I
La lumière de cinq heures avait cette qualité particulière que Tùng ne savait pas nommer — ni dorée ni blanche, quelque chose entre les deux, une lumière d’avant l’orage ou d’après la fièvre, une lumière qui n’appartenait qu’à Saïgon et à cette heure précise où la ville hésite entre le jour finissant et la nuit qui n’ose pas encore.
Il traversa le hall sans bruit.
Trente-deux ans qu’il traversait ce hall. Trente-deux ans que ses pieds connaissaient chaque carreau, chaque légère dépression dans le sol, chaque endroit où le marbre avait été remplacé après les troubles de 36, après l’occupation japonaise, après tout ce que cet hôtel avait traversé sans jamais fermer ses portes. Le Continental était comme ces vieilles tortues des pagodes : il avait vu passer les empires et les hommes, et il restait.
Tùng aussi.
Dehors, rue Catinat — les Français l’appelaient encore ainsi, même si elle portait désormais un autre nom que personne n’utilisait — un cyclo-pousse attendait sous les tamariniers. Le conducteur dormait, le chapeau conique rabattu sur les yeux. Une femme en áo dài blanc passa, tenant un parapluie contre un soleil qui ne brillait pas vraiment. Quelque part vers le fleuve, une sirène de bateau.
Et plus loin, toujours plus loin, le bruit mat des canons dans la plaine.
On s’y habituait. C’était cela, le prodige de Saïgon en 1952 : on s’habituait à tout. Au grondement lointain de l’artillerie française pilonnant les positions Việt Minh dans les rizières. Aux convois de blessés qu’on croisait parfois à l’aube, les camions bâchés qui remontaient vers l’hôpital Grall. Aux soldats en permission qui débarquaient du Nord, amaigris, vieillis de dix ans en quelques mois, et qui venaient au Continental boire jusqu’à l’oubli. On s’habituait aux alertes, aux couvre-feux, à cette façon qu’avait la ville de continuer à vivre comme si de rien n’était, comme si la guerre n’existait qu’au-delà des faubourgs, dans un autre pays, un autre monde.
Les tamariniers de la rue Catinat perdaient leurs feuilles. Les terrasses des cafés étaient pleines. Les femmes portaient toujours leurs áo dài de soie. Et la mort rôdait partout, invisible, patiente.
*
Le grand ventilateur du bar tournait depuis 1911. Personne ne l’avait jamais changé, même quand les pales avaient commencé à émettre ce grincement ténu, ce soupir métallique que Tùng était peut-être le seul à entendre. Pour lui, ce bruit faisait partie de l’hôtel au même titre que l’odeur de cire et de frangipanier, que le cliquetis des verres sur les plateaux d’argent, que les murmures des clients sur la terrasse.
Il vérifia les tables. Compta les cendriers. Aligna les chaises avec une précision maniaque que personne ne remarquait et qui pourtant était sa façon à lui de tenir le monde en place.
À dix-neuf ans, quand il était entré au service du Continental, il ne savait rien. Un garçon de la campagne, maigre, effaré par la ville, par ces Français qui parlaient si fort et marchaient si vite. Le vieux Lê, chef des serveurs à l’époque, lui avait dit : « Tu dois devenir invisible. Un bon serveur n’existe pas. Il est l’ombre des désirs des autres. » Tùng avait appris. Il était devenu l’ombre.
Quarante-neuf ans maintenant. Bientôt cinquante. Un âge où l’on se retourne et où l’on voit le chemin parcouru — si long, si étrange, menant d’un village du delta à ce hall de marbre où passaient les puissants de ce monde.
Sa femme, Liên, disait parfois : « Tu aimes cet hôtel plus que tu ne m’aimes. » Elle ne plaisantait qu’à moitié. Et Tùng ne répondait jamais, parce qu’il y avait dans cette accusation une part de vérité qu’il n’osait pas regarder en face.
*
Le journaliste anglais descendit vers six heures.
Tùng le reconnut au bruit de ses pas dans l’escalier — un rythme particulier, pressé et hésitant à la fois, comme quelqu’un qui court après quelque chose qu’il n’est pas sûr de vouloir attraper. M. Greene. Chambre 214. Deux mois qu’il logeait au Continental, depuis janvier. Il payait sa note avec un mélange d’irrégularité et de générosité qui intriguait la réception.
Il écrivait.
Tùng le savait parce qu’il avait vu les feuillets sur le bureau quand il apportait le café le matin. Des pages couvertes d’une écriture serrée, nerveuse, avec beaucoup de ratures. Une fois, un feuillet était tombé par terre et Tùng l’avait ramassé. Il ne lisait pas bien l’anglais, mais il avait reconnu un prénom vietnamien. Phượng. Comme l’oiseau légendaire, le phénix.
Greene écrivait sur une femme vietnamienne.
Ce soir-là, l’Anglais s’installa à sa place habituelle sur la terrasse, celle d’où l’on voyait la place du Théâtre et l’Hôtel de Ville au fond, avec son architecture de pâtisserie coloniale. Il commanda un Pernod. Puis un autre. Il fumait cigarette sur cigarette et regardait la rue avec cette intensité particulière des écrivains, ce regard qui prend tout, qui vole tout, qui transforme les gens en personnages sans leur demander la permission.
Tùng servait. S’effaçait. Revenait.
Il avait appris à reconnaître les humeurs de Greene au fil des semaines. Il y avait les jours où l’Anglais écrivait avec fureur, noircissant des pages entières sans lever la tête, et ces jours-là il ne fallait pas lui parler, à peine poser le verre près de son coude et disparaître. Et puis il y avait les autres jours, les mauvais, ceux où Greene restait prostré devant une feuille blanche, le regard perdu, fumant cigarette sur cigarette jusqu’à ce que le cendrier déborde. Ces jours-là, il buvait plus. Parlait parfois. Posait des questions.
Ce soir était un soir de questions.
« Vous. Comment dit-on… » Il chercha ses mots, fouilla dans son vietnamien approximatif. « Comment une femme d’ici plie-t-elle ses vêtements ? Je veux dire, est-ce qu’il y a une façon particulière ? »
Tùng réfléchit. Pensa à Liên, à ses gestes du soir quand elle rangeait les áo dài dans l’armoire, cette façon qu’elle avait de lisser le tissu comme si elle caressait quelque chose de vivant.
« En trois, Monsieur. Toujours en trois. »
Greene hocha la tête, murmura quelque chose, sortit un carnet de sa poche et nota. Tùng s’éloigna. Un morceau de la vie de Liên venait d’entrer dans un roman anglais qu’il ne lirait jamais.
C’était ainsi que les choses se passaient avec les écrivains.
*
Une heure plus tard, Greene l’arrêta de nouveau.
« Asseyez-vous une minute. »
Tùng hésita. Les serveurs ne s’asseyaient pas avec les clients. C’était une règle non écrite, une de ces frontières invisibles qui structuraient le monde colonial.
« S’il vous plaît. J’ai besoin de comprendre quelque chose. »
La terrasse était presque vide à cette heure — le creux entre l’apéritif et le dîner. Tùng s’assit sur le bord de la chaise, prêt à se relever au moindre signe.
Greene le dévisageait avec cette intensité qui mettait mal à l’aise.
« Dans mon roman, dit-il, il y a une femme. Vietnamienne. Elle est… comment dire… entre deux hommes. Un Anglais plus âgé, fatigué, cynique. Et un Américain. Jeune. Idéaliste. Dangereux dans son idéalisme. »
Tùng ne dit rien. Il ne voyait pas ce qu’on attendait de lui.
« La femme — Phuong — elle choisit l’Américain. Pour des raisons pratiques. Il peut lui offrir ce que l’Anglais ne peut pas. La sécurité. L’avenir. Peut-être l’Amérique. »
Greene s’interrompit. Alluma une nouvelle cigarette.
« Ce que je n’arrive pas à comprendre, reprit-il, c’est ce qu’elle ressent vraiment. Est-ce qu’elle aime l’un des deux ? Est-ce que l’amour entre même en ligne de compte ? Ou est-ce que… »
Il cherchait ses mots.
« Ou est-ce que pour une femme d’ici, l’amour est un luxe qu’on ne peut pas se permettre ? »
Tùng pensa à Liên. À leur mariage, arrangé par les familles, il y a trente ans. À cet amour qui était venu après, lentement, comme une plante qui pousse dans un sol difficile. Pas le grand amour des romans français. Quelque chose de plus modeste. De plus solide peut-être.
« Je ne sais pas, Monsieur. Je ne suis pas une femme. »
Greene eut un rire bref.
« Non. Bien sûr. »
Un silence.
« Mais vous êtes marié ? »
« Oui, Monsieur. Depuis trente ans. »
« Et vous l’aimez ? Votre femme ? »
La question était inconvenante. Tùng aurait dû se lever, s’excuser, retourner à son travail. Mais quelque chose dans le regard de Greene — une vraie curiosité, pas le mépris habituel des coloniaux — le retint.
« Je ne sais pas si c’est de l’amour, Monsieur. C’est ma vie. Elle est ma vie. Je ne sais pas comment séparer les deux. »
Greene le regarda longuement. Puis il nota quelque chose dans son carnet.
Tùng se leva.
« Puis-je vous apporter autre chose, Monsieur ? »
« Un autre Pernod. Et… merci. »
Tùng s’inclina et s’éloigna.
Il ne saurait jamais si ses mots avaient trouvé leur chemin dans le roman de Greene. Mais cette conversation resterait avec lui — cette étrange intimité d’un instant, entre un écrivain anglais et un serveur vietnamien, sur une terrasse de Saïgon pendant qu’au loin les canons grondaient.
*
La nuit tomba comme elle tombait toujours à Saïgon — d’un coup, sans prévenir, comme un rideau qu’on tire. Les lampes de la terrasse s’allumèrent. D’autres clients arrivèrent.
Tùng les connaissait presque tous, au moins de vue. Le monde des Européens à Saïgon était petit, une centaine de personnes peut-être qui se croisaient dans les mêmes endroits, les mêmes réceptions, les mêmes cercles. Il y avait les fonctionnaires de l’administration coloniale, reconnaissables à leur air de fatigue satisfaite et à leurs costumes de lin froissés par la chaleur. Les militaires en permission, qui buvaient trop et parlaient trop fort des combats dans le delta. Les journalistes — français, anglais, américains — toujours à l’affût d’une histoire, d’un scandale, d’une vérité qu’ils pourraient câbler à leurs rédactions.
Et puis il y avait les autres. Ceux qu’on ne classait pas facilement. Les hommes d’affaires aux activités floues. Les femmes qui n’étaient pas des épouses. Les espions — car il y en avait, Tùng le savait, le Deuxième Bureau français, les services britanniques, peut-être déjà les Américains qui commençaient à s’intéresser à cette guerre.
Ce soir-là, il y avait un couple de Français — fonctionnaires ou planteurs, elle avec trop de bijoux, lui avec cet air d’ennui des coloniaux en fin de carrière. Deux journalistes américains, jeunes, bruyants, qui commandèrent du whisky et parlèrent trop fort de choses qu’ils auraient dû taire — un poste français encerclé quelque part vers Cao Bằng, des rumeurs de négociations secrètes. Un homme seul, Vietnamien, costume occidental, qui but un thé au jasmin en lisant un journal français et que Tùng soupçonna d’être de la police, ou peut-être d’autre chose.
Et Greene, toujours là, qui regardait tout cela avec ses yeux d’écrivain.
*
Vers neuf heures, il se passa quelque chose.
Une Jeep américaine s’arrêta devant l’hôtel, et deux hommes en descendirent. Des Américains — on les reconnaissait à leur façon de marcher, cette assurance particulière, cette manière d’occuper l’espace comme s’ils en étaient propriétaires. L’un était en civil, costume léger, lunettes à monture d’écaille. L’autre portait un uniforme sans insignes.
Ils s’installèrent à une table, commandèrent du bourbon, et commencèrent à parler à voix basse en jetant des regards autour d’eux.
Tùng les servit. Nota les détails — c’était un réflexe, après toutes ces années. L’homme en civil avait les mains soignées, des mains qui n’avaient jamais travaillé. L’autre avait une cicatrice au menton et un regard qui ne restait jamais en place.
Quand il revint vers le bar, il surprit Greene qui observait les deux Américains avec une intensité nouvelle.
L’écrivain griffonnait dans son carnet.
*
Plus tard, beaucoup plus tard, Tùng comprendrait que Greene était en train d’inventer Pyle. L’Américain de son roman. Le jeune homme idéaliste qui arrive à Saïgon avec ses théories sur la « troisième force », ses certitudes démocratiques, son ignorance catastrophique. Pyle qui croit pouvoir sauver le Vietnam sans le comprendre. Pyle qui finira mort dans la boue du fleuve, victime de son propre aveuglement.
Mais cette nuit-là, Tùng ne savait rien de tout cela. Il voyait seulement un écrivain qui regardait deux Américains, et quelque chose qui prenait forme dans son esprit.
Les romans naissaient ainsi, peut-être. De ces regards volés. De ces fragments de réalité qu’on réarrangeait jusqu’à ce qu’ils disent autre chose, quelque chose de plus vrai que la vérité.
*
Greene resta jusqu’à minuit.
Les autres clients étaient partis depuis longtemps. Les Américains d’abord, remontant dans leur Jeep avec des airs de conspirateurs. Puis les journalistes, les fonctionnaires, les femmes qui n’étaient pas des épouses.
Greene resta.
Il avait cessé d’écrire. Il regardait la rue Catinat, déserte maintenant, avec ses réverbères qui faisaient des flaques de lumière jaune sur les trottoirs. Un cyclo-pousse passa, lentement, le conducteur endormi sur son siège.
Quelque part dans la ville, une détonation. Lointaine. Étouffée. Peut-être un attentat. Peut-être rien — on ne savait jamais, à Saïgon, ce qui était la guerre et ce qui ne l’était pas.
Greene ne cilla pas.
« Vous avez peur ? » demanda-t-il à Tùng qui débarrassait une table voisine.
« Peur, Monsieur ? »
« De tout ça. La guerre. Les bombes. Ce qui va arriver. »
Tùng s’arrêta. Réfléchit.
« La peur, c’est un luxe, Monsieur. Comme l’amour. On n’a pas toujours le temps. »
Greene sourit. Un sourire triste, fatigué.
« Vous êtes un philosophe, vous savez. »
« Non, Monsieur. Je suis un serveur. »
Et il s’éloigna avec son plateau.
Greene resta encore une demi-heure, seul sur la terrasse, à fumer et à regarder la nuit. Puis il monta se coucher.
Tùng ne sut jamais à quoi il pensait pendant cette demi-heure. Mais quelque chose lui disait que c’était important — que ces moments de solitude, sur cette terrasse, au milieu d’une guerre qui n’en finissait pas, nourrissaient le roman que l’Anglais était en train d’écrire.
*
La terrasse se vida.
Minuit passé. Tùng était seul avec le veilleur de nuit, le vieux Phạm, qui somnolait derrière le comptoir de la réception. Les geckos chantaient sur les murs. Quelque part dans Cholon, une fumerie devait être pleine à cette heure, ces tanières où les Français et les riches allaient chercher leurs rêves d’opium.
Greene y allait parfois. Tùng le savait — les serveurs savaient tout. L’Anglais disparaissait certains soirs, revenait à l’aube avec des yeux vitreux et une odeur douceâtre sur ses vêtements. L’opium. Cette façon qu’avaient les Européens de fuir la réalité en s’enfonçant plus profond dans l’Asie.
Tùng ramassa les derniers verres, essuya les tables, aligna de nouveau les chaises. Rituel. Ordre. Tenir le monde en place.
C’est alors qu’il entendit la voiture.
*
Une Citroën noire s’arrêta devant l’hôtel. Moteur coupé. Un temps. Puis la portière s’ouvrit et un homme en sortit.
Tùng était dans l’ombre du hall, près de la porte qui donnait sur l’office. De là, il voyait la réception, le grand escalier, et l’entrée où le battant de verre laissait passer les reflets de la rue.
L’homme avança.
Vieux. Très vieux. Voûté, appuyé sur une canne, avec ce pas prudent de ceux qui ne font plus confiance à leur propre corps. Il portait un costume de lin clair, froissé par le voyage, et un panama qu’il ôta en entrant, découvrant un crâne presque chauve, taché par l’âge.
Le vieux Phạm se redressa, surpris par ce client tardif. L’homme s’approcha de la réception. Murmura quelque chose. Phạm chercha dans le registre, trouva une réservation, tendit une clé. L’homme signa.
Tout cela, Tùng le vit de loin, dans la pénombre. Tout cela n’était rien. Un voyageur de nuit, il en arrivait parfois, des avions se posaient à toute heure à Tân Sơn Nhất.
Et puis l’homme se retourna.
Son visage entra dans la lumière du lustre.
Et Tùng cessa de respirer.
*
Ce visage.
Ce n’était pas possible.
Trente ans. Trente ans s’effondrèrent comme un château de cartes, comme les cendres d’une lettre brûlée, comme rien. Trente ans n’existaient plus et Tùng avait de nouveau vingt ans, et c’était 1923, et cet homme se tenait dans ce même hall, plus jeune de trois décennies mais avec les mêmes yeux — ces yeux qui voyaient tout, ces yeux de lézard patient, ces yeux d’écrivain.
Maugham.
Tùng ne pouvait pas se tromper. On ne se trompe pas sur ces choses-là. Le corps se souvient de ce que l’esprit veut oublier. Le corps reconnaît avant même que le cerveau n’ait fini son travail de mémoire. Le corps de Tùng reconnut cet homme comme on reconnaît une brûlure ancienne quand on approche la main du feu.
Il s’adossa au mur. Ses jambes tremblaient.
Le vieil homme — Maugham, c’était Maugham, il n’y avait pas d’erreur possible — prit sa clé et commença à gravir l’escalier, lentement, une marche après l’autre, s’appuyant sur la rampe.
Tùng ne bougea pas.
Il resta là, dans l’ombre, jusqu’à ce que la silhouette voûtée ait disparu à l’étage. Jusqu’à ce que le silence retombe sur le hall. Jusqu’à ce que le vieux Phạm se soit rendormi derrière son comptoir.
Alors seulement, il se permit de respirer.
*
II
1923.
La mémoire est une bête étrange. Elle dort pendant des années, tapie dans les recoins du crâne, et puis un rien la réveille — une odeur, un visage, un angle de lumière — et elle surgit, intacte, féroce, avec tous ses détails que l’on croyait perdus.
1923.
Tùng avait vingt ans. Il travaillait au Continental depuis trois ans déjà, mais il était encore le plus jeune, celui qu’on envoyait aux tâches ingrates, celui que les Français appelaient « le petit » sans jamais chercher à connaître son nom.
Il était beau. Il ne le savait pas. Personne ne le lui avait dit et il n’avait pas de miroir chez lui, dans la chambre qu’il partageait avec deux cousins près du marché Bến Thành. Mais il l’était — cette beauté des jeunes hommes vietnamiens que les peintres français aimaient capturer, quelque chose de lisse et d’ambigu, un visage où l’enfance n’avait pas tout à fait cédé la place à l’âge adulte.
L’Anglais était arrivé en mars. Un homme d’une cinquantaine d’années, sec, élégant malgré la chaleur, avec des yeux qui mettaient mal à l’aise. Des yeux qui regardaient trop, trop longtemps, trop profondément. Il voyageait seul, ce qui était rare. Les Européens voyageaient généralement en groupe, en famille, avec des domestiques et des malles. Lui n’avait qu’une valise et des carnets.
On disait qu’il était écrivain. On disait qu’il était célèbre dans son pays. Tùng ne savait pas ce que cela signifiait. Il ne connaissait pas de livres anglais. Il connaissait à peine les livres.
L’Anglais resta trois semaines.
Pendant trois semaines, Tùng lui apporta son thé le matin, son whisky le soir, ses repas quand il mangeait dans sa chambre plutôt qu’au restaurant. Pendant trois semaines, il sentit ce regard sur lui — jamais insistant au point d’être offensant, jamais appuyé au point de permettre une plainte, mais présent, toujours présent, comme une main qui ne vous touche pas mais dont vous sentez la chaleur.
*
L’Indochine de 1923 n’était pas celle de 1952.
Il n’y avait pas de guerre — pas encore. La colonie française vivait dans une sorte de rêve éveillé, persuadée de sa propre éternité. Les plantations d’hévéas s’étendaient vers le nord. Les fonctionnaires faisaient leur carrière à l’ombre des bougainvilliers. Les femmes portaient des ombrelles et se plaignaient de la chaleur dans les garden-parties du Cercle Sportif.
Et les Vietnamiens servaient. Courbaient l’échine. Attendaient.
Tùng ne pensait pas à la politique. Il ne pensait à rien d’autre qu’à survivre, à envoyer de l’argent à sa mère au village, à apprendre son métier. Il regardait les Français comme on regarde les dieux d’un panthéon étranger — incompréhensibles, puissants, dangereux.
Mais l’Anglais était différent.
Il ne traitait pas les serveurs comme des meubles. Il disait « merci » — pas souvent, mais parfois, et cela suffisait à le distinguer des autres. Il regardait les gens dans les yeux, même les boys, même les coolies, même ceux que les autres Européens traversaient du regard comme s’ils n’existaient pas.
Et il regardait Tùng.
*
Un soir, tard, l’Anglais demanda du thé.
Tùng monta.
Il frappa, entra avec son plateau, trouva l’homme assis près de la fenêtre ouverte, en chemise, le col défait. La chaleur était terrible cette nuit-là, l’air épais comme du velours mouillé. Le ventilateur tournait mais ne servait à rien.
« Posez ça là », dit l’Anglais.
Tùng obéit. Se tourna pour partir.
« Attendez. »
Il s’arrêta. La porte était derrière lui. L’Anglais le regardait.
Un silence.
Le silence le plus long de la vie de Tùng. Un silence où tout pouvait basculer — où tout faillit basculer. L’Anglais ne dit rien. Ne fit rien. Mais dans ce silence, il y avait une question. Une question que Tùng comprit sans qu’elle fût posée, une question qui lui fit monter le sang au visage et battre le cœur si fort qu’il était sûr que l’autre l’entendait.
La chambre était petite. Le lit immense sous la moustiquaire. La lumière d’une seule lampe, jaune, insuffisante. Et dehors, le chant des grillons, le murmure de la ville endormie, le bruissement des feuilles de bananier dans la cour.
Puis l’Anglais détourna les yeux.
« C’est tout. Vous pouvez partir. »
Tùng partit.
Il ne dormit pas cette nuit-là. Ni la nuit suivante. Il ne savait pas ce qu’il avait ressenti dans cette chambre. Il ne savait pas s’il avait eu peur, ou autre chose, quelque chose qui ressemblait à de la peur mais qui n’en était pas, quelque chose qui n’avait pas de nom dans sa langue ni dans aucune autre.
*
Le lendemain, et les jours suivants, tout continua comme avant.
Tùng servait. L’Anglais écrivait, lisait, sortait parfois pour explorer la ville. Leurs regards se croisaient, se détournaient. Rien ne fut dit. Rien ne fut fait.
Mais quelque chose avait changé.
Tùng sentait une présence nouvelle dans sa propre vie. Une conscience de son corps qu’il n’avait jamais eue auparavant. Quand il passait devant un miroir, il s’arrêtait — chose qu’il ne faisait jamais. Il se regardait. Essayait de voir ce que l’Anglais voyait. Ce visage lisse. Ces épaules étroites. Cette peau qui n’avait pas encore été marquée par le temps.
Était-ce cela, être beau ? Cette inquiétude. Cette conscience d’être regardé.
*
L’Anglais repartit deux jours plus tard.
Tùng porta ses bagages jusqu’à la voiture. L’homme lui donna un pourboire — généreux, trop généreux. Leurs doigts se frôlèrent quand les pièces changèrent de main.
« Merci », dit l’Anglais.
Il y avait dans ce mot simple quelque chose de plus. Un remerciement pour le thé, oui. Mais aussi autre chose. Un remerciement pour ce qui n’avait pas eu lieu. Pour la retenue. Pour le silence gardé.
Et il monta dans la voiture et Tùng ne le revit plus.
Jusqu’à cette nuit de 1952.
*
III
Tùng rentra chez lui à pied.
Il habitait près de la cathédrale maintenant, dans une maison étroite avec une cour où Liên cultivait des orchidées. Trois de leurs quatre enfants y vivaient encore. Hoa, l’aînée, vingt-six ans, institutrice dans une école primaire. Minh, le cadet, vingt-deux ans, qui travaillait pour un importateur chinois de Cholon. Et la petite Lan, dix-sept ans, qui préparait son baccalauréat et rêvait d’aller étudier à Paris — un rêve que Tùng finançait en secret, sou après sou, sans en parler à personne.
Et puis il y avait Bảo.
L’aîné des garçons. Vingt-quatre ans. Parti depuis deux ans. Quelque part dans le Nord, ou peut-être au Centre, dans ces régions que le Việt Minh contrôlait entre les postes français. Liên croyait qu’il était mort. Tùng n’avait jamais eu le courage de lui dire la vérité.
Les lettres arrivaient parfois. Sans signature, sans adresse de retour. Quelques lignes. « Je vais bien. Ne vous inquiétez pas. La lutte continue. » Tùng les lisait une fois, puis les brûlait dans le jardin, à l’aube, avant que Liên se réveille.
Cette nuit-là, quand il rentra, il trouva une enveloppe glissée sous la porte.
Il sut immédiatement. Reconnut le papier, l’écriture serrée à peine visible à travers le papier mince.
Il ne l’ouvrit pas tout de suite. Resta debout dans l’entrée sombre, l’enveloppe à la main, le cœur lourd de deux secrets trop grands pour un seul homme.
Maugham était revenu.
Bảo était vivant.
Et Tùng ne pouvait parler de ni l’un ni l’autre.
*
Le matin se leva gris et moite.
Tùng n’avait dormi que deux heures, d’un sommeil traversé de rêves confus où se mélangeaient les visages — Maugham jeune, Maugham vieux, Bảo enfant, Bảo dans un uniforme qu’il n’avait jamais vu mais qu’il imaginait, vert et boueux, quelque part dans une jungle du Nord.
Liên dormait encore quand il partit. Il laissa un baiser sur son front sans la réveiller. Trente ans de mariage et il ne savait toujours pas comment lui parler vraiment. Pas des choses qui comptaient. Des choses ordinaires, oui — les enfants, l’argent, les voisins, le prix du riz. Mais pas de ce qui brûlait au fond de lui. Jamais.
Il arriva au Continental à six heures.
Le matin, l’hôtel avait une autre odeur. Moins de fumée, moins de parfum. L’odeur du café qu’on préparait en cuisine, de l’encaustique qu’on passait sur les meubles, de la rosée qui séchait sur les frangipaniers de la cour intérieure. Une odeur neuve, presque innocente, comme si la nuit avait tout lavé.
Mais ce matin-là, il y avait autre chose.
Des voix dans le hall. Des soldats français — trois, quatre peut-être — qui parlaient avec le directeur. Quelque chose s’était passé pendant la nuit. Un attentat. Une bombe avait explosé dans un café de la rue Lagrandière, à trois rues de là. Deux morts, plusieurs blessés. Le Việt Minh, disait-on. Ou peut-être une autre faction. On ne savait jamais vraiment.
Tùng traversa le hall sans s’arrêter. Les soldats ne lui accordèrent pas un regard. Pour eux, il n’existait pas — un Vietnamien de plus, une ombre parmi les ombres.
Il enfila sa veste blanche. Vérifia son reflet dans le miroir de l’office — impeccable, comme toujours. Il avait appris à être impeccable. C’était son armure.
*
La terrasse d’abord. Installer les tables du petit déjeuner.
La rue Catinat s’éveillait lentement. Un camion militaire passa, chargé de soldats qui partaient relever un poste quelque part dans le delta. Puis une charrette de fruits, tirée par un vieil homme courbé. Puis une Citroën noire aux vitres opaques — police, peut-être, ou services secrets. On ne savait jamais.
Et au milieu de tout cela, la vie ordinaire. Les marchands qui ouvraient leurs boutiques. Les femmes qui balayaient devant leur porte. Les enfants qui couraient vers l’école, leurs cartables sur le dos.
Saïgon en 1952. Une ville en guerre qui refusait de l’admettre.
*
Il balayait près de l’escalier quand le vieil homme descendit.
Tùng l’entendit avant de le voir. Ce pas lent, prudent, la canne qui frappait chaque marche. Il eut le temps de se composer un visage. Trente-deux ans de métier. Il savait ne rien montrer.
Maugham apparut.
De jour, il paraissait encore plus vieux que la veille. La lumière était cruelle avec lui — elle révélait chaque pli, chaque tache, cette peau qui semblait trop grande pour le crâne qu’elle recouvrait. Mais les yeux. Les yeux n’avaient pas changé. Ces yeux de reptile qui avaient autrefois déshabillé le monde, qui avaient mis des centaines de personnages dans des romans que Tùng ne lirait jamais. Ces yeux qui l’avaient regardé, lui, une nuit étouffante de mars 1923, dans une chambre où le ventilateur tournait sans parvenir à rafraîchir l’air.
Le vieil homme traversa le hall.
Passa devant Tùng sans le voir. Sans même un regard pour ce serveur en veste blanche qui tenait son balai comme on tient une arme ou une prière.
Sortit sur la terrasse.
S’assit.
Tùng respira. Posa le balai. Alla chercher le menu du petit déjeuner et un pot de thé — les Anglais prenaient toujours du thé le matin, il le savait, il s’en souvenait.
Il s’approcha de la table.
« Bonjour, Monsieur. »
Sa voix ne trembla pas. Il en fut lui-même surpris.
Maugham leva les yeux. Le regarda. Un regard rapide, distrait, le regard qu’on accorde aux serveurs du monde entier — celui qui ne voit pas, qui n’enregistre pas, qui oublie aussitôt.
« Du thé, s’il vous plaît. Et des toasts. »
« Bien, Monsieur. »
Tùng s’inclina et s’éloigna.
Ce n’était pas de la déception qu’il ressentait. Pas exactement. Quelque chose de plus complexe, un mélange de soulagement et de blessure, comme quand on appuie sur une cicatrice ancienne pour vérifier qu’elle fait encore mal.
Maugham ne l’avait pas reconnu.
Bien sûr qu’il ne l’avait pas reconnu. Pourquoi l’aurait-il reconnu ? Tùng avait vingt ans en 1923. Il en avait quarante-neuf maintenant. Une vie entière avait passé sur son visage, y creusant des sillons, y déposant les sédiments des années. Et puis, pour Maugham, il n’avait été qu’un parmi tant d’autres. Un garçon dans un hôtel dans une ville dans un pays dans un voyage qui en comptait des dizaines. Un joli visage, peut-être. Un instant de tentation, peut-être. Rien de plus.
Alors que pour Tùng…
Il prépara le thé. Disposa les toasts. Porta le plateau.
Servit.
S’effaça.
Recommença.
Toute la matinée.
*
Greene descendit vers dix heures.
Il avait l’air de quelqu’un qui n’a pas dormi ou qui a trop dormi — les deux se ressemblent, finalement. Il commanda du café, très noir, et s’installa avec ses carnets à une table voisine de celle du vieil homme.
Pendant un moment, les deux Anglais furent assis à quelques mètres l’un de l’autre.
Ils ne se parlèrent pas. Ne se regardèrent même pas. Greene écrivait. Maugham lisait un journal français qu’il avait demandé à la réception. Deux mondes parallèles, deux solitudes qui s’ignoraient.
Tùng passait entre les tables.
Il observait.
C’était tout ce qu’il savait faire. Observer et servir. Servir et observer. Il avait appris plus de choses sur les êtres humains en trente-deux ans de service qu’aucun livre n’aurait pu lui enseigner. Il savait reconnaître les couples qui s’aimaient et ceux qui ne faisaient que semblant. Les hommes d’affaires honnêtes et les escrocs. Les espions et les journalistes, qui parfois étaient les mêmes. Les femmes heureuses et les femmes qui jouaient à l’être.
Et les écrivains. Il savait reconnaître les écrivains.
Il y avait quelque chose dans leur façon de regarder. Une avidité. Comme s’ils voulaient tout prendre, tout absorber, transformer le monde entier en mots. Greene avait ce regard. Et Maugham l’avait eu autrefois — peut-être l’avait-il encore, sous le vernis de la vieillesse.
*
Greene écrivait avec fureur ce matin-là.
Tùng le voyait, du coin de l’œil, noircir page après page, raturer, reprendre, s’arrêter pour réfléchir puis replonger dans ses feuillets. Quelque chose l’habitait. L’attentat de la nuit, peut-être. Ou les Américains de la veille. Ou cette guerre qui s’infiltrait partout, même sur cette terrasse paisible où les tamariniers faisaient de l’ombre.
À un moment, Greene leva la tête et chercha Tùng du regard.
« La bombe de cette nuit — vous avez entendu ? »
« Oui, Monsieur. Rue Lagrandière. »
« Vous savez qui a fait ça ? »
Tùng hésita. Que savait-il vraiment ? Que disait-on dans les cuisines, dans les arrière-boutiques, dans ces espaces où les Vietnamiens parlaient entre eux, loin des oreilles françaises ?
« On dit beaucoup de choses, Monsieur. Je ne sais pas ce qui est vrai. »
Greene le regarda longuement.
« Vous avez de la famille… là-bas ? Dans le maquis ? »
Une question dangereuse. Une question à laquelle un serveur prudent ne répondrait pas.
Mais quelque chose — peut-être la fatigue, peut-être la nuit sans sommeil, peut-être le choc de revoir Maugham — fit parler Tùng.
« J’ai un fils, Monsieur. Quelque part. Je ne sais pas où exactement. »
Greene ne dit rien. Mais il nota quelque chose dans son carnet.
Tùng s’éloigna, le cœur battant. Il avait trop parlé. Beaucoup trop parlé. Si les mauvaises personnes entendaient…
Mais Greene n’était pas une mauvaise personne. Tùng le sentait. L’Anglais n’était pas venu à Saïgon pour espionner ou pour juger. Il était venu pour comprendre. Et pour écrire.
*
Vers midi, le vieil homme se leva et rentra dans l’hôtel.
Greene ne lui accorda pas un regard.
Tùng débarrassa la table. Trouva le journal abandonné, plié n’importe comment. Et dessous, quelque chose. Un livre. Un petit livre usé, à la couverture fatiguée.
Il le ramassa.
Lut le titre. Ses yeux déchiffrèrent les lettres latines avec lenteur — il lisait le français, pas l’anglais, mais les deux alphabets se ressemblaient.
The Gentleman in the Parlour.
Et en dessous, un nom.
Somerset Maugham.
Tùng resta immobile, le livre à la main. Le cœur battant comme cette nuit de 1923.
Maugham avait laissé son propre livre. Oublié ? Abandonné exprès ? Comment savoir avec ces gens-là, avec les écrivains, qui faisaient de chaque geste un mystère ou une phrase.
Il glissa le livre dans sa poche.
Et retourna au travail.
*
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