jamais com­pris les détails. Mais un jour, son fils aîné avait frap­pé à sa porte, vingt ans après son départ, les che­veux gris, le visage mar­qué par des com­bats que Tùng ne pou­vait pas imaginer.

Ils avaient par­lé. Long­temps. Pour la pre­mière fois de leur vie.

Bảo avait deman­dé : « Pour­quoi tu n’as jamais dit à mère que j’é­tais vivant ? »

Et Tùng n’a­vait pas su répondre.

Il y avait des secrets qu’on gar­dait si long­temps qu’on ne savait plus pour­quoi on les gar­dait. Ils deve­naient une par­tie de soi. Les révé­ler aurait été comme arra­cher un organe.

*

Un après-midi de mars, Tùng retour­na au Continental.

Il n’y était pas allé depuis sa retraite. Trop de sou­ve­nirs. Trop de fantômes.

Mais ce jour-là, quelque chose l’y atti­rait. L’an­ni­ver­saire de quelque chose, peut-être. Mars 1923, mars 1973. Cin­quante ans.

L’hô­tel avait chan­gé. Des tra­vaux, des réno­va­tions. Le grand ven­ti­la­teur du bar ne tour­nait plus — rem­pla­cé par la cli­ma­ti­sa­tion. Les jalou­sies avaient été chan­gées. Même l’o­deur était différente.

Mais la ter­rasse était tou­jours là.

Tùng s’y assit. Com­man­da un thé.

Il regar­da la rue. Elle avait chan­gé de nom plu­sieurs fois depuis l’é­poque où elle s’ap­pe­lait Cati­nat. Les cyclo-pousse avaient été rem­pla­cés par des motos. Les Citroën noires par des Jeep amé­ri­caines. Les Fran­çaises en cha­peau par des infir­mières mili­taires en treillis.

Mais les tama­ri­niers étaient tou­jours là. Et le ciel. Et cette lumière de fin d’a­près-midi qui n’a­vait pas chan­gé depuis cin­quante ans, depuis cent ans, depuis toujours.

*

Tùng but son thé.

Dans sa poche, il y avait tou­jours le livre de Maugham.

Il l’a­vait gar­dé toutes ces années. L’a­vait caché quand il le fal­lait. L’a­vait relu — enfin relu, car Lan lui avait tra­duit les pas­sages impor­tants, il y avait long­temps, un soir où elle était encore une ado­les­cente curieuse.

Le pas­sage sou­li­gné disait :

“I have some­times thought that the dis­tant places one tra­vels to are per­haps the places one has always been.”

Tùng n’é­tait jamais allé nulle part. Il avait pas­sé sa vie entière dans cette ville, dans cet hôtel, à ser­vir des gens qui voyageaient.

Et pour­tant.

Pour­tant, il avait l’im­pres­sion d’a­voir voya­gé plus loin qu’au­cun d’entre eux.

*

Mau­gham était mort en 1965. Tùng l’a­vait appris par hasard, en lisant un jour­nal fran­çais que quel­qu’un avait lais­sé au Conti­nen­tal. Un entre­fi­let. Quelques lignes sur la dis­pa­ri­tion d’un grand écri­vain bri­tan­nique. Une pho­to du vieil homme, prise des années plus tôt, où il regar­dait l’ob­jec­tif avec ces yeux de rep­tile que Tùng connais­sait si bien.

Il avait décou­pé l’ar­ticle. L’a­vait glis­sé dans le livre.

Et il avait conti­nué à vivre.

C’est ce qu’on fait. On continue.

*

Greene était mort aus­si, quelques années plus tôt. Tùng l’a­vait appris de la même façon — un article dans un jour­nal, une pho­to, quelques lignes sur un écri­vain anglais qui avait écrit sur l’Indochine.

The Quiet Ame­ri­can était deve­nu célèbre. On en avait fait un film. Le monde entier connais­sait main­te­nant Phuong, Fow­ler, Pyle. Le monde entier connais­sait cette ter­rasse du Conti­nen­tal où deux hommes s’é­taient assis sans se parler.

Mais per­sonne ne connais­sait Tùng.

Per­sonne ne connais­sait le ser­veur qui avait ser­vi les deux écri­vains, qui avait por­té leurs verres et vidé leurs cen­driers, qui avait été le témoin invi­sible de leurs silences et de leurs regards.

C’é­tait bien ainsi.

Les ser­veurs n’ap­pa­raissent jamais dans les livres.

*

Le ser­veur s’ap­pro­cha pour lui deman­der s’il vou­lait autre chose.

Un jeune homme. Vingt ans peut-être. Le même âge que Tùng quand il avait commencé.

Tùng le regarda.

Vit sa propre jeu­nesse dans ce visage lisse, dans cette façon de se tenir, dans cette poli­tesse apprise qui mas­quait tout le reste.

« Non mer­ci. C’est tout. »

Le jeune homme s’in­cli­na et s’effaça.

Comme Tùng l’a­vait fait pen­dant cin­quante ans. Comme d’autres le feraient après lui.

*

Le Conti­nen­tal resterait.

Les ser­veurs pas­se­raient. Les clients pas­se­raient. Les empires passeraient.

Seules res­te­raient les his­toires qu’on ne raconte pas.

Celles qu’on garde pour soi.

Celles qui brûlent dans le silence des chambres, dans le regard échan­gé sur une ter­rasse, dans la pliure d’une vie qu’on ne défait jamais.

*

Tùng finit son thé.

Se leva.

Tra­ver­sa le hall une der­nière fois.

Et sor­tit dans la lumière de Saïgon.

*

FIN

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IV

L’a­près-midi fut interminable.

La cha­leur. L’hu­mi­di­té. Ce ciel blanc qui pesait sur la ville comme un cou­vercle de mar­mite. Les clients qui se plai­gnaient de tout — du ven­ti­la­teur trop lent, de la glace qui fon­dait trop vite, du bruit de la rue, du silence de la sieste, de la guerre qui n’en finis­sait pas de ne pas finir.

Mau­gham ne redes­cen­dit pas.

Tùng por­ta une carafe d’eau fraîche à sa chambre vers trois heures. Frap­pa. Enten­dit une voix qui disait d’en­trer. Entra.

Le vieil homme était allon­gé sur le lit, tout habillé, les yeux au pla­fond. La chambre était plon­gée dans une pénombre douce — les jalou­sies tirées, le ven­ti­la­teur qui tour­nait en mur­mu­rant son éter­nelle complainte.

« Sur la table », dit Mau­gham sans bouger.

Tùng posa la carafe. Ses mains ne trem­blaient pas. Il était très fier de ses mains.

« Autre chose, Monsieur ? »

Un silence.

Puis :

« Quelle chambre m’a­vez-vous donné ? »

« La 307, Monsieur. »

« En 1923, j’é­tais au deuxième. Face à la cour. »

Tùng se figea.

Il ne pou­vait pas voir le visage de Mau­gham dans la pénombre. Seule­ment devi­ner la forme allon­gée, la masse sombre du corps sur le lit blanc.

« Je… je ne sau­rais dire, Mon­sieur. C’é­tait il y a longtemps. »

« Oui. Longtemps. »

Un autre silence. Plus long. Tùng sen­tait la sueur per­ler à ses tempes, cou­ler le long de son dos sous la veste blanche.

« Ce sera tout », dit fina­le­ment Maugham.

Tùng s’in­cli­na — un réflexe, l’homme ne pou­vait pas le voir — et sortit.

Dans le cou­loir, il s’a­dos­sa au mur.

Son cœur cognait dans sa poi­trine comme un ani­mal en cage.

Mau­gham se sou­ve­nait de sa chambre de 1923. Cela vou­lait dire qu’il se sou­ve­nait de ce voyage. Cela vou­lait dire qu’il était reve­nu pour une rai­son. Quelle rai­son ? Quel vieil homme de soixante-dix-huit ans tra­verse le monde pour revoir une chambre d’hô­tel où il a dor­mi trente ans plus tôt ?

À moins que ce ne soit pas la chambre qu’il était venu revoir.

*

De retour sur la ter­rasse, Tùng trou­va Greene en pleine conver­sa­tion avec l’un des jour­na­listes amé­ri­cains de la veille.

Ils par­laient de la guerre. De ce qui se pas­sait dans le Nord. De Diên Biên Phu — un nom que Tùng avait com­men­cé à entendre dans les conver­sa­tions, un poste fran­çais quelque part près de la fron­tière du Laos, stra­té­gi­que­ment impor­tant paraît-il.

« Les Fran­çais ne peuvent pas gagner », disait l’A­mé­ri­cain. « Tout le monde le sait. La ques­tion est : qu’est-ce qui va se pas­ser après ? »

Greene écou­tait, hochait la tête, notait des choses dans son carnet.

« Et vous, que pen­sez-vous qu’il va se pas­ser ? » demanda-t-il.

L’A­mé­ri­cain sou­rit. Un sou­rire suf­fi­sant, celui de quel­qu’un qui croit connaître l’avenir.

« Nous allons prendre le relais. C’est inévi­table. Les Fran­çais n’ont plus les moyens de tenir ce pays, mais nous, nous les avons. Et nous avons quelque chose qu’ils n’ont jamais eu — la confiance du peuple. »

Greene ne répon­dit pas. Mais Tùng, qui débar­ras­sait une table voi­sine, vit quelque chose pas­ser dans son regard. Du scep­ti­cisme, peut-être. Ou de la tris­tesse. Ou cette luci­di­té par­ti­cu­lière des écri­vains qui voient les catas­trophes venir avant qu’elles n’arrivent.

*

Plus tard, beau­coup plus tard, quand le roman de Greene serait publié, quand l’His­toire aurait don­né rai­son à ses intui­tions, Tùng repen­se­rait à cette conver­sa­tion. À cet Amé­ri­cain si sûr de lui, si cer­tain que son pays pou­vait réus­sir là où la France avait échoué. À Greene qui écou­tait et qui, déjà, trans­for­mait tout cela en fiction.

Pyle. L’A­mé­ri­cain de son roman. Le jeune idéa­liste qui arrive à Saï­gon avec ses théo­ries et ses cer­ti­tudes. Qui croit pou­voir sau­ver le Viet­nam sans le com­prendre. Qui finit mort dans le fleuve.

Greene avait vu juste. Mais per­sonne ne l’é­cou­tait en 1952. Per­sonne n’é­coute jamais les écri­vains quand ils disent la vérité.

*

Le soir tomba.

La ter­rasse s’a­ni­ma de nou­veau. Les mêmes visages ou d’autres, Tùng ne fai­sait plus la dif­fé­rence après toutes ces années. Des Fran­çais, des Amé­ri­cains, quelques Anglais. Des jour­na­listes, des diplo­mates, des offi­ciers en per­mis­sion, des femmes qui étaient par­fois des épouses et par­fois autre chose. Le monde colo­nial dans sa splen­deur cré­pus­cu­laire, s’ac­cro­chant à ses pri­vi­lèges comme un nau­fra­gé à son épave.

Greene revint, s’ins­tal­la à sa place habi­tuelle, com­man­da son Pernod.

Et puis Mau­gham descendit.

Il appa­rut en haut de l’es­ca­lier, s’ar­rê­ta un ins­tant comme pour ras­sem­bler ses forces, puis des­cen­dit marche par marche, agrip­pé à la rampe. Il avait chan­gé de cos­tume — lin blanc, impec­cable mal­gré la cha­leur. Quelque chose dans sa mise avait une qua­li­té désuète, une élé­gance d’un autre temps, comme s’il s’é­tait habillé pour une soi­rée qui n’exis­tait plus.

Il sor­tit sur la terrasse.

Cher­cha une table du regard.

Et choi­sit celle juste à côté de M. Greene.

*

Les deux hommes étaient main­te­nant assis à moins de deux mètres l’un de l’autre. Greene écri­vait dans son car­net. Mau­gham regar­dait la rue. Ni l’un ni l’autre ne sem­blait remar­quer l’exis­tence de l’autre.

Tùng s’ap­pro­cha du vieil homme.

« Que puis-je vous ser­vir, Monsieur ? »

Mau­gham le regar­da. Un vrai regard, cette fois. Pas celui du matin, dis­trait et vide. Un regard qui s’ar­rê­tait, qui pesait.

« Un gin tonic. Avec beau­coup de glace. »

« Bien, Monsieur. »

Il s’é­loi­gna, sen­tant ce regard dans son dos comme une main posée entre ses omoplates.

À son retour avec le verre, il sur­prit Greene qui levait les yeux de son car­net pour obser­ver le vieil homme. Une curio­si­té pro­fes­sion­nelle, peut-être. Ce réflexe des écri­vains devant toute sil­houette un peu sin­gu­lière, ce besoin de cata­lo­guer, de com­prendre, de voler.

Tùng posa le gin tonic devant Maugham.

« Voi­là, Monsieur. »

Mau­gham ne répon­dit pas. Prit le verre. Le por­ta à ses lèvres. But une gor­gée en fer­mant les yeux.

Quand il les rou­vrit, ils étaient fixés sur Tùng.

Un temps.

« Vous êtes ici depuis longtemps ? »

La ques­tion. Celle qu’il redou­tait et qu’il atten­dait depuis ce matin.

« Depuis 1920, Monsieur. »

Il avait par­lé sans réflé­chir. La véri­té était sor­tie toute seule, comme si trente-deux ans de silence n’a­vaient été qu’une digres­sion, qu’une paren­thèse qu’on ferme enfin.

Mau­gham ne cil­la pas. Mais quelque chose chan­gea dans son regard. Une ombre qui pas­sait. Un cal­cul. 1920. 1923. Les yeux du vieil homme remon­tèrent sur le visage de Tùng, s’ar­rê­tèrent sur ses traits, cher­chèrent quelque chose sous les rides et les années.

Le silence dura.

Il dura assez long­temps pour que Greene, à la table voi­sine, finisse par lever les yeux, intri­gué par cette conver­sa­tion muette.

Puis Mau­gham hocha la tête. Très len­te­ment. Un mou­ve­ment à peine perceptible.

Et Tùng s’in­cli­na et s’effaça.

*

V

Il tra­vailla le reste de la soi­rée comme un auto­mate. Por­tant des verres, vidant des cen­driers, hochant la tête aux demandes des clients. Mais son esprit était ailleurs, sus­pen­du à ce silence sur la ter­rasse, à ce hoche­ment de tête infime.

Mau­gham savait.

Peut-être ne se sou­ve­nait-il pas de son nom — l’a­vait-il jamais su ? — mais il avait com­pris que cet homme qui le ser­vait était le même gar­çon qui l’a­vait ser­vi trente ans plus tôt. Le même gar­çon qui était mon­té dans sa chambre, une nuit étouf­fante de mars 1923, et qui avait atten­du dans le silence.

Et tout à coup, Tùng com­prit pour­quoi le vieil homme était revenu.

Pas pour la chambre. Pas pour l’hô­tel. Pas pour Saïgon.

Pour lui.

C’é­tait impos­sible. C’é­tait fou. C’é­tait pro­ba­ble­ment faux — les vieillards voya­geaient pour mille rai­sons, la nos­tal­gie, l’en­nui, la peur de mou­rir sans avoir revu cer­tains lieux. Mais Tùng ne pou­vait pas s’empêcher de pen­ser que, par­mi tous les lieux que Mau­gham avait visi­tés dans sa longue vie, il avait choi­si celui-ci pour y reve­nir une der­nière fois. Et que ce choix n’é­tait pas un hasard.

*

Greene quit­ta la ter­rasse vers dix heures.

Mais au lieu de mon­ter se cou­cher, il s’ar­rê­ta dans le hall et deman­da au récep­tion­niste d’ap­pe­ler un cyclo-pousse.

Tùng savait où il allait. Les fume­ries de Cho­lon. Greene y dis­pa­rais­sait par­fois, ces nuits où l’é­cri­ture ne venait pas, où quelque chose en lui avait besoin de s’é­chap­per. Il revien­drait à l’aube, les yeux vitreux, l’es­prit ailleurs, avec cette odeur dou­ceâtre sur ses vêtements.

L’o­pium. Cette façon qu’a­vaient les Euro­péens de fuir l’A­sie en s’y enfon­çant plus profond.

Tùng regar­da le cyclo-pousse s’é­loi­gner dans la nuit. Greene était assis à l’ar­rière, le visage fer­mé, les mains cris­pées sur ses carnets.

Peut-être qu’il irait fumer. Peut-être qu’il irait sim­ple­ment mar­cher dans les rues de Cho­lon, obser­ver, voler des mor­ceaux de vie pour son roman. On ne savait jamais, avec les écrivains.

*

Onze heures.

La ter­rasse se vidait. Il ne res­tait plus que Mau­gham, seul à sa table, les yeux per­dus dans la nuit.

Tùng débar­ras­sa les tables voi­sines. Len­te­ment. Trop lentement.

Le vieil homme leva la main.

Tùng s’ap­pro­cha.

« Mon­sieur ? »

Mau­gham ne dit rien tout de suite. Il regar­dait Tùng. Avec insis­tance, oui. Mais pas avec effron­te­rie. Quelque chose de plus doux. De plus triste. Le regard de quel­qu’un qui revoit un fan­tôme et qui sait qu’il n’a pas le droit de le toucher.

Le silence s’étira.

Dans ce silence, il y avait tout. 1923. La chambre. Le ven­ti­la­teur. Le presque-rien qui avait failli être tout. Les trente années entre les deux. Les vies qu’ils avaient vécues cha­cun de leur côté, Tùng avec Liên et les enfants, Mau­gham avec ses livres et ses voyages et ses secrets qu’on mur­mu­rait dans cer­tains cercles lon­do­niens. Il y avait la jeu­nesse per­due et la vieillesse venue, et cette nuit sur une ter­rasse de Saï­gon, le der­nier acte d’une pièce dont ils étaient les seuls spectateurs.

Tùng aurait pu par­ler. Dire quelque chose. N’im­porte quoi.

Il ne dit rien.

Il s’in­cli­na.

Et il s’ef­fa­ça dans l’ombre du hall.

*

Quand Tùng res­sor­tit sur la ter­rasse, quelques minutes plus tard, Mau­gham était parti.

La table était vide. Le verre de gin tonic à peine tou­ché. Et cette absence qui pesait plus que n’im­porte quelle présence.

Tùng ramas­sa le verre.

Ses doigts tou­chèrent le bord où les lèvres du vieil homme s’é­taient posées. Un geste absurde. Sen­ti­men­tal. Indigne d’un homme de qua­rante-neuf ans qui avait appris à ne rien montrer.

Mais per­sonne ne regardait.

Alors il se per­mit ce geste. Ce tout petit geste. Et puis il empor­ta le verre, et la nuit continua.

*

VI

Tùng dor­mit mal.

Des rêves frag­men­tés, des images sans suite. La chambre de 1923, mais les meubles avaient chan­gé de place. Mau­gham jeune qui le regar­dait, mais c’é­tait le visage de Bảo. Une lettre qui brû­lait et dont les cendres for­maient des mots illisibles.

Il se réveilla avant l’aube.

Liên dor­mait à côté de lui, tour­née vers le mur, ses che­veux gris répan­dus sur l’o­reiller. Trente ans de mariage. Une vie entière par­ta­gée. Et pour­tant, il y avait des chambres en lui où elle n’é­tait jamais entrée, des cou­loirs qu’elle ne soup­çon­nait même pas.

Il se leva sans bruit. Alla dans la cour.

L’en­ve­loppe de Bảo était tou­jours dans sa poche.

Il l’ou­vrit.

*Père,

Je vais bien. Je ne peux pas vous dire où je suis. La lutte est longue mais nous tien­drons. Ne par­lez pas de cette lettre à mère. Je sais que c’est dif­fi­cile pour vous. Je sais que vous ne com­pre­nez pas pour­quoi je suis par­ti. Peut-être qu’un jour je pour­rai vous expliquer.

Pen­sez à moi quand vous regar­dez le ciel à l’aube. C’est à cette heure que je pense à vous.

Votre fils qui vous aime.*

Tùng lut la lettre deux fois. Puis trois fois. Les mots dan­saient devant ses yeux fatigués.

Pen­sez à moi quand vous regar­dez le ciel à l’aube.

Il leva la tête. Le ciel pâlis­sait à l’est, rose et gris, avec des traî­nées de nuages qui res­sem­blaient à des coups de pin­ceau. Quelque part, sous ce même ciel, son fils se réveillait peut-être. Ou dor­mait encore. Ou mar­chait dans la jungle. Ou était mort — non, il ne fal­lait pas pen­ser à cela.

Tùng brû­la la lettre comme il brû­lait toutes les autres. Les cendres tom­bèrent dans le bas­sin où nageaient les pois­sons rouges de Liên. Les pois­sons s’en appro­chèrent, curieux, puis s’éloignèrent.

Voi­là. Un fils vivant. Une preuve détruite. Un secret de plus.

*

Quand Tùng arri­va au Conti­nen­tal, le soleil se levait à peine.

Il trou­va le vieux Phạm qui ran­geait ses affaires, prêt à ren­trer chez lui après sa nuit de garde.

« L’An­glais de la 307 est par­ti », dit Phạm en bâillant. « Une voi­ture l’a pris il y a une heure. Direc­tion l’aé­ro­port, je crois. »

Tùng hocha la tête.

Quelque chose se ser­ra dans sa poi­trine. Pas de la sur­prise — il s’y atten­dait, d’une cer­taine façon. Mau­gham était venu, avait vu ce qu’il était venu voir, et était repar­ti. Comme en 1923.

Il mon­ta à l’é­tage. La chambre 307 était ouverte, la femme de ménage com­men­çait déjà son tra­vail. Les draps étaient à peine frois­sés — Mau­gham avait-il seule­ment dormi ?

Tùng regar­da autour de lui.

Il ne savait pas ce qu’il cher­chait. Un signe, peut-être. Un mes­sage. Quelque chose que le vieil homme aurait lais­sé pour lui, comme ce livre sur la terrasse.

Mais la chambre était vide. Imper­son­nelle. Rien n’in­di­quait qu’un homme y avait pas­sé deux nuits. Qu’un écri­vain célèbre y avait dor­mi. Qu’une his­toire vieille de trente ans y avait trou­vé sa conclusion.

Tùng redes­cen­dit.

*

La ter­rasse était encore déserte à cette heure. Il s’y attar­da un moment, regar­dant la rue Cati­nat qui s’é­veillait, les pre­miers mar­chands, les pre­mières voi­tures, la vie qui repre­nait ses droits comme chaque jour depuis toujours.

Mau­gham était parti.

Sans un mot. Sans un adieu. Comme en 1923.

Mais cette fois, il y avait eu ce silence. Ce regard. Ce hoche­ment de tête imper­cep­tible. C’é­tait peu. C’é­tait tout.

*

Greene revint vers huit heures.

Tùng le vit entrer dans le hall, le pas incer­tain, le visage défait. Il reve­nait de Cho­lon — l’o­deur le tra­his­sait, cette odeur dou­ceâtre qui impré­gnait ses vêtements.

Mais il y avait autre chose. Une fébri­li­té. Une exci­ta­tion mal­gré la fatigue.

Il mon­ta direc­te­ment à sa chambre.

Tùng lui por­ta du café une heure plus tard. Frap­pa, entra, trou­va l’An­glais assis à son bureau, en train d’é­crire avec une fureur qu’il ne lui avait jamais vue.

Les feuillets s’empilaient. L’é­cri­ture était presque illi­sible, ser­rée, urgente.

Greene ne leva même pas la tête quand Tùng posa le café.

« Cette nuit, mur­mu­ra-t-il comme pour lui-même, cette nuit j’ai vu quelque chose. »

Tùng ne deman­da pas quoi. Les écri­vains voyaient des choses que les autres ne voyaient pas. C’é­tait leur malé­dic­tion. Leur privilège.

Il res­sor­tit sans bruit.

*

Greene des­cen­dit vers dix heures, comme à son habitude.

Il avait encore plus mau­vaise mine que d’or­di­naire — les cernes, le teint gris, cette fébri­li­té des insom­niaques ou des fumeurs d’o­pium. Mais quelque chose brillait dans ses yeux. Une exci­ta­tion. Une certitude.

Il com­man­da son café, s’ins­tal­la, sor­tit ses carnets.

Puis il leva les yeux et regar­da la table voi­sine, celle où le vieil homme s’é­tait assis la veille.

Quelque chose pas­sa sur son visage.

Il fit signe à Tùng.

« Le gent­le­man qui était là hier soir — il est encore dans l’hôtel ? »

« Non, Mon­sieur. Il est par­ti ce matin, très tôt. »

Greene fron­ça les sour­cils. Une curio­si­té d’é­cri­vain, toujours.

« Savez-vous qui c’était ? »

« Je n’ai pas regar­dé le registre, Monsieur. »

Un men­songe. Le pre­mier que Tùng disait ce matin. Pas le dernier.

Greene appe­la le réceptionniste.

« Pou­vez-vous me dire le nom du client qui est par­ti cette nuit ? Chambre 307, je crois. »

Le récep­tion­niste — Ngô, un jeune homme trop zélé — alla véri­fier le registre des départs.

Tùng conti­nuait d’es­suyer les verres der­rière le bar. Ses mains ne trem­blaient pas.

« W.S. Mau­gham, Mon­sieur. D’a­près le registre, il venait de France. Nice, je crois. »

Greene ne bou­gea pas.

Pen­dant quelques secondes, il res­ta par­fai­te­ment immo­bile, comme frap­pé par une balle invisible.

Puis : « Mau­gham ? Somer­set Maugham ? »

« Je ne sais pas, Mon­sieur. Il y a juste W.S. Mau­gham sur le registre. »

Greene se leva. Fit quelques pas. S’ar­rê­ta. Revint.

« Mon Dieu. Somer­set Mau­gham. Il était là. . À trois mètres de moi. »

Il se pas­sa la main sur le visage. Incré­dule. Défait.

Tùng obser­vait. Il voyait l’é­cri­vain se décom­po­ser, réa­li­ser l’am­pleur de ce qu’il avait man­qué. Somer­set Mau­gham — le grand Mau­gham, le maître du récit colo­nial, celui qui avait écrit sur l’A­sie avant tous les autres — avait été assis à côté de lui pen­dant toute une soi­rée, et il ne l’a­vait pas reconnu.

Greene se tour­na vers Tùng.

« Vous. Vous l’a­vez ser­vi. Com­ment était-il ? »

Tùng posa son verre. Regar­da Greene. Cet écri­vain anglais qui écri­vait sur l’In­do­chine sans la connaître vrai­ment, qui volait des mor­ceaux de vie pour ses romans, qui était pas­sé à côté du plus grand écri­vain de son pays sans le reconnaître.

« Comme à son habi­tude, Mon­sieur. Charmant. »

Greene cli­gna des yeux.

« Comme à son… Vous le connaissiez ? »

Tùng s’in­cli­na légèrement.

« J’ai une bonne mémoire des clients, Mon­sieur. C’est tout. »

Et il s’éloigna.

Lais­sant Greene debout au milieu de la ter­rasse, avec cette phrase qui ne vou­lait rien dire et qui disait tout.

Comme à son habi­tude, charmant.

*

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I

La lumière de cinq heures avait cette qua­li­té par­ti­cu­lière que Tùng ne savait pas nom­mer — ni dorée ni blanche, quelque chose entre les deux, une lumière d’a­vant l’o­rage ou d’a­près la fièvre, une lumière qui n’ap­par­te­nait qu’à Saï­gon et à cette heure pré­cise où la ville hésite entre le jour finis­sant et la nuit qui n’ose pas encore.

Il tra­ver­sa le hall sans bruit.

Trente-deux ans qu’il tra­ver­sait ce hall. Trente-deux ans que ses pieds connais­saient chaque car­reau, chaque légère dépres­sion dans le sol, chaque endroit où le marbre avait été rem­pla­cé après les troubles de 36, après l’oc­cu­pa­tion japo­naise, après tout ce que cet hôtel avait tra­ver­sé sans jamais fer­mer ses portes. Le Conti­nen­tal était comme ces vieilles tor­tues des pagodes : il avait vu pas­ser les empires et les hommes, et il restait.

Tùng aus­si.

Dehors, rue Cati­nat — les Fran­çais l’ap­pe­laient encore ain­si, même si elle por­tait désor­mais un autre nom que per­sonne n’u­ti­li­sait — un cyclo-pousse atten­dait sous les tama­ri­niers. Le conduc­teur dor­mait, le cha­peau conique rabat­tu sur les yeux. Une femme en áo dài blanc pas­sa, tenant un para­pluie contre un soleil qui ne brillait pas vrai­ment. Quelque part vers le fleuve, une sirène de bateau.

Et plus loin, tou­jours plus loin, le bruit mat des canons dans la plaine.

On s’y habi­tuait. C’é­tait cela, le pro­dige de Saï­gon en 1952 : on s’ha­bi­tuait à tout. Au gron­de­ment loin­tain de l’ar­tille­rie fran­çaise pilon­nant les posi­tions Việt Minh dans les rizières. Aux convois de bles­sés qu’on croi­sait par­fois à l’aube, les camions bâchés qui remon­taient vers l’hô­pi­tal Grall. Aux sol­dats en per­mis­sion qui débar­quaient du Nord, amai­gris, vieillis de dix ans en quelques mois, et qui venaient au Conti­nen­tal boire jus­qu’à l’ou­bli. On s’ha­bi­tuait aux alertes, aux couvre-feux, à cette façon qu’a­vait la ville de conti­nuer à vivre comme si de rien n’é­tait, comme si la guerre n’exis­tait qu’au-delà des fau­bourgs, dans un autre pays, un autre monde.

Les tama­ri­niers de la rue Cati­nat per­daient leurs feuilles. Les ter­rasses des cafés étaient pleines. Les femmes por­taient tou­jours leurs áo dài de soie. Et la mort rôdait par­tout, invi­sible, patiente.

*

Le grand ven­ti­la­teur du bar tour­nait depuis 1911. Per­sonne ne l’a­vait jamais chan­gé, même quand les pales avaient com­men­cé à émettre ce grin­ce­ment ténu, ce sou­pir métal­lique que Tùng était peut-être le seul à entendre. Pour lui, ce bruit fai­sait par­tie de l’hô­tel au même titre que l’o­deur de cire et de fran­gi­pa­nier, que le cli­que­tis des verres sur les pla­teaux d’argent, que les mur­mures des clients sur la terrasse.

Il véri­fia les tables. Comp­ta les cen­driers. Ali­gna les chaises avec une pré­ci­sion maniaque que per­sonne ne remar­quait et qui pour­tant était sa façon à lui de tenir le monde en place.

À dix-neuf ans, quand il était entré au ser­vice du Conti­nen­tal, il ne savait rien. Un gar­çon de la cam­pagne, maigre, effa­ré par la ville, par ces Fran­çais qui par­laient si fort et mar­chaient si vite. Le vieux Lê, chef des ser­veurs à l’é­poque, lui avait dit : « Tu dois deve­nir invi­sible. Un bon ser­veur n’existe pas. Il est l’ombre des dési­rs des autres. » Tùng avait appris. Il était deve­nu l’ombre.

Qua­rante-neuf ans main­te­nant. Bien­tôt cin­quante. Un âge où l’on se retourne et où l’on voit le che­min par­cou­ru — si long, si étrange, menant d’un vil­lage du del­ta à ce hall de marbre où pas­saient les puis­sants de ce monde.

Sa femme, Liên, disait par­fois : « Tu aimes cet hôtel plus que tu ne m’aimes. » Elle ne plai­san­tait qu’à moi­tié. Et Tùng ne répon­dait jamais, parce qu’il y avait dans cette accu­sa­tion une part de véri­té qu’il n’o­sait pas regar­der en face.

*

Le jour­na­liste anglais des­cen­dit vers six heures.

Tùng le recon­nut au bruit de ses pas dans l’es­ca­lier — un rythme par­ti­cu­lier, pres­sé et hési­tant à la fois, comme quel­qu’un qui court après quelque chose qu’il n’est pas sûr de vou­loir attra­per. M. Greene. Chambre 214. Deux mois qu’il logeait au Conti­nen­tal, depuis jan­vier. Il payait sa note avec un mélange d’ir­ré­gu­la­ri­té et de géné­ro­si­té qui intri­guait la réception.

Il écri­vait.

Tùng le savait parce qu’il avait vu les feuillets sur le bureau quand il appor­tait le café le matin. Des pages cou­vertes d’une écri­ture ser­rée, ner­veuse, avec beau­coup de ratures. Une fois, un feuillet était tom­bé par terre et Tùng l’a­vait ramas­sé. Il ne lisait pas bien l’an­glais, mais il avait recon­nu un pré­nom viet­na­mien. Phượng. Comme l’oi­seau légen­daire, le phénix.

Greene écri­vait sur une femme vietnamienne.

Ce soir-là, l’An­glais s’ins­tal­la à sa place habi­tuelle sur la ter­rasse, celle d’où l’on voyait la place du Théâtre et l’Hô­tel de Ville au fond, avec son archi­tec­ture de pâtis­se­rie colo­niale. Il com­man­da un Per­nod. Puis un autre. Il fumait ciga­rette sur ciga­rette et regar­dait la rue avec cette inten­si­té par­ti­cu­lière des écri­vains, ce regard qui prend tout, qui vole tout, qui trans­forme les gens en per­son­nages sans leur deman­der la permission.

Tùng ser­vait. S’ef­fa­çait. Revenait.

Il avait appris à recon­naître les humeurs de Greene au fil des semaines. Il y avait les jours où l’An­glais écri­vait avec fureur, noir­cis­sant des pages entières sans lever la tête, et ces jours-là il ne fal­lait pas lui par­ler, à peine poser le verre près de son coude et dis­pa­raître. Et puis il y avait les autres jours, les mau­vais, ceux où Greene res­tait pros­tré devant une feuille blanche, le regard per­du, fumant ciga­rette sur ciga­rette jus­qu’à ce que le cen­drier déborde. Ces jours-là, il buvait plus. Par­lait par­fois. Posait des questions.

Ce soir était un soir de questions.

« Vous. Com­ment dit-on… » Il cher­cha ses mots, fouilla dans son viet­na­mien approxi­ma­tif. « Com­ment une femme d’i­ci plie-t-elle ses vête­ments ? Je veux dire, est-ce qu’il y a une façon particulière ? »

Tùng réflé­chit. Pen­sa à Liên, à ses gestes du soir quand elle ran­geait les áo dài dans l’ar­moire, cette façon qu’elle avait de lis­ser le tis­su comme si elle cares­sait quelque chose de vivant.

« En trois, Mon­sieur. Tou­jours en trois. »

Greene hocha la tête, mur­mu­ra quelque chose, sor­tit un car­net de sa poche et nota. Tùng s’é­loi­gna. Un mor­ceau de la vie de Liên venait d’en­trer dans un roman anglais qu’il ne lirait jamais.

C’é­tait ain­si que les choses se pas­saient avec les écrivains.

*

Une heure plus tard, Greene l’ar­rê­ta de nouveau.

« Asseyez-vous une minute. »

Tùng hési­ta. Les ser­veurs ne s’as­seyaient pas avec les clients. C’é­tait une règle non écrite, une de ces fron­tières invi­sibles qui struc­tu­raient le monde colonial.

« S’il vous plaît. J’ai besoin de com­prendre quelque chose. »

La ter­rasse était presque vide à cette heure — le creux entre l’a­pé­ri­tif et le dîner. Tùng s’as­sit sur le bord de la chaise, prêt à se rele­ver au moindre signe.

Greene le dévi­sa­geait avec cette inten­si­té qui met­tait mal à l’aise.

« Dans mon roman, dit-il, il y a une femme. Viet­na­mienne. Elle est… com­ment dire… entre deux hommes. Un Anglais plus âgé, fati­gué, cynique. Et un Amé­ri­cain. Jeune. Idéa­liste. Dan­ge­reux dans son idéalisme. »

Tùng ne dit rien. Il ne voyait pas ce qu’on atten­dait de lui.

« La femme — Phuong — elle choi­sit l’A­mé­ri­cain. Pour des rai­sons pra­tiques. Il peut lui offrir ce que l’An­glais ne peut pas. La sécu­ri­té. L’a­ve­nir. Peut-être l’Amérique. »

Greene s’in­ter­rom­pit. Allu­ma une nou­velle cigarette.

« Ce que je n’ar­rive pas à com­prendre, reprit-il, c’est ce qu’elle res­sent vrai­ment. Est-ce qu’elle aime l’un des deux ? Est-ce que l’a­mour entre même en ligne de compte ? Ou est-ce que… »

Il cher­chait ses mots.

« Ou est-ce que pour une femme d’i­ci, l’a­mour est un luxe qu’on ne peut pas se permettre ? »

Tùng pen­sa à Liên. À leur mariage, arran­gé par les familles, il y a trente ans. À cet amour qui était venu après, len­te­ment, comme une plante qui pousse dans un sol dif­fi­cile. Pas le grand amour des romans fran­çais. Quelque chose de plus modeste. De plus solide peut-être.

« Je ne sais pas, Mon­sieur. Je ne suis pas une femme. »

Greene eut un rire bref.

« Non. Bien sûr. »

Un silence.

« Mais vous êtes marié ? »

« Oui, Mon­sieur. Depuis trente ans. »

« Et vous l’ai­mez ? Votre femme ? »

La ques­tion était incon­ve­nante. Tùng aurait dû se lever, s’ex­cu­ser, retour­ner à son tra­vail. Mais quelque chose dans le regard de Greene — une vraie curio­si­té, pas le mépris habi­tuel des colo­niaux — le retint.

« Je ne sais pas si c’est de l’a­mour, Mon­sieur. C’est ma vie. Elle est ma vie. Je ne sais pas com­ment sépa­rer les deux. »

Greene le regar­da lon­gue­ment. Puis il nota quelque chose dans son carnet.

Tùng se leva.

« Puis-je vous appor­ter autre chose, Monsieur ? »

« Un autre Per­nod. Et… merci. »

Tùng s’in­cli­na et s’éloigna.

Il ne sau­rait jamais si ses mots avaient trou­vé leur che­min dans le roman de Greene. Mais cette conver­sa­tion res­te­rait avec lui — cette étrange inti­mi­té d’un ins­tant, entre un écri­vain anglais et un ser­veur viet­na­mien, sur une ter­rasse de Saï­gon pen­dant qu’au loin les canons grondaient.

*

La nuit tom­ba comme elle tom­bait tou­jours à Saï­gon — d’un coup, sans pré­ve­nir, comme un rideau qu’on tire. Les lampes de la ter­rasse s’al­lu­mèrent. D’autres clients arrivèrent.

Tùng les connais­sait presque tous, au moins de vue. Le monde des Euro­péens à Saï­gon était petit, une cen­taine de per­sonnes peut-être qui se croi­saient dans les mêmes endroits, les mêmes récep­tions, les mêmes cercles. Il y avait les fonc­tion­naires de l’ad­mi­nis­tra­tion colo­niale, recon­nais­sables à leur air de fatigue satis­faite et à leurs cos­tumes de lin frois­sés par la cha­leur. Les mili­taires en per­mis­sion, qui buvaient trop et par­laient trop fort des com­bats dans le del­ta. Les jour­na­listes — fran­çais, anglais, amé­ri­cains — tou­jours à l’af­fût d’une his­toire, d’un scan­dale, d’une véri­té qu’ils pour­raient câbler à leurs rédactions.

Et puis il y avait les autres. Ceux qu’on ne clas­sait pas faci­le­ment. Les hommes d’af­faires aux acti­vi­tés floues. Les femmes qui n’é­taient pas des épouses. Les espions — car il y en avait, Tùng le savait, le Deuxième Bureau fran­çais, les ser­vices bri­tan­niques, peut-être déjà les Amé­ri­cains qui com­men­çaient à s’in­té­res­ser à cette guerre.

Ce soir-là, il y avait un couple de Fran­çais — fonc­tion­naires ou plan­teurs, elle avec trop de bijoux, lui avec cet air d’en­nui des colo­niaux en fin de car­rière. Deux jour­na­listes amé­ri­cains, jeunes, bruyants, qui com­man­dèrent du whis­ky et par­lèrent trop fort de choses qu’ils auraient dû taire — un poste fran­çais encer­clé quelque part vers Cao Bằng, des rumeurs de négo­cia­tions secrètes. Un homme seul, Viet­na­mien, cos­tume occi­den­tal, qui but un thé au jas­min en lisant un jour­nal fran­çais et que Tùng soup­çon­na d’être de la police, ou peut-être d’autre chose.

Et Greene, tou­jours là, qui regar­dait tout cela avec ses yeux d’écrivain.

*

Vers neuf heures, il se pas­sa quelque chose.

Une Jeep amé­ri­caine s’ar­rê­ta devant l’hô­tel, et deux hommes en des­cen­dirent. Des Amé­ri­cains — on les recon­nais­sait à leur façon de mar­cher, cette assu­rance par­ti­cu­lière, cette manière d’oc­cu­per l’es­pace comme s’ils en étaient pro­prié­taires. L’un était en civil, cos­tume léger, lunettes à mon­ture d’é­caille. L’autre por­tait un uni­forme sans insignes.

Ils s’ins­tal­lèrent à une table, com­man­dèrent du bour­bon, et com­men­cèrent à par­ler à voix basse en jetant des regards autour d’eux.

Tùng les ser­vit. Nota les détails — c’é­tait un réflexe, après toutes ces années. L’homme en civil avait les mains soi­gnées, des mains qui n’a­vaient jamais tra­vaillé. L’autre avait une cica­trice au men­ton et un regard qui ne res­tait jamais en place.

Quand il revint vers le bar, il sur­prit Greene qui obser­vait les deux Amé­ri­cains avec une inten­si­té nouvelle.

L’é­cri­vain grif­fon­nait dans son carnet.

*

Plus tard, beau­coup plus tard, Tùng com­pren­drait que Greene était en train d’in­ven­ter Pyle. L’A­mé­ri­cain de son roman. Le jeune homme idéa­liste qui arrive à Saï­gon avec ses théo­ries sur la « troi­sième force », ses cer­ti­tudes démo­cra­tiques, son igno­rance catas­tro­phique. Pyle qui croit pou­voir sau­ver le Viet­nam sans le com­prendre. Pyle qui fini­ra mort dans la boue du fleuve, vic­time de son propre aveuglement.

Mais cette nuit-là, Tùng ne savait rien de tout cela. Il voyait seule­ment un écri­vain qui regar­dait deux Amé­ri­cains, et quelque chose qui pre­nait forme dans son esprit.

Les romans nais­saient ain­si, peut-être. De ces regards volés. De ces frag­ments de réa­li­té qu’on réar­ran­geait jus­qu’à ce qu’ils disent autre chose, quelque chose de plus vrai que la vérité.

*

Greene res­ta jus­qu’à minuit.

Les autres clients étaient par­tis depuis long­temps. Les Amé­ri­cains d’a­bord, remon­tant dans leur Jeep avec des airs de conspi­ra­teurs. Puis les jour­na­listes, les fonc­tion­naires, les femmes qui n’é­taient pas des épouses.

Greene res­ta.

Il avait ces­sé d’é­crire. Il regar­dait la rue Cati­nat, déserte main­te­nant, avec ses réver­bères qui fai­saient des flaques de lumière jaune sur les trot­toirs. Un cyclo-pousse pas­sa, len­te­ment, le conduc­teur endor­mi sur son siège.

Quelque part dans la ville, une déto­na­tion. Loin­taine. Étouf­fée. Peut-être un atten­tat. Peut-être rien — on ne savait jamais, à Saï­gon, ce qui était la guerre et ce qui ne l’é­tait pas.

Greene ne cil­la pas.

« Vous avez peur ? » deman­da-t-il à Tùng qui débar­ras­sait une table voisine.

« Peur, Monsieur ? »

« De tout ça. La guerre. Les bombes. Ce qui va arriver. »

Tùng s’ar­rê­ta. Réfléchit.

« La peur, c’est un luxe, Mon­sieur. Comme l’a­mour. On n’a pas tou­jours le temps. »

Greene sou­rit. Un sou­rire triste, fatigué.

« Vous êtes un phi­lo­sophe, vous savez. »

« Non, Mon­sieur. Je suis un serveur. »

Et il s’é­loi­gna avec son plateau.

Greene res­ta encore une demi-heure, seul sur la ter­rasse, à fumer et à regar­der la nuit. Puis il mon­ta se coucher.

Tùng ne sut jamais à quoi il pen­sait pen­dant cette demi-heure. Mais quelque chose lui disait que c’é­tait impor­tant — que ces moments de soli­tude, sur cette ter­rasse, au milieu d’une guerre qui n’en finis­sait pas, nour­ris­saient le roman que l’An­glais était en train d’écrire.

*

La ter­rasse se vida.

Minuit pas­sé. Tùng était seul avec le veilleur de nuit, le vieux Phạm, qui som­no­lait der­rière le comp­toir de la récep­tion. Les geckos chan­taient sur les murs. Quelque part dans Cho­lon, une fume­rie devait être pleine à cette heure, ces tanières où les Fran­çais et les riches allaient cher­cher leurs rêves d’opium.

Greene y allait par­fois. Tùng le savait — les ser­veurs savaient tout. L’An­glais dis­pa­rais­sait cer­tains soirs, reve­nait à l’aube avec des yeux vitreux et une odeur dou­ceâtre sur ses vête­ments. L’o­pium. Cette façon qu’a­vaient les Euro­péens de fuir la réa­li­té en s’en­fon­çant plus pro­fond dans l’Asie.

Tùng ramas­sa les der­niers verres, essuya les tables, ali­gna de nou­veau les chaises. Rituel. Ordre. Tenir le monde en place.

C’est alors qu’il enten­dit la voiture.

*

Une Citroën noire s’ar­rê­ta devant l’hô­tel. Moteur cou­pé. Un temps. Puis la por­tière s’ou­vrit et un homme en sortit.

Tùng était dans l’ombre du hall, près de la porte qui don­nait sur l’of­fice. De là, il voyait la récep­tion, le grand esca­lier, et l’en­trée où le bat­tant de verre lais­sait pas­ser les reflets de la rue.

L’homme avan­ça.

Vieux. Très vieux. Voû­té, appuyé sur une canne, avec ce pas pru­dent de ceux qui ne font plus confiance à leur propre corps. Il por­tait un cos­tume de lin clair, frois­sé par le voyage, et un pana­ma qu’il ôta en entrant, décou­vrant un crâne presque chauve, taché par l’âge.

Le vieux Phạm se redres­sa, sur­pris par ce client tar­dif. L’homme s’ap­pro­cha de la récep­tion. Mur­mu­ra quelque chose. Phạm cher­cha dans le registre, trou­va une réser­va­tion, ten­dit une clé. L’homme signa.

Tout cela, Tùng le vit de loin, dans la pénombre. Tout cela n’é­tait rien. Un voya­geur de nuit, il en arri­vait par­fois, des avions se posaient à toute heure à Tân Sơn Nhất.

Et puis l’homme se retourna.

Son visage entra dans la lumière du lustre.

Et Tùng ces­sa de respirer.

*

Ce visage.

Ce n’é­tait pas possible.

Trente ans. Trente ans s’ef­fon­drèrent comme un châ­teau de cartes, comme les cendres d’une lettre brû­lée, comme rien. Trente ans n’exis­taient plus et Tùng avait de nou­veau vingt ans, et c’é­tait 1923, et cet homme se tenait dans ce même hall, plus jeune de trois décen­nies mais avec les mêmes yeux — ces yeux qui voyaient tout, ces yeux de lézard patient, ces yeux d’écrivain.

Mau­gham.

Tùng ne pou­vait pas se trom­per. On ne se trompe pas sur ces choses-là. Le corps se sou­vient de ce que l’es­prit veut oublier. Le corps recon­naît avant même que le cer­veau n’ait fini son tra­vail de mémoire. Le corps de Tùng recon­nut cet homme comme on recon­naît une brû­lure ancienne quand on approche la main du feu.

Il s’a­dos­sa au mur. Ses jambes tremblaient.

Le vieil homme — Mau­gham, c’é­tait Mau­gham, il n’y avait pas d’er­reur pos­sible — prit sa clé et com­men­ça à gra­vir l’es­ca­lier, len­te­ment, une marche après l’autre, s’ap­puyant sur la rampe.

Tùng ne bou­gea pas.

Il res­ta là, dans l’ombre, jus­qu’à ce que la sil­houette voû­tée ait dis­pa­ru à l’é­tage. Jus­qu’à ce que le silence retombe sur le hall. Jus­qu’à ce que le vieux Phạm se soit ren­dor­mi der­rière son comptoir.

Alors seule­ment, il se per­mit de respirer.

*

II

1923.

La mémoire est une bête étrange. Elle dort pen­dant des années, tapie dans les recoins du crâne, et puis un rien la réveille — une odeur, un visage, un angle de lumière — et elle sur­git, intacte, féroce, avec tous ses détails que l’on croyait perdus.

1923.

Tùng avait vingt ans. Il tra­vaillait au Conti­nen­tal depuis trois ans déjà, mais il était encore le plus jeune, celui qu’on envoyait aux tâches ingrates, celui que les Fran­çais appe­laient « le petit » sans jamais cher­cher à connaître son nom.

Il était beau. Il ne le savait pas. Per­sonne ne le lui avait dit et il n’a­vait pas de miroir chez lui, dans la chambre qu’il par­ta­geait avec deux cou­sins près du mar­ché Bến Thành. Mais il l’é­tait — cette beau­té des jeunes hommes viet­na­miens que les peintres fran­çais aimaient cap­tu­rer, quelque chose de lisse et d’am­bi­gu, un visage où l’en­fance n’a­vait pas tout à fait cédé la place à l’âge adulte.

L’An­glais était arri­vé en mars. Un homme d’une cin­quan­taine d’an­nées, sec, élé­gant mal­gré la cha­leur, avec des yeux qui met­taient mal à l’aise. Des yeux qui regar­daient trop, trop long­temps, trop pro­fon­dé­ment. Il voya­geait seul, ce qui était rare. Les Euro­péens voya­geaient géné­ra­le­ment en groupe, en famille, avec des domes­tiques et des malles. Lui n’a­vait qu’une valise et des carnets.

On disait qu’il était écri­vain. On disait qu’il était célèbre dans son pays. Tùng ne savait pas ce que cela signi­fiait. Il ne connais­sait pas de livres anglais. Il connais­sait à peine les livres.

L’An­glais res­ta trois semaines.

Pen­dant trois semaines, Tùng lui appor­ta son thé le matin, son whis­ky le soir, ses repas quand il man­geait dans sa chambre plu­tôt qu’au res­tau­rant. Pen­dant trois semaines, il sen­tit ce regard sur lui — jamais insis­tant au point d’être offen­sant, jamais appuyé au point de per­mettre une plainte, mais pré­sent, tou­jours pré­sent, comme une main qui ne vous touche pas mais dont vous sen­tez la chaleur.

*

L’In­do­chine de 1923 n’é­tait pas celle de 1952.

Il n’y avait pas de guerre — pas encore. La colo­nie fran­çaise vivait dans une sorte de rêve éveillé, per­sua­dée de sa propre éter­ni­té. Les plan­ta­tions d’hé­véas s’é­ten­daient vers le nord. Les fonc­tion­naires fai­saient leur car­rière à l’ombre des bou­gain­vil­liers. Les femmes por­taient des ombrelles et se plai­gnaient de la cha­leur dans les gar­den-par­ties du Cercle Sportif.

Et les Viet­na­miens ser­vaient. Cour­baient l’é­chine. Attendaient.

Tùng ne pen­sait pas à la poli­tique. Il ne pen­sait à rien d’autre qu’à sur­vivre, à envoyer de l’argent à sa mère au vil­lage, à apprendre son métier. Il regar­dait les Fran­çais comme on regarde les dieux d’un pan­théon étran­ger — incom­pré­hen­sibles, puis­sants, dangereux.

Mais l’An­glais était différent.

Il ne trai­tait pas les ser­veurs comme des meubles. Il disait « mer­ci » — pas sou­vent, mais par­fois, et cela suf­fi­sait à le dis­tin­guer des autres. Il regar­dait les gens dans les yeux, même les boys, même les coo­lies, même ceux que les autres Euro­péens tra­ver­saient du regard comme s’ils n’exis­taient pas.

Et il regar­dait Tùng.

*

Un soir, tard, l’An­glais deman­da du thé.

Tùng mon­ta.

Il frap­pa, entra avec son pla­teau, trou­va l’homme assis près de la fenêtre ouverte, en che­mise, le col défait. La cha­leur était ter­rible cette nuit-là, l’air épais comme du velours mouillé. Le ven­ti­la­teur tour­nait mais ne ser­vait à rien.

« Posez ça là », dit l’Anglais.

Tùng obéit. Se tour­na pour partir.

« Atten­dez. »

Il s’ar­rê­ta. La porte était der­rière lui. L’An­glais le regardait.

Un silence.

Le silence le plus long de la vie de Tùng. Un silence où tout pou­vait bas­cu­ler — où tout faillit bas­cu­ler. L’An­glais ne dit rien. Ne fit rien. Mais dans ce silence, il y avait une ques­tion. Une ques­tion que Tùng com­prit sans qu’elle fût posée, une ques­tion qui lui fit mon­ter le sang au visage et battre le cœur si fort qu’il était sûr que l’autre l’entendait.

La chambre était petite. Le lit immense sous la mous­ti­quaire. La lumière d’une seule lampe, jaune, insuf­fi­sante. Et dehors, le chant des grillons, le mur­mure de la ville endor­mie, le bruis­se­ment des feuilles de bana­nier dans la cour.

Puis l’An­glais détour­na les yeux.

« C’est tout. Vous pou­vez partir. »

Tùng par­tit.

Il ne dor­mit pas cette nuit-là. Ni la nuit sui­vante. Il ne savait pas ce qu’il avait res­sen­ti dans cette chambre. Il ne savait pas s’il avait eu peur, ou autre chose, quelque chose qui res­sem­blait à de la peur mais qui n’en était pas, quelque chose qui n’a­vait pas de nom dans sa langue ni dans aucune autre.

*

Le len­de­main, et les jours sui­vants, tout conti­nua comme avant.

Tùng ser­vait. L’An­glais écri­vait, lisait, sor­tait par­fois pour explo­rer la ville. Leurs regards se croi­saient, se détour­naient. Rien ne fut dit. Rien ne fut fait.

Mais quelque chose avait changé.

Tùng sen­tait une pré­sence nou­velle dans sa propre vie. Une conscience de son corps qu’il n’a­vait jamais eue aupa­ra­vant. Quand il pas­sait devant un miroir, il s’ar­rê­tait — chose qu’il ne fai­sait jamais. Il se regar­dait. Essayait de voir ce que l’An­glais voyait. Ce visage lisse. Ces épaules étroites. Cette peau qui n’a­vait pas encore été mar­quée par le temps.

Était-ce cela, être beau ? Cette inquié­tude. Cette conscience d’être regardé.

*

L’An­glais repar­tit deux jours plus tard.

Tùng por­ta ses bagages jus­qu’à la voi­ture. L’homme lui don­na un pour­boire — géné­reux, trop géné­reux. Leurs doigts se frô­lèrent quand les pièces chan­gèrent de main.

« Mer­ci », dit l’Anglais.

Il y avait dans ce mot simple quelque chose de plus. Un remer­cie­ment pour le thé, oui. Mais aus­si autre chose. Un remer­cie­ment pour ce qui n’a­vait pas eu lieu. Pour la rete­nue. Pour le silence gardé.

Et il mon­ta dans la voi­ture et Tùng ne le revit plus.

Jus­qu’à cette nuit de 1952.

*

III

Tùng ren­tra chez lui à pied.

Il habi­tait près de la cathé­drale main­te­nant, dans une mai­son étroite avec une cour où Liên culti­vait des orchi­dées. Trois de leurs quatre enfants y vivaient encore. Hoa, l’aî­née, vingt-six ans, ins­ti­tu­trice dans une école pri­maire. Minh, le cadet, vingt-deux ans, qui tra­vaillait pour un impor­ta­teur chi­nois de Cho­lon. Et la petite Lan, dix-sept ans, qui pré­pa­rait son bac­ca­lau­réat et rêvait d’al­ler étu­dier à Paris — un rêve que Tùng finan­çait en secret, sou après sou, sans en par­ler à personne.

Et puis il y avait Bảo.

L’aî­né des gar­çons. Vingt-quatre ans. Par­ti depuis deux ans. Quelque part dans le Nord, ou peut-être au Centre, dans ces régions que le Việt Minh contrô­lait entre les postes fran­çais. Liên croyait qu’il était mort. Tùng n’a­vait jamais eu le cou­rage de lui dire la vérité.

Les lettres arri­vaient par­fois. Sans signa­ture, sans adresse de retour. Quelques lignes. « Je vais bien. Ne vous inquié­tez pas. La lutte conti­nue. » Tùng les lisait une fois, puis les brû­lait dans le jar­din, à l’aube, avant que Liên se réveille.

Cette nuit-là, quand il ren­tra, il trou­va une enve­loppe glis­sée sous la porte.

Il sut immé­dia­te­ment. Recon­nut le papier, l’é­cri­ture ser­rée à peine visible à tra­vers le papier mince.

Il ne l’ou­vrit pas tout de suite. Res­ta debout dans l’en­trée sombre, l’en­ve­loppe à la main, le cœur lourd de deux secrets trop grands pour un seul homme.

Mau­gham était revenu.

Bảo était vivant.

Et Tùng ne pou­vait par­ler de ni l’un ni l’autre.

*

Le matin se leva gris et moite.

Tùng n’a­vait dor­mi que deux heures, d’un som­meil tra­ver­sé de rêves confus où se mélan­geaient les visages — Mau­gham jeune, Mau­gham vieux, Bảo enfant, Bảo dans un uni­forme qu’il n’a­vait jamais vu mais qu’il ima­gi­nait, vert et boueux, quelque part dans une jungle du Nord.

Liên dor­mait encore quand il par­tit. Il lais­sa un bai­ser sur son front sans la réveiller. Trente ans de mariage et il ne savait tou­jours pas com­ment lui par­ler vrai­ment. Pas des choses qui comp­taient. Des choses ordi­naires, oui — les enfants, l’argent, les voi­sins, le prix du riz. Mais pas de ce qui brû­lait au fond de lui. Jamais.

Il arri­va au Conti­nen­tal à six heures.

Le matin, l’hô­tel avait une autre odeur. Moins de fumée, moins de par­fum. L’o­deur du café qu’on pré­pa­rait en cui­sine, de l’en­caus­tique qu’on pas­sait sur les meubles, de la rosée qui séchait sur les fran­gi­pa­niers de la cour inté­rieure. Une odeur neuve, presque inno­cente, comme si la nuit avait tout lavé.

Mais ce matin-là, il y avait autre chose.

Des voix dans le hall. Des sol­dats fran­çais — trois, quatre peut-être — qui par­laient avec le direc­teur. Quelque chose s’é­tait pas­sé pen­dant la nuit. Un atten­tat. Une bombe avait explo­sé dans un café de la rue Lagran­dière, à trois rues de là. Deux morts, plu­sieurs bles­sés. Le Việt Minh, disait-on. Ou peut-être une autre fac­tion. On ne savait jamais vraiment.

Tùng tra­ver­sa le hall sans s’ar­rê­ter. Les sol­dats ne lui accor­dèrent pas un regard. Pour eux, il n’exis­tait pas — un Viet­na­mien de plus, une ombre par­mi les ombres.

Il enfi­la sa veste blanche. Véri­fia son reflet dans le miroir de l’of­fice — impec­cable, comme tou­jours. Il avait appris à être impec­cable. C’é­tait son armure.

*

La ter­rasse d’a­bord. Ins­tal­ler les tables du petit déjeuner.

La rue Cati­nat s’é­veillait len­te­ment. Un camion mili­taire pas­sa, char­gé de sol­dats qui par­taient rele­ver un poste quelque part dans le del­ta. Puis une char­rette de fruits, tirée par un vieil homme cour­bé. Puis une Citroën noire aux vitres opaques — police, peut-être, ou ser­vices secrets. On ne savait jamais.

Et au milieu de tout cela, la vie ordi­naire. Les mar­chands qui ouvraient leurs bou­tiques. Les femmes qui balayaient devant leur porte. Les enfants qui cou­raient vers l’é­cole, leurs car­tables sur le dos.

Saï­gon en 1952. Une ville en guerre qui refu­sait de l’admettre.

*

Il balayait près de l’es­ca­lier quand le vieil homme descendit.

Tùng l’en­ten­dit avant de le voir. Ce pas lent, pru­dent, la canne qui frap­pait chaque marche. Il eut le temps de se com­po­ser un visage. Trente-deux ans de métier. Il savait ne rien montrer.

Mau­gham apparut.

De jour, il parais­sait encore plus vieux que la veille. La lumière était cruelle avec lui — elle révé­lait chaque pli, chaque tache, cette peau qui sem­blait trop grande pour le crâne qu’elle recou­vrait. Mais les yeux. Les yeux n’a­vaient pas chan­gé. Ces yeux de rep­tile qui avaient autre­fois désha­billé le monde, qui avaient mis des cen­taines de per­son­nages dans des romans que Tùng ne lirait jamais. Ces yeux qui l’a­vaient regar­dé, lui, une nuit étouf­fante de mars 1923, dans une chambre où le ven­ti­la­teur tour­nait sans par­ve­nir à rafraî­chir l’air.

Le vieil homme tra­ver­sa le hall.

Pas­sa devant Tùng sans le voir. Sans même un regard pour ce ser­veur en veste blanche qui tenait son balai comme on tient une arme ou une prière.

Sor­tit sur la terrasse.

S’as­sit.

Tùng res­pi­ra. Posa le balai. Alla cher­cher le menu du petit déjeu­ner et un pot de thé — les Anglais pre­naient tou­jours du thé le matin, il le savait, il s’en souvenait.

Il s’ap­pro­cha de la table.

« Bon­jour, Monsieur. »

Sa voix ne trem­bla pas. Il en fut lui-même surpris.

Mau­gham leva les yeux. Le regar­da. Un regard rapide, dis­trait, le regard qu’on accorde aux ser­veurs du monde entier — celui qui ne voit pas, qui n’en­re­gistre pas, qui oublie aussitôt.

« Du thé, s’il vous plaît. Et des toasts. »

« Bien, Monsieur. »

Tùng s’in­cli­na et s’éloigna.

Ce n’é­tait pas de la décep­tion qu’il res­sen­tait. Pas exac­te­ment. Quelque chose de plus com­plexe, un mélange de sou­la­ge­ment et de bles­sure, comme quand on appuie sur une cica­trice ancienne pour véri­fier qu’elle fait encore mal.

Mau­gham ne l’a­vait pas reconnu.

Bien sûr qu’il ne l’a­vait pas recon­nu. Pour­quoi l’au­rait-il recon­nu ? Tùng avait vingt ans en 1923. Il en avait qua­rante-neuf main­te­nant. Une vie entière avait pas­sé sur son visage, y creu­sant des sillons, y dépo­sant les sédi­ments des années. Et puis, pour Mau­gham, il n’a­vait été qu’un par­mi tant d’autres. Un gar­çon dans un hôtel dans une ville dans un pays dans un voyage qui en comp­tait des dizaines. Un joli visage, peut-être. Un ins­tant de ten­ta­tion, peut-être. Rien de plus.

Alors que pour Tùng…

Il pré­pa­ra le thé. Dis­po­sa les toasts. Por­ta le plateau.

Ser­vit.

S’ef­fa­ça.

Recom­men­ça.

Toute la matinée.

*

Greene des­cen­dit vers dix heures.

Il avait l’air de quel­qu’un qui n’a pas dor­mi ou qui a trop dor­mi — les deux se res­semblent, fina­le­ment. Il com­man­da du café, très noir, et s’ins­tal­la avec ses car­nets à une table voi­sine de celle du vieil homme.

Pen­dant un moment, les deux Anglais furent assis à quelques mètres l’un de l’autre.

Ils ne se par­lèrent pas. Ne se regar­dèrent même pas. Greene écri­vait. Mau­gham lisait un jour­nal fran­çais qu’il avait deman­dé à la récep­tion. Deux mondes paral­lèles, deux soli­tudes qui s’ignoraient.

Tùng pas­sait entre les tables.

Il obser­vait.

C’é­tait tout ce qu’il savait faire. Obser­ver et ser­vir. Ser­vir et obser­ver. Il avait appris plus de choses sur les êtres humains en trente-deux ans de ser­vice qu’au­cun livre n’au­rait pu lui ensei­gner. Il savait recon­naître les couples qui s’ai­maient et ceux qui ne fai­saient que sem­blant. Les hommes d’af­faires hon­nêtes et les escrocs. Les espions et les jour­na­listes, qui par­fois étaient les mêmes. Les femmes heu­reuses et les femmes qui jouaient à l’être.

Et les écri­vains. Il savait recon­naître les écrivains.

Il y avait quelque chose dans leur façon de regar­der. Une avi­di­té. Comme s’ils vou­laient tout prendre, tout absor­ber, trans­for­mer le monde entier en mots. Greene avait ce regard. Et Mau­gham l’a­vait eu autre­fois — peut-être l’a­vait-il encore, sous le ver­nis de la vieillesse.

*

Greene écri­vait avec fureur ce matin-là.

Tùng le voyait, du coin de l’œil, noir­cir page après page, ratu­rer, reprendre, s’ar­rê­ter pour réflé­chir puis replon­ger dans ses feuillets. Quelque chose l’ha­bi­tait. L’at­ten­tat de la nuit, peut-être. Ou les Amé­ri­cains de la veille. Ou cette guerre qui s’in­fil­trait par­tout, même sur cette ter­rasse pai­sible où les tama­ri­niers fai­saient de l’ombre.

À un moment, Greene leva la tête et cher­cha Tùng du regard.

« La bombe de cette nuit — vous avez entendu ? »

« Oui, Mon­sieur. Rue Lagrandière. »

« Vous savez qui a fait ça ? »

Tùng hési­ta. Que savait-il vrai­ment ? Que disait-on dans les cui­sines, dans les arrière-bou­tiques, dans ces espaces où les Viet­na­miens par­laient entre eux, loin des oreilles françaises ?

« On dit beau­coup de choses, Mon­sieur. Je ne sais pas ce qui est vrai. »

Greene le regar­da longuement.

« Vous avez de la famille… là-bas ? Dans le maquis ? »

Une ques­tion dan­ge­reuse. Une ques­tion à laquelle un ser­veur pru­dent ne répon­drait pas.

Mais quelque chose — peut-être la fatigue, peut-être la nuit sans som­meil, peut-être le choc de revoir Mau­gham — fit par­ler Tùng.

« J’ai un fils, Mon­sieur. Quelque part. Je ne sais pas où exactement. »

Greene ne dit rien. Mais il nota quelque chose dans son carnet.

Tùng s’é­loi­gna, le cœur bat­tant. Il avait trop par­lé. Beau­coup trop par­lé. Si les mau­vaises per­sonnes entendaient…

Mais Greene n’é­tait pas une mau­vaise per­sonne. Tùng le sen­tait. L’An­glais n’é­tait pas venu à Saï­gon pour espion­ner ou pour juger. Il était venu pour com­prendre. Et pour écrire.

*

Vers midi, le vieil homme se leva et ren­tra dans l’hôtel.

Greene ne lui accor­da pas un regard.

Tùng débar­ras­sa la table. Trou­va le jour­nal aban­don­né, plié n’im­porte com­ment. Et des­sous, quelque chose. Un livre. Un petit livre usé, à la cou­ver­ture fatiguée.

Il le ramassa.

Lut le titre. Ses yeux déchif­frèrent les lettres latines avec len­teur — il lisait le fran­çais, pas l’an­glais, mais les deux alpha­bets se ressemblaient.

The Gent­le­man in the Parlour.

Et en des­sous, un nom.

Somer­set Maugham.

Tùng res­ta immo­bile, le livre à la main. Le cœur bat­tant comme cette nuit de 1923.

Mau­gham avait lais­sé son propre livre. Oublié ? Aban­don­né exprès ? Com­ment savoir avec ces gens-là, avec les écri­vains, qui fai­saient de chaque geste un mys­tère ou une phrase.

Il glis­sa le livre dans sa poche.

Et retour­na au travail.

*

Lire la suite…

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