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Le temps très lent des toutes petites choses #1

Le temps très lent des toutes petites choses #1

Une semaine longue comme s’il pleu­vait des jours, une semaine qui n’en finit pas de se col­ti­ner de l’im­pré­vu et pen­dant laquelle il se passe en réa­li­té tant de choses qu’on ne sait même plus de quelle manière il faut s’en sou­ve­nir. Des ren­dez-vous qui se suc­cèdent, une ren­contre for­tuite et à peine croyable dans le nord de Paris, une suc­ces­sion de hasards qui amènent deux per­sonnes qui se connaissent à se retrou­ver au même endroit et à rou­gir de conserve, des moments éton­nants alors qu’on ne s’at­tend à rien et que tout se pro­duit, des rebon­dis­se­ments… Et puis j’ap­prends que mon fils a tota­le­ment écrit un med­ley des œuvres de Joe Hisai­shi, à plu­sieurs ins­tru­ments, conduc­teur d’or­chestre. Le bou­chon a bien des talents cachés. Cette semaine a été folle à bien des égards et tout à coup elle s’ar­rête parce que sur l’a­gen­da, une annonce vous rap­pelle gen­ti­ment à la réa­li­té et vous crie que dès ce midi, vous êtes en congés…  On se réveille avec le cou endo­lo­ri et la tête qui tourne (et toi tu te demandes com­bien de fois tu as fait tour­ner la tête aux autres en aus­si peu de temps…), alors que la vie du dehors n’a même pas encore com­men­cé, après une nuit mor­ce­lée, un peu étrange. Et puis on se sou­vient d’une ren­contre avec un homme en imper­méable pas­sé qui, en voyant les pho­tos japo­naises impri­mées en noir et blanc sur du papier kraft qui ornent votre bureau, se demande si ce n’est pas Nico­las Bou­vier qui les a prises, et qui vous dit que lui aus­si est atten­dri autant par Bou­vier que par Ray­mond Chand­ler, et qui vous dit que Jacob que vous avez côtoyé dans les amphis de Paris 8 est en réa­li­té une per­sonne qui fait par­tie de son cercle d’a­mis… Un étrange double sor­ti des méandres du hasard. Les points com­muns ne sont que des petits acci­dents de la vie qui vous incitent à croire que tout ceci n’est qu’une vaste pièce de théâtre qui aurait pu avoir été écrite à l’a­vance. Il n’y a pas de hasards, que des cor­res­pon­dances… (ce qui ne veut pas dire que le hasard n’existe pas, il se cache sim­ple­ment dans les détails, comme le diable).

Nico­las Bou­vier par Eliane Bouvier

Ce same­di com­mence avec la lec­ture de Nico­las Bou­vier, puis­qu’on en est là. Pour après, j’ai pré­vu de relire Le Clé­zio que je n’ai plus fré­quen­té depuis le col­lège avec L’A­fri­cain, Le musée ima­gi­naire de Mal­raux et Un hiver sur le Nil d’An­tho­ny Sat­tin. Puisque désor­mais je ne lirai que de belles choses. Pré­face de His­toires d’une image de Nico­las Bou­vier, un tout petit livre fait d’ar­ticles publiés dans une revue hel­vète pres­ti­gieuse : « Le métier d’i­co­no­graphe est presque aus­si répan­du que celui de char­meur de rats ». Ce qui fait l’o­ri­gi­na­li­té de Bou­vier, c’est son par­ler enle­vé et ima­gé, comme une his­toire pour enfants dans un vieux livre d’illus­tra­tions, un ima­gier du Père Cas­tor et consorts. Consort… qui par­tage le sort. Bou­vier n’est pas seule­ment un écri­vain, c’est un ima­gi­neur, il fabrique de l’his­toire dans une langue qu’on ne parle plus guère et qui semble sor­tie d’un Moyen-âge éclai­ré, faite des par­lers hel­vètes, des crus qu’on ne connaît qu’à peine vu de ce côté-ci de la fron­tière, et que Fabienne, en lec­trice éclai­rée, a cru bon de me faire décou­vrir, en me disant sim­ple­ment, je pense qu’il va te plaire, et regar­dez main­te­nant où j’en suis…

Et si cette lune, tan­tôt citrouille rousse, tan­tôt fau­cille ou rognure d’ongle, mais que nous croyons fidèle, se las­sait de jouer les seconds rôles, d’être tou­jours relé­guée der­rière la forêt, le Taj Mahal, la che­mi­née d’u­sine ou les mâtures à peine balan­cées des grands voi­liers à l’ancre, et quit­tait son orbite pour aller cher­cher for­tune ailleurs, vers une pla­nète sans pers­pec­tive qui lui per­mette l’a­vant-scène au moins une fois par révo­lu­tion ? Alors quel vide dans ce ciel sans lumi­naire, quel deuil dans notre fir­ma­ment men­tal : la moi­tié de nos reli­gions et de nos « arts libé­raux » dis­pa­raî­traient sans crier gare, les amants man­que­raient leurs ren­dez-vous noc­turnes pour s’é­pou­mo­ner en courses obs­cures et vaines, le chœur des gre­nouilles d’A­ris­to­phane et les Pier­rots lunaires poin­te­raient au chô­mage, les peintres chi­nois ava­le­raient leurs pin­ceaux, l’is­lam en serait réduit à chan­ger sa ban­nière, et les bou­lan­gers, de Vienne à Van­cou­ver, à bra­der leurs crois­sants. Mieux vaut ne pas y penser.

C’est quoi un ico­no­graphe ? Si l’i­co­no­graphe scru­pu­leux risque sa san­té men­tale au ser­vice de causes qu’il n’a pas choi­sies, il ne pro­fite pas moins des musées ou biblio­thèques aux­quels il a accès pour satis­faire son goût per­son­nel et consti­tuer son musée ima­gi­naire avec des images que per­sonne ne lui demande et qui lui font signe. Tout est dit.

Ecri­vain de la len­teur, des petites choses tri­viales mais non sans impor­tance, il man­que­rait au pay­sage de mes lec­tures et donc, de ma vie. Pes­soa disait que la lit­té­ra­ture est la preuve que la vie ne suf­fit pas, tan­dis que Jean-Jacques Schal­ler à qui je repor­tais cette cita­tion disait que la lit­té­ra­ture est la preuve que la vie suf­fit. Cabot. Debus­sy, lui, aurait dit, s’il avait connu Bou­vier, qu’on peut très bien vivre sans Bou­vier, mais on vit mieux avec.

Et puis si on a du temps à perdre, c’est qui est la plus mer­veilleuse des choses qui puisse vous arri­ver, il y a des tonnes d’en­re­gis­tre­ments, de la matière à foi­son, sur le site de la RTS (oui, je sais, pour les Fran­çais que nous sommes, c’est étrange de consul­ter des archives sonores d’une radio hel­vé­tique, mais ce qui est bon ne souffre pas les fron­tières). Par ici.

A écou­ter de pré­fé­rence avec une tasse de thé Earl Grey et des muf­fins tar­ti­nés de mar­me­lade, petit déjeu­ner anglais avec cette étrange lumière venue du nord et cette pluie fine qui ruis­sèle sur les feuilles char­nues de mes hostas (玉簪属 en japo­nais, si ça inté­resse quel­qu’un…) qui ont com­men­cé à se faire dévo­rer par les limaces que je vais m’ap­pli­quer à éradiquer.

C’est une longue et belle semaine qui s’annonce…

Pho­to d’en-tête © Tom D.

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Kalkış

Kalkış

Ce ne sont que quelques jours dif­fi­ciles à pas­ser ; une impres­sion de déjà vu, un petit air de nos­tal­gie dépla­cée, quelque chose d’un peu sur­an­né. Spring­time is coming… oui je dis un peu dif­fi­ciles à pas­ser parce qu’on ne sait pas encore trop sur quel pied dan­ser, et les pre­miers jours du prin­temps sont tou­jours un peu nos­tal­giques… on laisse der­rière soi un hiver qui dure tou­jours trop long­temps, sur­tout lors­qu’il est humide et froid, qu’on ne rêve que d’une seule chose, se dépar­tir enfin de la tris­tesse des jours sombres, de ceux où l’on allu­mait des bou­gies pour se sen­tir un peu à l’a­bri de l’obs­cu­ri­té, un cho­co­lat chaud réchauf­fant des mains endo­lo­ries par le froid… Il est temps de pas­ser à autre chose. Une page se tourne.

[audio:AgnesObel-Riverside.xol]

Agnès Obel, River­side

Indonésie - jour 1 - 49 - Ubud - La forêt des singes

21 février 2014 — Indo­né­sie — Ubud

Des images qui volètent telles des pages qui se tournent, un livre qu’on laisse sur le rebord du cana­pé, des mots qui résonnent encore dans l’es­prit, le corps allon­gée d’une femme embras­sée et dont l’o­deur de la peau fait pen­ser à celle de la can­nelle, des lèvres qui se posent déli­ca­te­ment sur des lèvres, et puis une sen­sa­tion folle de se sen­tir encore pré­sent au monde alors que le monde ne cesse de se déli­ter tout dou­ce­ment. قرفة

Un jour, je repar­ti­rai cou­rir le monde à ma manière, un sac sur le dos et les yeux embru­més de fatigue. Il n’y a pas de voyages sans fatigue, sans regards échan­gés, sans mains qu’on serre fort, parce qu’un au-revoir est tou­jours le point de départ d’une nou­velle aventure.

Pho­to d’en-tête © Coni­fer­co­ni­fer

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De retour du Darjeeling

De retour du Darjeeling

Non je ne reviens pas d’Inde, sans quoi ça se sau­rait. Car ce que je fais se sait. Sauf quand on croit que j’ai fait des choses que je n’ai jamais faites, auquel cas je laisse tout le monde croire. Croire per­met de com­bler le vide de l’exis­tence des gens. Comme la reli­gion par exemple. Croire plu­tôt que savoir. Non, ce qui compte, c’est le bon­heur et lire un livre qui ne rend pas heu­reux, ou ne pas lire un livre qui rend heu­reux n’a au final aucun inté­rêt. J’en dis­cu­tais il y a peu avec Sophie dans mon salon tan­dis qu’elle était jus­te­ment sur le point non pas de par­tir au Ben­gale mais au Rajas­than et je lui disais que j’é­tais capable de res­ter long­temps sur un livre si celui-ci me ren­dait heu­reux, et que géné­ra­le­ment je fai­sais tout pour en dif­fé­rer le moment tra­gique de la fin. Alors je me suis lais­sé embar­quer dans un livre qui m’a emme­né jus­qu’à Dar­jee­ling, dont le nom venu du tibé­tain, Dorje Ling, signi­fie la « cité de la foudre ».

D’ailleurs, je me ren­dis compte que mal­gré le temps que l’on avait pas­sé ensemble et tous les ser­vices qu’il m’a­vait ren­dus, je ne lui avais tou­jours pas deman­dé son pré­nom. Je m’en excu­sai auprès de lui.
« Aucun pro­blème, sir, dit-il. De toute façon, mon nom est tel­le­ment long et dif­fi­cile que j’ar­rive moi-même à peine à l’é­crire. Je m’ap­pelle Gau­tham Gan­gai­kon­da­kan­chi­pu­ram. Mais vous pou­vez m’ap­pe­ler Gaga, comme le font mes frères et sœurs.
— Gaga, comme Lady Gaga ? » deman­dai-je en plaisantant.
Mais il me regar­da en se deman­dant de quoi j’é­tais en train de parler.
« Non, Gaga tout court, sir. »

Alors voi­là. J’ai lu un livre qui m’a ren­du heu­reux pen­dant tout le temps où je l’ai lu, parce que c’est un livre simple et joyeux, et qui, contrai­re­ment à ce que son titre pour­rait lais­ser croire, n’est pas la chro­nique d’un voyage en Inde, mais plu­tôt une ode à la plus mer­veilleuse des façons de se poser la ques­tion de la lâche­té chez un homme. Au final, je crois, il n’y a rien de plus à en dire, si ce n’est qu’il a éclai­ré un prin­temps qui res­semble à la queue de la comète d’un hiver sans fin. Ce livre, c’est un gros livre édi­té chez Babel, tra­duit du sué­dois par Emma­nuel Cur­til et écrit par Mikael Berg­strand, dont je ne connais­sais ni le nom ni même l’exis­tence. Dans les brumes du Dar­jee­ling pour­rait être la ver­sion écrite et un peu moins fou­traque de À bord du Dar­jee­ling Limi­ted, sauf qu’i­ci il est ques­tion d’un quin­qua­gé­naire sué­dois man­quant cruel­le­ment de confiance en lui. Il y est ques­tion d’hu­mour, de nour­ri­ture et de thé, de sexe et d’a­mour, de brumes et de cha­leur, de ce qui fait la vie en somme. Le reste n’a pas vrai­ment d’importance.

Sur le tra­jet, Yogi me deman­da si j’é­tais satis­fait du cos­tume en tweed que l’on m’a­vait commandé.
« Oui, il est joli. C’est juste que je m’é­tais ima­gi­né autre chose. Mais on dirait que les com­mer­çants indiens sont tout sim­ple­ment inca­pables de dire qu’ils n’ont pas ce que l’on cherche. C’est très agaçant.
—  Pourquoi ?
—  Parce qu’il serait beau­coup plus hon­nête de dire les choses telles qu’elles sont, pour que l’a­che­teur puisse en tenir compte et faire son choix à par­tir de là. »
Yogi cou­vrit ses oreilles avec le bon­net qu’il venait d’a­che­ter et me regar­da d’un air sceptique.
« Alors là, j’ai l’im­pres­sion qu’il y a quelque chose que tu n’as pas tout à fait com­pris, mis­ter Gora. L’in­ten­tion du tailleur, et il n’y a rien de plus hon­nête, était de te vendre un cos­tume afin que votre ren­contre pro­fite à tous les deux. S’il t’a­vait juste dit : “Non, nous n’a­vons pas cette cou­leur!”, tu n’au­rais pas eu l’oc­ca­sion de voir les autres magni­fiques nuances de ton et d’é­pais­seur qu’il avait à te pro­po­ser, et tu n’au­rais donc pas eu la pos­si­bi­li­té de recon­si­dé­rer ton choix avec toute la réflexion dont un esthète de ton calibre a besoin. En réa­li­té, le tailleur t’a ren­du un grand ser­vice en te don­nant accès à tout un spectre de cou­leurs qui t’a per­mis de décou­vrir de nou­velles facettes et de nou­veaux goûts insoup­çon­nés. Grâce à cela, tu seras, dans quelques jours à peine, l’heu­reux pro­prié­taire d’un tout nou­veau cos­tume en tweed. Et cela m’emplit, moi aus­si, d’une joie incom­men­su­rable, mis­ter Gora. Donc au lieu de res­ter bre­douilles et frus­trés, nous res­sor­tons de ces quelques minutes d’en­tre­vue tous les trois plei­ne­ment satis­faits. Toi, le tailleur et moi. Et ça, n’est-ce pas la plus mer­veilleuse des choses, mis­ter Gora ? »
Je regar­dai mon ami avec un sou­rire affec­tueux et imi­tai sa voix :
« Alors là, mis­ter Yogi, il n’y a rien de plus vrai au monde ! C’est même la chose la plus extra­or­di­naire et la plus mer­veilleuse que l’on puisse imaginer ! »

Déci­dé­ment, il n’y a pas de plus mer­veilleuse façon de se diver­tir qu’a­vec un livre qui rend heureux…

PS : petit mes­sage en forme de vœu : je suis de retour…

Pho­to d’en-tête © Vik

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Valé­rien, l’empereur qui fai­sait office de marche-pied

Valé­rien, l’empereur qui fai­sait office de marche-pied

L’empereur romain Valé­rien, dont le nom-même lais­sait à croire que sa vie de valait pas grand-chose (et puis il faut dire que c’est plus facile à rete­nir que Publius Lici­nius Vale­ria­nus), puisque que même son fils ne prit même pas la peine de lui sau­ver la vie lorsque son père fut cap­tu­ré par les troupes de Sha­pur Ier, roi de l’empire sas­sa­nide, connût une fin tra­gique, pour ne pas dire funeste. Pas la peine de s’a­pi­toyer sur l’homme qui fut un véri­table bour­reau puis­qu’il est le signa­taire de plu­sieurs édits de per­sé­cu­tion contre les Chré­tiens, même s’il se cal­ma un peu avant cette banale escar­mouche qui fit de lui un objet à la conve­nance de Sha­pur. Ecou­tons un peu ce que nous en dit Peter Fran­ko­pan dans Les routes de la soie.

Tout au contraire des pro­vinces euro­péennes de l’empire, c’est l’A­sie qui subit les cam­pagnes régu­lières des empe­reurs, pas tou­jours réus­sies. En 260, par exemple, l’empereur Valé­rien fut humi­lié une fois cap­tu­ré, puis main­te­nu « dans une forme abjecte d’es­cla­vage » : uti­li­sé comme tabou­ret humain par le diri­geant perse — « il pré­sen­tait son dos au roi quand il mon­tait à che­val » — il fut fina­le­ment écor­ché vif, « puis sa peau, évis­cé­rée, fut teinte de ver­millon et pla­cée devant le temple du dieu des bar­bares, afin que se per­pé­tue le sou­ve­nir d’une vic­toire aus­si signa­lée et que le spec­tacle en fût tou­jours pré­sen­té à nos ambas­sa­deurs » (Lac­tance, de mor­ti­bus per­se­cu­to­rum). On l’empailla afin que tous pussent voir la déme­sure et la honte de Rome.

Voi­là qui lui valut bien à sa mort le titre de Impe­ra­tor Cae­sar Publius Lici­nius Vale­ria­nus Pius Felix Invic­tus Augus­tus Ger­ma­ni­cus Maxi­mus, Pon­ti­fex Maxi­mus, Tri­bu­ni­ciae Potes­ta­tis VII, Impe­ra­tor I, Consul IV, Pater Patriae. Il ne fal­lait pas se don­ner cette peine pour si peu.

Humi­lia­tion de Valé­rien par l’empereur Sha­pur sur le sanc­tuaire de Naqsh‑e Rostam

Les Perses, fiers de leur his­toire, repro­dui­sirent la scène sur les falaises sculp­tées du sanc­tuaire de Naqsh‑e Ros­tam, non sans une cer­taine sobriété.

Humi­lia­tion de Valé­rien par Sha­pur, par Hans Hol­bein le jeune

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Pipes d’o­pium #9

Pipes d’o­pium #9

Pre­mière pipe d’o­pium. On devrait tous lire — ou relire — Saint Augus­tin d’Hip­pone, le célèbre auteur des Confessions.

Il est des choses qui ne sont pas des choses et d’autres qui sont aus­si des signes […] Par­mi ces signes, cer­tains sont seule­ment des signaux, d’autres sont des marques ou des attri­buts, d’autres encore sont des symboles.

Vit­tore Car­pac­cio dans la cha­pelle San Gior­gio degli Schia­vo­ni, Venise — Saint Augustin

Dans les pre­mières années du XVIè siècle, les anciens de la guilde de San Gior­gio degli Schia­vo­ni, com­man­dèrent à l’ar­tiste Vit­tore Car­pac­cio une série de scènes illus­trant la vie de saint Jérôme, ce grand éru­dit et lec­teur du IVè siècle. Le der­nier tableau, peint en haut et à droite quand on entre dans la petite salle obs­cure, ne repré­sente pas saint Jérôme mais saint Augus­tin, son contem­po­rain. Une tra­di­tion répan­due au Moyen Âge raconte que, saint Augus­tin s’é­tant assis devant son bureau pour écrire à saint Jérôme afin de lui deman­der son opi­nion sur la ques­tion de la béa­ti­tude éter­nelle, la pièce fut emplie de lumière et Augus­tin enten­dit une voix qui lui annon­çait que l’âme de Jérôme était mon­tée au ciel.

Alber­to Man­guel, in L’or­di­na­teur de saint Augustin
tra­duit de l’an­glais par Chris­tine Le Bœuf, Actes Sud, 1997

Deuxième pipe d’o­pium. Naf­tule Brand­wein. Les ama­teurs de klez­mer connaissent for­cé­ment Naf­tule, Yom lui-même y fait sou­vent réfé­rence comme était le maître de la cla­ri­nette klez­mer. L’homme reste peu connu, peu de docu­ments attestent de sa vie, et le peu qu’on sait de lui c’est qu’il fut un musi­cien très deman­dé notam­ment dans les mariages juifs. Après une courte car­rière dis­co­gra­phique, il finit sa vie dans une misère et un ano­ny­mat par­fait, entou­ré des brumes de l’al­cool qu’il consom­mait en plus grande quan­ti­té que le musique. On sait aus­si de lui qu’il ne connais­sait rien à la musique écrite et qu’il ne par­lait que yid­dish, mais éga­le­ment que cela ne lui posait pas de pro­blème d’é­thique de jouer pour des concerts pri­vés pour Mur­der Inc., la célèbre mafia de la Yid­dish Corporation.

Troi­sième pipe d’o­pium. Anto­nio Cor­ra­di­ni, l’or­fèvre du marbre. C’est un artiste qu’on connaît peu mais qui réa­li­sa nombre d’œuvres sculp­tu­rales à l’as­pect très aérien, affu­blés de voiles, dans une des pierres les plus dures qui soit, le marbre. Comme un point d’orgue à sa car­rière, Cor­ra­di­ni sculpte à la fin de sa vie, en 1751, une sta­tue, œuvre allé­go­rique repré­sen­tant la Pudi­ci­té, pour le tom­beau de Céci­lia Gae­ta­ni à l’in­té­rieur de la cha­pelle San­se­ve­ro de Naples. Évi­dem­ment, la tech­nique de Cor­ra­di­ni consis­tant à rendre pré­sente l’ex­trême légè­re­té d’un tis­su trans­pa­rent posé sur la peau, il faut pour cela que le marbre soit poli avec une cer­taine patience pour arri­ver à ce résul­tat si fin. Le résul­tat est épous­tou­flant de beau­té, mais le sujet cen­sé repré­sen­ter la pudi­ci­té, est pour le coup tout sauf pudique. La femme a les yeux mi-clos sous son voile qui laisse devi­ner la forme avan­ta­geuse de sa poi­trine qu’elle porte fiè­re­ment bom­bée en avant. On aurait vou­lu tor­tu­rer un peu plus l’âme cha­grine d’un croyant que le sculp­teur n’au­ra pas pu s’y prendre autre­ment, et c’est cer­tai­ne­ment en cela que réside le génie de Corradini.

Anto­nio Cor­ra­di­ni — la pudi­ci­té (Pudi­ci­zia Vela­ta) 1751 — Cha­pelle San­se­ve­ro — Naples

Qua­trième pipe d’o­pium. Le chris­tia­nisme, reli­gion de l’ou­bli. Le chris­tia­nisme ne sait même pas d’où il vient, il s’i­ma­gine être né à Rome et ne racon­ter qu’une vague his­toire d’hommes cru­ci­fiés sur une col­line dans un monde loin­tain, alors qu’il est est né dans le désert, bien loin des marbres de Rome.

Le chris­tia­nisme est depuis long­temps asso­cié à la Médi­ter­ra­née et à l’Eu­rope occi­den­tale. Cela résulte en par­tie de l’emplacement du gou­ver­ne­ment de l’Église, les prin­ci­pales figures des Églises catho­liques, angli­canes et ortho­doxes se trou­vant res­pec­ti­ve­ment à Rome, Can­ter­bu­ry et Constan­ti­nople (la moderne Istam­bul). Or en réa­li­té, dans tous ses aspect, la pre­mière chré­tien­té fut asia­tique. Son point focal géo­gra­phique était bien sûr Jéru­sa­lem, ain­si que les autres sites liés à la nais­sance, à la vie et à la cru­ci­fixion de Jésus ; sa langue ori­gi­nelle était l’a­ra­méen, l’une des langues sémi­tiques ori­gi­naires du Proche-Orient ; son arrière-plan théo­lo­gique et sa trame spi­ri­tuelle étaient four­nis par le judaïsme, for­mé en Israël puis durant les exils égyp­tien et baby­lo­nien ; ses his­toires étaient mode­lées par des déserts, des crues, des séche­resses et des famines mécon­nues de l’Europe.

Peter Fran­ko­pan, Les routes de la soie, tra­duit de l’an­glais par Guillaume Villeneuve
Edi­tions Nevi­ca­ta, 2015

Cin­quième pipe d’o­pium. 萨顶顶. Sa Ding­ding. Elle est belle comme tout, elle est Chi­noise, née en Mon­go­lie et de culture han et mon­gole et chante en tibé­tain ou en sans­krit. A l’heure où la Chine fait du Tibet une for­te­resse accul­tu­rée, on peut dire qu’elle a un sacré culot. 

Sixième pipe d’o­pium. Mettre un peu d’ordre dans ses affaires, et dans sa vie par la même occa­sion. Ce n’est pas grand-chose, juste quelques lignes à bou­ger. Faire le vide, reprendre les quelques outils habi­tuels avec les­quels on fait les choses d’or­di­naires, du papier et des sty­los, jeter ce qui ne sert à rien. Si on ne touche pas à un objet pen­dant plus d’un mois, c’est qu’il ne sert à rien, autant ne pas le gar­der, se dépos­sé­der de tout ce qui encombre. Fer­mer les yeux et se concen­trer sur un sou­ve­nir qu’on a tout fait pour fixer comme étant hors du temps pour revivre des sen­sa­tions agréables. Éva­cuer les sou­ve­nirs dou­lou­reux. Ima­gi­ner toutes les vies qu’on n’a pas pu vivre est une forme de souf­france à ne sur­tout pas gar­der niché au creux de soi, un poi­son à faire sor­tir. Il n’y aura peut-être plus de pipes d’o­pium pour s’en­dor­mir dans les rêves de dra­gons, dans les volutes de cette fumée blanche qui n’est qu’un écran mas­quant les vrais souf­frances qu’il suf­fit de cher­cher à évi­ter, et puis on fini­ra bien par se réveiller un matin, les yeux un peu gon­flés, les muscles engour­dis et l’ha­leine pâteuse, pour se rendre compte qu’on a mar­ché trop long­temps et qu’on aurait mieux fait de s’ar­rê­ter pour prendre un peu le temps.

Fumeurs d'opium en 1880

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