Dix mille ans d’His­toire pour en arri­ver là… Le triste quo­ti­dien ne peut rien contre la force de l’His­toire, il ne sau­rait se résoudre à bais­ser les bras et à ne plus bou­ger. Il est fait de mil­liards de toutes petites choses qui sont autant de signaux tel­le­ment insi­gni­fiants qu’on n’y prête même plus atten­tion. L’i­nac­tion rend imbé­cile, sourd et aveugle. Cer­tains mots sont insuf­fi­sants à rendre les choses mobiles, des mots creux, vides de sens.
Alors… alors je conti­nue de prendre le temps, de prendre mon temps et je regarde par­tout, je prends tout. Je scrute tout ce qui se passe et je ne laisse rien pas­ser.
Ici une chan­son de Hương Thanh, Per­fu­med flo­wer sur l’al­bum Man­gus­tao, quelque chose de très doux, chan­té en viet­na­mien du nord. Baki­da sur Dra­gon­fly, où l’en entend le son magni­fique du đàn bầu, l’ins­tru­ment à une seule corde.
Ici un docu­men­taire, Mon­sieur Kubo­ta, un faux docu­men­taire sur les méduses immor­telles et en réa­li­té le por­trait d’une homme sin­gu­lier, pas­sion­né de cni­daires et pas­sant ses soi­rées dégui­sé à chan­ter du karao­ké.
Ici les motifs arabes que je col­lec­tionne comme des timbres et dont je me suis épris en les des­si­nant à mon tour, en ver­sant dans la géo­mé­trie la plus pure, science radi­ca­le­ment oppo­sée au dise­gno et à la pit­tu­ra, tels qu’en parle David Rosand dans Pain­ting in Six­teenth-Cen­tu­ry Venice: Titian, Vero­nese, and Tin­to­ret­to.
Ici une pho­to dans un livre trou­vé sur Gal­li­ca, de Lucien Four­neau, Les ruines khmères, Cam­bodge et Siam : docu­ments com­plé­men­taires d’ar­chi­tec­ture, de sculp­ture et de céra­mique. Une pho­to d’une des sta­tues du Bayon d’Ang­kor. Comme tous les livres que j’ai amas­sés, télé­char­gés depuis les rayon­nages vir­tuels des réserves de la BNF, il se per­dra dans l’ou­bli. Une fois de plus. Mais la culture est faite d’ou­blis.
Je fais des col­lec­tions, j’ac­cu­mule tous les petits papiers ramas­sés lors de mes voyages, j’en fais des caisses que je res­sors de temps en temps pour ten­ter de retrou­ver dans mes sou­ve­nirs tout ce qui m’a tra­ver­sé durant mes voyages. C’est ridi­cule mais c’est comme ça.

Les ruines khmères, Cam­bodge et Siam : docu­ments com­plé­men­taires d’ar­chi­tec­ture, de sculp­ture et de céra­mique / par Lucien Four­ne­reau

Et puis il y a la lec­ture, la lec­ture et le thé. Je bois beau­coup de thé, beau­coup trop. Et je lis peu, mais je lis en gour­met, par petites bou­chées, par touches, comme pour ne pas gâcher la beau­té d’une fleur qui ne fleu­ri­rait que quelques heures dans toute une vie. La lec­ture et les tro­piques, l’hu­mi­di­té et les fleurs, l’o­deur de la terre et de l’eau. Encore empê­tré dans le tout petit livre de J.M.G. Le Clé­zio, L’A­fri­cain, fleur de rosée au pays du sable sous les ongles.

Il prend des pho­tos. Avec son Lei­ca à souf­flet, il col­lec­tionne des cli­chés en noir et blanc qui repré­sentent mieux que des mots son éloi­gne­ment, son enthou­siasme devant la beau­té de ce nou­veau monde. La nature tro­pi­cale n’est pas une décou­verte pour lui. A Mau­rice, dans les ravins, sous le pont de Moka, la rivière Terre-Rouge n’est pas dif­fé­rente de ce qu’il trouve en haut des fleuves. Mais ce pays est immense, il n’ap­par­tient pas encore tout à fait aux hommes. Sur ses pho­tos paraissent la soli­tude, l’a­ban­don, l’im­pres­sion d’a­voir tou­ché à la rive la plus loin­taine du monde. Du débar­ca­dère du Ber­bice, il pho­to­gra­phie la nappe bistre sur laquelle glisse une pirogue, contre un vil­lage de tôle semé d’arbres malingres. Sa mai­son, une sort de cha­let de planches sur pilo­tis, au bord d’une route vide, flan­quée d’un seul pal­mier absurde. Ou bien encore la ville de Geor­ge­town, silen­cieuse et endor­mie dans la cha­leur, mai­sons blanches aux volets fer­més contre le soleil, entou­rées des mêmes pal­miers, emblèmes obsé­dants des tro­piques.

J.M.G. Le Clé­zio, L’Africain
Mer­cure de France, 2004

Pho­to d’en-tête © Tord Remme

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