May 1, 2017 | Livres et carnets, Sur les portulans |
Il n’y a pas vraiment de hasards, il n’y a que des correspondances. Et de correspondance, cette fois-ci, il est question dans le dernier livre de Sébastien de Courtois, Lettres du Bosphore. Pour avoir déjà lu et parlé de son livre, aux mêmes éditions (Le Passeur), Un thé à Istanbul, je m’attendais avec ce titre à une nouvelle ode de l’auteur à sa ville de cœur, à la ville dans laquelle il vit depuis des années, et où il raconte ses rencontres sur fond de foi religieuse, d’amour de l’autre et peut-être aussi d’amour tout court… Si les thèmes sont les mêmes, cette correspondance est cette fois-ci plutôt un échange entre lui et sa ville, et plus globalement la Turquie qu’il est en train de voir changer sous ses fenêtres qui donnent sur la ville.

Le livre n’est pas encore sorti qu’on me propose de le lire, chose que je ne saurais refuser. Je m’impatiente, je guette ma boîte aux lettres dans laquelle je finis par recevoir un pli rembourré de papier bulle. Le livre est là, sur ma table de salon, à côté des premiers brins de muguets que j’ai jetés dans un petit vase. Hasard du calendrier — est-ce vraiment un hasard ? — le livre qui vient d’arriver correspond à une autre date. Nous sommes le 17 avril. Déjà, le matin, je me réveille un peu étourdi, furieux, triste, mal à l’aise. La Turquie (enfin, seulement 51%) vient de voter les pleins pouvoirs au chef de l’Etat, Recep Tayyip Erdoğan, le 16 avril, c’est encore tout frais. Étrangement, un livre qui est sur le point de sortir en librairie ne peut en aucun cas parler de l’actualité immédiate, ce serait inquiétant, et c’est pourtant de cela dont il est question. Pas de l’événement en lui-même, mais l’observation de l’intérieur de la lente et inexorable chute d’un pays. Encore une fois, les Lettres du Bosphore de Courtois ne sont pas une réquisitoire, elles gardent la prudence de l’observateur dans un monde qui a sérieusement besoin qu’on lui accorde l’attention du sentiment objectif et le froideur d’un regard sans concession. Et également la douceur parfois amère de l’affect. On n’est jamais autant touché que lorsque ce que l’on aime profondément prend une tournure acide et dire que de Courtois aime la Turquie est un doux euphémisme. Ce n’est pas un amour de touriste, ni un amour patrimonial, encore moins un amour folklorique, mais un amour profond, pour son peuple, sa culture, ce qu’il remue au tréfonds de la chair, même lorsqu’il est teinté de hüzün…
Premier chapitre, l’opium du peuple, 6 novembre 2015, le décor est planté. La situation politique est inquiétante. Pour celui qui regarde des deux côtés de la lorgnette, les frissons parcourent l’échine. On pourrait se contenter d’écouter les médias, mais lorsque le cri de détresse provient de l’intérieur et qu’on a la possibilité d’y voir plus clair par soi-même, on ne peut faire autrement que de se cacher le visage dans les mains, de peur, d’incompréhension, de tristesse teintée de colère.
J’ai du mal à lire le livre d’une traite. Si Un thé à Istanbul était un livre plutôt enthousiaste et amoureux, les Lettres du Bosphore sont animées d’une rage sourde. Au même moment, le calendrier électoral en France se précise. Je me rends vers la mairie de ma ville en ce dimanche 23 avril pour le premier tour des présidentielles. Il fait beau même si la fraîcheur est encore bien présente. Je ne peux m’empêcher de penser à mes amis restés en Turquie qui ont fait le même geste une semaine auparavant, dans d’autres circonstances, mais eux y sont allés la peur au ventre, le regard inquiet. C’est à ce moment-là que je me dis qu’il ne faudrait finalement pas grand-chose pour que les choses basculent du mauvais côté. Jusqu’à 20 heures, je traîne dans mon jardin, feignant de d’arracher les pissenlits et le plantain qui commencent à pousser dans les massifs, arrosant les hortensias qui ont déjà soif. Il n’a pas beaucoup plu. 19h59, je me pose devant la télé pour voir apparaître les deux visages. On y est. L’horreur est à portée de main. Qui a fait ça ? Qui a fait en sorte qu’on en arrive là ? Mon regard se tourne vers Istanbul. Tout est si facile. Je pense à ces simples mots… « élu par le peuple »… oui ! Mais par quelle conscience ? A quel point peut-on avoir le regard embrumé pour se tourner vers de telles extrémités ? Viktor Orbán a été élu par le peuple, Vladimir Poutine aussi, Islam Karimov de même, Hugo Chávez, Charles de Gaulle aussi (ce qui ne l’a pas empêché de dire des saloperies sur les Algériens, ce qui ne l’a pas empêché de faire des saloperies et de se comporter comme un dictateur avant de se faire mettre à la porte par le même peuple qui l’avait élu…). Tout se brouille en moi, je me dis qu’il vaudrait mieux que je retourne à mes lectures.
En septembre 2015, je lisais le livre magistral de William Dalrymple, Dans l’ombre de Byzance. Formidable plongée dans les histoires inconnues des Chrétiens d’Orient et de leur place dans le monde moderne. Loin de faire du prosélytisme, loin de me préoccuper du sort des croyants, de quelle confession qu’ils soient, je m’inquiète toujours du sort de ceux qui sont pourchassés pour ce qu’ils sont, pour ce qu’ils pensent, pour ce qu’ils espèrent. Le souvenir de ce livre me rend encore plus amer au souvenir des manigances d’un état pour effacer les traces gênantes dans l’optique de la construction d’un nouveau récit national. Je ne m’y attarde pas, il suffit de retourner dans ces pages pour comprendre ce qui se passe et qui ne se dit pas.
Je parlais de lucidité plus haut. De Courtois fait le même constat, lui qui était à Istanbul le jour où des touristes ont été assassinés dans l’attentat de Sultanahmet :
Le conflit s’annonce féroce. Alors qu’il y a moins de dix ans, à l’est, les choses se passaient plutôt bien : la Turquie et la Syrie avait supprimé les visas, les bourgeois d’Alep venaient faire leurs courses à Gaziantep, Bachar al-Assad était le « frère » de Recep Tayyip Erdoğan, et le gouvernement turc entamait un processus de paix avec les Kurdes. Il était même question de réouvrir la frontière turco-arménienne ! Erdoğan aurait pu rester dans l’histoire pour de bonnes choses, mais en quelques années, c’est le contraire qui s’est passé. Radicalement. D’une politique de « zéro problème avec ses voisins », le pays est allé dans la direction inverse en s’impliquant dès 2011 dans la guerre civile syrienne. Le refoulé est revenu au grand galop avec des diatribes nationalistes d’un autre temps. Aux ordres, les médias continuent de relayer la propagande officielle, celle d’une vaste théorie du complot faisant de la Turquie un pays assiégé, ce qui relève du pur fantasme. A Istanbul, l’attentat de mardi n’était qu’un rappel de ce déni, une preuve flagrante qu’il ne s’agit pas d’être seulement optimiste ou pessimiste, mais le besoin d’une indispensable lucidité.
Entre deux tours. Le pays se déchire pour savoir s’il faut s’abstenir, voter blanc, prendre parti, ne pas prendre parti. C’est un vaste chantier, je ne reconnais plus mon pays. A l’instar de ces étiquettes collées sur les paquets de cigarettes, on pourrait presque coller sur les affiches électorales : Se cultiver nuit gravement à l’ignorance… C’est ce que j’ai en tête lorsque j’entends des gens de mon pays dire que les Arabes sont une sous-race, que les Musulmans ne sont pas comme nous, que l’immigration est le cancer de notre société. Il y a des terroristes partout !!! Sentir la peur s’insinuer sous les moindres replis de sa chair, quelle jouissance pour ceux qui l’instillent !!! L’histoire se répète, nous sommes en train de sombrer alors qu’il était si facile de faire en sorte que tout se passe bien.

Comme le dit de Courtois, un peuple est libre de choisir son gouvernement, est libre de choisir sa liberté, de choisir entre les ténèbres et la lumière. N’empêche… La liberté, c’est choisir la longueur de ses chaînes et il semblerait que celles choisies soient incroyablement courtes… Et le pire, c’est qu’on se doute de ce qui va se passer après ; le rétablissement de la peine de mort (pratique pour les opposants), endurcissement de la religion (j’ose à peine y penser), concentration des pouvoirs politiques, bref, c’est le démantèlement systématique de l’héritage d’Atatürk. La liberté se paie cher :
A l’écart, Dündar griffonne quelques lignes sur son carnet. Élégant, une barbe poivre et sel, il porte un costume sombre sur une cravate noire. Le deuil de la démocratie turque ? « Oui, d’une certaine manière, répond-il d’une voix timide et amusée. Au cours du premier mois de ma détention j’étais en isolement total, mais par la fenêtre de ma cellule, je voyais la liberté… Chez moi, c’est le contraire, ma fenêtre donne sur un cimetière et sur le palais de justice, les deux endroits où finissent normalement les journalistes en Turquie. »
Sébastien de Courtois a des attaches profondes, il parcourt le pays en amoureux transi qui a pour lui cette sauvage conscience que l’incroyable complexité du pays qui l’a adopté va au-delà de l’opposition politique. Heureusement, il n’est pas question que de géopolitique, même si c’est vraisemblablement ce qui paraît le plus inquiétant aujourd’hui, alors que les dernières années connaissaient un aller simple vers la sérénité. On se frotte les yeux en se demandant comment on en est arrivé là. Cet amour se compose de dialogues avec ceux qui sont aujourd’hui les observateurs du monde, les intellectuels, les écrivains, mais aussi avec ceux qui vivent leur vie de tous les jours, sans distinction.
Je n’attendrai pas le second tour des élections présidentielles dans mon pays pour finir le livre, j’ai tout à coup envie de décorréler l’actualité de mes lectures, ne pas en faire de sombres amalgames et écouter les meilleures pages du livre, l’écriture à la fois sucrée et intransigeante de de Courtois, en tirer la sève pour m’en nourrir et espérer encore que les choses peuvent changer. En cet instant, je pense à Sumru, à Sıtkı, à Emin, Mehmet, Firat, Nihat, Sadık, Abdullah, Fatoş et Bukem, à tous ceux rencontrés sur le bord du Bosphore ou dans les montagnes de Cappadoce et qui sont devenus mes amis, qui eux, alors qu’ils vivent dans ce grand et beau pays que l’on ne connaît encore pas assez vu d’ici, continuent de croire que le pire est passé. Je me plonge jusqu’à l’endormissement dans les déambulations de l’auteur au cœur des meyhane, dans les rues où l’on joue au tavla sur les trottoirs et où l’on boit du çay et (pour l’instant encore) du rakı, et où l’on entend encore parfois les envolées charmantes du bağlama.
La Turquie est un pays qui se mérite, il n’est pas une simple étape de vie, une destination parmi d’autres, mais un choix, une expérience. Il faut en accepter le pire pour comprendre le bien, lire, se renseigner, goûter les plats et courir la campagne. Les saveurs y sont puissantes. […] Si les Turcs ont une leçon à nous donner, c’est bien celle de la joie de vivre.

Lettres du Bosphore- Sébastien de Courtois aux éditions Le Passeur
Merci à Le Passeur Éditeur et l’agence Langage et Projets Conseils. Photos © Romuald Le Peru
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Apr 16, 2017 | Histoires de gens, Livres et carnets, Sur les portulans |
Stéphane Breton est un personnage, un drôle de personnage, à la langue étrange, submergée par les émotions et la tendresse, par la colère et la tristesse. Plus qu’un carnet de voyage, comme le laisse sous-entendre le sous-titre (Voyage en pays papou), ce sont des notes de terrain, des croquis pris sur le motif de situations prises à part comme des clichés que seul le noir et blanc serait en mesure de rendre vivant, en anglais, on dirait footages, avec tout ce que ça sous-tend de vocabulaire cinématographique (séquences, enregistrement, archives, etc.), et ce n’est pas vraiment un hasard, car Breton est un cinéaste, documentariste, photographe, ethnologue, et c’est lui qui a commis les films qu’on peut voir regroupés dans la somme disponible en coffret (que j’ai acheté un peu par hasard il y a quelques années au salon du livre de Paris, à cause de son nom) sobrement appelée L’usage du Monde, qui n’est pas sans rappeler le titre du livre de Nicolas Bouvier… Les hasards n’existent pas, il n’y a que des correspondances, et retrouver Stéphane Breton après tant d’années sonne un peu comme un coup du destin.
Breton, avant tout, c’est l’homme dont on se demande ce qu’il fait là, à la manière de Chatwin qui se demande “qu’est-ce que je fais là ?”. On ne sait rien de lui, ni ce qu’il vient faire dans ce bout du monde perdu et interdit qu’est la Nouvelle-Guinée. Familier des lieux, il attend sagement les autorisations nécessaires pour rejoindre les fleuves immobiles et les montagnes où vivent ces hommes et ces femmes qui ne voient jamais ces autres hommes qui les ont sous leur tutelle, les hommes aux yeux en forme d’amande, et qui d’hommes blancs n’ont certainement jamais vu…
Ce matin encore je me suis demandé si je ne m’étais pas perdu en chemin. Existe-t-il un atlas des lieux qui ne ressemblent à rien de ce qu’ils devraient être ?
Avant le cœur des ténèbres, c’est une plongée dans l’Asie lointaine, à Jakarta, capitale d’un pays bordélique, ville moite et surprenante, dans laquelle il se perd et où il se permet de sombrer comme il est si facile de sombrer, à l’abri des regards et des complications du monde moderne, et plusieurs fois, c’est de ses désirs dont il parle, qu’il n’hésite à triturer pour aller en chercher l’origine la plus lointaine.
Plus je suis loin — de quoi je ne sais mais sans doute de l’endroit détestable où j’étais précédemment — plus je suis assoiffé. Dans une ville inconnue, je suis à la fois délivré et augmenté de moi-même. Le sentiment des possibles frappe à mon cœur comme à une porte trop tôt fermée. Une lubricité innocente flotte dans l’air. Je n’ai jamais renoncé à l’idée d’un assouvissement sauvage de mon désir, espoir sur lequel je fondais à seize ans toute ma rage d’exister. Depuis cet âge je n’ai plus guère d’illusions, mais j’attends. Ma paresse n’est que la forme de cette suspension, qui est une nostalgie désordonnée de l’ordre. Il ne me viendrait pas à l’idée d’aller chercher une fille en bas de chez moi, qui habite pourtant à Paris au fond d’une ruelle noirâtre où d’autres professent une grande religion d’abandon ; mais à Jakarta, avant la solitudes des fleuves, le cœur me bat de savoir que je suis libre. S’il est encore quelque chose pouvant me conduire à Dieu, c’est la pornographie des abandons fugitifs, qui donne envie de s’agenouiller. Traîner dans les bordels d’Asie, cette forêt de feuilles sombres et de bruits animaux, est le voyage nocturne le plus bouleversant que je connaisse.
Perdu dans un pays à grande majorité musulmane, il devient rebelle, se joue des tours à lui-même, et contourne les règles que seul lui, étranger en un pays à la tolérance modérée, peut se permettre de contourner.
Ce matin je ne me lèverai pas, je boirai de la bière avant que midi ait sonné, je n’accomplirai pas mes ablutions pour bien marquer qu’infidèle et solitaire je suis.
La plus belle des confessions est contenues dans ces trois paragraphes qui parlent de son intimité, de son rapport au monde et ses rêves intérieurs.
J’ai toujours fait des rêves géographiques. Dans le sommeil, je construis un pays avec une obstination que rien ne courbe. Mes rêves en se suivant, et tout un flot de sensations enfouies, inventent des paysages familiers comme un visage que je ne saurais pourtant décrire, jusqu’à former un même monde de mille morceaux soudés par l’habitude, et où je me trouve marcher toutes les nuits sans y penser. Voici le détour d’une route que je connais, un fleuve, une forêt ; ce bassin est au pied d’un mur aveugle que j’ai déjà contemplé. Je retrouve ces bribes dont mon angoisse est le seul lien avec un nostalgie douloureuse, car j’ai bien conscience, au fond de ma nuit, qu’elles sont le pays de mes profondeurs, auxquelles je n’échapperai pas. Cette familiarité qu’on découvre au long d’une vie les yeux fermés, cette ville faite de tant d’autres où j’ai vraiment vécu, et que les nuits bâtissent pierre après pierre, est devenue le vrai paysage de mon âme, éclipsant les rues, les arbres, les ciels de mes veilles. Je m’étonne souvent de reconnaître dans la réalité des lieux dont l’atmosphère unique m’a déjà été décrite en rêve. J’ai fini par comprendre que je ne voyais le monde qu’avec les yeux de l’être neuf que je fus avant que le jour ne m’eût poignardé. Je ne sens les choses qui m’entourent que parce qu’une géographie secrète s’est imprimée en moi qui me défend d’aimer les chemins, les fossés, les haies.
La prison dont chaque nuit j’invente un prolongement nouveau est une ville que je n’aime pas. Elle est à la fois estuaire, usine, sous-sol, autoroute. J’en connais tous les recoins puisque je les imagine à ma guise. Ou bien les invente-t-on pour moi, et pour moi seul, puisque je n’y rencontre personne ? Il y règne une atmosphère indéfinissable d’absence. J’y suis toujours désolé, en retard, en attente, en chemin. Je ne cesse de marcher, de parcourir, de traverser, d’aller vers… Je suis conduit irrésistiblement dans des tunnels, des couloirs, des rues, des quais. J’y prends beaucoup le métro, ou plutôt je suis toujours sur le point de le prendre, ce qui explique les lieux de passage, dont je ne m’affranchis jamais.
Je n’ai aimé marcher dans le monde de mes rêves que tant qu’il me faisait peur. Les choses n’ont de sens que si elles ressemblent à ce que nous aurions aimé imaginer. Nous aspirons à un monde que serait le nôtre.
Breton, c’est une écriture à part, faite souvent de tournures compliquées, à la limite du compréhensible parfois, mais on n’est pas là pour lire facilement, il faut se laisser happer par cette langue torturée dans les moments où il plonge dans l’enfer vert et les fleuves noirs, par ces moments où la proximité avec les Papous le rend fou, fou de colère de ne pas pouvoir se fondre en eux, fou de rage et de plaisir lorsqu’il se fait dévorer la peau par les insectes au point de vouloir excaver les plaies avec son canif, fou de beauté dans un monde où le soleil ne pénètre presque jamais. C’est aussi une langue qui évite les négations souvent, qui est une écriture du oui, de l’ouverture totale, des sensations plus que du voyage, des émotions surtout. Les plus belles pages sont consacrées à cette présence au monde dans la cœur de la folie de la forêt, des hommes à la peau de charbon, nus, simplement vêtus de leur étui pénien, qui refusent les cadeaux s’ils ne leur plaisent pas… Ces fleuves immobiles sont une plongée dans les tréfonds de l’âme humaine, dans ce qu’elle a de dérangeant et de subversif, une lecture que quelques extraits ne suffiraient pas à dévoiler…
Stéphane Breton, Les fleuves immobiles
Points aventure
Image d’en-tête © Jenny Scott
Frank Marlow Album No.55, Five unidentified young women, New Guinea, c.1939
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Mar 30, 2017 | Arts, Livres et carnets |
Tout commence par des citations qui résonnent étrangement en nous, des bouts de phrases tirés de livres qui racontent votre histoire à vous. Lorsque Kessel ou Bouvier parlent, c’est de vous dont ils parlent, c’est de votre enfance dont il est question. La preuve…

New and Improved View of the Comparative Heights of the Principal Mountains and Lengths of the Principal Rivers In The World. 1823
J’écoute d’abord Joseph Kessel, pour qui Les grands voyages ont ceci de merveilleux que leur enchantement commence avant le départ même. On ouvre les atlas, on rêve sur les cartes. On répète les noms magnifiques des villes inconnues… Puis un peu plus près de chez moi, de ma temporalité, Nicolas Bouvier, dans L’usage du monde. C’est la contemplation silencieuse des atlas, à plat ventre sur le tapis, entre dix et treize ans, qui donne ainsi l’envie de tout planter là. Songez régions comme le Banat, la Caspienne, le Cachemire, aux musiques qui y résonnent, aux regards qu’on y croise, aux idées qui vous y attendent… Lorsque le désir résiste aux premières atteintes du bon sens, on lui cherche des raisons. Et on en trouve qui ne valent rien. La vérité, c’est qu’on ne sais comment nommer ce qui vous pousse. Quelque chose en vous grandit et détache les amarres, jusqu’au jour où, pas trop sûr de soi, on s’en va pour de bon.
Et puis un jour, vous partez trop loin, ce qui vous parle, ce ne sont plus que les cartes elles-mêmes, elles vous ont envahi. Certaines sont affichées au-dessus de votre bureau, voire dans la salle de bain, au-dessus des toilettes, peut-être même dans votre chambre. Au-dessus de mon bureau se trouve un ancienne carte de Constantinople, entièrement écrite en français, où même les noms turcs sont transcrits dans un français de carnaval. Mais la carte est belle car c’est une vue panoramique du Bosphore. J’ai d’autres cartes qui apparaissent sur des miniatures persanes, des reproductions un peu grossières, achetées dans une toute petite boutique d’Istanbul, recouverte de feuilles de Corans enluminées, peintes et repeintes. Il me semble même que de là où je me trouve je peux entendre le muezzin entonner la prière du soir non loin de Sultanahmet. Ce sont les cartes qui vous ont happé, elles sont venues vous chercher et puis vous ne savez pas quoi faire de celle-ci. J’ai également un vieil atlas datant des années 50, aux feuilles jaunies, et dont certains noms de pays n’existent plus…
Entre le début et la fin du XIXème siècle, dans les atlas et sur les murs des écoles sont apparues de nouvelles cartes, des cartes d’un nouveau genre, des cartes qu’on appelle comparatives. Alors on y compare quoi sur ces cartes comparatives ? La longueur des fleuves et la hauteur des montagnes. Au premier abord, on comprend tout de suite que ces cartes comparatives mettent au même niveau deux des éléments géographiques dont les mesures sont les plus proches, mais ensuite, on se demande quelle raison étrange a pu pousser certains cartographes à constituer ce genre de cartes, car effectivement, ces choses-là n’ont rien à voir entre elles. Aussi bien je pourrais comprendre la mise en relation des montagnes avec la profondeur des fosses marines, mais comparer la hauteur des montagnes et la longueur des fleuves n’a à mon sens pas vraiment d’autre intérêt que de produire de belles cartes qui ont le mérite d’être captivantes, même si elles sont parfois difficiles à déchiffrer. C’est là toute la poésie de la chose, assembler des formes, des couleurs, des mesures, des légendes, pour en faire des objets d’une belle précision, même si toutefois, les cartes sont souvent fausses. Mais qui se soucie de leur véracité ? Tenons-nous en à la poésie.
Allons faire un tour parmi les plus belles d’entre elles. Toutes sont disponibles sur le site David Rumsey Map Collection, un des plus beaux sites de cartographies du web mondial. Prenons-en de tout petits morceaux pour les regarder de près et voir ce qu’elles ont à nous dire.
Cette première carte en français (Goujon et Andriveau) datant de 1836 montre les fleuves en partant du plus long, les sommets en partant du plus court ; l’imbrication des deux donne la forme de la carte. C’est une très belle carte avec beaucoup d’indications et de nombreux chiffres repris dans les colonnes latérales. A cette époque, le sommet le plus haut du monde est le Dhaulagiri.

1836 Andriveau Goujon Comparative Mountains and rivers chart
Sur cette carte, on peut constater que les deux comparaisons sont empilées l’une sur l’autre, ce qui a pour effet de les placer sur la même échelle. Un peu moins soignée que la précédente, elle est tout de même colorée et relativement précise.

A comparative view of the heights of the principal mountains and lengths of the principal rivers of the World; Fenner, 1835.
Cette fois-ci, les montagnes ne sont plus alignées les unes à côté des autres mais empilées, pour ne former qu’un seul et même sommet. Les fleuves sont mis à l’échelle mais pas forcément ordonnés, et ornent chaque côté de l’immense montagne représentée.

A Comparative View of the Heights of the Principal Mountains and Lengths of the Principal Rivers in the World, Dower, John Nicaragua; Teesdale, Henry, London, 1844
Celle-ci a la particularité de ne parler que de l’Écosse. Et comme l’Écosse, la couleur dominante en est le vert sombre… J’aime beaucoup cette carte car elle a un côté naturaliste assez pratique. En effet, les rivières descendent des montagnes et sont représentées dans une mise en relief assez intéressante.

A comparative view of the lengths of the principal rivers of Scotland. Comparative view of the height of the falls of Foyers and Corba Linn, Thomson, John, Lizars, William Home, Edinburgh, 1822
Celle-ci et la prochaine, ne sont en réalité qu’une seule et même carte. La première représente la partie est de l’hémisphère, la seconde la partie ouest. Cette fois-ci, ce ne sont plus simplement les montagnes et les rivières, mais également, les chutes d’eau, les îles également les lacs qui y sont représentés, le tout dans une mise en page élégante et assez efficace pour la compréhension des légendes et la lecture des informations.

A Comparative View Of The Principal Waterfalls, Islands, Lakes, Rivers and Mountains, In The Eastern Hemisphere; Martin, R.M.; Tallis, J. & F.; New York; 1851

A Comparative View Of The Principal Waterfalls, Islands, Lakes, Rivers and Mountains, In The Western Hemisphere; Martin, R.M.; Tallis, J. & F.; New York; 1851
Celle-ci et celle d’après sont les deux pages de deux graphiques différents. Mais ce ne sont plus vraiment des cartes, plutôt des graphiques.

Comparative heights of mountains; Worcester, Joseph E.; Boston; 1826

Comparative lengths of rivers; Worcester, Joseph E.; Boston; 1826
Cette carte a l’avantage d’être dans un excellent état, en plus d’être pliable. On peut voir les marges des plis écartés laissant entr’apercevoir la toile de jute qui sert de support aux jointures.

Comparative heights of the Principal Mountains and Lengths of the Principal Rivers Publisher William Darton
Encore une carte en deux hémisphères distincts. Mise en page sobre, bicolore, efficace, gracieuse…

Eastern Hemisphere; Mitchell, Samuel Augustus; Philadelphia; 1880.

Western Hemisphere; Mitchell, Samuel Augustus; Philadelphia; 1880.
Celle-ci est une de mes préférées, de par ses couleurs et sa pertinence. Sont listées les indications sur la végétation en fonction des différents massifs. La carte elle-même indique les types de végétation en fonction des latitudes. Elle contient un superbe petit synopsis des régions phyto-géographiques.

Geographical distribution of indigenous vegetation. The distribution of plants in a perpendicular direction in the torrid, temperate and frigid zones- Henfrey, Arthur, 1819–1859
Celle-ci intègre les longueurs des rivières et les hauteurs de montagne dans les espaces vides laissés par les arrondis des hémisphères.

Gray’s new map of the World in hemispheres, with comparative views of the heights of the principal mountains and lengths of the principal rivers on the globe, Gray, Frank Arnold, Houlton, Maine, 1885
Une autre version d’un type de carte déjà vu plus haut.

Heights Of The Principal Mountains In The World, Tanner, Henry S., Philadelphia, 1836
Une autre version encore…

Heights Of The Principal Mountains In The World. Lengths Of The Principal Rivers In The World, S. Augustus Mitchell, 1846
J’aime particulièrement celle-ci, pour son aspect monochrome, mais aussi pour la douceur des arrondis des légendes attribuées aux sommets. Elle est vraiment complète, puisque par continent, on peut retrouver facilement les montagnes et les fleuves décrits avec précision.

Johnson’s Chart of Comparative Heights of Mountains, and Lengths of Rivers of Africa … Asia … Europe …South America … North America; Johnson, A.J.; 1874.
Egalement une autre version d’un type de carte connu, un peu piquée, un peu jaunie…

Mountains & Rivers; Colton, G.W; 1856
Comparaison des deux hémisphères, de manière parfaitement symétrique.

Rand, McNally & Company’s indexed atlas of the world Western Hemisphere, Eastern Hemisphere, Rand McNally and Company, Chicago, 1897
Une autre version très colorée par continent, mais désormais rien que de très commun…

Table of the Comparative Heights of the Principal Mountains &c. in the World; Finley, Anthony, Philadelphia, 1831
Exactement la même, mais sous forme de graphiques…

Table of the Comparative Lengths of the Principal Rivers throughout the World; Finley, Anthony, Philadelphia, 1831.
Certainement la plus belle de toute, une carte riche, avec le bassin de certains fleuves significatifs, une carte qu’on aimerait bien avoir au-dessus de son bureau…

The World in Hemispheres with Comparative Views of the Heights of the Principal Mountains and Basins of the principal Rivers on the Globe, Fullarton, A. & Co., London and Edinburgh, 1872
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Mar 21, 2017 | Livres et carnets, Sur les portulans |
L’humour et la connaissance précise de la marine de Kipling… Un enchantement dont j’arrive encore à me réjouir à chaque instant, surtout avec cette forme d’humour très anglais, très subtil, on en ressort avec le sourire alors que la situation ne s’y prête pas vraiment…

L’Haliotis avait le choix et ce qu’il choisit déclencha le dénouement.
Escomptant son moindre tirant d’eau, il essaya de se tirer dans le nord vers un bas fond propice.
L’obus, qui arriva en traversant la cabine du premier mécanicien, fut un cent-vingt-cinq à charge, non d’éclatement mais de tir.
On avait visé pour qu’il passât en travers de sa route et c’est évidemment pourquoi il était venu flanquer par terre le portrait de la femme – fort jolie fille d’ailleurs – du premier mécanicien.
Il réduisit en bois à allumettes la toilette d’acajou de cet officier, franchit le couloir de la chambre des machines, et, frappant un grillage, tomba juste devant la machine avant, où il éclata, coupa net les boulons reliant la bielle avec la manivelle antérieure. On se doute des conséquences. […]
En bas, on entendait qu’il se passait quelque chose.
Ça ronflait, ça cliquetait, ronronnait, grondait, tocquetait.
Le bruit ne dura guère plus d’une minute.
C’était les machines qui, sous l’inspiration du moment, s’adaptaient aux circonstances.
M. Wardrop, un pied sur le grillage supérieur, se pencha pour prêter l’oreille et laissa échapper un grognement douloureux.
On ne stoppe pas en trois secondes des machines marchant à douze nœuds à l’heure, sans y jeter du désarroi.
Dans un nuage de vapeur, l’Haliotis chassa sur son erre en geignant comme un cheval blessé.
Rien à faire.
L’obus à charge réduite avait réglé la situation.
Rudyard Kipling,
in Un beau dimanche anglais.
Traduit par Albert Savine, 1931,
Albin Michel
Le texte original est disponible sur le projet Gutenberg, sous le titre The Devil and the deep sea, in The day’s work.
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Mar 19, 2017 | Malle des Indes |
Prends ton manteau et on y va qu’elle dit – oula mais où ça donc ? Ben on va voir le ptit hein mais quel petit je réponds ben celui qui vient de naître y’a trois mois – waow génial, j’avais pas noté ça dans mon agenda et la perspective de passer mon samedi après-midi à aller voir le ptit qui vient de naître y’a trois mois me revitalise d’un seul coup, sur le coup je me dis qu’on va bien se marrer mais je sais que je vais vite déchanter et puis m’ennuyer ferme – on arrive, on sonne ouais c’est nous, entrez allez‑y donc, c’est à quel étage déjà ça fait une éternité, merde je sais plus attends je re-sonne ouais c’est à quel étage, ben pfff deuxième ah ok pardon, on arrive, c’est nous. La porte au deuxième s’ouvre, il est derrière la porte, salut toi, je te serre la main ou bien. Allez‑y entrez qu’il dit, il a les yeux rouges et des valises sous les yeux asseyez-vous on se fait une bisounette avant ? Ben désolé hein mais le ptit qui vient de naître y’a trois mois est en train de dormir il a mal dormi cette nuit et nous aussi enfin surtout lui parce que moi ça va je dors bien.
Lui : Ouais…
En attendant on va prendre un tithé non qu’est-ce que vous en pensez avec des tigâteaux et puis des titrucs à grignoter parce que moi j’ai faim pas vous ? Alors j’ai plus de thé mais on va en boire un quand-même chéri tu peux faire chauffer de l’eau s’il te plait pour un tithé… blablabla
L’heure tourne et y’a toujours pas de ptit qui vient de naître y’a trois mois, parce qu’il dort toujours et moi je m’endors sur mon fauteuil, y’a pas de raison, le soleil me chauffe le visage derrière les vitres et lui me raconte sa vie et tu te rends compte avec le ptit qui vient de naître y’a trois mois qui a sa chambre pour lui tout seul, soixante centimètres de long dans dix mètres carrés, c’est pas un peu exagéré j’avance, ben non qu’il me répond il faut bien qu’il ait sa chambre ben oui mais vous vous dormez où bon dieu dans les chiottes ? Pfff mais non, on déplie le canapé et hop là on met les draps et on se couche et comme on fait son lit on se couche – rire con. Moi je le regarde indubitablement perturbé nan tu déconnes, ben non qu’il me fait où veux-tu qu’on dorme ? Dans les chiottes je dis avec le même rire con que lui. Pfff toi alors t’es con, ouais je réponds. Tu veux dire que mon cul est assis sur votre lieu de couchage mais c’est débile cette histoire et pendant ce temps là le ptit qui vient de naître y’a trois mois il nage dans son couffin perdu au milieu de murs dix fois grands comme lui, je rêêêêêêêêêve mazette. Mais il a besoin d’être un peu tout seul ce ptit qui vient de naître y’a trois mois…
Bon ben désolé hein, le ptit qui vient de naître y’a trois mois il dort jamais aussi longtemps, je vais peut-être aller le voir – moi : ouais quand-même, on sait jamais des fois qu’il se soit étouffé – sourire niais de ma part et hop je mange un cookie avec mon thé froid.
Ben non, le ptit qui vient de naître y’a trois mois il dort encore je suis désolée, nan spa grave je lui dis, on a tout notre temps, de toute façon on n’avait rien d’autre à faire, on a simplement décommandé un week-end aux Maldives – sourire niais. Attendez, elle se lève brusquement les yeux fous et le doigt en l’air, j’ai les photos, les photos, oh non merde que je me dis et on passe une heure à regarder toutes les photos, ah la vache il est beau il ressemble à qui le ptit qui vient de naître y’a trois mois ? Pffff – bruit de baudruche qui se dégonfle – j’en sais rien du tout moi (et puis si vous saviez à quel point je m’en contrefous). Euh et sinon le ptit qui vient de naître y’a trois mois il est toujours en vie ? Nan parce que là on va finir par croire qu’il est en train de se les geler dans un congélo à la cave – sourire niais de ma part – j’adore mon sourire niais.
Ah ben justement le voilà… Hein ? Qui ? Ben le ptit qui vient de naître y’a trois mois, mais comment ça il marche déjà ? Mais non (moue bêtifiante) je l’ai entendu chouiner et elle amène le ptit qui vient de naître y’a trois mois il est petit et frippé et très petit et bon, c’est un bébé quoi, et dire que j’ai attendu tout l’après-midi pour voir ça, rien que d’y penser j’en ai des furoncles.
Heureusement, j’ai toujours mon Opinel sur moi. Bon c’est bon là on y va ?
J’habille les gosses et on y va.
Écrit le 17 avril 2008. Photo d’en-tête © Hernán Piñera
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