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Saï­gon Continental

Saï­gon Continental

Cha­pitres 1 à 3

I

La lumière de cinq heures avait cette qua­li­té par­ti­cu­lière que Tùng ne savait pas nom­mer — ni dorée ni blanche, quelque chose entre les deux, une lumière d’a­vant l’o­rage ou d’a­près la fièvre, une lumière qui n’ap­par­te­nait qu’à Saï­gon et à cette heure pré­cise où la ville hésite entre le jour finis­sant et la nuit qui n’ose pas encore.

Il tra­ver­sa le hall sans bruit.

Trente-deux ans qu’il tra­ver­sait ce hall. Trente-deux ans que ses pieds connais­saient chaque car­reau, chaque légère dépres­sion dans le sol, chaque endroit où le marbre avait été rem­pla­cé après les troubles de 36, après l’oc­cu­pa­tion japo­naise, après tout ce que cet hôtel avait tra­ver­sé sans jamais fer­mer ses portes. Le Conti­nen­tal était comme ces vieilles tor­tues des pagodes : il avait vu pas­ser les empires et les hommes, et il restait.

Tùng aus­si.

Dehors, rue Cati­nat — les Fran­çais l’ap­pe­laient encore ain­si, même si elle por­tait désor­mais un autre nom que per­sonne n’u­ti­li­sait — un cyclo-pousse atten­dait sous les tama­ri­niers. Le conduc­teur dor­mait, le cha­peau conique rabat­tu sur les yeux. Une femme en áo dài blanc pas­sa, tenant un para­pluie contre un soleil qui ne brillait pas vrai­ment. Quelque part vers le fleuve, une sirène de bateau.

Et plus loin, tou­jours plus loin, le bruit mat des canons dans la plaine.

On s’y habi­tuait. C’é­tait cela, le pro­dige de Saï­gon en 1952 : on s’ha­bi­tuait à tout. Au gron­de­ment loin­tain de l’ar­tille­rie fran­çaise pilon­nant les posi­tions Việt Minh dans les rizières. Aux convois de bles­sés qu’on croi­sait par­fois à l’aube, les camions bâchés qui remon­taient vers l’hô­pi­tal Grall. Aux sol­dats en per­mis­sion qui débar­quaient du Nord, amai­gris, vieillis de dix ans en quelques mois, et qui venaient au Conti­nen­tal boire jus­qu’à l’ou­bli. On s’ha­bi­tuait aux alertes, aux couvre-feux, à cette façon qu’a­vait la ville de conti­nuer à vivre comme si de rien n’é­tait, comme si la guerre n’exis­tait qu’au-delà des fau­bourgs, dans un autre pays, un autre monde.

Les tama­ri­niers de la rue Cati­nat per­daient leurs feuilles. Les ter­rasses des cafés étaient pleines. Les femmes por­taient tou­jours leurs áo dài de soie. Et la mort rôdait par­tout, invi­sible, patiente.

*

Le grand ven­ti­la­teur du bar tour­nait depuis 1911. Per­sonne ne l’a­vait jamais chan­gé, même quand les pales avaient com­men­cé à émettre ce grin­ce­ment ténu, ce sou­pir métal­lique que Tùng était peut-être le seul à entendre. Pour lui, ce bruit fai­sait par­tie de l’hô­tel au même titre que l’o­deur de cire et de fran­gi­pa­nier, que le cli­que­tis des verres sur les pla­teaux d’argent, que les mur­mures des clients sur la terrasse.

Il véri­fia les tables. Comp­ta les cen­driers. Ali­gna les chaises avec une pré­ci­sion maniaque que per­sonne ne remar­quait et qui pour­tant était sa façon à lui de tenir le monde en place.

À dix-neuf ans, quand il était entré au ser­vice du Conti­nen­tal, il ne savait rien. Un gar­çon de la cam­pagne, maigre, effa­ré par la ville, par ces Fran­çais qui par­laient si fort et mar­chaient si vite. Le vieux Lê, chef des ser­veurs à l’é­poque, lui avait dit : « Tu dois deve­nir invi­sible. Un bon ser­veur n’existe pas. Il est l’ombre des dési­rs des autres. » Tùng avait appris. Il était deve­nu l’ombre.

Qua­rante-neuf ans main­te­nant. Bien­tôt cin­quante. Un âge où l’on se retourne et où l’on voit le che­min par­cou­ru — si long, si étrange, menant d’un vil­lage du del­ta à ce hall de marbre où pas­saient les puis­sants de ce monde.

Sa femme, Liên, disait par­fois : « Tu aimes cet hôtel plus que tu ne m’aimes. » Elle ne plai­san­tait qu’à moi­tié. Et Tùng ne répon­dait jamais, parce qu’il y avait dans cette accu­sa­tion une part de véri­té qu’il n’o­sait pas regar­der en face.

*

Le jour­na­liste anglais des­cen­dit vers six heures.

Tùng le recon­nut au bruit de ses pas dans l’es­ca­lier — un rythme par­ti­cu­lier, pres­sé et hési­tant à la fois, comme quel­qu’un qui court après quelque chose qu’il n’est pas sûr de vou­loir attra­per. M. Greene. Chambre 214. Deux mois qu’il logeait au Conti­nen­tal, depuis jan­vier. Il payait sa note avec un mélange d’ir­ré­gu­la­ri­té et de géné­ro­si­té qui intri­guait la réception.

Il écri­vait.

Tùng le savait parce qu’il avait vu les feuillets sur le bureau quand il appor­tait le café le matin. Des pages cou­vertes d’une écri­ture ser­rée, ner­veuse, avec beau­coup de ratures. Une fois, un feuillet était tom­bé par terre et Tùng l’a­vait ramas­sé. Il ne lisait pas bien l’an­glais, mais il avait recon­nu un pré­nom viet­na­mien. Phượng. Comme l’oi­seau légen­daire, le phénix.

Greene écri­vait sur une femme vietnamienne.

Ce soir-là, l’An­glais s’ins­tal­la à sa place habi­tuelle sur la ter­rasse, celle d’où l’on voyait la place du Théâtre et l’Hô­tel de Ville au fond, avec son archi­tec­ture de pâtis­se­rie colo­niale. Il com­man­da un Per­nod. Puis un autre. Il fumait ciga­rette sur ciga­rette et regar­dait la rue avec cette inten­si­té par­ti­cu­lière des écri­vains, ce regard qui prend tout, qui vole tout, qui trans­forme les gens en per­son­nages sans leur deman­der la permission.

Tùng ser­vait. S’ef­fa­çait. Revenait.

Il avait appris à recon­naître les humeurs de Greene au fil des semaines. Il y avait les jours où l’An­glais écri­vait avec fureur, noir­cis­sant des pages entières sans lever la tête, et ces jours-là il ne fal­lait pas lui par­ler, à peine poser le verre près de son coude et dis­pa­raître. Et puis il y avait les autres jours, les mau­vais, ceux où Greene res­tait pros­tré devant une feuille blanche, le regard per­du, fumant ciga­rette sur ciga­rette jus­qu’à ce que le cen­drier déborde. Ces jours-là, il buvait plus. Par­lait par­fois. Posait des questions.

Ce soir était un soir de questions.

« Vous. Com­ment dit-on… » Il cher­cha ses mots, fouilla dans son viet­na­mien approxi­ma­tif. « Com­ment une femme d’i­ci plie-t-elle ses vête­ments ? Je veux dire, est-ce qu’il y a une façon particulière ? »

Tùng réflé­chit. Pen­sa à Liên, à ses gestes du soir quand elle ran­geait les áo dài dans l’ar­moire, cette façon qu’elle avait de lis­ser le tis­su comme si elle cares­sait quelque chose de vivant.

« En trois, Mon­sieur. Tou­jours en trois. »

Greene hocha la tête, mur­mu­ra quelque chose, sor­tit un car­net de sa poche et nota. Tùng s’é­loi­gna. Un mor­ceau de la vie de Liên venait d’en­trer dans un roman anglais qu’il ne lirait jamais.

C’é­tait ain­si que les choses se pas­saient avec les écrivains.

*

Une heure plus tard, Greene l’ar­rê­ta de nouveau.

« Asseyez-vous une minute. »

Tùng hési­ta. Les ser­veurs ne s’as­seyaient pas avec les clients. C’é­tait une règle non écrite, une de ces fron­tières invi­sibles qui struc­tu­raient le monde colonial.

« S’il vous plaît. J’ai besoin de com­prendre quelque chose. »

La ter­rasse était presque vide à cette heure — le creux entre l’a­pé­ri­tif et le dîner. Tùng s’as­sit sur le bord de la chaise, prêt à se rele­ver au moindre signe.

Greene le dévi­sa­geait avec cette inten­si­té qui met­tait mal à l’aise.

« Dans mon roman, dit-il, il y a une femme. Viet­na­mienne. Elle est… com­ment dire… entre deux hommes. Un Anglais plus âgé, fati­gué, cynique. Et un Amé­ri­cain. Jeune. Idéa­liste. Dan­ge­reux dans son idéalisme. »

Tùng ne dit rien. Il ne voyait pas ce qu’on atten­dait de lui.

« La femme — Phuong — elle choi­sit l’A­mé­ri­cain. Pour des rai­sons pra­tiques. Il peut lui offrir ce que l’An­glais ne peut pas. La sécu­ri­té. L’a­ve­nir. Peut-être l’Amérique. »

Greene s’in­ter­rom­pit. Allu­ma une nou­velle cigarette.

« Ce que je n’ar­rive pas à com­prendre, reprit-il, c’est ce qu’elle res­sent vrai­ment. Est-ce qu’elle aime l’un des deux ? Est-ce que l’a­mour entre même en ligne de compte ? Ou est-ce que… »

Il cher­chait ses mots.

« Ou est-ce que pour une femme d’i­ci, l’a­mour est un luxe qu’on ne peut pas se permettre ? »

Tùng pen­sa à Liên. À leur mariage, arran­gé par les familles, il y a trente ans. À cet amour qui était venu après, len­te­ment, comme une plante qui pousse dans un sol dif­fi­cile. Pas le grand amour des romans fran­çais. Quelque chose de plus modeste. De plus solide peut-être.

« Je ne sais pas, Mon­sieur. Je ne suis pas une femme. »

Greene eut un rire bref.

« Non. Bien sûr. »

Un silence.

« Mais vous êtes marié ? »

« Oui, Mon­sieur. Depuis trente ans. »

« Et vous l’ai­mez ? Votre femme ? »

La ques­tion était incon­ve­nante. Tùng aurait dû se lever, s’ex­cu­ser, retour­ner à son tra­vail. Mais quelque chose dans le regard de Greene — une vraie curio­si­té, pas le mépris habi­tuel des colo­niaux — le retint.

« Je ne sais pas si c’est de l’a­mour, Mon­sieur. C’est ma vie. Elle est ma vie. Je ne sais pas com­ment sépa­rer les deux. »

Greene le regar­da lon­gue­ment. Puis il nota quelque chose dans son carnet.

Tùng se leva.

« Puis-je vous appor­ter autre chose, Monsieur ? »

« Un autre Per­nod. Et… merci. »

Tùng s’in­cli­na et s’éloigna.

Il ne sau­rait jamais si ses mots avaient trou­vé leur che­min dans le roman de Greene. Mais cette conver­sa­tion res­te­rait avec lui — cette étrange inti­mi­té d’un ins­tant, entre un écri­vain anglais et un ser­veur viet­na­mien, sur une ter­rasse de Saï­gon pen­dant qu’au loin les canons grondaient.

*

La nuit tom­ba comme elle tom­bait tou­jours à Saï­gon — d’un coup, sans pré­ve­nir, comme un rideau qu’on tire. Les lampes de la ter­rasse s’al­lu­mèrent. D’autres clients arrivèrent.

Tùng les connais­sait presque tous, au moins de vue. Le monde des Euro­péens à Saï­gon était petit, une cen­taine de per­sonnes peut-être qui se croi­saient dans les mêmes endroits, les mêmes récep­tions, les mêmes cercles. Il y avait les fonc­tion­naires de l’ad­mi­nis­tra­tion colo­niale, recon­nais­sables à leur air de fatigue satis­faite et à leurs cos­tumes de lin frois­sés par la cha­leur. Les mili­taires en per­mis­sion, qui buvaient trop et par­laient trop fort des com­bats dans le del­ta. Les jour­na­listes — fran­çais, anglais, amé­ri­cains — tou­jours à l’af­fût d’une his­toire, d’un scan­dale, d’une véri­té qu’ils pour­raient câbler à leurs rédactions.

Et puis il y avait les autres. Ceux qu’on ne clas­sait pas faci­le­ment. Les hommes d’af­faires aux acti­vi­tés floues. Les femmes qui n’é­taient pas des épouses. Les espions — car il y en avait, Tùng le savait, le Deuxième Bureau fran­çais, les ser­vices bri­tan­niques, peut-être déjà les Amé­ri­cains qui com­men­çaient à s’in­té­res­ser à cette guerre.

Ce soir-là, il y avait un couple de Fran­çais — fonc­tion­naires ou plan­teurs, elle avec trop de bijoux, lui avec cet air d’en­nui des colo­niaux en fin de car­rière. Deux jour­na­listes amé­ri­cains, jeunes, bruyants, qui com­man­dèrent du whis­ky et par­lèrent trop fort de choses qu’ils auraient dû taire — un poste fran­çais encer­clé quelque part vers Cao Bằng, des rumeurs de négo­cia­tions secrètes. Un homme seul, Viet­na­mien, cos­tume occi­den­tal, qui but un thé au jas­min en lisant un jour­nal fran­çais et que Tùng soup­çon­na d’être de la police, ou peut-être d’autre chose.

Et Greene, tou­jours là, qui regar­dait tout cela avec ses yeux d’écrivain.

*

Vers neuf heures, il se pas­sa quelque chose.

Une Jeep amé­ri­caine s’ar­rê­ta devant l’hô­tel, et deux hommes en des­cen­dirent. Des Amé­ri­cains — on les recon­nais­sait à leur façon de mar­cher, cette assu­rance par­ti­cu­lière, cette manière d’oc­cu­per l’es­pace comme s’ils en étaient pro­prié­taires. L’un était en civil, cos­tume léger, lunettes à mon­ture d’é­caille. L’autre por­tait un uni­forme sans insignes.

Ils s’ins­tal­lèrent à une table, com­man­dèrent du bour­bon, et com­men­cèrent à par­ler à voix basse en jetant des regards autour d’eux.

Tùng les ser­vit. Nota les détails — c’é­tait un réflexe, après toutes ces années. L’homme en civil avait les mains soi­gnées, des mains qui n’a­vaient jamais tra­vaillé. L’autre avait une cica­trice au men­ton et un regard qui ne res­tait jamais en place.

Quand il revint vers le bar, il sur­prit Greene qui obser­vait les deux Amé­ri­cains avec une inten­si­té nouvelle.

L’é­cri­vain grif­fon­nait dans son carnet.

*

Plus tard, beau­coup plus tard, Tùng com­pren­drait que Greene était en train d’in­ven­ter Pyle. L’A­mé­ri­cain de son roman. Le jeune homme idéa­liste qui arrive à Saï­gon avec ses théo­ries sur la « troi­sième force », ses cer­ti­tudes démo­cra­tiques, son igno­rance catas­tro­phique. Pyle qui croit pou­voir sau­ver le Viet­nam sans le com­prendre. Pyle qui fini­ra mort dans la boue du fleuve, vic­time de son propre aveuglement.

Mais cette nuit-là, Tùng ne savait rien de tout cela. Il voyait seule­ment un écri­vain qui regar­dait deux Amé­ri­cains, et quelque chose qui pre­nait forme dans son esprit.

Les romans nais­saient ain­si, peut-être. De ces regards volés. De ces frag­ments de réa­li­té qu’on réar­ran­geait jus­qu’à ce qu’ils disent autre chose, quelque chose de plus vrai que la vérité.

*

Greene res­ta jus­qu’à minuit.

Les autres clients étaient par­tis depuis long­temps. Les Amé­ri­cains d’a­bord, remon­tant dans leur Jeep avec des airs de conspi­ra­teurs. Puis les jour­na­listes, les fonc­tion­naires, les femmes qui n’é­taient pas des épouses.

Greene res­ta.

Il avait ces­sé d’é­crire. Il regar­dait la rue Cati­nat, déserte main­te­nant, avec ses réver­bères qui fai­saient des flaques de lumière jaune sur les trot­toirs. Un cyclo-pousse pas­sa, len­te­ment, le conduc­teur endor­mi sur son siège.

Quelque part dans la ville, une déto­na­tion. Loin­taine. Étouf­fée. Peut-être un atten­tat. Peut-être rien — on ne savait jamais, à Saï­gon, ce qui était la guerre et ce qui ne l’é­tait pas.

Greene ne cil­la pas.

« Vous avez peur ? » deman­da-t-il à Tùng qui débar­ras­sait une table voisine.

« Peur, Monsieur ? »

« De tout ça. La guerre. Les bombes. Ce qui va arriver. »

Tùng s’ar­rê­ta. Réfléchit.

« La peur, c’est un luxe, Mon­sieur. Comme l’a­mour. On n’a pas tou­jours le temps. »

Greene sou­rit. Un sou­rire triste, fatigué.

« Vous êtes un phi­lo­sophe, vous savez. »

« Non, Mon­sieur. Je suis un serveur. »

Et il s’é­loi­gna avec son plateau.

Greene res­ta encore une demi-heure, seul sur la ter­rasse, à fumer et à regar­der la nuit. Puis il mon­ta se coucher.

Tùng ne sut jamais à quoi il pen­sait pen­dant cette demi-heure. Mais quelque chose lui disait que c’é­tait impor­tant — que ces moments de soli­tude, sur cette ter­rasse, au milieu d’une guerre qui n’en finis­sait pas, nour­ris­saient le roman que l’An­glais était en train d’écrire.

*

La ter­rasse se vida.

Minuit pas­sé. Tùng était seul avec le veilleur de nuit, le vieux Phạm, qui som­no­lait der­rière le comp­toir de la récep­tion. Les geckos chan­taient sur les murs. Quelque part dans Cho­lon, une fume­rie devait être pleine à cette heure, ces tanières où les Fran­çais et les riches allaient cher­cher leurs rêves d’opium.

Greene y allait par­fois. Tùng le savait — les ser­veurs savaient tout. L’An­glais dis­pa­rais­sait cer­tains soirs, reve­nait à l’aube avec des yeux vitreux et une odeur dou­ceâtre sur ses vête­ments. L’o­pium. Cette façon qu’a­vaient les Euro­péens de fuir la réa­li­té en s’en­fon­çant plus pro­fond dans l’Asie.

Tùng ramas­sa les der­niers verres, essuya les tables, ali­gna de nou­veau les chaises. Rituel. Ordre. Tenir le monde en place.

C’est alors qu’il enten­dit la voiture.

*

Une Citroën noire s’ar­rê­ta devant l’hô­tel. Moteur cou­pé. Un temps. Puis la por­tière s’ou­vrit et un homme en sortit.

Tùng était dans l’ombre du hall, près de la porte qui don­nait sur l’of­fice. De là, il voyait la récep­tion, le grand esca­lier, et l’en­trée où le bat­tant de verre lais­sait pas­ser les reflets de la rue.

L’homme avan­ça.

Vieux. Très vieux. Voû­té, appuyé sur une canne, avec ce pas pru­dent de ceux qui ne font plus confiance à leur propre corps. Il por­tait un cos­tume de lin clair, frois­sé par le voyage, et un pana­ma qu’il ôta en entrant, décou­vrant un crâne presque chauve, taché par l’âge.

Le vieux Phạm se redres­sa, sur­pris par ce client tar­dif. L’homme s’ap­pro­cha de la récep­tion. Mur­mu­ra quelque chose. Phạm cher­cha dans le registre, trou­va une réser­va­tion, ten­dit une clé. L’homme signa.

Tout cela, Tùng le vit de loin, dans la pénombre. Tout cela n’é­tait rien. Un voya­geur de nuit, il en arri­vait par­fois, des avions se posaient à toute heure à Tân Sơn Nhất.

Et puis l’homme se retourna.

Son visage entra dans la lumière du lustre.

Et Tùng ces­sa de respirer.

*

Ce visage.

Ce n’é­tait pas possible.

Trente ans. Trente ans s’ef­fon­drèrent comme un châ­teau de cartes, comme les cendres d’une lettre brû­lée, comme rien. Trente ans n’exis­taient plus et Tùng avait de nou­veau vingt ans, et c’é­tait 1923, et cet homme se tenait dans ce même hall, plus jeune de trois décen­nies mais avec les mêmes yeux — ces yeux qui voyaient tout, ces yeux de lézard patient, ces yeux d’écrivain.

Mau­gham.

Tùng ne pou­vait pas se trom­per. On ne se trompe pas sur ces choses-là. Le corps se sou­vient de ce que l’es­prit veut oublier. Le corps recon­naît avant même que le cer­veau n’ait fini son tra­vail de mémoire. Le corps de Tùng recon­nut cet homme comme on recon­naît une brû­lure ancienne quand on approche la main du feu.

Il s’a­dos­sa au mur. Ses jambes tremblaient.

Le vieil homme — Mau­gham, c’é­tait Mau­gham, il n’y avait pas d’er­reur pos­sible — prit sa clé et com­men­ça à gra­vir l’es­ca­lier, len­te­ment, une marche après l’autre, s’ap­puyant sur la rampe.

Tùng ne bou­gea pas.

Il res­ta là, dans l’ombre, jus­qu’à ce que la sil­houette voû­tée ait dis­pa­ru à l’é­tage. Jus­qu’à ce que le silence retombe sur le hall. Jus­qu’à ce que le vieux Phạm se soit ren­dor­mi der­rière son comptoir.

Alors seule­ment, il se per­mit de respirer.

*

II

1923.

La mémoire est une bête étrange. Elle dort pen­dant des années, tapie dans les recoins du crâne, et puis un rien la réveille — une odeur, un visage, un angle de lumière — et elle sur­git, intacte, féroce, avec tous ses détails que l’on croyait perdus.

1923.

Tùng avait vingt ans. Il tra­vaillait au Conti­nen­tal depuis trois ans déjà, mais il était encore le plus jeune, celui qu’on envoyait aux tâches ingrates, celui que les Fran­çais appe­laient « le petit » sans jamais cher­cher à connaître son nom.

Il était beau. Il ne le savait pas. Per­sonne ne le lui avait dit et il n’a­vait pas de miroir chez lui, dans la chambre qu’il par­ta­geait avec deux cou­sins près du mar­ché Bến Thành. Mais il l’é­tait — cette beau­té des jeunes hommes viet­na­miens que les peintres fran­çais aimaient cap­tu­rer, quelque chose de lisse et d’am­bi­gu, un visage où l’en­fance n’a­vait pas tout à fait cédé la place à l’âge adulte.

L’An­glais était arri­vé en mars. Un homme d’une cin­quan­taine d’an­nées, sec, élé­gant mal­gré la cha­leur, avec des yeux qui met­taient mal à l’aise. Des yeux qui regar­daient trop, trop long­temps, trop pro­fon­dé­ment. Il voya­geait seul, ce qui était rare. Les Euro­péens voya­geaient géné­ra­le­ment en groupe, en famille, avec des domes­tiques et des malles. Lui n’a­vait qu’une valise et des carnets.

On disait qu’il était écri­vain. On disait qu’il était célèbre dans son pays. Tùng ne savait pas ce que cela signi­fiait. Il ne connais­sait pas de livres anglais. Il connais­sait à peine les livres.

L’An­glais res­ta trois semaines.

Pen­dant trois semaines, Tùng lui appor­ta son thé le matin, son whis­ky le soir, ses repas quand il man­geait dans sa chambre plu­tôt qu’au res­tau­rant. Pen­dant trois semaines, il sen­tit ce regard sur lui — jamais insis­tant au point d’être offen­sant, jamais appuyé au point de per­mettre une plainte, mais pré­sent, tou­jours pré­sent, comme une main qui ne vous touche pas mais dont vous sen­tez la chaleur.

*

L’In­do­chine de 1923 n’é­tait pas celle de 1952.

Il n’y avait pas de guerre — pas encore. La colo­nie fran­çaise vivait dans une sorte de rêve éveillé, per­sua­dée de sa propre éter­ni­té. Les plan­ta­tions d’hé­véas s’é­ten­daient vers le nord. Les fonc­tion­naires fai­saient leur car­rière à l’ombre des bou­gain­vil­liers. Les femmes por­taient des ombrelles et se plai­gnaient de la cha­leur dans les gar­den-par­ties du Cercle Sportif.

Et les Viet­na­miens ser­vaient. Cour­baient l’é­chine. Attendaient.

Tùng ne pen­sait pas à la poli­tique. Il ne pen­sait à rien d’autre qu’à sur­vivre, à envoyer de l’argent à sa mère au vil­lage, à apprendre son métier. Il regar­dait les Fran­çais comme on regarde les dieux d’un pan­théon étran­ger — incom­pré­hen­sibles, puis­sants, dangereux.

Mais l’An­glais était différent.

Il ne trai­tait pas les ser­veurs comme des meubles. Il disait « mer­ci » — pas sou­vent, mais par­fois, et cela suf­fi­sait à le dis­tin­guer des autres. Il regar­dait les gens dans les yeux, même les boys, même les coo­lies, même ceux que les autres Euro­péens tra­ver­saient du regard comme s’ils n’exis­taient pas.

Et il regar­dait Tùng.

*

Un soir, tard, l’An­glais deman­da du thé.

Tùng mon­ta.

Il frap­pa, entra avec son pla­teau, trou­va l’homme assis près de la fenêtre ouverte, en che­mise, le col défait. La cha­leur était ter­rible cette nuit-là, l’air épais comme du velours mouillé. Le ven­ti­la­teur tour­nait mais ne ser­vait à rien.

« Posez ça là », dit l’Anglais.

Tùng obéit. Se tour­na pour partir.

« Atten­dez. »

Il s’ar­rê­ta. La porte était der­rière lui. L’An­glais le regardait.

Un silence.

Le silence le plus long de la vie de Tùng. Un silence où tout pou­vait bas­cu­ler — où tout faillit bas­cu­ler. L’An­glais ne dit rien. Ne fit rien. Mais dans ce silence, il y avait une ques­tion. Une ques­tion que Tùng com­prit sans qu’elle fût posée, une ques­tion qui lui fit mon­ter le sang au visage et battre le cœur si fort qu’il était sûr que l’autre l’entendait.

La chambre était petite. Le lit immense sous la mous­ti­quaire. La lumière d’une seule lampe, jaune, insuf­fi­sante. Et dehors, le chant des grillons, le mur­mure de la ville endor­mie, le bruis­se­ment des feuilles de bana­nier dans la cour.

Puis l’An­glais détour­na les yeux.

« C’est tout. Vous pou­vez partir. »

Tùng par­tit.

Il ne dor­mit pas cette nuit-là. Ni la nuit sui­vante. Il ne savait pas ce qu’il avait res­sen­ti dans cette chambre. Il ne savait pas s’il avait eu peur, ou autre chose, quelque chose qui res­sem­blait à de la peur mais qui n’en était pas, quelque chose qui n’a­vait pas de nom dans sa langue ni dans aucune autre.

*

Le len­de­main, et les jours sui­vants, tout conti­nua comme avant.

Tùng ser­vait. L’An­glais écri­vait, lisait, sor­tait par­fois pour explo­rer la ville. Leurs regards se croi­saient, se détour­naient. Rien ne fut dit. Rien ne fut fait.

Mais quelque chose avait changé.

Tùng sen­tait une pré­sence nou­velle dans sa propre vie. Une conscience de son corps qu’il n’a­vait jamais eue aupa­ra­vant. Quand il pas­sait devant un miroir, il s’ar­rê­tait — chose qu’il ne fai­sait jamais. Il se regar­dait. Essayait de voir ce que l’An­glais voyait. Ce visage lisse. Ces épaules étroites. Cette peau qui n’a­vait pas encore été mar­quée par le temps.

Était-ce cela, être beau ? Cette inquié­tude. Cette conscience d’être regardé.

*

L’An­glais repar­tit deux jours plus tard.

Tùng por­ta ses bagages jus­qu’à la voi­ture. L’homme lui don­na un pour­boire — géné­reux, trop géné­reux. Leurs doigts se frô­lèrent quand les pièces chan­gèrent de main.

« Mer­ci », dit l’Anglais.

Il y avait dans ce mot simple quelque chose de plus. Un remer­cie­ment pour le thé, oui. Mais aus­si autre chose. Un remer­cie­ment pour ce qui n’a­vait pas eu lieu. Pour la rete­nue. Pour le silence gardé.

Et il mon­ta dans la voi­ture et Tùng ne le revit plus.

Jus­qu’à cette nuit de 1952.

*

III

Tùng ren­tra chez lui à pied.

Il habi­tait près de la cathé­drale main­te­nant, dans une mai­son étroite avec une cour où Liên culti­vait des orchi­dées. Trois de leurs quatre enfants y vivaient encore. Hoa, l’aî­née, vingt-six ans, ins­ti­tu­trice dans une école pri­maire. Minh, le cadet, vingt-deux ans, qui tra­vaillait pour un impor­ta­teur chi­nois de Cho­lon. Et la petite Lan, dix-sept ans, qui pré­pa­rait son bac­ca­lau­réat et rêvait d’al­ler étu­dier à Paris — un rêve que Tùng finan­çait en secret, sou après sou, sans en par­ler à personne.

Et puis il y avait Bảo.

L’aî­né des gar­çons. Vingt-quatre ans. Par­ti depuis deux ans. Quelque part dans le Nord, ou peut-être au Centre, dans ces régions que le Việt Minh contrô­lait entre les postes fran­çais. Liên croyait qu’il était mort. Tùng n’a­vait jamais eu le cou­rage de lui dire la vérité.

Les lettres arri­vaient par­fois. Sans signa­ture, sans adresse de retour. Quelques lignes. « Je vais bien. Ne vous inquié­tez pas. La lutte conti­nue. » Tùng les lisait une fois, puis les brû­lait dans le jar­din, à l’aube, avant que Liên se réveille.

Cette nuit-là, quand il ren­tra, il trou­va une enve­loppe glis­sée sous la porte.

Il sut immé­dia­te­ment. Recon­nut le papier, l’é­cri­ture ser­rée à peine visible à tra­vers le papier mince.

Il ne l’ou­vrit pas tout de suite. Res­ta debout dans l’en­trée sombre, l’en­ve­loppe à la main, le cœur lourd de deux secrets trop grands pour un seul homme.

Mau­gham était revenu.

Bảo était vivant.

Et Tùng ne pou­vait par­ler de ni l’un ni l’autre.

*

Le matin se leva gris et moite.

Tùng n’a­vait dor­mi que deux heures, d’un som­meil tra­ver­sé de rêves confus où se mélan­geaient les visages — Mau­gham jeune, Mau­gham vieux, Bảo enfant, Bảo dans un uni­forme qu’il n’a­vait jamais vu mais qu’il ima­gi­nait, vert et boueux, quelque part dans une jungle du Nord.

Liên dor­mait encore quand il par­tit. Il lais­sa un bai­ser sur son front sans la réveiller. Trente ans de mariage et il ne savait tou­jours pas com­ment lui par­ler vrai­ment. Pas des choses qui comp­taient. Des choses ordi­naires, oui — les enfants, l’argent, les voi­sins, le prix du riz. Mais pas de ce qui brû­lait au fond de lui. Jamais.

Il arri­va au Conti­nen­tal à six heures.

Le matin, l’hô­tel avait une autre odeur. Moins de fumée, moins de par­fum. L’o­deur du café qu’on pré­pa­rait en cui­sine, de l’en­caus­tique qu’on pas­sait sur les meubles, de la rosée qui séchait sur les fran­gi­pa­niers de la cour inté­rieure. Une odeur neuve, presque inno­cente, comme si la nuit avait tout lavé.

Mais ce matin-là, il y avait autre chose.

Des voix dans le hall. Des sol­dats fran­çais — trois, quatre peut-être — qui par­laient avec le direc­teur. Quelque chose s’é­tait pas­sé pen­dant la nuit. Un atten­tat. Une bombe avait explo­sé dans un café de la rue Lagran­dière, à trois rues de là. Deux morts, plu­sieurs bles­sés. Le Việt Minh, disait-on. Ou peut-être une autre fac­tion. On ne savait jamais vraiment.

Tùng tra­ver­sa le hall sans s’ar­rê­ter. Les sol­dats ne lui accor­dèrent pas un regard. Pour eux, il n’exis­tait pas — un Viet­na­mien de plus, une ombre par­mi les ombres.

Il enfi­la sa veste blanche. Véri­fia son reflet dans le miroir de l’of­fice — impec­cable, comme tou­jours. Il avait appris à être impec­cable. C’é­tait son armure.

*

La ter­rasse d’a­bord. Ins­tal­ler les tables du petit déjeuner.

La rue Cati­nat s’é­veillait len­te­ment. Un camion mili­taire pas­sa, char­gé de sol­dats qui par­taient rele­ver un poste quelque part dans le del­ta. Puis une char­rette de fruits, tirée par un vieil homme cour­bé. Puis une Citroën noire aux vitres opaques — police, peut-être, ou ser­vices secrets. On ne savait jamais.

Et au milieu de tout cela, la vie ordi­naire. Les mar­chands qui ouvraient leurs bou­tiques. Les femmes qui balayaient devant leur porte. Les enfants qui cou­raient vers l’é­cole, leurs car­tables sur le dos.

Saï­gon en 1952. Une ville en guerre qui refu­sait de l’admettre.

*

Il balayait près de l’es­ca­lier quand le vieil homme descendit.

Tùng l’en­ten­dit avant de le voir. Ce pas lent, pru­dent, la canne qui frap­pait chaque marche. Il eut le temps de se com­po­ser un visage. Trente-deux ans de métier. Il savait ne rien montrer.

Mau­gham apparut.

De jour, il parais­sait encore plus vieux que la veille. La lumière était cruelle avec lui — elle révé­lait chaque pli, chaque tache, cette peau qui sem­blait trop grande pour le crâne qu’elle recou­vrait. Mais les yeux. Les yeux n’a­vaient pas chan­gé. Ces yeux de rep­tile qui avaient autre­fois désha­billé le monde, qui avaient mis des cen­taines de per­son­nages dans des romans que Tùng ne lirait jamais. Ces yeux qui l’a­vaient regar­dé, lui, une nuit étouf­fante de mars 1923, dans une chambre où le ven­ti­la­teur tour­nait sans par­ve­nir à rafraî­chir l’air.

Le vieil homme tra­ver­sa le hall.

Pas­sa devant Tùng sans le voir. Sans même un regard pour ce ser­veur en veste blanche qui tenait son balai comme on tient une arme ou une prière.

Sor­tit sur la terrasse.

S’as­sit.

Tùng res­pi­ra. Posa le balai. Alla cher­cher le menu du petit déjeu­ner et un pot de thé — les Anglais pre­naient tou­jours du thé le matin, il le savait, il s’en souvenait.

Il s’ap­pro­cha de la table.

« Bon­jour, Monsieur. »

Sa voix ne trem­bla pas. Il en fut lui-même surpris.

Mau­gham leva les yeux. Le regar­da. Un regard rapide, dis­trait, le regard qu’on accorde aux ser­veurs du monde entier — celui qui ne voit pas, qui n’en­re­gistre pas, qui oublie aussitôt.

« Du thé, s’il vous plaît. Et des toasts. »

« Bien, Monsieur. »

Tùng s’in­cli­na et s’éloigna.

Ce n’é­tait pas de la décep­tion qu’il res­sen­tait. Pas exac­te­ment. Quelque chose de plus com­plexe, un mélange de sou­la­ge­ment et de bles­sure, comme quand on appuie sur une cica­trice ancienne pour véri­fier qu’elle fait encore mal.

Mau­gham ne l’a­vait pas reconnu.

Bien sûr qu’il ne l’a­vait pas recon­nu. Pour­quoi l’au­rait-il recon­nu ? Tùng avait vingt ans en 1923. Il en avait qua­rante-neuf main­te­nant. Une vie entière avait pas­sé sur son visage, y creu­sant des sillons, y dépo­sant les sédi­ments des années. Et puis, pour Mau­gham, il n’a­vait été qu’un par­mi tant d’autres. Un gar­çon dans un hôtel dans une ville dans un pays dans un voyage qui en comp­tait des dizaines. Un joli visage, peut-être. Un ins­tant de ten­ta­tion, peut-être. Rien de plus.

Alors que pour Tùng…

Il pré­pa­ra le thé. Dis­po­sa les toasts. Por­ta le plateau.

Ser­vit.

S’ef­fa­ça.

Recom­men­ça.

Toute la matinée.

*

Greene des­cen­dit vers dix heures.

Il avait l’air de quel­qu’un qui n’a pas dor­mi ou qui a trop dor­mi — les deux se res­semblent, fina­le­ment. Il com­man­da du café, très noir, et s’ins­tal­la avec ses car­nets à une table voi­sine de celle du vieil homme.

Pen­dant un moment, les deux Anglais furent assis à quelques mètres l’un de l’autre.

Ils ne se par­lèrent pas. Ne se regar­dèrent même pas. Greene écri­vait. Mau­gham lisait un jour­nal fran­çais qu’il avait deman­dé à la récep­tion. Deux mondes paral­lèles, deux soli­tudes qui s’ignoraient.

Tùng pas­sait entre les tables.

Il obser­vait.

C’é­tait tout ce qu’il savait faire. Obser­ver et ser­vir. Ser­vir et obser­ver. Il avait appris plus de choses sur les êtres humains en trente-deux ans de ser­vice qu’au­cun livre n’au­rait pu lui ensei­gner. Il savait recon­naître les couples qui s’ai­maient et ceux qui ne fai­saient que sem­blant. Les hommes d’af­faires hon­nêtes et les escrocs. Les espions et les jour­na­listes, qui par­fois étaient les mêmes. Les femmes heu­reuses et les femmes qui jouaient à l’être.

Et les écri­vains. Il savait recon­naître les écrivains.

Il y avait quelque chose dans leur façon de regar­der. Une avi­di­té. Comme s’ils vou­laient tout prendre, tout absor­ber, trans­for­mer le monde entier en mots. Greene avait ce regard. Et Mau­gham l’a­vait eu autre­fois — peut-être l’a­vait-il encore, sous le ver­nis de la vieillesse.

*

Greene écri­vait avec fureur ce matin-là.

Tùng le voyait, du coin de l’œil, noir­cir page après page, ratu­rer, reprendre, s’ar­rê­ter pour réflé­chir puis replon­ger dans ses feuillets. Quelque chose l’ha­bi­tait. L’at­ten­tat de la nuit, peut-être. Ou les Amé­ri­cains de la veille. Ou cette guerre qui s’in­fil­trait par­tout, même sur cette ter­rasse pai­sible où les tama­ri­niers fai­saient de l’ombre.

À un moment, Greene leva la tête et cher­cha Tùng du regard.

« La bombe de cette nuit — vous avez entendu ? »

« Oui, Mon­sieur. Rue Lagrandière. »

« Vous savez qui a fait ça ? »

Tùng hési­ta. Que savait-il vrai­ment ? Que disait-on dans les cui­sines, dans les arrière-bou­tiques, dans ces espaces où les Viet­na­miens par­laient entre eux, loin des oreilles françaises ?

« On dit beau­coup de choses, Mon­sieur. Je ne sais pas ce qui est vrai. »

Greene le regar­da longuement.

« Vous avez de la famille… là-bas ? Dans le maquis ? »

Une ques­tion dan­ge­reuse. Une ques­tion à laquelle un ser­veur pru­dent ne répon­drait pas.

Mais quelque chose — peut-être la fatigue, peut-être la nuit sans som­meil, peut-être le choc de revoir Mau­gham — fit par­ler Tùng.

« J’ai un fils, Mon­sieur. Quelque part. Je ne sais pas où exactement. »

Greene ne dit rien. Mais il nota quelque chose dans son carnet.

Tùng s’é­loi­gna, le cœur bat­tant. Il avait trop par­lé. Beau­coup trop par­lé. Si les mau­vaises per­sonnes entendaient…

Mais Greene n’é­tait pas une mau­vaise per­sonne. Tùng le sen­tait. L’An­glais n’é­tait pas venu à Saï­gon pour espion­ner ou pour juger. Il était venu pour com­prendre. Et pour écrire.

*

Vers midi, le vieil homme se leva et ren­tra dans l’hôtel.

Greene ne lui accor­da pas un regard.

Tùng débar­ras­sa la table. Trou­va le jour­nal aban­don­né, plié n’im­porte com­ment. Et des­sous, quelque chose. Un livre. Un petit livre usé, à la cou­ver­ture fatiguée.

Il le ramassa.

Lut le titre. Ses yeux déchif­frèrent les lettres latines avec len­teur — il lisait le fran­çais, pas l’an­glais, mais les deux alpha­bets se ressemblaient.

The Gent­le­man in the Parlour.

Et en des­sous, un nom.

Somer­set Maugham.

Tùng res­ta immo­bile, le livre à la main. Le cœur bat­tant comme cette nuit de 1923.

Mau­gham avait lais­sé son propre livre. Oublié ? Aban­don­né exprès ? Com­ment savoir avec ces gens-là, avec les écri­vains, qui fai­saient de chaque geste un mys­tère ou une phrase.

Il glis­sa le livre dans sa poche.

Et retour­na au travail.

*

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