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Le déluge au Baron d’A­lep — Par­tie 1

Le déluge au Baron d’A­lep — Par­tie 1

Le déluge au baron d’Alep

Le déluge au Baron d’Alep

Par­tie 1

 

PRE­MIÈRE PARTIE

L’AR­RI­VÉE

Le train de Tau­rus entra en gare d’A­lep avec trois heures de retard, ce qui n’é­ton­na per­sonne. Mathilde Ver­dier des­cen­dit sur le quai dans la lumière décli­nante de novembre, sa valise à la main, son sac de tra­vail en ban­dou­lière. Elle por­tait un tailleur gris qui avait été élé­gant au départ de Bey­routh et qui ne l’é­tait plus.

Un por­teur s’ap­pro­cha, qu’elle congé­dia d’un geste. Elle par­lait assez d’a­rabe pour se débrouiller, pas assez pour conver­ser, et cette posi­tion inter­mé­diaire lui conve­nait. Elle avait appris la langue dans les livres, à Paris, en déchif­frant des tablettes vieilles de quatre mille ans. L’a­rabe vivant, celui des rues et des mar­chés, lui res­tait par­tiel­le­ment étran­ger, comme une mélo­die dont on recon­naî­trait les notes sans pou­voir la chanter.

La gare d’A­lep sen­tait le char­bon, la laine mouillée et cette odeur indé­fi­nis­sable des lieux de tran­sit, mélange de sueur, d’é­pices et d’at­tente. Mathilde tra­ver­sa le hall en cher­chant des yeux quel­qu’un qui aurait pu l’at­tendre. Le Ser­vice des Anti­qui­tés lui avait assu­ré qu’on vien­drait la cher­cher. Per­sonne ne vint.

Elle atten­dit vingt minutes sur un banc de bois, sa valise entre les jambes, regar­dant pas­ser les voya­geurs. Des hommes en cos­tume euro­péen, des femmes voi­lées, des sol­dats fran­çais dont les bro­de­quins cla­quaient sur le car­re­lage, des mar­chands armé­niens recon­nais­sables à leurs cha­peaux noirs. Le man­dat fran­çais sur la Syrie avait quinze ans. On sen­tait encore, dans la façon dont les regards s’é­vi­taient, que rien n’é­tait tout à fait réglé.

Mathilde finit par héler un taxi, une vieille Ford dont le chauf­feur par­lait un fran­çais approxi­ma­tif. Elle don­na l’a­dresse qu’on lui avait indi­quée dans sa lettre de mis­sion : Baron Hotel, rue Baron. Le chauf­feur hocha la tête comme si c’é­tait une évidence.

*

L’hô­tel se dres­sait au coin d’une rue large, bâti­ment de pierre blonde à deux étages avec des bal­cons en fer for­gé et des volets verts. Une enseigne dis­crète, des lettres dorées sur fond noir. La façade avait quelque chose de pro­vin­cial, d’un peu sur­an­né, qui rap­pe­lait cer­tains hôtels de sous-pré­fec­ture fran­çaise — mais les pal­miers dans la cour inté­rieure et le mina­ret qu’on aper­ce­vait au bout de la rue rap­pe­laient qu’on était ailleurs.

Mathilde pous­sa la porte vitrée et entra dans le hall.

C’é­tait une pièce haute de pla­fond, aux murs lam­bris­sés de bois sombre, meu­blée de fau­teuils de cuir et de tables basses où traî­naient des jour­naux en plu­sieurs langues. Une odeur de cire, de tabac froid et de café turc. Au fond, un esca­lier de bois mon­tait vers les étages, sa rampe lus­trée par des décen­nies de mains. À droite, une porte entrou­verte lais­sait voir un bar où quelques hommes buvaient en silence.

Der­rière le comp­toir de la récep­tion, un homme d’une cin­quan­taine d’an­nées leva les yeux de son registre. Il avait un visage large, des yeux noirs très vifs, une mous­tache soi­gneu­se­ment taillée. Il por­tait un gilet sur une che­mise blanche et res­sem­blait davan­tage à un notaire de pro­vince qu’à un hôte­lier du Levant.

— Made­moi­selle Ver­dier, dit-il sans que ce fût une ques­tion. Nous vous atten­dions. Je suis Kri­kor Mazloumian.

Il par­lait un fran­çais impec­cable, avec à peine une trace d’ac­cent. Mathilde appren­drait plus tard que les Maz­lou­mian avaient été édu­qués chez les Jésuites de Bey­routh, qu’ils par­laient cinq langues, et que leur hôtel accueillait depuis vingt ans tout ce que le Proche-Orient comp­tait d’ar­chéo­logues, de diplo­mates et d’espions.

— Le Ser­vice des Anti­qui­tés nous a pré­ve­nus de votre arri­vée, pour­sui­vit Maz­lou­mian en fai­sant glis­ser vers elle un for­mu­laire. M. Par­rot devait venir vous cher­cher à la gare, mais les pluies ont cou­pé la piste de Mari. Il vous prie de l’ex­cu­ser. Il arri­ve­ra dès que possible.

— Les pluies ?

Maz­lou­mian eut un geste fataliste.

— Elles ont com­men­cé hier. D’a­près le ciel, elles ne sont pas près de s’ar­rê­ter. Vous ris­quez de res­ter quelques jours par­mi nous, mademoiselle.

Il avait pro­non­cé ces mots avec une nuance d’a­mu­se­ment, comme s’il savait quelque chose qu’elle igno­rait encore.

*

La chambre 107 don­nait sur la cour inté­rieure. Mathilde posa sa valise sur le lit, ouvrit les volets. En bas, les pal­miers bruis­saient sous un vent qui sen­tait la pluie. Le ciel était d’un gris uni­forme, sans épais­seur, comme un cou­vercle posé sur la ville.

Elle défit ses bagages avec des gestes métho­diques. Ses vête­ments dans l’ar­moire, ses livres sur la table de nuit, ses ins­tru­ments de tra­vail — loupes, pin­ceaux, car­nets — sur le bureau près de la fenêtre. Elle tra­vaillait tou­jours ain­si, en s’ap­pro­priant l’es­pace, en y ins­tal­lant ses repères. C’é­tait sa façon de domes­ti­quer l’inconnu.

Dans le tiroir du bureau, elle trou­va un papier à en-tête de l’hô­tel, jau­ni par le temps. En haut, le nom en lettres gothiques : BARON HOTEL — ALEP­PO. En des­sous, une liste des anciens clients célèbres. Elle par­cou­rut les noms : Theo­dore Roo­se­velt, le roi Fay­çal d’I­rak, Aga­tha Chris­tie. Et tout en haut, sou­li­gné : Colo­nel T.E. Lawrence.

Law­rence d’A­ra­bie. Mathilde sou­rit. Elle avait lu Les Sept Piliers de la sagesse à sa paru­tion, comme tout le monde. Elle se sou­ve­nait d’un pas­sage où Law­rence décri­vait les hôtels du Levant comme des « salles d’at­tente de l’His­toire ». Il avait séjour­né ici vingt ans plus tôt, jeune archéo­logue fouillant les ruines hit­tites de Car­che­mish. Avant la guerre, avant la révolte arabe, avant la légende. Quand il n’é­tait encore qu’un homme par­mi d’autres dans un hôtel d’Alep.

Elle replia le papier et le ran­gea dans le tiroir. Par la fenêtre, les pre­mières gouttes de pluie com­men­çaient à tomber.

*

Le dîner était ser­vi à huit heures dans la salle à man­ger, une pièce longue aux murs ornés de pho­to­gra­phies anciennes. Mathilde des­cen­dit un peu en avance, sa lettre de mis­sion dans la poche, espé­rant croi­ser quel­qu’un du Ser­vice des Anti­qui­tés qui pour­rait lui don­ner des nou­velles de Tell Ahmar.

Elle trou­va la salle presque vide. Un couple dînait près de la fenêtre, silen­cieux, absor­bés dans leurs pen­sées res­pec­tives. L’homme était brun, mince, la qua­ran­taine, avec des lunettes à mon­ture d’é­caille et des mains de pia­niste. La femme était plus âgée, plus cor­pu­lente, vêtue d’une robe de soie vert fon­cé qui ne met­tait pas sa sil­houette en valeur. Elle avait un visage rond, des yeux clairs remar­qua­ble­ment vifs, et elle tenait un petit car­net dans lequel elle grif­fon­nait entre deux bouchées.

Mathilde s’ins­tal­la à une table voi­sine. Un ser­veur lui appor­ta le menu, rédi­gé en fran­çais avec des traces d’an­glais. Elle com­man­da un potage et du mou­ton grillé, les plats les plus simples.

La femme à la robe verte leva les yeux de son car­net et lui adres­sa un sou­rire poli.

— Vous venez d’ar­ri­ver, n’est-ce pas ? Le train de Taurus ?

Elle par­lait fran­çais avec un fort accent anglais, en arti­cu­lant soi­gneu­se­ment chaque syllabe.

— Oui, répon­dit Mathilde. Ce matin. Enfin, ce soir. Le train avait du retard.

— Ils en ont tou­jours. Max dit que c’est parce que les méca­ni­ciens turcs s’ar­rêtent pour prier, mais je crois qu’il invente.

L’homme aux lunettes — Max, appa­rem­ment — leva les yeux et eut un sou­rire discret.

— Je n’in­vente rien. J’extrapole.

— Vous êtes archéo­logue, dit Mathilde. C’é­tait davan­tage une consta­ta­tion qu’une question.

— Cou­pable, répon­dit Max. Et vous ?

— Épi­gra­phiste. Je suis envoyée par le Louvre pour exa­mi­ner les tablettes de Tell Ahmar.

Max hocha la tête avec un inté­rêt soudain.

— Tell Ahmar ! Thu­reau-Dan­gin a fait un tra­vail remar­quable là-bas. Vous tra­vaillez sur les textes araméens ?

— Akka­diens, sur­tout. Mais je dois inven­to­rier l’en­semble du cor­pus avant le par­tage avec la Syrie.

Il y eut un silence. Le mot « par­tage » avait jeté un léger froid. Dans le monde des archéo­logues du Levant, le par­tage des anti­qui­tés entre puis­sances man­da­taires et pays sous man­dat était un sujet sen­sible. Cha­cun savait que les plus belles pièces pre­naient le che­min de Paris ou de Londres, et que les pro­tes­ta­tions locales res­taient lettre morte.

La femme à la robe verte refer­ma son carnet.

— Je suis Mrs Mal­lo­wan, dit-elle. Et voi­ci mon mari, Max Mal­lo­wan. Il fouille à Ninive, près de Mos­soul. Nous pas­sons tou­jours par Alep, c’est plus com­mode pour les approvisionnements.

— Mathilde Ver­dier, dit Mathilde. Du dépar­te­ment des Anti­qui­tés orientales.

Mrs Mal­lo­wan lui ten­dit la main avec une cor­dia­li­té qui sem­blait sincère.

— Bien­ve­nue au Baron, made­moi­selle Ver­dier. Vous ver­rez, on finit par s’y atta­cher. C’est un endroit hors du temps.

*

Cette nuit-là, la pluie se mit à tom­ber vrai­ment. Mathilde l’en­ten­dit d’a­bord comme un mur­mure sur les pal­miers de la cour, puis comme un cré­pi­te­ment conti­nu sur les volets, puis comme un gron­de­ment sourd qui cou­vrait tous les autres bruits. Elle s’en­dor­mit avec ce bruit de fond et rêva de tablettes cunéi­formes qui se dis­sol­vaient dans l’eau.

Au matin, le ciel n’a­vait pas chan­gé. La pluie tom­bait tou­jours, dense et régu­lière, trans­for­mant la rue en tor­rent boueux. Depuis la fenêtre de sa chambre, Mathilde voyait les pas­sants patau­ger, leurs sil­houettes floues der­rière le rideau d’eau.

Elle des­cen­dit prendre son petit-déjeu­ner dans la salle à man­ger. Les Mal­lo­wan étaient déjà là, ain­si que plu­sieurs autres per­sonnes qu’elle n’a­vait pas vues la veille. Un homme cor­pu­lent en cos­tume frois­sé, qui par­lait fort en anglais avec un accent amé­ri­cain. Un offi­cier fran­çais en uni­forme, seul à une table du fond, le nez dans un jour­nal. Et un homme élé­gant d’une soixan­taine d’an­nées, aux che­veux gris soi­gneu­se­ment pei­gnés, qui buvait son café en contem­plant la pluie.

Mrs Mal­lo­wan lui fit signe de les rejoindre.

— Venez donc, made­moi­selle Ver­dier. Autant faire connais­sance, puisque nous sommes tous coin­cés ici.

Mathilde s’as­sit à leur table. Le café était fort, le pain frais, le beurre salé à la façon armé­nienne. Mrs Mal­lo­wan fit les pré­sen­ta­tions avec l’ai­sance d’une maî­tresse de maison.

— L’A­mé­ri­cain, c’est Brews­ter. Archéo­logue, finan­cé par le Field Museum de Chi­ca­go. Il fouille quelque part du côté de Car­che­mish, je crois. L’of­fi­cier, c’est le capi­taine Thi­rion, du Ser­vice des ren­sei­gne­ments. Per­sonne ne sait très bien ce qu’il fait, lui non plus j’i­ma­gine. Et le mon­sieur élé­gant près de la fenêtre, c’est M. Hova­nes­sian. Anti­quaire. Il vient régu­liè­re­ment à Alep pour ses affaires.

Elle avait énu­mé­ré ces noms avec une pré­ci­sion de cata­lo­guiste, et Mathilde com­prit que cette femme avait l’ha­bi­tude d’ob­ser­ver les gens, de les clas­ser, de les rete­nir. C’é­tait une com­pé­tence de roman­cière, se dit-elle sans y pen­ser davantage.

— Et vous, deman­da Mathilde, vous faites quoi pen­dant que votre mari fouille ?

Mrs Mal­lo­wan sourit.

— J’é­cris.

— Des articles ? Des rapports ?

— Des romans, sur­tout. Des his­toires poli­cières. Cela m’oc­cupe pen­dant que Max classe ses tessons.

Elle avait dit cela avec une fausse modes­tie qui n’en était pas vrai­ment, et Max Mal­lo­wan avait eu un sou­rire en coin que Mathilde ne sut pas inter­pré­ter. Elle appren­drait bien plus tard — des mois plus tard, de retour à Paris — que Mrs Mal­lo­wan écri­vait sous un autre nom, un nom que tout le monde connais­sait, et que ses « his­toires poli­cières » se ven­daient à des cen­taines de mil­liers d’exemplaires.

Mais ce matin-là, dans la salle à man­ger du Baron Hotel, elle n’é­tait qu’une Anglaise cor­pu­lente en robe de soie, qui grif­fon­nait dans un car­net entre deux gor­gées de thé.

*

La jour­née pas­sa dans une len­teur oua­tée. La pluie ne ces­sait pas. Mathilde essaya de télé­pho­ner au Ser­vice des Anti­qui­tés pour avoir des nou­velles de M. Par­rot, mais la ligne était cou­pée. Elle relut ses notes sur Tell Ahmar, révi­sa son akka­dien, écri­vit une lettre à sa mère qu’elle ne pos­te­rait pas avant plu­sieurs jours.

Vers quatre heures, elle des­cen­dit au bar.

C’é­tait une pièce plus petite que la salle à man­ger, aux murs tapis­sés de pho­to­gra­phies jau­nies. Des explo­ra­teurs en casque colo­nial, des offi­ciers de l’ar­mée otto­mane, des visages de femmes aux coif­fures d’un autre âge. Au-des­sus du comp­toir, une fac­ture enca­drée por­tait une signa­ture illi­sible et une date : 1914. La fac­ture de Law­rence, celle qu’il n’a­vait jamais payée.

Mathilde com­man­da un thé et s’ins­tal­la dans un fau­teuil près de la fenêtre. La pluie des­si­nait des rigoles sur la vitre, brouillant la vue de la rue.

L’A­mé­ri­cain, Brews­ter, entra peu après. C’é­tait un homme mas­sif, la qua­ran­taine, avec des épaules de boxeur et un sou­rire qui décou­vrait trop de dents. Il com­man­da un whis­ky — « Comme chez moi, straight up, no ice » — et vint s’as­seoir en face de Mathilde sans y être invité.

— Vous êtes la Fran­çaise, dit-il. Celle qui vient pour les tablettes.

— Mathilde Verdier.

— William Brews­ter. Field Museum, Chi­ca­go. J’ai enten­du par­ler de Tell Ahmar. Belles pièces, à ce qu’on dit.

Il avait une façon de par­ler qui res­sem­blait à une négo­cia­tion, chaque phrase pesée comme une mise.

— Je ne sais pas encore, répon­dit Mathilde. Je n’ai rien vu.

— Vous sau­rez. Et quand vous sau­rez, vous ver­rez que tout le monde vou­dra sa part du gâteau. Les Fran­çais, les Anglais, nous autres Amé­ri­cains. Sans par­ler des Syriens, qui com­mencent à récla­mer leur dû.

— C’est leur pays.

Brews­ter eut un rire bref.

— Pour l’ins­tant. Rien n’est à per­sonne pour tou­jours, Miss Ver­dier. L’ar­chéo­lo­gie nous l’ap­prend mieux que tout.

Il vida son whis­ky d’un trait et fit signe au bar­man de lui en ser­vir un autre. Mathilde ne répon­dit pas. Elle n’ai­mait pas cet homme, sa façon de s’im­po­ser, son assu­rance de conquis­ta­dor. Mais elle savait qu’il avait rai­son. Les empires pas­saient, les fron­tières chan­geaient, et les tablettes cunéi­formes finis­saient dans les musées du vainqueur.

*

Le troi­sième jour, la pluie redou­bla. Mathilde com­men­çait à connaître les rituels de l’hô­tel : le petit-déjeu­ner ser­vi à sept heures, le déjeu­ner à midi, le thé à quatre heures, le dîner à huit. Entre ces repères fixes, le temps s’é­ti­rait comme une matière molle, sans forme ni direction.

Elle avait pris l’ha­bi­tude de s’ins­tal­ler dans le hall, près de la fenêtre, pour lire et obser­ver. Les rési­dents de l’hô­tel pas­saient et repas­saient devant elle, cha­cun avec sa rou­tine. Max Mal­lo­wan des­cen­dait à neuf heures pour consul­ter ses cartes dans le fumoir. Sa femme appa­rais­sait vers dix heures, son car­net à la main, et s’ins­tal­lait dans le fau­teuil près de la che­mi­née. Le capi­taine Thi­rion fai­sait sa ronde de l’hô­tel comme s’il ins­pec­tait une gar­ni­son. Brews­ter buvait à par­tir de midi et ne s’ar­rê­tait qu’au dîner. M. Hova­nes­sian, l’an­ti­quaire, allait et venait avec une dis­cré­tion de chat, appa­rais­sant et dis­pa­rais­sant sans qu’on l’en­tende jamais.

C’é­tait lui qui intri­guait le plus Mathilde. Il avait quelque chose d’in­sai­sis­sable, une façon de se tenir à la lisière des conver­sa­tions, d’é­cou­ter sans par­ti­ci­per. Ses vête­ments étaient impec­cables, cou­pés sur mesure, mais d’une élé­gance dis­crète qui ne cher­chait pas à atti­rer l’at­ten­tion. Il par­lait plu­sieurs langues — elle l’a­vait enten­du pas­ser du fran­çais à l’an­glais à l’a­rabe sans effort appa­rent — et trai­tait tout le monde avec la même poli­tesse distante.

Le troi­sième soir, il vint s’as­seoir à côté d’elle au bar.

— Made­moi­selle Ver­dier, dit-il. Vous êtes épi­gra­phiste, je crois ?

— C’est exact.

— Un beau métier. Faire par­ler les pierres.

Il avait dit cela sans iro­nie, avec une sorte de res­pect sin­cère qui sur­prit Mathilde.

— Et vous, mon­sieur Hova­nes­sian ? Vous faites com­merce d’antiquités ?

— Entre autres choses. J’a­chète, je vends, je mets en rela­tion les gens qui cherchent avec les gens qui trouvent. C’est un métier de l’entre-deux.

Il com­man­da un arak et en pro­po­sa un à Mathilde, qu’elle accep­ta. L’al­cool ani­sé lui brû­la la gorge, puis se trans­for­ma en une cha­leur douce qui se répan­dit dans sa poitrine.

— Vous êtes armé­nien, dit-elle. Comme les Mazloumian.

— Comme beau­coup de gens dans ce métier. Nous sommes des inter­mé­diaires nés. Entre l’O­rient et l’Oc­ci­dent, entre le pas­sé et le pré­sent. C’est notre malé­dic­tion et notre talent.

Il avait dit « malé­dic­tion » d’une voix neutre, sans amer­tume appa­rente. Mais Mathilde avait lu les jour­naux. Elle savait ce qui s’é­tait pas­sé en 1915, les mas­sacres, les dépor­ta­tions, les colonnes de réfu­giés mou­rant de faim sur les routes d’A­na­to­lie. Elle savait que les Armé­niens de Syrie étaient pour la plu­part des sur­vi­vants ou des enfants de survivants.

Elle ne dit rien. Il y avait des choses qu’on ne deman­dait pas.

Hova­nes­sian but une gor­gée d’a­rak et contem­pla la pluie à tra­vers la fenêtre.

— J’ai quelque chose qui pour­rait vous inté­res­ser, dit-il. Une tablette. Pas très grande, mais remar­quable. De l’ak­ka­dien ancien, si je ne me trompe pas. Je l’ai acquise il y a quelques mois, d’une source fiable.

— Une source fiable ?

— Un bédouin qui l’a­vait trou­vée près de Tell Ahmar. Avant les fouilles offi­cielles, naturellement.

Il avait ajou­té « natu­rel­le­ment » avec un sou­rire imper­cep­tible. Mathilde com­prit qu’il lui pro­po­sait de voir une pièce volée, ou du moins sor­tie illé­ga­le­ment d’un site archéo­lo­gique. Elle aurait dû refu­ser, par prin­cipe, par loyau­té envers le Ser­vice des Anti­qui­tés qui l’employait.

— Je serais curieuse de la voir, dit-elle.

Hova­nes­sian hocha la tête comme si c’é­tait la réponse qu’il attendait.

— Demain, si vous vou­lez. Je l’ai dans ma chambre.

*

Cette nuit-là, Mathilde eut du mal à s’en­dor­mir. Elle pen­sait à la tablette d’Ho­va­nes­sian, à ce qu’elle pour­rait conte­nir, aux rai­sons pour les­quelles un anti­quaire la mon­tre­rait à une épi­gra­phiste du Louvre. Il y avait quelque chose qui ne col­lait pas, une pièce man­quante dans le puzzle.

Elle se leva vers deux heures du matin et ouvrit les volets. La pluie avait ces­sé, pour la pre­mière fois depuis son arri­vée. Le ciel était encore cou­vert, mais une lueur pâle fil­trait entre les nuages. Dans la cour, les pal­miers gout­taient doucement.

En bas, une lumière était allu­mée au rez-de-chaus­sée. Quel­qu’un ne dor­mait pas.

Mathilde enfi­la une robe de chambre et des­cen­dit. Le hall était désert, bai­gné par la lumière jaune d’une lampe res­tée allu­mée. La porte du bar était entrou­verte. Elle s’ap­pro­cha sans bruit.

Dans le bar, Mrs Mal­lo­wan était assise à une table, son car­net ouvert devant elle. Elle écri­vait avec une concen­tra­tion intense, le front plis­sé, mor­dillant le bout de son crayon entre deux phrases. Elle ne por­tait pas sa robe de soie verte mais un pei­gnoir informe, et ses che­veux étaient défaits.

Mathilde hési­ta sur le seuil. Mrs Mal­lo­wan leva les yeux.

— Ah, made­moi­selle Ver­dier. Vous non plus, vous ne dor­mez pas.

— La pluie s’est arrê­tée. Ça m’a réveillée.

— Oui, le silence est par­fois plus bruyant que le bruit. Asseyez-vous, si vous vou­lez. Je suis en train de tuer quel­qu’un, mais ça peut attendre.

Elle avait dit cela avec un natu­rel qui fit sou­rire Mathilde. Elle s’as­sit en face de la romancière.

— Vous tra­vaillez la nuit ?

— Sou­vent. C’est le meilleur moment. Pas de dis­trac­tions, pas de visi­teurs, pas de Max qui me demande mon avis sur une pote­rie. Juste moi et mes personnages.

— Et celui que vous tuez, c’est qui ?

Mrs Mal­lo­wan eut un sou­rire énigmatique.

— Un archéo­logue, figu­rez-vous. Sur un chan­tier de fouilles en Méso­po­ta­mie. Il est odieux, tout le monde le déteste, et quel­qu’un finit par lui fra­cas­ser le crâne avec un ins­tru­ment de pierre.

— Ça res­semble à du vécu.

— Pas le meurtre, non. Mais les archéo­logues odieux, j’en ai connu quelques-uns. Le métier attire des per­son­na­li­tés… intenses.

Elle refer­ma son car­net et le glis­sa dans la poche de son peignoir.

— Et vous, made­moi­selle Ver­dier ? Qu’est-ce qui vous empêche de dormir ?

Mathilde hési­ta. Elle ne connais­sait cette femme que depuis trois jours. Mais il y avait quelque chose, dans la pénombre du bar, dans l’in­ti­mi­té de cette heure tar­dive, qui invi­tait à la confidence.

— M. Hova­nes­sian m’a pro­po­sé de voir une tablette. Une pièce qu’il a ache­tée… en dehors des cir­cuits officiels.

Mrs Mal­lo­wan hocha len­te­ment la tête.

— Hova­nes­sian est un homme inté­res­sant. Il connaît tout le monde, il va par­tout, il sait des choses. Les anti­quaires de ce genre sont sou­vent plus savants que les professeurs.

— Vous le connaissez ?

— De répu­ta­tion. Max a eu affaire à lui une ou deux fois. Il est hon­nête, paraît-il. Autant qu’on peut l’être dans ce métier.

Elle se leva, rajus­tant son peignoir.

— Je vais me recou­cher. Demain, il fera beau, vous ver­rez. La pluie ne dure jamais éter­nel­le­ment, même à Alep.

Elle s’é­loi­gna vers l’es­ca­lier, puis se retourna.

— Made­moi­selle Ver­dier ? Si vous voyez cette tablette, regar­dez-la bien. Les objets nous racontent tou­jours plus que ce qu’on leur demande.

Elle dis­pa­rut dans l’es­ca­lier, lais­sant Mathilde seule dans le bar silencieux.

*

Le len­de­main matin, le soleil per­çait entre les nuages. Ce n’é­tait pas encore le beau temps, mais une trêve, une pro­messe. Les rues d’A­lep fumaient sous les pre­miers rayons, l’eau des flaques s’é­va­po­rant en volutes légères.

Mathilde retrou­va Hova­nes­sian après le petit-déjeu­ner, comme conve­nu. Il l’at­ten­dait dans le hall, impec­cable dans son cos­tume gris, une ser­viette de cuir à la main.

— Sui­vez-moi, dit-il simplement.

Sa chambre était au deuxième étage, une pièce plus grande que celle de Mathilde, avec vue sur la rue. Les murs étaient nus, le mobi­lier imper­son­nel. Seule une malle ouverte dans un coin sug­gé­rait que quel­qu’un vivait là.

Hova­nes­sian ouvrit sa ser­viette et en sor­tit un objet enve­lop­pé de tis­su. Il le posa sur le bureau et défit l’emballage avec des gestes précautionneux.

La tablette était petite, à peine plus grande qu’une main ouverte. De l’ar­gile cuite, cou­leur de miel sombre, cou­verte de signes cunéi­formes ser­rés. Mathilde se pen­cha pour l’exa­mi­ner sans la toucher.

— Vous permettez ?

Hova­nes­sian hocha la tête. Mathilde prit la tablette entre ses mains. Elle était plus lourde qu’elle ne l’a­vait ima­gi­né, dense, com­pacte. L’ar­gile avait gar­dé la mémoire des doigts qui l’a­vaient façon­née il y a quatre mille ans.

Elle appro­cha l’ob­jet de la fenêtre pour pro­fi­ter de la lumière. Les signes étaient nets, bien for­més, l’œuvre d’un scribe expé­ri­men­té. Elle recon­nut des logo­grammes akka­diens, des chiffres, des noms propres. Un texte admi­nis­tra­tif, pro­ba­ble­ment. Un inven­taire, ou un contrat.

Puis elle vit autre chose. Sur le revers de la tablette, une ligne qui n’a­vait rien à voir avec le reste. Pas du cunéi­forme, mais de l’a­ra­méen. Une écri­ture ajou­tée plus tard, peut-être des siècles après la rédac­tion originale.

— Qu’est-ce que c’est ? deman­da Hovanessian.

— Je ne sais pas encore. Il me fau­drait plus de temps pour déchiffrer.

Elle repo­sa la tablette sur le bureau. Ses mains trem­blaient légè­re­ment. Elle ne savait pas pourquoi.

— Com­bien en vou­lez-vous ? demanda-t-elle.

Hova­nes­sian eut un sou­rire ambigu.

— Je ne vends pas, made­moi­selle Ver­dier. Pas encore. Je vou­lais sim­ple­ment que vous la voyiez. Que vous me disiez ce qu’elle contient.

— Pour­quoi moi ?

— Parce que vous êtes la seule épi­gra­phiste de l’hô­tel. Et parce que je crois que cette tablette a quelque chose à dire que je ne com­prends pas.

Il rem­bal­la la tablette dans son tis­su et la ran­gea dans sa serviette.

— Réflé­chis­sez, made­moi­selle. Nous avons le temps. La pluie va reprendre.

*

Il avait rai­son. Vers midi, les nuages revinrent, et la pluie recom­men­ça à tom­ber. Plus dou­ce­ment que les jours pré­cé­dents, mais avec la même obs­ti­na­tion. Le ciel se refer­ma comme un couvercle.

Au déjeu­ner, Mathilde croi­sa le regard de Mrs Mal­lo­wan. La roman­cière haus­sa imper­cep­ti­ble­ment un sour­cil, une ques­tion muette. Mathilde fit un signe de tête tout aus­si dis­cret. Oui, elle avait vu la tablette. Oui, elle avait des choses à racon­ter. Mais pas ici, pas devant tout le monde.

Le capi­taine Thi­rion était plus bavard que d’ha­bi­tude. Il par­lait de la situa­tion poli­tique en Syrie, des mou­ve­ments natio­na­listes, de la dif­fi­cul­té de main­te­nir l’ordre dans un pays qui ne vou­lait pas de vous. Brews­ter l’é­cou­tait avec un sou­rire nar­quois, posant des ques­tions qui res­sem­blaient à des pièges. Max Mal­lo­wan fei­gnait de lire son journal.

Hova­nes­sian n’é­tait pas des­cen­du déjeuner.

Mathilde le remar­qua sans y accor­der d’im­por­tance. Les gens avaient le droit de man­ger dans leur chambre, de sau­ter des repas, de faire ce qu’ils vou­laient. Mais quelque chose, au fond d’elle-même, prit note de cette absence.

L’a­près-midi, elle remon­ta dans sa chambre et s’as­sit à son bureau. Elle prit une feuille de papier et, de mémoire, redes­si­na les signes qu’elle avait vus sur la tablette. Le cunéi­forme d’a­bord, puis la ligne ara­méenne du revers.

L’a­ra­méen était une langue qu’elle lisait moins bien que l’ak­ka­dien, mais elle connais­sait l’al­pha­bet, les struc­tures de base. Elle déchif­fra len­te­ment, mot après mot.

Ce qu’elle lut la fit s’arrêter.

Elle relut, pour être sûre. Puis une troi­sième fois.

Dehors, la pluie conti­nuait de tom­ber sur les pal­miers de la cour.

Lire la suite…

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La can­ta­trice du Kämp — Cha­pitres 10 à 12

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La can­ta­trice du Kämp

La can­ta­trice du Kämp

Cha­pitres 10 à 12

 

Le por­trait

Hel­sin­ki. 1955.

Elle trouve le por­trait le len­de­main de sa visite à Sibelius.

C’est par hasard. Elle se pro­mène dans les cou­loirs du Kämp, ces cou­loirs qu’elle connaît par cœur et qu’elle redé­couvre, chan­gés et iden­tiques. Au deuxième étage, dans un recoin près de l’escalier de ser­vice, il y a des tableaux accro­chés au mur. Des pay­sages fin­lan­dais, des natures mortes, des portraits.

Et celui-ci.

Elle s’arrête.

Le por­trait repré­sente une jeune femme. Trente ans, peut-être moins. Des che­veux bruns rele­vés en chi­gnon, un cou long, des épaules nues. Une robe de soi­rée blanche, décol­le­tée. Des yeux sombres qui regardent le spec­ta­teur avec une assu­rance presque arrogante.

Elle ne recon­naît pas le visage. Pas tout de suite. C’est une étran­gère, cette femme, une incon­nue du passé.

Puis elle lit la plaque, en bas du cadre.

« Alma Löf­gren, sopra­no. Por­trait par Albert Edel­felt, 1908. »

Edel­felt. Elle se sou­vient maintenant.

Il était venu la voir à Hel­sin­ki, en 1908, après un concert. Un peintre célèbre, le plus célèbre de Fin­lande, celui qui avait fait le por­trait de la reine Vic­to­ria et de tant d’autres. Il vou­lait la peindre. Elle avait accepté.

Les séances avaient duré deux semaines. Elle posait dans son appar­te­ment, près de la fenêtre, dans cette robe blanche qu’elle avait por­tée pour Isolde. Il pei­gnait en silence, concen­tré, ne lui par­lant que pour lui deman­der de bou­ger le men­ton ou de tour­ner légè­re­ment la tête.

Elle n’avait jamais vu le tableau fini. Edel­felt était mort l’année sui­vante, subi­te­ment, et le por­trait avait dis­pa­ru. Elle l’avait oublié.

Et main­te­nant, il est là. Au Kämp. Dans un cou­loir où per­sonne ne passe.

Elle reste long­temps devant le portrait.

Cette femme, cette Alma Löf­gren de 1908, elle ne la connaît pas. Oh, elle se sou­vient d’avoir été elle — les sou­ve­nirs sont là, intacts. Mais la femme du por­trait, avec sa peau lisse et ses yeux brillants et sa jeu­nesse inso­lente, cette femme-là est morte depuis longtemps.

Ce qui reste, c’est elle. La vieille. La sur­vi­vante. Celle qui a tra­ver­sé les guerres et les exils et les deuils, et qui est encore debout, par miracle ou par obstination.

Elle lève la main. Elle touche le cadre, du bout des doigts. Le bois est froid, lisse, ancien.

— Bon­jour, dit-elle à voix basse. Bon­jour, toi.

Le por­trait ne répond pas. Les por­traits ne répondent jamais. Mais il y a quelque chose, dans les yeux peints de la jeune femme, quelque chose qui res­semble à un encouragement.

— Vous la connaissez ?

Elle sur­saute. Un homme, der­rière elle. Un employé de l’hôtel, en uniforme.

— Par­don ?

— La femme du por­trait. Vous la connaissez ?

Elle hésite. Elle pour­rait dire non. Elle pour­rait pas­ser son che­min, oublier, retour­ner dans sa chambre.

— C’était moi, dit-elle fina­le­ment. Il y a longtemps.

L’homme la regarde. Il regarde le por­trait, puis elle, puis le por­trait encore. Il ne com­prend pas. Il ne peut pas com­prendre. Qua­rante-sept ans séparent ces deux femmes, celle du tableau et celle qui est debout devant lui.

— Vrai­ment ?

— Vrai­ment.

Elle sou­rit. Un sou­rire triste, ou iro­nique, ou les deux.

— C’était une autre vie. Une autre personne.

L’homme hoche la tête, mal à l’aise. Il ne sait pas quoi dire. Que dit-on à une vieille femme qui regarde son propre por­trait de jeunesse ?

— C’est un beau tableau, finit-il par dire.

— Oui. Edel­felt était un grand peintre.

— Vous étiez… vous étiez belle.

— Je sais.

Elle ne dit pas « mer­ci ». Ce n’est pas un com­pli­ment, c’est un constat. Elle était belle. Elle ne l’est plus. C’est ainsi.

Ce soir-là, dans sa chambre, elle pense au por­trait. Et à Sibe­lius. Et à ce qu’il lui a dit.

« Fin­lan­dia. J’aurais vou­lu la rejouer. Une der­nière fois. Mais je n’ai jamais osé. »

Et si elle osait, elle ? Si elle fai­sait ce qu’il n’a pas pu faire ?

L’idée est folle. Ridi­cule. Elle a soixante-quinze ans, elle n’a plus de voix, elle n’est plus personne.

Mais jus­te­ment. Elle n’est plus per­sonne. Elle n’a plus rien à perdre.

Elle regarde par la fenêtre. La neige tombe sur Hel­sin­ki. La ville dort.

Elle prend sa décision.

L’ambassade

La pro­po­si­tion arrive le lendemain.

Un coup de télé­phone à l’hôtel. Une voix d’homme, polie, offi­cielle. Il se pré­sente : atta­ché cultu­rel. Il ne dit pas de quelle ambas­sade, mais elle com­prend. L’accent. Les for­mules. Les Soviétiques.

— Madame Löf­gren, nous orga­ni­sons une récep­tion à l’ambassade. Une soi­rée cultu­relle. Nous aime­rions vous invi­ter à chanter.

Elle faillit rac­cro­cher. Les Sovié­tiques. Ceux qui ont bom­bar­dé Hel­sin­ki. Ceux qui ont annexé la Caré­lie. Ceux qui menacent la Fin­lande depuis dix ans, qui l’obligent à cour­ber l’échine, à pra­ti­quer cette « fin­lan­di­sa­tion » dont tout le monde parle à voix basse.

— Pour­quoi moi ?

— Vous êtes une légende, madame. Une artiste fin­lan­daise de renom­mée inter­na­tio­nale. Votre pré­sence hono­re­rait notre soirée.

Une légende. Elle rit inté­rieu­re­ment. Les Sovié­tiques veulent une déco­ra­tion, un bibe­lot, une vieille gloire qu’ils pour­ront exhi­ber pour mon­trer leur ami­tié avec le peuple finlandais.

— Je ne chante plus, dit-elle.

— Nous le savons. Mais peut-être, pour une occa­sion exceptionnelle…

Elle devrait refu­ser. Tout en elle crie de refu­ser. Mais il y a cette idée. Cette idée qui ne la quitte plus depuis Ainola.

— Quel réper­toire souhaitez-vous ?

— Ce que vous vou­lez, madame. Des lie­der, des airs d’opéra, des chan­sons fin­lan­daises… Vous êtes l’artiste.

Des chan­sons fin­lan­daises. Elle sourit.

— J’accepte.

La récep­tion a lieu trois jours plus tard.

L’ambassade sovié­tique est un bâti­ment mas­sif, de style sta­li­nien, qui écrase le quar­tier de son arro­gance archi­tec­tu­rale. Des dra­peaux rouges flottent au vent. Des gardes en uni­forme sur­veillent l’entrée.

Alma arrive en taxi, dans sa robe noire, sa canne à la main. Elle a le cœur qui bat, les mains qui tremblent. Pas de peur. D’excitation.

Le hall est plein de monde. Des diplo­mates sovié­tiques en cos­tume sombre, des offi­ciels fin­lan­dais au sou­rire cris­pé, des jour­na­listes, des curieux. Tout le monde parle bas, tout le monde se sur­veille. L’atmosphère est étouf­fante, char­gée de méfiance et de fausse cordialité.

On la conduit vers un salon où un pia­no attend. Un pia­niste sovié­tique, jeune, ner­veux, qu’on lui a assi­gné. Elle lui parle à l’oreille, elle lui dit ce qu’elle va chanter.

Il pâlit.

— Madame… c’est…

— Vous savez le jouer ?

— Oui, mais…

— Alors jouez.

Elle se tourne vers le public.

Une cen­taine de per­sonnes. Des visages fer­més, atten­tifs, méfiants. L’ambassadeur sovié­tique, au pre­mier rang, un homme mas­sif au regard de pierre. À côté de lui, des offi­ciels fin­lan­dais qui trans­pirent déjà, qui sentent que quelque chose ne va pas.

— Mes­dames, mes­sieurs, dit-elle d’une voix claire. Je suis hono­rée d’être par­mi vous ce soir.

Des applau­dis­se­ments polis. Elle attend qu’ils cessent.

— On m’a deman­dé de chan­ter des chan­sons fin­lan­daises. Je vais donc vous chan­ter la plus fin­lan­daise de toutes.

Elle fait signe au pia­niste. Il hésite une seconde. Puis ses mains se posent sur les touches.

Les pre­mières notes de Fin­lan­dia résonnent dans le salon.

L’effet est immédiat.

Les offi­ciels fin­lan­dais se figent. L’ambassadeur sovié­tique fronce les sour­cils. Un mur­mure par­court la salle. Fin­lan­dia. L’hymne de l’indépendance fin­lan­daise. L’œuvre que Sibe­lius a com­po­sée contre l’oppression russe. Ici. À l’ambassade soviétique.

Alma com­mence à chanter.

Sa voix est vieille, fêlée, trem­blante. Ce n’est plus la voix d’autrefois. Mais elle chante. Elle chante l’hymne, cet hymne que tout Fin­lan­dais connaît par cœur, cet hymne qui parle de liber­té et de résis­tance et d’espoir.

« Oi Suo­mi, kat­so, sinun päiväs koit­taa… » — Ô Fin­lande, vois, ton jour se lève…

Per­sonne ne bouge. Per­sonne n’ose bou­ger. Les diplo­mates sovié­tiques sont pétri­fiés. Les offi­ciels fin­lan­dais retiennent leur souffle. Le pia­niste joue, les yeux fer­més, comme s’il priait.

Et Alma chante. Elle chante pour Sibe­lius, qui n’a pas osé. Elle chante pour tous les morts, ceux de 1918, ceux de 1939, ceux de 1944. Elle chante pour la Fin­lande, ce petit pays obs­ti­né qui refuse de mourir.

Quand elle finit, il y a un silence.

Un silence ter­rible, assour­dis­sant. Puis quelqu’un applau­dit. Un Fin­lan­dais, au fond de la salle. Un autre le suit. Puis un autre. Les applau­dis­se­ments montent, s’amplifient, deviennent un tonnerre.

Les Sovié­tiques ne bougent pas. L’ambassadeur a le visage cra­moi­si. Un atta­ché se penche vers lui, lui mur­mure quelque chose à l’oreille.

Alma s’incline. Ce geste qu’elle a fait des mil­liers de fois. Puis elle se tourne vers l’ambassadeur, elle le regarde droit dans les yeux, et elle sourit.

Un sou­rire de vieille dame. Un sou­rire inno­cent. Un sou­rire qui dit : « Qu’allez-vous faire ? M’arrêter ? Me fusiller ? Je suis une vieille femme de soixante-quinze ans. Je n’ai plus rien à perdre. »

L’ambassadeur ne dit rien. Il se lève, il quitte la salle. Les autres Sovié­tiques le suivent.

La récep­tion est terminée.

Le scan­dale éclate le lendemain.

Les jour­naux fin­lan­dais n’en parlent pas — la cen­sure veille. Mais les jour­naux sué­dois, bri­tan­niques, amé­ri­cains, si. « Une can­ta­trice fin­lan­daise défie les Sovié­tiques. » « Fin­lan­dia à l’ambassade rouge. » « La diva qui n’a pas eu peur. »

On l’appelle au Kämp. Des jour­na­listes, des admi­ra­teurs, des curieux. Elle refuse toutes les inter­views. Elle n’a rien à dire. Elle a chan­té. C’est tout.

Le minis­tère des Affaires étran­gères fin­lan­dais lui envoie un émis­saire. Un homme pâle, ner­veux, qui lui explique qu’elle a créé un inci­dent diplo­ma­tique, que les Sovié­tiques sont furieux, que la Fin­lande risque des représailles.

— Que vou­lez-vous que je fasse ? demande-t-elle. Que je m’excuse ?

— Non, madame. Nous vou­lons que vous par­tiez. Dis­crè­te­ment. Rapi­de­ment. Avant que les choses ne s’enveniment.

Elle hoche la tête. Elle com­prend. La Fin­lande doit sur­vivre. La Fin­lande doit cour­ber l’échine. Mais elle, elle a chan­té. Elle a fait ce que Sibe­lius n’a pas osé faire. Et per­sonne ne pour­ra lui enle­ver ça.

Le soir même, elle reçoit un télégramme.

Il vient de Jär­venpää. D’Ainola.

Trois mots seule­ment. Trois mots en fin­nois, écrits d’une main tremblante.

« Kii­tos. Jean S. »

Mer­ci.

Elle relit le télé­gramme. Elle le relit encore. Puis elle le plie soi­gneu­se­ment et le glisse dans son sac, contre son cœur.

Sibe­lius a enten­du. Sibe­lius sait.

C’est suf­fi­sant. C’est plus que suffisant.

Départ

Le matin du départ, il neige.

Une vraie neige d’hiver, épaisse, obs­ti­née, qui recouvre la ville d’un man­teau blanc. Hel­sin­ki dis­pa­raît sous le blanc. L’Esplanade, les tram­ways, le port — tout est blanc.

Elle boucle sa valise. Elle n’a pas grand-chose — quelques vête­ments, quelques livres, les papiers de l’appartement de sa mère qu’elle a signés chez le notaire. L’appartement sera ven­du. Les meubles seront dis­per­sés. Il ne res­te­ra rien.

Ou plu­tôt : il res­te­ra elle. Tant qu’elle vivra, il res­te­ra quelque chose de sa mère, de cette mai­son de Tur­ku, de cette enfance au bord de l’Aura. Puis elle mour­ra, et alors, vrai­ment, il ne res­te­ra rien.

C’est ain­si. C’est le des­tin de tous.

Mais il y a le télé­gramme. Le télé­gramme de Sibe­lius, plié dans son sac. Trois mots qui pèsent plus lourd que tout le reste.

Elle des­cend dans le hall.

Le récep­tion­niste lui tend sa note. Elle paye, elle remer­cie. Il hésite, puis :

— Madame Löfgren ?

— Oui ?

— J’ai lu… enfin, on m’a dit… ce que vous avez fait à l’ambassade.

Elle le regarde. Il est jeune, vingt-cinq ans peut-être. L’âge du révo­lu­tion­naire de 1918. L’âge du poète de Saint-Pétersbourg.

— Et alors ?

— Alors… merci.

Il rou­git, il détourne les yeux. Elle sou­rit. Les jeunes. Ils croient encore que les vieux sont des héros. Ils ne savent pas que les vieux sont juste des sur­vi­vants qui n’ont plus rien à perdre.

— Il n’y a pas de quoi, dit-elle. Je n’ai fait que chanter.

— C’était courageux.

— Non. C’était nécessaire.

Dehors, le froid la saisit.

Ce froid fin­lan­dais qu’elle avait oublié, ce froid qui entre par les yeux, par les oreilles, par la moindre fis­sure dans les vête­ments. Elle res­serre son man­teau. Elle avance dans la neige.

Le taxi l’attend. Elle y monte, elle donne l’adresse du port. Le chauf­feur hoche la tête, il démarre.

La ville défile der­rière les vitres embuées. L’Esplanade, le mar­ché cou­vert, la cathé­drale blanche. Tout ce qu’elle a connu, tout ce qu’elle a aimé, tout ce qu’elle quitte.

Elle ne pleure pas. Elle n’a plus de larmes. Ou peut-être qu’elle en a trop, qu’elles se sont accu­mu­lées au fil des années et qu’elles ont fini par se pétri­fier, comme tout le reste.

Le fer­ry est à quai.

Un gros bateau blanc et bleu, le même qu’à l’aller, ou un autre qui lui res­semble. La pas­se­relle est dres­sée. Les pas­sa­gers montent, leurs valises à la main, leurs cols rele­vés contre le vent.

Elle s’arrête un ins­tant. Elle se retourne.

Hel­sin­ki. Sa ville. La ville du Kämp et de Sibe­lius et de sa mère et de tous les morts. La ville où elle a chan­té, où elle a aimé, où elle a eu peur, où elle a été heu­reuse parfois.

Elle ne la rever­ra peut-être plus. Elle a soixante-quinze ans. Le cœur fati­gué. Les jambes qui flanchent. Com­bien de temps encore ?

Mais ce n’est pas grave. Elle a fait ce qu’elle avait à faire. Elle a chan­té Fin­lan­dia à l’ambassade sovié­tique. Elle a dit au revoir à Sibe­lius. Elle a regar­dé son por­trait de jeu­nesse et elle lui a par­don­né, à cette jeune femme arro­gante qui ne savait rien de la vie.

Elle a fait la paix.

Elle monte sur le ferry.

Elle trouve sa cabine, elle pose sa valise, elle s’assied sur la cou­chette étroite. Par le hublot, elle voit le port, les grues, les entre­pôts cou­verts de neige.

Le bateau vibre. Les moteurs se mettent en marche. Len­te­ment, très len­te­ment, le fer­ry s’éloigne du quai.

Elle reste à la fenêtre. Elle regarde Hel­sin­ki qui rétré­cit, qui devient une ligne grise à l’horizon, puis un point, puis rien.

La Bal­tique est calme. La neige a ces­sé. Le ciel est d’un blanc lai­teux, sans nuages, sans soleil, sans rien.

Elle sort le télé­gramme de son sac.

« Kii­tos. Jean S. »

Mer­ci.

Elle le relit une der­nière fois. Puis elle le range, contre son cœur, là où il restera.

Elle ferme les yeux.

Elle pense à Sibe­lius, dans sa mai­son d’Ainola, devant sa che­mi­née. Elle pense à Kirs­ti, dans son appar­te­ment de Töölö, avec ses pho­tos jau­nies et sa cata­racte. Elle pense à sa mère, morte depuis si long­temps, qui chan­tait des runon­lau­lu dans la cui­sine de Turku.

Elle pense à Alexeï, à Mar­ga­rethe, au jeune révo­lu­tion­naire, au poète de Saint-Péters­bourg. À tous ces morts qu’elle porte en elle, comme une par­ti­tion qu’on connaît par cœur.

Elle pense à la jeune femme du por­trait, celle qui ne savait pas ce qui l’attendait.

Et elle sourit.

Le fer­ry avance vers Stockholm.

Der­rière elle, la Fin­lande s’éloigne. Le Kämp, l’Esplanade, Aino­la, tout dis­pa­raît dans le blanc de l’hiver.

Mais la musique reste.

La musique reste toujours.

Elle fre­donne, dou­ce­ment, pour elle seule.

Fin­lan­dia.

L’hymne qu’elle a chan­té pour Sibe­lius. L’hymne qu’elle a chan­té pour la Fin­lande. L’hymne qu’elle chan­te­ra jusqu’à son der­nier souffle, parce que c’est ce qu’elle est, parce que c’est ce qu’elle a tou­jours été.

Une voix.

Une voix qui chante.

Une voix qui refuse de se taire.

FIN

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La can­ta­trice du Kämp — Cha­pitres 10 à 12

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La can­ta­trice du Kämp

La can­ta­trice du Kämp

Cha­pitres 7 à 9

 

L’Allemagne

Ber­lin. 1923.

L’inflation est folle. Un dol­lar vaut quatre bil­lions de marks. On trans­porte l’argent dans des brouettes pour ache­ter une miche de pain. Les gens brûlent les billets pour se chauf­fer — c’est moins cher que le bois.

Et pour­tant, Ber­lin est vivante. Ber­lin est la ville la plus vivante du monde. Les caba­rets, les théâtres, les salles de concert — tout fonc­tionne, tout explose, tout invente. On dirait que la catas­trophe a libé­ré quelque chose, une éner­gie déses­pé­rée, une joie de fin du monde.

Alma chante au Staat­so­per. Elle a qua­rante-trois ans. Elle n’est plus la jeune diva de Saint-Péters­bourg, mais elle est encore belle, encore puis­sante. Sa voix a mûri. Elle chante moins aigu, plus pro­fond. Les cri­tiques parlent de « voix autom­nale », ce qui est une façon polie de dire qu’elle vieillit.

Elle vit dans un appar­te­ment de Char­lot­ten­burg, près du Kurfürs­ten­damm. Trois pièces, des meubles dépa­reillés, un pia­no demi-queue qu’elle a payé une for­tune — en marks, c’est-à-dire presque rien.

Elle est seule. Elle a choi­si d’être seule. Après Alexeï, après la guerre, après tout, elle ne veut plus d’homme dans sa vie. Les hommes com­pliquent. Les hommes prennent de la place. Elle pré­fère sa soli­tude, ses par­ti­tions, ses souvenirs.

Mais par­fois…

Elle s’appelle Margarethe.

Pia­niste. Accom­pa­gna­trice. Trente ans, des che­veux noirs cou­pés court, des yeux verts, des mains longues et ner­veuses. Elle tra­vaille avec Alma depuis six mois. Elle vient répé­ter trois fois par semaine, dans l’appartement de Charlottenburg.

Au début, c’est pure­ment pro­fes­sion­nel. Mar­ga­rethe joue, Alma chante. Elles tra­vaillent des heures, les mêmes airs, les mêmes pas­sages dif­fi­ciles. Mar­ga­rethe est exi­geante, presque dure. Elle ne fait pas de com­pli­ments. Elle dit : « Encore » ou « Mieux » ou « Non, pas comme ça ».

Alma l’admire. Elle n’a pas l’habitude d’admirer les gens. Mais Mar­ga­rethe a quelque chose — cette même chose que Sibe­lius avait vue en elle, autre­fois. Un talent brut, une présence.

C’est un soir de décembre que ça arrive.

Elles ont répé­té tard. Dehors, il neige. Ber­lin est blanc et silen­cieux. Mar­ga­rethe se lève du pia­no, elle s’étire, elle dit :

— Je suis fatiguée.

— Reste, dit Alma. Je vais pré­pa­rer du thé.

Mar­ga­rethe reste. Elles boivent du thé, elles parlent. De musique d’abord, puis d’autre chose. De leur vie, de leurs choix, de leurs soli­tudes. Mar­ga­rethe aus­si est seule. Mar­ga­rethe aus­si a choisi.

— Les hommes ne m’intéressent pas, dit-elle soudain.

Alma ne répond pas. Elle com­prend. Elle com­prend depuis long­temps, peut-être depuis le pre­mier jour, mais elle ne vou­lait pas voir.

— Et toi ? demande Margarethe.

— Moi, je ne sais pas. Je ne sais plus.

Mar­ga­rethe pose sa tasse. Elle s’approche. Elle prend la main d’Alma.

— Tu veux savoir ?

Ce qui se passe ensuite, Alma ne l’a jamais racon­té à personne.

Pas parce que c’est hon­teux — elle n’a pas honte. Mais parce que c’est intime. Parce que ça lui appar­tient. Parce que cer­taines choses ne se par­tagent pas.

Elle se sou­vient de la dou­ceur. De la len­teur. Des mains de Mar­ga­rethe sur son corps, si dif­fé­rentes des mains des hommes, plus légères, plus pré­cises. Elle se sou­vient du plai­sir, nou­veau, étrange, comme une note qu’on n’a jamais chan­tée et qu’on découvre sou­dain dans sa propre voix.

Ça dure un an. Un an de répé­ti­tions et de nuits, de musique et de peau. Puis Mar­ga­rethe part pour Vienne, un enga­ge­ment qu’elle ne peut pas refu­ser. Elles s’écrivent quelques mois, puis les lettres s’espacent, puis elles cessent.

Alma ne la rever­ra jamais. Elle appren­dra, des années plus tard, que Mar­ga­rethe est morte en 1942, dans un camp. Les nazis n’aimaient pas les femmes comme Mar­ga­rethe. Les nazis n’aimaient pas grand-chose.

Ber­lin, 1923–1933. Dix ans.

Dix ans de chant, de scène, de suc­cès. Dix ans de soli­tude aus­si, après Mar­ga­rethe. Elle ne retrouve per­sonne. Elle ne cherche pas. Elle a son art, c’est suffisant.

Puis Hit­ler arrive. Les choses changent. L’air devient irres­pi­rable. Les amis juifs partent, un par un, vers Paris, vers Londres, vers l’Amérique. Elle reste encore un peu, par iner­tie, par entê­te­ment. Puis elle aus­si s’en va.

Retour à Hel­sin­ki. 1934. La Fin­lande neutre, la Fin­lande tran­quille. Le Kämp qui l’attend, comme toujours.

Elle a cin­quante-quatre ans. Elle sait que sa car­rière est finie, ou presque. Les grandes scènes ne veulent plus d’elle. Mais elle peut encore don­ner des concerts, des réci­tals, des leçons. Elle peut encore vivre.

Et vivre, c’est déjà beau­coup. Vivre, c’est déjà tout.

Aino­la

Elle prend le train pour Järvenpää.

Une heure de tra­jet, à tra­vers la forêt de bou­leaux et de pins. La neige couvre tout. Le wagon est presque vide — quelques pay­sans, une femme avec un enfant, un homme en par­des­sus qui lit le jour­nal. Per­sonne ne parle. Le silence fin­lan­dais, encore.

Elle n’a pas pré­ve­nu. Elle n’a pas osé. Sibe­lius ne reçoit plus per­sonne, dit-on. Il vit reclus dans sa mai­son d’Ainola avec sa femme Aino, il refuse les inter­views, les visites, les hom­mages. Le plus grand com­po­si­teur vivant s’est muré dans le silence.

Mais elle veut essayer. Elle a besoin de le voir. Elle ne sau­rait pas dire pour­quoi — un pres­sen­ti­ment, peut-être. L’intuition que c’est main­te­nant ou jamais.

Aino­la est une mai­son de bois, au bord d’un lac.

Elle la trouve sans dif­fi­cul­té — tout le monde connaît la mai­son de Sibe­lius à Jär­venpää. C’est un lieu de pèle­ri­nage, même si le pèle­rin n’est jamais reçu. Des gens viennent de l’étranger, ils res­tent devant la grille, ils prennent des pho­to­gra­phies, ils repartent sans avoir vu le maître.

Alma pousse la grille. Elle remonte l’allée ennei­gée, sa canne s’enfonçant dans le blanc. Son cœur bat trop vite. Elle a soixante-quinze ans et elle se sent comme une jeune fille avant une audition.

Elle frappe à la porte.

C’est Aino qui ouvre.

Aino Sibe­lius, née Jär­ne­felt. Quatre-vingt-quatre ans. Plus vieille qu’Alma, plus droite aus­si, avec cette digni­té des femmes qui ont pas­sé leur vie à pro­té­ger un génie de lui-même.

— Oui ?

— Madame Sibe­lius. Je suis Alma Löf­gren. J’ai connu votre mari autre­fois, au Kämp. Je…

— Je sais qui vous êtes.

Le ton est neutre. Pas hos­tile, pas accueillant. Aino la regarde avec ces yeux clairs qui ont vu tant de femmes venir tour­ner autour de son mari, tant d’admiratrices, tant de solliciteuses.

— Il ne reçoit per­sonne, vous savez.

— Je sais. Mais je repars bien­tôt. Pour Stock­holm. Je ne revien­drai peut-être pas.

Aino hésite. Quelque chose passe dans son regard — de la com­pas­sion, peut-être, ou de la recon­nais­sance. Une vieille femme qui en recon­naît une autre.

— Atten­dez ici.

Elle attend dans le vestibule.

La mai­son sent le bois et le tabac froid. Des par­ti­tions sont empi­lées sur une console, jau­nies, pous­sié­reuses. Au mur, des pho­to­gra­phies : Sibe­lius jeune, Sibe­lius en chef d’orchestre, Sibe­lius rece­vant des prix et des hon­neurs. Un musée vivant.

Aino revient.

— Il veut bien vous voir. Mais pas long­temps. Il se fatigue vite.

— Mer­ci.

— Ne le faites pas par­ler de musique. Ça le rend triste.

Il est assis près de la che­mi­née, dans un fau­teuil trop grand pour lui.

Elle ne le recon­naît pas. Ou plu­tôt : elle recon­naît les traits, la forme du visage, mais pas l’homme. Le Sibe­lius qu’elle a connu était mas­sif, impo­sant, avec cette pré­sence des gens qui prennent toute la place dans une pièce. Celui-ci est rata­ti­né, dimi­nué, per­du dans un car­di­gan trop large. Il a quatre-vingt-dix ans. Il a l’air d’en avoir mille.

— La petite Löf­gren, dit-il d’une voix éraillée. Vous n’êtes plus si petite.

— Et vous n’êtes plus si grand.

Il rit. Un rire bref, rauque, qui se ter­mine en quinte de toux. Elle s’assied en face de lui, sur une chaise qu’Aino a approchée.

— Vous avez fait le voyage depuis Stock­holm pour voir un vieillard ?

— Je suis une vieillarde moi-même. Nous sommes assortis.

Ils parlent.

Pas de musique — elle se sou­vient de l’avertissement d’Aino. Du pas­sé, plu­tôt. Du Kämp, des soi­rées d’avant 1914, des gens qu’ils ont connus et qui sont morts. Gal­len-Kal­le­la, Jär­ne­felt, Kaja­nus. Tous les noms de la grande époque, tous disparus.

— Vous chan­tez encore ? demande-t-il soudain.

— Non. J’ai arrê­té il y a onze ans.

— Pour­quoi ?

— La voix. Elle ne sui­vait plus.

Il hoche la tête. Il com­prend. Lui aus­si a arrê­té. Pour d’autres rai­sons, mais il a arrêté.

— Et vous ? ose-t-elle deman­der. Vous com­po­sez encore ?

Le silence qui suit est si long qu’elle croit l’avoir offen­sé. Puis :

— Non.

— Depuis quand ?

— Trente ans. Plus.

Il se penche vers elle. Ses yeux, dans ce visage rava­gé, sont encore vifs. Encore terribles.

— Vous savez ce que c’est, dit-il, d’avoir quelque chose en soi qu’on ne peut plus sor­tir ? Quelque chose qui est là, qui pousse, qui veut vivre, mais qu’on ne peut plus… qu’on n’ose plus…

— La Hui­tième Symphonie ?

Il tres­saille. Le nom inter­dit. L’œuvre fan­tôme dont tout le monde parle et que per­sonne n’a jamais entendue.

— Il n’y a pas de Hui­tième Sym­pho­nie. Il n’y a jamais eu de Hui­tième Sym­pho­nie. J’ai tout brûlé.

— Pour­quoi ?

— Parce que ce n’était pas assez bien. Parce que rien n’est jamais assez bien. Parce que…

Il s’arrête. Il regarde le feu dans la cheminée.

— Parce que j’ai eu peur. Voi­là. Le grand Sibe­lius a eu peur. Peur de ce qu’il allait dire. Peur de ce qu’on allait pen­ser. Peur de n’être plus à la hau­teur de lui-même.

Alma ne dit rien. Elle pose sa main sur la sienne.

La peau de Sibe­lius est froide, par­che­mi­née, tache­tée de brun. Une main de vieillard. Une main qui a diri­gé des orchestres, qui a écrit des sym­pho­nies, qui a fait pleu­rer des mil­lions de gens. Main­te­nant, elle tremble légè­re­ment, comme une feuille d’automne.

— Je com­prends, dit-elle doucement.

— Non. Vous ne pou­vez pas comprendre.

— J’ai eu peur aus­si. Toute ma vie. La peur de ne pas être assez bien. La peur de déce­voir. La peur de vieillir et de perdre ce qu’on a.

— Et qu’est-ce que vous avez fait ?

— J’ai chan­té quand même. Jusqu’au bout. Même quand la voix trem­blait. Même quand c’était moins beau qu’avant.

Il la regarde. Dans ses yeux, quelque chose change. Du regret, peut-être. Ou de l’admiration.

— Vous êtes plus cou­ra­geuse que moi.

— Non. Juste plus têtue.

Avant de par­tir, elle lui demande :

— Est-ce que vous regret­tez quelque chose ?

Il réflé­chit long­temps. Dehors, la lumière décline. Bien­tôt, il fera nuit — cette nuit fin­lan­daise qui dure vingt heures en novembre.

— Fin­lan­dia, dit-il fina­le­ment. J’aurais vou­lu la rejouer. Une der­nière fois. Devant des gens. Pas l’enregistrement, pas la radio — en vrai. Mais je n’ai jamais osé. C’est deve­nu trop grand, trop offi­ciel. Ce n’est plus ma musique. C’est celle de tout le monde.

— Et si quelqu’un d’autre la jouait pour vous ? La chantait ?

— Qui vou­drait faire ça ?

Elle ne répond pas. Elle se lève, elle l’embrasse sur le front — un geste qu’elle n’aurait jamais osé autre­fois, mais ils sont vieux main­te­nant, ils n’ont plus rien à perdre.

— Au revoir, Jean. Mer­ci de m’avoir reçue.

— Au revoir, petite Löf­gren. Conti­nuez à chanter.

Elle sort dans la neige. Le froid la sai­sit, mais elle ne le sent pas. Elle a une idée. Une idée folle, pro­ba­ble­ment. Mais elle a une idée.

La nuit blanche

Saint-Péters­bourg. Juin 1914.

La der­nière nuit blanche avant la fin du monde.

Elle ne le sait pas encore, bien sûr. Per­sonne ne le sait. L’archiduc Fran­çois-Fer­di­nand est encore vivant — il sera assas­si­né dans deux semaines, à Sara­je­vo. L’Europe est en paix. L’Empire russe semble éternel.

Elle est reve­nue à Péters­bourg pour la sai­son. Pas au Mariins­ky cette fois — elle n’a pas eu de contrat —, mais dans les salons, les récep­tions, les fêtes pri­vées où l’on paye les artistes pour diver­tir les riches. C’est moins glo­rieux que l’opéra, mais ça paye bien. Et puis, elle aime Péters­bourg. Elle aime les nuits blanches.

Ce soir-là, elle chante chez les Youssoupov.

Le palais sur la Moï­ka. Un des plus beaux de la ville. Des salons dorés, des lustres de cris­tal, des domes­tiques en livrée. Le prince Félix est jeune, beau, étrange — il y a des rumeurs sur lui, sur ses goûts, sur ses ami­tiés. Sa femme est une nièce du Tsar.

Alma chante des romances russes. Pas de l’opéra — c’est trop lourd pour une soi­rée d’été. Des chan­sons légères, sen­ti­men­tales, que tout le monde connaît et que tout le monde aime. Les invi­tés écoutent dis­trai­te­ment, un verre de cham­pagne à la main.

Après le concert, on l’invite à res­ter. Elle hésite — elle est fati­guée —, puis elle accepte. Il fait si beau. La lumière est si douce. Com­ment partir ?

Elle se pro­mène sur les quais avec un groupe de jeunes gens.

Des aris­to­crates, des offi­ciers, des artistes. Ils parlent fran­çais, ils rient, ils boivent du cham­pagne tiré de gla­cières por­tées par des domes­tiques. La Neva coule, lente et large, dorée par le soleil de minuit.

L’un des jeunes gens s’approche d’elle. Un poète, dit-on. Il a vingt ans, des yeux fié­vreux, une mèche de che­veux qui lui tombe sur le front.

— Vous êtes la Löf­gren, n’est-ce pas ?

— Oui.

— Je vous ai enten­due à Hel­sin­ki, il y a deux ans. Vous chan­tiez Isolde.

— Vous vous souvenez ?

— On n’oublie pas ces choses-là.

Il la regarde avec une inten­si­té qui la trouble. Elle a trente-quatre ans, elle pour­rait être sa mère — presque. Mais dans ses yeux à lui, elle voit quelque chose. Du désir, oui, mais autre chose aus­si. De la recon­nais­sance. De l’adoration.

— Vous êtes trop jeune pour me faire la cour, dit-elle en riant.

— Je ne vous fais pas la cour. Je vous admire. C’est différent.

Ils marchent ensemble jusqu’à l’aube.

Il lui parle de poé­sie, de musique, de la Fin­lande qu’il ne connaît pas mais qu’il ima­gine. Elle l’écoute, amu­sée, atten­drie. Il y a quelque chose de tou­chant dans son enthou­siasme, dans sa foi abso­lue en l’art, en la beauté.

— Le monde va chan­ger, dit-il sou­dain. Je le sens. Quelque chose va se passer.

— Quoi donc ?

— Je ne sais pas. Mais ça va être ter­rible. Et magnifique.

Elle ne répond pas. Elle regarde le soleil qui se lève — ou qui ne s’est jamais cou­ché —, cette lumière de nacre sur la Neva, les façades des palais qui rosissent.

Ter­rible et magni­fique. Il a rai­son, peut-être. Mais ce soir, cette nuit, tout est encore pos­sible. La guerre n’a pas com­men­cé. Les empires sont debout. Et elle est jeune — presque jeune —, et elle est à Péters­bourg, et un poète de vingt ans la regarde comme si elle était la hui­tième mer­veille du monde.

Elle savoure cet ins­tant. Elle le garde en elle, comme une pho­to­gra­phie qu’on range dans un tiroir. Plus tard, bien plus tard, quand tout sera fini, elle se sou­vien­dra de cette nuit blanche, de ce poète dont elle a oublié le nom, de cette lumière de juin sur la Neva.

La der­nière nuit blanche. La der­nière fête.

Deux mois plus tard, la guerre éclate.

Le poète, elle l’apprend plus tard, s’est enga­gé. Il est mort en 1915, sur le front de Gali­cie — le même front où Alexeï mour­ra un an après. Tous ces jeunes hommes, tous ces rêveurs, tous ces enthou­siastes, fau­chés par les mitrailleuses et les obus.

Elle-même fuit Péters­bourg à la fin de l’été 1914. Elle retourne à Hel­sin­ki, puis à Stock­holm. Elle ne revien­dra jamais en Rus­sie. Petro­grad, Lenin­grad — ce n’est plus Saint-Péters­bourg. Ce n’est plus rien.

Mais les nuits blanches, elle les garde. Dans sa mémoire, quelque part, il y a tou­jours cette lumière de nacre, ce jeune homme aux yeux fié­vreux, cette cer­ti­tude que le monde va chan­ger et que ça sera ter­rible, et magnifique.

Ter­rible, oui. Magni­fique, non.

Juste ter­rible.

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Péters­bourg

Saint-Péters­bourg. 1910.

Elle arrive par le train de nuit, celui qui part d’Helsinki à onze heures du soir et qui tra­verse la fron­tière à l’aube. La Fin­lande est encore russe, à cette époque. Un Grand-Duché de l’Empire, avec ses propres lois et sa propre mon­naie, mais russe quand même. Le Tsar est le Grand-Duc. Les sol­dats russes patrouillent dans les rues. Et les artistes fin­lan­dais vont à Saint-Péters­bourg comme on va à la capi­tale, parce que c’est là que tout se joue.

Elle a trente ans. Elle est au som­met. Paris l’a consa­crée, Ber­lin l’a ado­rée, et main­te­nant c’est Péters­bourg qui l’attend. Une sai­son au Mariins­ky. Trois opé­ras : Salo­mé de Strauss, Tris­tan et Isolde de Wag­ner, La Fian­cée ven­due de Sme­ta­na. Un pro­gramme de diva. Un pro­gramme de conquérante.

L’hôtel est sur la Pers­pec­tive Nevs­ki. Pas le plus grand, pas le plus cher, mais res­pec­table. Elle aurait pu avoir mieux — le Mariins­ky paye bien —, mais elle pré­fère gar­der son argent. On ne sait jamais. L’avenir est incer­tain. L’avenir est tou­jours incertain.

Sa chambre donne sur la Neva. Le fleuve est gelé, blanc, immo­bile. Des traî­neaux le tra­versent, tirés par des che­vaux dont les sabots font un bruit sourd sur la glace. Au loin, la for­te­resse Pierre-et-Paul, avec sa flèche dorée qui perce le ciel gris.

Elle res­te­ra six mois ici. Six mois qui chan­ge­ront tout.

Il s’appelle Alexeï.

Alexeï Petro­vitch quelque chose — elle n’a jamais rete­nu les patro­nymes russes, ces noms à ral­longe qui sonnent comme des for­mules magiques. Il est offi­cier. Pas un grand offi­cier, pas un géné­ral, juste un capi­taine de la Garde impé­riale. Il a trente-cinq ans, des yeux bleus, des mains fines.

Elle le ren­contre à une récep­tion, trois semaines après son arri­vée. Une de ces soi­rées péters­bour­geoises inter­mi­nables où tout le monde parle fran­çais et où l’on sert du cham­pagne jusqu’à l’aube. Il est ados­sé à une colonne, un verre à la main, et il la regarde. Il ne la regarde pas comme les autres la regardent — avec admi­ra­tion, avec désir, avec envie. Il la regarde avec curio­si­té. Comme si elle était un pro­blème à résoudre.

— Vous êtes la Fin­lan­daise, dit-il en français.

— On dit la Löf­gren, généralement.

— La Löf­gren. Par­don. On m’a dit que vous chan­tiez très bien.

— On ne vous a pas menti.

Il sou­rit. Un sou­rire en coin, un peu moqueur, un peu tendre.

— Vous n’êtes pas modeste.

— La modes­tie est une ver­tu de pauvres. Je suis artiste.

Ils se revoient. Au Mariins­ky, d’abord, où il vient assis­ter à ses repré­sen­ta­tions. Il a tou­jours la même place, au troi­sième rang du par­terre, légè­re­ment à gauche. Elle le repère dans la foule, ce visage atten­tif, ces yeux bleus qui ne la quittent pas.

Puis ils se revoient ailleurs. Dans un salon, chez une com­tesse dont elle a oublié le nom. Dans un res­tau­rant de la Pers­pec­tive Nevs­ki. Dans son traî­neau, qui l’emmène voir les îles au cou­cher du soleil.

Et un soir, en février, alors que la Neva est encore gelée et que le vent souffle du golfe de Fin­lande, il monte dans sa chambre.

Elle se sou­vient de tout.

Du froid dehors et de la cha­leur du poêle. De la lumière de la lampe à pétrole qui des­si­nait des ombres sur les murs. De ses mains à lui, sur ses épaules, sur son dos, sur ses hanches. De sa peau à elle qui fris­son­nait, non pas de froid mais d’autre chose, de quelque chose qu’elle n’avait jamais res­sen­ti avec autant d’intensité.

Elle avait eu des amants avant lui. Un ténor à Paris, un chef d’orchestre à Ber­lin, quelques autres dont elle a oublié les visages. Mais Alexeï, c’était dif­fé­rent. Alexeï, c’était comme chan­ter un air qu’on connaît par cœur et qu’on redé­couvre sou­dain, comme si on l’entendait pour la pre­mière fois.

— Tu es belle, disait-il. Tu es la plus belle femme que j’aie jamais vue.

— Tu dis ça à toutes.

— Non. Seule­ment à toi.

Et elle le croyait. Elle avait tort, pro­ba­ble­ment. Mais elle le croyait.

Les mois passent. Mars, avril, mai. La glace fond sur la Neva. Les nuits blanches com­mencent, ces nuits de juin où le soleil ne se couche jamais vrai­ment, où le ciel reste rose et mauve et or jusqu’à l’aube.

Ils se pro­mènent sur les quais. Ils dînent dans des res­tau­rants où per­sonne ne les connaît. Ils font l’amour dans sa chambre d’hôtel, avec les fenêtres ouvertes sur la ville qui ne dort pas.

Elle sait que ça ne dure­ra pas. Elle sait qu’il est marié — il ne le lui a pas dit mais elle l’a com­pris, à sa façon de par­tir tou­jours avant minuit, à son alliance qu’il ôte et qu’il remet, à ce regard par­fois, ce regard cou­pable qu’il pose sur elle après l’amour. Elle sait aus­si qu’elle doit par­tir en juillet, retour­ner à Hel­sin­ki puis à Ber­lin, reprendre sa vie d’avant, sa vie de voyages et de scènes et de solitude.

Mais elle ne veut pas pen­ser à ça. Pas encore. Les nuits blanches sont trop belles. Alexeï est trop pré­sent. L’avenir peut attendre.

Un soir de juin, il lui dit :

— Reste.

— Je ne peux pas.

— Pour­quoi ?

— Parce que je suis ce que je suis. Une chan­teuse. Une nomade. Je ne sais pas rester.

— Tu pour­rais apprendre.

— Non.

Il n’insiste pas. Il com­prend, peut-être. Ou il fait sem­blant de com­prendre, ce qui revient au même.

Elle part le 15 juillet. Le train de nuit, encore. La fron­tière fin­lan­daise à l’aube. Hel­sin­ki qui l’attend, avec son port et ses mouettes et son Kämp.

Elle ne rever­ra jamais Alexeï. Elle appren­dra, des années plus tard, qu’il est mort en 1916, sur le front de Gali­cie, une balle dans la tête. Elle ne pleu­re­ra pas. Elle aura déjà trop pleu­ré pour d’autres choses.

Mais par­fois, les nuits d’insomnie, elle pense à lui. À ses mains. À ses yeux bleus. À cette chambre sur la Neva où elle a été heu­reuse, peut-être, pen­dant quelques mois.

Le bon­heur. Elle ne sait tou­jours pas ce que c’est. Mais elle sait ce que c’était.

Le sau­na

Hel­sin­ki. 1955.

Le troi­sième jour, elle va au sauna.

Pas celui de l’hôtel — le Kämp n’a pas de sau­na, ou elle ne l’a pas trou­vé. Un sau­na public, dans le quar­tier de Kal­lio, celui où elle allait autre­fois avec sa mère, quand elle était enfant. Il existe encore. Tout existe encore, à Hel­sin­ki. Les bâti­ments changent mais les lieux restent.

Elle prend le tram­way. Le tram­way numé­ro 3, celui qui tra­verse la ville de part en part, qui longe le port et remonte vers les quar­tiers nord. Elle s’assied près de la fenêtre, elle regarde défi­ler les rues.

Les Fin­lan­dais ne parlent pas dans les tram­ways. Ils ne parlent pas beau­coup en géné­ral, mais dans les tram­ways, le silence est abso­lu. Cha­cun regarde par la fenêtre ou fixe le vide devant lui. Pas de conver­sa­tions, pas de rires, pas de cris d’enfants. Juste le grin­ce­ment des roues sur les rails et le souffle du chauffage.

Elle avait oublié ça. Ce silence fin­lan­dais qui n’est pas de la froi­deur mais de la pudeur. On ne s’impose pas aux autres. On ne prend pas de place. On existe en silence, côte à côte, et c’est suffisant.

Le sau­na de Kal­lio est un bâti­ment de briques rouges, au bord de l’eau. Il date du siècle der­nier. Sa mère l’emmenait ici le same­di, quand elle était petite, et elles res­taient des heures dans la cha­leur, à trans­pi­rer, à se frot­ter avec des branches de bou­leau, à plon­ger dans la mer froide pour se rafraîchir.

Elle entre. La récep­tion est tenue par une vieille femme — plus vieille qu’elle encore, quatre-vingts ans peut-être, le visage ridé comme une pomme oubliée. Elle paye, elle prend une ser­viette, elle des­cend vers les vestiaires.

Il n’y a per­sonne. C’est le milieu de la mati­née, un jour de semaine. Les femmes qui tra­vaillent sont au tra­vail. Il ne reste que les vieilles, les malades, les solitaires.

Elle se déshabille.

Le miroir du ves­tiaire lui ren­voie son image. Un corps de soixante-quinze ans. Des seins qui tombent, un ventre flasque, des cuisses mar­quées de veines bleues. La peau fine, presque trans­pa­rente par endroits, comme du papier de soie. Les mains tache­tées de brun.

Elle ne se recon­naît pas. Ou plu­tôt : elle recon­naît les formes, l’architecture géné­rale, mais pas la tex­ture, pas la cou­leur. Ce corps a été beau. Ce corps a été dési­ré. Ce corps a fait jouir des hommes et a joui lui-même, dans des chambres d’hôtel de Saint-Péters­bourg et de Ber­lin et de Paris. Main­te­nant, ce corps n’est plus qu’une enve­loppe usée, un cos­tume trop grand qu’elle traîne avec elle.

Elle sou­rit. Tant pis. Le corps vieillit, mais le sau­na reste. La cha­leur reste.

Elle entre dans la salle de vapeur.

La cha­leur l’enveloppe d’un coup, comme une gifle, comme une caresse. Quatre-vingts degrés, peut-être plus. Elle s’assied sur le banc du haut, là où c’est le plus chaud. Elle ferme les yeux.

Le sau­na. La seule reli­gion fin­lan­daise. Pas l’église luthé­rienne avec ses pas­teurs aus­tères et ses hymnes tristes. Le sau­na. Ce lieu où l’on se dépouille de tout — des vête­ments, des conven­tions, des men­songes. Ce lieu où l’on trans­pire ses péchés.

Elle sent la sueur per­ler sur son front, dans son cou, entre ses seins. Son cœur bat plus vite. C’est dan­ge­reux, à son âge, mais elle s’en fiche. Il y a des façons pires de mou­rir que dans un sau­na de Kallio.

Une autre femme entre.

Jeune, trente ans peut-être. Un corps ferme, des seins hauts, un ventre plat. Elle s’assied sur le banc du bas, elle jette de l’eau sur les pierres. La vapeur monte, brû­lante, odo­rante — cette odeur de bou­leau et de fumée qui est l’odeur de la Finlande.

— Il fait chaud, dit la jeune femme.

— C’est fait pour, répond Alma.

La jeune femme rit. Un rire frais, sans arrière-pensée.

— Vous venez sou­vent ici ?

— Je venais. Autre­fois. Avec ma mère.

— Elle est morte ?

— Depuis longtemps.

— La mienne aussi.

Elles res­tent silen­cieuses un moment. Dans le sau­na, on peut par­ler ou se taire. Les deux sont accep­tables. Les deux sont nécessaires.

— Vous êtes d’Helsinki ? demande la jeune femme.

— De Tur­ku, à l’origine. Mais j’ai vécu ici. Longtemps.

— Et maintenant ?

— Stock­holm.

— Ah. La Suède. C’est bien, la Suède ?

— C’est neutre.

La jeune femme hoche la tête. Elle com­prend. Tout le monde com­prend, en Fin­lande. La Suède n’a pas fait la guerre. La Suède n’a pas souf­fert. La Suède est res­tée à l’abri, der­rière sa neu­tra­li­té, pen­dant que les Fin­lan­dais se bat­taient contre les Russes et que les bombes tom­baient sur Helsinki.

— Pour­quoi vous êtes revenue ?

— Des affaires à régler. L’appartement de ma mère.

— C’est triste, les appar­te­ments des morts.

— Oui.

La jeune femme se lève, jette encore de l’eau sur les pierres. La vapeur monte, plus dense, plus brû­lante. Alma ferme les yeux. Elle sent la cha­leur entrer en elle, dis­soudre quelque chose, un nœud, une ten­sion qu’elle por­tait depuis longtemps.

Quand elle rouvre les yeux, la jeune femme est par­tie. Elle est seule dans la vapeur, nue, vieille, vivante.

Elle sou­rit.

C’est peut-être ça, la Fin­lande. Pas les forêts, pas les lacs, pas les aurores boréales. Le sau­na. Ce lieu où l’on est nu devant soi-même. Ce lieu où l’on ne peut pas mentir.

La guerre civile

Hel­sin­ki. Jan­vier 1918.

La révo­lu­tion russe a eu lieu. Le Tsar est tom­bé. La Fin­lande s’est décla­rée indé­pen­dante le 6 décembre 1917. Et main­te­nant, c’est la guerre.

Pas la guerre contre les Russes — ça, c’était pré­vu, c’était même espé­ré. La guerre entre Fin­lan­dais. Les Rouges contre les Blancs. Les ouvriers contre les bour­geois. Les révo­lu­tion­naires contre les conser­va­teurs. Une guerre civile, la pire de toutes, celle où l’on tue son voisin.

Alma est au Kämp.

Elle y est depuis une semaine, blo­quée. Elle reve­nait de Stock­holm — elle avait pas­sé l’automne là-bas, pour fuir les troubles — et elle est arri­vée à Hel­sin­ki au mau­vais moment. Les trains ne cir­culent plus. Les ports sont fer­més. La ville est cou­pée en deux.

Du Kämp, elle entend les coups de feu. La nuit, des fusillades éclatent du côté de Sörnäi­nen, le quar­tier ouvrier. Le jour, des milices défilent dans les rues, des hommes en armes qui ne se res­semblent pas mais qui se haïssent pareillement.

— Il ne faut pas sor­tir, lui dit le direc­teur de l’hôtel. C’est dangereux.

— Je sais.

— Les Rouges ont pris le Sénat. Ils contrôlent le centre-ville.

— Je sais.

Elle sait tout. Elle lit les jour­naux — ceux qui paraissent encore. Elle écoute les rumeurs qui cir­culent dans les cou­loirs de l’hôtel. Elle regarde par la fenêtre de sa chambre, la 401, celle qui donne sur l’Esplanade déserte.

Les Rouges ont réqui­si­tion­né le Kämp.

Pas entiè­re­ment — quelques étages res­tent ouverts aux clients, ceux qui n’ont pas pu fuir. Mais le rez-de-chaus­sée est deve­nu un quar­tier géné­ral. Des hommes en veste de cuir vont et viennent, des armes à la cein­ture. Ils ont ins­tal­lé une radio dans le salon où Sibe­lius jouait autre­fois. Ils parlent de révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne et de dic­ta­ture du peuple.

Alma les observe. Elle ne dit rien. Elle est artiste, pas poli­tique. Elle a chan­té pour le Tsar et elle chan­te­ra pour la Répu­blique, si Répu­blique il y a. Elle chan­te­ra pour n’importe qui, pour­vu qu’on la laisse chanter.

Mais elle a peur. Pour la pre­mière fois de sa vie, elle a vrai­ment peur.

Un soir, un des chefs rouges vient la voir.

Il est jeune, vingt-cinq ans peut-être. Des yeux brû­lants, une barbe mal taillée. Il parle fin­nois avec un accent d’ouvrier, pas le fin­nois des salons.

— Vous êtes la Löf­gren ? La chanteuse ?

— Oui.

— Ma mère vous a enten­due, une fois. À Tam­pere. Elle disait que vous aviez la plus belle voix de Finlande.

— Votre mère était généreuse.

— Elle est morte. Typhus, l’année dernière.

— Je suis désolée.

Il la regarde. Il n’y a pas de menace dans ses yeux. De la curio­si­té, peut-être. De la méfiance.

— Vous êtes une bour­geoise. Vous chan­tez pour les riches.

— Je chante pour ceux qui paient. Avant, c’étaient les riches. Si les pauvres paient demain, je chan­te­rai pour les pauvres.

— C’est cynique.

— C’est pratique.

Il sou­rit. Un sou­rire bref, presque mal­gré lui.

— Vous avez de la chance, dit-il. Nous ne fai­sons pas de mal aux artistes. Pas encore.

Il tourne les talons et s’en va. Alma reste seule dans le cou­loir, le cœur bat­tant. Elle ne sait pas si elle vient d’être mena­cée ou protégée.

La guerre dure trois mois.

En avril, les Blancs reprennent Hel­sin­ki. Les Alle­mands les ont aidés — des troupes débar­quées à Han­ko, qui remontent vers le nord. Les Rouges fuient ou se rendent. La ter­reur blanche commence.

Alma voit les exé­cu­tions. Pas direc­te­ment — elle reste enfer­mée au Kämp —, mais elle entend les coups de feu, les cris. Elle voit les corps qu’on trans­porte sur des char­rettes, le matin, vers le cime­tière de Mal­mi. Des ouvriers, des femmes par­fois, des ado­les­cents à peine sor­tis de l’enfance.

Elle pense au jeune homme qui était venu la voir. Celui dont la mère l’avait enten­due à Tam­pere. Elle ne sau­ra jamais ce qu’il est deve­nu. Fusillé, pro­ba­ble­ment. Ou envoyé dans un camp, où il aura cre­vé de faim et de froid.

Elle ne chan­te­ra pas à sa mémoire. Elle ne chan­te­ra pour per­sonne, pen­dant long­temps. La voix lui manque. La voix l’a abandonnée.

Ce n’est qu’en 1920 qu’elle recom­mence à chanter.

À Ber­lin, pas en Fin­lande. La Fin­lande, c’est fini. Elle ne peut plus. Trop de sang, trop de morts, trop de honte. Elle part pour l’Allemagne, où la Répu­blique de Wei­mar offre aux artistes une liber­té nou­velle, où le mark ne vaut plus rien mais où l’on peut vivre, où l’on peut oublier.

Elle oublie. Presque. La nuit, par­fois, elle rêve du Kämp trans­for­mé en caserne, des coups de feu sur l’Esplanade, du jeune homme aux yeux brû­lants qui lui par­lait de sa mère. Mais le jour, elle chante. Le jour, elle est la Löf­gren, la diva, celle qui a survécu.

C’est tout ce qui compte. Sur­vivre. Et chanter.

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La can­ta­trice du Kämp — Cha­pitres 10 à 12

La can­ta­trice du Kämp — Cha­pitres 1 à 3

La can­ta­trice du Kämp

La can­ta­trice du Kämp

Cha­pitres 1 à 3

 

Arri­vée

Le fer­ry accoste à huit heures du matin. Novembre. Il fait encore nuit.

Alma Löf­gren des­cend la pas­se­relle avec cette len­teur qu’elle a apprise à trans­for­mer en majes­té. Soixante-quinze ans. Une canne à pom­meau d’argent qu’elle n’utilisait pas il y a dix ans et qu’elle uti­lise désor­mais, non par néces­si­té mais par coquet­te­rie — une canne de diva, une canne de femme qui a chan­té Isolde et qui entend qu’on s’en souvienne.

La Bal­tique est grise. Hel­sin­ki est grise. Le ciel est gris. Les mouettes crient comme elles criaient en 1910, en 1920, en 1938. Cer­taines choses ne changent pas. Les mouettes d’Helsinki sont éternelles.

Elle n’est pas reve­nue depuis onze ans. Depuis la fin de la guerre. Depuis que tout s’est ter­mi­né une deuxième fois.

Stock­holm l’a recueillie comme Stock­holm recueille tous les exi­lés du Nord, avec cette poli­tesse sué­doise qui res­semble à de l’indifférence et qui en est peut-être. Elle y a vécu dans un appar­te­ment de Öster­malm, par­mi les veuves et les émi­grés baltes, don­nant des leçons de chant à des jeunes filles qui n’avaient aucun talent et dont les mères payaient très cher pour qu’Alma Löf­gren, la grande Alma Löf­gren, celle qui avait chan­té pour le Tsar, daigne écou­ter leurs vocalises.

Le Tsar. Elle l’a vu une fois. Une seule. À l’opéra Mariins­ky, en 1912. Il était dans sa loge, petit, bar­bu, l’air absent. Elle chan­tait Salo­mé. Elle a dan­sé avec la tête de Jean-Bap­tiste devant Nico­las II Roma­nov qui allait mou­rir dans une cave d’Ekaterinbourg six ans plus tard. Elle se demande par­fois s’il pen­sait à elle, dans cette cave, s’il se sou­ve­nait de la voix de cette Fin­lan­daise qui lui avait offert une tête cou­pée sur un pla­teau d’argent.

Pro­ba­ble­ment pas.

Le por­teur prend ses valises. Un jeune homme blond, silen­cieux, qui ne la recon­naît pas. Per­sonne ne la recon­naît plus. C’est cela, vieillir : deve­nir invi­sible. Deve­nir n’importe qui.

— Hôtel Kämp, dit-elle en finnois.

Le fin­nois lui revient par blocs, par à‑coups. Une langue qu’elle n’a presque plus par­lée depuis des années. À Stock­holm, elle par­lait sué­dois. À Ber­lin, alle­mand. À Saint-Péters­bourg — on disait encore Saint-Péters­bourg, à l’époque, pas Lenin­grad, pas Petro­grad —, elle par­lait fran­çais avec tout le monde, parce que c’était la langue des gens bien, la langue de ceux qui comptaient.

Le fin­nois, c’est la langue de l’enfance. La langue de Tur­ku, de la mai­son au bord de l’Aura, de sa mère qui chan­tait des runon­lau­lu en fai­sant la cui­sine. Le fin­nois, c’est ce qui reste quand on a tout perdu.

Le taxi tra­verse une ville qu’elle ne recon­naît pas.

Ou plu­tôt : elle la recon­naît, mais trans­for­mée. Les mêmes rues, les mêmes places, les mêmes bâti­ments de gra­nit rose et de brique — mais quelque chose a chan­gé. Les visages, peut-être. Les visages des gens dans la rue, plus fer­més qu’avant, plus fati­gués. Dix ans de guerre et d’occupation sovié­tique mena­çante, ça laisse des traces.

Et puis il y a les absences. Les trous. Les immeubles qui manquent, rem­pla­cés par des ter­rains vagues ou des construc­tions neuves, laides, fonc­tion­nelles. Les bom­bar­de­ments de 1944. Elle avait sui­vi ça depuis Stock­holm, dans les jour­naux, à la radio. Hel­sin­ki bom­bar­dée par les Sovié­tiques. Sa ville.

Elle n’avait rien res­sen­ti. Ou presque rien. Un léger pin­ce­ment, peut-être. Mais à ce moment-là, elle avait déjà tel­le­ment per­du qu’une ville de plus ou de moins…

Le Kämp est tou­jours là.

C’est la pre­mière chose qu’elle véri­fie quand le taxi tourne dans Poh­joi­ses­pla­na­di. Le Kämp. Quatre étages de pierre blanche, les fenêtres à meneaux, l’entrée avec son auvent. Intact. Survivant.

Elle se sou­vient de sa pre­mière fois ici. 1898. Elle avait dix-huit ans. Elle venait de rem­por­ter le concours de chant de l’Académie de Tur­ku et son pro­fes­seur l’avait emme­née à Hel­sin­ki pour la pré­sen­ter à des gens impor­tants. Ils avaient pris le thé au salon du Kämp, par­mi les mes­sieurs en redin­gote et les dames en cha­peau, et elle avait pen­sé : un jour, je chan­te­rai ici. Un jour, ils vien­dront m’écouter.

Elle avait eu rai­son. Elle avait chan­té ici. Ils étaient venus l’écouter. Sibe­lius lui-même était venu l’écouter, un soir de 1907, et il lui avait dit : « Made­moi­selle, vous avez la Fin­lande dans la voix. »

Elle n’avait jamais su si c’était un compliment.

Le hall n’a pas changé.

Les colonnes de marbre. Les lustres de cris­tal. Le tapis rouge qui étouffe les pas. L’odeur — cette odeur de cire et de tabac froid et de quelque chose d’indéfinissable, une odeur d’ancien régime, une odeur de temps d’avant.

— Madame a une réservation ?

Le récep­tion­niste est jeune. Trop jeune. Il n’était pas né quand elle chan­tait ici.

— Löf­gren. Alma Löfgren.

Il cherche dans son registre. Il ne réagit pas au nom. Pour­quoi réagi­rait-il ? Pour lui, Alma Löf­gren est une vieille dame comme une autre, une Sué­doise ou une Fin­lan­daise expa­triée qui revient au pays pour une rai­son quel­conque — un enter­re­ment, une suc­ces­sion, une nostalgie.

— Chambre 314, madame. Avec vue sur l’Esplanade.

Elle sou­rit. La 314. Ce n’est pas la suite qu’elle avait autre­fois, la 401, celle qui don­nait sur le parc, celle où elle rece­vait les jour­na­listes et les admi­ra­teurs. Mais c’est le Kämp. C’est déjà ça.

La chambre sent le propre et le ren­fer­mé. Les meubles sont les mêmes qu’avant — ou des copies fidèles, elle ne sau­rait pas dire. Le lit est étroit, une place, un lit de veuve. Les rideaux sont tirés.

Elle ouvre les rideaux.

L’Esplanade. Les tilleuls dénu­dés. Le kiosque à musique au loin, une tache blanche dans le gris. Et au-delà, la mer. Tou­jours la mer. La Bal­tique qui l’a por­tée jusqu’ici et qui la ramè­ne­ra à Stock­holm dans quelques jours, quand elle aura fait ce qu’elle est venue faire.

Ce qu’elle est venue faire.

Elle ne sait pas très bien, en véri­té. Une lettre du notaire, il y a trois semaines. L’appartement de sa mère, res­té fer­mé depuis 1944, qu’il faut vider. Des papiers à signer. Des déci­sions à prendre. Tout cela aurait pu se régler par cour­rier, mais elle a vou­lu venir. Elle a vou­lu revoir.

Revoir quoi ? La ville ? L’hôtel ? Les fantômes ?

Les fan­tômes, probablement.

Elle s’assied sur le lit. Elle est fati­guée. La tra­ver­sée depuis Stock­holm n’est pas longue — une nuit —, mais elle n’a pas dor­mi. Elle ne dort plus très bien. Les vieilles femmes ne dorment pas, elles som­nolent, elles flottent entre deux eaux, entre deux mondes.

Sur la table de nuit, il y a un télé­phone. Elle pour­rait appe­ler quelqu’un. Mais qui ? Tout le monde est mort. Presque tout le monde. Il reste Kirs­ti, son amie d’enfance, mais Kirs­ti a quatre-vingts ans main­te­nant et la der­nière fois qu’elles se sont écrit, sa lettre était pleine de fautes et de répé­ti­tions, les signes d’un esprit qui s’effrite.

Et puis il y a l’autre. Celui dont elle ne pro­nonce plus le nom. Celui qui est peut-être encore vivant, quelque part dans cette ville, vieux comme elle, usé comme elle. Mais elle ne l’appellera pas. Pas encore. Peut-être jamais.

Elle se lève. Elle va à la fenêtre.

Il com­mence à nei­ger. Les pre­miers flo­cons de l’hiver, légers, hési­tants, qui fondent en tou­chant le sol mais qui annoncent ce qui vient. Bien­tôt, Hel­sin­ki sera blanche. Bien­tôt, le froid s’installera pour de bon, ce froid fin­lan­dais qu’elle a oublié à Stock­holm, ce froid qui entre dans les os et qui ne vous quitte plus.

Elle pose sa main sur la vitre. Le verre est glacé.

— Me voi­là, dit-elle à voix haute. Me voi­là revenue.

Per­sonne ne répond. Les morts ne répondent jamais. Mais elle sait qu’ils l’entendent. Ils l’ont tou­jours enten­due. C’est pour ça qu’elle chan­tait si bien : elle chan­tait pour les morts, et les morts, recon­nais­sants, lui prê­taient leur voix.

Le salon

Le soir, elle des­cend dîner.

Elle a mis sa robe noire, celle de Stock­holm, celle qu’elle porte pour les occa­sions. Ce n’est pas vrai­ment une occa­sion, mais c’est le Kämp, et au Kämp, on s’habille. On s’est tou­jours habillé.

Le res­tau­rant est à moi­tié vide. Quelques hommes d’affaires, quelques couples âgés, un groupe de tou­ristes amé­ri­cains recon­nais­sables à leurs voix trop fortes et à leurs vête­ments trop neufs. La Fin­lande com­mence à atti­rer les tou­ristes amé­ri­cains. Ils viennent voir les Lapons et les rennes et l’aurore boréale, comme s’ils allaient au zoo.

Elle choi­sit une table près de la fenêtre. La même table qu’avant ? Elle ne sait plus. Il y avait une table, autre­fois, leur table, celle où Sibe­lius s’asseyait avec Gal­len-Kal­le­la et Jär­ne­felt et tous les autres, les artistes, les poètes, les rêveurs de la Grande Fin­lande. Elle y avait été admise quelques fois, à cette table. Pas sou­vent. Les femmes n’étaient pas vrai­ment les bien­ve­nues, sauf pour décorer.

Elle com­mande du sau­mon. Du sau­mon de la Bal­tique, gra­vé, avec des pommes de terre nou­velles et de l’aneth. La cui­sine fin­lan­daise. Elle avait oublié comme c’était simple. Comme c’était bon.

À Ber­lin, dans les années vingt, elle man­geait du caviar et du cham­pagne. À Saint-Péters­bourg, avant la révo­lu­tion, c’étaient des ban­quets inter­mi­nables, des plats en sauce, des viandes en croûte, des des­serts archi­tec­tu­raux. La cui­sine des empires. La cui­sine de ceux qui ont trop.

Le sau­mon arrive. Elle mange len­te­ment, en regar­dant la salle.

C’est là, à cette table près du pia­no — il y avait un pia­no, à l’époque, un Stein­way, elle se demande ce qu’il est deve­nu —, c’est là qu’elle a ren­con­tré Sibe­lius pour la pre­mière fois. 1905. Elle avait vingt-cinq ans, elle reve­nait de Paris où elle avait étu­dié avec Mathilde Mar­che­si, elle était per­sonne encore mais elle savait qu’elle serait quelqu’un. Il avait qua­rante ans, il était déjà Sibe­lius, le com­po­si­teur de Fin­lan­dia, le héros natio­nal, l’homme qui met­tait la Fin­lande en musique.

Il buvait. Il buvait déjà beau­coup. Un cognac après l’autre, le regard per­du, cette mélan­co­lie des Fin­lan­dais qui res­semble à de la noblesse et qui n’est peut-être que de l’alcoolisme sublimé.

— Vous êtes la petite Löf­gren, avait-il dit. On m’a par­lé de vous.

— Et vous êtes Sibe­lius. Tout le monde parle de vous.

Il avait ri. Un rire bref, sans joie.

— Tout le monde parle de moi, mais per­sonne ne m’écoute vraiment.

Elle avait chan­té pour lui, ce soir-là.

Pas sur scène. Dans le salon, après le dîner, quand les femmes s’étaient reti­rées et que les hommes fumaient leurs cigares. Elle était res­tée. Per­sonne ne lui avait deman­dé de par­tir. Elle s’était assise au pia­no — elle jouait, à l’époque, pas très bien mais suf­fi­sam­ment — et elle avait chan­té un lied de Schu­bert. Die Forelle. La Truite.

Sibe­lius l’avait écou­tée sans rien dire. Quand elle avait fini, il s’était levé, il était venu vers elle, il avait posé sa main sur son épaule.

— Vous avez quelque chose, avait-il dit. Je ne sais pas encore quoi. Mais vous avez quelque chose.

C’était le plus beau com­pli­ment qu’on lui ait jamais fait. Mieux que tous les bra­vos, toutes les cri­tiques élo­gieuses, toutes les fleurs jetées sur scène. Sibe­lius avait dit qu’elle avait quelque chose, et Sibe­lius ne disait jamais rien qu’il ne pen­sait pas.

Le ser­veur débar­rasse son assiette. Elle com­mande un café. Du vrai café fin­lan­dais, noir, fort, bouillant, ser­vi dans une tasse épaisse. Pas le café sué­dois, tiède et dilué. Le café de son enfance.

À la table voi­sine, les Amé­ri­cains parlent de leur excur­sion du len­de­main. Ils vont voir des rennes. Ils sont très exci­tés par les rennes. L’un d’eux, un homme d’une cin­quan­taine d’années avec une mous­tache ridi­cule, explique à sa femme que les Lapons vivent encore comme à l’âge de pierre.

Alma sou­rit. Les Amé­ri­cains. Ils croient tout savoir et ils ne savent rien. Ils croient que la Fin­lande est un pays de glace et de sau­vages, alors que la Fin­lande est un pays de poètes et de musi­ciens, un pays qui a don­né Sibe­lius et le Kale­va­la et Akse­li Gal­len-Kal­le­la, un pays qui s’est bat­tu seul contre l’Empire russe et qui a survécu.

Mais elle ne dit rien. Elle ne dit plus rien. À quoi bon ? Le monde appar­tient aux Amé­ri­cains main­te­nant. Ils ont gagné la guerre, ils ont l’argent, ils ont la bombe ato­mique. Qu’est-ce que la Fin­lande, pour eux ? Un point sur une carte. Un endroit où voir des rennes.

Elle finit son café. Elle hésite à en com­man­der un autre.

C’est à ce moment qu’elle le voit.

Un homme, de l’autre côté de la salle. Vieux, très vieux, voû­té sur sa chaise, une canne posée contre la table. Il dîne seul. Il mange une soupe, len­te­ment, avec cette appli­ca­tion des vieillards qui ont peur de renverser.

Elle ne voit pas son visage. Juste son dos, sa nuque, ses che­veux blancs clair­se­més. Mais quelque chose dans la forme de ses épaules, dans la façon dont il tient sa cuillère…

Non. Ce n’est pas pos­sible. Ce serait trop bête, trop roma­nesque. Hel­sin­ki est une grande ville. Il y a des mil­liers de vieillards qui dînent seuls dans des restaurants.

Elle fait signe au serveur.

— Le mon­sieur là-bas, dit-elle. Vous savez qui c’est ?

Le ser­veur regarde, hausse les épaules.

— Un habi­tué. Il vient tous les soirs. Je crois qu’il habite l’hôtel.

— Son nom ?

— Je ne sais pas, madame. Vou­lez-vous que je me renseigne ?

Elle hésite. Puis :

— Non. Non, mer­ci. Ce n’est pas important.

Mais elle conti­nue à regar­der. L’homme finit sa soupe, repousse son assiette, se lève avec dif­fi­cul­té. Il prend sa canne. Il se retourne.

Elle retient son souffle.

Ce n’est pas lui. Un incon­nu. Un vieux Fin­lan­dais quel­conque avec un visage quel­conque et des yeux quel­conques. Pas lui.

Elle ne sait pas si elle est sou­la­gée ou déçue.

La langue des morts

Le len­de­main, elle va voir Kirsti.

Kirs­ti Aal­to­nen, née Kirs­ti Lind­q­vist, son amie de tou­jours, sa confi­dente, sa sœur de cœur. Elles se sont connues à Tur­ku, à l’école, à l’âge de sept ans. Kirs­ti était la fille du pas­teur, Alma était la fille de per­sonne — son père était mort, sa mère tra­vaillait comme cou­tu­rière. Mais Kirs­ti ne voyait pas ces choses-là. Kirs­ti ne voyait que les gens.

Elle habite main­te­nant à Töölö, dans un appar­te­ment du cin­quième étage d’un immeuble d’avant-guerre. Pas d’ascenseur. Alma monte les esca­liers len­te­ment, une marche après l’autre, en s’appuyant sur sa canne. À chaque palier, elle s’arrête pour reprendre son souffle. Le cœur. Le fou­tu cœur qui ne suit plus.

Kirs­ti ouvre la porte.

Elle est petite, rat­ta­ti­née, le dos cour­bé. Ses yeux sont voi­lés par la cata­racte. Mais quand elle voit Alma, son visage s’illumine, et pen­dant une seconde, une frac­tion de seconde, Alma revoit la petite fille de Tur­ku, celle qui cou­rait pieds nus dans le jar­din du pres­by­tère et qui riait pour un rien.

— Alma. Tu es venue.

— Je t’avais dit que je viendrais.

— Oui, mais tu dis beau­coup de choses.

Elles s’embrassent. Kirs­ti sent le vieux, cette odeur de lavande et de médi­ca­ments et de quelque chose de dou­ceâtre en des­sous. L’odeur de la fin.

L’appartement est sombre, encom­bré de meubles trop grands, de bibe­lots accu­mu­lés sur soixante ans de vie. Des pho­tos sur tous les murs. Kirs­ti et son mari, mort en 1948. Kirs­ti et ses enfants, dis­per­sés main­te­nant aux quatre coins de la Fin­lande. Kirs­ti et Alma, sur une plage de Han­ko, en 1920, jeunes et belles et insouciantes.

Alma regarde la pho­to. Elle ne se recon­naît pas. Cette femme en maillot de bain, avec son sou­rire écla­tant et ses che­veux au vent, c’est une étran­gère. Une morte.

— Tu étais belle, dit Kirs­ti. Tu étais la plus belle.

— Nous étions belles toutes les deux.

— Non. Moi, j’étais mignonne. Toi, tu étais belle. Ce n’est pas la même chose.

Elles s’assoient. Kirs­ti pré­pare du café. Ses mains tremblent en ver­sant l’eau. Alma vou­drait l’aider mais elle sait que Kirs­ti refu­se­rait. La fier­té. La fier­té fin­lan­daise qui inter­dit de mon­trer sa faiblesse.

— Tu as vu la ville ? demande Kirsti.

— Un peu. Je suis arri­vée hier.

— Elle a changé.

— Tout change.

— Non. Pas tout. Cer­taines choses restent.

Kirs­ti apporte le café. Elle s’assied en face d’Alma, la regarde avec ces yeux voi­lés qui voient encore l’essentiel.

— Tu es venue pour l’appartement de ta mère ?

— Oui.

— Tu aurais pu envoyer quelqu’un.

— Je sais.

— Mais tu es venue quand même.

— Je vou­lais… Je ne sais pas ce que je voulais.

Kirs­ti hoche la tête. Elle com­prend. Elle a tou­jours com­pris. C’est pour ça qu’Alma l’aime, après toutes ces années. Kirs­ti ne juge pas. Kirs­ti ne demande pas d’explications. Kirs­ti accepte.

— Il est tou­jours vivant, dit Kirs­ti soudain.

Alma ne demande pas de qui elle parle. Elle sait.

— Je ne veux pas le voir.

— Je sais. Mais je te le dis quand même. Il habite à Kruu­nun­ha­ka. Dans la mai­son de sa famille. Il ne sort plus beau­coup. Il est malade, je crois. Le cœur.

— Comme tout le monde.

— Comme tout le monde, oui.

Elles boivent leur café en silence. Dehors, il neige tou­jours. La neige de novembre, obs­ti­née, qui s’accumule sur les rebords des fenêtres.

— Tu te sou­viens de l’hiver 1918 ? demande Kirsti.

— Je pré­fé­re­rais oublier.

— Moi aus­si. Mais on n’oublie pas ces choses-là. On fait sem­blant de les oublier, mais elles sont tou­jours là, quelque part. Elles attendent.

— Qu’est-ce qu’elles attendent ?

— Qu’on meure, peut-être. Pour mou­rir avec nous.

Alma reste trois heures chez Kirsti.

Elles parlent du pas­sé, des gens qu’elles ont connus, des morts. Il y a tel­le­ment de morts. Gal­len-Kal­le­la, mort en 1931. Eino Lei­no, le poète, mort en 1926. Aino Ack­té, la vraie, la grande, morte en 1944. Et Sibe­lius, tou­jours vivant, reclus dans sa mai­son de Jär­venpää, muet depuis trente ans.

— Tu devrais aller le voir, dit Kirs­ti. Avant qu’il soit trop tard.

— Il ne reçoit personne.

— Toi, peut-être.

— Pour­quoi moi ?

— Parce que tu as la Fin­lande dans la voix. C’est ce qu’il disait, non ?

Alma ne répond pas. Elle regarde par la fenêtre, la neige qui tombe, la ville grise.

— Tu revien­dras me voir ? demande Kirs­ti quand Alma part.

— Oui.

— Avant de repar­tir à Stockholm ?

— Je te le promets.

Elles s’embrassent à nou­veau. Alma des­cend les esca­liers, plus len­te­ment encore qu’à la mon­tée. Ses jambes tremblent. Son cœur bat trop vite.

Dans la rue, elle s’arrête. Elle lève la tête vers le ciel gris, vers la neige qui tombe.

La langue des morts, a dit Kirs­ti. Les sou­ve­nirs qui attendent. Elle com­prend main­te­nant pour­quoi elle est venue. Pas pour l’appartement. Pas pour les papiers. Pour les morts. Pour leur dire adieu. Pour les libé­rer, peut-être. Ou pour se libé­rer d’eux.

Elle ne sait pas encore si c’est possible.

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