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Votre style à l’en­joue­ment trop for­cé finit par agacer

Votre style à l’en­joue­ment trop for­cé finit par agacer

Le réveillon de Noël est l’oc­ca­sion rêvée pour sor­tir ses plus beaux atours de leur gangue de plas­tique à la vague odeur de naph­ta­line pour aller diner en ville.
Vous avez cer­tai­ne­ment déjà reçu votre car­ton d’in­vi­ta­tion pour aller réveillon­ner rue du Fau­bourg Saint-Hono­ré chez une cou­sine éloi­gnée qui a fait for­tune dans la vente de fou­lards de luxe, et comble d’or­gueil, elle a tenu à invi­ter toute la petite famille, et même la grande, dans son tri­plex de deux cents mètres car­rés. Le soir arri­vé, vous avez l’in­ten­tion de briller, de mon­trer une fois de plus que vous avez pro­gres­sé cette année encore et que vos cours de culture géné­rale par cor­res­pon­dance n’ont pas été vains.
Le grand soir arrive, et, les bras char­gés de sacs que le Père Noël a pris soin de rem­plir à votre place — les grands maga­sins à cette période-là de l’an­née sont bon­dés et vous ne vous y retrou­vez jamais — vous mon­tez l’es­ca­lier recou­vert d’une moel­leuse moquette rouge. Accueilli par l’hô­tesse accorte — diantre, ces années d’o­pu­lence l’ont des­ser­vie — vous pas­sez dans le salon et vous retrou­vez le cou­sin Mar­cel, qui lui, par contre, n’a pas chan­gé depuis la der­nière fois que vous l’a­vez vu — tou­jours aus­si mal coif­fé et l’ha­leine d’un boyard noyé dans le purin, le malo­tru tient abso­lu­ment à vous embras­ser comme il le fai­sait jadis lorsque vous alliez le visi­ter à Pâques dans son Ver­cors natal.
C’est bien joli toutes ces retrou­vailles, mais ça ne fait pas avan­cer le schmil­blick et pen­dant ce temps, la dinde rosit patiem­ment, enrou­lée dans son col­lier de mar­rons. Une cou­pette (ne dit-on pas une flûte ? — oui ce soir, vous avez déci­dé de ver­ser dans le raf­fi­ne­ment un tan­ti­net pédant) de Cham­pagne à la main, l’at­mo­sphère se détend dou­ce­ment — cer­taines per­sonnes qui sont ici revêtent le carac­tère de l’in­con­nu — les années sont pas­sées tel­le­ment vite et la vie dans la capi­tale vous a ren­du — disons les mots — un peu concon sur les bords.

Tout le monde le sait, avec la famille et les amis, mieux vaut évi­ter les dis­cus­sions diri­gées sur la poli­tique, la reli­gion et l’argent — on réser­ve­ra ces vastes notions pour les joutes ver­bales avec des incon­nus dans des bars mal fré­quen­tés — mais en revanche, rien n’empêche de par­ler de sexe et d’argent — bien que cela ne soit pas de mise un soir de Noël, vous n’a­vez pas été invi­té à une par­tie de poker entre potes de l’ar­mée, alors ran­gez cela. Ne reste plus que les tra­vaux de réfec­tion de la che­mi­née de l’oncle Lucien qui attend encore le maçon et les jéré­miades de Juliette qui ne s’en sort pas des défauts de concep­tion de sa cui­sine aménagée.
Tout ceci est d’une tris­tesse à mou­rir. Vous qui depuis votre ins­tal­la­tion dans les beaux quar­tiers ten­tez d’é­le­ver les débats aux­quels vous par­ti­ci­pez, vous voi­là dans l’embarras.

Ce que je vous pro­pose, ce sont quelques sujets de dis­cus­sion qui pour­ront fort bien ali­men­ter vos soi­rées, tels de suc­cu­lents rochers en cho­co­lat pen­dant une soi­rée chez l’ambassadeur(drice). Sans vou­loir fla­tu­ler plus haut que mon pos­té­rieur, voi­ci des idées — cadeaux — qui feront mouche à tous les coups.

Entre les cana­pés tar­ti­nés de foie gras bien ferme et la bou­teille de Sau­ternes qui des­cend bien trop vite à votre goût, osez la canaille­rie, ten­tez le Père Noël, ça marche à tous les coups.

Est-ce que le Père Noël ne serait pas fina­le­ment qu’une image patriar­cale déficitaire ??

Vous avez sur­pris tout le monde. Mar­cel et son haleine de chan­teur de l’Ar­mée Rouge vous regarde d’un air sus­pi­cieux et se demande si vous n’êtes pas deve­nu gay. Pour le coup, on entend les mâchoires ter­mi­ner leur tra­vail de mas­ti­ca­tion et vous atten­dez que tout le monde ait bien déglu­ti pour jau­ger les réactions.

Rien ne vient ? C’est nor­mal car en fait, ils se demandent si vous n’êtes pas saoul, mais vous n’en êtes qu’à deux coupes de Cham­pagne et votre esprit est encore aigui­sé. Afin de relan­cer le débat, vous expli­quez tout de même que vous ne connais­sez pas de femme dans l’en­tou­rage proche du Bon­homme Noël de par l’i­co­no­gra­phie clas­sique et que vous vous deman­dez si fina­le­ment il n’au­rait pas été vic­time d’une déchéance de ses droits paren­taux. Mon­trer une telle image à des enfants en plein épa­nouis­se­ment social n’est peut-être pas très habile dans le pro­ces­sus de leur éducation.
Tou­jours rien ?
N’embrayez sur­tout pas sur le petit Jésus et la crèche, on vous a déjà pré­ve­nu qu’a­bor­der la Reli­gion, même sous cet aspect, était pour le moins ris­qué. Tante Jac­que­line est très soupe-au-lait et menace déjà de quit­ter la table en san­glo­tant. Le Père Noël est une rémi­nis­cence païenne certes, mais ne lui rap­pe­lez-pas ce sou­ve­nir douloureux.
Par­tons sur autre chose. Nous avons fait le tour tout à l’heure des sujets à ne pas abor­der. Celui qui ne risque rien, c’est la phi­lo­so­phie. Voi­ci un domaine qui même s’il souffre de que­relles d’é­coles, risque faci­le­ment de recueillir l’u­na­ni­mi­té. Choi­sis­sez bien votre notion, car dites-vous que le des­tin de cette soi­rée faste est entre vos mains. Abor­der la méta­phy­sique ou le prin­cipe de non-contra­dic­tion serait lit­té­ra­le­ment sui­ci­daire et vous ris­que­riez d’en­tendre les douze coups de minuit depuis le trot­toir d’en face, sous une pluie bat­tante et glacée.
Pre­nez plu­tôt un thème passe-par­tout… Le désir. Décla­mez ain­si ces mots:

Nous ne sommes en quête du plai­sir que lorsque nous souf­frons de son absence. Or main­te­nant nous ne sommes plus dans le manque du plaisir.

Dites bien que vous n’en êtes pas l’au­teur, mais que c’est Épi­cure qui a com­mis cela. Et comme Mar­cel ne veut pas être en reste — mal­gré ses remon­tées gas­triques — , si tout se déroule selon vos plans, il décla­me­ra ces mots de Sartre, pour faire bonne mesure:

Le désir est une conduite d’envoûtement. Il s’agit, puisque je ne puis sai­sir l’Autre que dans sa fac­ti­ci­té objec­tive, de faire engluer sa liber­té dans cette fac­ti­ci­té : il faut faire qu’elle y soit blablabla…

Dans une telle assem­blée, il y a tou­jours quel­qu’un pour évo­quer, ou invo­quer Scho­pen­hauer, qui se trou­ve­ra fort aise de tout ce gali­ma­tias. Déci­dé­ment, Mar­cel n’est plus aus­si drôle que dans vos sou­ve­nirs d’en­fant et il se demande si Sartre, l’au­teur de cette asser­tion, n’é­tait pas le nom de famille de ce type qui était invi­té l’autre jour dans la méthode Cauet.
Je vous sens déses­pé­ré, au comble de la déprime, pous­sé dans vos der­niers retran­che­ments par la mau­vaise volon­té que votre famille met à appor­ter un peu de piquant à cette soi­rée scin­tillante. Votre coupe de Cham­pagne est vide et vous ne savez plus vers qui vous tour­ner, vous vous sen­tez chan­ce­lant car vous ne pou­vez plus rien faire et votre image de hâbleur vient d’en prendre un sacré coup der­rière les oreilles.

Heu­reu­se­ment, Mar­cel n’a rien per­du de son esprit fêtard et il a pen­sé — contrai­re­ment à vous, piètre noceur — à ame­ner avec lui l’arme fatale en toute cir­cons­tance : la bou­teille de Cham­pagne explo­sive qui libère trente kilos de confet­tis sur plus de 10m² — sur la notice est ins­crite la men­tion “net­toyer la pièce après usage”. Grâce à l’i­né­nar­rable usten­sile, Mar­cel sur­pris en fla­grant délit de fla­gor­ne­rie, l’am­biance revient au beau fixe et les visages reprennent leurs cou­leurs cra­moi­sies et disons-le fran­che­ment, vous pas­sez désor­mais pour celui qui sou­hai­tait de tout coeur plom­ber la soirée.

Une rumeur gronde au fond de la pièce, Mar­cel est aus­si pâle qu’une paire de fesses, se tient le ventre comme si quelque chose n’al­lait pas et finit par vomir le foie gras et les huîtres — cha­cun ira de son hypo­thèse hasar­deuse sur le conte­nu sto­ma­cal — sur le tapis afghan de la cou­sine éloi­gnée, au mépris de la ser­viette que lui ten­dait Jac­que­line, qui avait vu le coup venir et espé­rant opé­rer une sou­daine trans­mu­ta­tion du mor­ceau de tis­su en sac à vomi. Pen­dant que se déroule cette scène d’hor­reur, Rufy, le bichon fri­sé d’O­dette, a enta­mé la séance d’ou­ver­ture des cadeaux sans attendre le coup de feu. Quel cabot ce Rufy…

Sacré Mar­cel, quel boute-en-train ! Fina­le­ment, il aura eu rai­son de la famille et le ren­dez-vous pris pour l’an­née pro­chaine n’est plus désor­mais qu’une loin­taine chi­mère, à votre grand sou­la­ge­ment. Votre opus des œuvres com­plètes de Ste­ven­son dans la poche, vous quit­tez le somp­tueux appar­te­ment sous la pluie froide en vous disant que rien ne vaut une balade à Paris un soir d’hi­ver et que les cita­tions c’est bien joli, mais ça ne nour­rit pas son homme, ni même les réveillons…


Écrit le 21 décembre 2007 (ça date, comme on dit en Égypte…)

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Jour­nal du sensible

Jour­nal du sensible

Avant que la nuit ne tombe, avant que les portes ne se referment, avant que l’on ne se sente obli­gé de tirer le rideau métal­lique et de faire un peu le ménage par­mi ce qui a été et ne sera plus, je ras­semble mes affaires. Voi­ci quelques petites bribes écrites entre le 18 jan­vier et le 7 mars 2015, res­tées cachées dans un recoin de l’es­pace. Pour para­phra­ser Héra­clite et Hei­deg­ger, bien que cela n’ait vrai­ment rien à voir avec leur œuvre, il vaut mieux que ça se trouve ici plu­tôt que nulle part. Je ne repu­blie pas tout car tout n’est pas for­cé­ment l’ob­jet d’une cer­taine fierté.

Jour­nal du sen­sible (18 jan­vier 2015)

Le sen­sible est au-delà des dieux aux­quels je ne crois plus depuis long­temps. Je n’arrête pas de dire que plu­tôt que de suivre les reli­gions, les Hommes devraient ten­ter de les com­prendre. Croire est tel­le­ment plus simple et beau­coup moins enga­geant que de com­prendre que la ten­ta­tion sim­pliste est de ver­ser dans la croyance sans ques­tion­ne­ment. La foi aveugle a détruit (eux disent « sau­vé ») tout ceux qui se sont sacri­fiés au nom d’un Dieu qui, s’il existe, se contre­fiche qu’on parle en son nom.

J’arrête mon regard sur les petits livres que j’ai ter­mi­nés ces der­niers temps et je contemple avec une cer­taine joie le tout der­nier que j’ai lu de Joseph Kes­sel. Disons plu­tôt que je conti­nue de le lire, je conti­nue une œuvre puis­sante qui me rap­proche de plus en plus de mes rêves et de mes envies. Ce sont des auteurs aux mains caleuses, au visage buri­né par l’âge et le vent de la mer, aux rêves hauts per­chés, aux âmes des­si­nés par les hor­reurs de la guerre et du sang qui a coulé.

Joseph-Kessel

La grande lumière fixe, éter­nelle, où tour­noient les vau­tours, les espaces où l’on sent Dieu — non pas un dieu étri­qué des reli­gions mais le Dieu des terres et des mers et des plantes et des pierres —, le galop des che­vaux sau­vages, la belle démarche des êtres pri­mi­tifs — tout cela qui a nour­ri mes yeux inno­cents et que je n’oublie que trop — je le retrouve dès que le ciel devient plus haut, plus sec, plus dur, que les hommes prennent un regard de bêtes aux songes pro­fonds et que la vie sou­dain plus vaste et plus calme res­pire comme une douce poi­trine impitoyable.

Joseph Kes­sel, En Syrie
Gal­li­mard, suc­ces­sion Kes­sel © 2014

Pho­to d’en-tête : Dans une rue d’Alep, avril 2013 (MUS­TA­FA ALI/SIPA)

Une volup­té de dam­nés (19 jan­vier 2015)

J’aime le doux silence des heures sombres, sim­ple­ment éclai­ré par la lumière torve d’une bou­gie, dans les odeurs de cui­sine d’hiver, la soupe qui cuit au coin du feu, le poi­reau pré­do­mi­nant et mas­quant tout, même le poivre noir ver­sé à grandes rasades… Il y a de la beau­té dans les odieuses sen­teurs qui se chamaillent.
Une image me trouble en ren­trant du tra­vail ; une mai­son en meu­lière sur le bord de la route, une mar­quise qui s’éclaire à mon pas­sage, une mosaïque verte et bleue tota­le­ment incon­grue mais d’une sen­sua­li­té venue d’ailleurs. Un moment de flot­te­ment, le bat­te­ment d’aile d’un papillon… Et j’y suis, l’Hippodrome d’Istanbul, At Mey­danı, les faïences qui ornent le bâti­ment de l’administration du registre fon­cier et du cadastre.
Je voyage même quand je rentre du travail.

Istanbul - avril 2012 - jour 4 - 037 - Tapu ve Kadastro Bolge Mudurlugu

Pho­to © Romuald

Nous remon­tâmes vers le dédale supé­rieur. Der­rière un rideau, cou­leur de gre­nade, un bou­lan­ger éta­lait de petits pains arabes, tout chauds. Un cyprès, comme un jet d’eau sombre s’élançait d’une cour vers le grand ciel d’Orient. Par la fenêtre ouverte d’une mai­son sous laquelle, dans la géhenne des niches se don­nait cours une volup­té de dam­nés, on enten­dait un enfant se plaindre et une voix de femme le cal­mer par des paroles confuses.

Joseph Kes­sel, En Syrie
Gal­li­mard, suc­ces­sion Kes­sel © 2014

Pho­to d’en-tête © Arch­net

Rue de Baby­lone (21 jan­vier 2015)

On ne devrait pas sor­tir quand il fait froid. Plus ça va, plus je me rata­tine à l’intérieur de moi-même quand le froid m’envahit. Je ne sais plus com­ment on fait. Peut-être l’âge, peut-être le fait d’avoir goû­té aux cha­leurs équa­to­riales, là où les sai­sons ne sont qu’humides ou chaudes, par­fois les deux pour un peu de fan­tai­sie, rien de bien grave.
Rue de Baby­lone, le vent s’engouffre et me fait pleu­rer de stu­peur ; je suis comme encap­su­lé à l’intérieur de moi-même. Pas loin de zéro degré. Ou du degré zéro de l’imagination.
Grandes bâtisses, un minis­tère, réforme de l’état ou quelque chose comme ça.
Juste en face du Jar­din Cathe­rine-Labou­ré, vide, imper­son­nel, sans charme et sans arbres.
Une enfi­lade de bâti­ment aux car­reaux de céra­miques ver­nies qui me fait pen­ser aux cours de Buda­pest, dans ces immenses rues inté­rieures du quar­tier juif. Une ancienne caserne qui pour­rait tout aus­si bien être une cité-jar­din. C’est la caserne Baby­lone, avec son contin­gent de la garde répu­bli­caine, c’est écrit en gros sur le frontispice.
Un bâti­ment hauss­man­nien, encore un, qui abri­tait l’appartement d’Yves Saint-Laurent qu’il a occu­pé jusqu’à sa mort.
Et puis l’ennui.
Et puis le froid et les cou­rants d’air.
Et puis moi un peu désa­bu­sé, un peu amu­sé. Tou­jours le regard alerte et la mine rigo­larde. Un peu gogue­nard, je m’amuse de mes bêtises solitaires.
Et puis le che­min en sens inverse. Un café qui s’appelle Cou­tume, dans lequel j’aurais pu m’arrêter goû­ter un de ses cafés fins.
Un res­to qui s’appelle Mar­cel, murs gris bar­dés de miroirs, ampoules nues qui des­cendent du pla­fond, déco­ra­tion mini­ma­liste. Il me tente bien, Mar­cel, mais je suis tran­si de froid, je ne veux plus que rega­gner ma voiture.
Devant le ciné­ma La Pagode, deux ado­les­cents se bécotent comme ne se bécotent plus les adultes, avec une pas­sion neuve et bou­le­ver­sante, avec une dou­ceur d’enfant.
Je suis bien loin du désert et je cherche le guer­rier aux traits si fins…

Celui-là était d’une beau­té sai­sis­sante. Toute une race noble et prompte que n’ont jamais souillée ni le contact des villes, ni les tra­vaux séden­taires, qui s’est nour­rie depuis des siècles d’espace et de ciel, avait délé­gué le meilleur d’elle-même dans la per­sonne de Dhâm, chef de com­bat des guer­riers cham­mars. La finesse de ses traits et de ses attaches était telle qu’on la voit aux princes d’Orient sur les minia­tures. Ses mains par­faites repo­saient sur ses genoux, sans un tres­saille­ment. L’immobilité du visage en accu­sait la pure­té acé­rée : un front lisse cou­ron­né de l’« agal » aux tresses noires ; un nez bus­qué et d’un des­sin déli­cat, une bouche rouge, mince qui sou­riait altiè­re­ment ; et des yeux magni­fiques, taches d’onyx brû­lant, cer­nés d’une ligne bleue par le khôl.

Joseph Kes­sel, En Syrie
Gal­li­mard, suc­ces­sion Kes­sel © 2014

Pho­to © YSL

Le pli de la nuit (24 jan­vier 2015)

La nuit se tait avec com­plai­sance, elle ron­ronne ter­ri­ble­ment dans son inté­rieur et ne dit rien de son intimité.
Il est presque trois heures et j’ai dor­mi un peu sur le cana­pé, ava­chi devant la télé, ne sachant pas réel­le­ment ce qu’il s’est pas­sé ses der­nières heures ; mais tout me va, je ne suis pas dif­fi­cile, je me satis­fais de peu, de plus en plus. De mes rup­tures et de mes petits foyers d’infection, je me suis fait une rai­son et je n’ose à pré­sent plus explo­rer le monde qu’en me disant que le hasard et la richesse du monde sont lar­ge­ment suf­fi­sant pour me satisfaire.
Je n’ai bu qu’un verre de vin, un bon Che­va­lier de Las­combes, Mar­gaux 2011, mais la fatigue aidant, je me suis endor­mi. Ce n’est pas bien grave, je ne suis rede­vable de rien à ce pro­pos. Une fois cou­ché, le som­meil n’a pas dai­gné s’emparer de moi. Je m’y suis fait. On se fait bien à tout, fina­le­ment. Il suf­fit de ne pas sys­té­ma­ti­que­ment entrer en résistance.
Alors je retourne sur le cana­pé, l’envie de dor­mir cachée, bien cachée, assis des­sus, et j’entre dans Che­min fai­sant, connaître la Chine, relan­cer la phi­lo­so­phie, de Fran­çois Jul­lien, et je me satis­fais éga­le­ment par­fai­te­ment de ces mots de Michel Foucault :

Il y a les cri­tiques aux­quelles on répond, et celles aux­quelles on réplique. A tort, peut-être. Pour­quoi ne pas prê­ter une oreille uni­for­mé­ment atten­tive à l’incompréhension, à la bana­li­té, à l’ignorance ou à la mau­vaise foi ?

Michel Fou­cault, Dits et écrits I
Gallimard

Sim­ple­ment conti­nuer à vivre (25 jan­vier 2015)

Cette année com­men­çait bien. Je ne dis pas que je n’étais pas stres­sé car au sor­tir de ces fêtes de fin d’année, j’étais un peu fati­gué. Sim­ple­ment, il me res­tait une étape à fran­chir ; sou­te­nir ma note d’investigation pour ce mas­ter recherche dans lequel je m’étais inves­ti depuis un an. Peut-être le 12 jan­vier, la date n’était pas vrai­ment fixée. Et puis avant Noël, Jean-Jacques me dit que ce sera le 7 jan­vier. Le 7 jan­vier !!! Une date dont il fau­dra que je me souvienne.

Ah ça oui, je vais m’en sou­ve­nir. Je pars d’Argenteuil sur les coups de midi, je reçois un tex­to qui me dit de regar­der les news sur inter­net, mais je suis au volant, je ne fais pas atten­tion. Je roule vers Cer­gy et le pro­gramme de France Inter s’interrompt pour un flash spé­cial. Un atten­tat à Char­lie Heb­do, une fusillade, il y a des morts, on n’en sait pas plus. A Cer­gy, j’embrasse mes col­lègues, je ras­semble mes affaires, passe le bon­jour à mes anciens sta­giaires ; ils ne savent rien pour l’instant. Et puis Lau­rie m’annonce que c’est cer­tain, Charb, Cabu et Wolins­ki sont morts. Samy se prend la tête dans les mains, Lau­rie est blême. J’ai envie de vomir, violemment.

Je pars pour Paris XVIIIè et sur la route j’écoute France-Info qui pré­cise de plus en plus la situa­tion. Je suis au bord des larmes, je ne com­prends pas vrai­ment ce qui se passe. 15h20, j’arrive rue Cus­tine et je me gare. Je n’ai pas eu le temps de man­ger et c’est seule­ment là, 10 minutes avant de sou­te­nir que je m’en rends compte. Tant pis, je n’ai pas vrai­ment faim. Je pense à Cabu, aux bou­quins que mon père avait sur ses éta­gères, le grand Duduche et son irré­vé­rence un peu potache, et sur­tout, je pense à lui quand il des­si­nait dans Récré A2 à côté de Doro­thée. Ça, je peux dire que c’est vrai­ment mon enfance. Juste avant de des­cendre de voi­ture, j’entends que Ber­nard Maris est mort lui aus­si. Quelle est cette folie ? Quel est le nom de cette folie ?

J’entre chez Chris­tine, accueilli par Jean-Claude. J’adore Jean-Claude. Il est la dou­ceur, tou­jours content de me voir. Jean-Jacques est là, il me serre la main, je dis bon­jour éga­le­ment à Marianne que je ne connais pas encore. Et je m’installe, nous com­men­çons. C’est une sou­te­nance et dehors c’est le chaos… Nous sommes tous aba­sour­dis mais il faut y aller, c’est aujourd’hui le grand jour. Le sujet de Marianne concerne la créa­tion d’une coopé­ra­tive citoyenne sur Mor­laix. Je l’écoute de loin, mais je ne suis pas vrai­ment là, mes yeux sont lourds de larmes qui s’échappent lentement.

Les membres du jury s’expriment sur son compte, puis vient mon tour. L’année der­nière, j’avais ter­mi­né mon mas­ter pro en par­lant des poli­tiques sociales et des ins­ti­tu­tions comme celles dans laquelle je tra­vaille ; mon pro­pos était de dire que leur propre était de créer des « contextes amou­reux » au sens où l’entend Alain Badiou, dans les­quels on devait tendre vers la sub­sti­tu­tion de l’invisibilité (Axel Hon­neth) du public à sa visi­bi­li­té en tant que per­sonne, neu­tra­li­ser le mépris dont il est vic­time dans une socié­té aux indi­vi­dua­lismes exacerbés.
Cette année en mas­ter recherche, j’ai un peu plus la bride sur le cou. Mon sujet explore la socio­lo­gie, la phi­lo­so­phie, occi­den­tale et chi­noise, mais aus­si, on ne se refait pas, le récit de voyage. Si mon sujet a du mal à se des­si­ner, j’y parle de la condi­tion d’étranger revi­ta­li­sée grâce à une pen­sée de l’écart telle que la struc­ture Fran­çois Jul­lien dans ses écrits (L’Écart et l’Entre, Les trans­for­ma­tions silen­cieuses), j’y parle de l’hospitalité incon­di­tion­née et du don de soi dans les rela­tions d’échanges qui se vivent au tra­vers des par­cours d’intégration socio-pro­fes­sion­nelle, j’y parle de la capa­ci­té de construc­tion de soi des per­sonnes au tra­vers des récits de voyage, s’inscrivant dans la décons­truc­tion de soi, dans cet entre­lacs sub­til que deviennent les récits de vie. J’ai eu du mal à écrire vingt pages au début, et je me suis retrou­vé avec une petite qua­ran­taine de pages que je n’arrivais plus à réduire. J’ai écrit comme un for­ce­né pour en accou­cher, tou­jours moti­vé par mon expé­rience pro­fes­sion­nelle et per­son­nelle. Ce dont je me rends compte, c’est que ce n’est qu’un seul sujet : l’accueil de l’autre, l’accueil de l’autre en soi.

Et les tirs de Kalach­ni­kov résonnent encore en moi dans cette salle de rédac­tion, dans la rue, le cla­que­ment des balles emplit mon esprit et me trouble. Com­ment on peut faire ça au nom d’un dieu qui se contre­fiche qu’on parle en son nom ? Quel dieu mar­tial pour­rait vou­loir la mort des autres ? Cer­tai­ne­ment pas le dieu du Coran qui n’est qu’amour et res­pect de son pro­chain. Les humains font de erreurs.

Je ter­mine la lec­ture de mon texte comme dans un sou­pir, je n’ai plus de voix, je me rends compte que je suis plein d’émotions, plein de chaos à l’intérieur. Je suis tout autant décons­truit que les per­son­nages dont il est ques­tion dans mon mémoire. Et le jury m’interroge sur Tobie Nathan dont j’invoque l’étranger. Je ne sais plus ce que j’ai écrit, ça fait un mois que je ne peux plus lire ce que j’ai écrit. Ce texte m’angoisse car il touche à des choses tel­le­ment per­son­nelles. Je ne sais même plus quelle dis­tance j’ai mis dans tout ça. Je ne sais plus ce que j’ai dit, ma voix s’éteint, ma gorge se noue, j’ai envie de pleu­rer, mais c’est ma sou­te­nance, bor­del !! Je ne peux pas sor­tir d’ici en n’ayant pas défen­du mon texte ! Les ques­tions et les avis fusent, Jean-Jacques parle de choses que je n’arrive pas à fixer. Jean-Claude dit oui bien sûr c’est ça, c’est ton voyage à toi, tu nous emmènes avec toi dans une écri­ture qui ne fait pas tou­jours les liens, mais moi je les fais les liens ! Chris­tine à son tour dit très belle écri­ture, tu m’as vrai­ment emme­né avec toi, et quand tu parles des récits de la décons­truc­tion, c’est exac­te­ment ça, je suis d’accord avec toi tout le temps, oui oui oui !!

Je crois que j’ai réus­si. Dehors c’est la haine et ici c’est la vic­toire de l’amour des autres. Marianne et moi sor­tons quelques ins­tants à la demande de Jean-Claude. Déli­bé­ra­tion. Je sais qu’ils ne déli­bèrent pas, tout est déjà fait. C’est plié. Depuis long­temps. Nous par­lons de nos expé­riences d’écriture pour ne pas par­ler du reste, mais je suis à fleur de peau, j’ai toute mon émo­tion entre ma gorge et mes yeux.

Quand nous remon­tons, la table en bois compte 5 assiettes, des verres, une bou­teille de Cré­mant Wolf­ber­ger (très bon goût pari­sien, je trouve) et une galette. Je crois que je n’aurais plus jamais l’occasion de vivre une sou­te­nance dans ces condi­tions. Jean-Jacques nous demande de nous lever. Chris­tine, elle, reste assise avec sa patte en vrac. Le jury a déli­bé­ré. Il met les formes, il y tient. Moi aus­si. Et il a déci­dé, à l’unanimité, de vous attri­buer, à tous les deux, la note de 17, ce qui équi­vaut à une men­tion très bien. Féli­ci­ta­tions à tous les deux. Je n’y crois pas ! J’ai encore réus­si ! J’ai envie de pleu­rer, je me sens à la fois éteint émo­tion­nel­le­ment et heu­reux comme un gamin qui ouvre ses cadeaux de Noël et je pense aux morts qui étaient encore en vie hier, je pense à mon grand-père qui aurait tel­le­ment été fier de son petit-fils, je pense à ma grand-mère qui ne doute pas du tout de moi et qui sait déjà tout ça, elle n’a jamais dou­té de moi.

Nous nous disons au revoir après avoir man­gé ensemble une déli­cieuse galette. Il faut que je reparte chez moi, il est temps. A peine assis dans ma voi­ture, c’est plus fort que moi, je m’effondre, je pleure vio­lem­ment pen­dant des minutes qui s’étirent jusqu’à ne plus savoir ce que je fais là, j’ai ouvert les vannes ; je ne peux plus m’arrêter. Ce sont des larmes qui sont à la fois des larmes de joie, d’émotion, de tris­tesse, de mort, ce sont les larmes d’un homme qui a vécu trop de choses en trop peu de temps et qui déborde de tout ce qu’il a de bon en lui et qu’il aime­rait pou­voir par­ta­ger avec le monde entier.

Dans les pre­miers ins­tants, on se demande com­ment on va faire après. Les choses ne changent pas vrai­ment. Le mas­ter, oui, il est der­rière, c’est ter­mi­né. Il faut pen­ser à l’après, sinon on meurt. Et puis il y a Char­lie. Il faut aus­si pen­ser à l’après, parce que là aus­si, sinon, on meurt. Il faut pen­ser à com­ment on va vivre avec les autres. Vivre avec les autres, ça, je sais faire, c’est même mon métier, c’est ce que je fais tous les jours et que j’apprends aux jeunes à faire, pour qu’au bout du compte, per­sonne sur terre ne se com­porte comme des assas­sins et qu’on puisse vivre ensemble sans se détester.

Pho­to © Fran­çois Lartigue

Chez Mar­cel (1er février 2015)

De temps en temps, j’aime bien aller chez Mar­cel. Mar­cel — pour­quoi ce pré­nom que je déteste tant ? — c’est une épi­ce­rie fatras caphar­naüm. Il y fait tout le temps froid, mais on y trouve là tout ce qu’il faut pour cui­si­ner des recettes de tous les pays. C’est le seul endroit que je connaisse dans la région où l’on trouve aus­si bien des fruits exo­tiques, des nouilles déshy­dra­tées, des ravio­lis sur­ge­lés, des sodas antillais, du bouillon de cre­vettes fumées, de la sauce satay, des groins de porc en sau­mure ven­dus en seaux, des bou­gies pour Sainte Rita et des pas­tiches pour che­veux afri­cains. C’est un lieu hété­ro­clite, sur­pre­nant, tenu par des Chi­nois mal aimables, où sur­tout l’on sent cette odeur si par­ti­cu­lière qu’on retrouve dans toutes les épi­ce­ries d’Asie où j’ai traî­né mes guêtres, en Thaï­lande ou en Indo­né­sie. Quelque chose comme une odeur de mangue pour­rie, ou de durian, une odeur de putré­fac­tion de fruit assez pré­gnante mais pas fon­ciè­re­ment désa­gréable. C’est une odeur qui rap­pelle la cha­leur, l’ambiance tro­pi­cale des jours moites, les expé­riences mal­heu­reuses des choses qu’on aurait mieux fait de ne pas manger.
Je suis res­sor­ti de là avec tout un tas de choses que je n’aurais peut-être pas trou­vées ailleurs. De la citron­nelle en branches, des rhi­zomes de galan­gal, des cham­pi­gnons de paille entiers, de la sauce satay pour les bro­chettes de pou­let (ah le mar­ché du dimanche de Chiang Mai !), du lait de coco, tout ce qu’il faut pour faire un Tom Yum ou un Tom Kha Kai.
Allez chez Mar­cel, c’est déjà mar­cher dans ses propres pas à la ren­contre de ses voyages culinaires.
En sor­tant de là, je tombe sur une dizaine de types en cos­tard et lunettes de soleil (il fait 3°C les mecs !!), l’un d’eux dit aux autres : « on va à Istan­bul ? ». Je fronce les sour­cils… Ce n’est que le nom du kebab qui se trouve juste à côté…

Dans la brume, dans le froid… (7 février 2015)

Ces der­niers jours sont des jours durs parce qu’il y fait froid. Le vent s’agite dans un ciel de cris­tal, fai­sant dan­ser les colonnes de fumée des che­mi­nées sur l’horizon, lais­sant croire à des paque­bots en par­tance sur une mer d’huile. Il fait un ciel d’oranges et de roses bleu­tés qui disent que la jour­née sera froide et les autres encore après elle… C’est un vrai hiver. Avec de la neige qui est tom­bée, mais le sol pas suf­fi­sam­ment gelé a tout absor­bé. On ne pour­ra pas dire qu’on n’a pas eu d’hiver cette année. Oh bien sûr, ça n’a rien à voir avec un hiver de mon­tagne ou un hiver de pays scan­di­nave, mais ça reste un bon hiver que déjà je com­mence à trou­ver long.

Je me remets à rêver d’atmosphères cli­ma­ti­sées, les immenses sta­tues de plâtre colo­ré qui ornent l’intérieur de l’aéroport Suvar­nabhu­mi de Bang­kok, avec son atmo­sphère lente et sur-refroi­die. Sur les allées qui per­mettent aux taxis d’emporter leurs clients, des hommes fument dans la lumière jaune et moite du matin. L’aéroport est en plein milieu des maré­cages. Et ces odeurs d’humidité, de pour­ri­ture… tout ici res­pire le com­pas­sé, mais c’est une impres­sion incom­pa­rable, rien de ce qu’on connaît ici.
Je repense aus­si à cet été en Tur­quie que je suis en train de ten­ter de finir de racon­ter, avec ses églises chré­tiennes per­dues dans des val­lées de pierre blanche, un patri­moine qui se détache de la paroi, qu’on ne ver­ra peut-être plus pour long­temps, ses odeurs de nour­ri­ture salée, le thé noir qui fré­mit sur le feu, et toutes ces mai­sons petites, étri­quées, épaisses, qui sentent elles-aus­si l’humidité… il nei­ge­ra aujourd’hui à Göreme.
Et dire que tous les jours je passe devant cette basi­lique froide et majes­tueuse, per­due entre les immeubles réha­bi­li­tés de ce vieux quar­tier qui contient, ici comme à Trêves, la tunique du Christ (une tunique du Christ, qui dit la véri­té) ?, expo­sée au public, dans laquelle je ne suis jamais entré.
Le jour s’est levé, il est rose oran­gé, sobre, froid, comme tous les autres jours. Les jours de cha­leur sont bien loin.

J’ai eu peur. J’ai redres­sé la tête, avec crainte, et j’ai regar­dé autour de moi : c’est tou­jours le même uni­vers, l’ancien et celui d’aujourd’hui ! Mais ma chambre et mes meubles sont plon­gés dans le som­meil. J’ai trans­pi­ré. J’ai envie de voir quelqu’un à qui par­ler, de le tou­cher de la main.

Orhan Pamuk, La mai­son du silence
Gal­li­mard, 1983

Lieux de la ten­dresse (8 février 2015)

Je refais le che­min, sans cesse, sur les lieux de mon enfance, à par­tir de bribes de sou­ve­nirs, je par­cours sans cesse, par­fois sans vrai­ment le faire exprès ou consciem­ment les endroits dans les­quels j’allais ou par les­quels je pas­sais avec mes grands-parents, tou­jours avec mes grands-parents.
Le Pecq, son rond-point où je repas­sais encore il y a quelques années, avec sa fon­taine et son étrange boule, son bas­sin que quelque petit malin trou­vait par­fois bon de sau­pou­drer de les­sive ; la fon­taine fai­sait alors des langues d’écume qui se dis­per­saient avec le vent et le gamin que j’étais se mar­rait comme une baleine. Saint-Ger­main-en-Laye, le parc du châ­teau, le café Sou­bise, le musée des anti­qui­tés natio­nales, le rond-point près du châ­teau où se trouvent encore des bâti­ments de l’armée, où rien n’a chan­gé depuis Louis XIV, et puis il y a aus­si cette longue route qui longe la Seine et remonte vers Lou­ve­ciennes, passe par Port-Mar­ly, Mar­ly-le-Roi, l’Abreuvoir que je n’avais pas vu depuis des années et qui res­tait pour moi l’archétype de cette époque.
Évi­dem­ment, je ne retourne pas à ces endroits de gaî­té de cœur, c’est même pour le coup assez triste, mais je prends tout ceci avec assez de froi­deur pour ne pas m’effondrer. Peut-être le devrais-je ? M’effondrer. Si j’ai le choix, je ne pré­fère pas.
Je regarde mes mains, mes mains d’homme qui a par­cou­ru un peu de che­min ; je ne suis plus l’enfant calme et tai­seux qui regar­dait par la fenêtre de la voi­ture. Ins­tal­lé der­rière ma grand-mère, je regar­dais les mains gan­tées de cuir de mon grand-père sur le volant de sa voi­ture que, plus tard, je condui­rais à mon tour.
Pas­ser par les terres blanches où le bus s’arrêtait en pleine jour­née dans des quar­tiers vides de toute vie, le jour où j’avais pris un congé pour accom­pa­gner mon grand-père à Paris pour qu’il passe des exa­mens car­diaques, avant qu’il ne tombe gra­ve­ment malade. Je suis res­té à côté de lui, assis dans le bus. Je crois que nous n’avions jamais pas­sé autant de temps à par­ler de tout et de rien, cin­quante années nous sépa­rant… Il était à fleur de peau comme il ne l’avait jamais été. Déjà. Un moment de ten­dresse pure comme il n’en exis­te­ra peut-être plus jamais.
Tout me relie tout le temps à mes grands-parents, rien ne se passe sans qu’ils soient pré­sents auprès de moi. Et ma vie conti­nue avec leur pré­sence dans les replis de mon être.
L’absence ne compte pas. Elle ne compte pour rien. Elle n’existe pas.

L’écriture com­po­sée (24 février 2015)

C’est une ques­tion qui me taraude depuis quelques temps. Depuis, en réa­li­té, que j’ai pas­sé avec suc­cès l’épreuve un peu dou­lou­reuse du jury devant lequel j’ai pré­sen­té mes deux mas­ters. Si aupa­ra­vant je me posais la ques­tion de la per­ti­nence de mes écrits, il aura fal­lu quelques temps pour que je finisse par croire en la réa­li­té des attentes qui pesaient sur moi. Aujourd’hui, c’est la ques­tion de l’écriture de la thèse de doc­to­rat qui se pose à moi. Si j’ai l’impression de ne pas avoir beau­coup vécu ces der­nières années, au regard de l’effort four­ni, je garde au fond de moi la ter­rible envie de déployer à pré­sent ce qui m’a tou­jours ani­mé et que j’ai cru voir pos­sible au tra­vers de quelques mots pro­non­cés par mon direc­teur de recherches ; ame­ner la pen­sée à pen­ser le voyage comme une manière de se décons­truire dans le monde. La mon­dia­li­sa­tion de soi autour de repré­sen­ta­tions qui s’actualisent dans le flot des décons­truc­tions suc­ces­sives et empi­lables devient pour moi la seule manière de se repré­sen­ter le monde et les rela­tions inter­per­son­nelles directes. Il devient assez affli­geant de voir à quel point la plon­gée dans un monde mou­vant et de plus en plus com­plexe génère autour de rap­ports dou­lou­reux, vio­lents, alors que tous les indi­ca­teurs sont aux verts pour que les choses se passent pour le mieux. On m’a déjà cri­ti­qué en me disant que mon angé­lisme était pathé­tique, mais il reste quoi à part ça ? Le désen­chan­te­ment ? Le meilleur moyen de som­brer dans la haine de soi, et par voie de consé­quence des autres.
J’ai pris ma déci­sion. Si je n’entame pas ce tra­vail doc­to­ral, je ferai cava­lier seul et j’écrirai quand-même ce que j’ai amor­cé. Si à pré­sent je ne peux plus écrire ce que j’écrivais il y a dix ans, je suis en capa­ci­té de faire autre chose. Signe, cer­tai­ne­ment, que j’ai vieilli, ou mûri.
Pro­chaine échéance, le 7 mars, date qui déci­de­ra ou non de ma pour­suite d’études.

Les matins du pos­sible (7 mars 2015)

On se prend à rêver que l’on est vierge de tout, frais comme un enfant qui revient du dehors, atten­tif au moindre bruis­se­ment de la nature, mais la gros­siè­re­té nous accable en fin de compte. Il n’y a rien de neuf dans ce monde qui ne soit construit par sa propre ima­gi­na­tion, rien qui ne soit renou­ve­lé sans le mou­ve­ment de sa propre volon­té. Les pos­sibles n’adviennent que lorsque nous sommes dans les bonnes dis­po­si­tions, pas avant, pas après, juste pendant.

Cherche ta main fouis­seuse dans la terre encore froide les petites pierres qui feront les rochers de demain, modèle encore ces moments de grâce, un moment léger comme le bat­te­ment d’aile d’un papillon qui sur­vient dans une vague subreptice.

L’ombre per­siste, sous les cieux clairs, sous des yeux brû­lants, dans l’air gla­cial du matin encore endor­mi. Quelques pages frois­sées, une odeur de froid piquant et dénué de toute sco­rie, la café m’étrille l’estomac et je finis par me rendormir.

Plus qu’un être sans fond
plus qu’une pâleur affolante
l’esquisse d’un cadavre aveugle
et dans les traits d’un pin­ceau sans encre
demeure la vision des petites aubes nues
des matins sans ombre
des jours qui ne s’endorment plus
Il fau­dra revenir…

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Ayut­thaya sto­ries #4 : Odeurs et autres cou­leurs d’Ayutthaya

Ayut­thaya sto­ries #4 : Odeurs et autres cou­leurs d’Ayutthaya

Au petit matin, une odeur d’eau, de rivière mou­vante, quelque chose de vivant emplit l’air. L’o­deur âcre d’un feu de végé­taux se répand dou­ce­ment. Après le petit déjeu­ner, je me ren­dors quelques minutes sur la ter­rasse, où la cha­leur des pre­miers ins­tants me chauffe déjà la peau. Je pro­fite quelques ins­tants de la pis­cine avant de refaire ma valise qui res­te­ra toute la jour­née à la récep­tion de l’hô­tel. Déjà, je suis rede­ve­nu un étran­ger aux lieux et lais­ser la suite der­rière moi me pince le cœur. Si peu de temps pas­sé ici. C’est le prin­cipe du voyage ; déjà il faut repar­tir, tout le temps repar­tir, se des­sai­sir de ce qu’on a appré­hen­dé pour n’en gar­der qu’une essence.

J’ai com­man­dé un sky­lab à la récep­tion de l’hô­tel. Le petit bon­homme qui arrive ne paie de mine avec sa che­mise jaune déchi­rée et une bouche presque entiè­re­ment éden­tée, mais il arbore un sou­rire heu­reux d’homme simple et jovial. Il connaît par­fai­te­ment sa ville, mais n’en­trave pas un seul mot d’an­glais. Ce n’est pas vrai­ment un pro­blème, on réus­si­ra à s’en sor­tir pour se par­ler quand-même. Je lui demande de m’emmener à Hua Raw, à l’est de la ville. Hua Raw c’est le plus grand mar­ché cou­vert de la ville, une grande halle sans charme qui abrite des cen­taines de com­mer­çants, où l’on peut trou­ver aus­si bien de quoi man­ger sur le pouce, que de quoi cui­si­ner, paniers à riz, usten­siles, mais aus­si lunch-boxes, tis­sus, balais, réchauds, bâtons d’en­cens et offrandes pour les temples, cous­sins de paille, bref, tout ce qu’il faut pour le foyer. Je suis éba­hi par la frai­cheur des mar­chan­dises qu’on trouve sur les étals, mal­gré leur aspect peu enga­geant ; pois­sons fumés, pois­sons frais à la mine pati­bu­laire, entrailles d’a­ni­maux non iden­ti­fiés… des tripes, boyaux, vis­cères que je ne connais­sais pas, s’en­tassent sur la glace pilée des bou­che­ries ambu­lantes. On se demande à quel moment cela va se retrou­ver dans nos assiettes… L’o­deur âcre des ani­maux abat­tus prend à la gorge, mais ce n’est pas une odeur de mort ou de pour­ri­ture, c’est plu­tôt quelque chose de sauvage…

Le conduc­teur du sky­lab par­tage avec moi un petit bal­lo­tin de fraises blanches avec un petit sachet de sucre rose pimen­té. Elles sont dures et sans saveur, mais nous rions tous les deux en par­ta­geant cet en-cas incon­gru. Man­ger des fraises en Thaï­lande, au bord de la route avec un chauf­feur de skylab…

Une vieille dame qui tient une échoppe encom­brée de tis­sus et d’us­ten­siles de cui­sine rigole avec moi lorsque, je ne sais pour­quoi, j’en viens à lui deman­der com­ment on pro­nonce en thaï le mot “main” (มือ) ; elle essaie déses­pé­ré­ment avant d’a­ban­don­ner de me faire pro­non­cer quelque chose qui res­semble à “meuuuuuuuh” en gar­dant les dents ser­rées et en fai­sant s’é­ter­ni­ser ce joli son long. Un peu plus loin, j’a­chète un balai recour­bé en paille de riz au fils d’une vieille dame ; il parle un anglais par­fait avec l’ac­cent de l’u­ni­ver­si­té, mais la bosse du com­merce n’est pas encore en lui. Celui que j’a­chète est cher (90 bahts) et me pro­pose si je le sou­haite d’en acqué­rir un autre beau­coup moins cher pour 50 baths (un peu plus d’un euro) parce qu’il m’ex­plique qu’il est plus pratique.

Un peu plus loin, j’a­chète une petite boîte à riz tres­sée pour un prix tel­le­ment déri­soire que c’en est gênant, à un vieux chi­nois presque aveugle pour qui sou­rire doit être une vague notion antique, mais lorsque, comme à chaque fois que j’a­chète quelque chose, je lui dis mer­ci en thaï (khop kun khrap) sui­vi d’un salut (sawas­di khrap), j’ar­rive à lui arra­cher un léger sou­rire de satis­fac­tion presque ému. Se fou­ler d’ap­prendre quelques mots est la moindre des poli­tesses, ce qui est tou­jours res­sen­ti comme une marque d’at­ten­tion dans un pays où la confron­ta­tion avec l’é­tran­ger est sou­vent res­sen­ti comme une colo­ni­sa­tion agressive.

Dans la par­tie du mar­ché où l’on trouve légumes et fruits, viande et épices, ce sont sur­tout des musul­manes qui sont aux affaires sous les grandes plaques de tôle du toit ajou­ré. Elles pré­parent des volailles avec la méti­cu­lo­si­té des arti­sanes appli­quées. D’im­menses ven­ti­la­teurs brassent un air inexis­tant sous ce han­gar frap­pé par un soleil impi­toyable qui se fau­file au tra­vers des petites ouver­tures et des­sine sur le sol de jolis motifs ter­mi­nant les rais de lumière enfu­més. C’est ici que j’ar­ri­ve­rai à trou­ver des petits sachets d’é­pices pour cui­si­ner le Laab-Nam­tok.

A l’hô­tel, j’a­vais deman­dé au sky­lab de m’emmener au mar­ché, puis au Wat Yai Chai Mong­khon, mais je change d’i­dée et lui demande de me rame­ner là où j’ai déjeu­né hier, au Wat Rat­cha­bu­ra­na, là où je me suis réga­lé de ce superbe chi­cken noo­dle. Une fois arrê­té devant, il me dit avec malice avec quelques mots d’an­glais que c’est très bon ici ; je lève mon pouce pour approu­ver en lui fai­sant com­prendre qu’on est sur la même lon­gueur d’ondes. Aujourd’­hui, c’est une petite jeune fille d’à peine 13 ans qui fait le ser­vice, cou­pée au car­ré et lunettes rondes, son anglais est très bon. Elle me sert une soupe de pou­let et nouilles aux œufs à la chi­noise, légumes et coriandre, que j’a­gré­mente de sauce soja et piment maison.

Nous repar­tons vers le Wat Yai Chai Mong­khon qui se trouve encore plus à l’est que le mar­ché, au-delà de la fron­tière natu­relle for­mée par la Pa Sak, dans une cir­cu­la­tion dense à l’ex­té­rieur de la ville. Il roule à contre­sens pour gagner un peu de temps et enquiller l’en­trée du temple. C’est aujourd’­hui un jour férié, et comme tous les jours comme celui-ci, les gens se pressent dans les temples en famille, c’est ce que je remarque immé­dia­te­ment en arri­vant au temple où se garer devient un jeu com­plexe. Le petit homme me laisse devant et va garer son sky­lab un peu plus loin, à l’ombre des ficus, avant d’al­ler se payer une bière avec ses copains chauf­feurs à l’a­bri des regards. Les boud­dhistes ne sont pas cen­sés boire de l’al­cool (le cin­quième pré­cepte de la conduite morale du boud­dhisme exige qu’on n’in­gère pas de pro­duits toxiques anni­hi­lant la maî­trise de soi, mais tant qu’on est maître, tout va bien, non ?).

Avant d’être un lieu de pèle­ri­nage impor­tant, ce temple est un monas­tère (Wihan Phra­phut­tha­saiyat), et sa par­ti­cu­la­ri­té est d’ac­cueillir éga­le­ment des femmes, vêtues de blanc et le crane rasé. Construit en pre­mier lieu par le roi U‑Thong, il faut agran­di par ses pré­dé­ces­seurs et consa­cré comme le lieu de la vic­toire sur les Bir­mans. Le ubo­sot est entiè­re­ment en bois et pas­sa­ble­ment ancien. La foule qui s’y presse rend l’ac­cès com­pli­qué, et je capi­tule devant la masse des pèle­rins, sur­tout pour ne pas déran­ger. Je n’aime pas m’im­po­ser comme visi­teur tan­dis que d’autres viennent ici avant tout pour prier. Mais ce qui fait la beau­té du lieu, c’est le che­di, immense, visible à des kilo­mètres à la ronde. De chaque côté, un immense Boud­dha sou­riant semble assu­rer la sécu­ri­té du lieu.

Un peu à l’a­bri de la foule se trouve un immense Boud­dha allon­gé, recou­vert d’un drap orange, que deux petits vieux à la peau bru­nie par le soleil, tout habillés de car­min et de bor­deaux, cour­bés comme de vieux arbres, remettent en place avec atta­che­ment et ten­dresse. Il se passe ici quelque chose d’é­trange. Der­rière la foule de ceux qui se pressent ici pour prier, bâtons d’en­cens et fleur de lotus rete­nus dans leurs mains jointes au che­vet du Boud­dha cou­ché, posi­tion qui sym­bo­lise le Boud­dha malade sur le point d’en­trer au Pari­nirvāṇa, bon nombre de per­sonnes sta­tionnent devant les deux pieds de la sta­tue dont les orteils sont tous, comme dans toute l’i­co­no­gra­phie thaï­lan­daise, de la même lon­gueur, et pressent de toute leur force une pièce de mon­naie qu’ils tentent de faire adhé­rer à la pierre. L’exer­cice peut sem­bler étrange, mais aus­si bizarre que cela puisse paraître, cer­taines des pièces s’en­foncent et res­tent col­lées des­sus. Tout le monde essaie à son tour ; cer­tains dépi­tés de voir que leur pièce ne tient pas, s’é­loignent ; d’autres qui y par­viennent arborent un sou­rire d’ex­tase. Si la pièce est rete­nue par la pierre, la chance et le bon­heur sont assu­rés. C’est la pre­mière que je vois cette pra­tique en Thaï­lande, c’est assez émouvant.

L’im­mense che­di est entou­ré de dizaines de sta­tues de Boud­dha, toutes recou­vertes d’un linge jaune d’or aus­si brillant que la soie, res­plen­dit dans le soleil d’une jour­née chaude. Dans la main ouverte vers le ciel de la sta­tue se trouve par­fois une fleur de fran­gi­pa­nier, dépo­sée là avec ten­dresse. Par­fois, ce sont des amu­lettes en bronze posées là sur le rebord du socle. Les fran­gi­pa­niers poussent dans la cour du che­di, répen­dant leur odeur si sucrée au pied de l’im­mense monu­ment. Dans la jar­din gisant au pied du che­di, de l’autre côté de l’ubo­sot, des mai­sons en bois sont les retraites de ces femmes qui sont entrées en reli­gion, por­tant l’ha­bit blanc, crane rasé ; elles vivent ici en toute quié­tude, à l’a­bri des regards, entou­rées de chats et d’arbres hauts au pied des­quels des petites sta­tuettes, des arbres tres­sées de fils de fers et de petites pierres, des amu­lettes sont dépo­sées en signe de véné­ra­tion. Une plante épi­phyte est enrou­lée autour du tronc d’un arbre, dans un mor­ceau de tis­su de cou­leur jaune éga­le­ment. Le jaune ici prend la sym­bo­lique de la renon­ce­ment aux choses maté­rielles et de l’hu­mi­li­té. Je fais le tour, comme beau­coup d’autres per­sonnes, du beau che­di par la gauche, comme il se doit, et regarde les gens pieux en faire de même avec leur fleur de lotus dans les mains. Une jolie lumière tami­sée, oran­gée, recouvre les jar­dins et les visages pai­sibles des Boud­dha, dans l’o­deur flo­rale des fleurs de fran­gi­pa­niers et l’at­mo­sphère humide que la brique du che­di semble exhaler.

Une fois mon­té sur le che­di par une volée de marche extrê­me­ment raide, la vue est excep­tion­nelle sur la ville d’Ayut­thaya, même si on ne se trouve qu’à peine plus haut que la cime des plus grands ficus des alen­tours. Une niche est creu­sée à l’in­té­rieur du monu­ment, il y a fait une cha­leur haras­sante. Sept Boud­dhas trônent ici, tous recou­vert de feuilles d’or que l’on vient dépo­ser en masse sur le corps de la sta­tue. Au centre, un puits, qui a dû conte­nir autre­fois des tré­sors et des reliques, contient des cen­taines de pièces d’or que l’on jette ici comme dans un geste pour s’at­ti­rer la chance ; c’est aus­si un sym­bole fort : on se déleste des biens maté­riels au creux de ce monu­ment dont la forme ani­co­nique est cen­sée repré­sen­ter le corps du Boud­dha. Ceux qui ont la chance de mon­ter jus­qu’à cet endroit sont empreints d’une fer­veur tout particulière.

A l’é­cart du temple, une petite mai­son cen­sée repré­sen­ter un temple contient des dizaines de peluches de Dorae­mon, un per­son­nage de man­gas japo­nais qui n’est autre qu’un chat-robot qui voyage dans le temps. On se demande déjà pour­quoi ce per­son­nage est aus­si connu ici, mais d’i­ci à le voir sanc­tua­ri­sé dans un temple boud­dhiste, on se rend compte à quel point la reli­gion prend des formes un peu élargies.

A l’é­cart du temple, quand je rejoins le sky­lab, je tombe sur une petite fille qui ouvre les gros bou­tons des fleurs de lotus pour en faire de belles choses, pliées et repliées, avec une agi­li­té dont elle est très fière. Elle me fait un grand sou­rire tan­dis que je la filme.

La foule se presse encore à l’en­trée du temple et la cir­cu­la­tion reste très dense, même à l’é­cart de la ville. Le petit véhi­cule se fraie un pas­sage entre les voi­tures pour m’emmener au Wat Lokaya­su­tha­ram (วัดโลกยสุธาราม), qui n’a plus de temple que le nom. En réa­li­té, l’im­mense Boud­dha cou­ché est tout ce qui reste du temple. Tout le reste est tom­bé à terre, for­te­ment endom­ma­gé. Le prang est en très mau­vais état et tout autour, il ne reste plus que les socles et six pierres en forme d’or­chi­dées plan­tées devant le monu­ment prin­ci­pal ; ce sont les sym­boles anciens, pro­tec­teurs, dont le nom m’é­chappe encore et tou­jours. Ce lieu est répu­té pour son Boud­dha cou­ché qui a été maintes fois res­tau­ré et dont les dimen­sions en font un des plus impo­sants de Thaï­lande ; 42 mètres de long pour 8 mètres de haut. Bien évi­dem­ment, celui du Wat Pho le sur­passe lar­ge­ment, mais celui-ci est en plein air, direc­te­ment sous le soleil ; un petit pla­teau d’of­frandes lui est consa­cré. Je ne sais pas si c’est parce que l’heure com­mence à être avan­cée, mais il n’y a per­sonne alen­tour. Seuls quelques Thaïs trainent encore dans les envi­rons tan­dis que le soleil décline.

Il va être temps de retour­ner à l’hô­tel pour récu­pé­rer ma valise et repar­tir ce soir-même. Aupa­ra­vant, le chauf­feur du sky­lab s’ex­cuse pla­te­ment, mais il doit abso­lu­ment s’ar­rê­ter sur un tout petit mar­ché enfu­mé près du Boud­dha cou­ché. Il est en réa­li­té par­ti s’a­che­ter deux bro­chettes de pou­let qu’on lui enfourne dans un sachet plas­tique et qu’il dévore en ne tenant plus son gui­don que d’une main. Il se marre d’un air déso­lé en mon­trant qu’il com­men­çait à avoir faim.

Dans le centre de la ville, près du quar­tier géné­ral des élé­phants, là où les cor­nacs vêtus de rouge et de noir comme les sol­dats Thaïs du XIXè siècle, lavent leurs mon­tures à grande eau et les nour­rissent, il existe un petit mar­ché tout en lon­gueur où l’on trouve toutes sortes de bon­dieu­se­ries et d’us­ten­siles de cui­sine sous les tôles basses chauf­fées par le soleil. A l’heure qu’il est, tout ferme, et je me résigne à par­tir sans d’a­voir pu jeter un coup d’œil. Je me console comme je peux en me disant que de toute façon, qua­si­ment tout ce qu’on trouve ici est fabri­quée en Chine.

Avant de retour­ner cher­cher ma valise, je demande au chauf­feur de m’a­me­ner à Chao Phrom, un mar­ché, ou plu­tôt un centre com­mer­cial qui se trouve à l’est de la ville, non loin de la rivière. Tout est en train de fer­mer. L’am­biance du mar­ché me rap­pelle Pasar Berin­ghar­jo à Yogya­kar­ta. Les ven­deurs de légumes sont les der­niers à fer­mer, mais avec la cha­leur qu’il a fait aujourd’­hui, il ne reste plus sur les étals que de vieilles choses vertes, molles et flé­tries. En ce jour férié et à cette heure du jour, il ne reste plus grand-chose d’ou­vert. La der­nière image que j’au­rais d’Ayut­thaya, ce seront d’im­menses bou­le­vards vidés de leurs voi­tures, ville de pro­vince, calme et sans bruit de cir­cu­la­tion, tan­dis que le sky­lab me ramène à l’hô­tel. Le petit chauf­feur avec qui j’ai pas­sé la jour­née me demande 600 bahts, soit la moi­tié de ce que je lui dois puisque nor­ma­le­ment je le paie à l’heure… je fronce les sour­cils et trouve ça bizarre de lui devoir aus­si peu mais je m’exé­cute. Il revien­dra dix minutes plus tard en s’ex­cu­sant auprès de la récep­tion pour deman­der le reste. Je lui donne le reste, et même plus pour le remer­cier de cette belle jour­née avec lui dans la ville qu’il connaît parfaitement.

Je me bar­bouille d’an­ti-mous­tiques, com­mande un Chang beer qu’on me sert dans le patio de l’hô­tel et j’at­tends mon taxi qui doit arri­ver vers 19h30 pour m’emmener à Bang­kok. Lors­qu’il arrive, il s’ex­cuse de son retard et file aux toi­lettes en se mar­rant. Nous nous mar­rons bien quand il revient et qu’il me dit qu’il avait une urgence…

Le taxi est une grosse bagnole, un mini-van Nis­san super confor­table qui par­court les quatre-vingts kilo­mètres qui me séparent de Don Mueang dans une atmo­sphère feu­trée et cli­ma­ti­sée qui n’est pas sans apai­ser le feu d’un soleil brû­lant qui s’est amu­sé à tatouer ma peau blanche tout au long de la jour­née. Il me dépose dans un quar­tier miteux près de l’aé­ro­port, dans la nuit cras­seuse et bor­dé­lique, au pied de l’hô­tel non moins miteux que j’ai choi­si pour être près de l’aé­ro­port. La récep­tion­niste, une femme revêche et grasse qui me fait pen­ser à Ger­maine dans Monstres et Cie, aimable comme une porte de pri­son, me donne la clé d’une toute petite chambre à peine assez grande pour pas­ser entre le mur et le lit. La cli­ma­ti­sa­tion, néces­saire dans cette cage à lapins, ne fonc­tionne presque pas et émet un souffle bruyant que je vais devoir sup­por­ter toute la nuit ; la tem­pé­ra­ture ne des­cen­dra pas en des­sous de 29°C. Après avoir posé ma valise, je tente de trou­ver un petit res­tau­rant dans le quar­tier, mais même les indi­ca­tions que je trouve sur le GPS et sur inter­net sont fausses ; j’ai l’im­pres­sion d’être dans un no man’s land, loin de tout, iso­lé et per­du. Pas un seul res­tau­rant, même pas de quoi ache­ter à empor­ter pour dîner sur un bout de trot­toir, à part un pauvre 7/11 où j’a­chète un bol de nouilles déshy­dra­tées. C’est vrai­ment la pire nuit que je passe en Thaï­lande, une très courte nuit puisque je dois me lever à 3h30 demain matin. Demain, je pars sur un île, alors je mets tout ça de côté, et je m’en­dors presque paisiblement.

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Ayut­thaya sto­ries #3 : La Chao Phraya à Ayut­thaya sous une lumière d’ambre

Ayut­thaya sto­ries #3 : La Chao Phraya à Ayut­thaya sous une lumière d’ambre

Ayut­thaya est une ville étrange, entiè­re­ment entou­rée d’eau, un île-ville, à moins que ce ne soit le contraire. Du nord des­cendent deux rivières, la Lop­bu­ri (แม่น้ำ ลพบุรี) et la Pa Sak (แม่น้ำป่าสัก), du nord-ouest des­cend la majes­tueuse Menam Chao Phraya (แม่น้ำเจ้าพระยา), le fleuve sur lequel est assise Bang­kok, sépa­rant la méga­lo­pole de l’an­cienne capi­tale Thon­bu­ri, beau­coup plus dis­crète et char­mante avec ses khlongs (คลอง) sillon­nant les quar­tiers pauvres et luxu­riants de végé­ta­tion. La Chao Phraya contourne la ville par l’ouest, la Pa Sak par l’est, encer­clant la ville en une forme de poche où, au sud, elles se rejoignent ; la Chao Phraya prend le des­sus et des­cend seule vers la mer. Un canal a été creu­sé au nord, reliant les deux rivières et trans­for­mant ain­si la ville en île, l’eau enser­rant dans ses bras l’an­tique ville royale. En y regar­dant de plus près, on se rend compte à quel point le réseau flu­vial est émi­nem­ment plus com­pli­qué, ce qui n’a pas jamais vrai­ment faci­li­té le tra­vail de nos car­to­graphes occi­den­taux lors des pre­mières ten­ta­tives aux XVIIè et XVIIIè siècles.

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Au pied de l’hô­tel bai­gnant ses pieds dans la rivière sacrée, une petite barque moto­ri­sée, en fait un long-tail boat (Ruea Hang Yaoเรือหางยาว) cou­vert attend l’heure du départ pour visi­ter la ville par les rives. Il est 16h00 et la lumière com­mence déjà à revê­tir ses habits de nuit. Lorsque je revien­drai, l’heure dorée écla­te­ra de mille feux. En par­cou­rant la vieille ville dans le sky­lab de Mr Sihn, je découvre la vie du quar­tier dans lequel je vis et notam­ment U‑Thong Road, qui a ce mérite de faire tout le tour de la ville.

Thaïlande - Ayutthaya - 113 - Rues d'Ayutthaya

Thaïlande - Ayutthaya - 115 - Rues d'Ayutthaya

Thaïlande - Ayutthaya - 118 - Rues d'Ayutthaya

Ven­deurs de fruits, échoppes rou­lantes pro­po­sant des plats à empor­ter, répa­ra­teurs de 2 roues consti­tuent la majo­ri­té de ce qu’on peut trou­ver ici. La plu­part des com­mer­çants sont musul­mans, ce qu’on peut remar­quer par leur façon de s’ha­biller ou l’ab­sence des sem­pi­ter­nels por­traits des ancêtres dont les boud­dhistes décorent leur inté­rieur, ou des petits temples rouges entur­ban­nés par la fumée épaisse des com­merces chi­nois. On trouve ici les Roti Sai Mai (โรตีสายไหม), la spé­cia­li­té d’Ayut­thaya. Pas facile de com­prendre ce que sont ces sacs gon­flés d’air, conte­nant des fils enche­vê­trés de toutes les cou­leurs et ali­gnés sur les étals. C’est en réa­li­té du sucre can­di, ou plu­tôt comme des fils de barbe-à-papa colo­rés et par­fu­més à tout ce qu’on veut (banane, noix de coco, fraise, pis­tache — arômes arti­fi­ciels bien évi­dem­ment…) que l’on mange dans des petites crêpes qui peuvent elles-mêmes être par­fu­mées. Pour ma part, j’ai goû­té des crêpes à la pis­tache avec du sucre can­di aro­ma­ti­sé à la fraise. Rien de trans­cen­dant ; ce n’est que du sucre par­fu­mé, mais je ne suis pas si éton­né que ça de voir le suc­cès que ça peut avoir auprès des Thaïs, très friands de sucre en géné­ral (sur­tout dans les sodas qui sont hor­ri­ble­ment plus sucrés qu’en France).

Thaïlande - Ayutthaya - 119 - Sur la Chao Phraya

Thaïlande - Ayutthaya - 122 - Sur la Chao Phraya

Thaïlande - Ayutthaya - 123 - Sur la Chao Phraya

Pour l’ins­tant, me voi­ci par­ti sur la petite barque pro­pul­sée par un bruyant moteur de voi­ture mon­té sur une perche. Sur les rives de la Chao Phraya, on peut voir les mai­sons construites sur pilo­tis, les pieds dans l’eau la plu­part du temps lorsque le ter­rain le per­met. Si beau­coup ont une appa­rence assez misé­rables, rafis­to­lées de plaques de tôle bran­lantes et de planches pour­ries, recou­vertes de bâches en plas­tique bleu, d’autres sont très bien entre­te­nues, en bois le plus sou­vent, peintes dans des cou­leurs vives et équi­pées de petites ter­rasses où sèche tant bien que mal le linge domes­tique. L’eau trouble de la rivière char­rie des îles entières de jacinthes d’eau qui pul­lulent tran­quille­ment mal­gré les remous des embar­ca­tions. Le bateau sur lequel je me trouve fait le tour de la ville dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. A l’ho­ri­zon, un temple immense se des­sine, avec ses toits à plu­sieurs étages poin­tus, juste sur la rive, à l’embouchure de la Pa Sak et de la Chao Phraya. C’est la sil­houette du Wat Pha­nan Choeng Wora­wi­han (วัดพนัญเชิง), dont le plus haut bâti­ment est presque deux fois plus grand que tous les autres. L’é­trave tout en finesse se taille une route dans les îles de jacinthes, qui ne cha­virent pas pour autant. Lorsque j’ar­rive sur le quai, une petite dame ron­douillarde dans sa gui­toune per­çoit un droit d’en­trée pour l’ac­cès au temple, par lequel on peut par ailleurs accé­der gra­tui­te­ment en arri­vant par la terre et indique une direc­tion en bre­douillant quelques mots dans un anglais mâché que je ne sai­sis pas vrai­ment, mais j’i­ma­gine que le plus haut des wat est la direc­tion qu’il faut suivre.

Thaïlande - Ayutthaya - 124 - Wat Phanan Choeng

Thaïlande - Ayutthaya - 125 - Wat Phanan Choeng

Je remonte la rivière avec l’es­poir d’une pro­messe qui sera tenue. Il fait encore très chaud et ma che­mise conti­nue d’ab­sor­ber en silence la sueur qui coule dans le creux de mes reins. J’ai la sen­sa­tion d’ar­pen­ter des lieux en dehors du temps, mal­gré la foule qui se rend ici dans l’op­tique de ser­vir les icônes de leur reli­gion, ou peut-être d’ob­te­nir des grâces que leur vie simple ne leur offre pas. Il règne une sorte de fébri­li­té dis­crète et de joies déli­cates d’être ensemble en famille.

Thaïlande - Ayutthaya - 126 - Wat Phanan Choeng

Une foule de Thaïs se presse devant l’en­trée où tout le monde converge vers une porte étroite qui ne laisse pas­ser que deux ou trois per­sonnes à la fois. On per­çoit une fer­veur intense, un je-ne-sais-quoi de pro­fon­dé­ment fébrile à l’i­dée d’en­trer dans ce lieu qui n’a d’ex­cep­tion­nel que la taille du Boud­dha doré qui se trouve assis sous la voûte du toit, dont les genoux font deux fois ma taille. Mal­gré son aspect ruti­lant, c’est un Boud­dha beau­coup plus vieux que la plu­part de ceux qu’on peut voir en Thaï­lande, puis­qu’il date de 1324 ; il porte le doux nom de Luang Pho Tho (หลวงพ่อโต) pour les Thaïs et Sam Pao Kong (ซำเปากง) pour les Thaïs d’o­ri­gine chi­noise et se trouve être le pro­tec­teur des marins (d’eau douce, en l’oc­cur­rence). Les Bir­mans l’ont plu­sieurs fois sac­ca­gé, mais il a été res­tau­ré pour revê­tir l’ap­pa­rence majes­tueuse qu’on peut voir aujourd’hui.

Thaïlande - Ayutthaya - 128 - Wat Phanan Choeng

Thaïlande - Ayutthaya - 131 - Wat Phanan Choeng

Les Thaïs le contournent par la gauche, comme il se doit, avant de frap­per la peau d’un immense tam­bour dont je res­sens les vibra­tions dans la poi­trine, et qui est cen­sé por­ter chance. Der­rière le grand homme doré, des femmes s’af­fairent à plier les kilo­mètres de toile cou­leur safran que les fidèles offrent en signe de véné­ra­tion. Toute une équipe est dédiée, par un sys­tème ingé­nieux de cordes, à dévê­tir le prince pauvre pour le revê­tir de linge propre et d’un orange écla­tant. Tout se passe dans une ambiance à la fois bon-enfant et res­pec­tueuse. Je m’a­muse plus à obser­ver la pié­té des fidèles devant cette gigan­tesque masse si impo­sante qu’on n’ar­rive pas en voir toutes les par­ties au niveau du sol plu­tôt que m’ex­ta­sier devant un Boud­dha qu’il est dif­fi­cile d’ap­pré­hen­der. Les enfants s’a­musent à faire réson­ner le tam­bour le plus fort possible.

Thaïlande - Ayutthaya - 132 - Wat Phanan Choeng

Thaïlande - Ayutthaya - 135 - Wat Phanan Choeng

Thaïlande - Ayutthaya - 136 - Wat Phanan Choeng

Thaïlande - Ayutthaya - 137 - Wat Phanan Choeng

Dehors, un petit temple peint en rouge arbore des idéo­grammes chi­nois sous les­quels brûlent des cen­taines de bâtons d’en­cens. C’est un temple boud­dhiste chi­nois, appa­rem­ment très fré­quen­té. Je retourne vers la bateau qui m’at­tend au pon­ton, où une troupe de Thaïs s’a­muse à jeter par poi­gnées entières des boules de cou­leurs aux énormes pois­sons-chats qui se che­vauchent pour attra­per leur nour­ri­ture. Plus qu’une habi­tude, c’est un geste sacré de nour­rir ces pois­sons (Pan­ga­sia­no­don gigas) dont les plus gros spé­ci­mens dépassent le mètre. Il paraît qu’un pêcheur a sor­ti de l’eau un spé­ci­men mesu­rant plus de trois mètres pour 293 kilos. On les voit pul­lu­ler ici, mais aus­si en plein Bang­kok, et leur nombre paraît si impres­sion­nant qu’il masque tota­le­ment le fait que c’est une espèce en voix d’ex­tinc­tion, vic­time de la sur­pêche. Cer­tains de ces pois­sons n’hé­sitent pas à se mon­ter les uns sur les autres pour attra­per la nour­ri­ture, mon­trant par­fois leur ventre blanc rebon­di au ciel… Le fait de savoir ces fleuves majes­tueux infes­tés de ces gros pois­sons les rendent un peu inquié­tants ; même si ces bêtes sont loin d’être car­ni­vores, l’i­dée de les côtoyer, moi qui adore l’eau mais uni­que­ment lorsque je suis des­sus et non dedans, me donne des sueurs froides.

Thaïlande - Ayutthaya - 138 - Sur la Chao Phraya

Thaïlande - Ayutthaya - 140 - Sur la Chao Phraya

Thaïlande - Ayutthaya - 141 - Sur la Chao Phraya

La petite embar­ca­tion remonte la rivière Pa Sak vers le nord, à contre-cou­rant, le long des rives dont cer­taines sont plan­tées de petits temples entou­rant un che­di blanc, soli­taire, se décou­pant sur le ciel cou­leur de miel. Des barges pour­rissent, encore atta­chées à leur pon­ton, par­mi les jacinthes d’eau qui enva­hissent tout, au pied de mai­sons en bois dont les ter­rasses laissent libre cours à la flâ­ne­rie de ceux qui s’y pré­lassent. Des entre­pôts en bois doit les pieds baignent dans la rivière semblent sur le point de s’é­crou­ler au pre­mier coup de vent, mais les Thaïs sont des bâtis­seurs de pre­mier ordre, et même si leurs construc­tions ne sont pas faites pour durer dans le temps, elles sont au moins pré­vues pour durer le temps de leur uti­li­sa­tion. Rien de plus, rai­son pour laquelle on peut voir des usines entières som­brer dans l’eau des maré­cages, désor­mais inutiles et inuti­li­sables, leur longues che­mi­nées de briques dai­gnant encore poin­ter leurs doigts effi­lés vers le ciel.

Thaïlande - Ayutthaya - 143 - Sur la Chao Phraya

Thaïlande - Ayutthaya - 144 - Sur la Chao Phraya - Elephant

Thaïlande - Ayutthaya - 146 - Sur la Chao Phraya

Sur les berges, on peut voir des élé­phants lon­ger la rive en se balan­çant comme le font les ani­maux en cap­ti­vi­té ; des chaînes entravent les pieds mas­sifs de ces énormes pachy­dermes qu’on contraint à res­ter au même endroit pour le spec­tacle, mais cette exhi­bi­tion me désole. Je pré­fère ne rien rete­nir de ces moments qui ne me sont pas des­ti­nés. Je fais signe au nau­to­nier de conti­nuer son che­min et je m’en­gouffre dans ce canal plus étroit qui a été creu­sé au nord pour relier les deux rivières, entou­rant ain­si la vieille ville d’eau pour en faire une île, un immense navire pro­té­gé natu­rel­le­ment du reste du pays. L’embarcation file jus­qu’à rejoindre un lieu beau­coup plus boi­sé, où les ter­rasses de petits res­tau­rants coquets, déjà fré­quen­tés par ceux qui ne tra­vaillent plus, avancent dans l’eau et la surplombe.

Thaïlande - Ayutthaya - 147 - Wat Chaiwatthanaram

Un immense che­di blanc et doré (Che­di Sri Suriyo­thai) se pro­file sur la gauche ; c’est l’u­nique ves­tige d’une rési­dence royale, por­tant le nom d’une reine du Siam ayant vécu au XVIè siècle, icône d’un cer­tain natio­na­lisme un peu dépla­cé. La moi­tié supé­rieure de monu­ment, entiè­re­ment recou­verte d’or, res­plen­dit dans l’air du soir, ren­voyant la lumière du soleil alen­tour, tel un phare immo­bile au pied de la rivière sacrée.

Thaïlande - Ayutthaya - 149 - Wat Chaiwatthanaram

Thaïlande - Ayutthaya - 150 - Wat Chaiwatthanaram

Thaïlande - Ayutthaya - 152 - Wat Chaiwatthanaram

Thaïlande - Ayutthaya - 153 - Wat Chaiwatthanaram

Thaïlande - Ayutthaya - 155 - Wat Chaiwatthanaram

Tan­dis que le soir est prêt à tom­ber, que le soleil plonge vers l’ouest, il reste sus­pen­du dans l’air vapo­reux au-des­sus de la sil­houette pas tout à fait incon­nue d’un grand temple, le cei­gnant d’une cou­ronne de lumière d’ambre. Je dis pas tout à fait incon­nue car je me trouve face à un temple, le Wat Chai Wat­tha­na­ram, qui peut faire pen­ser aux ombres dan­santes des temples khmers d’Ang­kor, même si celui-ci est plus tar­dif. Son prang prin­ci­pal, construit dans le style Khom, est un chef‑d’œuvre d’ar­chi­tec­ture qui culmine à 35 mètres de haut. Sa construc­tion géo­mé­trique lui donne fière allure et les huit che­di qui l’en­tourent forment une pro­me­nade un peu déso­lante, car les sta­tues de Boud­dha qui la jonchent sont elles aus­si meur­tries, déca­pi­tées depuis l’in­va­sion des Birmans.

Thaïlande - Ayutthaya - 156 - Wat Chaiwatthanaram

Thaïlande - Ayutthaya - 157 - Wat Chaiwatthanaram

Thaïlande - Ayutthaya - 158 - Wat Chaiwatthanaram

Thaïlande - Ayutthaya - 160 - Wat Chaiwatthanaram

Thaïlande - Ayutthaya - 164 - Wat Chaiwatthanaram

Thaïlande - Ayutthaya - 167 - Wat Chaiwatthanaram

Thaïlande - Ayutthaya - 169 - Wat Chaiwatthanaram

Thaïlande - Ayutthaya - 172 - Wat Chaiwatthanaram

Thaïlande - Ayutthaya - 173 - Wat Chaiwatthanaram

Le temple n’a été res­tau­ré et rou­vert au public que depuis 1992. Les plus grandes sta­tues ont été res­tau­rées elles aus­si, sur­mon­tées de têtes en ciment inex­pres­sives et sans charme. Cer­taines des sta­tues servent de repo­soirs à oiseaux qui ne se gênent pas pour s’ou­blier sur les épaules du Prince Sid­dhar­tha. La brique affleure par­tout, seuls quelques che­di arborent encore des traces de stuc blanc, entre les mau­vaises herbes qui poussent dans l’ap­pa­reillage de briques bran­lantes. L’air sent bon la fraî­cheur des maré­cages, un je-ne-sais-quoi de végé­tal chaud, de terre char­gée d’his­toire, enro­bée de la cha­leur moite d’une fin de jour­née au cœur de la Thaï­lande. Le soleil se cache der­rière une brume épaisse qui donne au pay­sage une cou­leur intem­po­relle dans une fin de jour­née qui s’é­tire dans un soir éter­nel. Le disque orange se montre dans toute sa beau­té, illu­mi­nant les pierres aban­don­nées dans un décor de fin du monde…

Thaïlande - Ayutthaya - 175 - Wat Phutthaisawan

Thaïlande - Ayutthaya - 176 - iuDia

La ter­rasse de la suite Okun, hôtel iuDia, ma chambre…

Thaïlande - Ayutthaya - 177 - iuDia

Le long-tail boat me ramène au pied de l’hô­tel tan­dis que le soleil a fini par s’é­va­nouir der­rière l’ho­ri­zon. La sil­houette éti­rée du Wat Phut­thai­sa­wan semble attendre la nuit dans son écrin arbo­ré. Le corps four­bu, la peau cuite par un soleil que je n’ai même pas vu, je pro­fite des der­niers ins­tants du jour pour plon­ger dans la pis­cine de l’hô­tel depuis laquelle je vois les pre­mières lumières s’illu­mi­ner sur le temple de l’autre côté de la rivière sacrée. C’est un moment unique, un de ceux que l’on aime­rait voir durer toute une vie et qui ne sont au final que les touches finales qui servent à don­ner au voyage une cou­leur que les rudes ins­tants de la vie n’ar­rivent pas à effa­cer. Tan­dis que je flotte sur l’eau claire de la pis­cine, les yeux tour­nés vers le ciel, je me remé­more cette chaude jour­née, ma pre­mière en Thaï­lande dans ce nou­veau périple, pas­sant mes doigts sur ma poi­trine libre comme pour mieux lais­ser mon cœur se repaître de ce pays aux accents magiques. J’en­tends l’ap­pel du muez­zin, quelque peu incon­gru dans un pays où les boud­dhistes sont rois, en regar­dant la rivière dont je me demande si le cou­rant n’a pas chan­gé de sens depuis ce matin…

Le soir venu, je remonte U‑Thong road vers les res­tau­rants qui flottent sur la rivière et jette mon dévo­lu sur une adresse que je ferai tout pour oublier, le Sai­thong River. Ce n’est ni plus ni moins qu’une can­tine sans charme dans laquelle je pen­sais pou­voir trou­ver mon compte, mais ce n’est qu’une usine à tou­ristes où les ser­veuses poussent à la consom­ma­tion en rem­plis­sant mon verre de bière à chaque gor­gée, où la nour­ri­ture est grasse et sans raf­fi­ne­ment ; ambiance pour Chi­nois affai­rées à se rem­plir de whis­ky coca fas­ci­nés par un gui­ta­riste folk qui reprend des stan­dards occi­den­taux pour évi­ter le dépay­se­ment. Je me rem­plis l’es­to­mac et quitte l’en­droit avec empres­se­ment pour rejoindre la ter­rasse de ma chambre sur la rivière ; ici il fait calme et doux, seul le cla­po­tis de la rivière vient per­tur­ber mes doux rêves d’Ayut­thaya, et la bière ache­tée au 7/11 prend tout de suite une autre saveur…

Je m’en­dors en me deman­dant ce qu’il peut y avoir au cœur de tous ces prang

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Kara-buran, oura­gan noir, ter­reur des cara­vanes de Taklamakan

Kara-buran, oura­gan noir, ter­reur des cara­vanes de Taklamakan

La plu­part de ceux qui y ont mis les pieds n’en sont jamais res­sor­tis pour en par­ler. On les avait pour­tant pré­ve­nus ; Tak­la­ma­kan (ەكلىماكان قۇملۇقى en ouï­ghour) aurait plu­sieurs sens : lieu de ruines, endroit aban­don­né, on dit même que le mot lui-même signi­fie « entre, mais ne sort jamais »… Ce désert dont la majeure par­tie se trouve aujourd’­hui dans la région auto­nome ouï­ghoure du Xin­jiang (Chine) est un des déserts les plus redou­tables du monde. Cer­tains de ceux qui s’y sont aven­tu­rés sont à ce jour en train de voir blan­chir leur os sous la caresse d’un soleil redou­table, si tou­te­fois ils n’ont pas déjà été absor­bés par les sables.

Dans ce désert de mort souffle des vents cata­ba­tiques, c’est-à-dire gra­vi­ta­tion­nels, pro­duits par la des­cente brusque d’une masse d’air froid le long d’une pente ; en l’oc­cur­rence, le désert est bor­dé au nord par la chaîne du Tian Shan, à l’ouest par le Pamir et au sud par la cor­dillère du Kun Lun, des chaînes de mon­tagnes dont l’al­ti­tude culmine pour cha­cune à plus de 7500 mètres. On pour­rait se dire que la seule porte à peu près pra­ti­cable reste l’est, mais on n’y trouve que le désert de Lop et le Gobi… Autant dire que les envi­rons ne sont pas les régions les plus hos­pi­ta­lières du monde…

Chez les Ouï­ghours qui sont les rési­dents his­to­riques de cette région, rôde une légende selon laquelle les lieux seraient infes­tés d’es­prits malins, mais selon les témoi­gnages lit­té­raires qu’on retrouve, il fau­drait plu­tôt aller cher­cher du côté du Kara-Buran, cet oura­gan noir malé­fique que cer­tains ont si bien décrits.

Sven Hedin, l’ex­plo­ra­teur sué­dois, écrit ces quelques lignes lors de sa pre­mière expé­di­tion dans le désert (textes ras­sem­blés dans l’ou­vrage Dans les sables du Tak­la­ma­kan aux édi­tions Nico­las Chau­dun, 2011) :

Brus­que­ment le soleil se voi­la et dis­pa­rut dans une obs­cu­ri­té profonde.
… Une sen­sa­tion de cata­clysme immi­nent nous enve­loppe. Au loin on entend un cré­pi­te­ment ; de minute en minute il se rap­proche… Un coup de vent, puis une rafale ter­rible. Les arbres tor­dus par l’ouragan se brisent avec des cra­que­ments épou­van­tables. Pen­dant quelques ins­tants c’est un fra­cas ter­rible. En même temps, des tour­billons de pous­sière nous aveuglent nous étouffent. Fouet­té par le souffle irré­sis­tible de la tour­mente, le sable fuit sous nos pas ; on a comme une impres­sion d’engloutissement.
La tem­pête ne dure que quelques heures ; le len­de­main le ciel était cepen­dant encore tel­le­ment char­gé de pous­sière, que tout vue était mas­quée dans un faible rayon.

J’ai éga­le­ment retrou­vé la trace de cette orgueilleuse bour­rasque dans le magni­fique livre de Peter Hop­kirk, Forei­gn devils on the silk road (le titre fran­çais étant plus conno­té autour de la ques­tion des vols d’an­ti­qui­té, l’au­teur ne l’a jamais vali­dé). On recon­naît dans le mot kara-buran, la racine turque kara qui signi­fie “noir”. Le mot Buran (Бура́н), lui, désigne en russe la tem­pête de neige.

Dans son livre inti­tu­lé Tré­sors ense­ve­lis du Tur­kes­tan chi­nois (Buried Trea­sures of Chi­nese Tur­kes­tan), Albert von Le Coq décrit le kara-buran, l’ou­ra­gan noir, ter­reur des cara­vanes : « Tout à coup, le ciel noir­cit… Peu après, la tem­pête éclate avec une effroyable vio­lence et s’a­bat sur la cara­vane. D’é­normes masses de sable mêlées de cailloux sont hap­pées avec une force extra­or­di­naire, tour­billonnent et se ruent sur l’homme et l’a­ni­mal, l’obs­cu­ri­té s’ac­croît, et d’é­tranges bruits d’ob­jets qui s’en­tre­choquent se confondent avec le mugis­se­ment et le hur­le­ment de la tem­pête… Tout cela res­semble à une vision d’en­fer… Tout voya­geur pris dans une telle tem­pête doit, mal­gré la cha­leur, s’en­ve­lop­per entiè­re­ment de feutre pour évi­ter d’être bles­sé par les pierres qui s’a­battent avec une force folle tout autour de lui. Les hommes et les che­veux doivent se cou­cher par terre et subir la vio­lence de l’ou­ra­gan qui fait rage pen­dant plu­sieurs heures d’affilée. »

Peter Hop­kirk, Boud­dhas et rôdeurs sur la route de la soie, 1980

L’in­ter­pré­ta­tion que le voya­geur Xuan­zang (玄奘) en fait dans ses récits de voyage est beau­coup moins fac­tuelle et s’en tient à l’exis­tence, avé­rée ou non et relayée par les voya­geurs ouï­ghours, d’es­prits maléfiques.

Hsuan-tsang, le grand voya­geur chi­nois qui, au VIIè siècle, tra­ver­sa le Tak­la­ma­kan pour se rendre en Inde, décrit ces démons : « Lorsque ces vents se lèvent, hommes et bêtes perdent l’es­prit et res­tent plan­tés là, tota­le­ment impuis­sants. On entend alors par moments des notes tristes et plain­tives, des cris pitoyables, de telle sorte qu’entre les visions et les bruits du désert les hommes se sentent per­dus et ne savent plus où aller. D’où le fait que tant de gens péris­sent au cours du voyage. Mais tout cela est l’œuvre des démons et des mau­vais esprits. »

Peter Hop­kirk, Boud­dhas et rôdeurs sur la route de la soie, 1980

Pho­to d’en-tête © Mike Locke

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