Mar 16, 2017 | Malle des Indes |
Le réveillon de Noël est l’occasion rêvée pour sortir ses plus beaux atours de leur gangue de plastique à la vague odeur de naphtaline pour aller diner en ville.
Vous avez certainement déjà reçu votre carton d’invitation pour aller réveillonner rue du Faubourg Saint-Honoré chez une cousine éloignée qui a fait fortune dans la vente de foulards de luxe, et comble d’orgueil, elle a tenu à inviter toute la petite famille, et même la grande, dans son triplex de deux cents mètres carrés. Le soir arrivé, vous avez l’intention de briller, de montrer une fois de plus que vous avez progressé cette année encore et que vos cours de culture générale par correspondance n’ont pas été vains.
Le grand soir arrive, et, les bras chargés de sacs que le Père Noël a pris soin de remplir à votre place — les grands magasins à cette période-là de l’année sont bondés et vous ne vous y retrouvez jamais — vous montez l’escalier recouvert d’une moelleuse moquette rouge. Accueilli par l’hôtesse accorte — diantre, ces années d’opulence l’ont desservie — vous passez dans le salon et vous retrouvez le cousin Marcel, qui lui, par contre, n’a pas changé depuis la dernière fois que vous l’avez vu — toujours aussi mal coiffé et l’haleine d’un boyard noyé dans le purin, le malotru tient absolument à vous embrasser comme il le faisait jadis lorsque vous alliez le visiter à Pâques dans son Vercors natal.
C’est bien joli toutes ces retrouvailles, mais ça ne fait pas avancer le schmilblick et pendant ce temps, la dinde rosit patiemment, enroulée dans son collier de marrons. Une coupette (ne dit-on pas une flûte ? — oui ce soir, vous avez décidé de verser dans le raffinement un tantinet pédant) de Champagne à la main, l’atmosphère se détend doucement — certaines personnes qui sont ici revêtent le caractère de l’inconnu — les années sont passées tellement vite et la vie dans la capitale vous a rendu — disons les mots — un peu concon sur les bords.
Tout le monde le sait, avec la famille et les amis, mieux vaut éviter les discussions dirigées sur la politique, la religion et l’argent — on réservera ces vastes notions pour les joutes verbales avec des inconnus dans des bars mal fréquentés — mais en revanche, rien n’empêche de parler de sexe et d’argent — bien que cela ne soit pas de mise un soir de Noël, vous n’avez pas été invité à une partie de poker entre potes de l’armée, alors rangez cela. Ne reste plus que les travaux de réfection de la cheminée de l’oncle Lucien qui attend encore le maçon et les jérémiades de Juliette qui ne s’en sort pas des défauts de conception de sa cuisine aménagée.
Tout ceci est d’une tristesse à mourir. Vous qui depuis votre installation dans les beaux quartiers tentez d’élever les débats auxquels vous participez, vous voilà dans l’embarras.
Ce que je vous propose, ce sont quelques sujets de discussion qui pourront fort bien alimenter vos soirées, tels de succulents rochers en chocolat pendant une soirée chez l’ambassadeur(drice). Sans vouloir flatuler plus haut que mon postérieur, voici des idées — cadeaux — qui feront mouche à tous les coups.
Entre les canapés tartinés de foie gras bien ferme et la bouteille de Sauternes qui descend bien trop vite à votre goût, osez la canaillerie, tentez le Père Noël, ça marche à tous les coups.
Est-ce que le Père Noël ne serait pas finalement qu’une image patriarcale déficitaire ??
Vous avez surpris tout le monde. Marcel et son haleine de chanteur de l’Armée Rouge vous regarde d’un air suspicieux et se demande si vous n’êtes pas devenu gay. Pour le coup, on entend les mâchoires terminer leur travail de mastication et vous attendez que tout le monde ait bien dégluti pour jauger les réactions.
Rien ne vient ? C’est normal car en fait, ils se demandent si vous n’êtes pas saoul, mais vous n’en êtes qu’à deux coupes de Champagne et votre esprit est encore aiguisé. Afin de relancer le débat, vous expliquez tout de même que vous ne connaissez pas de femme dans l’entourage proche du Bonhomme Noël de par l’iconographie classique et que vous vous demandez si finalement il n’aurait pas été victime d’une déchéance de ses droits parentaux. Montrer une telle image à des enfants en plein épanouissement social n’est peut-être pas très habile dans le processus de leur éducation.
Toujours rien ?
N’embrayez surtout pas sur le petit Jésus et la crèche, on vous a déjà prévenu qu’aborder la Religion, même sous cet aspect, était pour le moins risqué. Tante Jacqueline est très soupe-au-lait et menace déjà de quitter la table en sanglotant. Le Père Noël est une réminiscence païenne certes, mais ne lui rappelez-pas ce souvenir douloureux.
Partons sur autre chose. Nous avons fait le tour tout à l’heure des sujets à ne pas aborder. Celui qui ne risque rien, c’est la philosophie. Voici un domaine qui même s’il souffre de querelles d’écoles, risque facilement de recueillir l’unanimité. Choisissez bien votre notion, car dites-vous que le destin de cette soirée faste est entre vos mains. Aborder la métaphysique ou le principe de non-contradiction serait littéralement suicidaire et vous risqueriez d’entendre les douze coups de minuit depuis le trottoir d’en face, sous une pluie battante et glacée.
Prenez plutôt un thème passe-partout… Le désir. Déclamez ainsi ces mots:
Nous ne sommes en quête du plaisir que lorsque nous souffrons de son absence. Or maintenant nous ne sommes plus dans le manque du plaisir.
Dites bien que vous n’en êtes pas l’auteur, mais que c’est Épicure qui a commis cela. Et comme Marcel ne veut pas être en reste — malgré ses remontées gastriques — , si tout se déroule selon vos plans, il déclamera ces mots de Sartre, pour faire bonne mesure:
Le désir est une conduite d’envoûtement. Il s’agit, puisque je ne puis saisir l’Autre que dans sa facticité objective, de faire engluer sa liberté dans cette facticité : il faut faire qu’elle y soit blablabla…
Dans une telle assemblée, il y a toujours quelqu’un pour évoquer, ou invoquer Schopenhauer, qui se trouvera fort aise de tout ce galimatias. Décidément, Marcel n’est plus aussi drôle que dans vos souvenirs d’enfant et il se demande si Sartre, l’auteur de cette assertion, n’était pas le nom de famille de ce type qui était invité l’autre jour dans la méthode Cauet.
Je vous sens désespéré, au comble de la déprime, poussé dans vos derniers retranchements par la mauvaise volonté que votre famille met à apporter un peu de piquant à cette soirée scintillante. Votre coupe de Champagne est vide et vous ne savez plus vers qui vous tourner, vous vous sentez chancelant car vous ne pouvez plus rien faire et votre image de hâbleur vient d’en prendre un sacré coup derrière les oreilles.
Heureusement, Marcel n’a rien perdu de son esprit fêtard et il a pensé — contrairement à vous, piètre noceur — à amener avec lui l’arme fatale en toute circonstance : la bouteille de Champagne explosive qui libère trente kilos de confettis sur plus de 10m² — sur la notice est inscrite la mention “nettoyer la pièce après usage”. Grâce à l’inénarrable ustensile, Marcel surpris en flagrant délit de flagornerie, l’ambiance revient au beau fixe et les visages reprennent leurs couleurs cramoisies et disons-le franchement, vous passez désormais pour celui qui souhaitait de tout coeur plomber la soirée.
Une rumeur gronde au fond de la pièce, Marcel est aussi pâle qu’une paire de fesses, se tient le ventre comme si quelque chose n’allait pas et finit par vomir le foie gras et les huîtres — chacun ira de son hypothèse hasardeuse sur le contenu stomacal — sur le tapis afghan de la cousine éloignée, au mépris de la serviette que lui tendait Jacqueline, qui avait vu le coup venir et espérant opérer une soudaine transmutation du morceau de tissu en sac à vomi. Pendant que se déroule cette scène d’horreur, Rufy, le bichon frisé d’Odette, a entamé la séance d’ouverture des cadeaux sans attendre le coup de feu. Quel cabot ce Rufy…
Sacré Marcel, quel boute-en-train ! Finalement, il aura eu raison de la famille et le rendez-vous pris pour l’année prochaine n’est plus désormais qu’une lointaine chimère, à votre grand soulagement. Votre opus des œuvres complètes de Stevenson dans la poche, vous quittez le somptueux appartement sous la pluie froide en vous disant que rien ne vaut une balade à Paris un soir d’hiver et que les citations c’est bien joli, mais ça ne nourrit pas son homme, ni même les réveillons…
Écrit le 21 décembre 2007 (ça date, comme on dit en Égypte…)
Read more
Mar 14, 2017 | Archéologie du quotidien |
Avant que la nuit ne tombe, avant que les portes ne se referment, avant que l’on ne se sente obligé de tirer le rideau métallique et de faire un peu le ménage parmi ce qui a été et ne sera plus, je rassemble mes affaires. Voici quelques petites bribes écrites entre le 18 janvier et le 7 mars 2015, restées cachées dans un recoin de l’espace. Pour paraphraser Héraclite et Heidegger, bien que cela n’ait vraiment rien à voir avec leur œuvre, il vaut mieux que ça se trouve ici plutôt que nulle part. Je ne republie pas tout car tout n’est pas forcément l’objet d’une certaine fierté.
Journal du sensible (18 janvier 2015)

Le sensible est au-delà des dieux auxquels je ne crois plus depuis longtemps. Je n’arrête pas de dire que plutôt que de suivre les religions, les Hommes devraient tenter de les comprendre. Croire est tellement plus simple et beaucoup moins engageant que de comprendre que la tentation simpliste est de verser dans la croyance sans questionnement. La foi aveugle a détruit (eux disent « sauvé ») tout ceux qui se sont sacrifiés au nom d’un Dieu qui, s’il existe, se contrefiche qu’on parle en son nom.
J’arrête mon regard sur les petits livres que j’ai terminés ces derniers temps et je contemple avec une certaine joie le tout dernier que j’ai lu de Joseph Kessel. Disons plutôt que je continue de le lire, je continue une œuvre puissante qui me rapproche de plus en plus de mes rêves et de mes envies. Ce sont des auteurs aux mains caleuses, au visage buriné par l’âge et le vent de la mer, aux rêves hauts perchés, aux âmes dessinés par les horreurs de la guerre et du sang qui a coulé.

La grande lumière fixe, éternelle, où tournoient les vautours, les espaces où l’on sent Dieu — non pas un dieu étriqué des religions mais le Dieu des terres et des mers et des plantes et des pierres —, le galop des chevaux sauvages, la belle démarche des êtres primitifs — tout cela qui a nourri mes yeux innocents et que je n’oublie que trop — je le retrouve dès que le ciel devient plus haut, plus sec, plus dur, que les hommes prennent un regard de bêtes aux songes profonds et que la vie soudain plus vaste et plus calme respire comme une douce poitrine impitoyable.
Joseph Kessel, En Syrie
Gallimard, succession Kessel © 2014
Photo d’en-tête : Dans une rue d’Alep, avril 2013 (MUSTAFA ALI/SIPA)
Une volupté de damnés (19 janvier 2015)

J’aime le doux silence des heures sombres, simplement éclairé par la lumière torve d’une bougie, dans les odeurs de cuisine d’hiver, la soupe qui cuit au coin du feu, le poireau prédominant et masquant tout, même le poivre noir versé à grandes rasades… Il y a de la beauté dans les odieuses senteurs qui se chamaillent.
Une image me trouble en rentrant du travail ; une maison en meulière sur le bord de la route, une marquise qui s’éclaire à mon passage, une mosaïque verte et bleue totalement incongrue mais d’une sensualité venue d’ailleurs. Un moment de flottement, le battement d’aile d’un papillon… Et j’y suis, l’Hippodrome d’Istanbul, At Meydanı, les faïences qui ornent le bâtiment de l’administration du registre foncier et du cadastre.
Je voyage même quand je rentre du travail.

Photo © Romuald
Nous remontâmes vers le dédale supérieur. Derrière un rideau, couleur de grenade, un boulanger étalait de petits pains arabes, tout chauds. Un cyprès, comme un jet d’eau sombre s’élançait d’une cour vers le grand ciel d’Orient. Par la fenêtre ouverte d’une maison sous laquelle, dans la géhenne des niches se donnait cours une volupté de damnés, on entendait un enfant se plaindre et une voix de femme le calmer par des paroles confuses.
Joseph Kessel, En Syrie
Gallimard, succession Kessel © 2014
Photo d’en-tête © Archnet
Rue de Babylone (21 janvier 2015)

On ne devrait pas sortir quand il fait froid. Plus ça va, plus je me ratatine à l’intérieur de moi-même quand le froid m’envahit. Je ne sais plus comment on fait. Peut-être l’âge, peut-être le fait d’avoir goûté aux chaleurs équatoriales, là où les saisons ne sont qu’humides ou chaudes, parfois les deux pour un peu de fantaisie, rien de bien grave.
Rue de Babylone, le vent s’engouffre et me fait pleurer de stupeur ; je suis comme encapsulé à l’intérieur de moi-même. Pas loin de zéro degré. Ou du degré zéro de l’imagination.
Grandes bâtisses, un ministère, réforme de l’état ou quelque chose comme ça.
Juste en face du Jardin Catherine-Labouré, vide, impersonnel, sans charme et sans arbres.
Une enfilade de bâtiment aux carreaux de céramiques vernies qui me fait penser aux cours de Budapest, dans ces immenses rues intérieures du quartier juif. Une ancienne caserne qui pourrait tout aussi bien être une cité-jardin. C’est la caserne Babylone, avec son contingent de la garde républicaine, c’est écrit en gros sur le frontispice.
Un bâtiment haussmannien, encore un, qui abritait l’appartement d’Yves Saint-Laurent qu’il a occupé jusqu’à sa mort.
Et puis l’ennui.
Et puis le froid et les courants d’air.
Et puis moi un peu désabusé, un peu amusé. Toujours le regard alerte et la mine rigolarde. Un peu goguenard, je m’amuse de mes bêtises solitaires.
Et puis le chemin en sens inverse. Un café qui s’appelle Coutume, dans lequel j’aurais pu m’arrêter goûter un de ses cafés fins.
Un resto qui s’appelle Marcel, murs gris bardés de miroirs, ampoules nues qui descendent du plafond, décoration minimaliste. Il me tente bien, Marcel, mais je suis transi de froid, je ne veux plus que regagner ma voiture.
Devant le cinéma La Pagode, deux adolescents se bécotent comme ne se bécotent plus les adultes, avec une passion neuve et bouleversante, avec une douceur d’enfant.
Je suis bien loin du désert et je cherche le guerrier aux traits si fins…
Celui-là était d’une beauté saisissante. Toute une race noble et prompte que n’ont jamais souillée ni le contact des villes, ni les travaux sédentaires, qui s’est nourrie depuis des siècles d’espace et de ciel, avait délégué le meilleur d’elle-même dans la personne de Dhâm, chef de combat des guerriers chammars. La finesse de ses traits et de ses attaches était telle qu’on la voit aux princes d’Orient sur les miniatures. Ses mains parfaites reposaient sur ses genoux, sans un tressaillement. L’immobilité du visage en accusait la pureté acérée : un front lisse couronné de l’« agal » aux tresses noires ; un nez busqué et d’un dessin délicat, une bouche rouge, mince qui souriait altièrement ; et des yeux magnifiques, taches d’onyx brûlant, cernés d’une ligne bleue par le khôl.
Joseph Kessel, En Syrie
Gallimard, succession Kessel © 2014
Photo © YSL
Le pli de la nuit (24 janvier 2015)

La nuit se tait avec complaisance, elle ronronne terriblement dans son intérieur et ne dit rien de son intimité.
Il est presque trois heures et j’ai dormi un peu sur le canapé, avachi devant la télé, ne sachant pas réellement ce qu’il s’est passé ses dernières heures ; mais tout me va, je ne suis pas difficile, je me satisfais de peu, de plus en plus. De mes ruptures et de mes petits foyers d’infection, je me suis fait une raison et je n’ose à présent plus explorer le monde qu’en me disant que le hasard et la richesse du monde sont largement suffisant pour me satisfaire.
Je n’ai bu qu’un verre de vin, un bon Chevalier de Lascombes, Margaux 2011, mais la fatigue aidant, je me suis endormi. Ce n’est pas bien grave, je ne suis redevable de rien à ce propos. Une fois couché, le sommeil n’a pas daigné s’emparer de moi. Je m’y suis fait. On se fait bien à tout, finalement. Il suffit de ne pas systématiquement entrer en résistance.
Alors je retourne sur le canapé, l’envie de dormir cachée, bien cachée, assis dessus, et j’entre dans Chemin faisant, connaître la Chine, relancer la philosophie, de François Jullien, et je me satisfais également parfaitement de ces mots de Michel Foucault :
Il y a les critiques auxquelles on répond, et celles auxquelles on réplique. A tort, peut-être. Pourquoi ne pas prêter une oreille uniformément attentive à l’incompréhension, à la banalité, à l’ignorance ou à la mauvaise foi ?
Michel Foucault, Dits et écrits I
Gallimard
Simplement continuer à vivre (25 janvier 2015)

Cette année commençait bien. Je ne dis pas que je n’étais pas stressé car au sortir de ces fêtes de fin d’année, j’étais un peu fatigué. Simplement, il me restait une étape à franchir ; soutenir ma note d’investigation pour ce master recherche dans lequel je m’étais investi depuis un an. Peut-être le 12 janvier, la date n’était pas vraiment fixée. Et puis avant Noël, Jean-Jacques me dit que ce sera le 7 janvier. Le 7 janvier !!! Une date dont il faudra que je me souvienne.
Ah ça oui, je vais m’en souvenir. Je pars d’Argenteuil sur les coups de midi, je reçois un texto qui me dit de regarder les news sur internet, mais je suis au volant, je ne fais pas attention. Je roule vers Cergy et le programme de France Inter s’interrompt pour un flash spécial. Un attentat à Charlie Hebdo, une fusillade, il y a des morts, on n’en sait pas plus. A Cergy, j’embrasse mes collègues, je rassemble mes affaires, passe le bonjour à mes anciens stagiaires ; ils ne savent rien pour l’instant. Et puis Laurie m’annonce que c’est certain, Charb, Cabu et Wolinski sont morts. Samy se prend la tête dans les mains, Laurie est blême. J’ai envie de vomir, violemment.
Je pars pour Paris XVIIIè et sur la route j’écoute France-Info qui précise de plus en plus la situation. Je suis au bord des larmes, je ne comprends pas vraiment ce qui se passe. 15h20, j’arrive rue Custine et je me gare. Je n’ai pas eu le temps de manger et c’est seulement là, 10 minutes avant de soutenir que je m’en rends compte. Tant pis, je n’ai pas vraiment faim. Je pense à Cabu, aux bouquins que mon père avait sur ses étagères, le grand Duduche et son irrévérence un peu potache, et surtout, je pense à lui quand il dessinait dans Récré A2 à côté de Dorothée. Ça, je peux dire que c’est vraiment mon enfance. Juste avant de descendre de voiture, j’entends que Bernard Maris est mort lui aussi. Quelle est cette folie ? Quel est le nom de cette folie ?
J’entre chez Christine, accueilli par Jean-Claude. J’adore Jean-Claude. Il est la douceur, toujours content de me voir. Jean-Jacques est là, il me serre la main, je dis bonjour également à Marianne que je ne connais pas encore. Et je m’installe, nous commençons. C’est une soutenance et dehors c’est le chaos… Nous sommes tous abasourdis mais il faut y aller, c’est aujourd’hui le grand jour. Le sujet de Marianne concerne la création d’une coopérative citoyenne sur Morlaix. Je l’écoute de loin, mais je ne suis pas vraiment là, mes yeux sont lourds de larmes qui s’échappent lentement.
Les membres du jury s’expriment sur son compte, puis vient mon tour. L’année dernière, j’avais terminé mon master pro en parlant des politiques sociales et des institutions comme celles dans laquelle je travaille ; mon propos était de dire que leur propre était de créer des « contextes amoureux » au sens où l’entend Alain Badiou, dans lesquels on devait tendre vers la substitution de l’invisibilité (Axel Honneth) du public à sa visibilité en tant que personne, neutraliser le mépris dont il est victime dans une société aux individualismes exacerbés.
Cette année en master recherche, j’ai un peu plus la bride sur le cou. Mon sujet explore la sociologie, la philosophie, occidentale et chinoise, mais aussi, on ne se refait pas, le récit de voyage. Si mon sujet a du mal à se dessiner, j’y parle de la condition d’étranger revitalisée grâce à une pensée de l’écart telle que la structure François Jullien dans ses écrits (L’Écart et l’Entre, Les transformations silencieuses), j’y parle de l’hospitalité inconditionnée et du don de soi dans les relations d’échanges qui se vivent au travers des parcours d’intégration socio-professionnelle, j’y parle de la capacité de construction de soi des personnes au travers des récits de voyage, s’inscrivant dans la déconstruction de soi, dans cet entrelacs subtil que deviennent les récits de vie. J’ai eu du mal à écrire vingt pages au début, et je me suis retrouvé avec une petite quarantaine de pages que je n’arrivais plus à réduire. J’ai écrit comme un forcené pour en accoucher, toujours motivé par mon expérience professionnelle et personnelle. Ce dont je me rends compte, c’est que ce n’est qu’un seul sujet : l’accueil de l’autre, l’accueil de l’autre en soi.
Et les tirs de Kalachnikov résonnent encore en moi dans cette salle de rédaction, dans la rue, le claquement des balles emplit mon esprit et me trouble. Comment on peut faire ça au nom d’un dieu qui se contrefiche qu’on parle en son nom ? Quel dieu martial pourrait vouloir la mort des autres ? Certainement pas le dieu du Coran qui n’est qu’amour et respect de son prochain. Les humains font de erreurs.
Je termine la lecture de mon texte comme dans un soupir, je n’ai plus de voix, je me rends compte que je suis plein d’émotions, plein de chaos à l’intérieur. Je suis tout autant déconstruit que les personnages dont il est question dans mon mémoire. Et le jury m’interroge sur Tobie Nathan dont j’invoque l’étranger. Je ne sais plus ce que j’ai écrit, ça fait un mois que je ne peux plus lire ce que j’ai écrit. Ce texte m’angoisse car il touche à des choses tellement personnelles. Je ne sais même plus quelle distance j’ai mis dans tout ça. Je ne sais plus ce que j’ai dit, ma voix s’éteint, ma gorge se noue, j’ai envie de pleurer, mais c’est ma soutenance, bordel !! Je ne peux pas sortir d’ici en n’ayant pas défendu mon texte ! Les questions et les avis fusent, Jean-Jacques parle de choses que je n’arrive pas à fixer. Jean-Claude dit oui bien sûr c’est ça, c’est ton voyage à toi, tu nous emmènes avec toi dans une écriture qui ne fait pas toujours les liens, mais moi je les fais les liens ! Christine à son tour dit très belle écriture, tu m’as vraiment emmené avec toi, et quand tu parles des récits de la déconstruction, c’est exactement ça, je suis d’accord avec toi tout le temps, oui oui oui !!
Je crois que j’ai réussi. Dehors c’est la haine et ici c’est la victoire de l’amour des autres. Marianne et moi sortons quelques instants à la demande de Jean-Claude. Délibération. Je sais qu’ils ne délibèrent pas, tout est déjà fait. C’est plié. Depuis longtemps. Nous parlons de nos expériences d’écriture pour ne pas parler du reste, mais je suis à fleur de peau, j’ai toute mon émotion entre ma gorge et mes yeux.
Quand nous remontons, la table en bois compte 5 assiettes, des verres, une bouteille de Crémant Wolfberger (très bon goût parisien, je trouve) et une galette. Je crois que je n’aurais plus jamais l’occasion de vivre une soutenance dans ces conditions. Jean-Jacques nous demande de nous lever. Christine, elle, reste assise avec sa patte en vrac. Le jury a délibéré. Il met les formes, il y tient. Moi aussi. Et il a décidé, à l’unanimité, de vous attribuer, à tous les deux, la note de 17, ce qui équivaut à une mention très bien. Félicitations à tous les deux. Je n’y crois pas ! J’ai encore réussi ! J’ai envie de pleurer, je me sens à la fois éteint émotionnellement et heureux comme un gamin qui ouvre ses cadeaux de Noël et je pense aux morts qui étaient encore en vie hier, je pense à mon grand-père qui aurait tellement été fier de son petit-fils, je pense à ma grand-mère qui ne doute pas du tout de moi et qui sait déjà tout ça, elle n’a jamais douté de moi.
Nous nous disons au revoir après avoir mangé ensemble une délicieuse galette. Il faut que je reparte chez moi, il est temps. A peine assis dans ma voiture, c’est plus fort que moi, je m’effondre, je pleure violemment pendant des minutes qui s’étirent jusqu’à ne plus savoir ce que je fais là, j’ai ouvert les vannes ; je ne peux plus m’arrêter. Ce sont des larmes qui sont à la fois des larmes de joie, d’émotion, de tristesse, de mort, ce sont les larmes d’un homme qui a vécu trop de choses en trop peu de temps et qui déborde de tout ce qu’il a de bon en lui et qu’il aimerait pouvoir partager avec le monde entier.
Dans les premiers instants, on se demande comment on va faire après. Les choses ne changent pas vraiment. Le master, oui, il est derrière, c’est terminé. Il faut penser à l’après, sinon on meurt. Et puis il y a Charlie. Il faut aussi penser à l’après, parce que là aussi, sinon, on meurt. Il faut penser à comment on va vivre avec les autres. Vivre avec les autres, ça, je sais faire, c’est même mon métier, c’est ce que je fais tous les jours et que j’apprends aux jeunes à faire, pour qu’au bout du compte, personne sur terre ne se comporte comme des assassins et qu’on puisse vivre ensemble sans se détester.
Photo © François Lartigue
Chez Marcel (1er février 2015)
De temps en temps, j’aime bien aller chez Marcel. Marcel — pourquoi ce prénom que je déteste tant ? — c’est une épicerie fatras capharnaüm. Il y fait tout le temps froid, mais on y trouve là tout ce qu’il faut pour cuisiner des recettes de tous les pays. C’est le seul endroit que je connaisse dans la région où l’on trouve aussi bien des fruits exotiques, des nouilles déshydratées, des raviolis surgelés, des sodas antillais, du bouillon de crevettes fumées, de la sauce satay, des groins de porc en saumure vendus en seaux, des bougies pour Sainte Rita et des pastiches pour cheveux africains. C’est un lieu hétéroclite, surprenant, tenu par des Chinois mal aimables, où surtout l’on sent cette odeur si particulière qu’on retrouve dans toutes les épiceries d’Asie où j’ai traîné mes guêtres, en Thaïlande ou en Indonésie. Quelque chose comme une odeur de mangue pourrie, ou de durian, une odeur de putréfaction de fruit assez prégnante mais pas foncièrement désagréable. C’est une odeur qui rappelle la chaleur, l’ambiance tropicale des jours moites, les expériences malheureuses des choses qu’on aurait mieux fait de ne pas manger.
Je suis ressorti de là avec tout un tas de choses que je n’aurais peut-être pas trouvées ailleurs. De la citronnelle en branches, des rhizomes de galangal, des champignons de paille entiers, de la sauce satay pour les brochettes de poulet (ah le marché du dimanche de Chiang Mai !), du lait de coco, tout ce qu’il faut pour faire un Tom Yum ou un Tom Kha Kai.
Allez chez Marcel, c’est déjà marcher dans ses propres pas à la rencontre de ses voyages culinaires.
En sortant de là, je tombe sur une dizaine de types en costard et lunettes de soleil (il fait 3°C les mecs !!), l’un d’eux dit aux autres : « on va à Istanbul ? ». Je fronce les sourcils… Ce n’est que le nom du kebab qui se trouve juste à côté…
Dans la brume, dans le froid… (7 février 2015)

Ces derniers jours sont des jours durs parce qu’il y fait froid. Le vent s’agite dans un ciel de cristal, faisant danser les colonnes de fumée des cheminées sur l’horizon, laissant croire à des paquebots en partance sur une mer d’huile. Il fait un ciel d’oranges et de roses bleutés qui disent que la journée sera froide et les autres encore après elle… C’est un vrai hiver. Avec de la neige qui est tombée, mais le sol pas suffisamment gelé a tout absorbé. On ne pourra pas dire qu’on n’a pas eu d’hiver cette année. Oh bien sûr, ça n’a rien à voir avec un hiver de montagne ou un hiver de pays scandinave, mais ça reste un bon hiver que déjà je commence à trouver long.
Je me remets à rêver d’atmosphères climatisées, les immenses statues de plâtre coloré qui ornent l’intérieur de l’aéroport Suvarnabhumi de Bangkok, avec son atmosphère lente et sur-refroidie. Sur les allées qui permettent aux taxis d’emporter leurs clients, des hommes fument dans la lumière jaune et moite du matin. L’aéroport est en plein milieu des marécages. Et ces odeurs d’humidité, de pourriture… tout ici respire le compassé, mais c’est une impression incomparable, rien de ce qu’on connaît ici.
Je repense aussi à cet été en Turquie que je suis en train de tenter de finir de raconter, avec ses églises chrétiennes perdues dans des vallées de pierre blanche, un patrimoine qui se détache de la paroi, qu’on ne verra peut-être plus pour longtemps, ses odeurs de nourriture salée, le thé noir qui frémit sur le feu, et toutes ces maisons petites, étriquées, épaisses, qui sentent elles-aussi l’humidité… il neigera aujourd’hui à Göreme.
Et dire que tous les jours je passe devant cette basilique froide et majestueuse, perdue entre les immeubles réhabilités de ce vieux quartier qui contient, ici comme à Trêves, la tunique du Christ (une tunique du Christ, qui dit la vérité) ?, exposée au public, dans laquelle je ne suis jamais entré.
Le jour s’est levé, il est rose orangé, sobre, froid, comme tous les autres jours. Les jours de chaleur sont bien loin.
J’ai eu peur. J’ai redressé la tête, avec crainte, et j’ai regardé autour de moi : c’est toujours le même univers, l’ancien et celui d’aujourd’hui ! Mais ma chambre et mes meubles sont plongés dans le sommeil. J’ai transpiré. J’ai envie de voir quelqu’un à qui parler, de le toucher de la main.
Orhan Pamuk, La maison du silence
Gallimard, 1983
Lieux de la tendresse (8 février 2015)

Je refais le chemin, sans cesse, sur les lieux de mon enfance, à partir de bribes de souvenirs, je parcours sans cesse, parfois sans vraiment le faire exprès ou consciemment les endroits dans lesquels j’allais ou par lesquels je passais avec mes grands-parents, toujours avec mes grands-parents.
Le Pecq, son rond-point où je repassais encore il y a quelques années, avec sa fontaine et son étrange boule, son bassin que quelque petit malin trouvait parfois bon de saupoudrer de lessive ; la fontaine faisait alors des langues d’écume qui se dispersaient avec le vent et le gamin que j’étais se marrait comme une baleine. Saint-Germain-en-Laye, le parc du château, le café Soubise, le musée des antiquités nationales, le rond-point près du château où se trouvent encore des bâtiments de l’armée, où rien n’a changé depuis Louis XIV, et puis il y a aussi cette longue route qui longe la Seine et remonte vers Louveciennes, passe par Port-Marly, Marly-le-Roi, l’Abreuvoir que je n’avais pas vu depuis des années et qui restait pour moi l’archétype de cette époque.
Évidemment, je ne retourne pas à ces endroits de gaîté de cœur, c’est même pour le coup assez triste, mais je prends tout ceci avec assez de froideur pour ne pas m’effondrer. Peut-être le devrais-je ? M’effondrer. Si j’ai le choix, je ne préfère pas.
Je regarde mes mains, mes mains d’homme qui a parcouru un peu de chemin ; je ne suis plus l’enfant calme et taiseux qui regardait par la fenêtre de la voiture. Installé derrière ma grand-mère, je regardais les mains gantées de cuir de mon grand-père sur le volant de sa voiture que, plus tard, je conduirais à mon tour.
Passer par les terres blanches où le bus s’arrêtait en pleine journée dans des quartiers vides de toute vie, le jour où j’avais pris un congé pour accompagner mon grand-père à Paris pour qu’il passe des examens cardiaques, avant qu’il ne tombe gravement malade. Je suis resté à côté de lui, assis dans le bus. Je crois que nous n’avions jamais passé autant de temps à parler de tout et de rien, cinquante années nous séparant… Il était à fleur de peau comme il ne l’avait jamais été. Déjà. Un moment de tendresse pure comme il n’en existera peut-être plus jamais.
Tout me relie tout le temps à mes grands-parents, rien ne se passe sans qu’ils soient présents auprès de moi. Et ma vie continue avec leur présence dans les replis de mon être.
L’absence ne compte pas. Elle ne compte pour rien. Elle n’existe pas.
L’écriture composée (24 février 2015)

C’est une question qui me taraude depuis quelques temps. Depuis, en réalité, que j’ai passé avec succès l’épreuve un peu douloureuse du jury devant lequel j’ai présenté mes deux masters. Si auparavant je me posais la question de la pertinence de mes écrits, il aura fallu quelques temps pour que je finisse par croire en la réalité des attentes qui pesaient sur moi. Aujourd’hui, c’est la question de l’écriture de la thèse de doctorat qui se pose à moi. Si j’ai l’impression de ne pas avoir beaucoup vécu ces dernières années, au regard de l’effort fourni, je garde au fond de moi la terrible envie de déployer à présent ce qui m’a toujours animé et que j’ai cru voir possible au travers de quelques mots prononcés par mon directeur de recherches ; amener la pensée à penser le voyage comme une manière de se déconstruire dans le monde. La mondialisation de soi autour de représentations qui s’actualisent dans le flot des déconstructions successives et empilables devient pour moi la seule manière de se représenter le monde et les relations interpersonnelles directes. Il devient assez affligeant de voir à quel point la plongée dans un monde mouvant et de plus en plus complexe génère autour de rapports douloureux, violents, alors que tous les indicateurs sont aux verts pour que les choses se passent pour le mieux. On m’a déjà critiqué en me disant que mon angélisme était pathétique, mais il reste quoi à part ça ? Le désenchantement ? Le meilleur moyen de sombrer dans la haine de soi, et par voie de conséquence des autres.
J’ai pris ma décision. Si je n’entame pas ce travail doctoral, je ferai cavalier seul et j’écrirai quand-même ce que j’ai amorcé. Si à présent je ne peux plus écrire ce que j’écrivais il y a dix ans, je suis en capacité de faire autre chose. Signe, certainement, que j’ai vieilli, ou mûri.
Prochaine échéance, le 7 mars, date qui décidera ou non de ma poursuite d’études.
Les matins du possible (7 mars 2015)

On se prend à rêver que l’on est vierge de tout, frais comme un enfant qui revient du dehors, attentif au moindre bruissement de la nature, mais la grossièreté nous accable en fin de compte. Il n’y a rien de neuf dans ce monde qui ne soit construit par sa propre imagination, rien qui ne soit renouvelé sans le mouvement de sa propre volonté. Les possibles n’adviennent que lorsque nous sommes dans les bonnes dispositions, pas avant, pas après, juste pendant.
Cherche ta main fouisseuse dans la terre encore froide les petites pierres qui feront les rochers de demain, modèle encore ces moments de grâce, un moment léger comme le battement d’aile d’un papillon qui survient dans une vague subreptice.
L’ombre persiste, sous les cieux clairs, sous des yeux brûlants, dans l’air glacial du matin encore endormi. Quelques pages froissées, une odeur de froid piquant et dénué de toute scorie, la café m’étrille l’estomac et je finis par me rendormir.
Plus qu’un être sans fond
plus qu’une pâleur affolante
l’esquisse d’un cadavre aveugle
et dans les traits d’un pinceau sans encre
demeure la vision des petites aubes nues
des matins sans ombre
des jours qui ne s’endorment plus
Il faudra revenir…
Read more
Mar 12, 2017 | Ayutthaya stories, Carnet de voyage en Thaïlande, Carnets de route (Osmanlı lale), Sur les portulans |
Au petit matin, une odeur d’eau, de rivière mouvante, quelque chose de vivant emplit l’air. L’odeur âcre d’un feu de végétaux se répand doucement. Après le petit déjeuner, je me rendors quelques minutes sur la terrasse, où la chaleur des premiers instants me chauffe déjà la peau. Je profite quelques instants de la piscine avant de refaire ma valise qui restera toute la journée à la réception de l’hôtel. Déjà, je suis redevenu un étranger aux lieux et laisser la suite derrière moi me pince le cœur. Si peu de temps passé ici. C’est le principe du voyage ; déjà il faut repartir, tout le temps repartir, se dessaisir de ce qu’on a appréhendé pour n’en garder qu’une essence.
J’ai commandé un skylab à la réception de l’hôtel. Le petit bonhomme qui arrive ne paie de mine avec sa chemise jaune déchirée et une bouche presque entièrement édentée, mais il arbore un sourire heureux d’homme simple et jovial. Il connaît parfaitement sa ville, mais n’entrave pas un seul mot d’anglais. Ce n’est pas vraiment un problème, on réussira à s’en sortir pour se parler quand-même. Je lui demande de m’emmener à Hua Raw, à l’est de la ville. Hua Raw c’est le plus grand marché couvert de la ville, une grande halle sans charme qui abrite des centaines de commerçants, où l’on peut trouver aussi bien de quoi manger sur le pouce, que de quoi cuisiner, paniers à riz, ustensiles, mais aussi lunch-boxes, tissus, balais, réchauds, bâtons d’encens et offrandes pour les temples, coussins de paille, bref, tout ce qu’il faut pour le foyer. Je suis ébahi par la fraicheur des marchandises qu’on trouve sur les étals, malgré leur aspect peu engageant ; poissons fumés, poissons frais à la mine patibulaire, entrailles d’animaux non identifiés… des tripes, boyaux, viscères que je ne connaissais pas, s’entassent sur la glace pilée des boucheries ambulantes. On se demande à quel moment cela va se retrouver dans nos assiettes… L’odeur âcre des animaux abattus prend à la gorge, mais ce n’est pas une odeur de mort ou de pourriture, c’est plutôt quelque chose de sauvage…
Le conducteur du skylab partage avec moi un petit ballotin de fraises blanches avec un petit sachet de sucre rose pimenté. Elles sont dures et sans saveur, mais nous rions tous les deux en partageant cet en-cas incongru. Manger des fraises en Thaïlande, au bord de la route avec un chauffeur de skylab…
Une vieille dame qui tient une échoppe encombrée de tissus et d’ustensiles de cuisine rigole avec moi lorsque, je ne sais pourquoi, j’en viens à lui demander comment on prononce en thaï le mot “main” (มือ) ; elle essaie désespérément avant d’abandonner de me faire prononcer quelque chose qui ressemble à “meuuuuuuuh” en gardant les dents serrées et en faisant s’éterniser ce joli son long. Un peu plus loin, j’achète un balai recourbé en paille de riz au fils d’une vieille dame ; il parle un anglais parfait avec l’accent de l’université, mais la bosse du commerce n’est pas encore en lui. Celui que j’achète est cher (90 bahts) et me propose si je le souhaite d’en acquérir un autre beaucoup moins cher pour 50 baths (un peu plus d’un euro) parce qu’il m’explique qu’il est plus pratique.
Un peu plus loin, j’achète une petite boîte à riz tressée pour un prix tellement dérisoire que c’en est gênant, à un vieux chinois presque aveugle pour qui sourire doit être une vague notion antique, mais lorsque, comme à chaque fois que j’achète quelque chose, je lui dis merci en thaï (khop kun khrap) suivi d’un salut (sawasdi khrap), j’arrive à lui arracher un léger sourire de satisfaction presque ému. Se fouler d’apprendre quelques mots est la moindre des politesses, ce qui est toujours ressenti comme une marque d’attention dans un pays où la confrontation avec l’étranger est souvent ressenti comme une colonisation agressive.
Dans la partie du marché où l’on trouve légumes et fruits, viande et épices, ce sont surtout des musulmanes qui sont aux affaires sous les grandes plaques de tôle du toit ajouré. Elles préparent des volailles avec la méticulosité des artisanes appliquées. D’immenses ventilateurs brassent un air inexistant sous ce hangar frappé par un soleil impitoyable qui se faufile au travers des petites ouvertures et dessine sur le sol de jolis motifs terminant les rais de lumière enfumés. C’est ici que j’arriverai à trouver des petits sachets d’épices pour cuisiner le Laab-Namtok.
A l’hôtel, j’avais demandé au skylab de m’emmener au marché, puis au Wat Yai Chai Mongkhon, mais je change d’idée et lui demande de me ramener là où j’ai déjeuné hier, au Wat Ratchaburana, là où je me suis régalé de ce superbe chicken noodle. Une fois arrêté devant, il me dit avec malice avec quelques mots d’anglais que c’est très bon ici ; je lève mon pouce pour approuver en lui faisant comprendre qu’on est sur la même longueur d’ondes. Aujourd’hui, c’est une petite jeune fille d’à peine 13 ans qui fait le service, coupée au carré et lunettes rondes, son anglais est très bon. Elle me sert une soupe de poulet et nouilles aux œufs à la chinoise, légumes et coriandre, que j’agrémente de sauce soja et piment maison.
Nous repartons vers le Wat Yai Chai Mongkhon qui se trouve encore plus à l’est que le marché, au-delà de la frontière naturelle formée par la Pa Sak, dans une circulation dense à l’extérieur de la ville. Il roule à contresens pour gagner un peu de temps et enquiller l’entrée du temple. C’est aujourd’hui un jour férié, et comme tous les jours comme celui-ci, les gens se pressent dans les temples en famille, c’est ce que je remarque immédiatement en arrivant au temple où se garer devient un jeu complexe. Le petit homme me laisse devant et va garer son skylab un peu plus loin, à l’ombre des ficus, avant d’aller se payer une bière avec ses copains chauffeurs à l’abri des regards. Les bouddhistes ne sont pas censés boire de l’alcool (le cinquième précepte de la conduite morale du bouddhisme exige qu’on n’ingère pas de produits toxiques annihilant la maîtrise de soi, mais tant qu’on est maître, tout va bien, non ?).
Avant d’être un lieu de pèlerinage important, ce temple est un monastère (Wihan Phraphutthasaiyat), et sa particularité est d’accueillir également des femmes, vêtues de blanc et le crane rasé. Construit en premier lieu par le roi U‑Thong, il faut agrandi par ses prédécesseurs et consacré comme le lieu de la victoire sur les Birmans. Le ubosot est entièrement en bois et passablement ancien. La foule qui s’y presse rend l’accès compliqué, et je capitule devant la masse des pèlerins, surtout pour ne pas déranger. Je n’aime pas m’imposer comme visiteur tandis que d’autres viennent ici avant tout pour prier. Mais ce qui fait la beauté du lieu, c’est le chedi, immense, visible à des kilomètres à la ronde. De chaque côté, un immense Bouddha souriant semble assurer la sécurité du lieu.
Un peu à l’abri de la foule se trouve un immense Bouddha allongé, recouvert d’un drap orange, que deux petits vieux à la peau brunie par le soleil, tout habillés de carmin et de bordeaux, courbés comme de vieux arbres, remettent en place avec attachement et tendresse. Il se passe ici quelque chose d’étrange. Derrière la foule de ceux qui se pressent ici pour prier, bâtons d’encens et fleur de lotus retenus dans leurs mains jointes au chevet du Bouddha couché, position qui symbolise le Bouddha malade sur le point d’entrer au Parinirvāṇa, bon nombre de personnes stationnent devant les deux pieds de la statue dont les orteils sont tous, comme dans toute l’iconographie thaïlandaise, de la même longueur, et pressent de toute leur force une pièce de monnaie qu’ils tentent de faire adhérer à la pierre. L’exercice peut sembler étrange, mais aussi bizarre que cela puisse paraître, certaines des pièces s’enfoncent et restent collées dessus. Tout le monde essaie à son tour ; certains dépités de voir que leur pièce ne tient pas, s’éloignent ; d’autres qui y parviennent arborent un sourire d’extase. Si la pièce est retenue par la pierre, la chance et le bonheur sont assurés. C’est la première que je vois cette pratique en Thaïlande, c’est assez émouvant.
L’immense chedi est entouré de dizaines de statues de Bouddha, toutes recouvertes d’un linge jaune d’or aussi brillant que la soie, resplendit dans le soleil d’une journée chaude. Dans la main ouverte vers le ciel de la statue se trouve parfois une fleur de frangipanier, déposée là avec tendresse. Parfois, ce sont des amulettes en bronze posées là sur le rebord du socle. Les frangipaniers poussent dans la cour du chedi, répendant leur odeur si sucrée au pied de l’immense monument. Dans la jardin gisant au pied du chedi, de l’autre côté de l’ubosot, des maisons en bois sont les retraites de ces femmes qui sont entrées en religion, portant l’habit blanc, crane rasé ; elles vivent ici en toute quiétude, à l’abri des regards, entourées de chats et d’arbres hauts au pied desquels des petites statuettes, des arbres tressées de fils de fers et de petites pierres, des amulettes sont déposées en signe de vénération. Une plante épiphyte est enroulée autour du tronc d’un arbre, dans un morceau de tissu de couleur jaune également. Le jaune ici prend la symbolique de la renoncement aux choses matérielles et de l’humilité. Je fais le tour, comme beaucoup d’autres personnes, du beau chedi par la gauche, comme il se doit, et regarde les gens pieux en faire de même avec leur fleur de lotus dans les mains. Une jolie lumière tamisée, orangée, recouvre les jardins et les visages paisibles des Bouddha, dans l’odeur florale des fleurs de frangipaniers et l’atmosphère humide que la brique du chedi semble exhaler.
Une fois monté sur le chedi par une volée de marche extrêmement raide, la vue est exceptionnelle sur la ville d’Ayutthaya, même si on ne se trouve qu’à peine plus haut que la cime des plus grands ficus des alentours. Une niche est creusée à l’intérieur du monument, il y a fait une chaleur harassante. Sept Bouddhas trônent ici, tous recouvert de feuilles d’or que l’on vient déposer en masse sur le corps de la statue. Au centre, un puits, qui a dû contenir autrefois des trésors et des reliques, contient des centaines de pièces d’or que l’on jette ici comme dans un geste pour s’attirer la chance ; c’est aussi un symbole fort : on se déleste des biens matériels au creux de ce monument dont la forme aniconique est censée représenter le corps du Bouddha. Ceux qui ont la chance de monter jusqu’à cet endroit sont empreints d’une ferveur tout particulière.
A l’écart du temple, une petite maison censée représenter un temple contient des dizaines de peluches de Doraemon, un personnage de mangas japonais qui n’est autre qu’un chat-robot qui voyage dans le temps. On se demande déjà pourquoi ce personnage est aussi connu ici, mais d’ici à le voir sanctuarisé dans un temple bouddhiste, on se rend compte à quel point la religion prend des formes un peu élargies.
A l’écart du temple, quand je rejoins le skylab, je tombe sur une petite fille qui ouvre les gros boutons des fleurs de lotus pour en faire de belles choses, pliées et repliées, avec une agilité dont elle est très fière. Elle me fait un grand sourire tandis que je la filme.
La foule se presse encore à l’entrée du temple et la circulation reste très dense, même à l’écart de la ville. Le petit véhicule se fraie un passage entre les voitures pour m’emmener au Wat Lokayasutharam (วัดโลกยสุธาราม), qui n’a plus de temple que le nom. En réalité, l’immense Bouddha couché est tout ce qui reste du temple. Tout le reste est tombé à terre, fortement endommagé. Le prang est en très mauvais état et tout autour, il ne reste plus que les socles et six pierres en forme d’orchidées plantées devant le monument principal ; ce sont les symboles anciens, protecteurs, dont le nom m’échappe encore et toujours. Ce lieu est réputé pour son Bouddha couché qui a été maintes fois restauré et dont les dimensions en font un des plus imposants de Thaïlande ; 42 mètres de long pour 8 mètres de haut. Bien évidemment, celui du Wat Pho le surpasse largement, mais celui-ci est en plein air, directement sous le soleil ; un petit plateau d’offrandes lui est consacré. Je ne sais pas si c’est parce que l’heure commence à être avancée, mais il n’y a personne alentour. Seuls quelques Thaïs trainent encore dans les environs tandis que le soleil décline.
Il va être temps de retourner à l’hôtel pour récupérer ma valise et repartir ce soir-même. Auparavant, le chauffeur du skylab s’excuse platement, mais il doit absolument s’arrêter sur un tout petit marché enfumé près du Bouddha couché. Il est en réalité parti s’acheter deux brochettes de poulet qu’on lui enfourne dans un sachet plastique et qu’il dévore en ne tenant plus son guidon que d’une main. Il se marre d’un air désolé en montrant qu’il commençait à avoir faim.
Dans le centre de la ville, près du quartier général des éléphants, là où les cornacs vêtus de rouge et de noir comme les soldats Thaïs du XIXè siècle, lavent leurs montures à grande eau et les nourrissent, il existe un petit marché tout en longueur où l’on trouve toutes sortes de bondieuseries et d’ustensiles de cuisine sous les tôles basses chauffées par le soleil. A l’heure qu’il est, tout ferme, et je me résigne à partir sans d’avoir pu jeter un coup d’œil. Je me console comme je peux en me disant que de toute façon, quasiment tout ce qu’on trouve ici est fabriquée en Chine.
Avant de retourner chercher ma valise, je demande au chauffeur de m’amener à Chao Phrom, un marché, ou plutôt un centre commercial qui se trouve à l’est de la ville, non loin de la rivière. Tout est en train de fermer. L’ambiance du marché me rappelle Pasar Beringharjo à Yogyakarta. Les vendeurs de légumes sont les derniers à fermer, mais avec la chaleur qu’il a fait aujourd’hui, il ne reste plus sur les étals que de vieilles choses vertes, molles et flétries. En ce jour férié et à cette heure du jour, il ne reste plus grand-chose d’ouvert. La dernière image que j’aurais d’Ayutthaya, ce seront d’immenses boulevards vidés de leurs voitures, ville de province, calme et sans bruit de circulation, tandis que le skylab me ramène à l’hôtel. Le petit chauffeur avec qui j’ai passé la journée me demande 600 bahts, soit la moitié de ce que je lui dois puisque normalement je le paie à l’heure… je fronce les sourcils et trouve ça bizarre de lui devoir aussi peu mais je m’exécute. Il reviendra dix minutes plus tard en s’excusant auprès de la réception pour demander le reste. Je lui donne le reste, et même plus pour le remercier de cette belle journée avec lui dans la ville qu’il connaît parfaitement.
Je me barbouille d’anti-moustiques, commande un Chang beer qu’on me sert dans le patio de l’hôtel et j’attends mon taxi qui doit arriver vers 19h30 pour m’emmener à Bangkok. Lorsqu’il arrive, il s’excuse de son retard et file aux toilettes en se marrant. Nous nous marrons bien quand il revient et qu’il me dit qu’il avait une urgence…
Le taxi est une grosse bagnole, un mini-van Nissan super confortable qui parcourt les quatre-vingts kilomètres qui me séparent de Don Mueang dans une atmosphère feutrée et climatisée qui n’est pas sans apaiser le feu d’un soleil brûlant qui s’est amusé à tatouer ma peau blanche tout au long de la journée. Il me dépose dans un quartier miteux près de l’aéroport, dans la nuit crasseuse et bordélique, au pied de l’hôtel non moins miteux que j’ai choisi pour être près de l’aéroport. La réceptionniste, une femme revêche et grasse qui me fait penser à Germaine dans Monstres et Cie, aimable comme une porte de prison, me donne la clé d’une toute petite chambre à peine assez grande pour passer entre le mur et le lit. La climatisation, nécessaire dans cette cage à lapins, ne fonctionne presque pas et émet un souffle bruyant que je vais devoir supporter toute la nuit ; la température ne descendra pas en dessous de 29°C. Après avoir posé ma valise, je tente de trouver un petit restaurant dans le quartier, mais même les indications que je trouve sur le GPS et sur internet sont fausses ; j’ai l’impression d’être dans un no man’s land, loin de tout, isolé et perdu. Pas un seul restaurant, même pas de quoi acheter à emporter pour dîner sur un bout de trottoir, à part un pauvre 7/11 où j’achète un bol de nouilles déshydratées. C’est vraiment la pire nuit que je passe en Thaïlande, une très courte nuit puisque je dois me lever à 3h30 demain matin. Demain, je pars sur un île, alors je mets tout ça de côté, et je m’endors presque paisiblement.
Read more
Feb 26, 2017 | Ayutthaya stories, Carnet de voyage en Thaïlande, Carnets de route (Osmanlı lale), Sur les portulans |
Ayutthaya est une ville étrange, entièrement entourée d’eau, un île-ville, à moins que ce ne soit le contraire. Du nord descendent deux rivières, la Lopburi (แม่น้ำ ลพบุรี) et la Pa Sak (แม่น้ำป่าสัก), du nord-ouest descend la majestueuse Menam Chao Phraya (แม่น้ำเจ้าพระยา), le fleuve sur lequel est assise Bangkok, séparant la mégalopole de l’ancienne capitale Thonburi, beaucoup plus discrète et charmante avec ses khlongs (คลอง) sillonnant les quartiers pauvres et luxuriants de végétation. La Chao Phraya contourne la ville par l’ouest, la Pa Sak par l’est, encerclant la ville en une forme de poche où, au sud, elles se rejoignent ; la Chao Phraya prend le dessus et descend seule vers la mer. Un canal a été creusé au nord, reliant les deux rivières et transformant ainsi la ville en île, l’eau enserrant dans ses bras l’antique ville royale. En y regardant de plus près, on se rend compte à quel point le réseau fluvial est éminemment plus compliqué, ce qui n’a pas jamais vraiment facilité le travail de nos cartographes occidentaux lors des premières tentatives aux XVIIè et XVIIIè siècles.

Source OpenStreetMap
Ayutthaya — Isaac de Graaff 1690
Ayutthaya — François Valentijn 1724
Ayutthaya — John Andrews 1771
Ayutthaya — Simon de la Loubère 1691
Ayutthaya — Jean de Courtaulin de Maguellon 1686
Au pied de l’hôtel baignant ses pieds dans la rivière sacrée, une petite barque motorisée, en fait un long-tail boat (Ruea Hang Yao — เรือหางยาว) couvert attend l’heure du départ pour visiter la ville par les rives. Il est 16h00 et la lumière commence déjà à revêtir ses habits de nuit. Lorsque je reviendrai, l’heure dorée éclatera de mille feux. En parcourant la vieille ville dans le skylab de Mr Sihn, je découvre la vie du quartier dans lequel je vis et notamment U‑Thong Road, qui a ce mérite de faire tout le tour de la ville.



Vendeurs de fruits, échoppes roulantes proposant des plats à emporter, réparateurs de 2 roues constituent la majorité de ce qu’on peut trouver ici. La plupart des commerçants sont musulmans, ce qu’on peut remarquer par leur façon de s’habiller ou l’absence des sempiternels portraits des ancêtres dont les bouddhistes décorent leur intérieur, ou des petits temples rouges enturbannés par la fumée épaisse des commerces chinois. On trouve ici les Roti Sai Mai (โรตีสายไหม), la spécialité d’Ayutthaya. Pas facile de comprendre ce que sont ces sacs gonflés d’air, contenant des fils enchevêtrés de toutes les couleurs et alignés sur les étals. C’est en réalité du sucre candi, ou plutôt comme des fils de barbe-à-papa colorés et parfumés à tout ce qu’on veut (banane, noix de coco, fraise, pistache — arômes artificiels bien évidemment…) que l’on mange dans des petites crêpes qui peuvent elles-mêmes être parfumées. Pour ma part, j’ai goûté des crêpes à la pistache avec du sucre candi aromatisé à la fraise. Rien de transcendant ; ce n’est que du sucre parfumé, mais je ne suis pas si étonné que ça de voir le succès que ça peut avoir auprès des Thaïs, très friands de sucre en général (surtout dans les sodas qui sont horriblement plus sucrés qu’en France).



Pour l’instant, me voici parti sur la petite barque propulsée par un bruyant moteur de voiture monté sur une perche. Sur les rives de la Chao Phraya, on peut voir les maisons construites sur pilotis, les pieds dans l’eau la plupart du temps lorsque le terrain le permet. Si beaucoup ont une apparence assez misérables, rafistolées de plaques de tôle branlantes et de planches pourries, recouvertes de bâches en plastique bleu, d’autres sont très bien entretenues, en bois le plus souvent, peintes dans des couleurs vives et équipées de petites terrasses où sèche tant bien que mal le linge domestique. L’eau trouble de la rivière charrie des îles entières de jacinthes d’eau qui pullulent tranquillement malgré les remous des embarcations. Le bateau sur lequel je me trouve fait le tour de la ville dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. A l’horizon, un temple immense se dessine, avec ses toits à plusieurs étages pointus, juste sur la rive, à l’embouchure de la Pa Sak et de la Chao Phraya. C’est la silhouette du Wat Phanan Choeng Worawihan (วัดพนัญเชิง), dont le plus haut bâtiment est presque deux fois plus grand que tous les autres. L’étrave tout en finesse se taille une route dans les îles de jacinthes, qui ne chavirent pas pour autant. Lorsque j’arrive sur le quai, une petite dame rondouillarde dans sa guitoune perçoit un droit d’entrée pour l’accès au temple, par lequel on peut par ailleurs accéder gratuitement en arrivant par la terre et indique une direction en bredouillant quelques mots dans un anglais mâché que je ne saisis pas vraiment, mais j’imagine que le plus haut des wat est la direction qu’il faut suivre.


Je remonte la rivière avec l’espoir d’une promesse qui sera tenue. Il fait encore très chaud et ma chemise continue d’absorber en silence la sueur qui coule dans le creux de mes reins. J’ai la sensation d’arpenter des lieux en dehors du temps, malgré la foule qui se rend ici dans l’optique de servir les icônes de leur religion, ou peut-être d’obtenir des grâces que leur vie simple ne leur offre pas. Il règne une sorte de fébrilité discrète et de joies délicates d’être ensemble en famille.

Une foule de Thaïs se presse devant l’entrée où tout le monde converge vers une porte étroite qui ne laisse passer que deux ou trois personnes à la fois. On perçoit une ferveur intense, un je-ne-sais-quoi de profondément fébrile à l’idée d’entrer dans ce lieu qui n’a d’exceptionnel que la taille du Bouddha doré qui se trouve assis sous la voûte du toit, dont les genoux font deux fois ma taille. Malgré son aspect rutilant, c’est un Bouddha beaucoup plus vieux que la plupart de ceux qu’on peut voir en Thaïlande, puisqu’il date de 1324 ; il porte le doux nom de Luang Pho Tho (หลวงพ่อโต) pour les Thaïs et Sam Pao Kong (ซำเปากง) pour les Thaïs d’origine chinoise et se trouve être le protecteur des marins (d’eau douce, en l’occurrence). Les Birmans l’ont plusieurs fois saccagé, mais il a été restauré pour revêtir l’apparence majestueuse qu’on peut voir aujourd’hui.


Les Thaïs le contournent par la gauche, comme il se doit, avant de frapper la peau d’un immense tambour dont je ressens les vibrations dans la poitrine, et qui est censé porter chance. Derrière le grand homme doré, des femmes s’affairent à plier les kilomètres de toile couleur safran que les fidèles offrent en signe de vénération. Toute une équipe est dédiée, par un système ingénieux de cordes, à dévêtir le prince pauvre pour le revêtir de linge propre et d’un orange éclatant. Tout se passe dans une ambiance à la fois bon-enfant et respectueuse. Je m’amuse plus à observer la piété des fidèles devant cette gigantesque masse si imposante qu’on n’arrive pas en voir toutes les parties au niveau du sol plutôt que m’extasier devant un Bouddha qu’il est difficile d’appréhender. Les enfants s’amusent à faire résonner le tambour le plus fort possible.




Dehors, un petit temple peint en rouge arbore des idéogrammes chinois sous lesquels brûlent des centaines de bâtons d’encens. C’est un temple bouddhiste chinois, apparemment très fréquenté. Je retourne vers la bateau qui m’attend au ponton, où une troupe de Thaïs s’amuse à jeter par poignées entières des boules de couleurs aux énormes poissons-chats qui se chevauchent pour attraper leur nourriture. Plus qu’une habitude, c’est un geste sacré de nourrir ces poissons (Pangasianodon gigas) dont les plus gros spécimens dépassent le mètre. Il paraît qu’un pêcheur a sorti de l’eau un spécimen mesurant plus de trois mètres pour 293 kilos. On les voit pulluler ici, mais aussi en plein Bangkok, et leur nombre paraît si impressionnant qu’il masque totalement le fait que c’est une espèce en voix d’extinction, victime de la surpêche. Certains de ces poissons n’hésitent pas à se monter les uns sur les autres pour attraper la nourriture, montrant parfois leur ventre blanc rebondi au ciel… Le fait de savoir ces fleuves majestueux infestés de ces gros poissons les rendent un peu inquiétants ; même si ces bêtes sont loin d’être carnivores, l’idée de les côtoyer, moi qui adore l’eau mais uniquement lorsque je suis dessus et non dedans, me donne des sueurs froides.



La petite embarcation remonte la rivière Pa Sak vers le nord, à contre-courant, le long des rives dont certaines sont plantées de petits temples entourant un chedi blanc, solitaire, se découpant sur le ciel couleur de miel. Des barges pourrissent, encore attachées à leur ponton, parmi les jacinthes d’eau qui envahissent tout, au pied de maisons en bois dont les terrasses laissent libre cours à la flânerie de ceux qui s’y prélassent. Des entrepôts en bois doit les pieds baignent dans la rivière semblent sur le point de s’écrouler au premier coup de vent, mais les Thaïs sont des bâtisseurs de premier ordre, et même si leurs constructions ne sont pas faites pour durer dans le temps, elles sont au moins prévues pour durer le temps de leur utilisation. Rien de plus, raison pour laquelle on peut voir des usines entières sombrer dans l’eau des marécages, désormais inutiles et inutilisables, leur longues cheminées de briques daignant encore pointer leurs doigts effilés vers le ciel.



Sur les berges, on peut voir des éléphants longer la rive en se balançant comme le font les animaux en captivité ; des chaînes entravent les pieds massifs de ces énormes pachydermes qu’on contraint à rester au même endroit pour le spectacle, mais cette exhibition me désole. Je préfère ne rien retenir de ces moments qui ne me sont pas destinés. Je fais signe au nautonier de continuer son chemin et je m’engouffre dans ce canal plus étroit qui a été creusé au nord pour relier les deux rivières, entourant ainsi la vieille ville d’eau pour en faire une île, un immense navire protégé naturellement du reste du pays. L’embarcation file jusqu’à rejoindre un lieu beaucoup plus boisé, où les terrasses de petits restaurants coquets, déjà fréquentés par ceux qui ne travaillent plus, avancent dans l’eau et la surplombe.

Un immense chedi blanc et doré (Chedi Sri Suriyothai) se profile sur la gauche ; c’est l’unique vestige d’une résidence royale, portant le nom d’une reine du Siam ayant vécu au XVIè siècle, icône d’un certain nationalisme un peu déplacé. La moitié supérieure de monument, entièrement recouverte d’or, resplendit dans l’air du soir, renvoyant la lumière du soleil alentour, tel un phare immobile au pied de la rivière sacrée.





Tandis que le soir est prêt à tomber, que le soleil plonge vers l’ouest, il reste suspendu dans l’air vaporeux au-dessus de la silhouette pas tout à fait inconnue d’un grand temple, le ceignant d’une couronne de lumière d’ambre. Je dis pas tout à fait inconnue car je me trouve face à un temple, le Wat Chai Watthanaram, qui peut faire penser aux ombres dansantes des temples khmers d’Angkor, même si celui-ci est plus tardif. Son prang principal, construit dans le style Khom, est un chef‑d’œuvre d’architecture qui culmine à 35 mètres de haut. Sa construction géométrique lui donne fière allure et les huit chedi qui l’entourent forment une promenade un peu désolante, car les statues de Bouddha qui la jonchent sont elles aussi meurtries, décapitées depuis l’invasion des Birmans.









Le temple n’a été restauré et rouvert au public que depuis 1992. Les plus grandes statues ont été restaurées elles aussi, surmontées de têtes en ciment inexpressives et sans charme. Certaines des statues servent de reposoirs à oiseaux qui ne se gênent pas pour s’oublier sur les épaules du Prince Siddhartha. La brique affleure partout, seuls quelques chedi arborent encore des traces de stuc blanc, entre les mauvaises herbes qui poussent dans l’appareillage de briques branlantes. L’air sent bon la fraîcheur des marécages, un je-ne-sais-quoi de végétal chaud, de terre chargée d’histoire, enrobée de la chaleur moite d’une fin de journée au cœur de la Thaïlande. Le soleil se cache derrière une brume épaisse qui donne au paysage une couleur intemporelle dans une fin de journée qui s’étire dans un soir éternel. Le disque orange se montre dans toute sa beauté, illuminant les pierres abandonnées dans un décor de fin du monde…


La terrasse de la suite Okun, hôtel iuDia, ma chambre…

Le long-tail boat me ramène au pied de l’hôtel tandis que le soleil a fini par s’évanouir derrière l’horizon. La silhouette étirée du Wat Phutthaisawan semble attendre la nuit dans son écrin arboré. Le corps fourbu, la peau cuite par un soleil que je n’ai même pas vu, je profite des derniers instants du jour pour plonger dans la piscine de l’hôtel depuis laquelle je vois les premières lumières s’illuminer sur le temple de l’autre côté de la rivière sacrée. C’est un moment unique, un de ceux que l’on aimerait voir durer toute une vie et qui ne sont au final que les touches finales qui servent à donner au voyage une couleur que les rudes instants de la vie n’arrivent pas à effacer. Tandis que je flotte sur l’eau claire de la piscine, les yeux tournés vers le ciel, je me remémore cette chaude journée, ma première en Thaïlande dans ce nouveau périple, passant mes doigts sur ma poitrine libre comme pour mieux laisser mon cœur se repaître de ce pays aux accents magiques. J’entends l’appel du muezzin, quelque peu incongru dans un pays où les bouddhistes sont rois, en regardant la rivière dont je me demande si le courant n’a pas changé de sens depuis ce matin…
Le soir venu, je remonte U‑Thong road vers les restaurants qui flottent sur la rivière et jette mon dévolu sur une adresse que je ferai tout pour oublier, le Saithong River. Ce n’est ni plus ni moins qu’une cantine sans charme dans laquelle je pensais pouvoir trouver mon compte, mais ce n’est qu’une usine à touristes où les serveuses poussent à la consommation en remplissant mon verre de bière à chaque gorgée, où la nourriture est grasse et sans raffinement ; ambiance pour Chinois affairées à se remplir de whisky coca fascinés par un guitariste folk qui reprend des standards occidentaux pour éviter le dépaysement. Je me remplis l’estomac et quitte l’endroit avec empressement pour rejoindre la terrasse de ma chambre sur la rivière ; ici il fait calme et doux, seul le clapotis de la rivière vient perturber mes doux rêves d’Ayutthaya, et la bière achetée au 7/11 prend tout de suite une autre saveur…
Je m’endors en me demandant ce qu’il peut y avoir au cœur de tous ces prang…
Read more
Feb 21, 2017 | Livres et carnets, Sur les portulans |
La plupart de ceux qui y ont mis les pieds n’en sont jamais ressortis pour en parler. On les avait pourtant prévenus ; Taklamakan (ەكلىماكان قۇملۇقى en ouïghour) aurait plusieurs sens : lieu de ruines, endroit abandonné, on dit même que le mot lui-même signifie « entre, mais ne sort jamais »… Ce désert dont la majeure partie se trouve aujourd’hui dans la région autonome ouïghoure du Xinjiang (Chine) est un des déserts les plus redoutables du monde. Certains de ceux qui s’y sont aventurés sont à ce jour en train de voir blanchir leur os sous la caresse d’un soleil redoutable, si toutefois ils n’ont pas déjà été absorbés par les sables.
Dans ce désert de mort souffle des vents catabatiques, c’est-à-dire gravitationnels, produits par la descente brusque d’une masse d’air froid le long d’une pente ; en l’occurrence, le désert est bordé au nord par la chaîne du Tian Shan, à l’ouest par le Pamir et au sud par la cordillère du Kun Lun, des chaînes de montagnes dont l’altitude culmine pour chacune à plus de 7500 mètres. On pourrait se dire que la seule porte à peu près praticable reste l’est, mais on n’y trouve que le désert de Lop et le Gobi… Autant dire que les environs ne sont pas les régions les plus hospitalières du monde…
Chez les Ouïghours qui sont les résidents historiques de cette région, rôde une légende selon laquelle les lieux seraient infestés d’esprits malins, mais selon les témoignages littéraires qu’on retrouve, il faudrait plutôt aller chercher du côté du Kara-Buran, cet ouragan noir maléfique que certains ont si bien décrits.
Sven Hedin, l’explorateur suédois, écrit ces quelques lignes lors de sa première expédition dans le désert (textes rassemblés dans l’ouvrage Dans les sables du Taklamakan aux éditions Nicolas Chaudun, 2011) :
Brusquement le soleil se voila et disparut dans une obscurité profonde.
… Une sensation de cataclysme imminent nous enveloppe. Au loin on entend un crépitement ; de minute en minute il se rapproche… Un coup de vent, puis une rafale terrible. Les arbres tordus par l’ouragan se brisent avec des craquements épouvantables. Pendant quelques instants c’est un fracas terrible. En même temps, des tourbillons de poussière nous aveuglent nous étouffent. Fouetté par le souffle irrésistible de la tourmente, le sable fuit sous nos pas ; on a comme une impression d’engloutissement.
La tempête ne dure que quelques heures ; le lendemain le ciel était cependant encore tellement chargé de poussière, que tout vue était masquée dans un faible rayon.
J’ai également retrouvé la trace de cette orgueilleuse bourrasque dans le magnifique livre de Peter Hopkirk, Foreign devils on the silk road (le titre français étant plus connoté autour de la question des vols d’antiquité, l’auteur ne l’a jamais validé). On reconnaît dans le mot kara-buran, la racine turque kara qui signifie “noir”. Le mot Buran (Бура́н), lui, désigne en russe la tempête de neige.
Dans son livre intitulé Trésors ensevelis du Turkestan chinois (Buried Treasures of Chinese Turkestan), Albert von Le Coq décrit le kara-buran, l’ouragan noir, terreur des caravanes : « Tout à coup, le ciel noircit… Peu après, la tempête éclate avec une effroyable violence et s’abat sur la caravane. D’énormes masses de sable mêlées de cailloux sont happées avec une force extraordinaire, tourbillonnent et se ruent sur l’homme et l’animal, l’obscurité s’accroît, et d’étranges bruits d’objets qui s’entrechoquent se confondent avec le mugissement et le hurlement de la tempête… Tout cela ressemble à une vision d’enfer… Tout voyageur pris dans une telle tempête doit, malgré la chaleur, s’envelopper entièrement de feutre pour éviter d’être blessé par les pierres qui s’abattent avec une force folle tout autour de lui. Les hommes et les cheveux doivent se coucher par terre et subir la violence de l’ouragan qui fait rage pendant plusieurs heures d’affilée. »
Peter Hopkirk, Bouddhas et rôdeurs sur la route de la soie, 1980
L’interprétation que le voyageur Xuanzang (玄奘) en fait dans ses récits de voyage est beaucoup moins factuelle et s’en tient à l’existence, avérée ou non et relayée par les voyageurs ouïghours, d’esprits maléfiques.
Hsuan-tsang, le grand voyageur chinois qui, au VIIè siècle, traversa le Taklamakan pour se rendre en Inde, décrit ces démons : « Lorsque ces vents se lèvent, hommes et bêtes perdent l’esprit et restent plantés là, totalement impuissants. On entend alors par moments des notes tristes et plaintives, des cris pitoyables, de telle sorte qu’entre les visions et les bruits du désert les hommes se sentent perdus et ne savent plus où aller. D’où le fait que tant de gens périssent au cours du voyage. Mais tout cela est l’œuvre des démons et des mauvais esprits. »
Peter Hopkirk, Bouddhas et rôdeurs sur la route de la soie, 1980
Photo d’en-tête © Mike Locke
Read more