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Le miracle de Saint Jan­vier de Bénévent

Le miracle de Saint Jan­vier de Bénévent

C’est un saint qui est pas­sé rela­ti­ve­ment inaper­çu dans les hagio­gra­phies prin­ci­pales. Pour­tant, Jan­vier de Bénévent est l’hé­ri­tier direct d’un dieu romain dont il tire son nom, Janus, le dieu bifrons, à deux têtes, dieu des débuts et des fins, des choix et des portes, célé­bré le 1er jan­vier et qui marque le début de l’an­née du calen­drier romain. Ce qui fit de Jan­vier de Bénévent un saint, c’est son mar­tyr pen­dant la période de per­sé­cu­tion anti-chré­tienne de la Tétrar­chie sous Dio­clé­tien, suite à quoi il mou­rut déca­pi­té en 305 après avoir pas­sé une vie exem­plaire emplie de miracles plus ou moins extra­or­di­naires, rela­tés notam­ment par Alexandre Dumas qui déploya ses talents lit­té­raires au ser­vice du saint lors de son voyage à Naples, ville dont Saint Jan­vier est le saint patron. Voi­là pour le décor. Pour des rai­sons pra­tiques, nous appel­le­rons l’homme San Gen­na­ro. Dans l’his­toire, ce n’est ni l’his­toire de son mar­tyr, ce qui est somme toute com­mun à presque tous les saints de la Chré­tien­té (et par­fois fati­gant à entendre), ni l’i­co­no­gra­phie hagio­gra­phique du saint dont la plus célèbre repré­sen­ta­tion est ce très beau tableau peint par le cara­va­giste fla­mand Louis Fin­son (Ludo­vi­cus Fin­so­nius) entre 1610 et 1612, qui nous inté­resse, mais bien plu­tôt ce qui en reste aujourd’­hui, à savoir le miracle de la liqué­fac­tion de son sang…

Louis Fin­son ‑Saint Jan­vier — 1610–1612 — Pal­mer Art Museum at Penn­syl­va­nia State University

La légende veut que le sang du saint homme ait été recueilli dans deux ampoules de verre suite à sa déca­pi­ta­tion en 305 après- J.-C., lors du trans­fert de sa dépouille vers sa cata­combe. Après une his­toire pour le moins épique et confuse, le corps du saint repose en par­tie dans une urne de bronze, tan­dis que le sang séché pla­cé dans les ampoules sont conser­vées dans le reli­quaire de la cathé­drale Notre-Dame de l’As­somp­tion à Naples. Aujourd’­hui, le miracle ne peut avoir lieu que si les deux ampoules sont rap­pro­chées des restes du corps du saint, phé­no­mène qui a été attes­té plus de mille ans après la mort du saint, en 1389. Depuis ce jour, le phé­no­mène de l’os­ten­sion du sang dans la cathé­drale est opé­ré trois fois par an, et la liqué­fac­tion, si elle est obser­vée, est consi­dé­rée comme un signe béné­fique pour la ville ; il arrive même par­fois que le sans entre en ébul­li­tion. Tou­te­fois, il arrive régu­liè­re­ment que le sang ne se liqué­fie pas.

Voi­ci pour la légende et pour le miracle, miracle que tou­te­fois, l’Église ne recon­nait pas en tant que tel. Il est arri­vé au cours de l’his­toire de ce miracle, plu­sieurs ano­ma­lies. Tan­tôt le sang est liqué­fié dès l’ou­ver­ture de la châsse, tan­tôt il ne se liqué­fie pas du tout lors de l’os­ten­sion. Signe des temps, le Pape Fran­çois est venu assis­ter à la céré­mo­nie, mais voyant que le sang ne se liqué­fia que par­tiel­le­ment, il eut ce trait d’hu­mour de cir­cons­tances : « On voit que le saint nous aime seule­ment à moi­tié… »

Pro­ces­sion de San Gen­na­ro à Naples. Pho­to © Ita­ly Magazine

Bien évi­dem­ment, cette his­toire est étrange, agi­tant aus­si bien la fer­veur aveu­glée d’un peuple joyeux et fier que les hypo­thèses les plus sau­gre­nues des scien­ti­fiques qui ne peuvent admettre que cela se passe comme cela se passe… Le fait que l’Église elle-même n’at­teste pas ce miracle comme un miracle 100% pur miracle est un signe que l’on se trouve face à un évé­ne­ment dont per­sonne ne com­prend l’o­ri­gine. On pour­rait croire à une orga­ni­sa­tion bien rodée qui consiste à mon­trer aux gens ce qu’ils sont prêts à voir, ou tout au moins à induire leur per­cep­tion des choses, mais le fait est que, quelle que soit la nature de la « chose » qui se trouve dans ces deux ampoules, cela se trans­forme bien en liquide. Alors peut-être qu’un jour on décou­vri­ra le secret, ou alors la super­che­rie, mais pour l’ins­tant la ville de Naples conti­nue de vivre au rythme des trois pro­ces­sions annuelles qui rendent son peuple atten­tif à leur saint pro­tec­teur, à la vie de leur com­mu­nau­té et au bien-être de cha­cun. Au fond, c’est tout ce qui compte…

A lire éga­le­ment : les doubles vies de Pom­péi.

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เบญจรงค์ (Ben­ja­rong)

เบญจรงค์ (Ben­ja­rong)

C’est une mai­son en bois en plein cœur de la ville, que tous ceux qui sont pas­sés par ici connaissent for­cé­ment. Dif­fi­cile de pas­ser à côté. Le che­min où ne passe aucune voi­ture et qui longe le khlong a peine à don­ner idée de ce que l’on peut trou­ver der­rière les murs humides, ron­gés par une ver­mine d’eau, de la pro­prié­té. On se trouve à quelques mètres de Tha­non Phaya Thai dans le quar­tier de Rat­cha­the­wi. Sur la rive oppo­sée, une petite mos­quée dis­si­mu­lée dans les habi­ta­tions de tôle et de bois, der­rière le linge qui tente de sécher, et l’ar­rêt du Khlong Saen Saep Express Boat, Ban Krua Nua sur la gauche. A droite, l’ar­rêt de Hua Chang Bridge, et au milieu, les remugles vaseux du khlong tour­men­té par les pas­sages fré­quents des bateaux à moteur effi­lés qui n’hé­sitent pas à cou­rir les vagues qui se des­sinent sur le cours d’eau impro­bable dans cette ville ten­ta­cu­laire et qui fina­le­ment la rend un peu plus tran­quille, un peu plus humaine, même si le bruit de fond de la cir­cu­la­tion ne s’é­teint jamais réellement.

Dans une des pièces de cette mai­son de bois, ins­tal­lée sur le bord d’un jar­din clos, un jar­din où la nature a su résis­ter à la ville, se trouve une pièce au par­quet ver­nis fait de larges lames tel­le­ment bien ajus­tées que l’on en aper­çoit à peine les limites, créant une éton­nante illu­sion de miroir végé­tal et sombre. Der­rière les volets en bois ajou­rés, à moi­tié ouverts, l’air à peine à entrer et la cha­leur de la ville s’in­si­nue conti­nuel­le­ment sans vrai­ment dire son nom. C’est ici que se trouve la plus fabu­leuse col­lec­tion de ben­ja­rong qui soit don­née de voir. Ce n’est certes pas la plus riche, ni la plus belle, mais c’est un peu comme si elle avait retrou­vé son élé­ment d’o­ri­gine. Bols à riz, sucriers, pots à cou­vercle sur­mon­té d’un bou­ton de fleur de lotus, petites assiettes, vases, urnes… Le ben­ja­rong est ici repré­sen­té sous toutes ses formes. En thaï, ben­ja­rong signi­fie « cinq cou­leurs ». Pour en retrou­ver sa trace dans l’his­toire, il faut par­tir en Chine, sous le règne de l’empereur Ming Xuan­zong (明宣宗), dans la pro­vince de Zhejiang.

Il était bien évi­dem­ment enten­du que le ben­ja­rong était uni­que­ment des­ti­né à l’empereur de Chine, mais le jour où une prin­cesse chi­noise se maria avec le roi de Siam, elle empor­ta avec elle quelques pièces qui firent sen­sa­tion à la cour, qui depuis ce jour font par­tie des attri­buts royaux du Siam. Pro­duits alors dans cette région du monde, il fut adop­té et dès lors pro­duit en Thaï­lande sous l’im­pul­sion du roi Rama V (Chu­la­long­korn) qui fit venir de Chine des artistes accom­plis afin d’en assu­rer la technique.

Le des­sin du ben­ja­rong est uni­que­ment flo­ral et ne com­porte que cinq cou­leurs, comme son nom l’in­dique. Seuls sont uti­li­sés le blanc, le noir, le jaune (sou­vent tra­duit par une pein­ture dorée), le rouge et le vert. Si l’on y par­fois du bleu, c’est en rem­pla­ce­ment du vert ou du noir, mais on ne trouve jamais que cinq cou­leurs. Cette por­ce­laine n’est uti­li­sée que pen­dant les grandes occa­sions, les mariages, le Nou­vel An, mais ce n’est en aucun cas un objet usuel, rai­son pour laquelle il n’est admis aucune espèce d’im­per­fec­tion, que ce soit dans le des­sin, le résul­tat de la cuis­son, ou même la forme de la pote­rie. Plus le des­sin est fin, plus les formes géo­mé­triques sont déli­cates et imper­cep­tibles à l’œil nu, plus il est précieux.

 

Pho­to d’en-tête © Whis­pers of style

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La porte des cent-mille songes

La porte des cent-mille songes

Si j’a­vais été éle­vé dans le Sud-est asia­tique, j’au­rais dit, sur un ton presque déta­ché, un léger sou­rire au coin des lèvres et le goût de l’eu­phé­misme che­villé au corps, que cette année a res­sem­blé à l’an­née de toutes les décon­ve­nues. « Décon­ve­nue…» Voi­ci un mot qui en lui-même, quel que soit le niveau où l’on se trouve, consti­tue le plus éle­vé des euphé­mismes, c’est comme une sorte de paran­gon transcendantal.

« Les grands voyages ont ceci de mer­veilleux que leur enchan­te­ment com­mence avant le départ même. On ouvre les atlas, on rêve sur les cartes. On répète les noms magni­fiques des villes incon­nues… » Joseph Kes­sel.

Dans mes rêve­ries aéro­por­tuaires, j’ai vu des noms de villes incon­nues appa­raître sur les tableaux d’af­fi­chage de Bang­kok : Mas­cate, Chit­ta­gong, Shan­ghai, Guangz­hou, Hong Kong, Hô-Chi-Minh-Ville, Vien­tiane… Des villes incon­nues, que je ne connais pas, dont la seule idée que j’ai n’est qu’un nom dont je ne connais même pas l’o­ri­gine. Même si je ne les avais déjà fré­quen­tées, elles me seraient tou­jours autant incon­nues et leur nom conti­nue­rait de me faire rêver. Je ne connais rien. Je ne suis qu’un puits sans fond, sans connais­sance, sans certitude.

Lorsque je suis arri­vé à Hà Nội, la ville entre les fleuves, j’ai vite cher­cher à en étu­dier la carte pour me repé­rer. Lorsque j’ar­rive dans une grande ville, je cherche les quar­tiers qui selon leur urba­ni­sa­tion peuvent pré­sen­ter quelque inté­rêt à mes yeux, avec mes pré­ju­gés bien pro­fon­dé­ment enfouis d’Oc­ci­den­tal per­ver­ti. Sou­vent je me trompe. Je me suis vite aper­çu que la rue dans laquelle j’a­vais posé mes valises, Hàng Bông, l’an­cienne rue du coton, était un des axes majeurs, mal­gré sa lar­geur toute rela­tive si on la com­pare aux ave­nues que l’on trouve sur les prin­ci­pales artères d’une ville asia­tique, menant au quar­tier des 36 cor­po­ra­tions. Ce nom m’a fait rêver pen­dant quelques jours avant que je n’y mette les pieds. Comble du déses­poir, j’ai conti­nué à cher­cher l’en­trée du quar­tier alors que cela fai­sait bien une demi-heure que je m’y étais enfon­cé, ne com­pre­nant pas où se trou­vaient les limites de ce quar­tier qui fina­le­ment n’existe que dans les guides tou­ris­tiques. Ici, c’est sim­ple­ment l’an­cien quar­tier. Parce qu’il n’y a pas d’im­meubles et qu’on y a gar­dé l’an­cienne voi­rie, celle des­si­née par le regrou­pe­ment des 36 cor­po­ra­tions qui n’existent plus depuis bien long­temps. On trouve encore ça et là des îlots de bou­tiques déla­brées, au charme antique et désuet, ven­dant encore ce que plus per­sonne n’a­chète. Ici et là, des per­sonnes âgées lar­ge­ment en âge d’être cajo­lées par leur famille conti­nuent à tenir leur échoppe comme on le fai­sait au début du siècle pré­cé­dent, dans un ordre cal­cu­lé ; les petites phar­ma­cies tra­di­tion­nelles conti­nuent de conser­ver leurs potions aux noms peu évo­ca­teurs et à l’as­pect étrange dans des bocaux, tous bien ran­gés der­rière le verre bour­souf­flé des vitrines qui sont en réa­li­té bien plus des armoires ou des vais­se­liers d’un autre âge. Les bou­tiques plus modernes vivent dans une espèce de fatras inco­hé­rent tout sim­ple­ment étour­dis­sant. Je me sens étran­ge­ment bien dans cette antique ville de Hà Nội, que j’ai mis un point d’hon­neur à sillon­ner pen­dant quatre jours, décou­vrant sans cesse de nou­velles bou­tiques, ici un temple qu’un simple lam­pion chi­nois déla­vé par le soleil mais encore tein­té de rouge signale sur le bord du trot­toir, ici un immeuble antique au bal­con de bois man­gé par une colo­nie d’or­chi­dées qui n’ont aucun mal à pous­ser dans la touf­feur et la cha­leur de la capi­tale. Je me suis sen­ti à la fois bien et déses­pé­ré de décou­vrir encore un ter­ri­toire que je n’al­lais pas avoir le temps de lais­ser m’en­ve­lop­per pour en tom­ber malade. Hà Nội tou­chée une fois de plus par une épi­dé­mie de dengue… incite à se bar­bouiller de lotion anti-mous­tiques sur­vi­ta­mi­née. Il n’y a aucune rai­son, mais je suis pas­sé au tra­vers du tamis. Le voyage c’est cet ins­tant où on tombe malade de ce qui nous entoure, une mala­die rare, orphe­line, et incu­rable. Dou­lou­reuse, mor­telle, enva­his­sante et sur­tout très addic­tive. Rien ne sau­rait vou­loir me faire sor­tir, moi le valé­tu­di­naire, de cette tor­peur infer­nale qui me sai­sit à chaque fois.

Un tour­billon ne dure pas toute la matinée.
Une averse ne dure pas toute la jour­née. Lao Tseu

Ava­lo­ki­teś­va­ra, le bod­hi­satt­va de la com­pas­sion, « sei­gneur qui observe depuis le haut », dont le nom est invo­qué par la for­mule ॐ मणिपद्मेहूम्, m’ac­com­pagne encore par sa pré­sence léni­fiante, comme une nou­velle drogue venant contre­car­rer une autre, toute aus­si puis­sante. Ici Boud­dha est mino­ri­taire, sup­plan­té par une reli­gion dont je défie qui que ce soit de me dire en quoi elle consiste. C’est à n’y rien com­prendre. Je reste pan­tois, dans la cha­leur étouf­fante d’une vieille mai­son trans­for­mée en temple, devant la pro­fu­sion d’i­doles chi­noises, de pou­pées aux vête­ments de satin ornés de motifs chi­nois, de fruits consa­crés dont la fameuse main de boud­dha, fruit impro­bable, cédrat pro­téi­forme curieux qui n’a pour moi guère plus de sens que les bou­teilles d’eau miné­rale ou les vases vides, que les lampes à pétrole allu­mées, que les ex-voto lar­dées d’ins­crip­tions chi­noises, que les mul­tiples objets entas­sés dont l’en­tas­se­ment a prio­ri aléa­toire me donne lit­té­ra­le­ment la nau­sée, ne recon­nais­sant rien, ne posant plus de sens sur quoi que ce soit tel­le­ment ce monde est vide de toute signi­fi­ca­tion pour moi. C’est comme ten­ter de retrou­ver les dif­fé­rents sens des objets jetés sur une nature morte hol­lan­daise du XVIIè siècle. On finit par aban­don­ner, ter­ras­sé par la fatigue et la cha­leur, et je res­sors du réduit qui y mène, haras­sé, débor­dant d’un épui­se­ment né dans le creux de mon igno­rance. On croit sans arrêt en apprendre plus, on se retrouve en fin de compte plon­gé dans la fange de sa propre fatuité.

Pho­to © Daoan

Le voyage m’a fati­gué plus que je ne l’a­vais ima­gi­né. La Thaï­lande m’a appor­té le récon­fort d’une absence de sens, parce qu’à un moment don­né, j’ai tout fait pour ces­ser de com­prendre, me lais­sant por­ter par mes propres errances, par mes propres défaillances, ten­tant en vain et encore de ne pas perdre la face… Plu­tôt mou­rir que de perdre la face. Com­bien de fois n’ai-je pas lu ces mots ? C’est incom­pré­hen­sible vu de notre Europe tout aus­si mil­lé­naire qu’une Asie aux codes plus pro­fonds, plus com­plexes que les nôtres. Plon­ger au Viet­nam m’a convain­cu qu’il me fau­drait y retour­ner, mais pas tout de suite. J’ai besoin d’ab­sor­ber tout ça, de me l’ap­pro­prier. Écoute la sage voix du Tao qui t’es enseignée :

L’u­ni­vers est pareil à un souf­flet de forge ;
vide, il n’est point aplati.
Plus on le meut, plus il exhale,
plus on en parle, moins on le saisit,
mieux vaut s’in­sé­rer en lui. Lao Tseu

Je ne voya­ge­rai pas de sitôt, plus rien n’a de sens dans les ailleurs que je trans­gresse. J’ai besoin de me replier comme ces petits car­rés de papier japo­nais, besoin de faire un arrêt, d’é­crire tout ça, de le trans­for­mer en une igno­rance par­faite, de me vider, de pur­ger mes émo­tions autant que les étranges moments que j’ai crû magiques et qui se sont brus­que­ment chan­gés en inquié­tantes mis­sions. A l’ar­rêt sur un banc face au lac Hoan Kiem, le lac de l’é­pée res­ti­tuée, à côté d’une dame âgée qui me fait signe de m’as­seoir à ses côtés, écra­sé de cha­leur et trans­pi­rant comme jamais, nous échan­geons quelques mots dans un lan­gage fait de signes, elle me fait signe qu’il fait chaud et qu’elle est fati­guée ; elle a posé son vélo à côté et prend le temps de souf­fler. Dans son uni­forme de tis­su vert et avec son visage de grand-mère atten­dris­sante, elle me fait com­prendre qu’elle a mal au genou et pousse l’im­pu­deur jus­qu’à rele­ver la jambe de son pan­ta­lon pour me mon­trer l’ar­ti­cu­la­tion gon­flée, puis fait signe qu’il la fait souf­frir. Pauvre de moi, je la plains inté­rieu­re­ment sans vrai­ment savoir pour­quoi jus­qu’à ce que, idiot que je suis, je me rende compte qu’elle était en train de qué­man­der de l’argent pour se faire soi­gner. Est-ce vrai­ment cela que je suis venu chercher ?

Contre toute attente, j’ai besoin de par­tir en retraite. Je me satis­fe­rai de peu, vivant chi­che­ment, reve­nant sur moi-même quelques temps. Un peu de silence, un peu de cha­leur, beau­coup de vide.

J’aimerais mou­rir comme la femme du bazar sur une nappe propre, bien fraîche, une pipe de bonne drogue entre les lèvres. Quand je sen­ti­rai que je m’en vais, je deman­de­rai cela à Tsin-ling, et il pour­ra tou­cher mes soixante rou­pies, régu­liè­re­ment, un mois après l’autre, aus­si long­temps qu’il lui plai­ra. Alors je m’étendrai bien tran­quille et à l’aise, pour regar­der les dra­gons noirs et rouges com­battre ensemble leur der­nier grand com­bat ; puis…
Rudyard Kipling, The Gate of a Hun­dred Sor­rows, 1884

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Chro­niques des jours du vertige

Chro­niques des jours du vertige

A l’ar­rêt. Allon­gé sur mon cana­pé, éti­ré comme un chat et le regard tour­né vers l’ex­té­rieur qui défile, la course des nuages heur­tant la mar­quise en verre grê­lé, les déli­cates fleurs de dias­cia cha­hu­tées par le vent et la lampe de tis­su qui ne cesse de se balan­cer, c’est mon pay­sage de là où je suis. Pris par mes ver­tiges, je reste allon­gé le temps que ça passe, comme enfer­mé dans une nuit absurde et tran­quille. Le monde tourne autour de moi tan­dis que je suis à l’ar­rêt. Celui qui disait « Je ne gâche­rai pas mes jours à ten­ter de pro­lon­ger ma vie, je veux brû­ler tout mon temps » fini­ra empoi­son­né par les remèdes qui ten­tèrent de le rame­ner à la san­té, qu’il avait per­du en che­min depuis bien long­temps. Heu­reu­se­ment, je n’en suis pas là, j’i­nau­gure de nou­velles patho­lo­gies que je n’a­vais jamais éprou­vé aupa­ra­vant. Ma ten­sion arté­rielle a fait une chute du haut des falaises de Ban­dia­ga­ra ; je ne sais pas trop ce que ça veut dire, si ce n’est que les nor­males sai­son­nières devraient être plus éle­vées. Pas­ser sous la barre des 10 est une défaut de la cui­rasse qu’il vaut mieux ne pas expé­ri­men­ter, paraî­trait-il, c’est ce que dit le méde­cin. Mes migraines et les ver­tiges qui m’empêchent de me dépla­cer comme je le sou­haite — par deux fois j’ai fait des chutes spec­ta­cu­laires, ne retrou­vant plus le haut et le bas et me disant qu’on y est, que la méta­phore a rejoint la réa­li­té, chute de ten­sion et chute tout court — ne me per­mettent pas de me dépla­cer au tra­vail pour l’ins­tant. Besoin de repos, faire mon­ter ma ten­sion arti­fi­ciel­le­ment, se dépla­cer dans un envi­ron­ne­ment sûr… Voi­là qui res­semble à des injonc­tions adres­sées à un valé­tu­di­naire d’un autre temps, d’une époque révo­lue où l’on soi­gnait les maux de bronches à la mon­tagne et les rhu­ma­tismes dans les salles car­re­lées des sta­tions de cures ther­males. Rien n’est tra­gique, ce n’est qu’une petite épine plan­tée dans le pied, rien de bien méchant, peut-être juste le signe qu’il me faut encore plus de calme dans ma vie déjà bien ordon­née. Il faut se méfier, on va finir par atteindre le stade de la mer d’huile. Mais le calme n’est pas un acci­dent, un état que l’on aurait pas sou­hai­té mais auquel il faut se plier, ce n’est fina­le­ment que le stade ultime d’une volon­té de prendre soin de soi. Le bruit et l’a­gi­ta­tion sont pour d’autres que moi, il en a tou­jours été ain­si. Et puis le Boud­dha disait que ce que l’on ne pos­sède pas et que l’on désire, il faut d’a­bord le cher­cher en soi.
En atten­dant, je garde le temps, je veille à son che­vet, je songe à des ombrelles et au vent qui froisse les feuilles des bam­bous, aux carillons qui se font cha­hu­ter, à des lumi­gnons per­chés dans les arbres un soir où l’o­rage enve­lop­pe­ra le ciel de cou­leurs de feu et d’ambre.

Je fais l’in­ven­taire des lieux où je n’ai­me­rais pas me trou­ver à cette époque, et ceux où j’ai­me­rais me retrou­ver dans un monde qui aurait tu sa haine. Je dis à cette époque car il est des lieux dans les­quels j’au­rais aimé vivre à une autre époque que celle-ci. Je pense à la Syrie où j’ai failli par­tir il y a quelques années ; j’au­rais dû… Je pense à l’Af­gha­nis­tan qui reste un de mes rêves secrets ; avant de mou­rir peut-être que je pour­rais. Je pense aux plaines d’A­sie Cen­trale, au Xin­jiang, au Tak­la­ma­kan, à l’Ouz­bé­kis­tan ; ça c’est tou­jours d’ac­tua­li­té. Je pense au Yémen qui s’ef­fondre, à l’A­ra­bie joyeuse, aux secrets de l’I­ran, je pense à toutes ces des­ti­na­tions qui me per­mettent encore de pou­voir croire en autre chose que mon propre bien-être, mais en quelque chose de bon dans l’hu­main. Je pense aux Antilles que j’au­rais aimé vivre avec mon grand-père ; aujourd’­hui pour rien au monde je n’y met­trais les pieds. La France sous les Tro­piques… impos­sible. Je pense à des pays, à des villes qui sont pour moi tout ce que je rejette et que je regarde de loin avec cet œil froid et dédai­gneux. Je pense à ces conseils qu’on me donne, tu devrais essayer ça, aller là-bas, faire tel pays… Non mer­ci. Vous ne pou­vez pas savoir parce que je n’en parle pas, mais il ne faut pas me conseiller, c’est mon ima­gi­naire qui me dicte tout ça, et mon ima­gi­naire est pré­cieux, je ne peux me per­mettre de le tra­hir. Il est le fruit secret de toutes ces années pen­dant les­quelles je me suis rem­pli de mes lec­tures et de mes images. Je serai peut-être déçu un jour, mais je n’en suis abso­lu­ment pas là. En atten­dant, j’en suis à mon cana­pé et je voyage tout autour de lui. Et je suis tout seul pour faire ça. Et c’est très bien comme ça. Avec les bour­dons qui se sucrent les pattes du pol­len de la sauge bleue, les ver­veines mauves et blanches, les déli­cates dias­cias roses tendres, avec les nuages qui couvrent le ciel de leur mélasse gri­sâtre au fur et à mesure que les minutes s’é­coulent et tan­dis que j’é­cris. Tu ver­rais ça… c’est un monde magique. D’i­ci j’en­tends les pies se dis­pu­ter dans les grands arbres, les geais pala­brer entre eux, les mésanges voler les caca­huètes que je mets à leur dis­po­si­tion, et tou­jours, les moi­neaux s’é­chan­geant des mon­da­ni­tés tels des moines à l’heure du répons… le vent dans les feuilles des mar­ron­niers, l’o­deur des fleurs empor­tée par l’air du matin, une lumière de fin du monde qui n’ar­ri­ve­rait pas à sur­ve­nir. Si le monde dis­pa­raît len­te­ment, je suis prêt à l’emporter avec moi. Les mots ne suf­fisent pas s’il ne sont pas un peu tein­tés de poé­sie divine.

Je me suis rasé de près, ça fai­sait quelques mois que ça n’é­tait pas arri­vé. Je redé­couvre ma peau, lisse et ferme, encore un peu cui­vrée, douce au tou­cher et sans rides. Dou­ché, par­fu­mé, je me replonge sur mon cana­pé, repaire confor­table au cœur de mon uni­vers, sim­ple­ment vêtu d’un jean et d’un t‑shirt, sans super­flu, je me cal­feutre dans la jouis­sance des minutes encore fraîches. Pleu­vra-t-il ? La terre du jar­din le réclame fortement.

L’o­rage a fini par déchi­rer le ciel et à déver­ser des trombes. L’air frais sent la terre, les plantes humides sur les­quelles perlent des gouttes énormes, le petri­chor… Nature après la pluie, nature subli­mée. Je replonge dans le livre d’O­li­vier Weber, Je suis de nulle part, le livre qu’il a consa­cré à Ella Maillart dont j’ai ache­té plu­sieurs livres, en pré­vi­sion d’une éven­tuelle disette. Je viens juste de ter­mi­ner celui de Sébas­tien de Cour­tois, Sur les fleuves de Baby­lone, nous pleu­rions. Le cré­pus­cule des chré­tiens d’Orient, un livre triste, presque déses­pé­ré sur la condi­tion des Chré­tiens qui fuient les terres d’o­ri­gine de cette reli­gion qu’on connaît fina­le­ment assez peu. J’ai mis du temps à le lire, jus­te­ment parce qu’il est déses­pé­ré, même si l’au­teur confie dans les der­nières pages qu’il est encore temps de croire que les des­cen­dants du Christ peuvent sur­vivre sur ces terres. J’ai rele­vé comme une pépite ces mots, les mots d’un homme qui a choi­si Istan­bul comme domicile :

Istan­bul est la ville où j’ai déci­dé de m’ins­tal­ler, il y a plu­sieurs années déjà. Les hivers se res­semblent, je ne compte plus. Une vie que j’ai trou­vée un peu terne, alors que je reve­nais de cinq mois pas­sés en Chine, sur les routes de la soie, dans les ter­ri­toires de l’Ouest vers Kash­gar et Urum­qi, à dérou­ler les fils d’une aven­ture qui s’é­tait nouée en Asie. L’ex­pa­tria­tion fut une sorte de pied de nez impro­bable, un coup de tête qui n’é­tait pas des­ti­né à durer. Istan­bul était sou­vent le point de départ vers ces expé­di­tions au long cours, une escale que je connais­sais encore mal. Elle ne m’in­té­res­sait pas. Une ou deux fois, par crainte d’être déçu, il m’é­tait arri­vé même de ne pas quit­ter l’aé­ro­port. Je ne vou­lais pas ten­ter le diable. Une ville qui n’é­tait pas ce phare qu’elle rede­ve­nue depuis ; une ville qui m’ap­pa­raît pour­tant plus énig­ma­tique encore, alors que je pen­sais en avoir fait le tour. Je ne la croyais pas. On ne peut s’en las­ser cepen­dant. Les mois infusent une dou­ceur inat­ten­due, près de ses eaux chan­geantes j’ai tou­jours plai­sir à reve­nir. L’onde module les humeurs, la proxi­mi­té des îles aidant. Une ville qui res­pire avec ses élé­ments et dont il est dif­fi­cile de se déta­cher, sur­tout à la fin novembre, lorsque, par la vitre bais­sée du taxi, les embruns de la Mar­ma­ra pénètrent l’habitacle.
Après les jours de poy­raz, le vent du nord, le calme rede­vient une valeur sûre. Le moindre refuge est alors pri­sé, un porche d’im­meuble, un café, l’a­bri d’un débar­ca­dère. A l’embouchure du Bos­phore, des navires attendent depuis des mois, blo­qués à cause d’ar­ma­teurs indé­li­cats. Les bateaux rouillent, pour­rissent, aban­don­nés. Il paraît que des équi­pages y crèvent de faim.

Le soir tombe, la pluie, elle, a fini. Moi j’ai dor­mi tout l’a­près-midi après être reve­nu de chez le méde­cin qui trouve que mes ana­lyses sont par­faites. Je n’en atten­dais pas moins, j’ai une san­té de fer hor­mis cette hypo­ten­sion. Les avions passent inlas­sa­ble­ment, ici un Paris-Vic­to­ria d’Air Sey­chelles, un bour­don vole près de mes oreilles, pré­fé­rant fina­le­ment les épis clairs de la lavande. J’ai enfin ran­gé mon bureau, retrou­vé mon car­net de motifs maro­cains, sor­ti la pho­to de mon grand-père avec le pares­seux que j’ai fichée dans une grosse pince à linge en bois pour la faire tenir, débal­lé mes boîtes à sty­lo (j’ai de quoi écrire pen­dant 150 ans). Il est 20h00, de mon jar­din je peux entendre la cloche de la petite église Saint Nico­las tin­ter et pen­dant ce temps-là mon esto­mac bour­donne lui aus­si à l’o­deur du bouillon de nouilles à la coriandre qui chauffe et des cre­vettes tan­doo­ri qui vont finir sur le grill. La vie simple se déroule sous mes yeux et me rem­plit de bon­heur. Rien que des choses simples, des bille­ve­sées arron­dies comme des galets sur le sable. A pré­sent, il est temps de se pré­oc­cu­per de par­tir à l’autre bout du monde.

Hanoi (27)

Un chaï masa­la me fait patien­ter de longues minutes que je ne rem­plis qu’en écri­vant, en res­pi­rant l’air du dehors. Il me trotte dans la tête l’air de In a sen­ti­men­tal mood joué par Col­trane et Elling­ton. Tout paraît simple, tout paraît si lim­pide. Alors, je fais quoi ? Ce soir je prends les billets d’a­vion, par­tir de Paris, rejoindre Bang­kok et y res­ter quelques jours, repar­tir… Hanoï, Viet­nam nord, au pays dont la devise est Độc lập, tự do, hạnh phúc (Indé­pen­dance, liber­té, bon­heur) et puis quoi ? Ninh Bình ? Huế ? Hoa Lu ? Hội An ? Je vais deve­nir incol­lable sur les anciennes capi­tales du Sud-est asiatique.

Il est 22h00, j’ai dîné de mes cre­vettes et mon bouillon de nouilles. Je suis tom­bé dans mon entrée juste avant de pas­ser à table, j’ai tout sim­ple­ment per­du l’é­qui­libre à cause d’un ver­tige, en essayant de me rat­tra­per au miroir du pla­card mais un miroir n’a jamais offert beau­coup de prise, alors je me suis retrou­vé à genou avant de reprendre mes esprits. Tout ceci n’est pas très grave, c’est mon quo­ti­dien. Et puis pour dire, la vie ne serait pas si drôle si elle était trop simple…

Pho­to d’en-tête © Jona­than E. Shaw

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Chro­nique des jours à rebours

Chro­nique des jours à rebours

Il n’y a pas de véri­té. Pas de bon­heur, pas de bons sen­ti­ments. Pas non plus de mots figés dans le temps, pas plus qu’il n’y a de secrets qui ne méritent d’être révé­lés. Il n’y a que le temps qui passe dans la dou­ceur, dans l’ex­trême flui­di­té des jours et des nuits qui se suc­cèdent, des heures sans charmes par­fois, des heures chaudes sans aucun doute. Ter­ras­sé par une fatigue sans nom, venue des tré­fonds de mon âme, j’ai dû me recou­cher trois heures après m’être levé, lavé, après avoir déjeu­né sur le pouce, comme si fina­le­ment ce n’é­tait pas le bon moment, mal­gré un soleil déjà haut et chaud. Quelques minutes à me pro­me­ner sur les trot­toirs déserts où flot­tait l’o­deur sucrée des fleurs des magno­lias, et déjà j’é­tais embar­ras­sé par mon ombre allon­gée sur le bitume. Dans ma grande chambre toute blanche, je n’ai pas fait autre chose que plon­ger dans les draps à nou­veau, tout habillé, déjà rasé. Fenêtre ouverte, le grand rideau de velours blanc tiré sur l’ou­ver­ture que le vent frais gon­flait comme un voile de bateau, à plat-ventre et à rebours, tête aux pieds comme tou­jours, j’ai enta­mé la grande sieste, celle que je n’a­vais eu l’oc­ca­sion de jouer, même pas dans les plus grandes salles de Broad­way… J’y ai rêvé d’une femme très belle, une femme qui me plaît, au visage rond et aux che­veux blonds très longs, un sou­rire qui lui fai­sait plis­ser les yeux, sans savoir réel­le­ment qui elle était (ou alors ne vou­lais-je pas me l’a­vouer), je l’ai embras­sée dans mes songes. Enrou­lé dans ma couette, mal­gré l’air qui cir­cu­lait, je me suis réveillé plu­sieurs fois en sueur dans mes vête­ments, l’es­prit ailleurs, pas vrai­ment ici mais pas vrai­ment là-bas non plus. Tout était agréable dans cette jour­née, la tem­pé­ra­ture, le mal-être et la fatigue qui se trans­forment comme par magie après une sieste de quatre heures envi­ron, la douche fraîche et remettre des vête­ments propres sur ma peau encore mouillée, juste un tee-shirt et un jean à même la peau, rien de super­flu, et puis le vent chaud sur la peau, dans les che­veux, les yeux fer­més par le soleil, et puis après les longues heures pas­sées au jar­din à mettre les mains dans la terre, salis­sant mes jeans et mon visage en essuyant la sueur cou­lant sur mon front de mes doigts bru­nis par la tourbe. Je ne fais rien, je ne créé rien, je ne fais que suivre, me rem­plir, absor­ber le monde, de temps en temps je me frotte avec une huile sèche chi­noise, par­fu­mée au camphre, lors­qu’un mous­tique reste trop long­temps sur ma peau, au point que j’ai réus­si à com­prendre quelle en était sa ver­tu ; à la sen­sa­tion désa­gréable de la piqûre, on applique une autre sen­sa­tion beau­coup plus fraîche, pas for­cé­ment déran­geante, mais toute autre ; c’est écrit en chi­nois sur la bou­teille orange, elle gar­de­ra son secret jus­qu’à ce que quel­qu’un en révèle les mys­tères. Alors je suis allé me rache­ter un grand cahier noir à petits car­reaux, une peau de taupe souple, et puis aucun livre, et puis si en fait, sans que j’ar­rive à me rap­pe­ler si je les avais déjà, mais ce n’est pas bien grave, si je les ai en double ou en triple, je les don­ne­rai à ceux qui le méritent, s’ils en veulent. Oasis inter­dites et La voie cruelle d’El­la Maillart, ain­si que Hiver au Proche-Orient d’An­ne­ma­rie Schwar­zen­bach. De mon côté, ce matin, je conti­nue à lire tout dou­ce­ment les pages sucrées de Au pays des Sher­pas, de la même Maillart, un livre car­ré aux pages épaisses et lisses, un beau livre où les pho­tos de l’au­teure sont concen­trées à la fin.

Dans cette région de Khum­bu, tous les som­mets sont sacrés. Le plus haut du monde « Déesse Mère des Vents » — ou « Mère des Terres », selon le pas­se­port octroyé par le Dalaï-Lama en 1921 — était consi­dé­ré comme invio­lable. Ce Tcho­mo­lung­ma, nous l’a­vons bap­ti­sé Eve­rest, du nom d’un chef de bureau car­to­gra­phique, nom qui par chance veut dire « repos éter­nel », ce qui est certes pré­fé­rable à quan­ti­té d’autres nom anglais.

Ella Maillart, Au pays des Sherpas
Edi­tions Zoé

Il fait déjà chaud, déjà beau. La jour­née risque d’être très chaude, mais j’ai lais­sé la fatigue der­rière moi, résul­tante d’un trop plein d’é­mo­tions. Ça aus­si ça se contrôle, ça se maî­trise, j’ai la main des­sus, il suf­fit de fer­mer les vannes, il suf­fit de le vou­loir. Je m’arque-boute faci­le­ment sur des choses sans impor­tances, alors le reste, hein… Alors je ne ferai pas de sieste, sauf si les cir­cons­tances l’im­posent. J’ai un rap­port tendre avec la sieste, des siestes qui se trans­forment vite en secondes nuits dans la journée.

Pho­to d’en-tête © Eran Sand­ler

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