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Lettres du Bos­phore, par Sébas­tien de Cour­tois, la rage sourde

Lettres du Bos­phore, par Sébas­tien de Cour­tois, la rage sourde

Il n’y a pas vrai­ment de hasards, il n’y a que des cor­res­pon­dances. Et de cor­res­pon­dance, cette fois-ci, il est ques­tion dans le der­nier livre de Sébas­tien de Cour­tois, Lettres du Bos­phore. Pour avoir déjà lu et par­lé de son livre, aux mêmes édi­tions (Le Pas­seur), Un thé à Istan­bul, je m’at­ten­dais avec ce titre à une nou­velle ode de l’au­teur à sa ville de cœur, à la ville dans laquelle il vit depuis des années, et où il raconte ses ren­contres sur fond de foi reli­gieuse, d’a­mour de l’autre et peut-être aus­si d’a­mour tout court… Si les thèmes sont les mêmes, cette cor­res­pon­dance est cette fois-ci plu­tôt un échange entre lui et sa ville, et plus glo­ba­le­ment la Tur­quie qu’il est en train de voir chan­ger sous ses fenêtres qui donnent sur la ville.

Istanbul - avril 2012 - jour 6 - 142 - Yeni cami depuis le Bosphore

Le livre n’est pas encore sor­ti qu’on me pro­pose de le lire, chose que je ne sau­rais refu­ser. Je m’im­pa­tiente, je guette ma boîte aux lettres dans laquelle je finis par rece­voir un pli rem­bour­ré de papier bulle. Le livre est là, sur ma table de salon, à côté des pre­miers brins de muguets que j’ai jetés dans un petit vase. Hasard du calen­drier — est-ce vrai­ment un hasard ? — le livre qui vient d’ar­ri­ver cor­res­pond à une autre date. Nous sommes le 17 avril. Déjà, le matin, je me réveille un peu étour­di, furieux, triste, mal à l’aise. La Tur­quie (enfin, seule­ment 51%) vient de voter les pleins pou­voirs au chef de l’E­tat, Recep Tayyip Erdoğan, le 16 avril, c’est encore tout frais. Étran­ge­ment, un livre qui est sur le point de sor­tir en librai­rie ne peut en aucun cas par­ler de l’ac­tua­li­té immé­diate, ce serait inquié­tant, et c’est pour­tant de cela dont il est ques­tion. Pas de l’é­vé­ne­ment en lui-même, mais l’ob­ser­va­tion de l’in­té­rieur de la lente et inexo­rable chute d’un pays. Encore une fois, les Lettres du Bos­phore de Cour­tois ne sont pas une réqui­si­toire, elles gardent la pru­dence de l’ob­ser­va­teur dans un monde qui a sérieu­se­ment besoin qu’on lui accorde l’at­ten­tion du sen­ti­ment objec­tif et le froi­deur d’un regard sans conces­sion. Et éga­le­ment la dou­ceur par­fois amère de l’af­fect. On n’est jamais autant tou­ché que lorsque ce que l’on aime pro­fon­dé­ment prend une tour­nure acide et dire que de Cour­tois aime la Tur­quie est un doux euphé­misme. Ce n’est pas un amour de tou­riste, ni un amour patri­mo­nial, encore moins un amour folk­lo­rique, mais un amour pro­fond, pour son peuple, sa culture, ce qu’il remue au tré­fonds de la chair, même lors­qu’il est tein­té de hüzün

Pre­mier cha­pitre, l’o­pium du peuple, 6 novembre 2015, le décor est plan­té. La situa­tion poli­tique est inquié­tante. Pour celui qui regarde des deux côtés de la lor­gnette, les fris­sons par­courent l’é­chine. On pour­rait se conten­ter d’é­cou­ter les médias, mais lorsque le cri de détresse pro­vient de l’in­té­rieur et qu’on a la pos­si­bi­li­té d’y voir plus clair par soi-même, on ne peut faire autre­ment que de se cacher le visage dans les mains, de peur, d’in­com­pré­hen­sion, de tris­tesse tein­tée de colère.

J’ai du mal à lire le livre d’une traite. Si Un thé à Istan­bul était un livre plu­tôt enthou­siaste et amou­reux, les Lettres du Bos­phore sont ani­mées d’une rage sourde. Au même moment, le calen­drier élec­to­ral en France se pré­cise. Je me rends vers la mai­rie de ma ville en ce dimanche 23 avril pour le pre­mier tour des pré­si­den­tielles. Il fait beau même si la fraî­cheur est encore bien pré­sente. Je ne peux m’empêcher de pen­ser à mes amis res­tés en Tur­quie qui ont fait le même geste une semaine aupa­ra­vant, dans d’autres cir­cons­tances, mais eux y sont allés la peur au ventre, le regard inquiet. C’est à ce moment-là que je me dis qu’il ne fau­drait fina­le­ment pas grand-chose pour que les choses bas­culent du mau­vais côté. Jus­qu’à 20 heures, je traîne dans mon jar­din, fei­gnant de d’ar­ra­cher les pis­sen­lits et le plan­tain qui com­mencent à pous­ser dans les mas­sifs, arro­sant les hor­ten­sias qui ont déjà soif. Il n’a pas beau­coup plu. 19h59, je me pose devant la télé pour voir appa­raître les deux visages. On y est. L’hor­reur est à por­tée de main. Qui a fait ça ? Qui a fait en sorte qu’on en arrive là ? Mon regard se tourne vers Istan­bul. Tout est si facile. Je pense à ces simples mots… « élu par le peuple »… oui ! Mais par quelle conscience ? A quel point peut-on avoir le regard embru­mé pour se tour­ner vers de telles extré­mi­tés ? Vik­tor Orbán a été élu par le peuple, Vla­di­mir Pou­tine aus­si, Islam Kari­mov de même, Hugo Chá­vez, Charles de Gaulle aus­si (ce qui ne l’a pas empê­ché de dire des salo­pe­ries sur les Algé­riens, ce qui ne l’a pas empê­ché de faire des salo­pe­ries et de se com­por­ter comme un dic­ta­teur avant de se faire mettre à la porte par le même peuple qui l’a­vait élu…).  Tout se brouille en moi, je me dis qu’il vau­drait mieux que je retourne à mes lectures.

En sep­tembre 2015, je lisais le livre magis­tral de William Dal­rymple, Dans l’ombre de Byzance. For­mi­dable plon­gée dans les his­toires incon­nues des Chré­tiens d’O­rient et de leur place dans le monde moderne. Loin de faire du pro­sé­ly­tisme, loin de me pré­oc­cu­per du sort des croyants, de quelle confes­sion qu’ils soient, je m’in­quiète tou­jours du sort de ceux qui sont pour­chas­sés pour ce qu’ils sont, pour ce qu’ils pensent, pour ce qu’ils espèrent. Le sou­ve­nir de ce livre me rend encore plus amer au sou­ve­nir des mani­gances d’un état pour effa­cer les traces gênantes dans l’op­tique de la construc­tion d’un nou­veau récit natio­nal. Je ne m’y attarde pas, il suf­fit de retour­ner dans ces pages pour com­prendre ce qui se passe et qui ne se dit pas.

Je par­lais de luci­di­té plus haut. De Cour­tois fait le même constat, lui qui était à Istan­bul le jour où des tou­ristes ont été assas­si­nés dans l’at­ten­tat de Sultanahmet :

Le conflit s’an­nonce féroce. Alors qu’il y a moins de dix ans, à l’est, les choses se pas­saient plu­tôt bien : la Tur­quie et la Syrie avait sup­pri­mé les visas, les bour­geois d’A­lep venaient faire leurs courses à Gazian­tep, Bachar al-Assad était le « frère » de Recep Tayyip Erdoğan, et le gou­ver­ne­ment turc enta­mait un pro­ces­sus de paix avec les Kurdes. Il était même ques­tion de réou­vrir la fron­tière tur­co-armé­nienne ! Erdoğan aurait pu res­ter dans l’his­toire pour de bonnes choses, mais en quelques années, c’est le contraire qui s’est pas­sé. Radi­ca­le­ment. D’une poli­tique de « zéro pro­blème avec ses voi­sins », le pays est allé dans la direc­tion inverse en s’im­pli­quant dès 2011 dans la guerre civile syrienne. Le refou­lé est reve­nu au grand galop avec des dia­tribes natio­na­listes d’un autre temps. Aux ordres, les médias conti­nuent de relayer la pro­pa­gande offi­cielle, celle d’une vaste théo­rie du com­plot fai­sant de la Tur­quie un pays assié­gé, ce qui relève du pur fan­tasme. A Istan­bul, l’at­ten­tat de mar­di n’é­tait qu’un rap­pel de ce déni, une preuve fla­grante qu’il ne s’a­git pas d’être seule­ment opti­miste ou pes­si­miste, mais le besoin d’une indis­pen­sable lucidité.

Entre deux tours. Le pays se déchire pour savoir s’il faut s’abs­te­nir, voter blanc, prendre par­ti, ne pas prendre par­ti. C’est un vaste chan­tier, je ne recon­nais plus mon pays. A l’ins­tar de ces éti­quettes col­lées sur les paquets de ciga­rettes, on pour­rait presque col­ler sur les affiches élec­to­rales : Se culti­ver nuit gra­ve­ment à l’i­gno­rance… C’est ce que j’ai en tête lorsque j’en­tends des gens de mon pays dire que les Arabes sont une sous-race, que les Musul­mans ne sont pas comme nous, que l’im­mi­gra­tion est le can­cer de notre socié­té. Il y a des ter­ro­ristes par­tout !!! Sen­tir la peur s’in­si­nuer sous les moindres replis de sa chair, quelle jouis­sance pour ceux qui l’ins­til­lent !!! L’his­toire se répète, nous sommes en train de som­brer alors qu’il était si facile de faire en sorte que tout se passe bien.

Turquie - jour 3 - Istanbul - 89 - Sur le Bosphore de Beşiktaş à Beşiktaş - Kandilli

Comme le dit de Cour­tois, un peuple est libre de choi­sir son gou­ver­ne­ment, est libre de choi­sir sa liber­té, de choi­sir entre les ténèbres et la lumière. N’empêche… La liber­té, c’est choi­sir la lon­gueur de ses chaînes et il sem­ble­rait que celles choi­sies soient incroya­ble­ment courtes… Et le pire, c’est qu’on se doute de ce qui va se pas­ser après ; le réta­blis­se­ment de la peine de mort (pra­tique pour les oppo­sants), endur­cis­se­ment de la reli­gion (j’ose à peine y pen­ser), concen­tra­tion des pou­voirs poli­tiques, bref, c’est le déman­tè­le­ment sys­té­ma­tique de l’hé­ri­tage d’A­tatürk. La liber­té se paie cher :

A l’é­cart, Dün­dar grif­fonne quelques lignes sur son car­net. Élé­gant, une barbe poivre et sel, il porte un cos­tume sombre sur une cra­vate noire. Le deuil de la démo­cra­tie turque ? « Oui, d’une cer­taine manière, répond-il d’une voix timide et amu­sée. Au cours du pre­mier mois de ma déten­tion j’é­tais en iso­le­ment total, mais par la fenêtre de ma cel­lule, je voyais la liber­té… Chez moi, c’est le contraire, ma fenêtre donne sur un cime­tière et sur le palais de jus­tice, les deux endroits où finissent nor­ma­le­ment les jour­na­listes en Turquie. »

Sébas­tien de Cour­tois a des attaches pro­fondes, il par­court le pays en amou­reux tran­si qui a pour lui cette sau­vage conscience que l’in­croyable com­plexi­té du pays qui l’a adop­té va au-delà de l’op­po­si­tion poli­tique. Heu­reu­se­ment, il n’est pas ques­tion que de géo­po­li­tique, même si c’est vrai­sem­bla­ble­ment ce qui paraît le plus inquié­tant aujourd’­hui, alors que les der­nières années connais­saient un aller simple vers la séré­ni­té. On se frotte les yeux en se deman­dant com­ment on en est arri­vé là. Cet amour se com­pose de dia­logues avec ceux qui sont aujourd’­hui les obser­va­teurs du monde, les intel­lec­tuels, les écri­vains, mais aus­si avec ceux qui vivent leur vie de tous les jours, sans distinction.

Je n’at­ten­drai pas le second tour des élec­tions pré­si­den­tielles dans mon pays pour finir le livre, j’ai tout à coup envie de décor­ré­ler l’ac­tua­li­té de mes lec­tures, ne pas en faire de sombres amal­games et écou­ter les meilleures pages du livre, l’é­cri­ture à la fois sucrée et intran­si­geante de de Cour­tois, en tirer la sève pour m’en nour­rir et espé­rer encore que les choses peuvent chan­ger. En cet ins­tant, je pense à Sum­ru, à Sıtkı, à Emin, Meh­met, Firat, Nihat, Sadık, Abdul­lah, Fatoş et Bukem, à tous ceux ren­con­trés sur le bord du Bos­phore ou dans les mon­tagnes de Cap­pa­doce et qui sont deve­nus mes amis, qui eux, alors qu’ils vivent dans ce grand et beau pays que l’on ne connaît encore pas assez vu d’i­ci, conti­nuent de croire que le pire est pas­sé. Je me plonge jus­qu’à l’en­dor­mis­se­ment dans les déam­bu­la­tions de l’au­teur au cœur des mey­hane, dans les rues où l’on joue au tav­la sur les trot­toirs et où l’on boit du çay et (pour l’ins­tant encore) du rakı, et où l’on entend encore par­fois les envo­lées char­mantes du bağ­la­ma.

La Tur­quie est un pays qui se mérite, il n’est pas une simple étape de vie, une des­ti­na­tion par­mi d’autres, mais un choix, une expé­rience. Il faut en accep­ter le pire pour com­prendre le bien, lire, se ren­sei­gner, goû­ter les plats et cou­rir la cam­pagne. Les saveurs y sont puis­santes. […] Si les Turcs ont une leçon à nous don­ner, c’est bien celle de la joie de vivre.

Lettres du Bos­phore- Sébas­tien de Cour­tois aux édi­tions Le Passeur

Mer­ci à Le Pas­seur Édi­teur et l’a­gence Lan­gage et Pro­jets Conseils. Pho­tos © Romuald Le Peru

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Les fleuves immo­biles de Sté­phane Bre­ton, l’é­cri­ture du oui

Les fleuves immo­biles de Sté­phane Bre­ton, l’é­cri­ture du oui

Sté­phane Bre­ton est un per­son­nage, un drôle de per­son­nage, à la langue étrange, sub­mer­gée par les émo­tions et la ten­dresse, par la colère et la tris­tesse. Plus qu’un car­net de voyage, comme le laisse sous-entendre le sous-titre (Voyage en pays papou), ce sont des notes de ter­rain, des cro­quis pris sur le motif de situa­tions prises à part comme des cli­chés que seul le noir et blanc serait en mesure de rendre vivant, en anglais, on dirait foo­tages, avec tout ce que ça sous-tend de voca­bu­laire ciné­ma­to­gra­phique (séquences, enre­gis­tre­ment, archives, etc.), et ce n’est pas vrai­ment un hasard, car Bre­ton est un cinéaste, docu­men­ta­riste, pho­to­graphe, eth­no­logue, et c’est lui qui a com­mis les films qu’on peut voir regrou­pés dans la somme dis­po­nible en cof­fret (que j’ai ache­té un peu par hasard il y a quelques années au salon du livre de Paris, à cause de son nom) sobre­ment appe­lée L’u­sage du Monde, qui n’est pas sans rap­pe­ler le titre du livre de Nico­las Bou­vier… Les hasards n’existent pas, il n’y a que des cor­res­pon­dances, et retrou­ver Sté­phane Bre­ton après tant d’an­nées sonne un peu comme un coup du destin.

Bre­ton, avant tout, c’est l’homme dont on se demande ce qu’il fait là, à la manière de Chat­win qui se demande “qu’est-ce que je fais là ?”. On ne sait rien de lui, ni ce qu’il vient faire dans ce bout du monde per­du et inter­dit qu’est la Nou­velle-Gui­née. Fami­lier des lieux, il attend sage­ment les auto­ri­sa­tions néces­saires pour rejoindre les fleuves immo­biles et les mon­tagnes où vivent ces hommes et ces femmes qui ne voient jamais ces autres hommes qui les ont sous leur tutelle, les hommes aux yeux en forme d’a­mande, et qui d’hommes blancs n’ont cer­tai­ne­ment jamais vu…

Ce matin encore je me suis deman­dé si je ne m’é­tais pas per­du en che­min. Existe-t-il un atlas des lieux qui ne res­semblent à rien de ce qu’ils devraient être ?

Avant le cœur des ténèbres, c’est une plon­gée dans l’A­sie loin­taine, à Jakar­ta, capi­tale d’un pays bor­dé­lique, ville moite et sur­pre­nante, dans laquelle il se perd et où il se per­met de som­brer comme il est si facile de som­brer, à l’a­bri des regards et des com­pli­ca­tions du monde moderne, et plu­sieurs fois, c’est de ses dési­rs dont il parle, qu’il n’hé­site à tri­tu­rer pour aller en cher­cher l’o­ri­gine la plus lointaine.

Plus je suis loin — de quoi je ne sais mais sans doute de l’en­droit détes­table où j’é­tais pré­cé­dem­ment — plus je suis assoif­fé. Dans une ville incon­nue, je suis à la fois déli­vré et aug­men­té de moi-même. Le sen­ti­ment des pos­sibles frappe à mon cœur comme à une porte trop tôt fer­mée. Une lubri­ci­té inno­cente flotte dans l’air. Je n’ai jamais renon­cé à l’i­dée d’un assou­vis­se­ment sau­vage de mon désir, espoir sur lequel je fon­dais à seize ans toute ma rage d’exis­ter. Depuis cet âge je n’ai plus guère d’illu­sions, mais j’at­tends. Ma paresse n’est que la forme de cette sus­pen­sion, qui est une nos­tal­gie désor­don­née de l’ordre. Il ne me vien­drait pas à l’i­dée d’al­ler cher­cher une fille en bas de chez moi, qui habite pour­tant à Paris au fond d’une ruelle noi­râtre où d’autres pro­fessent une grande reli­gion d’a­ban­don ; mais à Jakar­ta, avant la soli­tudes des fleuves, le cœur me bat de savoir que je suis libre. S’il est encore quelque chose pou­vant me conduire à Dieu, c’est la por­no­gra­phie des aban­dons fugi­tifs, qui donne envie de s’a­ge­nouiller. Traî­ner dans les bor­dels d’A­sie, cette forêt de feuilles sombres et de bruits ani­maux, est le voyage noc­turne le plus bou­le­ver­sant que je connaisse.

Per­du dans un pays à grande majo­ri­té musul­mane, il devient rebelle, se joue des tours à lui-même, et contourne les règles que seul lui, étran­ger en un pays à la tolé­rance modé­rée, peut se per­mettre de contourner.

Ce matin je ne me lève­rai pas, je boi­rai de la bière avant que midi ait son­né, je n’ac­com­pli­rai pas mes ablu­tions pour bien mar­quer qu’in­fi­dèle et soli­taire je suis.

La plus belle des confes­sions est conte­nues dans ces trois para­graphes qui parlent de son inti­mi­té, de son rap­port au monde et ses rêves intérieurs.

J’ai tou­jours fait des rêves géo­gra­phiques. Dans le som­meil, je construis un pays avec une obs­ti­na­tion que rien ne courbe. Mes rêves en se sui­vant, et tout un flot de sen­sa­tions enfouies, inventent des pay­sages fami­liers comme un visage que je ne sau­rais pour­tant décrire, jus­qu’à for­mer un même monde de mille mor­ceaux sou­dés par l’ha­bi­tude, et où je me trouve mar­cher toutes les nuits sans y pen­ser. Voi­ci le détour d’une route que je connais, un fleuve, une forêt ; ce bas­sin est au pied d’un mur aveugle que j’ai déjà contem­plé. Je retrouve ces bribes dont mon angoisse est le seul lien avec un nos­tal­gie dou­lou­reuse, car j’ai bien conscience, au fond de ma nuit, qu’elles sont le pays de mes pro­fon­deurs, aux­quelles je n’é­chap­pe­rai pas. Cette fami­lia­ri­té qu’on découvre au long d’une vie les yeux fer­més, cette ville faite de tant d’autres où j’ai vrai­ment vécu, et que les nuits bâtissent pierre après pierre, est deve­nue le vrai pay­sage de mon âme, éclip­sant les rues, les arbres, les ciels de mes veilles. Je m’é­tonne sou­vent de recon­naître dans la réa­li­té des lieux dont l’at­mo­sphère unique m’a déjà été décrite en rêve. J’ai fini par com­prendre que je ne voyais le monde qu’a­vec les yeux de l’être neuf que je fus avant que le jour ne m’eût poi­gnar­dé. Je ne sens les choses qui m’en­tourent que parce qu’une géo­gra­phie secrète s’est impri­mée en moi qui me défend d’ai­mer les che­mins, les fos­sés, les haies.
La pri­son dont chaque nuit j’in­vente un pro­lon­ge­ment nou­veau est une ville que je n’aime pas. Elle est à la fois estuaire, usine, sous-sol, auto­route. J’en connais tous les recoins puisque je les ima­gine à ma guise. Ou bien les invente-t-on pour moi, et pour moi seul, puisque je n’y ren­contre per­sonne ? Il y règne une atmo­sphère indé­fi­nis­sable d’ab­sence. J’y suis tou­jours déso­lé, en retard, en attente, en che­min. Je ne cesse de mar­cher, de par­cou­rir, de tra­ver­ser, d’al­ler vers… Je suis conduit irré­sis­ti­ble­ment dans des tun­nels, des cou­loirs, des rues, des quais. J’y prends beau­coup le métro, ou plu­tôt je suis tou­jours sur le point de le prendre, ce qui explique les lieux de pas­sage, dont je ne m’af­fran­chis jamais.
Je n’ai aimé mar­cher dans le monde de mes rêves que tant qu’il me fai­sait peur. Les choses n’ont de sens que si elles res­semblent à ce que nous aurions aimé ima­gi­ner. Nous aspi­rons à un monde que serait le nôtre.

Bre­ton, c’est une écri­ture à part, faite sou­vent de tour­nures com­pli­quées, à la limite du com­pré­hen­sible par­fois, mais on n’est pas là pour lire faci­le­ment, il faut se lais­ser hap­per par cette langue tor­tu­rée dans les moments où il plonge dans l’en­fer vert et les fleuves noirs, par ces moments où la proxi­mi­té avec les Papous le rend fou, fou de colère de ne pas pou­voir se fondre en eux, fou de rage et de plai­sir lors­qu’il se fait dévo­rer la peau par les insectes au point de vou­loir exca­ver les plaies avec son canif, fou de beau­té dans un monde où le soleil ne pénètre presque jamais. C’est aus­si une langue qui évite les néga­tions sou­vent, qui est une écri­ture du oui, de l’ou­ver­ture totale, des sen­sa­tions plus que du voyage, des émo­tions sur­tout. Les plus belles pages sont consa­crées à cette pré­sence au monde dans la cœur de la folie de la forêt, des hommes à la peau de char­bon, nus, sim­ple­ment vêtus de leur étui pénien, qui refusent les cadeaux s’ils ne leur plaisent pas… Ces fleuves immo­biles sont une plon­gée dans les tré­fonds de l’âme humaine, dans ce qu’elle a de déran­geant et de sub­ver­sif, une lec­ture que quelques extraits ne suf­fi­raient pas à dévoiler…

Sté­phane Bre­ton, Les fleuves immobiles
Points aventure

Image d’en-tête © Jen­ny Scott
Frank Mar­low Album No.55, Five uni­den­ti­fied young women, New Gui­nea, c.1939

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La hau­teur des mon­tagnes, la lon­gueur des rivières…

La hau­teur des mon­tagnes, la lon­gueur des rivières…

Tout com­mence par des cita­tions qui résonnent étran­ge­ment en nous, des bouts de phrases tirés de livres qui racontent votre his­toire à vous. Lorsque Kes­sel ou Bou­vier parlent, c’est de vous dont ils parlent, c’est de votre enfance dont il est ques­tion. La preuve…

New and Impro­ved View of the Com­pa­ra­tive Heights of the Prin­ci­pal Moun­tains and Lengths of the Prin­ci­pal Rivers In The World. 1823

J’é­coute d’a­bord Joseph Kes­sel, pour qui Les grands voyages ont ceci de mer­veilleux que leur enchan­te­ment com­mence avant le départ même. On ouvre les atlas, on rêve sur les cartes. On répète les noms magni­fiques des villes incon­nues… Puis un peu plus près de chez moi, de ma tem­po­ra­li­té, Nico­las Bou­vier, dans L’u­sage du monde. C’est la contem­pla­tion silen­cieuse des atlas, à plat ventre sur le tapis, entre dix et treize ans, qui donne ain­si l’en­vie de tout plan­ter là. Son­gez régions comme le Banat, la Cas­pienne, le Cache­mire, aux musiques qui y résonnent, aux regards qu’on y croise, aux idées qui vous y attendent… Lorsque le désir résiste aux pre­mières atteintes du bon sens, on lui cherche des rai­sons. Et on en trouve qui ne valent rien. La véri­té, c’est qu’on ne sais com­ment nom­mer ce qui vous pousse. Quelque chose en vous gran­dit et détache les amarres, jus­qu’au jour où, pas trop sûr de soi, on s’en va pour de bon.

Et puis un jour, vous par­tez trop loin, ce qui vous parle, ce ne sont plus que les cartes elles-mêmes, elles vous ont enva­hi. Cer­taines sont affi­chées au-des­sus de votre bureau, voire dans la salle de bain, au-des­sus des toi­lettes, peut-être même dans votre chambre. Au-des­sus de mon bureau se trouve un ancienne carte de Constan­ti­nople, entiè­re­ment écrite en fran­çais, où même les noms turcs sont trans­crits dans un fran­çais de car­na­val. Mais la carte est belle car c’est une vue pano­ra­mique du Bos­phore. J’ai d’autres cartes qui appa­raissent sur des minia­tures per­sanes, des repro­duc­tions un peu gros­sières, ache­tées dans une toute petite bou­tique d’Is­tan­bul, recou­verte de feuilles de Corans enlu­mi­nées, peintes et repeintes. Il me semble même que de là où je me trouve je peux entendre le muez­zin enton­ner la prière du soir non loin de Sul­ta­nah­met. Ce sont les cartes qui vous ont hap­pé, elles sont venues vous cher­cher et puis vous ne savez pas quoi faire de celle-ci. J’ai éga­le­ment un vieil atlas datant des années 50, aux feuilles jau­nies, et dont cer­tains noms de pays n’existent plus…

Entre le début et la fin du XIXème siècle, dans les atlas et sur les murs des écoles sont appa­rues de nou­velles cartes, des cartes d’un nou­veau genre, des cartes qu’on appelle com­pa­ra­tives. Alors on y com­pare quoi sur ces cartes com­pa­ra­tives ? La lon­gueur des fleuves et la hau­teur des mon­tagnes. Au pre­mier abord, on com­prend tout de suite que ces cartes com­pa­ra­tives mettent au même niveau deux des élé­ments géo­gra­phiques dont les mesures sont les plus proches, mais ensuite, on se demande quelle rai­son étrange a pu pous­ser cer­tains car­to­graphes à consti­tuer ce genre de cartes, car effec­ti­ve­ment, ces choses-là n’ont rien à voir entre elles. Aus­si bien je pour­rais com­prendre la mise en rela­tion des mon­tagnes avec la pro­fon­deur des fosses marines, mais com­pa­rer la hau­teur des mon­tagnes et la lon­gueur des fleuves n’a à mon sens pas vrai­ment d’autre inté­rêt que de pro­duire de belles cartes qui ont le mérite d’être cap­ti­vantes, même si elles sont par­fois dif­fi­ciles à déchif­frer. C’est là toute la poé­sie de la chose, assem­bler des formes, des cou­leurs, des mesures, des légendes, pour en faire des objets d’une belle pré­ci­sion, même si tou­te­fois, les cartes sont sou­vent fausses. Mais qui se sou­cie de leur véra­ci­té ? Tenons-nous en à la poésie.

Allons faire un tour par­mi les plus belles d’entre elles. Toutes sont dis­po­nibles sur le site David Rum­sey Map Col­lec­tion, un des plus beaux sites de car­to­gra­phies du web mon­dial. Pre­nons-en de tout petits mor­ceaux pour les regar­der de près et voir ce qu’elles ont à nous dire.

Cette pre­mière carte en fran­çais (Gou­jon et Andri­veau) datant de 1836 montre les fleuves en par­tant du plus long, les som­mets en par­tant du plus court ; l’im­bri­ca­tion des deux donne la forme de la carte. C’est une très belle carte avec beau­coup d’in­di­ca­tions et de nom­breux chiffres repris dans les colonnes laté­rales. A cette époque, le som­met le plus haut du monde est le Dhau­la­gi­ri.

1836 Andri­veau Gou­jon Com­pa­ra­tive Moun­tains and rivers chart

Sur cette carte, on peut consta­ter que les deux com­pa­rai­sons sont empi­lées l’une sur l’autre, ce qui a pour effet de les pla­cer sur la même échelle. Un peu moins soi­gnée que la pré­cé­dente, elle est tout de même colo­rée et rela­ti­ve­ment précise.

A com­pa­ra­tive view of the heights of the prin­ci­pal moun­tains and lengths of the prin­ci­pal rivers of the World; Fen­ner, 1835.

Cette fois-ci, les mon­tagnes ne sont plus ali­gnées les unes à côté des autres mais empi­lées, pour ne for­mer qu’un seul et même som­met. Les fleuves sont mis à l’é­chelle mais pas for­cé­ment ordon­nés, et ornent chaque côté de l’im­mense mon­tagne représentée.

A Com­pa­ra­tive View of the Heights of the Prin­ci­pal Moun­tains and Lengths of the Prin­ci­pal Rivers in the World, Dower, John Nica­ra­gua; Tees­dale, Hen­ry, Lon­don, 1844

Celle-ci a la par­ti­cu­la­ri­té de ne par­ler que de l’Écosse. Et comme l’Écosse, la cou­leur domi­nante en est le vert sombre… J’aime beau­coup cette carte car elle a un côté natu­ra­liste assez pra­tique. En effet, les rivières des­cendent des mon­tagnes et sont repré­sen­tées dans une mise en relief assez intéressante.

A com­pa­ra­tive view of the lengths of the prin­ci­pal rivers of Scot­land. Com­pa­ra­tive view of the height of the falls of Foyers and Cor­ba Linn, Thom­son, John, Lizars, William Home, Edin­burgh, 1822

Celle-ci et la pro­chaine, ne sont en réa­li­té qu’une seule et même carte. La pre­mière repré­sente la par­tie est de l’hé­mi­sphère, la seconde la par­tie ouest. Cette fois-ci, ce ne sont plus sim­ple­ment les mon­tagnes et les rivières, mais éga­le­ment, les chutes d’eau, les îles éga­le­ment les lacs qui y sont repré­sen­tés, le tout dans une mise en page élé­gante et assez effi­cace pour la com­pré­hen­sion des légendes et la lec­ture des informations.

A Com­pa­ra­tive View Of The Prin­ci­pal Water­falls, Islands, Lakes, Rivers and Moun­tains, In The Eas­tern Hemis­phere; Mar­tin, R.M.; Tal­lis, J. & F.; New York; 1851

A Com­pa­ra­tive View Of The Prin­ci­pal Water­falls, Islands, Lakes, Rivers and Moun­tains, In The Wes­tern Hemis­phere; Mar­tin, R.M.; Tal­lis, J. & F.; New York; 1851

Celle-ci et celle d’a­près sont les deux pages de deux gra­phiques dif­fé­rents. Mais ce ne sont plus vrai­ment des cartes, plu­tôt des graphiques.

Com­pa­ra­tive heights of moun­tains; Wor­ces­ter, Joseph E.; Bos­ton; 1826

Com­pa­ra­tive lengths of rivers; Wor­ces­ter, Joseph E.; Bos­ton; 1826

Cette carte a l’a­van­tage d’être dans un excellent état, en plus d’être pliable. On peut voir les marges des plis écar­tés lais­sant entr’apercevoir la toile de jute qui sert de sup­port aux jointures.

Com­pa­ra­tive heights of the Prin­ci­pal Moun­tains and Lengths of the Prin­ci­pal Rivers Publi­sher William Darton

Encore une carte en deux hémi­sphères dis­tincts. Mise en page sobre, bico­lore, effi­cace, gracieuse…

Eas­tern Hemis­phere; Mit­chell, Samuel Augus­tus; Phi­la­del­phia; 1880.

Wes­tern Hemis­phere; Mit­chell, Samuel Augus­tus; Phi­la­del­phia; 1880.

Celle-ci est une de mes pré­fé­rées, de par ses cou­leurs et sa per­ti­nence. Sont lis­tées les indi­ca­tions sur la végé­ta­tion en fonc­tion des dif­fé­rents mas­sifs. La carte elle-même indique les types de végé­ta­tion en fonc­tion des lati­tudes. Elle contient un superbe petit synop­sis des régions phyto-géographiques.

Geo­gra­phi­cal dis­tri­bu­tion of indi­ge­nous vege­ta­tion. The dis­tri­bu­tion of plants in a per­pen­di­cu­lar direc­tion in the tor­rid, tem­pe­rate and fri­gid zones- Hen­frey, Arthur, 1819–1859

Celle-ci intègre les lon­gueurs des rivières et les hau­teurs de mon­tagne dans les espaces vides lais­sés par les arron­dis des hémisphères.

Gray’s new map of the World in hemis­pheres, with com­pa­ra­tive views of the heights of the prin­ci­pal moun­tains and lengths of the prin­ci­pal rivers on the globe, Gray, Frank Arnold, Houl­ton, Maine, 1885

Une autre ver­sion d’un type de carte déjà vu plus haut.

Heights Of The Prin­ci­pal Moun­tains In The World, Tan­ner, Hen­ry S., Phi­la­del­phia, 1836

Une autre ver­sion encore…

Heights Of The Prin­ci­pal Moun­tains In The World. Lengths Of The Prin­ci­pal Rivers In The World, S. Augus­tus Mit­chell, 1846

J’aime par­ti­cu­liè­re­ment celle-ci, pour son aspect mono­chrome, mais aus­si pour la dou­ceur des arron­dis des légendes attri­buées aux som­mets. Elle est vrai­ment com­plète, puisque par conti­nent, on peut retrou­ver faci­le­ment les mon­tagnes et les fleuves décrits avec précision.

John­son’s Chart of Com­pa­ra­tive Heights of Moun­tains, and Lengths of Rivers of Afri­ca … Asia … Europe …South Ame­ri­ca … North Ame­ri­ca; John­son, A.J.; 1874.

Ega­le­ment une autre ver­sion d’un type de carte connu, un peu piquée, un peu jaunie…

Moun­tains & Rivers; Col­ton, G.W; 1856

Com­pa­rai­son des deux hémi­sphères, de manière par­fai­te­ment symétrique.

Rand, McNal­ly & Com­pa­ny’s indexed atlas of the world Wes­tern Hemis­phere, Eas­tern Hemis­phere, Rand McNal­ly and Com­pa­ny, Chi­ca­go, 1897

Une autre ver­sion très colo­rée par conti­nent, mais désor­mais rien que de très commun…

Table of the Com­pa­ra­tive Heights of the Prin­ci­pal Moun­tains &c. in the World; Fin­ley, Antho­ny, Phi­la­del­phia, 1831

Exac­te­ment la même, mais sous forme de graphiques…

Table of the Com­pa­ra­tive Lengths of the Prin­ci­pal Rivers throu­ghout the World; Fin­ley, Antho­ny, Phi­la­del­phia, 1831.

Cer­tai­ne­ment la plus belle de toute, une carte riche, avec le bas­sin de cer­tains fleuves signi­fi­ca­tifs, une carte qu’on aime­rait bien avoir au-des­sus de son bureau…

The World in Hemis­pheres with Com­pa­ra­tive Views of the Heights of the Prin­ci­pal Moun­tains and Basins of the prin­ci­pal Rivers on the Globe, Ful­lar­ton, A. & Co., Lon­don and Edin­burgh, 1872

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Le diable et la haute mer

Le diable et la haute mer

L’humour et la connais­sance pré­cise de la marine de Kipling… Un enchan­te­ment dont j’arrive encore à me réjouir à chaque ins­tant, sur­tout avec cette forme d’hu­mour très anglais, très sub­til, on en res­sort avec le sou­rire alors que la situa­tion ne s’y prête pas vraiment…

Paddle Steamer Bournemouth Queen

L’Halio­tis avait le choix et ce qu’il choi­sit déclen­cha le dénouement.
Escomp­tant son moindre tirant d’eau, il essaya de se tirer dans le nord vers un bas fond propice.
L’obus, qui arri­va en tra­ver­sant la cabine du pre­mier méca­ni­cien, fut un cent-vingt-cinq à charge, non d’éclatement mais de tir.
On avait visé pour qu’il pas­sât en tra­vers de sa route et c’est évi­dem­ment pour­quoi il était venu flan­quer par terre le por­trait de la femme – fort jolie fille d’ailleurs – du pre­mier mécanicien.
Il rédui­sit en bois à allu­mettes la toi­lette d’acajou de cet offi­cier, fran­chit le cou­loir de la chambre des machines, et, frap­pant un grillage, tom­ba juste devant la machine avant, où il écla­ta, cou­pa net les bou­lons reliant la bielle avec la mani­velle anté­rieure. On se doute des conséquences. […]
En bas, on enten­dait qu’il se pas­sait quelque chose.
Ça ron­flait, ça cli­que­tait, ron­ron­nait, gron­dait, tocquetait.
Le bruit ne dura guère plus d’une minute.
C’était les machines qui, sous l’inspiration du moment, s’adaptaient aux circonstances.
M. War­drop, un pied sur le grillage supé­rieur, se pen­cha pour prê­ter l’oreille et lais­sa échap­per un gro­gne­ment douloureux.
On ne stoppe pas en trois secondes des machines mar­chant à douze nœuds à l’heure, sans y jeter du désarroi.
Dans un nuage de vapeur, l’Halio­tis chas­sa sur son erre en gei­gnant comme un che­val blessé.
Rien à faire.
L’obus à charge réduite avait réglé la situation.

Rudyard Kipling,
in Un beau dimanche anglais.

Tra­duit par Albert Savine, 1931,
Albin Michel

Le texte ori­gi­nal est dis­po­nible sur le pro­jet Guten­berg, sous le titre The Devil and the deep sea, in The day’s work.

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J’ha­bille les gosses et on y va

J’ha­bille les gosses et on y va

Prends ton man­teau et on y va qu’elle dit – oula mais où ça donc ? Ben on va voir le ptit hein mais quel petit je réponds ben celui qui vient de naître y’a trois mois – waow génial, j’avais pas noté ça dans mon agen­da et la pers­pec­tive de pas­ser mon same­di après-midi à aller voir le ptit qui vient de naître y’a trois mois me revi­ta­lise d’un seul coup, sur le coup je me dis qu’on va bien se mar­rer mais je sais que je vais vite déchan­ter et puis m’ennuyer ferme – on arrive, on sonne ouais c’est nous, entrez allez‑y donc, c’est à quel étage déjà ça fait une éter­ni­té, merde je sais plus attends je re-sonne ouais c’est à quel étage, ben pfff deuxième ah ok par­don, on arrive, c’est nous. La porte au deuxième s’ouvre, il est der­rière la porte, salut toi, je te serre la main ou bien. Allez‑y entrez qu’il dit, il a les yeux rouges et des valises sous les yeux asseyez-vous on se fait une bisou­nette avant ? Ben déso­lé hein mais le ptit qui vient de naître y’a trois mois est en train de dor­mir il a mal dor­mi cette nuit et nous aus­si enfin sur­tout lui parce que moi ça va je dors bien.
Lui : Ouais…
En atten­dant on va prendre un tithé non qu’est-ce que vous en pen­sez avec des tigâ­teaux et puis des titrucs à gri­gno­ter parce que moi j’ai faim pas vous ? Alors j’ai plus de thé mais on va en boire un quand-même ché­ri tu peux faire chauf­fer de l’eau s’il te plait pour un tithé… bla­bla­bla
L’heure tourne et y’a tou­jours pas de ptit qui vient de naître y’a trois mois, parce qu’il dort tou­jours et moi je m’endors sur mon fau­teuil, y’a pas de rai­son, le soleil me chauffe le visage der­rière les vitres et lui me raconte sa vie et tu te rends compte avec le ptit qui vient de naître y’a trois mois qui a sa chambre pour lui tout seul, soixante cen­ti­mètres de long dans dix mètres car­rés, c’est pas un peu exa­gé­ré j’avance, ben non qu’il me répond il faut bien qu’il ait sa chambre ben oui mais vous vous dor­mez où bon dieu dans les chiottes ? Pfff mais non, on déplie le cana­pé et hop là on met les draps et on se couche et comme on fait son lit on se couche – rire con. Moi je le regarde indu­bi­ta­ble­ment per­tur­bé nan tu déconnes, ben non qu’il me fait où veux-tu qu’on dorme ? Dans les chiottes je dis avec le même rire con que lui. Pfff toi alors t’es con, ouais je réponds. Tu veux dire que mon cul est assis sur votre lieu de cou­chage mais c’est débile cette his­toire et pen­dant ce temps là le ptit qui vient de naître y’a trois mois il nage dans son couf­fin per­du au milieu de murs dix fois grands comme lui, je rêêêêêêêêêve mazette. Mais il a besoin d’être un peu tout seul ce ptit qui vient de naître y’a trois mois…
Bon ben déso­lé hein, le ptit qui vient de naître y’a trois mois il dort jamais aus­si long­temps, je vais peut-être aller le voir – moi : ouais quand-même, on sait jamais des fois qu’il se soit étouf­fé – sou­rire niais de ma part et hop je mange un cookie avec mon thé froid.
Ben non, le ptit qui vient de naître y’a trois mois il dort encore je suis déso­lée, nan spa grave je lui dis, on a tout notre temps, de toute façon on n’avait rien d’autre à faire, on a sim­ple­ment décom­man­dé un week-end aux Mal­dives – sou­rire niais. Atten­dez, elle se lève brus­que­ment les yeux fous et le doigt en l’air, j’ai les pho­tos, les pho­tos, oh non merde que je me dis et on passe une heure à regar­der toutes les pho­tos, ah la vache il est beau il res­semble à qui le ptit qui vient de naître y’a trois mois ? Pffff – bruit de bau­druche qui se dégonfle – j’en sais rien du tout moi (et puis si vous saviez à quel point je m’en contre­fous). Euh et sinon le ptit qui vient de naître y’a trois mois il est tou­jours en vie ? Nan parce que là on va finir par croire qu’il est en train de se les geler dans un congé­lo à la cave – sou­rire niais de ma part – j’adore mon sou­rire niais.
Ah ben jus­te­ment le voi­là… Hein ? Qui ? Ben le ptit qui vient de naître y’a trois mois, mais com­ment ça il marche déjà ? Mais non (moue bêti­fiante) je l’ai enten­du choui­ner et elle amène le ptit qui vient de naître y’a trois mois il est petit et frip­pé et très petit et bon, c’est un bébé quoi, et dire que j’ai atten­du tout l’après-midi pour voir ça, rien que d’y pen­ser j’en ai des furoncles.
Heu­reu­se­ment, j’ai tou­jours mon Opi­nel sur moi. Bon c’est bon là on y va ?
J’habille les gosses et on y va.


Écrit le 17 avril 2008. Pho­to d’en-tête © Hernán Piñe­ra

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