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Retour sur terre en com­pa­gnie des toutes petites choses

Retour sur terre en com­pa­gnie des toutes petites choses

Ce n’est pas vrai­ment l’en­fer, mais c’est tout de même bien loin d’être le para­dis. Trois semaines en dehors des choses connues et l’es­prit com­plè­te­ment relâ­ché, et je suis inca­pable de me réadap­ter com­plè­te­ment à la vie d’i­ci. C’est comme si j’é­tais res­té dans un entre-deux de la connais­sance, que tout me sem­blait éloi­gné de mes pré­oc­cu­pa­tions, si tant est que j’aie encore des préoccupations.

Tout est étran­ge­ment silen­cieux et calme, confor­table et je trouve étrange de n’a­voir pas beau­coup de sou­ci à me faire. C’est comme un cocon de dou­ceur qui m’en­ve­loppe. La dou­ceur rêvée des ins­tants calmes et des rêves qui se font dis­crets, qui hantent mes journées.

Je fais n’im­porte quoi, je lis trois livres à la fois, je joue à la belote avec des incon­nus, je relis mon car­net de voyage en Thaï­lande pour faire reve­nir les odeurs et les sen­sa­tions qui sont tou­jours très pré­sentes, je des­sine des motifs arabes sur un grand cahier en me deman­dant encore à quel moment je vais pas­ser à la réa­li­sa­tion de ces pein­tures que je sou­haite appli­quer sur les contre-marches de mon esca­lier, et si je suis comme ça c’est que je vis encore à l’heure asia­tique. La tem­po­ra­li­té n’est pas la même. Les quelques Thaïs que j’ai ren­con­trés au long de mes dif­fé­rents voyages ne sont pas des gens pres­sés, rien ne semble affec­ter leur déter­mi­na­tion à ne pas être déter­mi­nés dans leurs actions. C’est quelque chose d’as­sez désta­bi­li­sant lorsque l’an­goisse de ne pas être à l’heure que l’on res­sent et que l’on essaie de ne pas trop mon­trer n’est pas du tout per­çue de la même manière par un chauf­feur de taxi abso­lu­ment non­cha­lant et tai­seux, qui, lorsque vous lui faites remar­quer que c’est hal­lu­ci­nant ces embou­teillages à sept heures du matin vous sou­rit d’un air com­pa­tis­sant en repre­nant sa conver­sion avec son pote au télé­phone. De toute façon, que peut-il y faire ? A part s’en foutre, il ne lui reste qu’à conti­nuer de rou­ler cul à cul sur la seule route qui mène à l’aé­ro­port. Tout ce qui arrive… arrive. Désta­bi­li­sant aus­si cette étrange facul­té à ne jamais se démon­ter parce que visi­ble­ment, tout ceci ne ren­tre­ra pas dans le coffre du taxi ; ça finit tou­jours par ren­trer. Un car bloque la cir­cu­la­tion parce que lui-même est pas­sé par une route où il n’a pas la place de manœu­vrer ? Peu me chaut comme dirait l’autre, il y a tou­jours une bonne âme pour tailler la moi­tié d’un arbre ou dépla­cer une moto mal garée pour que tout ce petit monde soit enfin déli­vré de tout ce qui gène. Et ça finit par pas­ser, même si ça prend une heure. Il y a tou­jours une solu­tion à tout. Et puis sur­tout, ไม่เป็นไร… ไม่เป็นไร ça se dit à peu près mai phen rai et ça signi­fie énor­mé­ment de choses. C’est bon, c’est ok, tout roule, ce n’est pas très grave, ne t’en fait pas, don’t wor­ry, etc. En bref, pas la peine de se prendre la tête. Ce n’est pas du fata­lisme, c’est juste un art de vivre, une façon désin­volte et assez sal­va­trice de se mou­voir dans le monde, un monde par­fois rude et sans conces­sion, c’est juste que ไม่เป็นไร… En réa­li­té, les Thaïs ne disent jamais ça. En tout cas, dans les nom­breuses situa­tions où j’au­rais pu l’en­tendre, il n’est jamais sor­ti de sa tanière. C’est comme si c’é­tait induit par la situa­tion, comme le hüzün stam­bou­liote, la sau­dade por­tu­gaise ou même le tea time lon­do­nien… une conven­tion qui ne dit pas son nom et qui est ancrée comme un ongle au bout du doigt.

Com­ment faire pour s’é­ner­ver (oui parce que c’est ce que fait tout Fran­çais nor­ma­le­ment consti­tué quand les choses ne vont pas comme il le sou­haite) quand autour de vous tout le monde se contre­fout roya­le­ment des consé­quences et tout ce qui peut arri­ver, grave, pas grave ou moyen­ne­ment grave, parce qu’en réa­li­té, ไม่เป็นไร… Ce n’est pas la solu­tion à tous les maux, ni même une uni­ver­selle clé des­ti­née à rendre le monde plus doux ou la misère moins contrai­gnante, c’est juste que ce n’est pas si grave que ça.

Et puis soyons un peu hon­nête, en Asie de manière géné­rale, plu­tôt perdre la vie que perdre la face… ไม่เป็นไร est la conju­gai­son thaï­lan­daise de cette manière d’être. Gar­der la face est une façon de mon­trer aux autres qu’on a adop­té une cer­taine ligne de conduite des­ti­née éga­le­ment à res­pec­ter autrui, sans le mettre dans l’embarras. Curieuse façon de voir les choses, me direz-vous, sur­tout vu depuis la lor­gnette qui est la nôtre, où les rap­ports de domi­na­tion s’exercent d’a­bord par le lan­gage avant de se tra­duire dans les actes. Alors pour­quoi sans arrêt être sur le qui-vive lorsque les innom­brables évé­ne­ments de la vie sont fina­le­ment ce qui peut arri­ver de mieux ? Non, ce n’est pas la théo­rie du Die beste aller mögli­chen Wel­ten de l’a­mi Leib­niz, mais une vision très posi­tive du monde qui per­met de s’af­fran­chir des mal­heurs du monde tout en s’im­po­sant une règle morale de res­pect d’au­trui. Et ça fonc­tionne plu­tôt pas mal.

Gar­dez-vous de pen­ser à faire du mal à autrui, il ne vous arri­ve­ra que des bri­coles, un sale kar­ma qui fera de votre pro­chaine vie un enfer dans lequel vous serez peut-être ame­nés à man­ger des insectes ou à vous pro­me­ner de branche en branche en pous­sant des cris de gib­bon… Parce que même pauvre, malade, sur­en­det­té, alcoo­lique ou mou­rant, dites-vous que ce qui vous arrive n’est fina­le­ment pas for­cé­ment désem­pli d’une cer­taine dou­ceur de vivre, et que mal­gré tout et défi­ni­ti­ve­ment, de manière irré­vo­cable et iné­luc­table… ไม่เป็นไร.

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Le cahier secret de Tony Lee

Le cahier secret de Tony Lee

De la même manière que Pytha­gore en son temps (au VIè siècle avant J.-C.) avait réus­si à théo­ri­ser la gamme hep­ta­to­nique en uti­li­sant sim­ple­ment des rap­ports de nombres entiers par la simple obser­va­tion mathé­ma­tique de la nature (c’est-à-dire sans uti­li­ser d’ap­pa­reil mesu­rant la fré­quence des notes), et même si le coquin n’a fait somme toute que redé­cou­vrir ce que les Baby­lo­niens avaient révé­lé quatre mille ans avant J.-C., la contrainte ico­no­claste de l’Is­lam a géné­ré un mode de repré­sen­ta­tion empê­chant toute carac­té­ri­sa­tion figu­ra­tive ou sym­bo­liste de la nature (en réa­li­té des êtres vivants).

De fait, cette inter­dic­tion ne concerne que les êtres vivants et l’his­toire, si elle n’est pas claire en soi, peut être com­prise par la des­truc­tion des idoles des poly­théistes de la Ka’­ba, à par­tir de laquelle le peintre et le sculp­teur sont consi­dé­rés comme des cri­mi­nels devant Dieu… On retrouve quelques bribes qui évoquent cette inter­dic­tion dans les hadiths, à défaut d’être pré­sente dans le Coran lui-même. Quoi qu’il en soit, il n’existe pas de théo­rie à pro­pre­ment par­ler de l’i­mage, que ce soit dans le Coran ou dans les hadiths. Ce ne sont que des inter­pré­ta­tions. On peut sur­tout inter­pré­ter cette inter­dic­tion comme une peur de l’idolâtrie plus que de l’i­mage elle-même :

« Certes, ceux qui font ces des­sins seront châ­tiés au jour de la résur­rec­tion : on leur dira : don­nez la vie à vos créations. »

— Bukhâ­rî, LXX­VII, 89, 2

Il n’est au final pas ques­tion de châ­ti­ment, ni de musique, mais d’un cahier trou­vé au hasard de mes péré­gri­na­tions sur la toile. Tony Lee, ou A.J. Lee (on peut sup­po­ser qu’il s’ap­pelle — ou s’ap­pe­lait — Antho­ny) est un incon­nu, un strict incon­nu décou­vert sur une page web dont la der­nière mise à jour date de 2009, et dont la date de créa­tion doit remon­ter à ce qu’on pou­vait trou­ver au début des années 2000. Bref une page toute bête, sans fio­ri­tures, don­nant quelques infor­ma­tions sur un cahier scan­né, dont la date de concep­tion remonte entre 1964 et 1985, autant dire une anti­qui­té. Et là, c’est une décou­verte fan­tas­tique. Ledit Tony Lee a consi­gné sur un cahier ligné toutes ses obser­va­tions mathé­ma­tiques et ses études sur l’é­toile dans les motifs d’art isla­mique. Une bible de toute beau­té, dif­fi­ci­le­ment déchif­frable et remet­tant à plat toutes les méthodes de construc­tion des motifs arabes. Écri­ture sobre, sans cor­rec­tion, à peine quelques ajouts, traits assu­rés, des­sins par­faits et com­men­tés, dia­grammes, tableaux de valeurs… Un vrai beau cahier d’é­tudes comme on n’en trou­ve­rait plus aujourd’­hui, habi­tués que nous sommes à tout écrire sur ordinateur.

Com­men­cer la lec­ture de ce cahier revient à plon­ger dans un uni­vers lumi­neux dans lequel on se rend compte que les chiffres et les bases de la géo­mé­trie sont en rela­tion directe avec le divin, c’est-à-dire la créa­tion. Si l’homme est capable de don­ner vie à des formes géo­mé­triques qui se croisent et s’en­tre­croisent et qu’il est de plus en capa­ci­té de don­ner à voir ce que l’u­ni­vers a d’har­mo­nieux, de constant et d’or­ga­ni­sé, c’est qu’il est à deux doigts de connaître un des secrets de l’u­ni­vers, sans tou­te­fois pou­voir s’en appro­cher plus que ça. Icare ne risque plus de se brû­ler les ailes en appro­chant le soleil de trop près. Cette forme d’art est en quelque sorte un révé­la­teur de la puis­sance de la connais­sance mais aus­si de sa limite.

Pour télé­char­ger l’in­té­gra­li­té de ce cahier, c’est sur cette page. Le site est en réa­li­té une base de don­nées per­met­tant de recher­cher des motifs selon plu­sieurs cri­tères. A tiling data­base.

Pho­to d’en-tête © Chris­to­pher Rose

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Une pluie de Bouddhas

Une pluie de Bouddhas

Des Boud­dhas comme s’il en pleu­vait, un mil­lion peut-être, peut-être plus, mais des myriades de Boud­dhas. Des Boud­dhas dans des niches dorées, accom­pa­gnés dans leur éveil de cen­taines de petits bâton­nets rouges à la pointe incan­des­cente des­si­nant dans l’air chaud des volutes incom­pré­hen­sibles et poin­tant du doigt le sens du vent, char­riant une odeur âcre et par­fu­mée qui embaume l’air où que l’on se trouve. Ici ou là, tout nous rap­pelle que la terre que nous fou­lons n’est ni plus ni moins qu’un espace de tran­si­tion entre notre exis­tence faite de chair et le monde vapo­reux des esprits et des dieux ; l’exis­tence des dieux ne fait pas de doutes, ils sont par­tout autour de nous et on nous rap­pelle sans cesse que le Prince Sid­dhar­tha passe son temps à se battre contre la ten­ta­tion de Māra et qu’il prend la terre à témoin dans la posi­tion du Bhû­mis­par­sha-Mudrā. Toute vie ne dure, en réa­li­té, qu’un seul et bref ins­tant de conscience…

Peu importe le nombre qu’ils repré­sentent, c’est la myriade qui fait sens, l’in­con­grue et imper­ma­nente mul­ti­pli­ci­té singulière.

Sym­bole de la dynas­tie Chakri

Pen­dant ce temps, la Thaï­lande mil­lé­naire vit son petit bon­homme de che­min dans l’ère moderne. Le bon roi Rama IX, Bhu­mi­bol Adu­lya­dej (ภูมิพลอดุลยเดช), mort en 2016 après un règne d’une lon­gé­vi­té excep­tion­nelle (70 ans, 4 mois et 4 jours, pen­dant les­quels il a tout de même épui­sé 26 pre­miers ministres) et une fin de règne mar­quée par un teint cireux et figé, a fina­le­ment lais­sé sa place à son suc­ces­seur. Dans la dynas­tie Cha­kri qui tient le pou­voir (oui enfin plus trop) depuis 1792, il reste quatre des­cen­dants, tous affu­blés de petits noms faciles à retenir.

  • Une pre­mière fille : Ubol­ra­ta­na Raja­ka­nya Siri­vadha­na Bar­na­va­di (อุบลรัตนราชกัญญา สิริวัฒนาพรรณวดี)
  • Un pre­mier fils : Maha Vaji­ra­long­korn Bodin­dra­de­baya­va­rang­kun (มหาวชิราลงกรณ บดินทรเทพยวรางกูร)
  • Som­dech Phra Deba­rat­ta­na­ra­ja­su­da Chao Fa Maha Cha­kri Sirind­horn Rat­tha­si­ma­gu­na­korn­piya­jat Sayam­bo­ro­ma­ra­ja­ku­ma­ri (สมเด็จพระเทพรัตนราชสุดา เจ้าฟ้ามหาจักรีสิรินธร รัฐสีมาคุณากรปิยชาติ สยามบรมราชกุมารี)
  • Som­det Phra­chao Luk Thoe Chao­fa Chu­labhorn Walai­lak Agra­ra­ja­ku­ma­ri (สมเด็จพระเจ้าลูกเธอ เจ้าฟ้าจุฬาภรณวลัยลักษณ์ อัครราชกุมารี)

Et c’est bien évi­dem­ment le gar­çon qui a rem­por­té le coco­tier sous le nom de Rama X et qu’on appel­le­ra pour plus de com­mo­di­té, Vaji­ra­long­korn. Mais voi­là, ce n’est pas un roi comme les autres. On l’a vu des­cendre d’un avion sim­ple­ment vêtu d’un top crop lais­sant appa­raître ses tatouages et d’un jean taille basse, pre­nant dans ses bras un caniche cer­tai­ne­ment royal. Pour faci­li­ter la vie à la famille royale, il s’est marié à une rotu­rière dont la moi­tié de la famille a été accu­sée de cor­rup­tion et crou­pit actuel­le­ment dans une geôle tro­pi­cale. Peu inté­res­sé par les choses du pou­voir, il a déci­dé de gou­ver­ner la Thaï­lande depuis son nid d’aigle bava­rois en lais­sant les affaires cou­rantes à ses sœu­rettes. Voi­là la Thaï­lande dans de beaux draps. Per­sonne ne vous le dira, mais tout le monde regrette le bon roi Rama IX, modèle de ver­tu et de sagesse…

Alors voi­là. La Thaï­lande revient dans la dis­cus­sion. J’aime les redites lorsque tout me convient. J’aime mar­cher à nou­veau dans mes pas et tant que je ne me lasse pas, je peux remettre ça autant de fois que je le sou­haite. Je fais la liste de toutes ces villes tra­ver­sées, de tous ces temples dans les­quels j’ai pu m’as­seoir, les pieds tour­nés à l’exact oppo­sée des Boud­dhas hié­ra­tiques, de tous ces wat, ubo­sot, che­di et viharn croi­sés sur le bord des routes, des Boud­dhas de la semaine (si vous êtes né un mar­di comme moi, sachez que c’est le jour du Pang Sai Yat, et que si Boud­dha est allon­gé ce jour-là, c’est parce qu’il a rabais­sé la fier­té de Asu­ra Rahu, eh oui…) Je me remé­more les lieux per­dus dans les­quels je me suis moi-même per­du, les petits quar­tiers où l’on mange un bouillon de pou­let et des nouilles sous des bâches sombres qui ont cette fâcheuse ten­dance à gar­der la cha­leur étouf­fante, les places gigan­tesques où la misère a du mal à se ter­rer et que l’on peine à sup­por­ter sous ces lati­tudes tro­pi­cales. Je me refais la liste de toutes ces choses que j’ai vues et dont je n’ai pas par­lé ici, parce que le temps est pré­cieux et que je ne sais même plus par où commencer.

J’ai posé mes valises à Sukho­thaï où j’ai eu tout le loi­sir de me faire dévo­rer par des mous­tiques car­nas­siers, à Phet­cha­bu­ri où je suis arri­vé en train après un voyage rocam­bo­lesque et où je me suis fait cour­ser par un singe grand comme en enfant qui en vou­lait à mon appa­reil pho­to, à Lam­pang où je me suis arrê­té en rase cam­pagne sous une pluie bat­tante pour visi­ter un temple shan qu’au­cune carte ne men­tionne, qu’au­cun guide ne connaît, j’ai vu un temple tout en métal à Bang­kok et l’en­droit pré­cis où l’on décou­pait les corps pour les funé­railles célestes, des Boud­dhas géants per­dus dans les marais, tel­le­ment grands que l’on a l’im­pres­sion qu’ils ont gran­di contraints entre quatre murs, j’ai vu un che­di dans lequel j’ai pu des­cendre et admi­rer des pein­tures du 15è siècle, des élé­phants se bai­gnant dans la rivière et des enfants jeter des bouts de pain pour nour­rir les pois­sons-chats de la Chao Phraya. J’ai vu des chiens errer autour des temples, atten­dant que les moines leur jette une poi­gnée de riz. L’an­née der­nière, j’ai fait une halte à Hanoï où j’ai visi­té le très joli temple de la lit­té­ra­ture et pu contem­pler la dépouille des­sé­chée de Ho Chi Minh et à Ninh Bình où je me suis pro­me­né sur une rivière encas­trée entre des falaises escar­pées rap­pe­lant la baie de Hạ Long. J’ai vu des pagodes dont la taille sur­pas­sait de loin tout ce que j’a­vais pu voir jusque là. Et sur­tout, j’ai bu un café dont je me sou­viens encore des effluves et qui reste gra­vé à tout jamais en moi comme étant l’o­deur de Hanoï.

J’aime la beau­té du monde car cette réa­li­té-là est unique. On n’y voit que la beau­té qu’on ne cherche pas.

[audio:thai/01-CM.mp3]

Il y a cinq ans de cela, je me suis arrê­té à Chiang Mai où je suis arri­vé un jour de mar­ché, c’é­tait un dimanche, j’y ai man­gé des œufs de caille cuits sur une planche et du riz gluant dans l’en­ceinte d’un temple en plein cœur de la ville, sous une cha­leur étouf­fante. L’hymne natio­nal a reten­ti dans les hauts-par­leurs accro­chés aux lam­pa­daires et toute la ville s’est arrê­tée, figée, pour hono­rer le roi. J’ai vu des Boud­dhas, petits, grands, dor­mant, joi­gnant leurs mains, j’ai vu une pluie de Boud­dhas et je ne compte pas m’ar­rê­ter là. Je pars bien­tôt au pays de la pluie de Boud­dhas, des myriades de Boud­dhas.… Peu importe leur nombre…

Pho­to d’en-tête © Chùa Bái Đính (Viet­nam Nord — août 2017)

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Cuir et tabac, cou­leur vent du désert

Cuir et tabac, cou­leur vent du désert

Lorsque j’é­tais enfant, j’at­ten­dais avec impa­tience le retour de mon grand-père en comp­tant les jours et les nuits qui me sépa­raient de son retour. Même si je ne m’en ren­dais pas vrai­ment compte, j’a­vais un grand-père excep­tion­nel. J’au­rais pu dire à l’é­cole, et m’en van­ter, que mon grand-père n’al­lait pas tar­der à reve­nir du bout du monde, mais pour moi, c’é­tait quelque chose de somme toute assez nor­mal parce que c’é­tait comme ça qu’il vivait et qu’il tra­vaillait. Alors je pas­sais mon temps avec ma grand-mère que j’a­vais pour moi tout seul et le temps dérou­lait dou­ce­ment sa bobine de laine jus­qu’à son retour. Le temps était alors à la fois long et court. Aujourd’­hui encore, j’ai l’im­pres­sion que tout ceci remonte à une époque liée à une autre vie alors que tout me dit que c’é­tait hier. Les deux à la fois. Les retours avaient ce goût et cette odeur des jours que l’on ne connaît plus, ce qui nous fait dire que c’est du pas­sé et que rien ne pour­ra faire en sorte que cela se pro­duise à nouveau.

J’ai en sou­ve­nir des odeurs, des mil­liers d’o­deurs, venues de l’autre bout du monde et du fond des tiroirs.
L’o­deur de la valise de mon grand-père, une odeur d’hu­mi­di­té, les vête­ments pliés, lavés, qui ont eu du mal à sécher dans l’air tro­pi­cal des îles… Une valise bleue que j’ai un jour pris avec moi pour par­tir en Ven­dée. Pas de rou­lettes, juste une poi­gnée avec un res­sort, des fer­me­tures méca­niques qui cla­quaient quand on appuyait des­sus pour les ouvrir, en même temps de pré­fé­rence. Une Del­sey mal­me­née par les tapis des aéro­ports, abî­mée et lourde. Une valise d’un autre âge.
Un petit réveil de voyage, pliable, lui aus­si d’un autre âge, d’une autre époque, mais qui sym­bo­lise à lui tout seul des années de trans­hu­mances et de réveils tro­pi­caux dans des hôtels moites, dans l’es­poir de se réveiller à l’heure pour prendre l’a­vion… Un bon vieux réveil méca­nique qu’on remonte à la force des doigts, comme pour impri­mer sur ce petit objet toute la force à laquelle on croit, celle des minutes pré­cieuses et qu’on ne doit pas lais­ser filer.

Une odeur de cuir. Une sacoche à main comme en por­taient tous les hommes encore dans les années 80, pati­née, lus­trée par les cals d’une main qui la tient ferme. L’o­deur de cuir d’un por­te­feuille où sont ran­gés conscien­cieu­se­ment des papiers. Un per­mis de conduire en un seul volet avec une pho­to datant des années 40, usé aux coins mais tou­jours en vie. Une carte d’i­den­ti­té à deux volets avec un timbre fis­cal col­lé sur le des­sus, tam­pon­né. Une odeur de cuir…
L’o­deur de tabac de dizaines de boîtes de ciga­rillos qu’il fumait en cra­po­tant dans son garage parce qu’il n’a­vait pas le droit de fumer dans la mai­son. Ma grand-mère en avait marre de laver les rideaux jau­nis par la nico­tine. Alors il a fini par arrê­ter, parce qu’il en avait marre de fumer reclus au milieu de ses outils, de ses boîtes de cigares métal­liques dans les­quelles il ran­geait ses clous et ses vis, de ses ins­tru­ments de mesure élec­triques cachées dans leur étuis en cuir, tou­jours le cuir, et la sacoche de bour­re­lier avec ses ins­tru­ments bar­bares, elle aus­si en cuir.
L’o­deur virile de tout ce qui lui appar­te­nait, une odeur d’homme, mus­quée, qui s’es­tompe avec le temps mais qui reste très pré­sente en moi. L’o­deur de fruits qu’il rame­nait des Antilles, des lit­chis, des fleurs tro­pi­cales, des jour­naux pliés et des livres qu’il ache­tait dans les halls des aéro­ports. L’o­deur des avions longs cour­riers qui l’ont mené en Gua­de­loupe, en Mar­ti­nique, en Guyane, à la Réunion, ses ter­rains de jeux de pré­di­lec­tion, là où il tra­vaillait à l’ex­pan­sion des réseaux élec­triques. Une vie d’homme bien rem­plie, pleine d’o­deurs, pleine de lui, et qu’il me transmettait.
Ces odeurs, aujourd’­hui, je les sens encore, entre les pages d’un livre, quand je res­sors des affaires qui lui ont appar­te­nu et dont je ne me sers jamais parce que je n’en ai aucune uti­li­té, mais qui sont des mor­ceaux de ma vie d’a­vant, d’a­vec lui, et que je palpe avec ten­dresse : son cri­té­rium avec lequel il fai­sait ses mots croi­sés, son volt­mètre, sa cal­cu­la­trice, des feuilles qua­drillées volantes sur les­quels il avait décrit et des­si­né le cir­cuit élec­trique de sa mai­son, une règle de cal­cul, une petite boîte rec­tan­gu­laire conte­nant un jeu de 421, 3 dés et des jetons, le seul jeu avec lequel il aimait vrai­ment jouer avec moi, une bous­sole dans une toute petite sacoche de cuir.
Le cuir, tou­jours le cuir, l’o­deur du cuir et du tabac, pous­sée par la cou­leur du vent du désert, un vent de noma­disme ancré en moi, une odeur à la fois sèche et humide, ter­rienne, abso­lue et tendre, qui de temps, encore aujourd’­hui, creuse des sillons de larmes sur mes joues lorsque je pense à lui, huit ans après sa disparition.

 

Pho­to d’en-tête Mat­thew Henry

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Le temps très lent des toutes petites choses #6

Le temps très lent des toutes petites choses #6

L’im­pres­sion d’être enva­hi par le néant. Tout s’ar­rête, tout revient au repos. Après une semaine des plus tour­men­tées pen­dant laquelle je n’ose comp­ter le nombre de kilo­mètres par­cou­rus sur un ter­ri­toire grand comme un dépar­te­ment, les mon­tagnes d’in­quié­tudes chas­sées, les kilo­tonnes de stress éva­cué, voi­ci que tout semble s’être cal­mé. Comme les orages qui se sont dis­per­sés, comme la nuit qui ne revien­dra pas alors que le matin pointe le bout de son nez. Mais tout n’est que cycle ; ce qui semble avoir ces­sé repren­dra. Les odeurs reviennent, l’en­vie revient, le désir revient, le corps se délie de ses nodo­si­tés qui l’empêchaient de s’é­battre. Les mésanges vire­voltent à nou­veau autour de la man­geoire dans un bal­let de pépie­ments excités.

Je marche dou­ce­ment, j’é­coute la nature bruire et je regarde les plantes de mon jar­din pous­ser tran­quille­ment tan­dis que la terre pro­fite à la fois de la cha­leur de l’at­mo­sphère, satu­rée d’hu­mi­di­té comme à chaque fois avant que l’o­rage n’é­clate dans un air sous ten­sion, et des trombes d’eau qui ont gor­gé la terre argi­leuse d’une vie pro­pice à faire de ce jar­din, tant que cela dure, un micro­cosme tro­pi­cal, où le bam­bou a fini par per­cer la terre pour se répandre en cannes déme­su­rées, où la gun­ne­ra mani­ca­ta étend ses immenses feuilles rigides héris­sées de piquants sur l’herbe drue et où toute plante qui se trou­vait un peu ché­tive à la sor­tie de l’hi­ver se voit désor­mais affu­blée d’une végé­ta­tion hors-norme. Il paraît que l’é­té sera chaud, pour cou­ron­ner le tout.

Les livres qui attendent sur ma table de nuit sont à nou­veau par­cou­rus et le thé emplit mon corps d’une cha­leur qu’il est le seul à savoir pro­di­guer, élixir de vie et de ten­dresse. Il est temps à nou­veau de prendre le temps, après avoir tra­ver­sé les longues éten­dues des steppes incon­nues. Et pour ter­mi­ner, parce que la lec­ture est une fon­taine qui ne se tarit jamais et qui me per­met de construire des ponts entre le monde d’hier et celui qui est à venir, voi­ci quelques mots en forme de méta­phore, du superbe livre livre de Peter Fran­ko­pan, les routes de la soie.

On apprit qu’une vaste armée arri­vait du plus pro­fond de l’A­sie pour assis­ter les che­va­liers occi­den­taux contre l’Égypte. Elle écra­sait toute oppo­si­tion sur sa route et venait au secours des croi­sés. L’i­den­ti­té de ces ren­forts ne fai­sait aucun doute : il s’a­gis­sait des hommes du Prêtre Jean, sou­ve­rain d’un royaume immense, d’une fabu­leuse richesse, dont les habi­tants comp­taient les Ama­zones, les brah­manes, les tri­bus per­dues d’Is­raël et tout un éven­tail de créa­tures mythiques ou semi-mythiques. De fait, le Prêtre Jean régnait sur une contrée qui n’é­tait pas que chré­tienne mais la plus proche pos­sible du Ciel ici-bas. Les lettres qui com­men­cèrent de paraître au XIIè siècle expri­maient clai­re­ment la magni­fi­cence et la gloire de son royaume. « Moi, le Prêtre Jean, je suis le sou­ve­rain des sou­ve­rains et je dépasse les rois de la terre entière par les richesses, la ver­tu et la puis­sance… Le lait et le miel coulent libre­ment dans nos domaines ; le poi­son ne peut y faire de mal et les gar­ru­lantes gre­nouilles n’y coassent pas. Il n’y a ni scor­pions, si ser­pents qui rampent dans l’herbe. » Il était riche en éme­raudes, dia­mants, amé­thystes et autres pierres pré­cieuses, ain­si qu’en poivre et élixirs détour­nant les mala­dies. Les rumeurs de son arri­vée suf­firent à inflé­chir les déci­sions prises en Égypte : que les croi­sés res­tent maîtres d’eux et leur vic­toire serait assurée.
Cela serait l’une des pre­mières leçons pour les Euro­péens dans leur expé­rience de l’A­sie. Ne sachant que croire, ils accor­daient grande foi aux rumeurs évo­quant les rela­tions ayant cir­cu­lé durant des décen­nies après la défaite du sul­tan Ahmed San­jar en Asie cen­trale, dans les années 1140. Cet évé­ne­ment avait sus­ci­té des idées fol­le­ment alam­bi­quées et opti­mistes sur ce qui pou­vait se trou­ver au-delà de l’empire seld­jou­kide. Puisque la nou­velle avait d’a­bord par­cou­ru le Cau­case qu’une armée avan­çait comme le vent, les on-dit se muèrent bien­tôt en faits : on disait que des « mages » se diri­geaient vers l’ouest, munis de croix et de tentes por­tables qu’on pou­vait éri­ger dans les églises. La libé­ra­tion de la chré­tien­té sem­blait immi­nente. Un clerc impor­tant de Damiette l’é­non­ça sans équi­voque, en prê­chant que « David, roi des deux Indes, se hâtait à l’aide des chré­tiens, escor­té de peuples très féroces qui dévo­re­raient les Sar­ra­sins sacri­lèges comme des bêtes. »
On com­prit vite l’i­na­ni­té des ces rela­tions. Le sourd gron­de­ment per­cep­tible à l’o­rient n’é­tait ni celui du Prêtre Jean, ni de son fils « le roi David », ni d’une armée chré­tienne accou­rant au ren­fort de ses frères. Il pré­cé­dait une arri­vée bien dif­fé­rente. Ce qui se diri­geait vers les croi­sés — et vers l’Eu­rope — ce n’é­tait pas la voie du Ciel, mais un sen­tier sem­blant conduire droit en Enfer. C’é­taient les Mon­gols qui la par­cou­raient au galop.

Pho­to d’en-tête © Fran­çois Philipp

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